‹ Le problème du malChapitre 16 sur 19 · DES FACULTÉS INTELLECTUELLES · texte numérisé non relu

DES FACULTÉS INTELLECTUELLES

DOUEES D'ORGANES NERVEUX

Mémoire lu à la Société médico-psychologique dans la séance du 30 mai 1870

(Extrait des Annales médico-psychologiques. 5a série, t. IV.)

Parmi les questions qui intéressent également la psychologie et la physiologie, il n’en est certainement pas de plus importantes que celles qui ont été soulevées au commencement de ce siècle par les doctrines phrénologiques. Les facultés intellectuelles et morales de l’homme appartiennentelles uniquement à l’esprit, ou sont-elles l’expression de phénomènes qui ont leur siège, soit dans le cerveau, soit dans le système nerveux en général? Dans cette dernière hypothèse, chaque faculté est-elle représentée par un organe particulier? Et si l’on doit admettre des organes spéciaux, quelles sont les facultés qui en sont douées et quels sont ces organes eux-mêmes? Voilà, dans leur généralité, les grands problèmes qui ont été posés, et il est clair que leur solution dans un sens ou dans l’autre doit exercer une influence décisive sur les progrès ultérieurs de la science psycho-physiologique.

Vous savez comment l’école phrénologique a résolu ces problèmes. Non seulement elle a attribué au cerveau toutes

APPENDICE

les manifestations intellectuelles et morales de l’homme, mais elle a prétendu établir la liste complète des facultés humaines, déterminer les organes de ces facultés et les localiser dans l’encéphale. Cherchant à populariser son système au moyen de la cranioscopie, elle a prétendu retrouver le signe de chaque aptitude sur la surface extérieure de l’enveloppe osseuse du cerveau. Mais aucune de ses hypothèses n’a résisté à l’étude attentive des faits, et de tout ce grand travail, les seuls résultats acquis à la science, ce sont les problèmes mêmes qui ont été posés et le principe, très contesté, de la localisation de certaines facultés. Quant à la question de savoir quelles sont les facultés localisées et en quel lieu elles le sont, elle est toujours aussi incertaine et aussi obscure qu’auparavant.

L’insuccès de la phrénologie s’explique facilement. En réalité, Gall est parti de la cranioscopie. Sa première hypothèse a été que certaines dispositions intellectuelles répondaient à certains renflements des os de la tête, et cette hypothèse n’a cessé de le diriger dans le cours ultérieur de ses travaux. Or, avec les méthodes d’observation, toujours superficielles et souvent grossières, auxquelles conduisait naturellement ce point de vue général, il était impossible d’arriver à des résultats positifs. L’étude notamment qui dans cet ordre de recherches est la plus essentielle, parce que c’est sur elle que tout le reste repose, la détermination et la distinction des facultés, avait été faite au hasard et de la manière la plus imparfaite. La classification générale des facultés qu’on trouve dans les ouvi’ages de Gall est celle de la philosophie de son temps, notamment de la philosophie écossaise. Aux facultés généralement admises par ses contemporains, il ajouta quelques aptitudes qu’il avait cru observer lui-même et le tout forme un système dépourvu de toute base scientifique et que les disciples de Gall remanièrent à leur tour d’une façon non moins arbitraire. A ce

APPENDICE

vice fondamental s’en ajoutait un* autre provenant d’une hypothèse à peu près gratuite sur la nature des organes. Gall admettait pour ainsi dire a priori que chaque faculté était représentée par un paquet de fibres nerveuses ayant sa place particulière dans le cerveau, et sa principale étude consiste à rechercher le lieu de chacun de ces organes. Il conclut ainsi à une foule de localisations, qui tout d’abord parurent invraisemblables puisqu’elles étaient incompatibles avec l’unité des opérations intellectuelles et le jeu réciproque des facultés et dont l’observation ne tarda pas à démontrer la fausseté. Le travail reste donc tout entier à faire. Il est nécessaire de déterminer les facultés plus rigoureusement qu’on ne l’a fait jusqu’ici et il faut chercher ensuite si ces facultés correspondent à des organes nerveux et quels sont ces organes.

Je suis absolument incompétent pour la seconde partie de ce travail, c’est-à-dire pour la détermination des organes; mais je crois pouvoir présenter sur les facultés humaines, et notamment sur celles qui dépendent avant tout d’un développement spécial et local du système nerveux, des considérations qui pourront être utiles à ceux qui s’occupent de ces recherches.

Ne craignez pas que je veuille exposer ici une théorie générale des facultés intellectuelles et morales. Pour résoudre complètement le problème posé par Gall, une pareille théorie serait indispensable, il est vrai; mais je n’ambitionne pas un si grand résultat. Je veux simplement appeler votre attention sur quelques points particuliers de ce problème, et ne ferai intervenir les généralités qu’autant que cela sera absolument nécessaire.

Et tout d’abord je me dispense de discuter longuement le sens qu’il faut attacher au mot faculté. Quant à moi, j’entends par ce terme tout pouvoir d’agir, et d’agir avec connaissance et liberté, les actions inconscientes et involontaires

APPENDICE

qui se produisent dans l’organisme n’ayant jamais été considérées comme l’effet de facultés proprement dites. A cause de la conscience et de la liberté qui en caractérisent l’exercice, les facultés humaines sont donc toutes intellectuelles jusqu’à un certain point, bien que quelques-unes d’entre elles méritent ce titre d’une manière plus spéciale.

De cette définition des facultés, il résulte que le principe spirituel, l’âme, qui est le siège de toute conscience et de toute liberté, joue un rôle dans l’exercice de chaque faculté. La question est de savoir si chacune d’elles aussi est douée d’un organe nerveux. Je m’abstiendrai encore d’entrer dans le détail de cette question. Suivant moi, quelques-unes des facultés morales et intellectuelles de l’homme appartiennent essentiellement à l’âme; mais d’autres en plus grand nombre proviennent de l’action combinée de l’esprit et du système nerveux et reçoivent de ce dernier leur caractère spécial, leur nature particulière. Je ne m’occuperai pas des premières et me bornerai à dire que je comprends dans cette classe tout ce qui constitue essentiellement l’activité libre de l’homme, sa nature d’être intelligent, sa puissance morale, savoir : la conscience intellectuelle même et la faculté de former des idées et des jugements, la mémoire spirituelle, la faculté de choisir, la volonté, l’amour des autres ou de soi-même. J’écarte donc de la présente étude toutes les facultés de cet ordre, bien que Gall ait cherché à en localiser quelques-unes dans le cerveau, pour m’en tenir uniquement à celles dont l’action dépend essentiellement du système nerveux.

