LE CANCER EXPÉRIMENTAL
IMMUNITÉ ANTICANCÉREUSE
Jusqu’à présent, dans les divers laboratoires, on a surtout étudié la maladie obtenue par le développement de cellules déjà cancéreuses, transplantées. Nous avons signalé le caractère très particulier de ce cancer expérimental dans lequel l’organisme de la souris porteuse n’intervient que comme milieu de culture. La tumeur développée est, au vrai sens du mot, un organisme parasite et la série des tumeurs obtenues par les passages ne représente en somme que des métastases lointaines de la tumeur initiale.
Toutes les souris ne fournissent pas un terrain favorable, toutes ne sont pas des porte-greffes appropriés. Il y a des individus naturellement réfractaires et d’autres peuvent être immunisés artificiellement. Peut-on considérer ces différents cas de l’immunité anticancéreuse comme superposables aux phénomènes d’immunité dans les maladies virulentes jusqu’ici connues? C’est la question que nous avons maintenant à envisager.
Ehrlich (87) le premier, grâce à un matériel d’étude particulièrement favorable, a consacré à cette question de l’immunité anti-cancéreuse des études fort intéressantes.
Dans la maladie cancéreuse, Ehrlich ne se préoccupe pas du premier stade, de la transformation de la cellule normale en cellule cancéreuse ; il envisage seulement le développement des tumeurs par la multiplication des cellules. Pour lui, la croissance d’une tumeur a sa cause dans des modifications intimes de la nutrition cellulaire, un cancer ne peut procéder que de cellules dont les récepteurs nutritifs possèdent vis-à-vis des substances assimilables une avidité plus marquée que les cellules du corps, ces récepteurs dans les deux cas n’étant pas essentiellement différents. Pour lui, il faut admettre non pas une exaltation d’activité des cellules de la tumeur, mais plutôt un amoindrissement dans la vitalité des autres cellules de l’orga-
nisme : et cela, à cause des expériences d’inoculation de tumeurs spontanées, qui sont rarement positives. Les insuccès nombreux semblent indiquer que l’avidité des cellules cancéreuses n’est pas supérieure à l’avidité des cellules de Yorga nisme-sour is moyen et normal. Seules les tumeurs extraordinairement virulentes peuvent faire exception. D’où la conclusion, pourEhrlich, qu’une tumeur ne peut se développer que dans un organisme affaibli. Ainsi s’explique la fréquence du cancer dans la période tardive de l’existence, la transformation de tumeurs bénignes en tumeurs malignes quand le sujet porteur avance en âge ; de là l’importance essentielle de l’organisme dans la genèse du cancer, l’importance aussi du facteur hérédité. Cette conception étiologique participe à la fois des théories de Cohnheim, de Ribbert, de Thiersch et Waldeyer ; elle est purement cellulaire.
Les faits d’immunité naturelle contre le cancer ont conduit Ehrlich à sa théorie de Y immun ité athrepsique.
IMMUNITÉ ATHREPSIQUE
Si on inocule à un rat une tumeur cancéreuse de la souris (ultra-virulente), on peut constater, pendant les premiers jours, une croissance aussi marquée que chez une souris-témoin ; il se forme un « manteau de cancer » extraordinairement épais qui enferme les restes de la suspension inoculée, devenue nécrotique. Sarcome et carcinome se comportent de même. Mais à partir du 6e-8e jour, quand elle est déjà grosse comme une amande, la tumeur se met à régresser pour disparaître totalement après un nouveau temps de 8- 1 4 jours. Prise au moment de son apogée et inoculée à un deuxième rat, la tumeur ne donne aucun développement, tandis qu’elle est encore très virulente pour les souris et on peut indéfiniment continuer les transplantations en zig-zag, rat-souris-rat etc., sans que se trouve affaiblie l’aptitude des cellules à se multiplier.
Ces faits prouvent, d’après Ehrlich, que l’immunité du rat ne tient pas à des anticorps préexistants : la tumeur n’aurait pas eu de croissance initiale. Ils ne démontrent pas non plus une immunité active du rat, puisque la conservation de la virulence persiste pour la souris. Il manque au rat une substance X, présente chez la souris, indispensable au développement du cancer. Les débuts de croissance chez le rat sont dus à la présence d’un
peu de substance X, introduite avec le matériel injecté. Cette immunité par défaut de substance est appelée « immunité athrepsique ».
