‹ Le problème du malChapitre 16 sur 16 · I. LES ALIMENTS DE L'AME · texte numérisé non relu

I. LES ALIMENTS DE L'AME

La force spirituelle s'augmente d'abord par son propre exercice, et par un exercice gradué. Nombre d'hommes se trouvent faibles dans les occasions importantes, parce qu'ils ont dédaigné les petits efforts et les petites vertus. Mais cette force qui s'entretient et s'accroît par son exercice même a besoin de nourriture, et la nourriture spirituelle se compose d'idées et de sentiments. Les idées sont en quelque sorte la

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partie àolide des aliments de Fâme, et les sentiments en sont la partie fluide. De même que les solides ne nourrissent le corps que sous la condition d'avoir été liquéfiés, de même les idées n'agissent sur la volonté que lorsqu'elles se sont traduites en sentir ments. Les idées peuvent rester dans rintelligeace sans aucun résultat pratique; c'est le sentiment qui est pour nous une impulsion, et par conséquent une force.

Quelles sont les idées qui développent la force de Fâme pour l'accomplissement du bien? C'est d'abord la contemplation et la méditation de la loi morale. Considérez les différentes classes de nos devoirs, teur agencement non moins merveilleux que celui des phénomènes de la nature, leurs relations entre eux, et leur dépendance générale de la loi de la charité dont ils découlent tous, comme les rayons de la lumière procèdent du soleil. Considérez surtout, pour vous préserver des illusions de la vie, l'harmonie profonde entre le devoir et le bonheur. Arrivez à reconnaître, en vous aidant des travaux des sages, en vous aidant par exemple des pensées de Socrate, et de pages admirables de Cicéron, que toute recherche du bonheur en dehors de l'ordre moral est décevante; que, dans le cours ordinaire des choses, le travail procure l'aisance, la véracité attire l'estime; et que, dans les occasions où il faut renoncer à tous ces biens, il y a dans le sacrifice même fait au devoir, dans l'approbation de la

conscience, une joie supérieure à toutes les joies: vous aurez rencontré des pensées qui vous donneront une force réelle pour les luttes de la vie.

Quant aux sentiments qui peuvent nous venir en aide dans le combat contre le mal, c'est d'abord l'attrait même qu'inspire le bien, attrait qui est le résultat des pensées que nous venons d'indiquer. La contemplation de la loi morale faite avec calme, dans le silence des passions mauvaises toujours prêtes à s'insurger contre la règle, cette contemplation éveille naturellement un amour du bien qui est une force, parce qu'il incline le ccmir du côté de la conscience. Le bien, en effet, a une beauté d'un ordre particulier qui, lorsqu'on a appris à la sentir, dépasse toutes les autres. Nous pourrons entendre ceci par une comparaison. Quand vous sortez d'un théâtre, ou d'une réunion du monde, levez les yeux, si la nuit est sereine, et dirigez vos regards vers le firmament. Vous reconnaîtrez que le ciel émaillé d'étoiles a une beauté calme, profonde, et d'une tout autre nature que la beauté dés spectacles éclairés par les flammes des bougies et des lustres. La contemplation de la loi morale produit un sentiment analogue à celui qu'inspire la vue du firmament. Elle éveille le sentiment d'une beauté supérieure à toutes celles qui se rencontrent dans la sphère des passions et des intérêts. C'est pourquoi l'on a souvent cité et l'on citera souvent encore ces paroles de Kant : « Deux choses remplissent l'âme

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(( d'une admiration et d'un respect toujours renais- « sants et qui s'accroissent à mesure que la pensée y « revient plus souvent et s'y applique davantage : le a ciel étoile au-dessus de nous; la loi morale au de- « dans*. )>

La vue du bien éveille donc un attrait qui nous porte vers lui. Si nous méditions plus souvent les merveilles de la loi, nous serions moins faibles contre le mal Cette ressource est réelle, mais elle a un caractère abstrait. Nous possédons un moyen plus usuel et plus efficace pour incliner notre cœur du côté de la conscience. Ce moyen se trouve dans l'emploi des affections personnelles. Rien ne fortifie plus dans la lutte contre les tentations que des affections personnelles qui coïncident avec l'amour du bien; et cette ressource est souvent à la disposition de notre volonté. Supposez, par exemple, un jeune homme élevé par des parents respectables (observons, en passant, que suivant un instinct profond de la nature, nombre de parents peu respectables eh réalité s'efforcent de se montrer dignes de respect aux yeux de leurs enfants), supposez ce jeune homme éloigné du foyer domestique et aux prises avec une tentation redoutable. Il y va de sa conscience, peut-être de son honneur; il est sur le point de succomber. A ce moment, la pensée de sa famille s'offre à lui. Il peut se détourner de cette image salu-

* Critique de la raison pratique. Conclusion, page 389 de la traduction Barni.

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taire et se livrer aux imaginations d'un cœur fasciné par le mal. Mais s'il saisit la lueur bienfaisante qui a brillé à ses regards; s'il attache longtemps sa pensée sur ce père, sur cette mère dont il va briser le cœur, ne voyez-vous pas que, par l'acte de sa volonté, il se sera donné une force puissante pour le bien? Les affections personnelles sont donc un secours dans le combat de la vie. C'est pourquoi il importe, dans les cas où l'on peut choisir, de choisir avec soin les personnes auxquelles on donne une part de ses affections, pour que ces affections soient une aide et non un obstacle dans l'œuvre de la culture morale de l'âme. C'est pourquoi il importe de garder et de cultiver, plus qu'on ne cultive les fleurs des cimetières, le souvenir de ceux qui ont été retirés de ce monde, après avoir marché devant nous dans la voie droite, afin que leur souvenir reste comme une puissance salutaire, et que, bien que morts à la vie de la terre, ils nous parlent encore, et nous viennent en aide dans les luttes de l'existence. C'est pourquoi enfin la vie morale ne peut atteindre la plénitude de son développement, que lorsque le cœur s'est ouvert au sentiment de l'amour divin, et a ainsi fixé ses affections sur le seul être qui soit toujours, et en tout, absolument identique au bien. L'amour des créatures, même les meilleures, peut toujours, une fois ou l'autre, se trouver en contradiction avec la loi. Le seul amour qui soit dans une harmonie infaillible avec la conscience est l'amour de

Celui qui est le principe de la conscience et Fauteur de la loi.

