‹ Le Problème des causes finalesChapitre 16 sur 21 · SEPTIEME ET DERNIERE LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIEME ET DERNIERE LETTRE

LES CAUSES FIHAL2S

Mon cher ami.

Votre réponse collective à mes précédentes lettres rapproche singulièrement nos points de vue respectifs. Vous convenez, en effet, de bonne grâce que, prises à la lettre, les expressions volonté très arrêtée, varti pris en vue dun résultat dont vous vous êtes servi tout d'abord pour définir le concept de finalité, pour caractériser la nature et le mode d'opération des causes finales, risquaient d'être interprétées dans un sens anthropomorphique, dans le sens dont j'ai tenté la minutieuse critique. Vous avez employé ces expressions sans prendre garde à Tabus qu'on en pourrait faire contre voire pensée véritable. Vous n'avez réellement voulu que présenter sous une forme saisissable la tendance métaphysique et, parlant, incompréhensible en soi pour l'esprit humain, néanmoins indéniable, qui influe, à titre de facteur initial

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et prédominant, sur la résultante morphologique des divers facteurs de la sélection naturelle, recensés par Darwin. Cette tendance est métaphysique tout comme n'importe quelle autre forme de l'énergie^ mais, quelle qu'elle puisse être, vous voué sentez en droit d'affirmer son existence, parce que, à vos yeux, sa manifestation est simplement empirique. Elle relève de l'observation : en effet, les facteurs signalés de la sélection naturelle ne vous paraissent pas suffire à expliquer intégralement l'admirable justesse et la complexité prodigieuse des adaptations en morphologie organique, et c'est précisément l'observation des formes qui vous a révélé cette insuffisance, patente pour le physiologiste. Votre raison réclame impérieusement un facteur de plus, que vous appelez Veffort vers la vie.

Dans l'état présent des connaissances humaines, l'univers nous apparaît divisé en deux mondes, le matériel et le Spirituel, irréductibles encore l'un à l'autre et liés néanmoins entre eux par d'innombrables relations. Il est à présumer que l'ignorance à laquelle nous condamnent leurs substrata métaphysiques est le seul abîme qui les sépare, et je voudrais appeler votre attention sur les caractères qui les rapprochent et tendent à identifier ces substrata. Votre thèse ne peut que gagner à la suppression de leur différence intrinsèque. Mais, avant tout, il importe à la valeur de ma recherché de j^réciser le

sens des mots tmefyie et poicmiiei, car les choses qu'ils signifient en sont le piroL II ne s'agit point ici de leur définition mathématî<ine en mécanique rationnelle : les mathématîqnes n'y TÎsent qneleor mesure, et c*est, sinon leur intime nature 'car elle nous est inaccessible , du moins leurs propriétés déduites de leurs manifestations que je me borne à considérer.

La chaudière ronflante d'une locomotiTC au repos retient prisonnier un mouTement qui se transmettra aux roues dès qu il sera libéré ; un grain de blé contient assurément et le modèle typique de ce Tégétal etrinitiativedu développement qu'il prendra dès que les conditions requises de chaleur et d'humidité le détermineront; dans un ovule humain fécondé un dépôt physico-psychique, d'où naîtront un organisme et une conscience, est prêt à renouveler révolution dont il a été raboutissement; mais la locomotive suivra la direction des rails, le blé poussera plus ou moins droit et haut selon la qualité du sol et rinfluence atmosphérique^ et Tenfant tiendra plus ou moins fidèlement les promesses de son germe selon sa nourriture, son entretien et les mille accidents de la vie sociale.

Ces exemples, pris au hasard parmi une foule d'autres, m'autorisent à poser les définitions suivantes : j'entends par énergie un principe actif absolument inaccessible aux sens, par conséquent métaphysique, d'où procèdent certains événements

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d*ordre physique ou psychique, lesquels nous en révèlent seuls la réalité. Ils nous la révèlent, d'abord parce que, susceptibles de cesser d'exister, ils n'existent pas par eux-mêmes et donc requièrent une cause; ensuite parce qu'ils peuvent retourner à leur principe par réversion ou reproduction (dans ce cas à titre héréditaire) et par là-même indiquent ce principe sous la forme que je vais définir.

Quand l'énergie ne se manifeste par aucun des événements qu'elle demeure capable d'engendrer, je dis que ces événements y existent à Vétat poteU" tiel ou bien que l'énergie même est potentielle en ce sens qu'elle ne se développe en aucun processus. L'état potentiel est métaphysique, il nous est tout à fait impossible de nous le représenter. Dès que les événements à l'état potentiel commencent à se réaliser dans le milieu où ils se développent, ils entrent en composition avec les données qu'ils y rencontrent et s'y altèrent ou s'y compliquent, de telle sorte que tout en eux n'est pas attribuable à leur principe originel.

