Je cite cet exemple sous toutes réserves
inconsciente, comme celle qui dirige mes pas par l'intermédiaire de ma volonté? Une pareille idée, sî inconcevable qu'en soit la nature, existe cependant; sa réalité est si peu contestable que son type nous est fourni dansle souvenir latent, sujet à reviviscence. Une idée à Tétat de souvenir latent est un fait identique à celui que nous examinons, un fait réel qui nous oblige à reconnaître que la conscience* n'est pas essentielle à la pensée. Nous touchons là au moment critique d'une transformation capitale qui nous semble contradictoire, parce qu'elle esV d'ordre métaphysique, mais n'en est pas moias réelle, et cette transformation nous procuré une' ouverture sur le concours de l'intelligence à la genèseuniverselle, à condition de prêter au mot intelligence un sens catégorique, beaucoup plus étendu que celui qui nous est fourni par la conscience humaine, et de nous résigner à ne pas comprendre cesens d'une manière adéquate, à ne pas voir, distinctement ce que nous dénommons. Qu'est-ce sinon la pensée inconsciente, reconnue, non plus comme céré- ' bration humaine, mais comme fonction de l'énergie potentielle primordiale génératrice de tout le monde phénoménal (pensée plus inaccessible encore à notre intuition, et soustraite à toute définition en tant que genre premier), qui détermine, chez les animaux, au moyen de la force musculaire, les réflexes protecteurs? Qu'est-ce sinon elle qui, dans lès
liES CAUSES FINALES 1^9^
(Jeux derniers exemples cités plus haut, provoque rabaissement de la paupière dans Tintérêt de la vision et peut-être, au moyen de la force organique propre à lia végétation, oriente le feuillage dans rintérèt de celle-ci? Cette pensée inconsciente, requise pour distinguer du simple mouvement mécanique le mouvement réflexe et lui conférer son caractère spécial physiologique, induit enfin à attribuer un sens de même ordre aux mots irritabilité y exci^ tabilité. Ce qui correspond à ces mots est, en effet, le caractère fondamental de la vie organique. Vous sentez que la réaction de la substance vivante à une impression physico-chimique (mécanique en dernière analyse) diffère d'une simple communication de mouvement, telle que celle du choc ; dans nombre de cas la direction prise par le mouvement provoqué suffirait à vous en avertir. Quelque chose qui n'est aucune forme de l'énergie mécanique intervient, confisque l'impression et en modifie l'effet purement mécanique; ce facteur est encore la pensée inconsciente.
Une telle pensée participe à la fois dn monde psychique, à titre de phénomène d'ordre inl*î!lectuel, et du monde mécanique, à titre de phénomène inconscient. Dans la région des phénomènes ces deux caractères paraissent irréductibles, mais l'observation la plus simple oblige à reconnaître que, à une profondeur impénétrable pour l'esprit humain, ils
ont un substratum commun : il suffit ûe remuer un doigt. N*est-ilpas évident qu'il y a quelque chose de commun à la pensée et à la force, puisque, en ce moment même, j'écris ce que je pense, ce qui serait impossible évidemment s'il existait un abîme entre l'acte mental et Tacte musculaire. Rien de plus incontestable que la proposition suivante : quand deux choses communiquent, elles ont quelque chose do commun. Il y a plus : pour la même raison la dis> tinction de la masse et de la force n*est irréductible que dans la région des phénomènes où leurs effets seuls tombent sous les sens, de sorte que, de proche en proche, on arrive à constater que la distinction de la masse * et de la pensée n'est irréductible que dans leurs manifestations phénoménales, qu'elle est su* perficielle et seulement apparente.
Si les conséquences précédemment déduites de données tout expérimentales sont rigoureuses, il n'y aurait donc qu'un même substratum foncier à tous les événements, soit psychiques, soit physico chimiques (mécaniques). La querelle intenâinable entre les spiritualistes et les matérialistes perdrait sa raison d'être et prendrait fin. Elle durera aussi
1. Oa appelle masse en mécanique rationnelle le rapport entre les forces et les accélérations qu'elles impriment à. un corps. C'est l'expression mathématique de ce que j'appelle ici la masse. J'entends par ce mot le substratum métaphysique révélé par ce fait qu'il peut y avoir variation de la vitesse, la force demeurant constante, ou variation de la force sans que là vitesse varie.
longtemps qu'elle demeurera sur le terrain des phé- . nomènes, parce que des deux côtés on conclut de la différence irréductible de ceux-ci à la distinction de leurs substrata. On ne considère pas la conjonction empiriquement constatée de leurs processus respectifs au point où ils procèdent Fun et Tautre de leur substratum commun, de Têtre métaphysique appelé la substance par les philosophes. Peu importe le nom : c'est ce en quoi diffère du néant ce qui est éternel dans l'univers, et il faut bien qu'il y subsiste quelque chose d'éternel, puisqu'on ne peut concevoir son total anéantissement. Ce qui est éternel, ne pouvant pas ne pas exister, existe néceS" sairement; ce qui est nécessaire, n'existant d'ailleurs par le secours d'aucune autre chose que soi, ne dépend que de soi, c'est-à-dire porte en soi toutes ses conditions d'existence et par là même est absolu; en outre, ce qui est absolu ne comporte pas de limite, car ce qui le limiterait le conditionnerait; c'est donc quelque chose d'infini. Ces diverses propriétés {attributs, disent les philosophes) de l'objet métaphysique se déduisent de la première, de l'impossibilité pour l'univers d'être totalement anéanti; au surplus, de n'importe laquelle se déduisent toutes les autres.