Idées, sentiments: tels sont les aliments de l'âme. Cette nourriture spirituelle ne nous est pas seulement offerte dans les relations que nous soutenons avec nos contemporains; elle nous est offerte encore dans la tradition qui nous relie à Fensemble de l'humanité. Cette tradition, sous la tente de l'Arabe et dans la cabane des bergers des Alpes, se présente sous la forme de récits contés autour de l'âlre; dans notre civilisation, elle se présente principalement sous la forme de la lecture. La lecture abat pour nous les barrières de l'espace et du temps, et met à notre disposition tous les trésors intellectuels du genre humain. Quelle variété de ressources elle nous offre pour nourrir notre âme des idées et des sentiments qui fortifient. Lisez l'histoire, et allez plus profondément que la surface; pénétrez jusqu'aux grandes lois qui se révèlent dans la marche des affaires humaines : vous verrez la justice se faire à la longue. Lisez des biographies, de vraies biographies, celles qui nous présentent les hommes tels qu'ils furent, sans les couvrir de draperies étrangères : vous verrez les héros du bien souvent en butte à la persécution et à l'outrage, parce que le monde est dans le désordre; mais vous les verrez préférer leur conscience à tous les trésors et à toutes les voluptés de la terre. Vous verrez de

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grands égoïstes qui ont tout immolé à la satisfaction de leurs penchants, et qui, possédant la richesse et la puissance, assis peut-être sur les trônes les plus illustres de l'univers, sont morts cependant dans le dégoût de la vie et dans le mépris d'euxmêmes.

Nous pouvons ainsi puiser dans la lecture (sans même parler des livres qui nous conservent les prescriptions de la sagesse et les maximes de l'expérience), nous pouvons puiser dans la lecture des pensées et des sentiments qui nous viendront en aide. Mais il ne faut pas oublier que la nourriture ne se traduit en force que sous la double condition d'être de bonne qualité et d'être employée en quaotité convenable. Si vous lisez des livres qui répondent à vos passions et redoubleront leur puissance; si vous lisez « ces écrits qui sont comme les cloa- « ques de l'esprit humain, et qui, malgré leurs fleurs, « ne recouvrent qu'une corruption effroyable *, » vous ne vous ferez pas du bien. Quant à la quantité de la nourriture intellectuelle, écoutez ces sages avertissements d'Alexandre Vinet: « Notre siècle (( est malade de trop lire et de lire mal. La lecture a qu'on a appelée une paresse occupée, et qu'on pour- « rait appeler une activité paresseuse, est la princi- « pale occupation de beaucoup de gens, dont la (( pensée, incessamment mais faiblement sollicitée

* Lacordaire, Lettres à des jeunes gens, page 498 de la l'« édition.

« sur mille points différents, meurt partout à fleur «de terre, et finit par n'avoir plus ni vigueur, (( ni spontanéité, ni indépendance. Sans une réac- « tion volontaire du lecteur sur les pensées de Tauce teur, la lecture est souvent un mal plutôt qu'un (( bien. Avaler n'est rien si Ton ne digère. Malheur « à qui Foublie! malheur à qui se rend complice (( de cette voracité ou de cet appétit sans prudence « qui a fait comparer notre siècle à un boa gonflé « de papier maculé, et dont la digestion a Fair « d'une agonie. Lisez mais pensez; et ne lisez pas « si vous ne voulez pas penser en lisant, et penser « après avoir lu '. » Ce n'est pas seulement ici la culture de l'intelligence qui est en péril, c'est la force de la volonté; car autant une pensée saine et bien dirigée est^une] force pour le bien, autant l'indécision, l'hésitation, la débilité de la pensée sont des causes de faiblesse.

Les idées vraies, les sentiments purs sont ainsi à notre disposition pour alimenter la force de l'âme; mais il nous arrive souvent de fortifier les passions mauvaises par des idées fausses et des sentiments coupables. Au lieu d'une nourriture saine nous prenons du poison; nous suivons du moins un détestable régime moral; ce mauvais régime nous débilite, et nous nous plaignons ensuite de manquer de force. A qui la faute?

^ Choix de lectures prises dans les auteurs classiques de la littérature française. Note fioale.