Quand un savant constate qu'un processus d'événements dont il attribuait le principe à une énergie spéciale peut s'expliquer de la même manière qu'un autre processus attribué jusqu'alors à une autre énergie spéciale, il les explique tous deux par deux différents modes de manifestation d'une seule et même énergie ; une troisième peut être à son tour identifiée Sully Paudhomme. 10

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aax deux premières et ainsi de soite. Quand, par exemple, Camot eut inangnré les recherches qui déterminèrent l'équivalent mécanique de la chaleur, quand Ampère eut démontré Tidentité essentielle du magnétisme et de l'électricité, Maxwell celle de cetle dernière, de la lumière et de la chaleur, il est devenu impossible de continuer à rapporter les phénomènes divers rangés sous ces diverses rubriques à autant ' d'agents distincts et spéciaux. On « dû reconnaître qu'ils sont déterminés dans la sensibilité humaine par des impressions, de même origine et de formes variables, affectant certains de nos nerfs sensîtifs, et on les a rapportés à un principe actif unique, à une même énergie qui se développe sous différentes formes ondulatoires de Téther, milieu d'abord purement hypothétique et dont aujourd'hui la réalité s'impose.

Cette simplification s'est toutefois heurtée à une borne encore infranchissable. Il n'est pas, du moins, encore démontré sans conteste que le principe, quel qu'il soit, de l'organisation vivante et de tous les événements soit physiques, soit psychiques, dont elle est le conditionnement, puisse être identifié à l'énergie physico-chimiqueo, si séduisantes que soient les vues profondes de M. Le Dantec.

Je reviens à votre théorie.

Aucun savant, je crois, ne vous contestera l'existence du facteur complémentaire que vous postulez,

à la seule condition peut-être de substituer au mot e/7br/, dont le sens est suspectd'anlhropomorphisme, le mot tendance dont le sens, tout à fait général, peut même être purement dynamique, et vous l'avez, d'ailleurs, employéplus d'une fois vous-même, au cours de votre article. Aucun savant, dis-je, ne vous contestera Texistence de cette tendance vers la vie, car enfin l'évolution suppose l'actioi^, le mouvement, la mise en train de l'appareil de sélection avec ses divers ressorts. Ce n'est pas du repos que peut sortir la lutte pour la vie, et, si ce n'est pas du repos, c'est assurément d'une initiative agissant sur la matière mécaniquement et par suite dans une certaine direction. Or cette direction est 'antérieure aux rencontres qu'elle fait et qui la modifient, car, dans le milieu terrestre otielle les fait, elle est immédiatement déterminée par la forme problématique de l'énergie d'où elle procède et qui est le principe de la vie. Sous le nom de sélection naturelle, ces rencontres entrent forcément en composition avec elle ou, plus exactement, avec cette énergie, qui l'imprime aux matériaux plastiques de l'organisation végétale ou animale. Vous supposez cette énergie, non pas simplement formatrice, comme l'est la sélection naturelle, mais, en outre, préformatrice, parce que, avant de se manifester dans l'étendue, quand elle est encore virtuelle, autrement dit à l'état potentiel (état métaphysique, dont la valeur quan-

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UtatÎTe, sÎDooIa qualité, a son expression en mécanique rationnelle , elle implique les conditions fondamentales que. en se déplorant au dehors, elle imposera aux organismes. Ce^ conditions en prescrivent la structure essentielle, c'est-à-dire requise pour l'exercice des fonctions qui dêGnissent la vie; mais, dans ces limites, elles laissent libre cours à la sélection naturelle. Ainsi le déploiement du potentiel de vie fpermettez-moi cette formule abréviative) dans rétendue peut recevoir de la sélection naturelle, des orientations infiniment variées, pourvu que les rapports organiques, assurés parla structure essentielle, soient toujours respectés. En réalité, la sélection fait mieux que de les respecter : elle les sert en les compliquant. Quelle que puisse être Tinfluence du milieu sur Torganisalion des corps vivants, leurs formes doivent avant tout être édifiées sur ce plan général ; elles doivent satisfaire aux mêmes conditions premières, fondamentales, c'est-à-dire être utiles à l'assimilation et à la reproduction pendant la durée limitée de la vie, et, en outre, sans quoi ce double résultat ne serait pas réalisé, être utiles à la mise en rapport du sujet vivant avec son milieu.

