CHAPITRE PREMIER
Chercher à résoudre un problème psychologique, c'est instruire un véritable procès où Taccusé est Tesprit et le délit un phénomène psychique dûment constaté. Pour établir dans quelles conditions l'esprit a produit ce phénomène, il faut recourir à l'examen d'autres faits capables de l'expliquer, lesquels doivent être établis et contrôlés, et à des témoignages d'ordres divers — anatomiques, physiologiques, pathologiques, psychologiques — qu'il faut aussi vérifier et confronter entre eux.
C'est l'instruction d'un semblable procèsque je vais essayer d'entreprendre pour la mémoire. La mémoire est un fait psychologique indéniable. La conservation des impressions est admise comme expliquant seule la possibilité de leur reproduction ultérieure, et enfin la reconnaissance de ces impressions reproduites comme appartenant au passé est un des caractères mêmes de la mémoire. Tant qu'il s'agit de constater ces faits, de décomposer le phénomène de mémoire en ces éléments, tout le monde est d'accord. Mais dès ([u'il s'agit de savoir où et comment se fait celte conservation, par quel mécanisme cette reproduction est possible, et à quoi tient son corollaire, la reconnaissance, les difficultés surgissent, les hypothèses s'accumulent, et l'on s'aperçoit que ce phénomène,
si simple en apparence, est en réalité d'une complexité telle, que résoudre cette question c'est presque résoudre le problème de Tesprit lui-même. Comme Ta dit avec une grande justesse Ch. Richet, « de toutes les fonctions psychiques, la mémoire est la plus importante. Sans mémoire il n'y a rien dans l'intelligence, ni imagination, ni jugement, ni langage, ni conscience. On peut dire de la mémoire que c'est la clef de voûte de l'édifice intellectuel * ».
Je n'ai donc pas la prétention d'arriver à la solution d'un si vaste problème. Mais nous vivons actuellement sur un certain nombre d'idées, admises d'une façon tellement courante, que personne ne songe à se demander si elles sont toujours bien d'accord avec les nouvelles données de Tanatomie normale et pathologique du cerveau, et toute une série de faits nouveaux mis en évidence par la psycho-pathologie.
C'est d'ailleurs à l'aide des données de cette dernière qu'on a le plus étudié le mécanisme de la mémoire. Il est remarquable, en effet, que l'espace consacré à la mémoire dans la plupart des traités de psychologie est extrêmement restreint. On ne trouve même pas une ligne dans le Dictionnaire de philosophie de Franck, qui renvoie aux articles : association des idées, attention, etc. Spencer ne lui consacre que onze pages, Maudsiey une dizaine, pleines de remarques ingénieuses d'ailleurs, Wundt une quinzaine, dont le plus grand nombre sont employées à la détermination de la durée des reproductions et à la découverte de la vitesse des images de souvenir.
Quant aux auteurs plus récents tels qu'Ebbinghaus, Binet, Wolf (mémoire des sons), Beaunier (mémoires des sensations musculaires), Bourdon (influence de l'âge sur la mémoire immédiate), Bigham, Kirpatrick, Smith (recherches sur la réten-
(1) Les origines et les modalités de la mémoire. Rer. Phil., 1886, I, p. 161.
IDEES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MEMOIRE l\
tivité), W. Lewy (mémoire des longueurs, des sensations tactiles), Bernardini, Ferrari (mémoire musicale), G. MûUer, G. Schumanu, etc., etc., leurs travaux portent presque exclusivement sur les conditions qui influencent les qualités de la mémoire et surtout la rétentivité. Mais ils laissent presque complètement dans Tombre la question du mécanisme et de la nature de la mémoire. C'est précisément ce que j'ai l'intention d'étudier ici.
Rappelons brièvement d'abord les principales théories actuelles de la mémoire. L'école d'Herbart admet que les perceptions persistent dans l'esprit et ne disparaissent qu'en apparence. La reproduction n'est que le retour des perceptions de l'état obscur à l'état conscient. Pour expliquer cette persistance, Luys *, admet une sorte de phosphorescence organique des éléments nerveux. « Eux aussi, dit-il, sont capables de vibrer et d'emmagasiner des impressions extérieures, de persister pendant un certain temps, comme dans une sorte de catalepsie passagère, dans l'état vibratoire où ils ont été incidemment placés, et de faire revivre à distance les impressions premières. » Cette phosphorescence se réduit en somme à la persistance des impressions de l'école d'Herbart.
Bain admet aussi cette persistance, qu'il appelle fetentke' ness, des impressions dans le cerveau. De plus, il les localise dans le même point où elles ont été produites par les excitations extérieures. Les centres de perception sont donc en même temps les centres de conservation des images, les centres de mémoire.
Ch. Richet paraît admettre que la conservation de Timage tient à une irritation indéfiniment persistante dans la cellule
(I) Les fonctions du cerveau, p. 106.
corticale. La cellule cérébrale différerait en cela des autres. Tandis que la cellule musculaire, par exemple, après s'être contractée sous Tinfluence d'une excitation, revient exactement à son état primitif, la cellule cérébrale, au contraire, excitée ne fût-ce qu'une fois, garde pendant toute la vie l'irritation produite par le stimulant.
D'autres psychologues expliquent la mémoire non plus par la persistance de l'excitation première, plus ou moins affaiblie bien entendu, mais par la persistance de modifications laissées par cette excitation dans la cellule cérébrale. Ils désignent ces modifications sous le nom de traces ou résidus. Ce qui persiste donc pour eux, ce n'est pas la vibration moléculaire produite par un stimulant dans la cellule cérébrale, c'est rétat moléculaire déterminé par cette vibration passagère. Cette théorie est celle de Maudsley S Delbœuf ^ Ribot ^ en particulier. « Quand on parle d'idées emmagasinées dans la mémoire, dit Maudsley, on parle naturellement au figuré ; en réalité il n'y a point de dépôt où les idées attendent qu'on aille les chercher ; lorsqu'une idée, que nous avons eue précédemment, devient de nouveau active, c'est simplement que le même courant nerveux se reproduit, plus la conscience que ce n'est qu'une reproduction : c'est la même idée, plus la conscience qu'elle est la môme. Quelle est la condition de cette conscience? » Le problème est remarquablement posé. C'est bien en effet cette reconnaissance qui est la caractéristique psychologique de la mémoire. Et Maudsley répond qu'on peut supposer que la première production de l'idée a laissé après son passage une modification de l'élément nerveux grâce à laquelle celui ci demeure prédisposé à repro-
(1) Physiologie de VEspril.
(2) Théorie générale de la Sensibilité.
(3) Maladies de la Mémoire. (Paris, F. Alcan.)
duire la même activité; et que cette disposition apparaît dans la conscience comme une récognition ou comme mémoire. La seconde activité est une reproduction de la première, plus ce qu'elle contient des effets restés après la première. « La condition physiologique de la mémoire est donc le processus organique, au moyen duquel les expériences s'enregistrent dans les centres nerveux, et se rappeler veut dire ressusciter les expériences dans les centres supérieurs dont l'activité est accompagnée de conscience. »
Hering^ croit aussi à la persistance d'une modification matérielle du système nerveux. « Même, dit-il, quand la sensation et la perception sont éteintes depuis longtemps, il reste cependant dans notre système nerveux une trace matérielle, une modification de la disposition moléculaire et atomique, par laquelle la substance nerveuse est rendue capable de reproduire les processus physiques et par là même les processus psychiques qui constituent la sensation et la perception. M
Delbœuf dit aussi : « Une première impression laisse une empreinte qui va en s*effaçant, mais ne disparait jamais. C'est là une remarque de la plus haute importance et que les faits viennent confirmer. » Ce qui prédispose la cellule cérébrale à fonctionner de nouveau de la même manière qu'antérieurement, c'est une modification dans l'équilibre des molécules. « Le résidu de l'action extérieure, dit-il, consiste simplement en un nouvel arrangement imposé aux molécules. »
Van Biervliet a repris cette thèse -. a Toute image cérébrale est un mouvement d'une allure particulière modifiant momentanément certaines cellules de 1 ecorce cérébrale. Chaque image
(1) Uebej' (las GedaclUniss, p. 8.