Ces considérations sont importantes, mais elles ne vont pas au fond de notre sujet. En supposant une volonté dirigée vers le bien, nous voyons comment elle peut se fortifier; mais c'est cette volonté même, c'est cette force orientée du côté du bien qui nous fait défaut; notre volonté est malade. Il semble donc qu'en faisant appel à notre volonté pour fortifier notre volonté, nous roulons dans un cercle. Ce cercle n'est pas absolument vicieux, car chacun a un certain degré de force, et connaître le moyen d'augmenter la force qu'on possède, en lui donnant une direction convenable, c'est déjà beaucoup. Toutefois il reste un élément considérable dans le problème: Y a-t-il un moyen direct d'augmenter la puissance de la volonté? Existe-t-il, dans la vie de l'âme, un phénomène primitif qui ressemble à ce qu'est la respiration dans la vie du corps? Cette demande nous met en présence des questions relatives à la prière. Ce sujet est fort étendu, en même temps que fort grave. Les réflexions que je vais vous soumettre ont une portée générale ; je limite cependant notre étude directe à l'objet même qui nous occupe, à la recherche de la force de la volonté. Peut-on demander à Dieu la force dont on éprouve le besoin? Dans la lutte de la vie, sommesnous réduits à nos seules ressources et à l'appui de nos semblables, ou pouvons-nous appeler le Tout- Puissant à notre secours ?

n. LA PRIÈRE

La prière est un fait universel. Dans la prière, comme en toutes choses, se manifeste le désordre essentiel de l'humanité. Un brigand des Galabres prie, dit-on, la madone de l'assister pour faire un mauvais coup; le chef d'un État, sur le point d'entreprendre une guerre clairement injuste, institue des prières publiques pour appeler Dieu au secours de l'iniquité: nous avons là des exemples de la dépravation absolue de la prière qui devient la prière pour le mal. Il est des hommes qui, comme cet honnête Grec, Ischomaque, dont Xénophon nous a tracé le portrait'., demandent à la puissance divine le triomphe sur leurs ennemis, une bonne réputation, une bonne santé et toutes les joies de la terre. Mais nous trouvons aussi, partout et toujours en quelque mesure, la vraie prière spirituelle, celle qui demande la force pour le bien à Celui qui est à la fois la source de tout bien et de toute force. Cette prière, vous la trouverez dans un des chœurs les plus célèbres de Sophocle, qui commence par ces mots : c( Qu'il me soit donné de conserver dans « toutes mes actions et mes paroles la sainte puce reté * ! » Et notre prière. Messieurs, la nôtre, je veux dire celle que nous avons tous apprise dans

^ Dans rÉconomique. — Voir la Vie éternelle, septième discours, au cornjneDcement.

* Œdipe roi.

notre enfance, veuillez la repasser dans votre mémoire. Que nous a-t-on appris à demander? « Notre pain quotidien, » pour nous rappeler quel est celui qui fait croître le blé dans le sillon. Quoi d'autre? « Que le nom de Dieu soit sanctifié, » c'est-à-dire que tous les hommes soient de plus en plus pénétrés de cette vérité fondamentale que la volonté de Dieu est identique au bien. Que demandons-nous encore? Que cette volonté soit faite, que le bien s'accomplisse, et que nous soyons délivrés du mal par le pardon et par le secours. Voilà dans sa simplicité majestueuse la prière spirituelle, la vraie prière du bien, et c'est de celle-là que nous avons à parler.

Je dois dissiper une crainte qui peut s'élever dans l'esprit de quelques-uns d'entre vous. Ne craignez pas que je veuille pénétrer ici dans les secrets les plus intimes de la vie des âmes, et introduire l'instrument toujours relativement grossier du raisonnement dans les fonctions les plus délicates de la vie de l'esprit. On élève des doutes sur la valeur de la prière; je veux examiner l'objection, et mon espoir est de la détruire; voilà tout. Je ne veux pas démontrer la prière, mais, s'il est possible, vous laisser prier en paix selon le vœu de votre cœur.

Vous entendrez dire que la prière appartient à l'enfance de l'humanité, et disparaît peu à peu de^ vaut les lumières de la réflexion, devant les résultats de la culture moderne. C'est une question de fait;

et je ne vois pas que le fait énoncé soit exact. L'instinct de la prière semble exister de nos jours aussi puissant que jadis. L'art y compte si bien qu'il y fait toujours appel. Pour éliminer des productions de l'art l'idée et le sentiment de la prière, il faudrait déchirer les plus belles pages, je ne dirai pas de Racine, mais de Hugo, de Lamartine, de Musset ; il faudrait efifacer les plus belles toiles de nos musées de peinture; il faudrait imposer silence aux expressions les plus élevées de la musique; car c'est toujours lorsqu'elle atteint les accents de la prière que la musique arrive au3^ plus hauts sommets de l'art. Remarquez que je ne parle pas ici des sentiments personnels des artistes, mais d'un sentiment général auquel ils ne s'adresseraient pas si ce sentiment avait disparu. Est-ce la science qui se trouve en contradiction avec la prière? S'il en était ainsi, Kepler, ce me semble, en aurait eu le soupçon, Nevv1;on s'en serait douté, et Faraday ne viendrait pas de mourir en laissant au monde savant l'exemple d'une piété égale à son génie * .

Il ne semble donc pas, à consulter les faits, que la prière disparaisse devant la culture moderne, ainsi que quelques-uns l'affirment*. Mais l'objection capi-

' Voir dans les Archives des sciences physiques et naturelles de la Bibliothèque universelle (octobre 1867) la notice de M. de la Rive, sur Faraday.

' L'affirmation contraire à celle que je combats est contenue dans le récent ouvrage de M. Emile Juventin, intitulé État des croyances (1 vol. in- 12, Paris, Meyrueis, 1868). L'auteur dit, page 22, f tous les renseignements s'accordent à faire penser que, dans des directions diverses, le nombre