Rien de ce qui précède n'est incompatible avec le déterminisme ni même avec l'ambition d'arriver à identifier l'espèce d'énergie génératrice de la vie avec l'énergie dynamique, à ramener tout organisme

à un système purement mécanique, si difficile que paraisse, au premier abord et jusqu'à présent, une pareille réduction.

Du point de vue où vous vous placez et où je m'applique à vous suivre, une cause finale apparaît comme une cause efficiente à Vélat potentiel, en ce sens que l'efficience de la cause, précisément ce qu'on nomme l'énergie (quelle qu'en soit l'espèce) prescrit dans l'état potentiel présent un processus futur. En se réalisant dans l'étendue ce processus tend donc vers un terme prédéterminé qui lui impose, à ce titre, un caractère de finalité. Avant de se réaliser, ce terme existe donc déjà ; mais comment imaginer, comment concevoir l'état qu'il afi^ecte alors ? Vous n'êtes pas tenu de répondre à cette question, car alors sa nature est du domaine métaphysique ; il vous suffit de constater qu'il est sous quelque forme que ce soit, prédéterminé dans l'énergie potentielle. Les philosophes finalistes ne sont pas aussi discrets : pour eux sa nature y est purement intellectuelle ; c'est pour eux à l'état d'idée qu'il y existe, et l'énergie potentielle est employée conformément à cette idée par un second facteur psychique, indispensable, par un vouloir. Tel est l'appareil complexe auquel vous aviez emprunté le symbole de votre pensée scientifique. Vrai ou faux cet appareil est d'ordre métaphysique ; il en porte le signe, qui est de ne pouvoir être représenté dans l'esprit

humain que par des jugements impliquant contradiction. Je crois avoir démontré son caractère métaphysique en établissant par l'analyse qu'il implique le libre arbitre, chose irrationnelle pour l'esprit humain, et un concept antérieur à son objet, formule également irrationnelle. Aussi est-il exclu du champ de la science positive, lequel n'embrasse pas l'univers tout entier, mais n'en admet que la partie phénoménale et les lois qui la régissent. M'adressant à des savants, je me suis avec soin cantonné sur ce terrain, et vous vous y tenez naturellement avec plus de jalousie encore.

Pour bien préciser le sens et la portée de votre assertion, qui est moins une hypothèse à vos yeux qu'un jugement fondé sur l'observation, je voudrais l'éprouver sur un exemple, et je choisis celui qui me semble le plus topique, l'adaptation de l'organe visuel à représenter le monde extérieur dans la conscience du sujet vivant. Remarquons tout de suite que le toucher a le même problème à résoudre, mais qu'il est seulement le premier stade de l'évolution qui devait en fournir des solutions progressives, de plus en plus satisfaisantes, grâce à la coopération mille fois séculaire des facteurs de la sélection naturelle fournis par le milieu terrestre. Si Ton accorde que, étant donné un nombre infini de rencontres possibles apportant des modifications favorables, l'éternité peut procurer une durée suffisante

à la réalisation de Tappareil organique le plus compliqué, si Ton accorde cela, il n'est pas besoin de prêter au potentiel de vie une tendance initiale à former lui-même de toutes pièces un œil au degré supérieur de complexité.

Il suffit de lui reconnaître la tendance à mettre en relation le sujet vivant avec son milieu pour qu'il puisse s'y nourrir et s'y reproduire, et certaines aptitudes requises à cet efifet. X\ faut évidemment que cette tendance soit accompagnée d'une irritabilité apte à évoluer et à affecter les diverses formes (tactile, visuelle, auditive, etc.) de la sensibilité nerveuse à mesure que l'organisme par la division progressive de son travail leur permettra de passer de l'état potentiel à l'état effectif. Il faut, en outre, que cette tendance soit accompagnée de l'aptitude à conserver et à transmettre les caractères accidentels successivement acquis, aptitude que suppose d'ailleurs la reproduction et qui n'est autre que l'hérédité. On conçoit que les facteurs de la sélection naturelle, après avoir tiré de l'aptitude au toucher tout ce qui pouvait servir à mettre le sujet vivant en communication avec le monde extérieur, secondent l'aptitude à la vision en lui procurant des conditions d'exercice de plus en plus favorables, et que même ils utilisent l'organedu toucher par desmodificationsappropriées pour en faire le point de départ où s'amorce l'organe de la vision, conformément à la loi de la moindre

action. Ainsi s'opérerait, non pas la transformation du sens tactile en sens visuel, car ces deux sens paraissent irréductibles l'un à l'autre, mais une adaptation de l'organe visuel au fondement morphologique, au point d'attache que lui offre l'organe tactile en quelqu'une de ses parties.