Remarquez, je vous prie, que l'esprit humain qui les déduit ne sauraitformer une idée adéquate d'aucune d'elles, car il est dépassé par chacune. Aussi n'eS"*
saie-t-it pas de les comprendre ; il se contente dé les définir par négation, en supprimant de ce qu'il comprend ce qui le lui rend compréhensible, la mesure qui le met à sa portée. Il définit Téternel ce qui n'a ni commencement ni fin; le nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être ; l'absolu ce qui n'est pas conditionné, l'înfini. Quand il raisonne, comme je l'ai fait plus haut, sur l'une quelconque de ces prémisses négatives, il raisonne donc sur ce qu'il ne comprend pas; il peut néanmoins raisonner juste (comme le fait par exemple, un algébriste sur une formule compliquée de géométrie analytique sans avoir à se représenter les rapports spatiaux qu'elle symbolise), mais forcément les conclusions lui sont aussi incompréhensibles que les prémisses, c'est-à-dire que, ou bien elles n'offrent à son aperception rien de distinct, ou bien elles paraissent impliquer contradiction. Telle est Talternative que crée à la pensée humaine toute spéculation logique sur une donnée métaphysique.
Pardonnez-moi cette digression qui n'aura pas été superflue si elle a pu éclaircir mes précédentes assertions touchant la caractéristique des données métaphysiques, à savoir l'impossibilité pour l'esprit humain de les formuler sans contradiction implicite, dès qu'il leur prête un sens. Elle pourra aussi servir à ne pas s'étonner que le sens très clair d'une donnée empirique telle que l'intelligence humaine, par
. exemple, aille toujours en s'obscurcissant à mesure qu'elle occupe un degré plus profond dans Tabîme métaphysique. i
Au voisinage du degré où s'opère la bifurcation des phénomènes psychiques et des phénomènes physico-chimiques dans leur commum substratum, ces deux ordres d'événements tendent à se confondre en se rapprochant et en même temps deviennent, de part et d'autre, méconnaissables pour nous. Mais, en revanche, leur confusion n'est pas sans avantage : au moment où elle s'effectue, le spiritualisme et le -matérialisme cessent d'être en conflit. Dès lors la thèse des philosophes finalistes semble pouvoir se concilier avec la vôtre, qui, présentée telle que vous l'avez réellement conçue, est scientifique. Le processus psycho-physique impliqué dans la cause finale, telle qu'ils la définissent, y préexiste à l'état virtuel, c'est-à-dire qu'il n'existe encore que sous une forme métaphysique dans le principe inconnaissable, source commune de tous les processus. Le processus psychique y est donc, sous cette forme, indiscernable du processus physique à l'état virtuel, dont la forme y est la même. C'est l'énergie potentielle initiale, dans toute sa complexité interne, qui constitue ce principe de l'évolution universelle.
Dans le miroir de l'esprit humain la raison organisatrice de la vie est à la raison de l'homme ce
que le combat des espèces est à sa morale. Renon-» çons à la téméraire tentative d'appliquer notre jugement à des matières qui échappent à, sa compétence.
Sans parti pris de ma part, mes conclusions militent en faveur du monisme. Plus j*étudie, plus j*y verse.
Je terminerai celte lettre par une définition dont toute sa teneur m'a conduit à constater rutilité. Puisque Tesprit humain est exposé à former des concepts ou formuler des jugements contradictoires^ sur des choses qui n'en existent pas moins^ et par suite à en nier faussement la réalité, il importe au plus haut degré de déOnir exactement ce qui distingue ces choses de celles où il ne court pas ce risque, où il peut concevoir et raisonner en toute sécurité, c'està-dire ce qui distingue les données métaphysiques des données qui sont de son ressort. Si celte distinction n'était pas possible à faire sûrement, le principe de contradiction, fondement de la logique, serait fallacieux et aucune connaissance qui en dérive ne serait certaine. La règle pour ce discernement est la suivante : est métaphysique toute donnée reconnue inaccessible soit aux sens, soit à la conscience, soit à l'observation externe, soit à l'observation interne. Cette règle du même coup assigne leur objet aux sciences positives ; une science n'est positive qu'à la condition de ne viser que des rap-
ports. Nous entendons cependant les savants parler de substralum, de matièrey d*alomes, de molécules, d'énergie, de forces, etc., mais il n'en faudrait pas pour autant inférer qu'ils font de la métaphysique. Il n'y a pas de rapports sans termes et les termes en sont tous directement ou indirectement métaphysiques. Ils le sont indirectement dans l'expression algébrique ^-j- par exemple, qui représente un rapport fractionnaire dont les termes sont eux-mêmes des rapports (de multiplication) ; mais les signes a b c d représentent, en dernière analyse, des mesures de données concrètes dont la nature intime est métaphysique. Pourvu que les savants se bornent à constater ï existence de ces données sans spéculer sur leur nature intime, ils demeurent fidèles à l'esprit scienti* fique. S'il en est aipsi vous n'avez pas plus fait de métaphysique en introduisant le concept de finalité, tel que je l'ai interprété, dans la trame des phénomènes en physiologie, que le physicien en parlant de la pesanteur ou le chimiste en parlant de l'affinité, car l'état potentiel est un fait, quel qu'en soit le substratum.
Je ne prétends pas avoir démontré suffisamment, dans cette dernière lettre, toutes les assertions que j'y émets. Je me suis contenté de vous soumettre des aperçus ; il en est qu'il faudrait approfondir et discuter avec beaucoup plus de soin pour en tirer des notions tout à fait précises et certaines. Ce sont de
simples indications dont une recherche méthodique pourrait tirer parti. Je vous livre ces pages avec Tespoir qu'elles confirment votre thèse sous la forn. e irréprochable que vous lui donnez dans votre pi*écédent exposé.