Mais comment expliquer alors les cas d’insuccès chez les souris lorsque le pourcentage n’atteint pas ioo o/o? Il faudrait admettre que certaines souris, elles aussi, manqueraient quelquefois de la substance X.
Ehrlich veut démontrer la présence de la substance X chez les souris et il donne à l'appui de la théorie les expériences suivantes : une souris inoculée une première fois avec succès, est réfractaire, lorsque la tumeur s’est développée, à toute nouvelle transplantation : la première tumeur attire à elle la substance X indispensable, en dépouille totalement l’organisme de la souris et de là l’état réfractaire vis-à-vis de la deuxième inoculation.
Nous ferons remarquer que les cellules cancéreuses introduites chez la souris apportent avec elles, comme dans les expériences chez le rat, un peu de substance X : la théorie exigerait qu’il y eût au moins un début de développement.
Là n’est probablement pas l’explication des faits rapportés par Ehrlich et très exacts d’ailleurs. Nous avons nous-mêmes répété les expériences, dans les conditions indiquées, et avec le même résultat.
Mais les résultats sont tout différents avec une autre technique.
Ehrlich inocule à la pipette des portions de tumeurs broyées, en suspension dans l’eau physiologique : nous insérons sous la peau de la souris, avec un trocart, un fragment unique de tumeur, simplement transposé. Dans le premier cas, et lorsque l’inoculation est positive, l’examen microscopique montre qu’une partie seulement de la suspension broyée donne un développement, les autres fragments, les cellules isolées, sont résorbés et peuvent donner naissance à des anticorps cytolytiques qui empêcheront la croissance de fragments apportées par la deuxième inoculation. Il y a croissance delà tumeur initiale, parce que les anticorps supposés demandent un certain temps pour apparaître; ils n’empêcheront pas le développement, une fois la soudure faite, du fragment resté vivant à l’organisme souris. Mais ces anticorps cytolytiques peuvent parfaitement suffire pour empêcher les premiers débuts de la greffe, quand les soudures vasculaires ne sont pas établies.
Dans le deuxième cas, transposition au trocart, le microscope
Fig. XXIII. — Tumeur B à un faible grossissement. Type glandulaire très net.
montre que le fragment tout entier se développe et grossit en donnant la tumeur ; dans la majorité des cas, il n’y a pas de
Fig. XXIYL — La même tumeur à un fort grossissement. L’épithélium est à cellules
cylindriques.
produits résorbés, et l’expéri
ence de réinoculation faite dans les
mêmes conditions après 8 jours, i5 jours, 3 semaines, lorsque la première tumeur est déjà grosse, donne un résultat positif. Je conserve une douzaine de souris, en bocaux, qui montrent deux tumeurs successivement développées chez le même animal, et deux tumeurs de même origine. Dans une expérience faite sur un lot de 12 souris, la première injection fut pratiquée sur le côté gauche avec la tumeur Jensen, et la seconde, à i5 jours d’intervalle, sur le côté droit avec la tumeur B ; les tumeurs Jensen étaient déjà grosses sur 5 animaux, moyennes sur 3, absentes chez 4- Des tumeurs B se développèrent d’une
\h-Cortitan. tFrf.
Fig’. XXV.
Tumeur Jensen . Dégénérescence centrale des bourgeons cancéreux.
façon tout à fait parallèle et avec le même pourcentage : grosses sur 5 souris, moyennes sur 3, absentes sur 4-
De la même façon et par défaut de substance X, Ehrlich explique I absence de métastases dans le cas de tumeurs très virulentes, ou l’exiguité des métastases sur les souris qui portent des tumeurs initiales volumineuses : une tumeur peu virulente donnerait plus facilement des métastases qu’une tumeur très virulente. La théorie semble en contradiction avec les faits, si souvent constatés en pathologie humaine, de ganglions métastatiques énormes ou de tumeurs secondaires beaucoup plus développées que les tumeurs initiales : cancer du pénis et cancer de
la région inguinale ; cancer de l’estomac et cancer du foie.
Les faits sur lesquels s’appuie la théorie de l’immunité athrepsique ont probablement d’autres explications.