(2) La mémoire, p. 19.
simple, c'esL-à-dire chacune des composantes du mouvement complexe qui constitue l'image composée, déforme pendant un temps plus ou moins long la structure moléculaire naturelle des cellules affectées. Les molécules vibrent dans un sens donné et gardent, après le passage du mouvement, une orientation déterminée, produisant une déformation constante de la cellule, qui rendra plus aisée la répétition de la déformation considérable qui constitue l'image. Si la répétition de la modification est fréquente, la déformation résidu ira en s'accentuant, si bien que la moindre impulsion réflexe suffira à reproduire le mouvement habituel. Parfois, grâce à des conditions exceptionnellement favorables, la première modification aura été tellement profonde, que tout choc quelconque retentissant sur la cellule suffira pour reproduire l'image première. « C'est la théorie de la trace-disposition, basée sur ce fait que « la trace du passage de tout mouvement déformant, dans un corps solide, constitue une trace-disposition ».
M. Ribot admet aussi cette trace, ce résidu. « Il est impossible, dit-il, de dire en quoi consiste cette modification. Ni le microscope, ni les réactifs, ni l'histologie, ni l'hislochimie ne peuvent nous l'apprendre; mais les faits et le raisonnement nous démontrent qu'elle a lieu. » Mais à côté de Texistence, non contestable pour lui, de ces résidus, de ces modifications permanentes des cellules cérébrales, il met en relief pour la première fois, comme condition de la mémoire, l'établissement d'associations stables entre divers groupes d'éléments nerveux. « La mémoire organique ne suppose pas seulement une modification des éléments nerveux, mais la formation entre eux d'associations déterminées pour chaque événement particulier, l'établissement de certaines associations dynamiques qui, par la répétition, deviennent aussi
stables que les connexions anatomiques primitives. A nos yeux, ce qui importe comme base de la mémoire, ce n'est pas seulement la modification imprimée à chaque élément, mais la manière dont plusieurs éléments se groupent pour former un complexus. » Toute la théorie de la mémoire se trouve condensée en ces quelques lignes de la façon la plus nette. Par la mise en évidence de cette seconde condition de la mémoire, M. Ribot se rapproche de Wundt et de Sergi qui représentent une troisième théorie de la mémoire, mais qui, à la vérité, pourrait se confondre avec la précédente.
Wundt S en eflet, rejette la théorie de Técole d'Herbart, et celle qui admet des résidus et des traces. Il admet : 1° un organe général d'aperception occupant le lobe frontal, et S"* des centres particuliers qui, incapables d'emmagasiner des images, conservent cependant des dispositions à les reproduire. Cette disposition à la représentation se réduit à une tendance fonctionnelle des éléments nerveux centraux qui ont déjà subi une modification par l'exercice et à une appropriation à la fonction psychique. Tout en rejetant la théorie des résidus on voit qu'implicitement il l'admet puisque c'est la modification des éléments nerveux qui amène la tendance fonctionnelle.
Sergi 2 rejette les théories précédentes et toutes celles qui admettent la persistance des impressions. Il admet bien la persistance de l'excitation dans les éléments nerveux, mais d'une façon assez courte, car si elle était plus longue elle épuiserait les éléments nerveux. Il admet que les excitations externes ne sont pas aptes d'abord à donner une sensation définie ; il faut qu'elles se répètent et que les éléments seuil) Psychologie physiologique, IL (Paris, F. Alcan.) (2) IbiiL, p. 258 et suiv.
sibles des centres et de la périphérie s'adaptent aux excitations mêmes. Il se produit ensuite une localisation cérébrale et une localisation périphérique. En d'autres termes, un élément nerveux, indifférent tout d'abord à une fonction psychique, finit, quand Texcitation s'est répétée, et qu'il s'est adapté à ce mode spécial d'excitation, par se spécialiser dans sa fonction. De là dérive la localisation cérébrale. Sergi admet qu'il y a association des perceptions et associations des voies habituelles de manifestation. Avec Bain * il croit que le sentiment renouvelé occupe la même place et de la même façon que le sentiment original et nulle autre partie ni d'aucune autre manière. Mais au lieu de penser comme lui que c'est du à la persistance d'une excitation primitive, il croit au contraire que cela a lieu par le fait d'une nouvelle excitation, mais interne, centrale, et non plus externe.
« Ce processus spécial à la reproduction, dit-il, qui au moyen d'une perception provoquée directement rappelle un groupe de perceptions associées, je le nomme induction, et la loi : loi de L'induction de la perception^ qui repose sur : 1'' voies habituelles de manifestations psychiques ; 2" par suite, localisation de l'élément fonctionnant ; 3° association des éléments fonctionnels, correspondant à l'association des perceptions ; i'' provocation périphérique ou centrale d'une des perceptions du groupe associé ou excitation d'un élément fonctionnel du groupe associé. » « Les voies habituelles une fois formées ne peuvent être déplacées sous peine de les détruire. Les mouvements dérivés de sensations ou de perceptions reproduites doivent aussi suivre le même ordre qu'avec les perceptions primitives, w « Dans la reproduction (qui comprend la mémoire, la réminiscence et le rêve, et aussi,
(1) Les Sens et Vlntellifjence, p. 215-304. (Paris, F. Alcan.)
d'après lai, riialluciaatioû, l'illusioa et le somnambulisme), V excitation est, de règle, plus faible que dans le phénomène primitif; aussi ces états originairement faibles, ne peuvent être rappelés par des excitations encore plus faibles. » Il remarque aussi que la perception induite n'a pas le cours de la perception originelle, mais un cours eu retour analogue.
Si j'insiste autant sur la théorie de Sergi c est qu'elle me semble condenser tout ce que Ton admet le plus couramment aujourd'hui en ce qui concerne la mémoire.
