CONTAGION OU HÉRÉDITÉ
On a voulu expliquer ces faits par une hérédité locale, tumeurs survenues dans la descendance de souris de même origine. — - Le cas de l’élevage Robillard, et les faits rapportés par Gaylord (renouvellement de l’élevage avec des souris indemnes) vont à l’encontre de la théorie.
L’expérience directe, faite une fois à l’Institut Pasteur, est tout à fait contraire à cette notion de l’hérédité ; des souris filles, issues sûrement de mères cancéreuses, ont été gardées 2 et 3 ans dans des cages neuves ; elles ont pullulé en famille et jamais il ne fut possible de constater l’apparition de cancers spontanés.
Ces expériences d’hérédité sont faciles à réaliser avec la souris qui donne en un an, trois générations ; elles peuvent être répétées aisément, combien plus difficiles seraient, chez l’homme, des observations de généalogie cancéreuse. On avait aussi incriminé le facteur hérédité dans la tuberculose !
Il semble même, si l’on en croit les statistiques du Midlesex Hospital portant sur 3oo.ooo cas, que les descendants de cancéreux sont mieux protégés que les descendants d’une souche non cancéreuse, vis-à-vis de l’infection; la différence et le bénéfice sont de 3 0/0 dans la statistique, en faveur des héréditaires.
HYPOTHÈSES ÉTIOLOGIQUES
Avec les tumeurs de la souris, tout se passe comme s’il y avait dans les cages ou les élevages quelque cause locale de contagion, et le problème à résoudre est précisément de réaliser à volonté les conditions de la contagion et ce problème ne paraît pas facile. Il faut établir le déterminisme de l’infection cancéreuse, réalisée spontanément dans les élevages cancéreux. La souris est et restera l’animal de choix pour de pareilles études.
Les tumeurs les plus fréquentes sont toujours des tumeurs épithéliales survenant chez les souris femelles, soit dans les glandes mammaires, soit dans les glandes sébacées, type pavimenteux ou type glandulaire. L’adéno-carcinome de la glande mammaire est de beaucoup la forme la plus commune : tumeur unique ou tumeurs multiples; j'ai vu une fois 4 tumeurs spontanées sur le même animal. Ce cancer survient chez les souris adultes ou vieilles, ayant allaité plusieurs fois. L’étude des cas de début, lorsque la petite tumeur est à peine grosse comme une lentille (4 cas examinés surcoupes en série complète) montre une communication évidente avec l’extérieur par les conduits glandulaires, bien que la tumeur soit mobile dans le plan profond, roule sous la peau et s’isole même, plus tard, complètement dans le tissu cellulaire sous-cutané.
Il est à remarquer que ces animaux une fois malades, peuvent difficilement faire leur toilette, et qu’ils sont presque toujours couvert d'ecto-parasites : acariens, poux, puces, etc. J’avais pensé comme Morau jadis (i), que les ecto-parasites pourraient jouer un rôle dans la contagion.
ECTO-PARASITES
Les Acariens, Demodex — Myocoptes — Myobia — , dans le tissu épithélial, dans les follicules pileux, dans les glandes sébacées ou mammaires, peuvent être des agents d’inoculation
(i) Je n’ai pas su trouver l’indication bibliographique du travail de Morau sur le rôle des insectes dans la contagion du cancer. Ce travail rn’a été signalé récemment.
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qu’on ne saurait négliger. A l’appui de cette hypothèse, je signalerai les petites tumeurs épithéliales développées si fréquemment chez le rat, à l’oreille, sur le nez ou sur la queue et qui, au microscope, donnent tout à fait l’illusion d’épithéliomas à globes perlés, au début. Les lésions de l’épithélium malpighien sont dues à la pénétration de parasites acariens, qui creusent des paieries et vivent dans le tissu ectodermique. Cette affection cutanée est très contagieuse dans les cages et les rats finis-
Fig. XXX. — Tumeur épithéliale de l’oreille chez le rat, — Acariens dans
le tissu malpighien.
sent par périr cachectiques, si on ne détruit pas les acariens qui en sont la cause. Rien d’ailleurs au point de vue clinique ne rappelle la marche d’une affection cancéreuse.
