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CHAPITRE VII

Le problème de la souffrance dans le Nouveau Testament.

Dans le Nouveau Testament nous recherchons d’abord si Jésus s’est exprimé clairement sur le sujet de la souffrance humaine. Nous examinerons la parabole : le Mauvais Riche et Lazare — puis l’histoire de T Aveugle-Né — puis les paroles de Jésus à l’occasion des accidents saisissants de la Tour de Siloé et des Galiléens massacrés par Pilate. Mais plus importante encore pour nous est l’attitude générale de Jésus devant la douleur humaine, et plus décisive pour notre conception religieuse la douleur de Jésus lui-même.

Dans la parabole du mauvais riche1 Jésus aborde le problème de la souffrance. Quand il décrit l’extrême pauvreté de Lazare, ce qui met le comble à sa misère, c’est son état de maladie. Jésus n’examine nullement et ne pose même pas cette question : Pourquoi le riche avait-il obtenu de Dieu cette destinée enviable : pas de souffrance aucune ? — pourquoi Lazare avait-il été condamné par Dieu à cette destinée détestable : toute la souffrance possible ? Et si Jésus ne s’arrête pas à ces problèmes c’est que pour lui Tétât de richesse et de bonheur de l’un comme l’état de misère et de souffrance de l’autre ne sont pas

1 Luc, XVI, ig-3 1 .

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définitifs. La leçon que Jésus veut donner est celle-ci : considérez la fin, envisagez le développement complet, jugez l’éducation par les résultats décisifs auxquels elle aboutit. Le bonheur du riche est un moyen d’éducation. Jésus ne regarde pas cette situation comme un privilège, puisqu’au contraire il avertit solennellement ses disciples du fâcheux résultat qu’elle peut produire. La souffrance de Lazare est un moyen d’éducation. Jésus n'envisage nullement cette situation comme une malédiction, puisqu’au contraire il enseigne solennellement qu’elle peut être la meilleure éducation, qu elle peut amener l’homme à sa vraie destinée.

C’est ici que se marque la différence entre l’être religieux et le philosophe. Ce dernier ne peut pas esquiver les problèmes que les événements se chargent de proposer à la pensée. Le philosophe doit envisager cette question : Pourquoi les différences si accentuées entre les destinées terrestres humaines ? Pourquoi une aussi mauvaise distribution des douleurs entre les hommes d’une même génération ? L’homme religieux ne s’embarrasse pas de cette difficulté. Mais il examine à quoi cela engage l’homme, comment l’homme peut répondre par son activité, par son développement, par l’éducation q u i 1 y trouve à ces situations différentes. Et l’homme religieux fort de l’expérience et de l’observation contredit la première impression que la richesse et le bonheur sont une faveur, que la pauvreté et la souffrance sont des malédictions. Il affirme au contraire que pour l’éducation dont l’homme a besoin ici-bas (la seule chose importante aux yeux de l’homme moral et religieux) la richesse et le bonheur peuvent être fâcheux, la souffrance et la pauvreté peuvent être excellents. De là une exhortation à tous : aux heureux, prenez garde que

votre trop grand bonheur temporaire ne vous fasse perdre de vue votre vraie destination ! — aux malheureux, prenez garde que votre douleur vous conduise bien à l’éducation véritable et vous fasse vivre ici-bas votre vraie destinée ! Alors le problème philosophique se représente sous une autre forme, moins violente, moins angoissante : Pourquoi l'éducation humaine se fait-elle par des moyens si variés, si divers ? Jésus ne s’en préoccupera pas davantage. Ainsi Jésus répond bien au problème de la souffrance par ce mot éducation. Celui qui souffre doit envisager sa douleur quelle qu’elle soit comme un moyen d’éducation, dont il doit profiter. La souffrance n’est pas expliquée en son origine, mais bien en son but.