taie est mise sur le compte de la philosophie. On dit, au nom de la philosophie, que la prière n'est pas raisonnable. Le propos est grave; car si nous sommes souvent obligés de faire des choses contraires aux raisonnements des hommes, nous ne devons rien faire de contraire à la raison, à la raison primitive et vraie telle que Dieu Fa placée en nous. Mais y a-t-il vraiment incompatibilité entre la philosophie et la prière? J'ai fait connaissance dans mes études avec un grand nombre de philosophes, soit dans le temps présent, soit dans les siècles passés. Il en est plusieurs, je vous l'assure, et d'entre les plus grands, qui étaient des hommes pieux et qui priaient comme de petits enfants, car il n'y a pas deux manières de prier. Aujourd'hui même, en feuilletant, avant de me rendre ici, un livre qui sort de presse, la Vie des savants illustres de M. Figuier, je suis tombé sur le récit de la mort d'un philosophe célèbre, d'un hardi novateur, Pierre Ramus, qui mourut victime des massacres de la Saint -Barthélémy. Quand il se trouva en face des assassins qui entrèrent dans son cabinet de travail, dont ils avaient enfoncé la porte, il demanda un instant, un seul instant, et prononça à haute voix ces paroles de prière, qui nous ont été conser-

des hommes de prière s*accrolt d'une manière sensible. » — Le point de vue auquel est placé M. Juventin, le caractère profondément réfléchi de sa pensée, et son effort constant pour enregistrer impartialement les faits, donnent un grand poids à sa parole.

vées: « O mon Dieu, j'ai péché contre toi; j'ai « fait le mal en ta présence. Tes jugements sont jusce tice et vérité. Aie pitié de moi, et pardonne à ces « malheureux; ils ne savent ce qu'ils font'. » Lorsque Descartes, esprit libre et puissant sil en fut, subit les atteintes mortelles de sa dernière maladie, il tomba dans une sorte de délire qui n'altérait pas l'enchaînement régulier de ses pensées. Ceux qui écoutaient ses paroles suprêmes furent étonnés d'entendre que ce géomètre, ce métaphysicien, ne parlait pas des sciences qui l'avaient tant occupé, mais des grandeurs de Dieu et de la misère de l'homme*. Je ne veux pas multiplier ces exemples; un seul encore. Il est un philosophe dont j'ai étudié longtemps la vie et les écrits : Maine de Biran. Maine de Biran parvint comme administrateur et homme d'État à de hautes fonctions politiques; mais il fut toujours entraîné par un irrésistible instinct à l'observation de lui-même et à Fétude des grandes questions de la destinée humaine. Ce qui fait sa valeur dans l'ordre de la science, le voici. Mieux et plus qu'on ne l'avait fait avant lui, il a reconnu le rôle de la volonté dans toutes les manifestations de la vie humaine. Il a discerné la part de la volonté, nonseulement dans nos actes, mais dans nos idées, dans nos sentiments, et jusque dans nos sensations cor-

* Voir Ramus par Charles Waddington (i vol. in-8, Paris 1855), p. 254. L'auteur fournit les preuves de l'exactitude du récit qu'a reproduit M. Figuier.

* Vie de Monsieur Des-Cartes, par Baillel. Livre VI!, chap. xxi, p. 419.*

porelles. Or, en même temps qu'il constatait de plus en plus, par une analyse savante, le rôle de la volonté et ce qu'elle doit être dans la vie de l'homme, en même temps, par une expérience prolongée et souvent douloureuse, il constatait aussi la faiblesse de la volonté. Par un mouvement de l'âme lent, continu, prolongé pendant des années et qui, au milieu d'incertitudes et d'oscillations, a toujours été fondamentalement dirigé dans le même sens, il se tourna vers Dieu et mourut en priant*. Il n'y a donc pas incompatibilité entre la philosophie et la prière, pas plus au temps où nous sommes qu'au siècle de Descartes et aux jours où vivait Ramus.

Maintenant : lorsqu'une doctrine négative de la prière s'est emparée d'une intelligence, cette doctrine réussit-elle à détruire, dans l'âme de celui qui la professe, l'instinct naturel de la prière? Non; ceci est encore une question de fait. Jamais la philosophie qui nie tout rapport entre l'homme et Dieu ne s'est développée avec plus d'ampleur et plus d'éclat qu'à la fin du siècle dernier. Qu'est-il arrivé? On dit que des matelots qui semblaient impies se mettent à genoux au sein de la tempête, et il y a dans le monde d'autres tempêtes que celles de l'Océan. A la fin du siècle dernier, des hommes qui avaient été nourris dans l'athéisme, qui en avaient fait profession, ont retrouvé dans leur cœur, au sein de la

* Maine de Biran, sa vie et ses pensées, 1 vol. in-12, Paris, 1857.

tourmente révolutionnaire, l'instinct, le besoin et l'accent de la prière*. Voici un fait analogue qui s'est produit dans des circonstances moins lugubres. Un écrivain estimable du commencement de ce siècle avait été nourri de la philosophie de son temps, et avait appris à nier le pouvoir de la prière. Il venait de terminer un ouvrage en faveur d'une cause qui lui tenait fortement à cœur; il avait fait tout ce qu'il était en son pouvoir de faire, et il écrivit à un de ses correspondants les lignes que voici : « C'est à Dieu « à faire le reste, je l'en ai prié avec ferveur et avec « larmes, chose bien insolite pour moi et peut-être ' « inconséquente, mais mon cœur était plein, et c'é- « tait pour moi un besoin de prier'. »

L'instinct de la prière subsiste donc en dépit des doctrines qui le repoussent. Il n'est pas même nécessaire pour pouvoir prier d'avoir une foi positive en Dieu. Qui est-ce qui peut prier? Tout le monde, excepté les athées qui sont certains que Dieu n'existe pas. Mais y a-t-il des athées? Y a-t-il, non des doctrines d'athéisme (il y en a malheureusement beaucoup), mais des hommes parfaitement certains que Dieu n'existe pas? 11 est permis d'en douter; bien des foyers semblent éteints, tandis que le feu couve encore sous la cendre. En dehors de la supposition d'un athéisme réel, tous peuvent essayer de prier,

* Isùard, par exemple. Voir la Vie éternelle^ cinquième discours, à la fin. — Voir aussi les biographies de Laharpe.