Chez une malade de M. Veillon, dans un cancer folliculaire de la peau, développé aux dépens des glandes des poils, au niveau de l’épaule, l’examen microscopique des coupes faites en série a montré la présence de nombreux parasites (Simonides ou Demodex) logés dans les follicules pileux, au voisinage des glandes devenues cancéreuses. Il n’est pas possible de tirer une conclusion ferme de cette constatation microscopique, elle prête à bien des objections. 11 suffit, pour le moment, de signaler le
fait pour montrer que l’hypothèse d’acariens ou de parasites ectodermiques capables de provoquer certaines formes de cancers cutanés, même chez l’homme, n’a rien d’inadmissible à priori.
ACARIENS ET LYMPHO-SARCOME DU CHIEN
J’attacherai une valeur démonstrative beaucoup plus grande à l’observation suivante d'un lympho-sarcome chez une chienne. Tumeur spontanée, développée à la vulve, en tout semblable à la tumeur si bien étudiée par Sticker : sarcome de San Felice
(58) , de Smith et Washburn
(59) , de Bashford (60), etc. Cette tumeur est déjà classée, elle constitue une maladie parfaitement caractérisée au point de vue clinique, elle peut prendre un développement énorme sur les
Organes génitaux mâles OU fe- pjg. XXXI. — Nodules de la tumeur sar-
melles de l’espèce canine, tu- comateuse autour d’un follicule pileux. ... , , , , Larves d’Acariens.
meur villeuse, a nodules plus ou
moins isolés, rarement métastatiques dans les ganglions ou les organes internes, transmissible par le coït.
J’ai eu à ma disposition une chienne opérée par M. Frouin qui présentait une tumeur de ce type, tout à fait jeune, grosse comme une amande, sur le bord libre du vagin. Des coupes totales ont permis d’étudier toutes les parties de la tumeur. La muqueuse vaginale de la chienne présente un développement abondant de tissu glandulaire, des conduits dilatés et du côté de
la peau, des follicules pileux très profonds. Sur les coupes intéressant peau, tumeur et muqueuse, on voit, dans les conduits glandulaires et dans les follicules des poils, d’mnombrabl es formes de développement d’un Acarien appartenant à l’ordre des Simonides; des larves existent dans les glandes
elles-mêmes. On trouve çà et là, au centre de réactions mésodermiques péri-glandulaires, des parasites ou des débris de parasites reconnaissables. On peut voir, sur les préparations, tous les passages entre les réactions initiales à polynucléaires autour des larves, et les nodules de la tumeur parfaitement développés. Au point de vue microscopique et dans ce cas, le
Larves ci’ Acariens.
Fig. XXXII. — line partie de la tumeur précédente où l’on trouve des larves libres en dehors des follicules pileux, au centre des nodules de la tumeur en formation.
rôle des Acariens paraît de toute évidence. L’Acarien seul est-il capable de provoquer la formation de la tumeur ou bien apporte-t-il avec lui quelque virus encore inaperçu ? Nouvelle question qu’il est impossible de résoudre actuellement.
11 est bien certain que le rôle étiologique des larves de l’Acarien peut être discuté, on ne manquera pas d’objecter qu’il s’agit
peut-être d’une coïncidence banale et de parasites quelconques logés dans le derme de la chienne, exactement au niveau de la tumeur. Je reconnais que la constatation microscopique ne suffit pas, il vaudrait beaucoup mieux une preuve expérimentale, aussi me contenterai-je de signaler cette observation pour que, dans le cas de tumeurs spontanées, jeunes, du même type, la recherche de ces parasites soit envisagée par les expérimentateurs.