Seulement c’est la parabole primitive, celle de Jésus, qui nous fournit cette vérité pure et claire. Dans la tradition évangélique les choses se sont vite transformées. i° La notion d’éducation s’efface, s’atténue, puisque la parabole telle que nous la possédons semble présenter la richesse et le bonheur terrestres en eux-mêmes, indépendamment des résultats spirituels obtenus, comme entraînant la souffrance après la mort, tandis que la pauvreté et la souffrance comme telles assurent le bonheur après la mort. 2° Nous voyons apparaître une notion de Dieu bien étrange, puisqu’il aurait mesuré aux hommes étroitement, jalousement la portion de bonheur qui leur est attribuée, si bien qu'on doit se réjouir de toute souffrance terrestre parce qu elle assure plus de bonheur céleste et qu’on devrait s’affliger de tout bonheur terrestre, parce qu’il entraîne à coup sûr une privation équivalente du bonheur céleste. 3° Nous trouvons une conception complètement matérielle des souffrances d'outre-tombe, et une conception excessivement pâle, effacée des bonheurs d’ou-

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tre-tombe, au lieu de la pleine reconnaissance de la spiritualité pure dans l'au-delà. 40 Nous voyons apparaître Tidée d’une transformation, d’une éducation par les souffrances de l’enfer, le riche se montrant repentant et préoccupé du sort de ses frères. 5° Nous relevons cette formule : Moïse et les prophètes, pour désigner les procédés de l’éducation religieuse proprement dite — en sorte que le riche semble souffrir parce qu'il ne s’est pas laissé instruire par Moïse et les prophètes et que Lazare semble être heureux pour avoir écouté Moïse et les prophètes. 6° L’expérience est faite de l’inutilité de la résurrection de Jésus pour provoquer la conversion des individus et du peuple. Nous avons là des embellissements successifs de la tradition, qui voilent la pensée de Jésus.

S’adressant à ses disciples qui ont en perspective bien des souffrances et en particulier la persécution religieuse, il leur demande s’il ne vaut pas mieux passer ici-bas par la fournaise avec la perspective du royaume céleste dont on possède déjà les garanties, — plutôt que de s’assurer par sa lâcheté et son infidélité des avantages terrestres passagers avec la perspective de l’exclusion définitive du royaume céleste. S’adressant à ses disciples de tous les temps, Jésus leur demande s’il ne vaut pas mieux par les souffrances parvenir plus vite à la maturité spirituelle plutôt que de s’exposer dans la prospérité à s’illusionner, à se figurer que le bonheur terrestre peut nous suffire. Il n’y a là aucun enseignement sur l’origine de la souffrance, aucune tentative de théodicée et cependant peut-on dire quelque chose de plus fort et de plus précis pour nous réconcilier avec la perpective de la souffrance, pour nous faire accepter chez nous et chez les autres la réalité de la douleur ?

Le problème de la souffrance est directement proposé à Jésus à propos de l'aveugle-né1. On peut supposer plutôt que le problème de la souffrance s'impose aux disciples théologiens à propos des guérisons de leur Maître. Mais il importe peu à notre dessein de discuter ici une question d authenticité fort contestable. Le cas s’est présenté réellement de malades guéris par Jésus, et de malades ou infirmes de naissance. La tradition johannique a admirablement compris ou retenu que pour Jésus, être religieux, le problème ne se pose pas dans ce sens : Comment la souffrance a-t-elle été produite ? comme ce serait le cas pour un savant ou pour un philosophe, mais en ce sens : Quel parti peut-on tirer de cette souffrance donnée ? Soit dans le cercle restreint des disciples, soit dans l'école théologique d'Ephèse les solutions du problème philosophique sont examinées sans succès.

