‹ Le problème de la souffranceChapitre 9 sur 9 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dieu et le monde.

Nous avons en notre théologie moderne trois conceptions possibles de Dieu.

i° Dieu seul existe, c’est le monisme spiritualiste pur. Le monde est sa création, mais cette création n’a pas permis à Dieu de déployer sa toute-puissance, car il lui a plu de créer un monde en formation, en évolution, en devenir et la collaboration du monde lui-même lui est indispensable. On ne peut pas dire cela exactement de la matière, du monde matériel, qui semble bien ainsi constitué qu’il obéit strictement et fidèlement aux lois que Dieu lui a imposées. Mais on peut déjà le dire de la vie et plus excellemment encore de l'esprit. C’est dans un milieu matériel que Dieu a déposé le germe de vie créé par lui, c’est en un milieu vivant que Dieu a déposé le germe d’esprit communiqué par lui. Ainsi on peut parler de la toute-puissance de Dieu en ce sens qu’il n’y a rien d'étranger à lui qui le limite, qu’il n’y a pas un destin fatal qui pèse sur lui et sur ses décisions. Mais on ne peut pas parler de la toute-puissance de Dieu dans le sens de la création de tous les mondes possibles, car l'expérience nous fait connaître le monde réel qu’il a créé, et rien ne nous permet de connaître quoi que ce soit d’autres mondes imaginables. Le mystère insoluble sera toujours là : Pourquoi Dieu a-t-il créé précisément

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ce qu’il a créé et non autre chose? A cette question indiscrète il convient de répondre par un aveu d'agnosticisme. Dieu a voulu créer le monde tel q u'il est, et cette volonté de mettre en mouvement un grand développement limite étroitement sa toute-puissance.

Si Dieu avait fait le monde adulte, développé, il n'y aurait en lui point de souffrance. Si la vie d'une part, l’esprit d'autre part, n'avaient pas, enfermés, emprisonnés dans la matière, suivi un autre chemin de développement que celui approuvé de Dieu, il ffy aurait point de souffrance. La souffrance est la rançon que notre monde paie à ces supériorités qu’il possède : le progrès, le devenir, l’évolution. En effet la souffrance apparaît comme moyen d’éducation, procédé favorable d'évolution, mais elle prend une signification encore plus précise lorsqu'elle sert de punition, de châtiment, mais elle se justifie et s'explique beaucoup mieux encore quand elle fournit au coupable, qui en a besoin, un moyen précieux et excellent de réparation. Ainsi Dieu n’a pas voulu la souffrance comme telle, mais il ne l'a pas non plus tolérée, subie, comme une inévitable fatalité, il l'a trouvée comme un des éléments du développement, de l'évolution, et il l'a pliée à son service; il lui a fait donner des fruits excellents de vie et de spiritualité. En un certain sens, comme moyen, comme éducation et comme réparation Dieu a bien employé, utilisé la souffrance, donc il l'a voulue.

2° Dieu n'existe pas seul. En face de lui existe de toute éternité, par soi-même la matière. Le Dieu spirituel trouve devant lui la matière, par conséquent il y a là aussi une barrière à sa toute-puissance. Il ne peut pas tout ce qu'il veut, puisque le monde matériel existe indépendamment de sa volonté. Il n'est pas créateur, mais seulement orga-

nisateur de la matière préexistante. (Cette conception peut parfaitement revendiquer pour elle l'appui de Gen. I). Ce n'est pas de Dieu mais de la matière que provient la souffrance. Il la déteste et cherche à la supprimer. Mais elle est la rançon de cet effort de Dieu pour spiritualiser, pour conquérir le monde matériel. L'homme appartient d'une part à la matière, d'autre part à Dieu. Il est chargé de faire la conquête du monde matériel pour le compte de Dieu et c'est dans l'exécution de cette mission sainte que soit par son infidélité, soit par sa maladresse, soit par les résistances que lui oppose la matière, il rencontre la souffrance. L'économie de la souffrance est provisoire, c'est l'étape nécessaire entre l'économie du monde indépendant de Dieu et indifférent à Dieu et l'économie du monde spiritualisé, soumis à Dieu. Dieu ne règne pas encore sur le monde matériel, — voilà la raison de la souffrance. Dieu régnera, voilà notre espérance de délivrance à l'égard de la douleur.