Le lympho-sarcome du chien a été bien étudié par Sticker (61) qui a démontré la transmission possible en série. Pour certains auteurs, Bashford, Murray et Cramer, la tumeurdoit être considérée comme un granulome infectieux et non comme une vraie tumeur cancéreuse, parce que, d’après eux, toutes les cellules transplantées meurent, et le développement se fait par infection du tissu environnant. Sticker (62) a une opinion tout à fait contraire et pense qu’il s’agit d’une vraie tumeur cancéreuse : i° il n'y a pas de réaction inflammatoire dans les tissus qui environnent la greffe ; 20 il est nécessaire, comme pour le cancer des souris, d’inoculer des cellules intactes ; 3° il existe des métastases et des cas de généralisation.
L. Beebe et J. Ewing (63) confirment l’opinion de Sticker, ils ont suivi de jour en jour les fragments d'inoculation et ils affirment que Je développement provient de la multiplication des cellules inoculées. Ce point fixé doit faire ranger la tumeur de Sticker dans la classe des tumeurs cancéreuses.
Comme pour les cancers de la souris, l’énergie de croissance est renforcée par les passages. Les chiens inoculés avec succès sont réfractaires à une nouvelle inoculation. En trois semaines, un mois, la croissance de la tumeur inoculée est évidente ; dans le cas d’inoculation péritonéale, la mort peut survenir du 3e au 5e mois avec sarcomatose généralisée. Il y a guérison spontanée dans 160/0 des cas.
L’injection des cellules sarcomateuses n’est ni préventive ni curative. L'injection intra-veineuse de sarcome vivant immunise les chiens neufs et guérit les chiens sarcomateux.
Des observations ultérieures faites sur des cas de début permettront peut-être de fixer ou d’infirmer le rôle étiologique des Acariens comme agents de l’inoculation spontanée, sans qu on ait le droit, même dans l’affirmative, de généraliser à d’autres types de tumeurs la même explication étiologiques.
Il est certain que cette tumeur de l’espèce canine constitue, dans le groupe des cancers, un type clinique net, une entité morbide bien définie, transmissible et contagieuse par le coït.
Pour les adéno-carcinomes de la souris^ des essais de contami-
nation par les ecto-parasites n’ont encore donné aucun résultat, et cela même ne prouve nullement que l’hypothèse soit à rejeter déjà. Elle appelle des expériences nouvelles.
ENDO-PARASITES - HELMINTHES ET TUMEURS CANCEREUSES
Mon attention a plus tard été dirigée d’un autre côté. Il a été constaté que, dans les élevages parisiens, les souris cancéreuses apportées au laboratoire sont presque toujours des souris vermineuses. On trouve dans leur intestin, en abondance, des Helminthes variés, Gestodes, Nématodes, etc. De plus l’étude microscopique des tumeurs ou des organes de la souris cancéreuse, surtout le poumon, lorsqu’il y a dans le poumon des nodules cancéreux, primitifs ou métastatiques, montre presque toujours au voisinage des tumeurs, dans les bronches ou dans les vaisseaux, des fragments chitineux qui sont des débris des gros parasites ayant jadis circulé dans l’organisme de l’animal ; plusieurs fois j’ai retrouvé des nématodes entiers et vivants, mais le plus souvent on ne constate que des débris, des aiguilles chitineuses, entourés de phagocytes ou logés dans les phagocytes de l’animal.
J’avais signalé ces faits au Congrès de Berlin, il y a trois ans, en concluant que les conditions favorisant le développement du cancer chez la souris,, favorisent aussi l’infection vermineuse.
Le rôle des helminthes, pas plus que le rôle des acariens, pour l’adéno-carcinome n’a pu encore être établi expérimentalement. Les essais de contamination par les déjections de souris cancéreuses ont été négatifs.
Pourtant deux observations nouvelles très précises (64) m’engagent à insister encore sur le rôle possible des helminthes comme agents d’inoculation de certaines tumeurs cancéreuses.