• Correspondance de S***.

et je ne vois rien à objecter au raisonnement d'un poète qui, après s'être écrié :

Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance! Pour que Dieu nous réponde adressons-nous à lui I

semble se demander: mais si Dieu n'existait pas? et continue :

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ;

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié* !

La philosophie en général n'est pas incompatible avec la prière; les systèmes qui nient l'existence de rapports entre Dieu et l'homme ne détruisent pas l'instinct de la prière, même chez leurs sectateurs; et aucune doctrine, si ce n'est l'athéisme proprement dit, n'interdit légitimement à celui qui éprouve le besoin d'être fortifié de chercher le secours de Dieu. Il existe pourtant dans la science un courant considérable qui entraîne les âmes loin de Dieu, courant qu'ont accru par leurs travaux des hommes qui étaient personnellement pieux et dont la doctrine ne marchait pas d'accord avec leur vie. Il existe une philosophie, et une philosophie très-importante, qui affirme que la prière n'est pas raisonnable, ou, en d'autres termes, qu'il est interdit à la créature qui fait usage de sa raison de

* Alfred de Musset, l*Espoir en Dieu,

chercher l'assistance de Dieu. Quelle est cette doctrine? Celle que nous avons déjà rencontrée et signalée; celle qui nie tout élément de liberté, et ne voit dans l'univers qu'un ensemble de phénomènes régis par les lois d'une nécessité absolue. Si tout est déterminé nécessairement, s'il n'y a aucun principe de liberté dans le monde, il n'y a rien à demander. La conséquence est juste; mais j'ajoute : il n'y a rien à faire; la conséquence est également juste. La doctrine qui nie l'efficacité de la prière nie pareillement l'efficacité des efforts de l'homme dans le travail. C'est le seul argument que je vais développer. On oppose à la prière l'idée que tout est fatalement déterminé ; je cherche à établir que si l'objection est valable, elle est valable contre le travail.

Croyez-vous à la réalité de la puissance humaine dans le travail? Voyez quelle est l'action de l'homme sur la nature! Nous fertilisons le sol; nous contenons les rivières par des digues; nous améliorons les espèces végétales et les races animales; ou, agissant en sens contraire, nous épuisons le sol par des cultures imprudentes; nous déboisons les montagTies, et les eaux débordées des fleuves inondent les vallées; nous abâtardissons les races animales. Notre action sur la nature est très-limitée : nous ne pourrions pas assurément faire dévier notre planète de son orbite; un tremblement de terre met à néant le travail de générations entières; mais ce pouvoir

limité est réel. Quelles sont ses bornes précises? Personne ne saurait le dire. Il n'est pas vraisemblable que, réalisant le rêve d'un utopiste moderne, l'humanité réussisse à changer l'Océan en un bassin de limonade; mais si le bon sens fait justice des rêves des fous, le génie a souvent déjoué, et déjouera souvent encore les prévisions des sots. Nous exerçons une action incontestable sur la nature. N'avons-nous pas d'action sur la société ? N'agissonsnous pas sur nos semblables par l'exemple, par la parole, par le regard? Arrêtez-vous l'ingénieur qui veut élever une digue, l'horticulteur qui se propose d'améliorer ses produits, la mère qui veut incliner au bien l'âme de ses enfants, le poUtique qui cherche à exercer une action sur la société, les arrêtez-vous, en leur disant : Que prétendez-vous faire? tout est absolument et fatalement déterminé? Non; quand il s'agit d'apprécier la puissance humaine, notre siècle penche plutôt du côté de l'orgueil que du côté du découragement. Que veulent faire cependant tous ceux qui travaillent, soit dans le domaine de la matière, soit dans le monde spirituel? Us sont en présence d un ordre de choses qu'ils s'efforcent de modifier; ils ne pensent donc pas que tout dans l'univers soit fatalement déterminé.

Vous comprenez où tend mon argument; et vous pensez peut-être que je m'aventure dans une entreprise sophistique. Vous accordez que l'homme peut exercer une influence sur la nature et sur la société;

mais vous pensez que Faction de Dieu est fixe, immuable, et que, par conséquent, l'argument fondé sur l'efficacité du travail humain ne saurait conduire à accepter Tefficacité de la prière, puisque la prière prétend modifier Faction divine. Uobjection a pour base l'idée d'une distinction absolue entre l'action de l'homme et l'action de Dieu; or, cette idée est fausse; vous allez le reconnaître.

Qu'est-ce que peut l'homme lorsqu'il agit sur la nature? Il peut (c'est une remarque du chancelier Bacon) ', il peut éloigner ou rapprocher deux parties de la matière. Et au delà? Rien. Dans tous ses travaux, depuis l'établissement de la montre la plus minime jusqu'à la construction de la cathédrale la plus grandiose, l'homme ne fait jamais qu'approcher ou éloigner des parties de la matière; tout le reste se fait Sans lui, et presque toujours par des moyens qu'il ignore. Vous élevez par exemple de l'eau dans un corps de pompe, et vous dites : mon travail élève l'eau dans un corps de pompe. D'accord, mais sous quelle condition? Sous la condition de la constitution de Teau et de toutes les forces qui agissent dans ce liquide; sous la condition de l'attraction du globe et du poids de l'atmosphère. Quand vous élevez de l'eau dans un corps de pompe, le ciel et la terre

^ < Approcher ou écarter les uds des autres les corps naturels, c'est à quoi se réduit toute la puissance de rhomme ; tout le reste, la nature Topère à Tiutérieur, et hors de notre vue. » — Novum organum, livre I, aphorisme 4.