Je dois dire cependant quelques mots de la théorie spiritualiste que M. Bergson ^ a essayé de ressusciter récemment en s'appuyant en apparence sur la physiologie et la pathologie du système nerveux. Dans la théorie physiologique, celle qui réunit aujourd'hui la majorité des psychologues, la mémoire n'est qu'une fonction du cerveau et il n'y a qu'une différence d'intensité entre la perception et le souvenir. A cette théorie, M. Bergson oppose celle-ci : la mémoire est autre chose qu'une fonction du cerveau et il n'y a pas une différence de degré, mais de nature entre la perception et le souvenir. « Tous les arguments de fait qu'on peut invoquer, dit-il, en faveur d'une accumulation probable des souvenirs dans la substance corticale se tirent de maladies localisées de la mémoire. Mais si les souvenirs étaient réellement déposés dans le cerveau, aux oublis nets correspondraient des lésions du cerveau caractérisées. Or dans les amnésies où toute une période de notre existence passée, par exemple, est brusquement et radicalement arrachée de la mémoire, on n'observe pas de lésion cérébrale précise ; et, an contraire, dans les troubles de la mémoire où la localisation cérébrale est nette, certaine, c'est-à-dire dans les aphasies diverses et dans les
(4) Matière et Mémoire. (Paris, F. Alcan.}
12 LE PROBLÈME DE LA MÉiMOIRE
maladies de la reconnaissance visuelle ou auditive, ce ne sont pas tels ou tels souvenirs déterminés qui sont comme arrachés du lieu où ils siégeraient, c'est la faculté de rappel qui est plus ou moins diminuée dans sa vitalité, comme si le sujet avait plus ou moins de peine à amener les souvenirs au contact de la situation présente. C'est donc le mécanisme de ce contact qu'il faudrait étudier, afin de voir si le rôle du cerveau ne serait pas d'en assumer le fonctionnement, bien plutôt que d'emprisonner les souvenirs eux-mêmes dans ses cellules. »
Mais, comment pourrait-il y avoir une lésion localisée du cerveau quand toute une période de notre existence disparait de notre mémoire? Est-ce que notre existence n'est pas remplie par des impressions multiples qui atteignent tous les centres du cerveau, est-ce que nous n'avons pas des impressions visuelles, auditives, gustatives, olfactives, tactiles,
cénesihésiques, simultanées? Notre existence, à aucun moment, n'est remplie par une seule espèce d'impressions. Le souvenir que nous en avons est donc composé de souvenirs visuels, auditifs, gustatifs, olfactifs, tactileset cénestliésiques. Si on n'observe pas de lésion localisée dans les cas de perte de mémoire portant sur toute une période de notre existence cela n'a donc rien d'étonnant, car il faudrait supposer une lésion généralisée atteignant tous les centres de perception qui ont été mis en jeu pendant cette période. L'absence de lésion localisée dans ce cas, loin de servir la thèse de M. Bergson, va donc à rencontre. Mais il y a plus. M. Bergson suppose qu'on n'observe pas de lésion localisée dans les cas de perte du souvenir d'une période de l'existence. Il y a une excellente raison pour qu'on n'ait pas observé de lésion ni localisée ni généralisée, c'est que ces amnésies sont purement fonctionnelles, que les modifications qui les entraînent sont
physiologiques, dynamiques si Ton veut, mais non auatomiques. Si donc on faisait l'examen nécropsique d'un cerveau atteint d'une pareille amnésie on n'y trouverait pas plus de lésion localisée que généralisée. Pour supposer l'existence possible d'une lésion localisée du cerveau en cas d'amnésie systématisée d'une période de l'existence, il faudrait admettre que les impressions qui, à chaque instant, se succèdent pour constituer notre personnalité, se font en bloc dans un point du cerveau, et que ce ne sont pas des centres spécialisés qui recueillent séparément chaque espèce d'impressions, se combinant entre elles au moyen des fibres d'association qui réunissent ces centres? Il faut, pour admettre cela, faire table rase des notions les plus élémentaires et les plus formellement établies de l'anatomie et de la physiologie du cerveau. Il se réfute d'ailleurs lui-même dans un autre passage. 11 y dit, en effet, que dans tous les cas où une lésion du cerveau atteint une certaine catégorie de souvenirs, les souvenirs atteints ne se ressemblent pas, par exemple, en ce qu'ils sont de la même époque, ou en ce qu'ils ont une parenté logique entre eux, mais simplement parce qu'ils sont tous auditifs, ou tous visuels, ou tous moteurs. Ce qui parait lésé ce sont donc les diverses régions sensorielles ou motrices, ou, plus souvent encore, les annexes qui permettent de les actionner de l'intérieur même del'écorce, bien plutôt que les souvenirs eux-mêmes.
En ce qui concerne l'argument tiré des aphasies il faudrait distinguer entre les cas. De quelles variétés d'aphasies s'agitil? Dans les aphasies motrices ou sensorielles la mémoire n'est pas en jeu. Des centres chargés de mettre en mouvement certains organes sont détruits et ne répondent plus à l'excitation qu'ifs reçoivent; d'autres également détruits ne per- (:oivent plus les impressions du dehors. La mémoire n'a rien
à voir là dedans. Où elle paraît intéressée, et c*est un point sur lequel nous aurons à revenir plus loin, c'est dans certaines formes d'aphasies, dites aphasies de conductibilité, ou d'association, dans les paraphasies. Or, ces cas sont encore sujets à de grandes contestations, non seulement en ce qui regarde leurs diverses variétés, mais encore au sujet des lésions qui les accompagnent. Si on peut les admettre à la discussion c'est donc sous toutes réserves, et on ne saurait en faire état d'une façon positive.
Maintenant qu'est-ce que la vitalité de la faculté de rappel; qu'est-ce que c'est que cette nouvelle faculté; qu'est-ce que c'est que la vitalité d'une faculté? Tout cela n'est-il pas que des mots destinés à masquer notre iguorance, et n'y en a-t-il pas déjà assez qui nous donnent l'illusion d'explications, pour n'en pas introduire de nouveaux, ne correspondant d'ailleurs à rien de réel ni de démontré ; et sous prétexte de porter la lumière dans une question assez complexe et obscure par elle-même, n'est-ce pas la compliquer et l'obscurcir davantage encore ? . , .
M. Bergson soutient qu'il ne peut rien rester d'une image dans la substance cérébrale et qu'il ne saurait exister non plus un centre d'aperception, comme le prétend Wundt, mais qu'il y a simplement dans cette substance des organes de perception virtuelle, influencés par l'intention du souvenir, comme il y a à la périphérie des organes de perception réelle, influencés par l'action de l'objet.
Donc, d'une part les images de souvenir ne restent pas dans le cerveau, et d'autre part il n'y a pas de centre d'aperception? Mais alors où donc les perceptions vont-elles former de quoi se reproduire sous forme de souvenirs, et d'où part donc Yintention de souvenir? Sous quelle form««ont donc conservés les souvenirs ? Car ils doivent être conservés quelque part
IDEES ACTU£LÎjfiS SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE ib
pour que le sujet puisse les amener an contact de la situation présente ? Ils ont donc une existence réelle ? Mais s'ils ne sont pas dans le cerveau, que ce soit d'ailleurs sous une forme ou sous une autre, dans les centres de perception ou en dehors d'eux, où donc peuvent-ils bien être? « L'esprit, dit-il, emprunte à la matière les perceptions d'où il tire sa nourriture et les lui rend sous forme de mouvement, où il a imprimé sa liberté. »
Dei sorte que voilà des perceptions qui se font dans le cerveau, et des souvenirs de ces perceptions qui se constituent en dehors de lui ; ils n'en vont pas moins être pris par le sujet pour se mettre au contact de la situation présente, et agir sur le cerveau, dont ils se sont détachés, pour y déterminer des mouvements. Où siège cet esprit, cette conscience, ce moi, en dehors du cerveau, l'auteur oublie malheureusement, avec tous les spiritualistes d'ailleurs, de nous le dire. Ce n'est pourtant pas une abstraction, car il nous parle quelque part de ^û^f6'f^^ qu'aurait la conscience à laisser échapper entre deux sensations les intermédiaires par lesquels la seconde se déduit de la première. Une abstraction n'a pas d'intérêt, et ne lait pas de choix. Cet esprit, qui emprunte à la matière sa nourriture sous forme de perceptions et les lui rend sous forme de mouvement, a donc une existence concrète, et quelque chose de concret doit se loger quelque part. Si ce n'est pas dans le cerveau où cela peut-il bien être? Pour agir sur les centres moteurs, puisque les perceptions sont restituées par l'esprit sous forme de mouvement, il faut atteindre ces centres, soit directement par des excitations portées sur récorce, soit indirectement par des stimulations des fibres nerveuses qui y aboutissent. L'auteur oublie encore de nous expliquer, avec les spiritualistes, sous quelle forme et par quelle voie l'esprit vient exciter les centres moteurs. Ce
doit être en tout cas un excitant physiologique et même physique. L'esprit, « qui a l'intention du souvenir et qui fait choix entre ses souvenirs », est donc un excitant physique, et nous avons vu tout à l'heure qu'il doit avoir une existence concrète. Voilà un esprit, qui a des attributs singulièrement matériels et que je suis en droit de soupçonner, ne le trouvant nulle part ailleurs, de siéger et de faire corps avec la matière cérébrale, c'est-à-dire en somme de n'en être qu'une propriété, et d'en représenter tout simplement, non pas même toute la fonction, mais une partie des fonctions, la fonction psychique.
