ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE
(FIXATION. — conservation)
Nous venons de voir que la mémoire comprend trois opérations essentielles : la conservation de certains états dans le cerveau, leur reproduction et leur reconnaissance. Mais ces trois opérations peuvent et doivent se subdiviser elles-mêmes. Non seulement le raisonnement, mais l'observation et la clinique nous y obligent.
Dans la conservation il y a en effet deux stades : la pénétration, la fixation de l'impression dans la substance nerveuse, et sa conservation. Dans la reproduction il y a lieu également de considérer deux stades : révocation de l'image conservée, et la reproduction de cette image. Dans la reconnaissance enfin il faut également considérer deux choses : la reconnaissance proprement dite, qui fait que nous savons immédiatement qu'une image évoquée appartient au passé, — c'est ce que j'ai appelé le report dans le passé, — et la localisation dans le passé entre deux autres souvenirs contigus.
On remarque immédiatement que l'enchaînement de ces diverses opérations est absolument rigoureux. Elles peuvent se succéder avec une rapidité trop grande pour que nous y prenions garde, mais elles se produisent quand môme. Pour qu'il y ait conservation il est de toute évidence qu'il
doit y avoir eu pénétration préalable ; et nous avons des cas où il y a amnésie par défaut de pénétration. Pour qu'il y ait reproduction il faut qu'il y ait eu conservation de l'image à reproduire. Mais cela ne suffit pas, et entre la conservation et la reproduction il faut qu'il y ait possibilité d'évocation de cette image. Ce pouvoir d'évocation peut manquer et l'amûésie en découle. C'est donc bien une opération indispensable dans l'acte mnésique. De même, pour qu'il y ait localisation dans le passé, il faut d'abord qu'il y ait reconnaissance, report dans le passé, et cette reconnaissance ne peut évidemment s'exercer que si toutes les opérations précédentes ont eu lieu. De sorte qu'en somme un acte mnésique complet comprend six opérations : pénétration ou fixation, conservation, évocation, reproduction, reconnaissance et localisation. Nous allons les étudier successivement.
Fixation. — La fixation d'une impression dans le cerveau dépend de conditions anatomiques, physiologiques et psychologiques. L'intégrité de la cellule cérébrale atteinte par le slimuhis externe ou interne est indispensable. Dès que cette intégrité est altérée, comme dans les cas de démence paralytique ou sénile par exemple, la fixation cesse de se faire, bien que les perceptions paraissent encore normales. Sous l'influence même de la seule vieillesse cette diminution du pouvoir fixateur des cellules cérébrales se manifeste, par suite sans doute de la dégénérescence qu'elles subissent alors. Mais il n'y a pas que l'intégrité de la cellule elle-même à considérer; il y a aussi celle de ses prolongements, par lesquels elle est reliée aux autres cellules de centres plus ou moins éloignés. Une impression n'est jamais unique à un moment donné, si court soit-il. Elle est toujours accompagnée d'autres impressions qui pour être moins vives, moins conscientes, n'agissent pas
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moins dans une certaine mesure sur le cerveau, qui se trouve ainsi excité simultanément sur plusieurs points différents, qui devront être de nouveau mis en jeu , si la reviviscence complète de l'impression première se produit. De même aussi l'impression d'un objet sur nous n'est jamais simple. Elle est toujours composée d'éléments divers. La connaissance que je prends d'une orange, par exemple, est constituée par quatre espèces d'impressions au moins, visuelles, tactiles, olfactives et gustatives. Elles atteignent simultanément des centres différents de l'écorce cérébrale, et pour que la représentation synthétique de l'orange se fasse, il faut que ces divers centres soient reliés entre eux. C'est ce que Tanatomie nous démontre exister d'ailleurs. Mais ces voies d'association extrêmement nombreuses, courtes ou longues, constituées par des faisceaux spéciaux, ou directement par le contact des prolongements cellulaires, doivent être dans un état d'intégrité aussi parfaite que la cellule. Autrement la synthèse des impressions simultanées produites par un même objet ne pourrait pas se faire.
Mais l'intégrité de la cellule cérébrale ne doit pas être seulement anatomique, mais encore physiologique. Les troubles de la circulation amènent des modifications dans le pouvoir de fixation. Les états congestifs qui provoquent parfois une exaltation de la mémoire, en tant que reproduction, empêchent souvent la fixation de s'opérer. C'est ainsi que les malades atteints de fièvre se mettent à évoquer des quantités de souvenirs négligés depuis longtemps, et ne se souviennent plus ensuite de ce qui s'est passé au cours de leur maladie. Le ralentissement de la circulation cérébrale, l'anémie, amènent également une plus grande .difficulté de fixation. Les cellules nerveuses, mal irriguées, et par conséquent mal
nourries, réagissent mal aux excitations, et ne sauraient donc conserver quelque chose d'un ébranlement qui a été très faible ou nul.
