‹ Le problème du cancerChapitre 16 sur 29 · GREFFE ET CANCER · texte numérisé non relu

GREFFE ET CANCER

N’oublions pas que, dans le cancer expérimental, il s’agit de greffes cancéreuses et non d’inoculations virulentes. S’il y a un virus, ce virus est masqué par la cellule cancéreuse qui joue le premier rôle apparent et les résultats positifs ou négatifs sont à comparer non pas à des injections de virus, mais à des réussites ou a des insuccès de greffe.

Nous connaissons mal cette question de la greffe des tissus animaux. Le cancer expérimental de la souris ou des animaux en général paraît devoir être un excellent sujet d’étude et un moyen très délicat pour mettre en évidence des différences (imperceptibles par tout autre procédé) dans les propriétés humorales ou phagocytaires d’organismes en apparence tout à fait semblables.

A ce point de vue, les expériences de Haaland (38) nous paraissent des plus suggestives. Tous ceux qui ont inoculé des tissus cancéreux de souris à souris ont remarqué que des tumeurs, au début peu virulentes, finissent par être transplantées facilement et donnent des pourcentages élevés. L’inoculabilité se maintient avec des alternances dans le succès des passages^ variables avec chaque tumeur. Nous avons donné ci-dessus et comme exemple, à la page 34, la série des passages de la tumeur B du mois d’août 1906 au mois d’avril 1907. Il y a comme une période d’acclimatement, d’adaptation des cellules greffées à la race des souris porte-greffes.

La tumeur Jensen a été surtout étudiée à ce point de vue et sur des souris de différents pays. Michaelis avait signalé que les souris de Berlin étaient réfractaires à la tumeur Jensen, tandis que les souris danoises donnaien t 70 à 80 0/0 de succès. Nousmêmes (3q) à Paris, en collaboration avec Haaland, avons eu au début, sur les souris parisiennes, un faible pourcentage de la tumeur Jensen ; il a été en s’améliorant, mais n’a jamais dépassé 3o à 4o 0/0.

Haaland a récemment repris cette question en utilisant le sar-

corne d’Ehrlich. 4 souris de Christiania, 6 souris de iierlin ont été inoculées. Toutes les souris berlinoises ont eu des tumeurs énormes et sont mortes en 3-5 semaines. Les souris norvégiennes n’ont montré qu’un épaississement du tissu cellulaire au point d’inoculation, résorbé bientôt. Il en a été de même pour des souris de Copenhague. Des résultats plus favorables ont été donnés par les souris de Hambourg. Voici en tableau le résumé des expériences.

i28 souris Berlin. . . ont donné 124 tumeurs

Hambourg-. —

Copenhague —

Christiania (i) —

Christiania (2) —

97 o/o de succès

D’où la conclusion que la virulence de la tumeur est toute relative.

Deux facteurs interviennent dans le succès de la transplantation : i° la nature de la tumeur : 2° l’organisme de l’animal inoculé.

Vis-à-vis de tumeurs differentes, des souris de même origine peuvent se comporter de façon différente aussi.

Haaland a mélangé, par le broyage, carcinome Jensen et sarcome d’Erlich ; il a injecté le mélange à 6 souris danoises et à 6 souris berlinoises.

Les souris de Berlin ont toutes donné sarcome pur sans carcinome.

Les souris danoises ont donné seulement i carcinome Jensen sans sarcome.

Haaland rapporte une expérience intéressante de souris berlinoises inoculées avec tumeur Jensen, sans succès, puis, après trois semaines, réinoculées avec sarcome d’Ehrlich. Toutes les souris présentaient un néoplasme au point de réinoculation malgré l’injection préalable du carcinome. Et Haaland, se plaçant au point de vue de la théorie d’Ehrlich, en conclut que les groupes récepteurs des deux tumeurs sont différents. Notre expérience rapportée ci-dessus (tumeur Jensen et tumeur B inoculées sur les mêmes souris à i5 jours d’intervalle) s'interpréterait de même façon avec la théorie d’Ehrlich.

Fait intéressant à signaler dans ce mémoire : les souris de Berlin, originairement très sensibles au sarcome d’Ehrlich, après un séjour de plusieurs mois en Norvège, sont devenues relativement réfractaires vis-à-vis de cette tumeur. C’est là un fait qui

nous paraît du plus haut intérêt au point de vue de l’immunité anticancéreuse.

Toutes les expériences concordent pour montrer que des modifications très délicates dans l’organisme de la souris, peut-être dues au régime alimentaire, solide ou liquide, peuvent avoir une très grande influence sur le sort de la greffe cancéreuse.

Des modifications légères, inappréciables, feront d’une souris un mauvais porte-greffe. Ces faits ne sont pas isolés dans la science ; les expériences de Rosenau ont montré que des cobayes nourris avec de la viande de cheval étaient sensibilisés vis-à-vis de l’inoculation du sérum équin. D’une communication orale du docteur Zalensky, il résulterait que les populations tartares, dont la nouriture a pour base la viande de cheval, présentent avec excès des accidents graves et sont hypersensibles lors de l’injection de sérum anti-diphtérique, et il paraît tout indiqué d’orienter les recherches dans cette voie avec le cancer expérimental.

Pourquoi ne pas rechercher, par exemple, si des souris cancéreuses sou mises à un régime alimentaire donné — variations dans les sels, potassium, sodium, calcium, etc. etc., — ne donneraient pas des tumeurs plus facilement inoculables à des souris soumises au même régime ? ou, encore mieux, si des souris alimentées avec du tissu cancéreux et inoculées avec ce même cancer ne donneraient pas une plus forte proportion de succès que les souris neuves ? L’étiologie du goître semble déjà poser la même question. Elle est abordable expérimentalement et tous ces faits confirment l’hypothèse que la cellule joue le rôle essentiel dans la transmission expérimentale du cancer : l’inoculation est avant tout une greffe. La question de race et d’espèce a une grande importance au point de vue des hybridations possibles ; elle n’en a certainement pas moins dans la question qui nous occupe ici ; la souris porte -greffe qui reçoit les cellules cancéreuses doit entrer en ligne de compte autant que la tumeur inoculée elle-même. Le problème de l’étiologie du cancer est tout autre.

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