Parmi les facultés de cette seconde classe, les unes sont générales, parce que leur exercice met en jeu, sinon tout le système nerveux, du moins tout l’encéphale; les autres sont spéciales, parce qiie leur action paraît dépendre du fonctionnement d’éléments particuliers du système nerveux ou du cerveau. Ce sont ces dernières surtout que je me propose

APPENDICE

d’étudier, sans toutefois laisser complètement de côté les premières, comme je l’ai fait pour les facultés purement spirituelles; car les unes et les autres ont beaucoup de points communs, et, à mon avis, elles puisent toutes leur degré de puissance dans les mêmes propriétés de la substance nerveuse.

J’indiquerai de suite un de ces points communs, car il a une grande importance pour toute cette étude : c’est que les facultés spéciales sont toutes l’apanage de tous les hommes, mais que ceux-ci les possèdent à des degrés très inégaux, une ou plusieurs de ces facultés pouvant être très développées chez tel individu, tandis que chez tel autre elles ne se trouvent qu’à l’état rudimentaire. C’est sur ces différences manifestées par les aptitudes individuelles que Gfall a prétendu surtout fonder son système des facultés. Je ne crois pas que par cela seul qu’une aptitude offre des inégalités de ce genre, il soit permis de lui attribuer un organe spécial. Mais il est hors de doute que ces différences sont d’un grand secours dans cet ordre de recherches.

La faculté générale qui forme pour ainsi dire le support et le cadre de toutes les autres, c’est la faculté de raisonner. Elle résulte de l’action combinée de l’esprit et du cerveau, l’esprit formant et coordonnant les idées, le cerveau en fournissant les matériaux. En sa qualité d’organe du raisonnement, le cerveau apparaît comme un instrument complexe, mais un , comprenant des parties nombreuses et variées, mais ne pouvant être décomposé en organes spéciaux. Les parties qu’il comprend, ce sont ces fibres et ces cellules innombrables, dont chacune répond à une impression ou à une idée particulière ou à un signe spécial ; ce sont les ramifications qui disposent ces fibres ou ces cellules en groupes naturels, ce sont les trajets transversaux qui les relient entre elles et qui se manifestent dans les opérations intellectuelles par le grand fait de l’association des idées. Or dans le raison-

APPENDICE

nement aucune de ces parties ne peut fonctionner à elle seule, il faut toujours le concours de plusieurs qui peuvent être placées dans des régions du cerveau très éloignées l’une de l’autre. Le moindre jugement suppose au moins trois notions, et le plus souvent trois signes. Si ces derniers sont ordinairement de même espèce, les notions elles-mêmes peuvent appartenir à des sensations ou des idées d’ordre tout différent et répondant à des fibres nerveuses situées aux pôles opposés de l’encéphale. Lorsque je dis par exemple : „Tel corps pesant est rouge, w je lie entre elles les notions de corps, de poids et de couleur rouge, qui sont fournies par des sensations très différentes, et je leur associe en outre les sensations auditives qui répondent au nom de chacune de ces notions. Il est clair que pour porter ce jugement, mon esprit a dû disposer à la fois des organes cérébraux qui répondent aux sensations du corps, du poids, de la couleur et du son, et que pour faire un raisonnement, c’est-à-dire pour porter une série de jugements qui peuvent embrasser toutes les idées et toutes les sensations possibles, il doit disposer de l’ensemble du cerveau. Or si toute opération intellectuelle de quelque étendue suppose le concours d’une foule de mouvements nerveux qui s’accomplissent successivement et à la fois dans les parties les plus diverses de l’encéphale, il en résulte avec nécessité que le raisonnement est une faculté générale ayant le cerveau entier pour instrument.

A cette faculté s’en rattachent deux autres qui n’ont pas le même degré de généralité, mais qui forment des organes si essentiels de la vie morale et physique de l’homme et dont l’action est si universelle et si constante que je n’hésite pas à les ranger parmi les facultés générales. La première constitue la force motrice qui donne l'impulsion au raisonnement et à tous nos actes : c’est la faculté sentimentale, la puissance émotive et affective. La seconde est la faculté du

APPENDICE

mouvement et de l’action extérieure sous toutes ses formes. A toutes deux répondent des appareils nerveux qui n’ont peut-être pas leur siège principal dans l’encéphale, mais qui en tout cas y envoient des ramifications assez nombreuses pour que tous les organes de chacune de ces facultés soient en relation directe avec ceux de l’autre et de plus avec tous ceux de la faculté du raisonnement.

Les facultés générales que je viens d’indiquer n’offrent pas le même degré de puissance chez tous les hommes. Il est hors de doute que les individus diffèrent beaucoup les uns des autres sous le rapport de la faculté du raisonnement. Il n’est pas moins certain qu’au point de vue de la puissance sentimentale, on trouve les variétés les plus opposées, depuis l’individu à peu près incapable d’éprouver une émotion quelconque jusqu’à celui qui est constamment dans un état voisin de la surexcitation maladive. Enfin le besoin du mouvement extérieur et l’aptitude générale à s’y livrer présentent également de nombreuses différences suivant les individus.

Cette diversité dans la puissance de ces facultés provientelle de différences inhérentes à leurs organes nerveux? Je l’admets sans réserve pour la faculté sentimentale et pour l’aptitude au mouvement. Mais dans le raisonnement une trop grande part appartient à l’esprit pour que toutes les différences qui s’y manifestent puissent être mises sur le compte de l’organisme. La force de l’attention qui pénètre l’objet, le regard intellectuel qui saisit les rapports les plus éloignés, la puissance de combinaison qui lait jaillir 1 unité et la lumière d’éléments confus et disparates, toutes ces divinations du génie qui marquent les grands progrès de la science, sont certainement les manifestations de notre activité spirituelle et non les produits des organes cérébraux. Les organes cependant n’y sont pas étrangers, et si une part appartient à l’esprit dans la supériorité intellectuelle , une

APPENDICE

autre part non moins considérable provient incontestablement d'une plus grande perfection de l’instrument matériel de la pensée. Je n’ai pas besoin de rappeler les preuves nombreuses qn’on peut invoquer en faveur de ce fait, qui d’ailleurs est généralement admis et que supposent même certaines expressions vulgaires depuis longtemps usitées, telles que: „avoir une bonne tête, manquer de cervelle^, etc.