II résulte des remarques précédentes que, si l'adaptation de l'œil à la mise en rapport du sujet avec son milieu est d'une merveilleuse complexité, c'est à la sélection naturelle seule qu'il en faut faire honneur, et que, si cette adaptation est d'une admirable justesse, le mérite en revient uniquement à la tendance vers la vie, car c'est elle seule qui est l'arbitre de la convenance des formes à leurs fonctions organiques. Il est d'ailleurs admissible que cette convenance ne soit pas nécessairement réalisée sans aucune défectuosité, bien qu'elle le soit d'ailleurs d'une manière surprenante. Votre admiration comporte à cet égard quelque tempérament : le réquisitoire d'Helmholtz contre la confection de l'œil, pour excessif qu'il soit, vous en avertit cependant. Vous ne devez pas en être scandalisé ; car il n'y a pas de raison pour que nul accident n'empêche le parfait ajustement de la structure sélective aux indications de la tendance vers la vie. Toute la tératologie en témoigne. Sans aller jusqu'à déterminer une monstruosité, l'accident peut se borner à causer un défaut héréditaire et permanent d'adaptation de la forme à la

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fonction. Une variation peut être suffisamment favorable à celle-ci pour se fixer, sans pour cela lui être parfaitement, aussi bien que possible, accommodée.

Cette question m'amène à tâcher d'assigner exactement aux deux agents de la morphologie leurs parts respectives de collaboration. Si le potentiel de vie passait de la virtualité à l'effet, de la puissance à l'acte dans le milieu terrestre, sans y faire aucune rencontre qui pût altérer les directions de son développement, le processus d'organisation serait, sans doute, beaucoup simplifié ; un minimum de mécanisme serait employé au fonctionnement de la vie. A vrai dire, nous ne pouvons nous faire aucune idée précise des formes qui en sortiraient; mais il n'en va pas ainsi. En réalité, le développement du potentiel de vie est modifié dans ses directions par ses diverses, et innombrables rencontres avec les facteurs de la sélection naturelle, mais il utilise ces rencontres dans toute la mesure où elles peuvent l'amener plus efficacement à son terme, l'aider à accomplir sa fin le mieux et le plus diversement possible. Ainsi le potentiel de vie contient le plan foncier et directeur de l'évolution organique, et ce plan comporte, réduites à leur plus simple expression, à l'état, pour- ainsi dire, schématique, les fonctions vitales essentielles tendant à réaliser leurs organes de toutes les manières possibles par les moyens que

leur offre le milieu où elles se développent, se compliquent et se divisent.

La fonction fait Vorgane, disent les physiologistes. Par cette formule concise ils entendent que le fonctionnement de l'organe en favorise l'adaptation à la fonction môme. Pour les darwinistes ce fait s'explique par la sélection naturelle. En effet, ce qu'ils appellent adaptatioa de Torgane à la fonction, de Tœil à la vision, par exemple, c'est la rencontre d'une structure qui permet la vision. Si l'œil voit, ce n'est pas parce qu'il a été construit afin de voir, mais parce qu'une forme s'est rencontrée qui prêtait à la détermination d'un tel phénomène. La cons* tance des conditions que se trouve remplir cette forme pour le déterminer la constitue organe de la vision. Dans la lutte pour l'existence, si cet organe n'est pas suffisamment adapté à sa fonction, l'animal est voué à disparaître ; mais s'il subsiste, c'est qu'il a triomphé dans cette lutte par une adaptation visuelle assez exacte pour le servir et le protéger. 11 s'ensuit que, pour expliquer le perfectionnement de l'organe, il est superflu d'adjoindre aux facteurs de la sélection naturelle un facteur supplémentaire affecté spécialement à diriger l'évolution de la forme; ils suffisent à la perfectionner. On conçoit, dans cette théorie, que le fonctionnement de l'organe apte à la vision l'y rende plus apte encore, car, pour l'organe, fonctionner, c'est entrer en relation avec son

milieu ; c*est donc provoquer la concurrence vitale. Or il n'a pu, puisque Tanimal subsiste, que bénéficier des variations accidentelles auxquelles il s'est exposé.