Un mot encore pour en liuir avec ces théories spiritualistes qui, ne pouvant se concilier avec les données de l'anatomie et de la pathologie, les déforment, les dénaturent, pour donner l'illusion de s'appuyer sur quelque chose de solide et de scientifique. « La vérité, dit M. Bergson, est que la mémoire ne consiste pas du tout dans une régression du présent au passé, mais au contraire dans un progrès du passé au présent. C'est dans le passé que nous nous plaçons d'emblée. Nous partons d'un état « virtuel », que nous conduisons peu à peu, à travers une série de plans de conscience différents, jusqu'au terme où il se matérialisera dans uïie perception actuelle. » Les spiritualistes ne se contentent pas de la difficulté qu'il y a à comprendre comment un phénomène physiologique devient psychique, et, pour parler leur langage, comment un phénomène matériel se spiritualise, ils imaginent encore une nouvelle difficulté, celle d'expliquer comment un « état virtuel » se matérialise. Pour moi j'avoue que la première difficulté me suffit et je m'y tiens.
Laissons donc de coté toute cette métaphysique et étudions purement et simplement les faits. Résumons tout d'abord les
points essentiels sur lesquels Tacoord paraît fait aujourd'hui entre les psychologues.
Tous les auteurs s'accordent en somme pour admettre qu a la suite d'une excitation des cellules de 1 eeorce, ayant déterminé une sensation, une perception, il subsiste une modification permanente permettant la reproduction de cette perception à un moment donné. Ce fait étant admis, les avis diffèrent sur deux points : Sous quelle forme cette empreinte subsiste-t elle et dans quel point du cerveau se fait-elle ?
Les uns pensent que c'est la vibration elle-même produite par l'excitation initiale qui se prolonge indéfiniment, plus ou moins affaiblie, opinion presque unanimement rejetée aujourd'hui; les autres, qu'il y a une modification de Tétat moléculaire de la cellule et la création d'associations dynamiques entre les centres intéressés ; d'autres enfin que cette modification n'est qu'une tendance, une disposition à reproduire les impressions déjà reçues, par suite d'une différenciation fonctionnelle. Il est naturellement impossible de prouver l'une ou l'autre de ces assertions. Ce sont des hypothèses plus ou moins vraisemblables, mais que nous n'avons aucun moyen de contrôler.
Sur le second point il y a deux opinions en présence : ou les images de souvenir se reproduisent dans les centres mômes de perception, ou elles ne siègent pas dans les centres de perception et sont recueillies dans d'autres points du cerveau, centre d'aperception qui n'est autre que le lobe frontal, ou centres d'associations interposés entre les centres perceptifs ou de projection. Dans cette question nous avons le moyen de nous éclairer à la lumière de la clinique et de l'anatomie pathologique, et aussi, comme j'espère le montrer, de la psycho-pathologie expérimentale.
SoLLiER. — Prob. de la méiii. 2
Voyons maintenant à quelles conclusions arrivent les physiologistes et les pathologistes. Leurs travaux n'éclairent guère que deux points : celui du siège de la mémoire et avec elle de l'intelligence, et celui de la pluralité des mémoires, basée surtout sur Tétude des variétés de l'aphasie.
Discuter le siège de la mémoire, c'est d'admettre implicitement que les images de souvenir sont conservées dans le cerveau. Hitzig, l'initiateur de la doctrine des localisations cérébrales, soutient que l'intelligence ou la pensée, en un mot les fonctions psychiques et par conséquent la mémoire, possèdent dans le cerveau des organes particuliers, des centres ou un siège circonscrits, et que ces organes ou ce siège sont localisés dans le lobe frontal, que Ferrier considère aussi comme le centre de l'idéation. Il y aurait donc des centres différents pour les perceptions et pour les souvenirs.
Flechsig*, dont les recherches remarquables ont eu déjà une influence considérable sur notre conception du fonctionnement cérébral, tant au point de vue physiologique que psychologique, admet qu'il y a bien en réalité dans le lobe frontal un centre psychique, mais qu'il existe, en outre, d'autres organes de. la peusée , dont un particulièrement étendu se trouve localisé sous les bosses pariétales. C'est le grand centre d'association postérieur. « Chez les animaux, dont Técorce cérébrale est surtout composée de sphères de sensibilité, il existe de la mémoire, c'est-à-dire des représentations associées. » Flechsig remarque lui-même que sur certains points de l'écorce de ces mammifères, les sphères sensorielles et les sphères d'associatiou empiètent les unes sur les autres, en s'engrenant, suivant l'expression de Luciani, et se continuent insensiblement. Ces zones marginales des
(I) Gehirn iind Seele.
sphères sensorielles appartiennent donc déjà aux centres d'association, et Flechsig leur donne une importance capitale pour les « traces » de la mémoire. Ces « traces » des impressions des sens laissées dans la mémoire doivent donc être très probablement cherchées dans les centres d'association, où retentissent tous les états d'excitation des centres de sensibilité ou de projection. Flechsig admet donc en somme que la conservation des souvenirs se fait en dehors des centres de perception. Les centres de mémoire sont les centres d'association, et il existe en outre un organe de psychicilé dans le lobe frontal.
C'est aussi Tavis de BianchiS qui suppose qu'en vertu des lois de Tassociation, les processus fie plus en plus complexes de coordination des fonctions psychiques (perceptions, images, etc.), ont pour siège un organe distinct des organes de perceptions simples, en d'autres termes distinct des zones sensitivcs et sensorielles de Técorce. Cet organe, siège des plus vastes associations intellectuelles et des plus délicates coordinations psychiques, recevrait des centres de sensibilité générale et spéciale les matériaux de ses élaborations supérieures. Ce centre ce serait les lobes frontaux.
Pitres -, dans ses pénétrantes études sur l'aphasie amnésique etlesparaphasies, admet aussi implicitement que la mémoire se forme en dehors des centres de perception. « La mémoire, dit il, n'a pas dans le cerveau une localisation étroite. Elle ne s'accomplit pas dans un centre unique, autonome, anatomiquement distinct. L'évocation part des neurones de la psychicité ; la reviviscence est fonction des neurones sensoriels ; la reconnaissance s'opère dans des éléments anatomiques
(!) Fondions des lobes frontaux. Dia'n^ 189o.
(2) L'aphasie amnésique et ses diverses variétés. Progrès médical, 1898. Eludes sur les Paraphasies, Revue de médecine, 1899.
autres que ceux qui servent aux perceptioos simples ou à i'éiaboratioQ des idées ; si bien qu'uu oombre immense de cellules disséminées dans des régions très différentes de la masse cérébrale participent à des titres divers à l'exécution des actes mnésiques les plus simples, sans qu'aucun d'eux ait le monopole exclusif de la mémoire. »
Tout le monde s'entend donc aujourd'hui pour admettre que la mémoire se forme en dehors des centres de perception, contrairement à la loi de Bain, adoptée par un grand nombre de philosophes. Wundt, nous l'avons vu, place aussi dans le lobe frontal l'organe de 1' « aperception ». Il avait été frappé de ce fait que tout le segment du lobe frontal situé en avant de la limite antérieure de la zone motrice semble, sous le rapport des symptômes de sensation et de mouvement, absolument indifférente aux lésions. Mais il remarquait, avec Meynert, que dans les cas pathologiques, les altérations du cerveau qui accompagnent l'abaissement de l'intelligence et delà volonté atteignaient surtout les lobes frontaux, et qu'en outre on observait souvent dans les lésions de ces lobes des modifications du caractère et de l'intelligence, de l'incapacité de fixer l'attention et de l'affaiblissement de la mémoire. Il invoquait aussi le parallélisme dans la série animale entre le développement intellectuel et l'évolution du cerveau antérieur. Il n'en conclut pas d'ailleurs que les fonctions intellectuelles ont leur siège dans la région frontale du cerveau, mais que nous pourrions considérer cette région comme le facteur des phénomènes physiologiques qui accompagnent l'aperception des représentations sensorielles. Et il fait alors cette supposition : « Les impressions sensorielles arrivent purement à la perception, tant que les excitations centrales restent limitées aux centres sensoriels proprement dits; mais leur appréhension par l'attention ou « l'aperception » est cous-
tamment liée à une excttatioa simultanée des éléments de la région frontale. » « Le phénomène physiologique accompagnant Taperception , dit-il encore, n'est nullement concentré dans une partie du cerveau. Mais les éléments de l'organe d'aperception doivent être considérés dans un sens analogue à ce qui a lieu pour les centres du langage, purement comme des anneaux intermédiaires indispensables... Son extirpation supprime tous les processus émanant des autres centres, tandis que Tablation de quelque autre centre coopérateur empêche seulement une partie des aperceptions de se produire. » Ces vues se trouvent confirmées par les découvertes de Flechsig.