En quoi consiste cette supériorité de l’instrument nerveux? Je crois qu’on peut la ramener à deux qualités: la plus grande facilité d’action et la persistance plus longue des impressions produites. Un mécanisme est d’autant plus parfait que les engrenages dont il se compose fonctionnent plus facilement, que les frottements et les résistances y sont mieux évités, et des machines de même espèces peuvent beaucoup différer sous ce rapport. Le corps humain aussi est une machine dont toutes les parties ne fonctionnent pas toujours à souhait, et il est certain que pour la facilité d’action les cerveaux présentent des différences notables. Chez certains individus, les impressions sont toujours nettes, vives et claires ; les rapports directs et naturels qu’elles ont avec d’autres sont aperçus immédiatement ; les associations d’idées s’établissent avec une rapidité extrême. Chez d’autres, au contraire, la conception est lente parce que les impressions sont confuses ; les rapports les plus immédiats, les plus évidents, n’apparaissent à leurs yeux qu’après de longs efforts ; ce n’est qu’au prix d’un travail pénible qu’ils parviennent à se mettre dans la tête, si je puis m’exprimer ainsi, ce que les plus favorisés ont appris en jouant. Chez les premiers évidemment les phénomènes d’impressionnabilité , ainsi que ceux de transmission, de coordination et de liaison des impressions s’opèrent avec une grande facilité ; les trajets directs aussi bien que les connexions latérales se font sans gêne et sans obstacles-, tout l’appareil fonctionne parfaitement. C’est tout le contraire chez les seconds, dont l’organe

APPENDICE

pesant et inerte présente partout des résistances et des frottements. Or il est clair que cette facilité d’action constitue pour les premiers un avantage considérable.

Celle qui résulte de la permanence plus longue des impressions n’est pas moins réelle. Cette permanence qui se manifeste par la faculté de reproduire spontanément les impressions que nous avons éprouvées, existe à un degré quelconque chez tous les hommes; c’est la mémoire matérielle. Mais personne n’ignore combien quelques hommes sont doués merveilleusement sous ce rapport, et combien chez d’autres cette empreinte laissée par les impressions antérieures est peu durable. Personne aussi n’ignore combien une bonne mémoire est indispensable pour les travaux intellectuels. Cette qualité n’est pas toujours unie à la. précédente. Au contraire, on remarque souvent que des individus qui apprennent vite oublient non moins rapidement; et la facilité des impressions se trouve compensée ainsi jusqu’à un certain point par leur peu de profondeur. Mais quelquefois aussi ces deux qualités sont jointes ensemble, et le cerveau où se rencontre cet heureux accord présente certainement la meilleure organisation possible au point de vue intellectuel.

Maintenant, quelles sont les conditions anatomiques et physiologiques de la facilité d’action et de la mémoire? Cette question n’est pas de mon ressort. Je ferai à ce sujet une seule observation. C’est qu’il me semble difficile d’admettre que ces qualités soient uniquement en raison du volume des organes, supposition où l’on est conduit dans le système de Gall. Sans doute, lorsqu’un organe est plus gros, il est par cela même plus puissant et ce plus grand degré de force doit se répéter dans toutes ses qualités. Mais celles-ci doivent tenir ellesmêmes à des conditions physiologiques ei anatomiques particulières tout à fait indépendantes du volume de l’organe.

J’arrive maintenant aux facultés spéciales qui peuvent être représentées par des organes particuliers de l’encéphale.

APPENDICE

Et d’abord, si l’idée que je me fais des facultés générales et de leurs organes est véritable, il s’ensuit que les organes des facultés spéciales sont compris dans ces organes généraux comme des parties dans un tout. Ce sont des groupes particuliers de filets nerveux remplissant des fonctions spéciales, mais n’en concourant pas moins aux opérations de l’ensemble du cerveau. En effet, on ne saurait concevoir l’action isolée d’aucune de ces facultés; si elle ne se reliait aux facultés générales, elle n’aurait aucune occasion d’entrer en exercice. Et d’autre part elles constituent toutes des rouages si indispensables de la totalité de l’organe , que l’homme auquel une seule d’entre elles manquerait absolument serait un être essentiellement défectueux et incomplet.

Mais ici se présente une difficulté. En réalité, le système nerveux et notamment l’encéphale se compose d’une quantité innombrable de parties ayant chacune des fonctions distinctes; chaque sensation, chaque idée, chaque instinct, chaque mouvement est certainement représenté dans le cerveau par un filet ou un groupe de filets nerveux particuliers ; faudra-t-il donc admettre autant de facultés spéciales qu’il existe de fibres ou de cellules nerveuses? Il est hors de doute que toute espèce d’idée peut devenir l’objet d’une prédilection particulière pour un individu, former le centre de ses préoccupations et engendrer une aptitude particulière dans l’ordre des connaissances ou des actions qu’elle embrasse. Il n’est pas moins incontestable que la sensibilité naturelle de chacune des cellules nerveuses qui concourent à l’action cérébrale peut différer suivant les individus, et que telle impression sera beaucoup plus vive chez telle personne que chez telle autre. Mais trouvons-nous là des raisons suffisantes pour ériger en facultés spéciales ces dispositions particulières si infiniment variées que présente l’organisme? Je ne le crois pas. Parce qu’il existe des individus qui ont

APPENDICE

la passion des livres rares, nous ne conclurons pas à une faculté de la bibliomanie, pas plus que nous n’admettrons une faculté entomologique chez le collectionneur d’insectes. Si l’on voulait voir une faculté spéciale dans chacune des mille dispositions naturelles qui différencient les hommes, il faudrait accorder ce titre même aux tendances qui dans leur exagération maladive aboutissent à la folie, par exemple à la disposition au meurtre, au suicide, au délire des persécutions. De telles conclusions seraient évidemment absurdes.

Quels sont donc les caractères au moyen desquels nous déterminerons celles de ces dispositions qui doivent être élevées au rang de facultés spéciales?

Je pense qu’il existe deux signes distinctifs auxquels on peut facilement les reconnaître. Il faut en premier lieu qu’elles correspondent à une fonction naturelle de la vie et que cette fonction soit spéciale et exige des organes spéciaux. Il faut en second lieu que les fonctions qui forment la raison d’être des facultés spéciales soient représentées non seulement par des organes intérieurs, c’est-à-dire encéphaliques et nerveux, mais aussi par des organes extérieurs, des organes de sensation et de mouvement, qui leur permettent de manifester leur activité au dehors. Ces deux caractères sont suffisants pour prouver l’existence d’une faculté naturelle, et d’autre part il serait difficile de reconnaître une faculté dans une manifestation qui en serait dépourvue. En effet, une faculté qui De répondrait pas à une fonction serait une monstruosité physiologique, et d’autre part une fonction manquant d’organes extérieurs capables d’agir au dehors ne pourrait être qualifiée de faculté. Comme je l’ai déjà dit, il existe dans l’organisme bien des fonctions que personne ne s’avise de considérer comme des facultés. Le propre de celles-ci est de se manifester par une action extérieure et cette action serait évidemment impossible s’il n’existait pas d’organes capables de l’accomplir.

