‹ Le problème de la monnaieChapitre 24 sur 44 · L'ESSAI DE DÉDOMMAGEMENT DES RENTIERS · texte numérisé non relu

L'ESSAI DE DÉDOMMAGEMENT DES RENTIERS

On pense bien que, si les vendeurs ont tenté de se dédommager, les rentiers, qui ont été plus long s'apercevoir de la spoliation dont ils étaient victimes, ont néanmoins au bout d'un certain temps cherché à réagir Non pas tous les rentiers, car beaucoup étaient absolument incapables de se défendre, soit par ignorance, soit par impossibilité de le faire.

Nous allons voir que ce sont encore une fois tous ceux -qui sont les plus confiants, les plus honnêb ceux sur lesquels on agit le plus facilement, à cause de leur bonnêteté même, par des arguments sentimentaux, ceux vis-à-vis desquels on a toujours impudemment abusé des mensonges les plus odieux, nous allons voir que ce sont ceux-là quisont dans l'impuissance absolue de se dédommager. Au vrai, ils n'y songent même pas ; et ils ont été si savamment endoctrinés et dupés, qu'ils ne sont pas loin de regarder comme de mauvais citoyens ceux qui leur exposent la vérité. Ensuite, quand ils le sauraient, ils n'auraient que l'avantage — si c'est là un avantage — de connaître leur ruine sans pouvoir y porter remède.

Parmi les créanciers à cause d'argent, il en est

i-MI DE DÉDOMMAGEMENT DE 8 RENTIERS I >.')

d'autres qui sont beaucoup moins des rentiers véritables, éloignés des affaires, que des travailleurs d'une certaine sorte : ce sont les capitalistes. Ceuxlà, plus avertis que les autres, vont beaucoup plus facilement tenter de se dédommager de la perte que leur fait subir la baisse de la valeur de l'argent. Ils ont à leur disposition un moyen renouvelé de Law, et qui consiste à acheter des titres, qui ne sont en somme que des représentations de marchandises. Ces titres devaient naturellement hausser dans la proportion où les marchandises le faisaient, Et il s'est, en effet, produit pendant toute l'année [920, une véritable fuite devant le papier.

\insi, ceux qui avaient des capitaux disponibles, ou qui étaient assez avertis pour se défaire de leurs valeurs à revenu fixe, se sont trouvés avoir à leur disposition plusieurs moyens d'éviter la perte sur le billet.

Ils pouvaient : ou bien acheter des marchandises;

ou acheter des actions françaises ;

ou acheter des valeurs étrangères cotées en monnaie saine, soit des actions, soit des obligations.

Le premier moyen est le moins aisé. Il faut disposer d'entrepôts, il faut s'y connaître, il faut compter sur de nombreuses difficultés.

Le second moyen est de beaucoup le plus simple. Sun efficacité est très réelle. Il est bien évident que si une marchandise fabriquée par une société hausse dans la proportion même où le billet se déprécie, les bénéfices, en valeur numéraire de cette société, vont être triples, lu le cours du titre va vraisemblablement tripler.

Le troisième moyen est aussi très simple, mais un peu plus difficile à réaliser. Car il va de soi que le^ titres étrangers sont en nombre moindre que les

I O.'x m PB0B1 i mi Dl / I mow \ir

français, et* qu'ils sont moins connus. Mais L'efficacité de ce moyen esl encore évidente, Si notre monnaie s.- déprécie, et que notre commerce nes'ao i ;

en étendue, le change sers contre non-, et, la spé filiation aidant, il sera contre nous a* peu près dans la mesure ou la monnaie esl déprécia On verra qu'il faut entendre par là, dans le chapitre dn change.) Par conséquent acheter un fifre américain par exemple, c'est ne plus subir la perte Bur L'argent français, puisqu'il est coté on argent américain. El alors, si le cours de ces titres reste le même dans \o pays d'origine, il sera rapidement triple, quand il a transformé en monnaie française.

Le premier souci des capitalistes a donc été de se débarrasser de tous les titres à revenu fixe pour acquérir des valeurs étrangère^.

Mais aussitôt que ce mouvement a commencé, et (pi? la hausse a été substantielle, la spéculation s'est déelerrehée. Ce qui était naturel. Tout le monde s'est précipité sur les titres de cette nature ; et bientôt la demande de ces actions a été telle qu'une seconde hausse qui ne correspondait plus le moins du monde à l'augmentai ion de dividende, s'est produite. La règle du jeu est bien connue, et ceux qui paraissaient le moins qualifiés pour la connaître l'ont immédiatement comprise. On achète pour revendre ; on ne se préoccupe pas du tout du titre en lui-même. On joue aussi bien sur du poisson mort que sur de l'acier ou de la fonte. Chacun se dit: je trouverai quelqu'un quijm'achètera plus cher mon titre que je ne l'ai acheté moi-même. Et ce quelqu'un à son tour tient le même raisonnement. De sorte qu'au bout de peu de temps, la hausse devient très supérieure à ce qu'elle devrait être.