Cette théorie malheureusement pèche par la base : les facteurs de la sélection doivent de pouvoir perfectionner Torgane au facteur complémentaire qui seul Ta préalablement créé. Assurément l'organe s'adapte à son milieu, mais la raison d'être de cette adaptation est sa primordiale adaptation à la fonction ; la sélection naturelle n'aurait jamais eu lieu de commencer si aucune donnée organique ne lui eût préalablement fourni cette même raison d'être, sans laquelle non plus elle n'aurait pas poursuivi son œuvre.

Aussi, pour que les facteurs de la sélection naturelle pussent suffire à l'évolution intégrale des formes vivantes, faudrait-il qu'ils eussent en eux de quoi fournir une tendance à organiser la vie, et par suite fournir le principe même de la vie ; il faudrait donc que les facteurs physico-chimiques off*erts à l'organe par son milieu pour sa structure fussent des composantes dont ce principe et cette tendance seraient la résultante ; mais il n'est pas encore démontré sans conteste que ce desideratum soit rempli. Ce que vous avez appelé V effort vers la vie, cette forme spéciale de l'énergie, n'est pas là ;ïl n'est du moins pas certain qu'elle y soit. Elle est donc requise jusqu'à

nouvel ordre pour compléter l'œuvre des facteurs de révolution, pour diriger la part d'organisation qui est de leur ressort, et cette espèce d'énergie, à l'état potentiel, cause efficiente de la vie, implique un thème fonctionnel préexistant à la formation des organes et aussi une tendance à les former. Lasélection naturelle vient faire sur ce thème toutes les variations que le milieu lui permet.

Dans cette théorie, qui, si je ne me trompe, est l'expression de votre pensée logiquement interprétée, on considère donc la fonction comme antérieure à l'organe, et par là on pose le concept de finalité ; mais concevoir ainsi la finalité, ce n'est nullement prétendre que l'énergie potentielle implique une idée anthropomorphique de la fin, c'est-à-dire de la fonction, avant l'existence de l'organe qui fonctionne, ni que sa tendance à réaliser cette fin soit une volonté de la réaliser. On laisse, au contraire, tout à fait indéterminée la nature de la relation qui subordonne l'eflicience delà cause, l'énergie, à la fin vers laquelle elle tend. Cette relation, dans l'acte humain, est bien celle d'un vouloir à un concept ; mais transportées de la sphère psychique dans celle de l'énergie organisatrice, cause initiale de toute l'évolution des formes vivantes, les deux fonctions cérébrales nommées intelligence et volonté^ ou bien n'y sont pas de mise, ou bien, métaphysiques déjà dans leur substratum humain, deviennent, s'il est possible, plus

métaphysiques encore dans le substratum de cette cause plus lointaine, de sorte que tenter de les y suivre sous les altérations qu'elles y subissent serait continuer à imposer les mêmes noms à des choses qui deviennent progressivement différentes et méconnaissables. J'espère éclaircir cette question plus loin!

Si Ton objectait qu'on ne peut se faire aucune idée d'une fonction antérieure à son organe et que même cette antériorité implique contradiction, il n'y aurait pas lieu de s'en émouvoir, car, je l'ai déjà dit, le signe même d'une donnée métaphysique, c'est de ne pouvoir se traduire dans l'esprit humain que par une proposition contradictoire : Kant l'a démontré en établissant ses antinomies, qu'Etienne Vacherot, dans son magistral ouvrage la métaphysique positive ^n'd, pas réussi sans conteste à réduire, et j'en citerai d'autres également irréductibles.

Il s'ensuit que si l'on vous chicanait sur la syllabe pré du mot p^'eformatrice appliqué à l'énergie qui organise les corps vivants, et qu'on prétendît en tirer toutes les conséquences et vous ramener par là aux concepts précis de la préméditation et du vouloir, vous seriez en droit de répondre que toute ratiocination humaine sur une donnée métaphysique est vouée à des conclusions non pertinentes et contradictoires. C'est ma propre conviction, que toujours davantage corrobore une épreuve de plus en plus attentive des données métaphysiques.

Enfin, M. Le Dantec cite certains cas où la pré* somption de finalité conduirait àTerreur. Cette objection, que j'ai reproduite, est un coup droit contre votre thèse ; je ne pouvais me dispenser de la signaler. Mais faut-il conclure de ces cas exceptionnels que la présomption de finalité en soit infirmée pour tous les cas possibles ? Certes, s'il était prouvé que les chances de nuire au progrès de la science par ce moyen sont plus ou, même seulement, aussi nombreuses que celles de Ten faire bénéficier, il y aurait lieu de le condamner. Mais ce sont, au contraire, les chances de bénéfice qui sont incomparablement plus nombreuses que les autres ; vous pouvez donc user d'une telle ressource avec sécurité. Il suffît que le risque de vous tromper soit moindre que la probabilité d'acquérir une connaissance. C'est un pari que vous faites, mais les chances de gain sont immenses et l'enjeu est la vérité. Dans les sciences, toute recherche, môme la plus méthodique, relève, en partie, du hasard; même en mathématiques, car toujours la recherche y précède la démonstration.

