THÉORIES CELLULAIRES
Les théories les plus diverses ont été émises pour expliquer le développement des tumeurs. Après Bichat, qui enseigna que les tumeurs étaient constituées par des tissus semblables à ceux de l’organisme normal — ■ (jusqu’à lui les tumeurs étaient considérées comme des organismes parasites, doués d’une vie propre) — ; après la théorie du blastème ; après Virchow qui attribuait au tissu conjonctif le pouvoir de donner, par
Fig. XIV. — Schéma de la théorie de Cohnheim (Bashford, d’après Boveri).
développement cellulaire, les tumeurs les plus variées, sont venus les travaux de 1 hiersch et de Waldeyer, sur les tumeurs épithéliales et sur la spécificité cellulaire.
Pour rhiersch et Waldeyer, dans un organisme normal, épithélium et tissu conjonctif de soutènement se maintiennent en équilibre; si, pour une cause quelconque (qui peut être la vieillesse), l’un des deux systèmes cellulaires vient a fléchir, 1 autre l’emporte et, par exemple, dans le cas d un épithélioma, un groupe de cellules épithéliales, échappé à la contrainte du tissu conjonctif environnant, pourra proliférer et devenir le point de départ d’une tumeur.
Dans la théorie de Gohnheim, la plus célèbre et celle qui a eu le plus de succès, le cancer et les tumeurs en général proviennent de groupes de cellules embryonnaires, de « restes embryonnaires », inutilisés au moment de
la construction de l’org'anisme, restés à l’état latent, avec en puissance toute l’énergie proliférative des cellules de l’embryon.
La théorie de Ribbert est tout autre, elle veut trou ver une base expérimentale dans des expériences de greffe de fragments épithéliaux. Dans cette théorie, les cellules épithéliales, sous forme de petits fragments bien isolés de l’entourage conjonctif, peuvent croître et proliférer indéfiniment. Le développement d’une tumeur serait dû à l’isolement spontané, accidentel, de fragments de tissus par suite d’une rupture d’équilibre ou de continuité organiqu es (v. fig. XV).
Plus récemment, Farmer, Moore et Walker (i) ont fait ressortir les analogies qui existent entre les cellules cancéreuses et les cellules sexuelles
(i) V. Bull. Inst. Pasteur, t. III, p. 782; t. IV, p. 440.
sous le rapport des processus de division mitotique. En étudiant les figures de division dans une tumeur en voie de croissance, à la périphérie du néoplasme, ils ont constaté que les mitoses et les divisions cellulaires s’accompagnent de phénomènes de réduction chromatique, en tout semblables aux phénomènes de réduction des cellules sexuelles. Ils appellent « tissu gamétoïde » le tissu qui donne la tumeur et ils décrivent des zones distinctes, correspondant aux spermatogonies, aux spermatocytes, aux spermatides .
Les memes auteurs décrivent la formation de noyaux hyperchromatiques, issus d’une fusion de chromosomes leucocytaires avec les chromosomes des cellules cancéreuses. Noyaux hypochromatiques par réduction, noyaux hypercliromatiques, caractérisent les processus cancéreux et suffisent à les expliquer.
Toute théorique est l’ hypothèse émise récemment par M. Hallion (Journ. phys. et path. gén., t. IX, 1907), qui veut expliquer les tumeurs cancéreuses par des phénomènes de rajeunissement karyogamique, semblables à ceux qui ont été décrits par Maupas chez les Infusoires dans ses études sur la sénescence et le rajeunissement.
HISTOGÉNÈSE CANCÉREUSE
Avant d’aborder la question toute récente, et de beaucoup la plus importante, du cancer, maladie expérimentale, il n’est peut être pas inutile de préciser, au point de vue de l’histologie
Fig1. XVI. — Epithélium buccal au niveau d’une lésion considérée
comme leucoplasique.
pathologique, le mode d’apparition et certaines particularités du développement de tumeurs cancéreuses épithéliales que nous choisirons comme exemples. Nous pourrons ainsi opposer à des
théories par trop abstraites, des images concrètes qui nous permettront de comparer les réactions cellulaires qui caractérisent le cancer, de cause inconnue encore, aux réactions
pathologiques sûrement virulentes de nos épithélioses.
Les épithéliomas récents, surtout au niveau des muqueuses, sont intéressants à étudier à ce point de vue.
Voici, par exemple, dans les figures XVI,
XVII, XVIII, l’histoire d’un épithélioma développé au niveau d’une plaque de leucoplasie; la tumeur au début (sur la coupe faite à la périphérie de la lésion), se présente comme un épaississement du revêtement épithélial intéressai! t tout au plus io à 12 papilles visibles et distinctes. Le tissu déjà cancéreux se différencie facilement du tissu malpighien encore normal qui délimite cette sorte de pustule cancéreuse , — le derme est encore intact.
Les cellules de la tumeur sont plus grandes que celles de l’épithélium normal, le noyau est plus chromatique, les figures de
Fig. XVII. — La même coupe que ci-dessus à la limite du tissu sain.
division karyokinétique très nombreuses (je n’ai pas pu constater avec certitude des réductions chromatiques) La cellule transformée garde beaucoup plus énergiquement les matières colorantes et la limite entre les cellules saines et les cellules cancéreuses, dans la zone de transformation, est parfaitement marquée par la différence d’aspect. Le protoplasma des cellules cancé-
reuses au repos a un aspect plus dense, granuleux, parsemé de fibrilles orientées dans tous les sens. L’accroissement de cette sorte de pustule cancéreuse se fait latéralement par envahissement de nouvelles cellules ; la transformation se fait de proche en proche et de jour en jour, surtout par la couche basale.