Il ressort de ce qui précède que Topinion générale est que les perceptions se font en des points déterminés du cerveau, et que la mémoire de ces perceptions a lieu dans d'autres régions, que ce soit le lobe frontal ou les centres d'association reliés eux-mêmes à ce lobe, peu importe.
L'étude des aphasies, qui élucide la formation du langage, est loin d'apporter la même clarté dans la question de la mémoire. Et cela tient pour une part à la confusion de certains termes et au sens détourné de sa vraie signification qu'on a donné au mot « amnésie verbale ». Au lieu d'indiquer la perte ou la difficulté anormale de l'évocation des mots, il signifie un affaiblissement de l'excitabilité des centres corticaux des images verbales. Comme le remarque très judicieusement Pitres, au lieu de désigner un processus mental, il s'applique maintenant à un simple phénomène sensoriel ou moteur. Si, par exemple, lasurditéverbale est complète on dit qu'il y a surdité verbale, mais si elle est incomplète on dit qu^il y a une amnésie verbale auditive. Autant dire quand on n'a qu'une liémiparésie et non une hémiplégie complète, qu'on
a de l'amnésie motrice. Dans une remarquable étude sur les paraphasies, Pitres a montré récemment que dans les cas de troubles de la parole où la mémoire était intéressée ce n'étaient pas les centres moteurs ou sensoriels qui étaient atteints, mais les voies de transmission réunissant ces centres. A côté de ces voies dont il distingue quatre principales : acoustico-phonétique, acoustico-graphique, opto-phonétique et opto-graphique, il est amené à admettre des voies de commuuication formées par les associations mnémotechniques, qui pourraient seules expliquer certains phénomènes des paraphasies. Ces associations mnémotechniques utiliseraient d'autres voies que celles par où passent les incitations idéomotrices directes et les excitations sensorio-motrices ordinaires. On ne sait d'ailleurs pas comment se créent ces voies nouvelles, quels neurones elles mettent en jeu. L'anatomie pathologique nous révélera sans doute un jour l'explication des troubles de mémoire constatés dans les paraphasies d'association. Les observations anciennes sont trop incomplètes et prises à des points de vue trop diflérents pour qu'on en puisse tirer parti.
D'ailleurs, même dans les paraphasies, il n'est pas encore prouvé que ce soit la mémoire qui est intéressée, ou pour mieux dire les centres de conservation des images.
La doctrine psychologique du langage, telle que l'a énoncée Cbarcot, et concluant à l'existence de quatre voies diflérentes, — auditive, visuelle, motrice d'articulation et motrice graphique — par lesquelles nous prenons connaissance des mots, et de quatre centres distincts dans l'écorce où se conserveraient les images transmises par ces voies, a contribué plus que toute autre à faire admettre l'existence de mémoires partielles.
Ce terme est tout à fait impropre. Qu'il y ait chez les hommes prépoûdérance dans la facilité plus ou moins grande avec laquelle s'impriment certaines images, cela est de toute évidence. Ce qui a conduit à cette notion des mémoires partielles, de la pluralité des mémoires, ce sont les amnésies, lesquelles peuvent être générales ou partielles. Mais encore y aurait-il lieu de préciser ce qu'il faut entendre par cette épithète : une amnésie systématisée portantsur une période plus, ou moins longue et la perte du souvenir des images visuelles, des mots sont deux amnésies partielles, Tune portant sur une portion de la série des souvenirs, l'autre sur un des éléments seulement de ces souvenirs. Ce sont deux choses tout à fait différentes, et l'on voit de suite que Tépithète de partielle appliquée à la mémoire comme pendant à Tamnésie ne signifie plus rien du tout.
Pour dire qu'il y a des mémoires partielles il faudrait que la destruction des centres sensoriels ou moteurs amenât non Seulement la perte de la perceptivité ou de la motricité, mais encore la perte des images anciennes. Or il n'en est rien. Outre que l'on ne possède pas de cas de perte de la mémoire gustative ou olfactive, la destruction des centres de la vision ou de l'audition n'entraîne nullement la perte des souvenirs visuels ou auditifs. Ce n'est en réalité que pour le langage qu'on a introduit la notion des amnésies et, en conséquence, des mémoires partielles.
Mais, comme le dit justement Pitres, « il n'y a pas plus des mémoires partielles qu'une mémoire générale. Il y a une fonction muésique, qu'on désigne par abstraction sous le nom de mémoire, et qui comprend tous les phénomènes par lesquels s'opèrent la fixation et la recollection des images sensorielles. Elle s'exerce par l'intermédiaire d'organes divers dont certains ont pour mission de conserver les images-sensations et de les
reproduire sous la forme d'images-souvenirs. Si ces organes sont altérés ou détruits, la reproduction des images qu'ils étaient chargés d'opérer est impossible ; mais la perte d'une ou plusieurs images n'implique pas plus la perte de la fonction mnésique que l'oblitération de quelques alvéoles pulmonaires n'implique la perle de la fonction respiratoire, ou la destruction d'une glande salivaire la perte delà fonction digestive ». El ailleurs : « Quand un centre sensoriel est désorganisé par nn ramollissement ou un foyer hémorragique, le malade atteint d'une telle lésion ne peut pas davantage puiser dans les cellules détruites les images qui y étaient conservées, qu'un négociant ne pourrait tirer de ses magasins ravagés par un incendie les marchandises qu'il y avait préalablement accumulées. Mais il ne s'ensuit pas que ce centre était l'origine autonome d'une mémoire propre, indépendante de la fonction mnésique générale. A ce compte-là, il n'y aurait pas seulement autant de mémoires distinctes que de centres sensoriels corticaux ; il y en aurait autant que de cellules à images, car chaque cellule peut être détruite isolément, et la désorganisation de chacun des éléments jouissant de la propriété de revivabilité entraîne fatalement la perte de la reviviscence des images qu'il avait enregistrées et qu'il était seul capable de reproduire.
Donc pas de mémoires partielles. Leur création n'est due qu'à une confusion dans les termes et à une interprétation erronée des faits cliniques. Je les avais moi-même admises en 1892 S mais les recherches que j'ai poursuivies depuis lors dans cette direction me les ont fait rejeter complètement.
Voilà tout ce que les psychologistes, les physiologistes et les cliniciens nous fournissent de renseignements sur la survi-
(1) Les troubles de la Mémoire.
IDÉES ACTUELLES SUR LE iréGANlSHE DE LA MÉMOIRE 25
vance et la localisation des impressions dans le cerveau . Ou ne s'accorde en réalité que sur un point, qu'il doit y avoir conservation de ces impressions sous forme d'images. Mais on ne peut déjà plus s'entendre sur la question de savoir sous quelle forme, ni même en quelles régions du cerveau ces images pjersistent. Cela justifie presque Ebbinghaus qui dit que la mémoire reproduit soit librement soit spontanément des états psychiques antérieurs, et que c'est à peu près tout ce que nous savons de positif au sujet de cette faculté.
Sur les deux opérations qui complètent la conservation, à savoir la reproduction et la reconnaissance, il règne une plus grande incertitude encore. Nous sortons presque du domaine des faits pour entrer dans celui des théories et des hypothèses.