Le sens que vous prêtez au mot finalité équivautil au sens que lui assignent les philosophes créateurs de l'expression causes finales, dont vous vous êtes vous-même servi? Assurément non. Vous leur abandonnez entière la question de la cause finale telle qu'ils l'entendent. En effet, votre concept de finalité, c'est, comme je vous l'ai signalé plus haut, celui de la

cause efiiciente à l'état potentiel, et rien de plus. Dans cet état la cause efficiente implique présentement le dernier terme de son développement futur dans retendue, c'est-à-dire la fin où elle tend déjà ; et dès lors vous pouvez, sans compromettre le déterminisme admis par tous vos confrères et par vous-même, prétendre qu'une présomption très vraisemblable de cette fin ne saurait qu'être avantageuse à la science positive en permettant de diriger sans tâtonnements l'observation du processus déterminé par la cause efficiente. Les philosophes, au contraire, ne considèrent cette dernière que comme l'instrument d'une autre cause, de celle qu'ils appellent finale^ c'est-à-dire d'une idée préconçue qui dispose d'une cause efficiente pour être mise à exécution. La différence entre les deux hypothèses est radicale.

Il n'en était que plus dangereux pour la clarté de votre exposé dogmatique de prêter à la confusion de deux points de vue si opposés en usant du langage propre à l'un pour définir l'autre. Aussi cette façon symbolique dont vous avez présenté votre pensée risquait-elle d'en fausser l'intelligence dans l'esprit du lecteur ; elle m'a induit en erreur, je vous ai pris au mot, j'étais excusable. Je ne saurais regretter une méprise qui m'a procuré l'occasion d'analyser les données d'un important problème de philosophie naturelle.

Avant de clore cette lettre, qui sera la dernière, je

voudrais par esprit d'équité faire pour les philosophes finalistes ce que j'ai tenté de faire pour vous ; je voudrais m'appliquer à entrer le plus avant possible et de mon mieux dans leur pensée, et, si je le peux, dégager de leur doctrine quelque notion inattaquable et utile. Si l'on parvenait à bannir du facteur intellectuel qui en est le fondement tout caractère anthropomorphique, il se pourrait qu'elle devînt beaucoup plus difficile à réfuter et se rappro* chat beaucoup de la vôtre.

C'est donc sur la transformation de ce facteur que va se porter Teffort de mon analyse. Plus deviennent inférieurs les degrés que nous considérons sur l'échelle des organismes, plus il nous est difficile de nous représenter leur mentalité. Nous nous imaginons approximativement celle d'un chien, assez bien encore celle d'un perroquet, moins nettement celle d'une couleuvre ou d'une mouche, assez mal celle d'une carpe, très obscurément celle d'un ténia; nous ne savons rien de celle du zoophyte qui, placé à la limite du règne animal et du règne végétal, participe de l'un et de l'autre. A ce point de la bifurcation des deux règnes, nous sommes avertis du rôle que joue la mentalité dans l'évolution terrestre : il nous semble que la fonction cérébrale trouve sa raison d'être pour les animaux dans la nécessité où ils sont de suppléer par elle au défaut de communication immédiate de leur organisme avec le sol d'où

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dépend leur nourriture. La racine dispense la plante de penser pour subsister*. Mais l'énergie organisatrice de la vie végétale, et, à plus forte raison, de la vie animale jouit- elle de la même franchise ? Et si elle ne peut s'affranchir de penser dans la plante pour en conserver le type et en gouverner la croissance, et, en général, dans tout le processus de l'évolution organique, pour en déterminer la direction initiale et la maintenir dans la trajectoire si variable qu'il engendre, comment pense-t-elle ? Ce n'est assurément pas comme nous. Certains actes nous permettent de constater, sans que nous puissions nous la représenter, la transformation progressive de la mentalité dans l'évolution universelle. J'en citerai les frappants exemples gui suivent.