Deux seulement sont indiquées : i° la souffrance est punition du péché des parents, solidarité héréditaire ; — 2° la souffrance est expiation de péchés commis avant la naissance sur cette terre. Il est certain que Jésus n'a pas même consenti à examiner ces hypothèses. Elles ne lui sont d'aucun secours. Son regard prend une autre direction. Cet état de souffrance présente à lui, messager de Dieu, une merveilleuse occasion d'intervenir et de faire éclater la gloire de Dieu. S'il y a là autre chose qu’une réponse toute personnelle à un appel très spécial qui ne pouvait être adressé par ces circonstances qu'à Jésus seul, cela veut dire que la souffrance réclame l'intervention de l'homme pour l'adoucir ou tout au moins la consoler.

En réalité la tradition johannique refuse de rechercher

1 Jean IX.

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la cause de la souffrance. Sans qu’on puisse savoir d’où vient la souffrance, et quelle que soit d’ailleurs la souffrance, le devoir du chrétien, à l imitation de son Maître, c'est de faire comme si la guérison était en son pouvoir, c’est de travailler à la suppression, à l’extinction de la souffrance. Il va sans dire que ce n’est pas à l’homme sous aucune forme qu’est attribuée cette puissance de remédier à la souffrance, mais à Dieu seul. Toutefois ce passade nous semble singulièrement favorable à la mind-cure et au scientisme. Le christianisme a autre chose à faire qu’à discuter interminablement sur l’origine de la souffrance, son rôle c’est de détruire complètement toute souffrance, en quoi éclatera dans l’humanité la gloire de Dieu, qui ne veut absolument pas la douleur, qui ne s’y complaît à aucun titre.

La question qui est posée à Jésus à propos de ces Galiléens massacrés par ordre du gouverneur romain 1 ce n’est pas du tout le problème de la souffrance. Il semble que les Juifs qui rapportent à Jésus cet événement douloureux et scandaleux veuillent plutôt provoquer son indignation messianique. Gomment toi Messie peux-tu supporter plus longtemps des actes de brutalité et de cruauté comme celui dont Pilate s’est rendu coupable ? Dieu n’est nullement responsable de cette catastrophe, puisque c’est la domination romaine qui en est directement accusée. Et la souffrance endurée par les Galiléens sacrifiés n’est nullement envisagée en elle-même, mais dans son rapport avec l’affranchissement du joug romain.

C’est Jésus qui refusant de s'engager dans la direction indiquée pose le problème de la souffrance. A quel point

1 Luc XII I, i-5.

peut-on juger que cette mort est une punition du péché ? Croit-on que seuls les Galiléens mauvais, pécheurs, coupables, peut-être spécialement au point de vue de la révolte et de l’intrigue contre le pouvoir romain despotique ont été frappés ? Nullement, c’est bien l’avis unanime, de ceux qui l’écoutent, que Jésus exprime en disant : ils n’étaient ni plus ni moins coupables que les autres. Et pour rendre sa pensée encore plus éclatante, Jésus rappelle à cette occasion une catastrophe bien connue, où moins encore que dans le massacre des Galiléens, il peut être question de culpabilité spéciale des victimes : l’écroulement de la tour penchée de Siloé et l’écrasement de dixhuit personnes. Jésus entend bien par là refuser de rattacher ce malheur, ces souffrances, ces morts à la culpabilité, — ce n’est donc pas pour lui une punition.

Mais avec plus de clarté encore Jésus fait de ces malheurs une éducation pour les autres. Ce n’est pas des victimes qu’il faut s’occuper d’abord, mais des réchappés. Tous les Galiléens épargnés se sentant aussi coupables que les autres doivent profiter de cette occasion de repentance, de cet appel à la conversion, puisque le temps leur en est laissé. Tous les habitants de Jérusalem épargnés, se reconnaissant tout aussi coupables que les disparus, doivent saisir cette circonstance et profiter de l’émotion provoquée pour changer de conduite et de vie. C’est une manifestation de bonté de Dieu que tous les Galiléens n’aient pas péri, que tous les habitants de Jérusalem n’aient pas été écrasés. Mais il ne faut pas que cette bonté soit inutile, il faut que le temps ainsi ménagé aux coupables soit utilisé.