LE SECOURS. àf)5

travaillent avec vous; toutes les puissances de la nature consentent à subir sur un point donné, et contrairement au cours naturel des choses, Faction de votre volonté. Et quand vous lèveriez Féau simplement avec la main, la chose resterait la même, parce qu'à partir de la détermination de votre volonté, toutes les forces de la nature ont été en action, dans Fintérieur même de votre corps, pour transmettre la décision de votre volonté à votre main, et de votre main à Feau qu'elle aura soulevée. La philosophie qui établit une distinction absolue entre Fœuvre de l'homme et Fœuvre de Dieu est donc une philosophie sans profondeur. Elle suppose, ce qui est contraire à toute réalité, que Fhomme peut faire quelque chose sans entrer en concours d'action avec les forces de la nature qui manifestent la volonté du Créateur.

Le cours naturel des choses, c'est-à-dire Fœuvre directe de Dieu, est donc incessamment modifié par le travail de Fhomme. Dirons -nous que par notre travail les desseins de Dieu sont changés? Non; car Dieu en nous créant libres nous a fait participants de sa puissance et nous veut ouvriers avec lui'; travailler ce n'est donc pas changer ses desseins, c'est les accomplir. L'homme sent en lui-même une puissance d'action; il agit; il voit le résultat de ses

* < Nous sommes ouvriers avec Dieu, » dit Fapôtre St. Paul, \^ Épitre aux Corinthiens, m, 9.

actes; et il laisse dire les philosophes qui affirment que tout est fatalement déterminé.

Voici maintenant la question qui s'ofl&re à notre examen: la prière est-elle un pouvoir? Avons-nous reçu la faculté de puiser la force à sa source même, de la chercher en Dieu? Nous avons Tinstinct de la prière comme celui de Faction, et Dieu qui nous a fait travailleurs, nous a fait également prieurs. — Mais tant d'hommes qui ne prient pas! — Et tant d'hommes qui ne travaillent pas; ou, ce qui revient au même, qui ne travaillent que sous la verge de fer de la nécessité! Les paresseux n'empêchent pas que l'homme ne soit organisé pour le travail; et les bouches toujours closes devant Dieu n'empêchent pas que l'homme ne soit organisé pour la prière.

Nous avons l'instinct de la prière. Pouvons-nous constater ses résultats? Sans doute. Voici un homme aux prises avec une tentation majeure. Se sentant près de tomber, il a crié à Dieu, et il a été soutenu. Vous dites peut-être : C'est un homme fort, et lors même qu'il n'aurait pas prié, le résultat aurait été le même. En êtes-vous bien sûr? Une épidémie sévit sur une ville. Les médecins et les fonctionnaires publics font leur devoir, le devoir particulier de leur charge. Mais voici des hommes, voici des femmes qui, sans y être obligés par une fonction particulière, sans chercher la renommée, sans être soutenus par l'intérêt de la science, sans avoir à espérer ni croix d'honneur, ni prix Monthyon, se consa-

crent avec un dévouement complet au soulagement des misères publiques; et ils ont prié. Vous dites peut-être : Ce sont des natures dévouées, elles n'auraient pas prié que leur action aurait été la même. En êtes-vous bien sûr? Ces hommes affirment qu'ils ont trouvé de la force dans la prière, et le fait s'est passé en eux-mêmes. Qui êtes-vous pour leur dire : Non.

Travailler, ce n'est pas changer les plans de Dieu; c'est les accomplir, puisque Dieu nous a créés pour le travail. La prière n'a pas la prétention de changer les plans de Dieu; elle les accomplit, puisque Dieu nous a créés avec le besoin et l'instinct de la prière.

La prière et le travail soulèvent les mêmes objections ; mais ces objections partent de l'idée qu'il n'y a de liberté ni en l'homme ni en Dieu, que le monde est un mécanisme fatal et fixe. A ce point de vue, qui est celui d'un athéisme patent ou déguisé, il n'y a sans doute rien à demander; mais il n'y a no* plus rien à faire. La doctrine du fatalisme universel est tellement contraire au sentiment immédiat de la réalité et à la conscience du genre humain, qu'on lui demande à bon droit de faire ses preuves. Or, ces preuves, elle ne les a pas faites, et elle ne les fera jamais.

Travail, prière, ces deux pouvoirs s'harmonisent; ils s'harmonisent dans la demande d'une force pour l'action. On oppose souvent (c'est le thème de plus

d'un écrivain moderne) la prière qui était la pratique des temps anciens, et le travail qui est la vertu des temps modernes. Je ne sais pas si les anciens priaient beaucoup plus que nous; et je suis persuadé que nous ne travaillons pas beaucoup plus qu'eux. Quant à l'opposition de la prière et du travail, elle n'est point fondée en droit, mais elle est trop souvent suggérée à l'esprit par les abus d'une fausse dévotion. La prière qui prétendrait se substituer au travail serait une dérision et presque un crime. Vous connaissez la fable de la Fontaine : le Rat qui s'est retiré du monde. Le rat gros et gras, bien pourvu de tout dans son fromage de Hollande, reçoit une députation de ses compatriotes de Ratopolis bloquée par le peuple chat.

On les avait contraints de partir sans argent, » Attendu Télat indigent

De la république attaquée.

Ils demandaient fort peu, certains que le secours

Serait prêt dans quatre ou cinq jours.

Mes amis, dit le solitaire.

Les choses d'ici-bas ne me regardent plus.

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister? Que peut-il faire Que de prier le ciel qu^il vous aide en ceci? J'espère qu'il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte,

Le nouveau saint ferma sa porte.