APPENDICE

A côté de ces caractères essentiels vient se placer celui que j’ai indiqué et auquel Gall a accordé une importance exagérée : le degré différent de développement que la même faculté peut présenter suivant les individus chez lesquels on l’examine. Il arrive souvent en effet qu’un individu très ordinaire sous tous les autres rapports possède une aptitude toute spéciale pour une catégorie particulière de connaissances ou de travaux. L’existence d’une aptitude de ce genre ne prouve nullement par elle-même celle d’une faculté spéciale qui y corresponde; sans cela, comme je l’ai déjà dit, il faudrait admettre une quantité innombrable de facultés. Mais quand l’existence de la faculté est rendue probable par celle de la fonction et d’organes extérieurs qui y sont appropriés, les différences d’aptitude que présentent les individus érigent cette probabilité en certitude et forment la vérification de l’hypothèse qu’on avait faite. En outre, lorsque la fonction et ses organes extérieurs ne sont pas très apparents, ces différences en font présumer l’existence et permettent quelquefois de la démontrer.

Au moyen des principes que j’ai établis, on est conduit à éliminer de la classe des facultés spéciales pourvue d’organes nerveux une foule d’aptitudes et de dispositions que souvent on y a comprises à tort. On doit en exclure : 1° les qualités morales des hommes, les dispositions à la vertu ou au vice, au dévouement ou à l’égoïsme ; ces qualités sont avant tout le fruit de la volonté spirituelle, bien que l’organisme puisse présenter des conditions qui rendent plus ou moins difficile la liberté du choix à cet égard ; 2° les dispositions dont naissent les différences de caractère entre les individus, telles que la disposition au phlegme, à la colère, à la tristesse; ces dispositions, il est vrai, dépendent essentiellement de l’organisme et surtout de l’appareil émotif, mais elles ne constituent pas des fonctions et on ne saurait les qualifier de facultés ; 3° les aptitudes acquises par l’exercice et le travail,

APPENDICE

aptitudes qui varient à l’infini suivant l’état de la société et de la civilisation et qui n’ont en aucun point le caractère de fonctions naturelles 5 4° enfin les goûts, les prédilections individuelles et les aptitudes tout individuelles aussi qu’elles engendrent.

Les facultés qui sont réellement représentées par des organes spéciaux ne sont donc pas très nombreuses. Quant à la différence de puissance que présente chacune d’elles suivant les individus, je ne puis l’attribuer qu’aux causes dont dépend le degré de puissance des facultés générales : la plus grande facilité d’action et la persistance plus longue des impressions produites, la facilité et la mémoire, telles sont pour moi les conditions de la supériorité pour les facultés spéciales comme pour les facultés générales. Ces qualités suffisent pour expliquer leurs plus brillants effets.

Il me reste à faire connaître quelles sont les facultés spéciales que je considère comme douées d’organes nerveux spéciaux.

Je les divise en trois classes, comprises sous les titres de facultés fondamentales , de facultés instinctives ou penchants et de facultés intellectuelles proprement dites ou talents.

Facultés fondamentales. J’appelle ainsi celles qui forment la base de toutes les autres, c’est-à-dire les organes mêmes de la vie de relation. Ce sont d’une part les sens internes et externes, de l’autre les organes du mouvement musculaire et de toute l’action motrice de l’organisme. Voir, entendre, toucher, sentir sous toutes les formes, marcher, travailler, etc. , constituent certainement des fonctions et en même temps des facultés*, leurs organes extérieurs frappent les yeux, et il est hors de doute qu’il y correspond des organes intracrâniens. Pour les sens externes même, les organes intracrâniens sont à peu près connus. Je n’ai donc pas à m’arrêter sur ces facultés dont l’existence est reconnue par tout le monde.

Facultés instinctives ou penchants. J’appelle ainsi les

APPENDICE

facultés qui ont le caractère d’un instinct et auxquelles est attaché comme stimulant un besoin, parce qu’elles répondent à des fonctions vitales pour l’organisme. Aussi sont-elles, de même que les précédentes, communes jusqu’à un certain point aux hommes et aux animaux.

On trouve chez l’homme tel que nous l’observons dans les sociétés civilisées un grand nombre de penchants très divers qui acquièrent souvent une vive intensité. Mais la plupart d’entre eux sont dus aux circonstances sociales, à l’éducation et à l’habitude. Je n’en vois que cinq qui présentent le caractère de facultés naturelles et qui, étant doués d’organes extérieurs, doivent être représentés aussi dans l’encéphale par des organes spéciaux.

Il en est deux d’abord sur lesquels il ne peut exister aucun doute : le penchant qui répond au besoin de nutrition et celui qui tend à la propagation de l’espèce. Tous deux sont doués d’organes extérieurs bien connus , et quoiqu’ils soient communs à tous les hommes, ils atteignent chez quelques-uns un développement tout à fait exceptionnel. Quant à leurs organes encéphaliques, ils sont, autant que je le sache, à peu près inconnus jusqu’ici. Ceux du premier ont sans doute leur siège au point de rencontre de la partie encéphalique des nerfs du goût avec les filets nerveux qui portent au cerveau les impressions nées des besoins des viscères. Ceux du second paraissent être en relation avec tous les organes intracrâniens de la sensation, tellement les impressions les plus variées sont capables de l’exciter. Mais je n’ai pas à rechercher ici le lieu qu’occupent les organes de ces facultés. Il me suffit de constater que leur existence n’est contestée par personne.

La difficulté est plus grande pour les trois autres penchants que je considère comme l’expression de facultés instinctives. Ce sont l’amour de la propriété, le courage physique, et l’opposé du courage, le penchant à la peur ou la timidité.