3° Dieu n'existe pas seul, car il rencontre l'obstacle que lui crée la rébellion, la révolte de Satan. Au commencement Dieu est seul, c'est du monisme. Mais bien vite existe par création un adversaire de Dieu, c'est une concession au dualisme, un moyen désespéré de rester encore en quelque mesure attaché au monisme, en avouant qu'il n’explique rien, qu'il faut recourir au dualisme pour une appréciation convenable des réalités. Alors on peut expliquer la souffrance comme une des conditions inévitables de la lutte engagée entre Dieu et Satan. On ne dit positivement ni c'est Satan qui a créé la souffrance, comme contre-partie du bonheur que Dieu veut décidément, comme opposition directe à la volonté de Dieu ; ni c’est Dieu qui a voulu la souffrance, comme punition pour ceux

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qui se laissent gagner, séduire et entraîner par Satan. Mais on laisse entendre les deux choses et bien d'autres encore en gardant la formule vague : la souffrance naît, apparaît dans le conflit entre Dieu et Satan.

Au minimum on peut prétendre que Satan a créé la matière, comme contrefaçon de la création spirituelle de Dieu. Là se mesurerait la distance entre les deux adversaires : Dieu peut faire l'esprit, Satan ne peut produire que la matière. Ensuite on retomberait dans la théorie précédente de la conquête du monde matériel par Dieu avec la souffrance comme résistance du monde matériel à Dieu. Au maximum on peut prétendre que Dieu a créé la matière et le monde en évolution vers la vie et la spiritualité, précisément à cause de la défection d’un être spirituel, de Satan, pour offrir à lui-même et à son œuvre les conditions nécessaires d'un choix entre son influence à lui et celle de Satan, d'un triomphe sur Satan. On peut retrouver ainsi les vieilles formules orthodoxes.

Gomment se prononcer entre ces trois conceptions du rapport de Dieu au monde. Evidemment c'est ici autre chose qu'une question de foi. A piété égale on peut avec des raisons diverses se prononcer pour l'une ou l'autre de ces trois théories. La paternité de Dieu s'accommode des trois conceptions. Ainsi nous pouvons laisser l'esprit chrétien se décider pour d'autres raisons que les idées religieuses.

Nous rappelons en faveur de la première conception : i° qu'on ne doit en bonne méthode renoncer au monisme et accepter un dualisme quelconque que lorsque le monisme s'est montré réellement incapable de fournir l'explication demandée. Tant qu'il y aura une théorie moniste qui rend compte des faits sans les violenter, il suffit, elle

ne peut être mise de côté purement et simplement. Or la première conception seule mérite le nom de monisme. — 20 Qu'on ne doit pas tout à fait déclarer la souffrance contraire à la volonté de Dieu. La conscience morale nous enseigne trop clairement que la souffrance n'est pas seulement tolérée, subie par Dieu, mais qu'elle sert directement à ses plans, à ses intentions, pour que nous disions nettement : Dieu n'a voulu en aucune manière la souffrance; Dieu a rencontré la souffrance comme un obstacle venant d'une réalité étrangère et il a su l'incorporer à ses plans. Nous sommes plus fidèles à l'expérience morale en disant : Dieu a prévu la souffrance salutaire, alors il l'a acceptée nécessaire. Par conséquent nous préférons celle des conceptions, la première, qui laisse une part de responsabilité à Dieu dans l'apparition de la souffrance. - — - 3° Qu'on ne doit pas chercher à voiler les atténuations que nous sommes contraints d'apporter à la formule de la toutepuissance de Dieu, qu'il vaut mieux les indiquer franchement, de peur d'en sous-entendre de plus graves. Or toutes ces conceptions s'accordent pour limiter la toute-puissance de Dieu. Mais il nous semble préférable de déclarer que Dieu s'est limité lui-même par son plan, par son œuvre, par la manière de concevoir et d'exécuter son ouvrage. Dieu n'a pas pu éviter la souffrance parce qu il a voulu créer un monde en évolution.