La première observation est celle d’un rat mort avec une tumeur du foie, grosse comme une orange et qui a été mis à ma disposition par M. le professeur Laveran. Autour de la tumeur principale, il existait sur l’épiploon des tumeurs satellites de grosseur variable et un grand nombre de ganglions sur le mésentère. L'incision de la tumeur montra exactement au centre, dans une loge kystique d’où s’irradiaient les éléments d’une tumeur succulente, un cysticerque entier et vivant, long de 20 centimètres environ (cysticerque du Tamia crctssicola du chat); au microscope, la
tumeur est un sarcome à grosses cellules, souvent disposées en faisceaux. Les fi g* u res de karyokinèse sont très nombreuses, bipolaires ou multipolaires; au repos, les noyaux sont souvent multilobés et énormes comme dans certaines formes du sarcome chez l’homme.
Des fragments inoculés à des rats se sont développés sous la peau et ont donné naissance à des tumeurs filles, qui en un mois avaient atteint le volume d’un œuf de poule. Trois passages ont pu être réalisés. En admettant le rôle étiologique de l’helminthe, ces inoculations positives sembleraient démontrer que le cysticerque a apporté avec lui quelque virus encore inconnu et que ce virus inoculé avec les cellules sarcomateuses de rat à rat est capable (sans intervention nouvelle de l’helminthe) de faire proliférer les cellules. Les tumeurs filles étaient mobiles sous la peau., et certainement développées aux dépens des cellules inoculées, absolument comme dans le cas des inoculations de cancer de souris.
Le deuxième cas est celui d’un rat mort au laboratoire, avec une grosse tumeur épithéliale du rein droit : aucun parasite n’était visible ni à l'œil nu, ni au microscope ; mais dans le rein gauche existait une poche kystique contenant un liquide hyalin et un tout jeune cysticerque. Sur la membrane de la poche, était développée une toute petite tumeur, en tous points semblable à celle du rein droit ; cette tumeur n’a été découverte que sur les coupes microscopiques. Dans le foie du même rat, se trouvait un cysticerque très développé (encore le cysticerque du T.crassic o la du chat), mais aucune néoformation. La tumeur épithéliale fut inoculée à six rats sans succès. Le cysticerque du T. crassicola aurait donc dans un cas provoqué la formation d’un sarcome du foie et dans un autre cas, la formation d’un adéno-carcinome du rein.
Regaud (65) a publié deux observations très semblables de tumeurs développées chez le rat, infecté par des cysticerques de T. crassicola :
i° Un rat femelle, adénome de la mamelle et sarcomatose généralisée du péritoine. Au bord du foie était appendu un kyste à cysticerque. Inoculations négatives (faites 2 jours après la mort) ;
20 Un rat mâle moribond, sacrifié. Dans le péritoine, on trouva une tumeur molle, grosse comme une noix, développée dans le grand épiploon, sans adhérences avec le tube digestif. Au centre de la tumeur, une cavité lisse renfermant un cysticerque de T. crassicola. Le diagnostic microscopique était sarcome à cellules rondes.
Ce cas n° 2 de Regaud est certainement identique au cas décrit ci-dessus comme sarcome.
Nos inoculations positives (3 passages) avec développement des fragments inoculés placent ces tumeurs dans la classe des
cancers.
Dans une préparation que nous montrait incidemment ie professeur Bashford, il fut trouvé au centre d’un adéno-carcinome de l’intestin, un cestode reconnaissable.
M. Brumpt (66) nous a signalé plusieurs cas de tumeur adénomateuse de l’intestin inoculés par des helminthes.
Ces faits, trop isolés encore, montrent le rôle possible — dans certains cas — d’helminthes venus du tube digestif, capables d’apporter dans l’intimité des organes le parasite du cancer, ou capables de créer en un point de l’organisme des cellules réceptrices pour le virus ou les virus cancéreux.