En réalité le raisonnement complet de Jésus peut se reconstituer sous cette forme : a) Tous les Galiléens comme

G. Fulliquet. 8

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tous les habitants de Jérusalem sont coupables, non certes également, mais sans exception, b) Cette culpabilité entraîne à coup sûr un châtiment, une punition inévitable, à moins que la repentance n'intervienne, — mais le châtiment c'est tout autre chose que la souffrance terrestre ou la mort, c) Le sens de la vie des coupables c'est éducation spirituelle et il faut que tout y contribue, d) La souffrance et la mort prochaine peuvent servir à l'éducation spirituelle de ceux qui les subissent, e) Mais à coup sûr la souffrance et la mort des autres doivent servir à l'éducation spirituelle de ceux qui les contemplent, non certes pour éviter ces souffrances ou cette mort, mais pour éviter le châtiment mérité que ces souffrances leur présagent ou leur rappellent.

La grande explication de la douleur c'est éducation pour soi-même et pour les autres. Subsidiairement, secondairement, c'est rappel de la punition du péché qui sera autre chose et davantage. La preuve que nous avons bien indiqué le sens, tel que Luc déjà le comprenait, c'est que dans le chapitre XIII, ces paroles de Jésus sont suivies de la parabole du figuier stérile1. De toute évidence Jésus indique par là que la patience a des bornes, que l'arbre est condamné à périr lorsqu’il ne porte pas de fruits, et que par conséquent il peut être épargné, il peut devenir l'objet de soins nouveaux, mais si les fruits n'apparaissent pas, il se trouve que l'arbre n'aura obtenu qu'un répit. Ainsi les catastrophes qui atteignent les autres en nous épargnant nous annoncent un répit seulement de la part de Dieu, et par conséquent elles doivent servir à notre éducation. Quand la patience de Dieu sera à bout, il sera

1 Luc XIII, 6-9.

trop tard pour supplier et promettre de mieux profiter des circonstances, les conditions terrestres de développement à nous connues nous seront retirées.

Nous avons dans le Nouveau Testament plus et mieux que quelques paroles explicites de Jésus abordant le problème de la souffrance, nous connaissons toute l’attitude de Jésus devant les malheureux. Si nous voulons bien y prendre garde et y réfléchir, nous trouverons que jamais Jésus ne s’arrête devant une souffrance quelconque comme devant une dispensation de Dieu sacrée, sur laquelle il ne peut ni ne doit porter la main. Toujours la souffrance fait appel directement à sa pitié et à sa pitié active. Il ne peut voir une souffrance sans être pressé d’intervenir lui personnellement. Il est bien évident que tout aussi clairement que nous il sait distinguer les raisons de la douleur, qu’il y voit le châtiment de certains péchés. Toutefois ordinairement il ne fait allusion au péché qu'après avoir guéri ou relevé. Ainsi c’est après son intervention miséricordieuse que se manifeste en une phrase, dernière recommandation du bienfaiteur au malheureux reconnaissant et touché, la pensée de Jésus que le mal moral entraîne le mal physique, que le péché menace l'homme de douleur. Mais on ne peut pas affirmer que Jésus entende par là prononcer que la souffrance maintenant terminée provenait du péché, constituait la punition du péché. On peut tout aussi bien prétendre que Jésus rend attentif au danger qu’il y aurait à se laisser aller au péché, quand on a été honoré d’une grâce particulière de Dieu, comme une guérison miraculeuse. Quand Dieu intervient personnellement en une vie humaine, c’est une raison grave et puissante pour prendre garde, pour ne pas l’offenser de nouveau, pour se consacrer mieux à son service.