Tout autre est le processus d’extension en profondeur, comme le montre la figure XVIII. Du centre pustuleux qui peut être considéré comme la souche, le thalle central, partent des bourgeons
Fig-. XVIII — Même pièce que ci-dessus, fîg. XVI, XVII. A gauche, pénétration de bourgeons cancéreux dans la profondeur.
épithéliaux qui se constituent par la poussée et la multiplication des cellules devenues cancéreuses et à partir de ce moment — pendant que par transformation cellulaire se continue l’accroissement en surface — , dans la profondeur et par multiplication, les bourgeons vont envahir le stroma conjonctif, s’insinuer dans les lacunes, les vaisseaux lymphatiques, pénétrer par effraction dans les glandes, déplacer les cellules préexistantes, puis essaimer au loin dans les ganglions ou les organes profonds.
Les épithéliomas de la langue ou des muqueuses en général, au début, donnent des exemples tout à fait typiques de ces deux temps, de ces deux étapes dans le développement d’un
Fig. XIX. — Epithélioma de la langue. Coupe totale,, extension en surface, intéressant plusieurs surfaces papillaires.
cancer (fig. XIX) : la figure ci-dessus montre la zone ectodermique primitivement atteinte et en voie d’extension superficielle ; il s’agissait d’un épithélioma de la langue tout à fait au début, gros comme une lentille ; vers la profondeur, partent déjà des bourgeons cancéreux.
Dans les cancers du sein jeunes, il est souvent possible de saisir les mêmes processus.
i * La transformation initiale et sur place des cellules normales en cellules cancéreuses. Ici encore, la transformation se fait de proche en proche et de jour en jour. La figure XX montre la coupe de conduits galactophores dilatés, au voisinage de tubes épithéliaux et d’acini encore normaux. Des formations villeuses recouvertes de plusieurs assises cellulaires, bien differentes des cellules normales, marquent le début du processus. Les cellules devenues cancéreuses sont énormes, granuleuses, à protoplasma dense, souvent pluri-nucléées. Beaucoup de ces cellules se détachent dans la lumière du canal ou de Lacinus et acquièrent déjà une certaine autonomie, tout en gardant un vitalité trop parfaite. Dans d’autres cas, le début du cancer au niveau des conduits galactophores est marqué par l'apparition, de place en place, dans l’épithélium cylindrique, de cellules hydropiques, vésiculeuses et l’aspect de ces éléments rappelle à s’y méprendre la différenciation des cellules ovulaires dans l’épithélium ovarien, — ou la formation de cellules avec inclusions dans h épi-
thélioma contagieux des oiseaux (voir fig. XIII, p. i5). Ces cellules dans les cancers glandulaires apparaissent, au début,
Fig. XX.
Début de la transformation cancéreuse dans les conduits galactophores dilatés. Villosités et masses cancéreuses.
Fig. XXI . — U ne portion de la coupe précédente à un fort grossissement. Transformations cellulaires de l’épithélium.
dans la couche basale de l'épithélium : ce sont les cellules de remplacement, encore indifférenciées, qui deviennent cancéreuses, et sont le point de départ des multiplications.
Le processus de transformation initiale, suivant les cancers, intéresse des portions plus ou moins étendues ou plus ou moins profondes de la glande ou des conduits galactophores. Dans les conduits galactophores dilatés, l’aspect villeux de la formation a été souvent considéré par les anatomo pathologistes comme un type spécial de « carcinome dendritique». Dans les cas que nous
Fig. XXII. — Apparition < I e cellules claires, cancéreuses, clans la couche basale
de l’épithélium des conduits galactophores.
décrivons, la tumeur avait cet aspect dendritique dans ses portions centrales, mais, à la périphérie, le carcinome alvéolaire le plus net envahissait les tissus.
2° Multiplication des cellules devenues cancéreuses . — De ce point initial une fois établi, vont partir les cellules cancéreuses, comme dans les épithéliomas des muqueuses. Après irruption dans le stroma conjonctif qui réagit lui aussi (plus ou moins, suivant le type squirrheux ou encéphaloïde du néoplasme), elles vont pénétrer dans les lymphatiques, envahir lesacini glan-
dulaires voisins, déplacer et remplacer les cellules glandulaires, pénétrer dans les muscles, s’insinuer à la place des fibres musculaires qui paraissent être digérées, ou fuser dans les conduits lymphatiques — en file indienne — très loin et bien longtemps avant que des symptômes apparents puissent laisser supposer une extension aussi grande du processus cancéreux.
Dans les cellules en voie de multiplication active, on peut noter, suivant les types du cancer, les formes les plus variées de la division directe ou indirecte, bipolaire ou multipolaire, et les différents phénomènes de sécrétions cellulaires dans lesquels interviennent archoplasma et centrosomes, formations chromidiales variées.
Ce que nous venons de dire pour un épithélioma des muqueuses ou pour un carcinome du sein, nous pourrions le répéter pour les différents types de cancers épithéliaux dans les différents organes.