APPENDICE

L’amour de la propriété et la faculté d’appropriation constituent un penchant naturel qui ne se trouve pas seulement chez l’homme, mais chez les animaux. Ce penchant naturel n’est nullement, il est vrai, le sentiment du droit de propriété, tel que nous le rencontrons dans les sociétés civilisées; ce sentiment en effet suppose des idées morales que l’organisme ne saurait produire et des institutions sociales qui n’ont que des rapports éloignés avec les facultés naturelles. La faculté naturelle d’appropriation ne doit pas davantage être confondue avec l’appropriation dont il est question dans les sciences économiques et qui repose également sur des arrangements sociaux bien étrangers à l’organisme. Mais le penchant en question forme pour ainsi dire la base, le point de départ du sentiment social de la propriété. Il consiste dans le désir qu’a l’individu de saisir et de conserver pour son usage les objets extérieurs et répond à une faculté bien réelle, la faculté de préhension dont les organes extérieurs ne manquent à aucun animal. Il se manifeste en outre par la conservation des aliments qui ne sont pas consommés de suite et par la défense du gîte ou du repaire. Chez l’homme l’exagération de ce penchant produit une passion bien caractérisée: l’avarice. Je ne dirai rien des organes intérieurs de cette faculté qui sont tout à fait inconnus.

Le courage physique est également commun aux hommes et aux animaux, avec cette différence que chez ces derniers il est propre à certaines espèces et n’apparaît chez les autres que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, tandis que chez l’homme il appartient de préférence à certains individus et fait à peu près défaut chez les autres. Il répond à la faculté de l’attaque et de la défense et se manifeste par la violence. Les organes extérieurs de cette faculté sont donc ceux des actes de force et de destruction. Son action la plus simple est l’élan que prend l’individu quand il se jette

APPENDICE

en avant, vis-à-vis du danger. Le siège encéphalique des impulsions en avant et en arrière ayant été déterminé jusqu’à un certain point, on arrivera peut-être plus promptement à localiser ce penchant que les autres. Seulement on ne devra pas chercher uniquement son organe dans celui de l’impulsion en avant. Ce dernier ne peut en fournir évidemment qu’un élément partiel, des impressions visuelles et auditives et surtout une vive action de l’appareil sentimental concourant nécessairement à l’ensemble de l’action produite.

Les mêmes considérations sont applicables au penchant opposé, à la tendance à la peur ou à la timidité, à laquelle correspond la faculté de fuir et les organes extérieurs qui rendent la fuite possible. Pour un très grand nombre d’espèces animales, la fuite est le seul moyen d’échapper à la mort. Chez la plupart de ces espèces, le sentiment de la peur surgit à la moindre apparence de danger et provoque une si grande variété de mouvements instinctifs accomplis avec tant de rapidité que l’existence d’une faculté spéciale, tendant à la conservation de l’individu par la fuite, me semble incontestable.

Facultés intellectuelles proprement dites ou talents. Nous arrivons aux facultés naturelles propres à l’homme. Quelques-unes de ces facultés dont les produits sont bien apparents ont été signalées par tout le monde. Mais il en est d’autres dont la fonction et les organes extérieurs sont moins visibles et dont par suite la détermination offre plus de difficultés. En effet, par cela même que ce sont des facultés intellectuelles, leur action principale s’accomplit à l’intérieur du cerveau ; les organes intracrâniens doivent donc avoir une importance prépondérante, vis-à-vis de laquelle celle des organes extérieurs parait s’effacer, quoiqu’elle ne soit pas moins réelle. Aussi, dans l’étude de ces facultés eston obligé de prendre surtout pour point de départ les pro-

APPENDICE

duits par lesquels elles se manifestent et les différences que présentent sous ce rapport les aptitudes individuelles.

Je commence par les diviser en deux genres: Les facultés purement intellectuelles, c’est-à-dire celles qui ne sont pas placées sous l’influence nécessaire de l’appareil sentimental, et les facultés artistiques où l’élément émotif joue un rôle essentiel.

Facultés purement intellectuelles. Quand on considère les différences que présentent les hommes au point de vue des aptitudes spéciales, on est amené assez vite à établir entre eux une distinction fondamentale suivant que leur esprit est porté de préférence du côté des idées ou des faits intellectuels, ou de celui de l’action et des choses pratiques. Cette différence est très générale, et la plupart des hommes penchent soit d’un côté, soit de l’autre; chez un certain nombre, il est vrai, elle s’efface à peu près complètement; mais ceux là sont le plus souvent des hommes qui ne possèdent aucune faculté spéciale. Pour ceux qui sont doués d’une manière assez marquée de ces qualités, elles constituent de véritables facultés spéciales, quoique habituellement on ne les désigne pas de ce nom. Mais on dit des uns qu’ils ont l’esprit scientifique, des autres qu’ils ont l’esprit pratique.

Ces tendances, si caractérisées chez certains individus, ne peuvent provenir que de dispositions naturelles de l’encéphale, et il me semble possible d’en trouver la source. J’ai dit en parlant des facultés fondamentales que celles-ci se divisaient en deux espèces, les unes qui répondaient à la sensation sous toutes ses formes, les autres aux mouvements et aux actions musculaires de tout genre. Or l’ensemble des organes encéphaliques de la sensation d’un côté, et l’ensemble des organes encéphaliques du mouvement de l’autre, peuvent être considérés chacun comme un tout séparé, comme un organe général, et il peut se faire que ces deux organes soient inégalement doués sous le rapport de la puis-

APPENDICE

sance nerveuse. Supposons que, chez un individu déterminé, la facilité d’action et la mémoire, qui sont pour moi les signes de cette puissance, appartiennent à un plus haut degré à l’ensemble des organes de la sensation, et à un moindre degré aux organes du mouvement, cet individu aura naturellement plus de tendance et d’aptitude à s’occuper des sensations et des idées qu’à se livrer à l’activité matérielle, et vice versa dans le cas contraire. L’homme qui présentera le premier de ces phénomènes sera doué de l’esprit scientifique; celui qui présentera le phénomène inverse sera doué de l’esprit pratique.

Les organes extérieurs et intérieurs de ces deux facultés intellectuelles sont donc les mêmes que ceux des facultés fondamentales. Seulement il ne s’agit plus ici de la supériorité de chacune de ces dernières prises isolément, de la perfection du sens de la vue ou de l’ouïe par exemple. Non; des hommes qui ont l’esprit scientifique très développé peuvent être à moitié sourds ou aveugles. Il s’agit de la supériorité de l’ensemble des organes cérébraux de chaque groupe sur ceux de l’autre. C’est la puissance prépondérante de i’un des groupes qui constitue la faculté spéciale.

Mais au sein même de chaque groupe se manifestent des spécialisations ultérieures. Considérons en effet ces groupes en eux-mêmes, en commençant par celui de la sensation.