JA1 m; DÉDOMM \«;i:ui.m Ml ai* TIERS

La môme opération a été naturellement laite sur les valeurs dites « à change » qui mil été rapidement portées à unniveau assez. Impressionnant.

Enfin, pour les propriétaires, ils ont loné en

meublé, sans bail, quand ils oui pu le faire.

Ce « boom » de 1920 appelle plusieurs réflexions.

i° Il était Inévitable. La raison pour laquelle il a commencé était parfaitement valable et sérieuse. Acheter du litre, c'était acheter des marchandises qui haussent normalement dans la proportion où la monnaie baisse de valeur. Si la spéculation est ensuite survenue et a tout faussé, il faut encore reconnaître qu'il était inévitable qu'elle se produisit. Des citoyens vertueux, et qui se croient sages, s'indignent de ce que cette folie se soit emparée de beaucoup. Ils reprennent pour leur compte les argumente du Chancelier d'Aguesseau. En cela, ils n'ont pas tort; ces arguments sont toujours bons. Mais que prouventils? Ils prouvent, et surabondamment, que, lorsqu'on en vient dans un pays à fabriquer du papier-monnaie, on forée pour ainsi dire les gens à spéculer. Non seulement on ne peut réprimer la spéculation, pour ce quelle est de la nature de la chose, mais encore on ne voil pas même pour quelles raisons on la réprimerait, à supposer que la répression lut possible. Comment ? Yoiei un Etal qui, en dépréciant la monnaie, ruine les particuliers, ce qui n'est pas une action 1res honnête à première \ue, et qui ne veut pas qu'ils essaient de se dédommager, et qui donne des leçons de morale. Ce serai! plaisant, h ee n'était triste. Voici un Etal qui rend la vie impossible à beaucoup de nationaux, et qui > indigne dece que les capitaux sortent d'un pays <>ù on les subtilise, où on

Arthuts. — Problème de In monnaie. 9

i a6 1 1 probi i me l'i i i iipaii uu

[i a Lraque, où od les fait dispai attre. Il encore une fois ici ce qui .1 été marqué au lujel da commerce : d'un côté, le Pjince fail loul ce qu'il faul pour ruiner le comm< rce el l'industrie ; de I aul il exhorte avec beaucoup d'éloqueno les national travailler, [ci, lé Prince fail tout pour que la spé< lation la plus effrénée se produise, el quand ce résultai inévitablcc^i obtenu, il crie au scandale, | des décrets Inapplicables, el inonde !<• pays d'adju rations patriotiques. C'esl pousser L'impudence un peu loin.

Pour montrer que cette spéculation était inévitable, il suffit de se souvenir que ce qui a ami né cetti spéculation, c'est le désir d'acheter des représentations de marchandises, dont la hausse pn>\ ienl de la bai de la valeur du signe monétaire. Ln spéculation ^ui marchandises et la spéculation sur le titre ont marché de pair, bien que, encore une fois, un titre ne soit qu'une espérance, et non une chose. Mais il y a beaucoup d'inconnues dans la valeur d'un titre? Toutes ces inconnues sont le fondement des plus fortes espérances, celles qui sont de pure foi. celles qui ne reposent sur rien. Espérer, c'est envisager l'avenir, envisager l'avenir, c'est spéculer. Et lorsqu'il n'y a plus dans un pays que des espérances, et non des réalités, commentéviter que tous les hommes n'aient les veux fixés sur l'avenir et ne spéculent à l'envi ?

2° Il était non moins inévitable que la situation se retournât, et que la hausse s'arrêtât brusquement. Il vient un temps où les acheteurs, qui comptent sur d'autres acheteurs pour se débarrasser d'un titre dont ils sentent le peu de valeur en soi, ne trouvent plus personne devant eux. La méfiance fait son entrée en

i— \l Dr. DÉDOMMAGEMEN] DES RENTIERS I }~

scène, et il s'ensuit uni- baisse qui prend des allures de catastrophe. Baisse qui est rapidement poussée beaucoup plus loin qu'il ne le faudrait, parce qu'elle est à ce moment fouaillée par la spéculation à la baisse. C'est précisément ce qu'il y a de si dangereux dans le papier. C'est que le papier n*esl rien par lui même. Il ne se soutient que par des éléments psychologiques qui varient à l'infini. On passe brusquement d'un excès de confiance à un excès de méfiance. Ni l'un ni l'autre ne sont fondés.