La question se pose sur un autre terrain : Où était le maximum de puissance : Créer un monde tout fait et parfait ou créer un monde qui devait se faire, s’achever luimême? L évolution est-elle quelque chose de plus ou de moins difficile, de plus ou de moins puissant r Du moment que Dieu voulait la sensibilité, 1 intelligence et la liberté, il courait les risques de la douleur, de 1 erreur et du

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péché. Mais la question se pose autrement : Jugez-vous la sensibilité assez précieuse pour qu’il valût la peine de s’exposer à un monde ou la sensibilité entraîne la possibilité et même la probabilité et même la nécessité de la douleur, ou fallait-il, par crainte de ces perspectives de souffrance inévitable, renoncer à la sensibilité, par conséquent faire un monde complètement insensible, privé de joie comme de douleur? Or Dieu semble avoir voulu nous montrer lui-même qu'il pouvait fort bien se contenter d’un monde parfaitement insensible en créant d’abord le monde de la matière, et nous donner à entendre qu’il s’est montré plus puissant, qu’il a complété et achevé son entreprise par l’apparition du monde de la sensibilité.

Jugez-vous de même l’intelligence assez admirable pour qu'il valût la peine de s’exposer à un monde où l'intelligence ouvre la porte à l’erreur possible, ou même probable ou même certaine comme une étape dans la recherche de la vérité, ou fallait-il, par répugnance invincible pour l’erreur, pour toute erreur quelconque, renoncer au bénéfice de l’intelligence, renoncer à la vérité, à toute vérité, par conséquent se contenter d’un monde inintelligent ? Or Dieu semble avoir voulu montrer qu’il pouvait fort bien organiser un monde inintelligent, en créant d'abord le monde de la matière et en nous faisant assister à la lente apparition de l’intelligence dans l’évolution du monde vivant.

Jugez-vous surtout que la liberté est assez essentielle, importante pour qu’il valût la peine d'essayer d’un monde où la liberté réelle entraînerait le péché, possible au moins, ou probable, ou inévitable; — ou fallait-il par répulsion pour tout péché quelconque, renoncer à la liberté et se borner au monde du strict et complet déterminisme ? Or

Dieu semble avoir voulu nous faire comprendre qu’il pouvait faire le monde du déterminisme en ne laissant apparaître la liberté que sur la complexité et le conflit et les compétitions des déterminismes préalables, en sorte qu’il ne peut y avoir de doute qu’en donnant à l’homme la liberté, Dieu accorde un cadeau supérieur et se montre possesseur d’une puissance plus haute lorsqu’apparaît dans son œuvre la liberté.

Ainsi il nous semble que notre formule de l’atténuation * en Dieu de la toute-puissance en ce qui concerne l’exécution de son dessein est défendable et ne porte nullement atteinte à Dieu. Nous posons en effet le dilemme : ou bien point d’évolution, point de sensibilité, point d’intelligence, point de liberté et alors pas de souffrance quelconque dans l’œuvre de Dieu; ou bien l’évolution, la sensibilité, l'intelligence, la liberté et en conséquence la souffrance, c’est-à-dire non moindre puissance, mais en réalité plus complète et plus haute puissance en Dieu.

Peut-on en dire autant des autres conceptions ? Nous ne le croyons pas. La puissance de Dieu nous paraît plus sérieusement atteinte, plus réellement compromise, s’il rencontre dans sa tentative de spiritualisation un monde matériel indépendant de lui, s'il faut lui refuser le titre de Créateur, pour ne lui conserver que celui d’organisateur de la matière préexistante. La puissance de Dieu nous paraît plus gravement diminuée et de façon plus inquiétante, si Dieu doit compter avec un adversaire assez puissant pour compromettre son œuvre. C’est ici qu’on peut parler de Dieu qui aurait dû être mis en tutelle, s’il a imprudemment donné tant de pouvoir à un être spirituel, sa créature, avant de s'être assuré que par une révolte cet être créé ne retournerait pas contre son créateur et contre

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la création les capacités dont il était trop généreusement doté. Il nous paraît bien que même en ce qui concerne la Puissance de Dieu, la première conception des rapports de Dieu et du monde est de beaucoup préférable.

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