D'après Wundt, pour que la mémoire se produise il faut que l'on admette l'effet associatif émanant des représentations actuelles, et l'entrée d'une représentation donnée est constamment occasionnée par l'état de la conscience elle-même.
Bôbm S partisan de la théorie de Wundt en ce qui concerne le rôle de l'association des idées dans l'évocation des représentations, se demande en quoi consiste et où siège la « disposition » admise par Wundt. Il ne voit d'autre issue aux difficultés du problème que dans l'hypothèse des représentations inconscientes, en désaccord sur ce point avec Wundt, pour qui le concept de perception inconsciente est un concept contradictoire. Les représentations se conserveraient inconscientes dans les divers centres où elles ont pris naissance. Leur réapparition dans la conscience dépendrait de certaines conditions physiologiques ou anatomiques. Il faut en effet que la communication des centres inférieurs de l'encéphale
(1) Théorie de la Mémoire et du Soi/re/iiV. Philosophische Monatshefte, 1877.
et des hémisphères cérébraux, centre de la conscience proprement dite, ne soit pas interrompue. Et Bôhm conclut que la reproduction des souvenirs n'est pas autre chose qu'un phénomène réflexe.
Ribot voit dans Tétat de la circulation et de la nutrition la cause de la reproduction des souvenirs. « D'une manière générale, dit-il, la reproduction des souvenirs parait dépendre de létat de la circulation. » Mais le problème est des plus obscurs. « Une première difficulté vient de la rapidité des phénomènes et de leurs perpétuels changements. Une seconde vient de leur complexité : la reproduction, en efïet, ne dépend pas seulement de la circulation générale; elle dépend aussi de la circulation particulière du cerveau, et il est vraisemblable qu'il y a, même dans celle-ci, des variations locales qui ont une grande influence. Ce n'est pas tout : il y a à tenir compte de la qualité du sang tout aussi bien que de la quantité. » « Dans les cas de perte complète de la mémoire, le retour dépend de la circulation et de la nutrition. Est-il brusque (ce qui est rare), l'hypothèse la plus probable est celle d'un arrêt de fonction, d'un état « d'inhibition » qui cesse tout d'un coup : ce problème est l'un des plus obscurs de la physiologie nerveuse. S'il résulte d'une rééducation (ce qui est Tordinaire), le rôle capital paraît dévolu à la nutrition. » Celle-ci assure d'ailleurs aussi la conservation.
Il n'est pas douteux en effet que l'état de la circulation et de la nutrition, tant générales que locales, aient une influence considérable sur la mémoire. Mais cela n'a rien de spécial à la mémoire et s'applique à toutes les autres fonctions cérébrales. Mais en admettant même que cette influence s'exerce spécialement sur la mémoire d'une façon générale, cela ne nous explique pas comment se fait le passage d'une image de l'état passif à l'état actif, de l'état de perception latente à
celui de représeutalioD consciente. Si j'évoque un souvenir très limité, on ne peut guère admettre que ma circulation cérébrale soit modifiée à ce moment d'une façon générale ; et comment le serait-elle localement puisque chaque souvenir est toujours composé d'un nombre plus ou moins grand d'images correspondant à des perceptions différentes et ayant dans le cerveau des centres distincts plus ou moins éloignés les uns des autres? Le souvenir d'une orange, par exemple, est composé d'images visuelles, tactiles, olfactives et gustatives, provenant d'impressions qui vont atteindre des centres distincts dans l'écorce cérébrale. Pour admettre une influence de la circulation locale sur l'évocation de ce souvenir il faudrait donc supposer qu'elle se modifie sur quatre points différents à la fois. J'aurai d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce point important.
Pour Maudsley, qui distingue une mémoire passive et une active, « le vrai procédé de reproduction appartient à la mémoire passive. Nous pouvons par l'attention la préparer, mais nous la gênons si nous ne laissons pas les idées s'associer spontanément. » 11 est utile de faire observer ici, ajoutet-il, la certitude que nous avons, pendant que nous cherchons à nous rappeler une chose, de posséder la chose cherchée, quoique nous n'en ayons pas conscience. « Et il se demande comment il se lait que nous puissions être si sûrs de l'existence d'une chose dont nous n'avons pas conscience. )> Cela appuie, selon lui, la théorie du résidu laissé en nous. Puis il y a les idées associées qui sont actives et occupent l'attention, et qui éveillent l'idée absente:
La conscience de cette idée ou de cet effort donnerait lieu à la certitude de posséder l'idée oubliée. On produit la mémoire quand on s'efforce ainsi de reproduire une idée oubliée, tandis que les idées associées sont présentes à la conscience,
car on s'efforce de renouveler le lien organique encore incomplet entre les idées présentes et Tidée absente.
La base de la reproduction, dit Sergi \ est une propriété des éléments nerveux, la retentivité ou la persistance des impressions diverses. Elle peut se faire automatiquement sans participation de la volonté, ou bien, ainsi mise entrain, nous pouvons nous y arrêter volontairement et la diriger de telle sorte qu'elle serve de point de départ aux associations. Enfin nous pouvons volontairement susciter un certain ordre dans les idées ou les perceptions qui doivent se développer. Mais il ajoute que cette direction consiste seulement à maintenir Tordre des idées sur un seul objet, tandis que les perceptions qui se développent sont suscitées automatiquement par l'association. Si chaque idée avait besoin de la volonté pour être rappelée, il faudrait un temps très long. C'est ce qui arrive quand il y a un ordre d'idées dont nous n'avons pas une asso ciation ordonnée. Si Fassociation se fait plus vite dans la jeunesse, c'est que l'état physique des éléments nerveux supplée à la faible ordonnance des associations.
La reproduction, d'après lui, est le résultat d'une excitation centrale plus faible que le phénomène primitif ordinairement. On peut, par la volonté, accroître l'énergie de cette excitation, en s'arrètant sur l'état psychique provoqué par ce qu'il a appelé l'induction. Alors l'excitation peut arriver jusqu'à la périphérie localisée que nous pouvons nou^ représenter avec une grande clarté et sentir distinctement.
Pitres^ a mis remarquablement en relief la différence qu'il y a entre la mémoire et la revivabilité. « Il y a entre ces deux termes la même différence qu'entre les mots contraction mus-
(1) Op. cil,
(2) Op. cit.
culaire et coatractilité. L'accomplissement de tout acte muésique implique nécessairement la mise en jeu de la propriété générale de la revivabilité, comme celui de toute contraction musculaire met nécessairement en jeu la propriété de contractilité. Mais un acte mnésique complet est plus qu'un simple phénomène de reviviscence d'images ; de même que la contraction d'un gixmpe de muscles, synergiquement associés en vue d'un mouvement volontaire déterminé, est plus qu'un simple phénomène de contractilité. » 11 différencie non moins heureusement les termes de mémoire et de souvenir qui expriment en effet des choses différenteè. « Un souvenir est une image reviviscente, ou tout au moins susceptible de reviviscence ; la mémoire est la fonction complexe qui assure la fixation et la recollection des souvenirs. » Je m'associe complètement à cette manière de voir, mais j'ajouterai qu'il y a lieu de distinguer eutre la reproduction et la reviviscence. Un souvenir est une image (je me sers provisoirement de ce terme) reproduisant une impression passée. La reviviscence est quelque chose de plus : c est non seulement l'apparition dans la conscience d'une image, d'une impression ancienne, mais avec une telle netteté, et de plus accompagnée de la reproduction si précise et intense de tout l'état de personnalité du sujet au moment de l'impression première, que ce sujet croit de nouveau traverser les mêmes
événements qu'autrefois ; et il le croit avec une telle réalité qu'il ne reconnaît pas avoir déjà éprouvé ces impressions, qu'il les considère comme actuelles, et qu'il semble ignorer tout ce qui leur est postérieur. Je n'insiste pas autrement sur ce point en ce moment. J'aurai l'occasion de m'y étendra longuement plus tard, mais je tenais à établir dès maintenant cette distinction que je crois utile, pour analyser avec le plus de précision possible le problème de la mémoire,
OÙ la confusion des termes n'a pas été sans amener une certaine confusion des idées. Quant à la reviviscence, dans le sens de Pitres, elle serait, d'après lui, la fonction des neurones sensoriels, l'évocation partant des neurones de la psycliicité. Le mécanisme de la reproduction est en somme fort peu défini. Tout se borne pour ainsi dire à constater que certaines conditions sont indispensables pour qu'elle soit possible et que dans d'autres elle ne l'est plus, et à noter les circonstances qui peuvent influer sur sa rapidité et sur son intensité. Mais on fait intervenir là d'autres phénomènes psychiques non encore déterminés eux-mêmes, l'attention et la volonté, soit pour évoquer la reproduction, soit pour diriger les associations au cours de cette reproduction. On ne saurait donc en tirer aucun enseignement sûr pour le mécanisme lui-même de la reproduction.