Ce qui est capable, si peu que ce soit, de conscience n'est à coup sûr pas matériel. La matière est essentiellement inconsciente ; c'est son caractère fondamental. Un état mental inconscient participe donc de ce caractère ; tel est le premier degré qui rapproche le psychique du physique. Or il y a plus d'un état mental inconscient : toutes les perceptions sensibles et toutes les idées générales ou abstraites passées à l'état mnémonique, à l'état de souvenirs latents, sont inconscientes. Le sont également toutes

1. La locomotion n'est pas refusée à tous les types du règne végétal (fleur de tan, algues unicellulaires), mais la fixité est bien le caractère général des yégétaux.

SuLLT Prudhouhe. Il

Itô Ll PBOBLàMS DES CAUSES FCCALBS

les passions latentes que i>eaTent réveiller des son- Tenirs on des rencontres ; tontes les volilions qui déterminent nos actes habituels le sont aussi. Elles le sont même dans certains actes qui ne sont point passés à l'état d'habitude. On oublie^ en causant^ la volonté qu'on apporte à gravir une côte ; l'attention est d autant plus inconsciente qu'elle s*attache davantage à son objet : plus on écoute, moins on a conscience qu'on est attentif.

Le degré où le psychique se rapproche le plus du physique, au point d'en être indiscernable, est celui dont Texemple nous est fourni par leffort musculaire. Remarquons que Teffort est psychique aussi bien dans le déploiement de la force musculaire que dans Tattention, car dans le premier cas comme dans le second il suppose l'exercice de la volonté. Or, dans le premier cas, la volonté communique avec l'énergie mécanique par une initiative à la^fois volontaire et dynamique. Il faut, en effet, que cette initiative soit d'ordre dynamique, sinon il ne pourrait rien y avoir en elle qui lui permît d'établir la communication de la volonté avec l'énergie musculaire. Au point et au moment où elle entre en relation avec celle-ci, le psychique devient indiscer* nable du physique.

Le phénomène si subtil de Vexpression offre un exemple aussi remarquable d'identification du physique et du psychique ; il est impossible de les dis-

cerner l'un de l'autre dans la physionomie d'un homme qui rit ou qui pleure. Le facteur psychique s'y trouve intimement confondu avec le facteur physique; ils y sont deux caractères absolument identiques. Le langage, né de l'observation spontanée, en fait foi ; on dit : profondeur, élévation de la pensée, largeur, hauteur des vues intellectuelles, jugement ferme, raisonnement soZaide, et aussi douleur morale profonde^ aiguë. Les qualificatifs dans sombre tristesse, noir chagrin, amer regret, ne sont pas à citer ici, parce qu'ils n'expriment pas le monde extérieur et ne sont pas objectifs ; ils n'ont de caractères identiques et par là expressifs qu'avec les qualités purement subjectives des sensations.

Entre les deux degrés extrêmes de l'assimilation du psychique et du physique, l'on en pourrait relever d'autres qui en marquent les étapes :

1** Ce qu'on appelle le champ visuel est de l'étendue à deux dimensions à l'état psychique ; seul le concours du toucher et de la vision permet d'interpréter la dégradation des tons comme signe de la troisième dimension et de localiser l'horizon. L'étendue visuelle représente l'étendue objective, l'espace, et cependant, si elle s'y localisait, elle y tiendrait toute en un point, et le point n'est pas étendu. Étrange contradiction imposée à l'esprit humain par la métaphysique.

2"" J'ai signalé le cas de l'énergie mécaniîque à

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l'état d'énergie volontaire ; la première existe, en outre, à Tétat mental, dans Tidée que Tesprit en forme. Ce qui pense n'est certainement pas identique à ce qui fait graviter les corps, et néanmoins, dans ridée d'un corps qui tombe, il faut bien que la pesanteur soit représentée. Or, comment le peutelle être, sinon par un similaire psychique où elle soit intégralement reconnaissable ? Ce similaire ne saurait être simplement la pesanteur atténuée, car, d'une part, elle ne serait point alors passée à Tétat psychique, et, d'autre part, un poids d'un kilogramme, par exemple, devrait être représenté par un poids atténué, c'est-à-dire par un moindre poids, conséquence contraire à la définition même de la représentation. Comment donc la pesanteur, telle qu'elle est dans les corps, devient-elle ce qui la représente dans la pensée ? C'est le mystère le plus déconcertant pour l'esprit humain ; mais cette transfiguration n'en est pas moins réelle comme l'idée même de la pesanteur. Cette réalité est métaphy^ sique ; nous ne devons donc pas nous étonner qu'elle ne puisse être formulée dans Tentendement de l'homme que par une proposition contradictoire. C'est à l'état phénoménal, et non potentiel, que le physique et le psychique nous semblent irréductibles l'un à l'autre. Si nous pouvions nous identifier au subslratum commun du psychique et du physique, nous saisirions immédiatement leur unité et -nos

