ÉLEVAGES CANCÉREUX
Au même point de vue épidémiologique, les tumeurs des animaux ne sont pas moins intéressantes. J’ai depuis longtemps signalé les épidémies de tumeurs cancéreuses dans certains élevages de souris.
Le premier exemple évident fut constaté en 1902 dans un élevage en chambre, chez une vieille dame de la rue Saint-Martin
— 2 cages — 200 souris femelles ayant passé dans ces cages — plus de 20 cas de grosseurs en 2 ans.
Dans le laboratoire de M. Giard, à la Sorbonne, 3o à [\o souris
— 7 cas de cancer avaient été observés.
Dans le laboratoire de M. Lignières, à Buenos-Aires, 8 cas d’adéno-carcinome en 3 mois el dans une seule cage.
Dans un élevage, peu important d’ailleurs, du sieur Robillard, en 4 ans, plus de 4o cas de cancer spontané. Le même jour, 4 souris à tumeur de la même origine furent apportées au laboratoire. L’été dernier, cet élevage avait disparu par extinction de souris, et il fut fourni au propriétaire 4o souris nouvelles, d’une origine indemne. Cette nouvelle origine de souris, introduites dans l’élevage contaminé et soumises au régime habituel, a déjà donné 3 cas nouveaux.
Les enquêtes deviennent maintenant de plus en plus difficiles parce que les éleveurs connaissent la maladie, et la valeur marchande des souris à tumeurs, fort demandées par les laboratoires de France et de l’étranger. Ehrlich avait, au début, offert des prix invraisemblables et Gaylord (5i), dans son mémoire sur les cages à cancer, dit avoir payé jusqu’à 26 dollars des souris à tumeurs. Le prix d’une souris à tumeur a monté dans des proportions anormales. Un franc d’abord à Paris, et puis deux, cinq, dix francs ; la concurrence de l’offre a gâté les prix. Je ne sais même pas si certaines origines ne doivent pas maintenant être considérées comme douteuses et non spontanées.
Î1 existe en revanche des élevages très importants qui ne fournissent jamais de cas de cancer : dans l’élevage de Mme Judic, qui a déjà envoyé à l’Institut Pasteur des milliers de souris, je ne connais qu’un cas de tumeur spontanée — - précisément la tumeur B si facilement transplanlable.
Bashford (52) estime à o,o3 pour 100 la proportion ordinaire, à Londres, des cas de cancer spontanés de la souris ; 1 tumeur pour 3.5oo individus.
Certains élevages cancéreux ont donné, à Paris, j usqu à 10 0/0 chez les vieilles femelles.
Michaelis (53) a rapporté une observation de cage à cancer où la contagion a paru probable.
En 1904, Loeb (54) avait signalé 3 cas de sarcome kystique de la glande thyroïde chez le rat, apparus à quelques mois de distance dans 3 cages voisines, sarcomes transplantables.
Gaylord (55) rapporte qu’après le départ de Loeb du laboratoire de Buffalo, les cages ayant servi aux rats restèrent inoccupées de l’automne 1902 à l’été 1908, les petites cag-es furent désinfectées, mais deux grandes cages, simplement balayées, servirent à loger des rats nouveaux. — En juillet 1904, un fibro-sarcome : en octobre 1905(10 mois après), sur 3 rats vivants, 2 tumeurs : i° un sarcome à cellules fusiformes; 20 un fibro-sarcome abdominal. — D’un questionnaire adressé à 325 éleveurs, il fut obtenu 57 réponses et sur 20.000 rats, on ne put citer un seul cas authentique de tumeur pareille.
Gaylord rapporte une autre observation de « cage à cancer » provenant d un éleveur qui entretenait en moyenne 100 souris femelles adultes ; i.oooà 2.000 naissances paran. — D’abord 2 tumeurs furent observées, en un an. Laçage fut déménagée en avril 1904 ; d’avril à novembre 1904: 4o tumeurs. — Nouveau déménagement — l’éleveur désolé renouvelle ses souris, 10 femelles, 2 mâles. L’hiver suivant, 3 à 4 tumeurs. De 1905
à 1906, encore 26 à 3o tumeurs, toujours sur des souris femelles. Au total, en 3 ans, dans une même cage, ont apparu 60 tumeurs.
Cette observation bien prise est des plus intéressantes, elle nous paraît démontrer, aussi bien que nos propres observations, l’existence d’élevages tout particulièrement cancéreux. — Le laboratoire de Buffalo s’est adressé à 325 éleveurs de petits animaux, promettant 25 dollars par animal cancéreux. — - U11 éleveur a envoyé 18 souris femelles avec cancer ; un autre, 5 cancers analogues ; deux autres chacun une tumeur. Aucune tumeur en revanche chez un éleveur qui a fourni 1.200 souris normales.
Déjà dans le travail initial de Morau (56), en 1894, il paraît tout à fait évident que bien des observations d inoculation positive doivent être rapportées comme cas spontanés, survenus dans un élevage particulièrement infecté. Avec les faits actuellement démontrés, il est en effet très difficile de comprendre la longue incubation des fragments inoculés (quatre mois) et surtout le développement de tumeurs cancéreuses, chez les souris inoculées, tantôt à la vulve, tantôt à l’aine ou à l’aiselle droite, alors que l'inoculation était faite à gauche. — Morau note l’apparition de tumeurs sur des souris nourries avec du tissu cancéreux de souris ; ce fait n’a pu être confirmé, malgré des essais nombreux faits dans notre laboratoire et l’objection de tumeurs spontanées survenues chez les souris de Morau paraît garder toute sa valeur.
En faveur d’une cause locale de contagion dans les élevages ou dans les cages, parlent encore les cas d’épithélioma de la mâchoire, survenus à un moment donné, en quelques mois, dans nos cages — 5 cas — - et qui 11e se sont plus reproduits. Cette tumeur a été étudiée par Haaland (57), elle est tout à fait typique en tant qu’épithélioma pavimenteux développé autour d’une dent, avec métastases ganglionnaires.
Des essais de réinoculation sont restés négatifs.
Dans le même ordre d’idées, je signalerai aussi plusieurs cas de lymphome malin chez la souris, 5 cas survenus en 2 ans dans la même cage (1903-1904); puis disparition complète.
En 1906,2 nouveaux cas dans une cage et nouvelle disparition.
Les symptômes de la maladie sont, comme chez l’homme, une hypertrophie énorme de tous les ganglions du corps et de tout le tissu adénoïde dans tous les organes; l’inoculation a été négative. Dans un cas et dans le poumon au centre de la lésion pulmo-
naire, tissu lymphoïde autour d'une veine, il a été trouvé un helminthe logé dans le vaisseau dilaté et le fait nous paraît intéressant à signaler ici. Gomme la filai re explique les tumeurs éléphantiasiques, un autre nématode pourrait peut-être expliquer les lymphadénies de l’homme ou de la souris. L’hypothèse mérite d’être prise en considération.
Il est tout à fait remarquable de constater que les cas de cancer spontanés sont rarement isolés dans les élevages contaminés ; le pourcentage des cas est quelquefois énorme et peut atteindre to o/o, tandis qu’il est en moyenne, à Londres par exemple, de o,o3 o/o ; et que certains élevages ne fournissent jamais un seul cas de cancer.