C'est là un saint de la mauvaise espèce. Le malade qui n'a ni or ni argent, ni force, ni parole peut-

LE SBCaURS. 309

être, donne sa prière, et malheur à qui dédaignerait, un pareil présent! Mais, de la part de celui qui peut agir, dire à son semblable: « Frère, il ne me plaît pas de troubler mon repos pour te rendre service, mais je prierai Dieu qu'il te vienne en aide, » c'est manifestement se moquer à la fois des hommes et de Dieu. La prière, la vraie prière, doit être la source de Faction pour le bien. A qui dirait: Agissez au lieu de prier! nous devons toujours pouvoir répondre : Je prie pour avoir la force d'agir.

Ces deux pouvoirs harmoniques, le travail et la prière, ont la même condition et la même limite. Leur condition commune est la persévérance. Nous commettons souvent sous ce rapport une erreur qui devient la cause de bien des découragements. On raisonne et l'on agit, comme si toute prière devait obtenir immédiatement la plénitude de ses eflfets, comme s'il suffisait de s'écrier une fois: Mon Dieu! et que tout dût être accompli. C'est l'erreur d'un enfant qui, dans son impatience puérile, voudrait qu'un travail fût terminé à l'instant où il est entrepris. Si la prière est une fonction naturelle de la vie des esprits, c'est une fonction perpétuelle. Si la prière est la respiration de l'âme, elle doit être incessamment renouvelée. Sans vouloir limiter la puissance de la grâce divine, nous n'avons pas le droit d'espérer, dans le cours ordinaire de la Providence, qu'une seule invocation adressée au maître de la vie libérera la volonté des chaînes d'habitudes mauvaises

3 1 SEPTIÈIIE DISCOURS.

qui se sont fortifiées pendant dix, vingt, trente années, peut-être. La persévérance est donc la condition commune du travail et de la prière. Quant à la limite de ces deux pouvoirs, elle se trouve dans les desseins insondables pour nous de la suprême puissance. Que de prières qui ne reçoivent pas de réponse apparente et immédiate! Que d'efforts qui semblent manquer leur but! La sagesse souveraine se réserve de fixer, en définitive, et la réussite de nos efforts et le résultat de nos prières.

Nous avons donc trouvé la source directe de la force, de cette force que nous devons ensuite maintenir et accroître par un bon régime spirituel. Est-ce là tout? L'un de vous, Messieurs, m'a écrit ce que bien d'autres ont pensé sans me l'avoir écrit: Ne parlerons-nous pas directement du secours qui se trouve dans la foi chrétienne, dans la foi proprement dite? N'y a-t-il pas une force dans la croyance au Dieu manifesté en Jésus-Christ? Cette question est grave; ne sera-t-elle pas abordée? La question va être abordée directement, et dans les limites précises tracées par le programme de notre étude et par la composition de cette assemblée.

ra. LA QUESTION DE LA FOI

Nos réunions ont été annoncées comme ayant pour objet une étude philosophique du problème du mal. C'était dire que nous devions nous rendre ici

sans aucune convention préalable autre que celle d'apporter des âmes sérieuses et des esprits de bonne foi à Tétude d'une question importante. Il n'existe entre nous le lien d'aucune foi communément consentie qui nous place sous une autorité commune. Avec toutes les diversités, toutes les nuances, toutes les transitions qu'oflfre la réalité, et qui échappent à nos divisions abstraites, nous formons deux classes distinctes. Les uns font profession d'être chrétiens, c'est-à-dire d'accepter le témoignage surnaturel de Jésus-Christ, et, s'ils sont conséquents, d'aller là où l'autorité de Jésus-Christ les conduira. Les autres sont simplement ici en leur qualité d'hommes, avec leur raison, leur cœur et leur conscience. J'ai pu jusqu'à présent m'adresser indistinctement à tous, parce que j'ai marché sur le terrain commun de l'humanité. Maintenant, je suis dans la nécessité de distinguer.

Nous donc qui sommes chrétiens, ou, pour mieux dire dans bien des cas, qui désirons l'être, quelle est notre affirmation quant au sujet de notre étude? Nous affirmons que c'est dans la foi au Crucifié de Golgotha, et dans la participation aux grâces qui découlent de cette source de miséricorde, que l'âme peut trouver, avec la prière efficace, la force nécessaire pour opérer ce changement, cette conversion qui doit la tirer des voies de l'égoïsme et la faire entrer dans les voies de la charité. Vous qui croyez, quel que soit le degré de votre foi, votre

croyance est votre trésor. Mais ce trésor n'est pas comme celui de Favare; qui le possède doit le répandre, parce qu'il s'augmente dans la proportion où il se partage. Vous avez donc à rendre témoignage de votre foi. Vous devez fixer Tattention des hommes sur la source de force qui est en vous, par le moyen de vos œuvres et de vos sentiments; en étant bons, et en étant joyeux, car toute foi vraie est source de bonté et principe de joie. Vous devez ensuite joindre le discours à l'exemple et propager vos convictions parla parole. Mais prenez garde de ne pas heurter des sentiments légitimes. N'augmentez pas par votre faute les difficultés que la vérité éprouve à pénétrer dans les âmes. Lorsque vous vous adressez à ceux qui font profession de la même foi que vous, rappelez-leur hardiment la règle de l'autorité à laquelle vous vous soumettez comme eux. Mais quand vous avez à rendre compte de votre espérance à ceux qui sont simplement vos semblables, sans être des croyants, n'oubliez jamais que ce sont vos semblables, c'est-à-dire qu'ils ont comme vous une volonté qui se doit à Dieu, mais qui devant les hommes reste maîtresse d'elle-même. Respectez en tout la liberté d'autrui ; et, pour dire la chose en deux mots, si vous voulez servir utilement la cause de la foi chrétienne, proposez-la, ne l'imposez pas.