Reste un troisième élément de l'acte muésique à examiner. C'est la reconnaissance, c'est la localisation dans le temps (Ribot), c'est le report dans le passé, comme je l'ai appelé moi-même. C'est le caractère propre de la mémoire psychique. « La mémoire de fixation, la mémoire de reproduction, dit van BiervlietS sont des propriétés de la matière, reconnaître est le fait de l'esprit. »
Reconnaître et localiser ne sont pas deux choses identiques, qui peuvent être substituées l'une à l'autre. Parlant de la reconnaissance je disais en 1892 ^ : « C'est ce dernier élément qui permet de distinguer immédiatement un fait de mémoire d'un fait d'imagination. Mais par localisation dans le passé, il faut, je crois, entendre, non pas comme M. Ribot, la posi-
(1) Op. cit.
(2) OpcU.
tion plus OU moins précise d'un souvenir entre tel et tel autre souvenir, mais seulement le fait qu'on sait, aussitôt que le souvenir se présente, qu'il s'agit d'une image passée, quelle qu'en soit la position entre les images qui lui ont été autrefois contiguës dans le temps. Ce repo7't dans le passé d'une image implique la conscience. » « On constate d'autre part que, contrairement à cet éminent philosophe (M. Ribot), disais- je encore, ce n'est pas la localisation dans le temps qui consti tue le caractère propre de la mémoire psychique, cette localisation, d'après lui, impliquant, en outre, la conscience. Or, d'une part, la mémoire psychique peut être et est souvent en réalité automatique et inconsciente, et, d'autre part, c'est le fait de percevoir les images constituant le souvenir comme des images, c'est-à-dire comme la reproduction de perceptions passées, et non comme des perceptions nouvelles, qui caractérise le fait de mémoire. Appelons cela, si l'on veut, localisation dans le passé, mais non localisation dans le temps, car dans un fait d'imagination on localise également dans le temps, mais dans le temps futur, ou dans un temps qui n'a jamais existé. Disons donc localisation ou mieux report dans le passé, si nous ne voulons pas conserver le vieux mot de « reconnaissance » qui exprime bien la chose cependant. Il y a pour moi cette différence capitale entre la localisation véritable dans le temps et le report dans le passé, que la première opération nécessite la mise en jeu de plusieurs souvenirs, tandis que la seconde n'implique qu'un seul souvenir et se confond avec la conscience même qui accompagne ce souvenir. Pour localiser un souvenir, il faut forcément que je le place entre deux autres contigus dans le temps ; pour que je sache que l'image qui se présente à moi est un souvenir, je n'ai pas besoin de la placer entre d'autres souvenirs. L'état de conscience spécial dont elle s'accompagne indique qu'elle
uest pas nouvelle, et par coaséquent appartient au passé».
Celte distinclioQ étant établie, je laisserai de côté pour le moment tout ce qui touche aux procédés de cette localisation dans le temps, qui nous importe relativement peu au point de vue du mécanisme de la mémoire, et qui est surtout le fait de Tassociaiion, pour ne m'occuper que du phénomène de la reconnaissance.
Ribot pense qu'on arrive à la reconnaissance immédiate, instantanée, par suite de la répétition de la localisation, qui s'est faite primitivement grâce à des points de repère et des raisonnements, lesquels par une sorte d'habitude, finissent par disparaître. La série de ces points intermédiaires entre le souvenir actuel et la perception ancienne se trouve simplifiée et réduite à deux termes. Grâce à ce procédé abréviatif la localisation dans le temps devient très rapide, et, « dès que l'image surgit, elle comporte une première localisation tout instantanée, elle est posée entre deux jalons, le présent et un point de repère quelconque ».
Cela peut être vrai pour un souvenir qu'on cherche à préciser volontairement et qu'ensuite, quand il reparait, on place immédiatement à sa date réelle. Mais quand c'est un souvenir qui reparait spontanément, avant qu'on ait pensé à le localiser plus ou moins loin dans le passé, il vous apparaît instantanément comme la représentation d'un événement passé. Ce sentiment immédiat que cette représentation correspond à quelque chose qui a existé déjà, et que ce n'est pas un phénomène nouveau, c'est là ce qui constitue à proprement parler la reconnaissance.
Ce phénomène, les théories courantes ne peuvent l'expliquer.
Hofïding * soutient qu'il est immédiat et dû à « une qualité
(1) Philosophische Studkn, t. VIL
de familiarité » qui appartient à une sensation par suite de la répétition, et qui correspond physiologiquement à la facilité plus grande avec laquelle les molécules du cerveau peuvent répondre à un stimulus répété.
Pour Lehmaun, au contraire, la reconnaissance est due aux idées reproduites qui accompagnent la sensation répétée, idées que l'observation intérieure peut découvrir quelquefois, et qui, dans d'autres cas, n'entrent pas dans la conscience. La thèse deHôfïdingest donc celle dune association par ressemblance, et celle de Lehmann d'une association par contiguïté. Bourdon^ combat l'hypothèse par laquelle la reconnaissance se ferait par la comparaison entre un souvenir de l'objet et sa perception actuelle. Pour lui, dans la reconnaissance, il y a simplement une perception plus rapide, plus facile, avec accompagnement d'un « sentiment intellectuel sui generis)^ qu'on appelle sentiment de reconnaissance, et qui entre dans le groupe auquel appartiennent la certitude, le doute, le sentiment de savoir, celui de comprendre ou de ne pas comprendre. Il repousse l'hypothèse des représentations latentes surgissant quand arrive une nouvelle perception ou représentation. Margahet Washburn ^ considère la reconnaissance comme un fait irréductible. 11 consisterait simplement dans la conscience qui accompagne les sensations provenant d'une excitation centrale. On peut supposer que ce sentiment est lié non au processus nerveux des centres eux-mêmes, mais au processus du courant nerveux qui relie les centres entre eux. Sergi rapporte à la différence d'intensité entre l'excitation induite, toujours plus faible, et l'excitation originelle, qu'on ne fasse pas confusion entre la perception reproduite
(1) Revue philosophique, 1895, t. II.
[2) Le processus de la reconnaissance. The Philos. Review, 1897. SoLLiER. — Prob. de la mém. 3
et la sensation excitée directement par la périphérie. Quand par exception, dans des cas pathologiques, l'excitation induite remporte sur l'intensité originelle, alors on a Thallucination.
Pour Bergson*, « la reconnaissance ne se fait pas par un réveil mécanique de souvenirs assoupis dans le cerveau. Elle implique, au contraire, une tension plus ou moins haute de la conscience, qui va chercher dans la mémoire pure les souvenirs purs pour les matérialiser progressivement au contact de la perception présente ». Je me borne à citer textuellement, n'ayant pas la prétention de discuter ce que sont des souvenirs purs et comment une conscience plus ou moins tendue peut aller les chercher dans une mémoire pure et les matérialiser au contact d'une perception.