Certains toxiques agissent également, soit pour stimuler la cellule nerveuse, soit pour l'arrêter dans son fonctionnement, ce qui est le cas le plus fréquent. Beaucoup de substances, toxiques d'ailleurs, altèrent la fonction psychique après l'avoir exaltée. Tel est le cas de l'alcool, de la morphine, de la cocaïne, ou de tous ces poisons qu'on a justement appelés les poisons de l'esprit. Il est enfin des troubles du système nerveux, encore bien mal définis dans leur mécanisme et dans leur nature, qui surviennent à la suite de traumatismes, de chocs, d'émotions violentes aussi, et qui se traduisent par une amnésie plus ou moins étendue de l'existence antérieure d'une part, ou l'impossibilité pour le sujet de fixer aucune impression nouvelle, ou le plus souvent par les deux choses à la fois, donnant lieu ainsi aux amnésies rétrograde, antérograde et rétro-antérograde, sur lesquelles nous aurons lieu de revenir plus loin. Dans ces cas ce ne sont pas les fonctions mnésiques seules, ni même psychiques, qui sont atteintes, mais la molricité et la sensibilité traduisent par de la paralysie et de Tanesthésie l'arrêt qui porte sur tous les centres du cerveau. En quoi consiste cet arrêt, qu'est-ce que ce phénomène qu'on s'est borné à appeler de l'inhibition, nous n'en savons rien et nous ne le connaissons que par ses effets. Il doit avoir une certaine analogie avec le sommeil, soit naturel, soit provoqué par des anesthésiques, qui produit lui aussi un arrêt des fonctions psychiques, la non-pénétration et la non-fixation des excitations périphériques, et conséquemment l'amnésie.
Troubles de la circulation cérébrale, altérations de la nutrition cellulaire, empoisonnements, shock nerveux, sommeil,
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toutes ces conditions capables de modifier même peu profondément le fonctionnement cérébral, amènent la difficulté ou rimpossibilité de la pénétration et de la fixation des impressions dans le cerveau, et par conséquent la formation de la mémoire. Une première conclusion s'impose donc : L'intégrité de la substance cérébrale, tant au point de vue anatomique qu'au point de vue physiologique, est indispensable pour que les excitations qui doivent l'atteindre, y pénètrent et s'y fixent, quelle que soit d'ailleurs la manière dont puissent se concevoir cette pénétration et cette fixation.
Les conditions psychologiques capables d'augmenter ou de diminuer le pouvoir de fixation ont été bien étudiées. Il y a tout d'abord l'intensité de la sensation initiale. Il est évident qu'une excitation forte est plus capable qu'une faible de déterminer une empreinte durable. Il s'en faut toutefois que la facilité de pénétration et de fixation soit proportionnelle à l'intensité de l'excitation. Si une excitation trop faible n'est pas perçue, une excitation trop forte ne l'est pas davantage ; elle produit une sorte de désorganisation, analogue à ce qui se passe dans les cas de shock, et telle que quelquefois, à sa suite, de nouvelles impressions, même moyennes d'intensité, ne sont plus perçues. C'est ce qui se passe par exemple dans les perceptions visuelles. Une lumière trop intense provoque de l'éblouissement à la suite duquel le centre visuel semble épuisé et reste pendant un temps plus ou moins long avant de pouvoir percevoir de nouvelles impressions lumineuses. (]hez certains sujets même, comme les hystériques, les éléments nerveux peuvent pendant un temps plus ou moins long rester dans cet état d'épuisement et il y a amaurose. Ce qui se passe pour la vue, se passe d'ailleurs pour tous ks autres sens et tous les modes de la sensibilité. Si la pénétration est proportionnelle à l'intensité de l'excitation — ce qui n'est même
pas démontré — la fixation ne Test pas en tout cas, et il n'y a fixation qu'avec des impressions d'intensité moyenne.
Un phénomène absolument analogue s'observe quand on surmène la mémoire. Comme toutes les fonctions, elle se développe par l'exercice, mais à la condition que cet exercice soit modéré. Si on force le cerveau à emmagasiner trop rapidement et en trop grande quantité des impressions quelconques, non seulement au bout de quelque temps la conservation ne se fait plus, mais bientôt aussi la fixation devient difficile, et enfin la pénétration se ralentit, puis devient impossible. L'intelligence subit forcément le contre-coup de ces troubles ; il y a une sorte d'arrêt, qui peut devenir permanent et entraîner à sa suite un véritable état de démence, si le surmenage cérébral a été poussé trop loin. Ces faits sont malheureusement fréquents aujourd'hui et il n'est pas rare de voir des jeunes gens qui, après avoir réussi dans des concours difficiles, où la mémoire n'a toujours que trop de place, tombent dans un état d'apalhie intellectuelle complète et deviennent incapables non seulement de retenir ce qu'ils ont appris, mais d'apprendre quoi que ce soit de nouveau.
Il faut donc, pour que la fixation ait lieu, que les impressions ne dépassent ni une certaine intensité, ni un certain nombre dans un temps donné. C'est comme s'il leur fallait un certain temps pour s'organiser, et les idées de M. Dugas sur la mémoire organisée trouvent ici leur justification.
La rapidité avec laquelle les impressions se succèdent est donc un facteur important de la pénétration et de la fixation. Pour qu'une impression devienne consciente on sait qu'elle doit avoir une certaine durée. Elle agira donc d'autant plus sur le cerveau qu'elle se rapprochera de cette durée minima nécessaire, qui, on le sait, est de 1 à 2 dixièmes de seconde.