L’esprit scientifique se trouve chez beaucoup de personnes. Il se manifeste ordinairement dès l’adolescence par le désir de voir, de savoir, de se rendre compte; plus tard par le goût des études sérieuses, l’amour des livres, l’intérêt qu’inspirent les problèmes posés à l’intelligence. On désirerait qu’il fût l’apanage de tous les hommes qui se vouent aux professions libérales ; malheureusement, dans notre société actuelle, ce n’est pas toujours une vocation intellectuelle qui pousse vers ces professions. Mais chez les personnes qui en sont douées, l’esprit scientifique se présente

APPENDICE

sous deux formes assez distinctes, qui constituent une première spécialisation, provenant certainement aussi de la nature de l’instrument cérébral.

J’ai dit que l’esprit scientifique avait sa source dans la prédominance du groupe des organes nerveux de la sensation et des idées sur le groupe des organes pratiques. Or si nous examinons le fonctionnement du premier de ces groupes, fonctionnement qui se révèle dans les opérations intellectuelles mêmes, nous sommes amenés à établir une distinction marquée entre les sensations proprement dites et les idées, et je comprends ici sous le nom d’idées les souvenirs des sensations antérieures, les conceptions que nous avons formées en combinant ces sensations entre elles et les autres notions de tout ordre que possède l’intelligence. La sensation proprement dite suppose une impression actuelle, provenant d’un objet qui frappe directement les sens; c’est sur cette impression que l’esprit agit quand il perçoit l’objet et l’examine. Quand au contraire il est en présence de simples idées, non accompagnées d’impressions sensibles directes, c’est sur des signes qu’il opère. Or quoique les signes aussi soient empruntés à la sensation, l’attention de l’esprit ne se porte pas sur l’impression sensible qu’ils produisent ou qu’ils rappellent, mais sur l’idée ou la chose qu’ils représentent, Cela est évident surtout pour le signe par excellence, le seul dont nous ayons à tenir compte ici, la parole. Si donc, dans la sensation proprement dite, nous sommes en face de la nature extérieure, réelle, vivante, nous ne nous trouvons dans les autres opérations intellectuelles qu’en présence d’idées et de conceptions plus ou moins abstraites, de souvenirs plus ou moins vrais, d’objets uniquement représentés par des signes. De là deux directions intellectuelles très différentes et presque opposées, suivant que le travail scientifique a besoin d’avoir recours plus ou moins fréquemment à la sensation directe, ou qu’il

APPENDICE

peut s’accomplir exclusivement au moyen des idées et des signes. Les sciences elles-mêmes se divisent sous ce rapport en deux grandes classes, dont l’une comprend celles qu’on a appelées plus spécialement les sciences d’observation et d’expérimentation, telles que la chimie, la physique, l’histoire naturelle, la médecine; l’autre, les sciences où l’abstraction et l’érudition jouent le plus grand rôle : les mathématiques, la philosophie, l’histoire, le droit, etc.

Or il me paraît hors de doute que cette différence entre la sensation directe et la perception des signes est représentée dans le cerveau et que celui-ci contient des organes pour les impressions sensibles et des organes pour les signes. Ces derniers se confondent, il est vrai, avec les organes d’une espèce particulière de sensations; mais l’usage particulier auquel ils sont affectés et l’aptitude qu’ils ont de fonctionner sans qu’aucune impression extérieure vienne les mettre en mouvement, suffit pour les marquer d’un caractère spécial. Il peut donc se faire que chez certaines personnes les organes de la sensation directe soient prédominants sur ceux du signe, tout en supposant un développement assez notable de ces derniers, car autrement l’esprit scientifique n’existerait pas ; il peut se faire que chez d’autres les organes du signe aient la supériorité et qu’il se produise ainsi deux tendances naturelles, l’une vers les sciences expérimentales, l’autre vers les sciences abstraites ou d’érudition. C’est en effet ce qui existe, et l’histoire des sciences en offre la preuve frappante. Dans les deux directions, cette différence de l’aptitude scientifique est marquée par une suite d’hommes de génie et pour ne rappeler que les plus grands, on trouve d’un côté Hippocrate, Galien, Boerhave, Harvey, Haller, Buffon, Bichat, Cuvier, Geoffroy- Saint- Hilaire; de l’autre, Socrate, Platon, Aristote, Descartes, Newton, Leibniz, Cujas, Montesquieu, Fréret, Niebuhr, Jacob Grimm, Champollion.

APPENDICE

Ces deux tendances de l’esprit scientifique étant admises, on peut se demander si chacune d’elles se spécialise encore davantage, s’il existe des aptitudes particulières qui facilitent l’étude d’une science déterminée. Je n’aperçois que deux aptitudes de ce genre dont l’existence naturelle me paraît bien constatée: c’est celle que possèdent certains individus pour l’étude des langues et la facilicité extraordinaire que manifestent d’autres pour la conception des relations mathématiques.

Je n’ai pas parlé jusqu’ici de la faculté du langage, parce que je ne la regarde pas comme une faculté spéciale, mais comme une faculté générale. La faculté de reproduire les sons que nous avons entendus peut bien être considérée comme spéciale, et, à ce titre, elle a pour instrument les organes de l’ouïe et du système glosso-laryngien, plus les nerfs qui établissent la communication entre les deux. Mais cette faculté est celle du perroquet, ce n’est pas la faculté humaine du langage. Pour que la parole existe, il faut que les sons entendus ou exprimés soient des mots, c’est-à-dire qu’ils aient un sens, qu’ils soient le signe d’autres sensations on d’idées. Or cela n’est possible qu’à la condition que des relations nerveuses soient établies entre chacun des nerfs intracérébraux qui servent aux sensations de l’ouïe et tous les filets nerveux qui sont les organes des autres sensations et des mouvements; car ce n’est qu’à cette condition que tout son peut devenir le signe de toute idée quelconque. L’existence du langage suppose donc un système de trajets nerveux s’étendant des parties intracrâniennes de l’appareil auditif à toutes les parties du cerveau. Cet organe ainsi conçu se confond avec l’organe même du raisonnement; et la faculté du langage qui en est l’expression prend le caractère d’une faculté générale comme le raisonnement même.