G. Fui.liqlet.

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Mais en une circonstance spéciale nous voyons Jésus désigner le péché comme cause décisive de la maladie, alors qu'il fait précéder la guérison du pardon h II semble bien qu'ici Jésus déclare par son attitude : c'est le châtiment du péché que cette paralysie, si bien que le pardon du péché est nécessaire comme préliminaire de la guérison. Mais n'est-il pas beaucoup plus probable que Jésus entre ici dans les pensées et les dispositions du malade ? C'est le paralytique, non Jésus, qui désespère de la guérison possible avant le pardon. C'est le paralytique qui a besoin du pardon, plus que de la guérison. C'est par compassion pour le paralytique et aussi pour répondre à ces dispositions excellentes et trop rares que Jésus se hâte de lui assurer le pardon et préfère retarder la guérison. Mais vraiment Jésus ne blâme pas le paralytique. En fait lorsqu'un malade, qui connaît bien son cas spécial, qui a pleine conscience de lui-même en vient à dire : j'ai mérité ma souffrance, je répare ou même j'expie mon péché, il n'y a pour moi qu’une espérance d'atténuation de la douleur, c'est le pardon de Dieu, — comment Jésus pourrait-il ne pas admettre et ne pas admirer ?

Ainsi en présence des souffrances corporelles Jésus estime qu'il peut et qu'il doit intervenir. C’est qu'il voit en elles une éducation pour l'homme et quel que soit le résultat déjà obtenu, il estime que son intervention miraculeuse et miséricordieuse sera une éducation aussi, et plus puissante et plus saisissante peut-être. Seulement c'est son office spécial, cela ne peut être imité par ses disciples avec le même succès. Et cependant n'y a-t-il pas là un exemple qui doit être suivi ? Il nous semble bien que l’attitude de

1 Marc, 1 1 2-5.

Jésus devant les malades est favorable à la mind-cure et au scientisme. On peut toujours s’appuyer sur elle lorsqu’on prétend que Dieu ne veut pas la souffrance comme telle, mais uniquement les résultats spirituels qu’elle peut produire, que Dieu suspend la souffrance dès que l’éducation suffisante a été produite, que la religion ne doit pas se désintéresser de l’état des corps, qu’elle n’apporte pas simplement un salut spirituel ou une délivrance éternelle.

Dans le Nouveau Testament nous trouvons encore quelque chose de plus saisissant, de plus troublant, c’est la douleur de Jésus lui-même. L’étonnement produit par le sort de Jésus se manifeste dès que la réflexion s’attache à ce fait surprenant. Les premiers disciples ont été touchés de la bonté, de la charité du Maître, mais ils n’ont pas songé à remarquer combien sa situation sociale, sa pauvreté, sa vie vagabonde, le voisinage des malades et des pécheurs et même leur propre compagnie, tout cela était indigne de lui et de sa sainteté, et de sa conscience religieuse spécifique. L’agonie ne leur a pas complètement échappé, et elle les a surpris comme les prédictions de souffrance et de mort. Mais la mort les a complètement consternés. Voilà l'inattendu, l'imprévisible, l’inacceptable, l’incompréhensible.

La formule la plus simple et la plus expressive que la tradition a trouvée est celle de 1 Epître aux Hébreux1 : « Etant Fils, il a appris l’obéissance par ce qu’il a souffert » . C’est une des fonctions ou plus exactement une des manifestations et des attestations de la filialité que l’obéissance. Si Jésus est Fils, il doit être obéissant. Mais comme

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il est saint, on ne peut vraiment dire qu’il apprenne l’obéissance, car sa soumission dans l’activité, devant son devoir, devant sa mission, est empressée. On ne sait pas s’il obéit où s’il cède à une impulsion personnelle, tant son obéissance est spontanée. Là seulement où l’obéissance peut bien se reconnaître, c’est là où sa volonté se distingue de la volonté de son Père pour s’incliner et se soumettre aussitôt. C’est à propos de la douleur, des choses qu’il a souffertes qu’on peut être certain d’une soumission, d’une obéissance empressée à ce que la volonté n'a pas choisi, pas désiré, mais accepté, c’est donc dans la souffrance que s’exprime la filialité de Jésus.