concepts incompatibles se résoudraient en intuition. Il y a donc dans la formation de Tidée de force passage de l'état physique à l'état mental; Dans ce processus qui commence par une impression mécanique sur le nerf sensitif afférent au toucher et finit par la représentation psychique de cette impression, il n'y a pas de solution de continuité. Remarquons que toutes les sensations sont déterminées par une impression dynamique d'origine physique ou phimiquë, et doivent en participer ; c'est ce qui leur permet d'être expressives du monde extérieur, mais, excepté la sensation tactile, elles ne sont pas intégralement dynamiques. Le son, la couleur, l'odeur, la saveur sont dynamiques seulement par leur intensité et leur vivacité ; ces sensations ne le sont point par leurs qualités spécifiques, par celles qui distinguent chacune des autres.

3^ Tout processus dérivant d'un état passionnel qui détermine le vouloir à susciter et diriger un acte de la force musculaire atteste l'identification du psychique et du physique, car il est composé de données psychiques et de données physiques en communication les unes avec les autres dans un certain ordre. Les psychologues physiologistes et les psychologues de l'ancienne école (qui ne se renseignent que par l'introspection) ne sont pas d'accord sur cet ordre*; mais, quel qu'il soit, la commu- 1. Les psychologues-physiologistes pensent que tous lés

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nication entre le psychique et le physique demeure un fait indéniable et prouve que la nature de l'un n'est pas entièrement différente de celle de l'autre.

4® Les actes voulus que, tout d'abord, a déterminés une délibération consciente, comme la marche^ et qui, ensuite, sont devenus habituels;

5" Les actes dits instinctifs, souvent très compliqués et savants, comme la construction d'une ruche d'abeilles, accomplis sans hésitation., mais qui probablement ont dû être réfléchis à l'origine et devenus habituels à la longue, car, si l'habitude est contrariée par quelque obstacle, l'animal modifie son plan de structure et l'adapte à l'obstacle ;

6* Les mouvements réflexes protecteurs, comme

faits psychiques sont conditionnés par des faits physiques et que dans un processus physico-psychique les premiers ne forment pas avec les seconds une seule et même chaîne dont ils seraient des anneaux au même titre; ils pensent que les seconds forment seuls une chaîne d'où les premiers sont exclus ; les faits psychiques sont seulement surajoutés, en dehors d'elle, aux. anneaux physiques dont elle est uniquement composée. Ce ne sont, en un mot» à leurs yeux, que des épiphénomèneSf des phénomènes qui n'ont qu'une seule attache dans le déterminisme universel.

Les psychologues de l'ancienne école pensent, au contraire, que le processus physico-psychique représente une seule et même chaîne où les faits psychiques alternent avec les faits physiques à titre d'anneaux comme eux, et peuvent les déterminer.

Quand, par exemple, un père pâlit à la nouvelle soudaine de la mort de son fils, il leur semble impossible de concevoir comment l'anémie faciale pourrait précéder la surprise douloureuse qu'elle révèle et la déterminer. La subordination du physique au psychique leur parait non moins évidente dans le processus de la volition déterminant l'action musculaire.

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celui de la paupière, quand l'œil est menacé d'une atteinte par un projectile ;

7° Les orientations des branches d*une plante portée à diriger son feuillage vers la lumière ; a-t-on fourni une explication purement mécanique et satisfaisante de ce phénomène? je Tignore^

Ces divers exemples (et Ton en pourrait, sans doute, produire plusieurs autres) suffisent à faire beaucoup réfléchir sur la nature de la pensée.

Dans les exemples 4<» et 5^, où Thabitude est en cause, la mentalité n'est pas abolie ; elle est devenue inconsciente, et le vouloir, qui lui sert à communiquer avec la force musculaire, agit inconsciemment comme elle, sans être non plus supprimé. Les actes habituels, en effet, souvent très compliqués, ne sont pas purement mécaniques, bien qu'automatiques; ils ne sont pas assimilables à des résultantes de mouvements combinés, comme le sont, par exemple, les effets^ au billard. Quand je marche en méditant, sans me tromper de chemin, aucun de mes pas n'est une résultante de directions et une somme de vitesses, car la vitesse et la direction de ma marche présente sont indépendantes de celles de mes marches antérieures; et quand j'ai appris à marcher, les facteurs direction et vitesse étaient conditionnés uniquement par ma pensée et ma volonté conscientes. Mais, s'il en est ainsi, qu'est-ce que peut bien être une idée

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