A ce point de vue, elle n’est donc pas spéciale; mais elle peut le devenir par la perfection plus grande d’une partie

APPENDICE

spéciale des organes qui lui servent d’instruments. Cette partie spéciale, ce sont les nerfs auditifs intracrâniens qui répondent aux sons articulés et à leurs combinaisons, c’està-dire aux mots et aux formes grammaticales du langage. Les organes nerveux qui répondent à la sensation des sons articulés et de leurs combinaisons ne constituent certainement pas tout l’appareil auditif, car à côté d’eux il y a encore ceux des sons musicaux; à plus forte raison ne forment-ils pas tout l’organe du langage. Mais lorsqu’ils présentent un certain degré de supériorité sous le rapport de la facilité d’action et de la mémoire, ils donnent lieu à une faculté spéciale: celle d’apprendre facilement les langues, c’est-à-dire de s’initier promptement aux formes grammaticales et aux vocabulaires des langues les plus diverses. Cette faculté, qui n’est nullement celle de bien parler et moins encore celle de bien combiner les idées dout les mots sont les signes, existe certainement à un degré exceptionnel chez certaines personnes, et je crois qu’elle est indispensable à ceux qui s’occupent de linguistique et de philologie.

Il est également incontestable qu’il existe une aptitude particulière pour les mathématiques, quoique les organes de cette faculté soient plus difficiles à déterminer. Je ne veux pas parler seulement de la facilité extraordinaire avec laquelle des individus dépourvus de toute instruction font les opérations les plus compliquées du calcul, mais de cette aptitude toute spéciale que possèdent certaines personnes pour saisir les rapports numériques, algébriques et géométriques. Chez quelques mathématiciens célèbres, cette aptitude s’est manifestée à un degré remarquable au sortir de l’enfance; chez d’autres hommes elle manque complètement et ne peut s’acquérir au prix des plus grands efforts. Il ne saurait donc être douteux qu’il y a là une disposition naturelle et une faculté spéciale. Quels en sont les organes? Cette seconde question est beaucoup plus obscure que la

APPENDICE

première et au premier abord on peut même se demander si cette faculté possède des organes extérieurs. Cependant, si Ton considère que les idées de nombre, d’étendue, de mouvement figurent parmi les notions les plus fondamentales de la raison humaine, qu’elles nous viennent pour ainsi dire par tous les sens, qu’en particulier le nombre et les rapports géométriques sont représentés jusqu’à un certain point dans l’organisme même par les membres et les dispositions symétriques du corps, on trouve qu’aucun ordre d’idées abstraites n’aboutit à autant d’organes externes. Leurs organes internes sont donc placés dans les conditions générales auxquelles nous avons subordonné l’existence des facultés spéciales.

En dehors de ces dispositions particulières pour la philologie et les mathématiques, je ne pense pas qu’il existe d’autres aptitudes naturelles pour des sciences spéciales. Tout au plus une aptitude de ce genre, créée par l’exercice, peut-elle se transmettre héréditairement. Comme je l’ai dit, les hommes doués de l’esprit scientifique sont entraînés soit vers les sciences abstraites, soit vers les sciences expérimentales. Mais ce qui fait que dans chacune de ces catégories on choisit de préférence une science plutôt qu’une autre, dépend le plus souvent de circonstances extérieures, du milieu dans lequel on a été élevé, de la nécessité de se créer une profession lucrative, plus rarement d’une disposition naturelle ou d’un goût, qui d’ailleurs n’a jamais la valeur d’une faculté spéciale. De ce qu’un homme distingué arrive à de grands résultats dans telle ou telle science spéciale, on ne saurait en conclure qu’il possède une aptitude particulière pour cette science. Tel excelle dans la médecine, qui peutêtre ne se serait pas moins distingué dans la zoologie, dans la botanique, dans la chimie, s’il s’y était adonné plus particulièrement. Dans les sciences que j’ai appelées abstraites, les séparations sont plus tranchées, à cause des aptitudes

bien déterminées qui dirigent certains esprits vers les

APPENDICE

mathématiques ou la philologie. Mais là encore, c’est le plus souvent en vertu de circonstances extérieures qu’on se voue de préférence à la philosophie, aux sciences historiques ou à la jurisprudence.

Telles sont les aptitudes naturelles qui dépendent de l’esprit scientifique. Je passe maintenant à celles qui dépendent de l’esprit pratique.

Il existe d’abord une aptitude générale que j’appellerai le grand esprit pratique.

Il est un certain nombre d’hommes qui, ayant un but à atteindre et se trouvant en face de faits multiples et variés, de circonstances compliquées et obscures, aperçoivent immédiatement ce qu’ils doivent faire pour arriver à leur fin et savent choisir dans les faits qui les entourent et les moyens dont ils disposent ceux qui les conduiront le plus sûrement et le plus promptement au but. Ces hommes, tout en étant très intelligents, ne sont jamais doués de l’esprit scientifique, et souvent même ils manifestent une répugnance injuste pour tout ce qui ressemble à une théorie. Ils ne se plaisent qu’à l’action, qui est toujours pour eux un besoin, souvent une passion.

C’est parmi ces hommes que se rencontrent les hommes d’État de premier ordre, les grands généraux, les grands administrateurs, les industriels, les négociants, les banquiers éminents.

On ne saurait contester qu’il existe là une aptitude particulière, et il semble tout naturel d’attribuer la source de cette faculté à un développement spécial de l’ensemble des organes encéphaliques du mouvement.

Ici d’ailleurs nous ne trouvons plus cette division en deux tendances différentes que nous a offert l’esprit scientifique, et en général les aptitudes spéciales de l’ordre pratique sont peu nombreuses. Je crois néanmoins qu’il en existe deux assez nettement caractérisées.

APPENDICE

La première est la disposition naturelle pour l'art de la mécanique. Il est remarquable que la plupart des grands inventeurs de machines ont manifesté dès leur enfance un talent exceptionnel pour ce genre de travail et personne n’ignore que beaucoup d’entre eux étaient de pauvres ouvriers que ce talent a conduits à la réputation et à la fortune. Cette aptitude ne paraît pas être très rare. On trouve encore assez souvent dans les villages de simples artisans, des maréchaux, des ouvriers qui construisent des machines de leur invention et exécutent des ouvrages remarquables, eu égard à leur peu d’instruction et aux faibles moyens dont ils disposent. Cette faculté répond évidemment dans l’ordre pratique à celle des mathématiques de l’ordre théorique. Les organes extérieurs se confondent avec ceux du travail et du mouvement.