Mais la tradition a cru trouver beaucoup mieux en définissant les souffrances de Jésus comme une expiation. Les douleurs de Jésus sont telles qu’on ne peut pas admettre qu’elles ne sont pas voulues expressément par Dieu, — qu’elles ne comptent pas elles- mêmes pour Dieu, — qu elles ne sont pas agréables à Dieu. Mais que peut être pour Dieu la douleur absolument imméritée d’un innocent ? Le courant prophétique de l’Ancien Testament répond : solidarité, substitution. Le courant sacerdotal de l’Ancien Testament répond : sacrifice d’expiation pour le péché. Alors le terme traditionnel est trouvé : l’expiation par le sacrifice sanglant et substitutif de Jésus.

Nous retenons l'expression beaucoup plus simple de réparation. L’attitude humaine totale devant le devoir, le commandement, la Loi, c’est le refus d’obéissance, c’est la révolte. Grâce à la souffrance, un autre domaine est offert à l'homme pour que son attitude d’acceptation, de soumission répare sa première attitude de rébellion. Ce que Dieu veut, ce n’est pas la douleur comme telle, mais l’attitude de soumission que la souffrance provoque et faci-

lite. Ce que Dieu veut c’est la réparation, mais la réparation par un changement d’attitude devant le devoir sera toujours insuffisante, même si elle est offerte par une vie humaine totale d’obéissance empressée, parce qu'il reste toujours l’irréparable, l’attitude mauvaise primitivement adoptée et longtemps maintenue. Aussi la réparation meilleure c’est l’attitude de soumission devant la souffrance imméritée. Celui qui souffre en raison de son péché ne répare que par les dispositions avec lesquelles il accepte et supporte cette souffrance méritée. Mais celui qui souffre sans péché, répare vraiment l’attitude de révolte devant le devoir, en adoptant une attitude de parfaite et respectueuse soumission devant cette douleur inexplicable.

Ainsi nous comprenons. i° En vue de la réparation due à Dieu, Jésus occupe une situation absolument unique; lui seul peut offrir cette réparation qui consiste à souffrir, innocent, une douleur imméritée en en faisant une manifestation d’obéissance respectueuse devant la volonté incompréhensible de Dieu. — 2° En vue de cette réparation due par l’humanité, Jésus rattache par un acte de foi à la volonté de Dieu les souffrances que les circonstances et le péché des hommes lui préparent et il rattache par un acte de volontaire solidarité sa souffrance à la souffrance humaine et sa pureté au péché humain. — La seule chose que nous n’acceptions ni ne comprenions, c’est i° que la souffrance de Jésus soit directement voulue de Dieu ; — 2° que la souffrance de Jésus soit une expiation pour Dieu de ce que les hommes ne peuvent expier.

Il faut donc dire ici que la situation de Jésus est vraiment exceptionnelle et que cependant il offre un exemple pour que tous marchent sur ses traces. Ce qu’il y a d’inimitable c'est la réparation poussée au dernier degré. Ce

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qui peut être reproduit en quelque mesure, c’est la solidarité dans la réparation, c’est l’acte de foi qui saisit avec avidité la souffrance incompréhensible comme une occasion attendue, ambitionnée, de montrer à Dieu une soumission achevée, une obéissance empressée comme réparation de ce qui manque et manquera toujours à l’acceptation de la volonté de Dieu dans le devoir.