Quant au siège anatomique du phénomène, je ne vois guère que Pitres 2 qui en ait parlé en « disant que la reconnaissance s'opère dans des éléments autres que ceux qui servent aux perceptions simples ou à l'élaboration des idées », sans d'ailleurs en apporter de démonstration positive.
Nous voyons que plus nous nous , élevons dans l'étude d'un phénomène mnésique, plus grandes sont les difficultés et les obscurités, plus nous en sommes réduits aux hypothèses.
Je terminerai l'exposé de ce que nous savons, ou pour mieux dire admettons sur la mémoire, en indiquant aussi rapidement que possible les différents points de vue auxquels on s'est placé et qui ont donné lieu à des subdivisions, ayant d'ailleurs leur intérêt, car elles touchent à la nature même delà mémoire que nous aurons à examiner à la fin de ce travail.
(1) Op. cit.
(2) Op. cit.
Nous avons vu ce qu'on devait penser de la pluralité des mémoires, et qu'il ne fallait pas plus admettre une mémoire générale — point sur lequel je fais des réserves que j'espère justifier plus loin — que des mémoires partielles. Je ne ferai que signaler la mémoire héréditaire, que rien jusqu'ici n'a encore démontrée.
Tous les psychologues ont été frappés de ce fait qu'il y avait deux éléments dans la mémoire : Tun physiologique, Tautre psychologique, l'un inconscient, l'autre conscient. Il est évident en effet que la fixation et la conservation des images dans le cerveau est un phénomène essentiellement physiologique qui se passe sans participation de notre volonté et même de notre conscience. Par contre la reconnaissance est d'ordre psychologique et ne saurait se comprendre sans la conscience. Quant à la reproduction, elle tient à la fois des deux, car la reviviscence des images, si elle se fait souvent volontairement et avec conscience, peut se produire d'une façon tout automatique, inconsciemment, et est dans ce cas d'ordre manifestement physiologique, car elle dépend d'associations subordonnées aux connexions anatomiques et physiologiques des centres cérébraux.
Les auteurs ont traduit cette distinction en termes qui, au fond, sont semblables. C'est ainsi que Ribot distingue la mémoire organique et la mémoire psychique, suivant qu'il y a reconnaissance et conscience ou non, en considérant comme bases statiqiies de la mémoire les modifications spéciales des éléments nerveux gardant les empreintes des perceptions, et comme basés dynamiques, les associations dynamiques qui s'établissent entre ces éléments. Pitres a de même adopté cette terminologie en appelant statique la mémoire d'acquisition et de fixation, et dynamique la mémoire de répétition et de recollection. A ce propos il fait remarquer qu'avec William
Hamilton, Gliarlton Bastian, etc., il conviendrait de réserver le nom de mémoire à la propriété qu'ont les éléments nerveux de conserver, en deliors de l'intervention de la conscience, les images des impressions, et d'appeler recollection la propriété par laquelle le retentum est extrait des profondeurs du cerveau et se présentée la conscience.
Van Biervliet^ admet également les deux formes de mémoire fondamentales, tout en ayant l'air de faire trois subdivisions. Pour lui en effet la mémoire de fixation et la mémoire de reproduction sont des propriétés de la matière, et la mémoire d'identification — avec reconnaissance et conscience — est la mémoire intelligente, psychique.
M. Dugas -, en distinguant la mémoire brute et la mémoire organisée, mérite de nous arrêter un peu plus longtemps. La mémoire brute est la répétition pure et simple de la sensation et est comme elle un état passif. L'esprit n'est pour rien dans ses acquisitions. La mémoire organisée, au contraire, est l'interprétation du passé ; elle n'en est pas la reproduction intégrale, mais une sélection. Elle implique l'activité de l'esprit. La mémoire brute se forme d'emblée et sans raison apparente. On pourra en donner une explication physiologique, mais non psychologique. La seule cause psychologiquement admissible de la formation des souvenirs, c'est Tatlention. L'écolier qui répète dix fois sa leçon pour l'apprendre, met en œuvre la mémoire brute : celui qui l'apprend en une fois en s'appliquant fait œuvre de mémoire organisée, intelligente. La mémoire organisée est celle qui consiste à retenir les choses en y pensant et à force d'y penser. La mémoire brute est toujours facile et instantanée; elle est fugitive. Si
(1) Op. cit.
(2) La mémoire hrute et la mémoire organisée. Rev. Philos., 1894, t. II, p. 449.
les souvenirs anciens sont plus stables que les nouveaux, c'est qu'ils ont eu le temps de s'organiser. Pour la mémoire brute il n'y a pas de degrés entre l'oubli total et la conservalion complète. Au contraire, la mémoire organisée est un sauvetage partiel des impressions du passé. Dans le cas de mémoire brute, le retour des images dépend uniquement de l'état cérébral ; dans la mémoire organisée, le rappel est volontaire. Les souvenirs bruts reviennent tous en masse; les souvenirs organisés forment un cortège et défilent en bon ordre chacun à son tour. En somme il n'y a entre ces deux formes de mémoire qu'une différence de degrés. L'organisation des souvenirs consiste à les classer d'une part par rapport aux impressions présentes, de l'autre par rapport aux autres impressions passées : la mémoire n'est pas une image mais une reconstruction du passé.
Je ne veux pas discuter en ce moment bien des points qui méritent de l'être et le seront plus lard. Je me borne en effet à exposer les doctrines et les idées pour pouvoir les comparer ensuite. La façon dont M. Dugas envisage la question de la mémoire est intéressante et diffère un pendes autres auteurs.
Maudsley distingue la mémoire active et la mémoire passive qui correspondent à la mémoire psychique et à la mémoire organique.
Ch. Richet ^ prend ces deux termes dans un sens un peu différent. 11 y a deux parties dans la mémoire, dit-il : une active, nécessitant une certaine activité cérébrale, et de l'attention; une passive, tantôt consciente, tantôt inconsciente. L'une retient, l'autre a retenu. Cela correspond plutôt à ce que M. Dugas entend par mémoire organisée et par mémoire brute.
Ce rôle de l'attention dans la mémoire active est encore
(1) La mémoire élémentaire. Rev. Philos., 1881, t. I, p. 540.
relevé par les auteurs qui ont étudié la mémoire immédiate et la mémoire médiate, tels que Bourdon* et Danieh^ Par mémoire immédiate (Erinnerungsnachbild de Fechner, mémoire primaire d'Exner) il faut entendre la persistance plus ou moins grande d'une impression sur le cerveau. Bourdon a montré qu'elle croit un peu de huit à vingt ans, progressant surtout de huit à quatorze et insensiblement de quatorze à vingt, et qu'entre ce qu'on appelle vulgairement Tintelligeuce et la mémoire immédiate il y a un rapport incontestable, les plus intelligents étant au-dessus de la moyenne comme mémoire immédiate. Danieh a fait remarquer que dans cette forme de mémoire, Timage s'évanouit en quelques secondes si elle n'est pas fixée par l'attention. Quant à la mémoire médiate, c'est en somme la mémoire ordinaire, puisqu'elle consiste dans l'évocation des impressions à une plus ou moins longue échéance.
Il résulte de tout ce qui précède que les psychologues sont actuellement d'accord pour admettre deux parties dans la mémoire : l'une essentiellement organique, physiologique, l'autre psychologique, et pour y distinguer eu outre deux formes, suivant que l'attention intervient ou n'intervient pas, organisée ou brute quand il s'agit d'apprendre, active ou passive, quand il s'agit de se rappeler.
En partant de ces données nous allons pouvoir aborder maintenant la discussion du problème de la mémoire à l'aide du raisonnement, de l'anatomie, de la physiologie, de la pathologie et de l'expérimentation.
(1) Influence de Vâge sur la mémoire immédiate. Rev. Philos., 1894, t. II, p. 148.
(2) Amer. Jour, of Psychol., 1895, p. 558.