Il en est de même de ceux de la seconde de ces facultés spéciales, savoir de l’adresse et de l’habileté que possèdent certains individus pour toute espèce d’opération manuelle. Cette habileté est le fruit de l’exercice quand il s’agit de travaux déterminés. Mais il est hors de doute que quelques hommes en font preuve dans tout ce qu’ils essayent de faire et dès leur jeune âge, et elle est certainement chez eux le résultat d’un don naturel. D’ailleurs elle ne suppose pas plus que l’aptitude à l’art de la mécanique le grand esprit pratique qui, sous ce rapport, forme une faculté toute spéciale; mais elle est toujours unie à un certain degré d’intelligence et ne serait guère concevable hors de cette condition. Elle peut même s’allier à l’esprit scientifique, et je pense que c’est d’une union de cette espèce que naissent les grands chirurgiens. Cette aptitude n’est du reste pas si commune qu’on pourrait le supposer chez ceux qui s’occupent de père en fils de travaux manuels.

Je passe à la dernière classe des facultés spéciales, à celles qui sont placées sous l’influence de l’appareil émotif.

AP PEND1CE

Facultés artistiques. Personne n’ignore le grand rôle que l’appareil sentimental ou émotif joue dans l’organisation humaine. C’est en lui qu’est la source de nos affections, des impulsions qui nous attirent comme de celles qui nous repoussent, de nos émotions douces comme de nos colères. C’est de son degré de puissance et de son fonctionnement plus ou moins régulier que dépend en grande partie le caractère des individus. La vivacité des impressions, mais aussi leur peu de durée, l’ardeur extrême des désirs et des passions , l’exagération des sympathies et des antipathies, la promptitude et la partialité du jugement dans tout ce qui intéresse l’ordre affectif, des périodes d’expansion et de dépression se succédant presque régulièrement, tels sont les phénomènes qui caractérisent la prédominance de cet appareil. Mais cet état général ne saurait être qualifié de faculté spéciale, pas plus que les autres manifestations ordinaires de la puissance sentimentale, et s’il accompagne quelquefois les facultés artistiques, il n’en est pas l’apanage obligé.

Cependant l’appareil émotif ne se manifeste pas seulement par ces phénomènes généraux ; il comprend en lui-même des organes qui se trouvent en rapport direct avec certains appareils de la sensation et du mouvement, et lorsque ces organes sont doués d’une puissance spéciale , ils donnent naissance aux aptitudes particulières qui constituent les facultés artistiques.

Je serai bref sur ces facultés qui ne sont guère contestées en elles-mêmes, quoiqu’on en conteste quelquefois la nature physiologique. En ce qui concerne ce dernier point, on peut facilement, sans entrer dans la théorie du beau ou des éléments dont il se compose, constater que plusieurs de ces éléments sont puisés dans l’organisme même. Ce sont dans l’ordre des mouvements, la mesure et le rhythme, dans l’ordre des sensations la couleur, les formes et les sons musicaux. Or il est hors de doute que la puissance émotive s’allie plus

APPENDICE

ou moins, suivant les individus, à ces éléments. Tout le monde sait que certaines personnes ont à un haut degré le sentiment de la mesure ou du rhythme, de l’harmonie des couleurs ou des sons et que ce sentiment manque absolument à d’autres. Il est certain aussi que ce sentiment n’est pas une simple perception, mais qu’il a toujours le caractère d’une affection et, par suite, qu’il est de la nature des phénomènes émotifs.

Il est une sorte de faculté artistique générale, analogue à l’esprit scientifique ou pratique général ; c’est précisément cette disposition à sentir vivement les impressions dont je viens de parler, lorsque cette disposition n’est pas accompagnée en même temps d’une des facultés expressives qui constituent les aptitudes spéciales. Cette faculté artistique générale n’est pas rare, c’est elle qui caractérise les amateurs et les critiques. Quant aux facultés spéciales, elles sont bien connues.

Ce sont d’abord celles qui tiennent aux formes du langage. Le langage nous a déjà fourni deux facultés, une faculté générale qui se confond avec celle du raisonnement, et une faculté scientifique spéciale, celle de la philologie. Sous l’influence du sentiment, il se revêt d’un nouveau caractère et prend les qualités émotives. Associé à certains éléments esthétiques, à la mesure, au rhythme, à la consonnance et à l’harmonie des sons, il devient soit la poésie, soit l’éloquence, suivant que ces éléments sont plus ou moins marqués. Les hommes qui sont doués de ces heureuses dispositions, et en outre d’une puissance émotive générale suffisamment développée, ont les qualités matérielles nécessaires pour être poètes, orateurs ou écrivains. Mais ajoutons que ces qualités matérielles ne suffisent pas. Elles fournissent les moyens d’expression, mais il faut que les idées exprimées soient dignes de cette forme supérieure, et ce n’est pas des organes du cerveau que dépend la grandeur et l’élévation des idées. Cette observation s’applique du reste à toutes les facultés artistiques.

APPENDICE

Une autre aptitude spéciale répond au sens de l’ouïe. C’est celle de la musique. Les nerfs par lesquels nous entendons les sons musicaux paraissent avoir des relations directes avec l’appareil sentimental et le font toujours vibrer jusqu’à un certain point. Mais, sous ce rapport, les différences entre les individus sont énormes , et il n’est guère d’aptitude plus facile à reconnaître que celle dont il s’agit en ce moment. Cette aptitude d’ailleurs se présente sous deux formes, souvent réunis chez le même individu. Ou bien elle se concentre principalement dans le cerveau et aboutit de préférence à la composition ; ou bien elle s’étend aux organes du mouvement et produit l’habileté de l’exécutant.

Enfin, il existe une aptitude spéciale qui dépend à la fois de l’œil et de la main, l’aptitude au dessin, dont naît, sous l’influence de l’appareil émotif, la faculté du peintre , du sculpteur et de l’architecte. Cette faculté est le don de percevoir et de combiner des formes, et de produire, en les retraçant, un effet sentimental. Elle est nécessaire aux trois arts que je viens d’indiquer, mais la peinture suppose en plus un sentiment plus ou moins vif de la couleur. En général, l’aptitude du peintre et celle du sculpteur se tiennent par des liens intimes, et ce sont surtout des circonstances extérieures qui poussent l’artiste dans une de ces directions plutôt que dans l’autre. Si, dans les temps modernes, c’est avant tout l’aptitude naturelle du peintre qui s’est manifestée par les exemples les plus éclatants, celle du sculpteur était probablement plus générale et plus ordinaire dans l’antiquité. C’est l’œuvre de l’architecture qui comprend le plus d’éléments variés, et c’est à elle aussi que répond l’aptitude naturelle la moins caractérisée.

Je crois avoir épuisé la série des facultés naturelles représentées par des organes nerveux, et je les résume dans le tableau suivant :

APPENDICE

Page 1