Or nous relevons ici que précisément l’acte de foi est possible, parce que l’intelligence n’est pas complète. Pour celui qui comprend pleinement, qui explique et justifie tout logiquement, où est la confiance? Si l'amour de Dieu pouvait être démontré de façon à contraindre notre jugement, il n’y aurait plus de confiance de notre part en croyant à cet amour, mais nous le connaîtrions comme une vérité scientifique indiscutable. Le problème de la souffrance demeurant insoluble, il est parfaitement possible qu’un acte de foi rattache la souffrance, en la mesure où elle demeure inexpliquée, à une volonté positive de Dieu et la foi donne encore plus de valeur aux dispositions avec lesquelles la douleur est endurée. Au plus haut degré cela peut se dire de Jésus. Si vraiment il est en possession d’une explication intellectuelle qui justifie ses souffrances et sa mort, la raison seule suffit à dicter son attitude, et la science suffit pour la comprendre. Mais si en dépit des lueurs qu’il entrevoit son sort douloureux demeure encore un mystère pour lui, il faut la foi et la foi de Jésus pour relier son sort affreux à la volonté de Dieu et pour lui inspirer fidèle soumission et confiance, et il faut la piété personnelle pour comprendre et pour acquiescer.

Il faut cependant avouer que la pensée de Jésus semble bien entachée de dualisme. Nous trouvons dans son attitude générale l’acceptation des pensées courantes à son

époque et dans son milieu religieux sur Satan, le prince de ce monde, l'adversaire de Dieu et sur l'armée des serviteurs de Satan, les démons qui attaquent les consciences et qui tourmentent les corps. Si Jésus avait été un métaphysicien ou un théoricien, un philosophe de la religion, ce point de son système serait très important et nul ne pourrait se dire son disciple sans y adhérer. Mais Jésus est autre chose, il vit la vie religieuse la plus pure et sa compétence comme sa supériorité ne se trouvent que là. On peut soutenir que Jésus devait être dualiste, pour que sa pensée fût comprise et admise du monde religieux contemporain. Il n'y a pas là une concession de sa part, cela rentre dans les ignorances ou les erreurs qu'il devait partager avec son époque. Mais nous avons bien le droit d'utiliser l'ensemble de nos connaissances pour corriger sur ce point la pensée de Jésus. Nous ne saurions à aucun titre y voir une révélation de Jésus : i 0 il parle comme tout homme pieux de son temps ; — 2° le monisme s’applique aussi bien que le dualisme à l'attitude religieuse que Jésus adopte et qu'il propose aux hommes.

Dans les Epîtres nous trouvons certaines explications des souffrances des chrétiens : a) chez leur Maître les souffrances ont été le chemin de la gloire (Paul, Hébreux, Pierre); — b) les chrétiens sont appelés à participer aux souffrances de Christ s'ils ont l'espérance d'avoir communion avec lui dans la gloire (Paul) ; — c) Christ ayant souffert peut secourir ceux qui souffrent (Hébreux) ou les chrétiens qui ont part à la même souffrance jouiront aussi de la consolation (Paul); — d) tandis que les hommes souffrent en général pour avoir fait le mal (explication de la douleur humaine par la punition), c'est une grâce que Dieu accorde aux chrétiens de souffrir, en faisant le bien (Pierre) ; c) souf-

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frir. c'est rompre avec le péché (Pierre); — f) il faut savoir souffrir pour Christ (Paul), pour l'Evangile (2 Tim.); — g) Paul déclare qu'il achève ce qui manque aux souffrances de Christ; — h) les membres d'un même corps souffrent solidairement, de même les chrétiens membres du corps de Christ (Paul).

On peut dire que l'Eglise primitive n'est pas particulièrement sensible au problème de la souffrance, pour plusieurs raisons : a) elle s’efforce de tirer parti des souffrances de Christ, il ne peut lui sembler étrange que la souffrance existe, puisque Dieu s'en est servi dans la carrière du Messie; — b) elle exhorte ses membres à la fidélité à travers la souffrance et se trouve disposée à envisager la souffrance comme une épreuve salutaire ; — - c) elle est vivement préoccupée du changement prochain, de la Parousie glorieuse où tout sera transformé. Dans ces conditions le seul problème qui accapare l'attention c'est la conversion rapide des hommes !

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