3° Il faut bien remarquer que ce sont toujours les mêmes qui perdent. Le sentiment public est assez lent à se modifier. Et le grand public n'est comme toujours venu acheter que quand la hausse était pies que terminée. Ce grand public ne spécule que peu. Il met des titres en portefeuille, et 2 mois après, il a perdu la moitié de sa loi tune. Mais les professionnels de la spéculation, ceux qui sont près des affaires, s'ils laissent eux aussi des plumes dans ces mouvements brusques de la cote, s'en retirent en général à temps, et gagnent aussi bien à la hausse qu'à ki baisse. Les étrangers, en particulier, font les plus grands bénéfices dans les deux cas.

i° Dt^s fortunes se sont laites en peu de temps : ces fortunes trop rapidement faites sont entre des mains inhabiles à les gérer.

5° La moralité publique diminue.

6° Le crédit s'effondre.

70 Une dernière remarque aura trait au sort de ceux qui pouvaient spéculer et qui ne l'ont pas fait. Les français qui ont du bon sens — et ils sont légion — regardent la Bourse avec crainte. Ils n'ont pas tort. Mais la conséquence la plus inattendue, c'est que

il paOBI i m r di. i \ \imn\ mi

personnes prudentes el honnêtes sont les |>lu> ruin< de toutes. \u moins ceux qui onl acheb et (]ui les onl revendus â temps, ou ceux qui onl général spéculé, ou cherché des placements en rej sentation de marchandises, onl ils risqué d ou du moins de nepas perdre. Mais ceux qui se sont abstenus de ces opérations, qui onl fait des placements considérés comme absolument sûrs, ceux la sont définitivement et abondamment spoliés. Qs onl I évité les incertitudes ; bien mieux, ils onl uni tude absolue, qui est d'avoir perdu. Et, en effet,* ai ils n'ont eux aussi que des papiers, que des espérai] et non des eboses ; el si leur revenu est resté le mêmi et par hasard, leur capital, ce revenu et ce capital sont jamais chiffrés qu'en mauvaise monnaie, qui u< vaut que le i/3 de celle qu'ils ont donnée.

Pour résumer tout ce qui s'est passé pour les capitalistes en 1920, on peut dire, comme pour Je commerce, qu'ils ont pu se dédommager pendant un temps. Que ce temps n'a pas duré. Qu'il est probable qu'ils ont en définitive plus perdu que gagné. Et que les gains n'ont été que pour les étrangers, ou pour ceux qui sont des spéculateurs purs.

Mais à côté de ces rentiers qui sont plutôt des travailleurs que des rentiers au sens strict du mot, il y a ceux qui ne spéculent point, qui se tiennent éloignés de la Bourse, ceux qui prennent des valeurs de père de famille. Ce sont ceux-là auxquels on faisait allusion en commençant, ceux qui composent la partie la plus saine de la nation, la plus nombreuse, celle qui devrait être le plus protégée par les lois, à

ESSAT DE DEDOMMAGEMENT DES RENTIERS I2Q

cause de sa faiblesse, el à cause des ressources immenses qu'elle met à la disposition fie l'Etat. Eh

bien, ceux-là sont encore plus ruinés que les autres. Ils ont continué à loucher le même revenu, et leurs dépenses ont été portées au triple. Ils ont continué à recevoir des francs qui valent trente centimes, comme s'ils en valaient cent, alors que les marchands, el très justement, ne prenaient le franc que pour sa valeur réelle. Il n'est pas nécessaire de faire des enquêtes liés nombreuses ni 1res approfondies pour Bavoir combien de familles se sont trouvées, du fait de la dépréciation de l'argent, dépossédées, et dans L'impossibilité de subsister comme elles le faisaient auparavant. Et ces familles avaient un patrimoine composé des éléments les plus solides, les plus profitables à l'Etat. Propriétaires de maisons, créanciers hypothécaires, rentiers sur l'Etat, veuves, mineurs contraints de prendre des valeurs spécifiées, femmes mariées sous le régime dotal, vieillards pensionnés, petits et grands épargnants, \<>ilà ceux qui sont définitivement ruinés.

Il reste sans doute qu'on a donné la possibilité à ces rentiers de faire des placements plus rémunérateurs. Il y a eu nombre d'émissions qui promettent (> et même 7 % de revenu. Mais comment ceux-là en profiteraient-ils .:) Il leur faudrait vendre leurs titr< et à un prix très inférieur à celui auquel ils ont acheté, pour ce que précisément le taux de l'intérêt a augmenté. Capitalisés à 6 "„. on voit ce que valent des titres qui rapportent •>.(')<>. nu .'>. ou '1 %.

El si l'on ajoute à cela que ce sont ces mêmes rentiers à qui les grandes banques ont fait souscrire des valeurs russes, autrichiennes et autres, il est facile de se rendre compte de leur situation.

Page 1