Pour vous. Messieurs, qui ne faisant pas profession d'être chrétiens, êtes venus ici avec l'intention de faire une étude de philosophie, le témoignage

LE SEGOUHS. 313

des croyants esl un fait qui se produit devant vous, et dont vous êtes appelés à vous rendre compte. Vous ne sauriez le négliger sans méconnaître les conditions de l'étude qui nous rassemble. La philosophie, en efifet, est une recherche entièrement libre, c'est-à-dire dans laquelle n'intervient aucune présupposition dogmatique; et la philosophie est une recherche dont l'objet est universel; elle se distingue des sciences particulières précisément par l'universalité de son objet. Liberté, universalité : ce sont là deux caractères de la philosophie. Dans votre recherche de l'explication du monde, vous rencontrez le témoignage des chrétiens qui occupe une grande place dans l'histoire. Que faut-il penser du fait sur lequel se fonde leur foi? Cette question vous est-elle interdite? Votre recherche n'est pas Kbre. Cette question vous est-elle étrangère? votre recherche n'est pas universelle. Dans un des cas comme dans l'autre, vous sortez des conditions de la philosophie. Il faut donc, dans une étude vraiment sérieuse et libre, se poser directement la question de la foi, c'està-dire la question de la nature du témoignage de Jésus-Christ. Ne pas l'aborder, parce qu'on la tiendrait pour résolue dans le sens de la négation, ce serait agir sous l'influence d'un préjugé; et ce préjugé constituerait une présupposition dogmatique qui pour être contraire à celle des croyants n'en altérerait pas moins le caractère de la science.

La question étant posée, elle peut recevoir deux

solutions. Le témoignage de Jésus-Christ est-il un témoignage divin qui fonde une autorité légitime? Si, après examen, vous dites non, vous chercherez une base autre que celle de la foi pour organiser votre pensée et votre vie. Si, après examen, vous dites oui, vous entrerez dans Fenceinte de la foi. Si vous avez dit non, ou votre recherche continuera sans aboutir à un résultat, ou vous arriverez à être positiviste, hégélien, déiste, panthéiste, ou encore à formuler une doctrine qui vous sera personnelle. Vous aurez une philosophie; cette philosophie pourra même être chrétienne dans une certaine mesure, en ce sens que vous accepterez une partie de l'enseignement chrétien; mais les doctrines que vous aurez acceptées ainsi, resteront pour vous de simples doctrines, ne reposant pas sur une base de foi. Cest ainsi que la plupart des philosophes français contemporains dits spiritualistes ont dans leur pensée des éléments dont la source historique est visiblement la prédication chrétienne. C'est ainsi que je vous ai proposé une solution philosophique du problème du mal, extraite du dogme, mais que nous en avons séparée, et qu'on peut accepter, si on estime qu'elle rend raison des faits, sans accepter dans son ensemble la foi des chrétiens. Quoi qu'il en soit, si vous avez dit non à la question de la foi, vous resterez dans la philosophie commune, dans la philosophie proprement dite.

Si vous avez dit oui, si vous avez reçu le témoi-

gnage de Jésus-Christ comme un témoignage divin, la foi qui aura été le résultat de votre recherche deviendra le point de départ d'un travail nouveau de la pensée, car, comme Fa dit St. Anselme, la foi cherche l'intelligence. Vous aurez alors, en partant des données chrétiennes, à organiser votre pensée et votre vie. Si vous êtes docteur dans l'école, vous établirez une science théologique. Si vous n'êtes pas docteur, mais simplement homme du monde désirant vous bien rendre compte des conséquences de votre foi, vous établirez ce que vous pourrez appeler là philosophie du chrétien, parce que ces mots du chrétien lèveront tout malentendu, et feront clairement entendre que vous n'êtes plus sur le terrain de la philosophie commune et simplement humaine^ mais dans l'enceinte de la foi. Là où le témoignage divin est accepté, la recherche des bases de la vérité s'arrête, comme un navire jette l'ancre en entrant dans le port, et le travail de la pensée prend un autre caractère. La philosophie proprement dite cesse dans l'enceinte de la foi, et continue si la foi a été l'objet d'une négation raisonnée; mais là où existerait, avant l'examen, une négation qui ne serait qu'un préjugé, la vraie philosophie, qui est la science impartiale et pleinement indépendante, ne saurait ni cesser ni continuer, parce qu'elle n'aurait jamais commencé.

Ne vous paraît-il pas qu'un esprit véritablement libre ne saurait passer à côté d'un fait aussi consi-

dérable que Faction de la foi chrétienne dans le monde, sans Fexaminer avec la plus sérieuse attention? Beaucoup d'hommes cependant, je dis d'hommes de science, n'ont jamais fait cet examen, n'ont jamais eu l'idée de se poser sérieusement la question de la foi. Comment cela peut-il être? Le fait s'explique en partie par des causes historiques dans le détail desquelles nous ne saurions entrer ici. Je veux pourtant en indiquer une : l'abus de l'autorité, et ringérence des pouvoirs civils dans le domaine des croyances. A Fépoque où la faute d'hérésie, déterminée par Fautorité ecclésiastique, pouvait entraîner des conséquences temporelles graves, les hommes qui voulaient établir Findépendance de leur pensée, et qui n'avaient pas le goût du martyre, n'ont rien imaginé de mieux que de déclarer que, livrés aux recherches de la philosophie, ils se tenaient complètement en dehors du domaine religieux, et ne portaient leur examen, à aucun degré, sur les vérités de la foi. C'est alors qu'est née la théorie bizarre qu'il peut y avoir deux vérités : Fune à laquelle on adhère comme philosophe, et Fautre que Fon accepte comme croyant. C'est alors que Fltalien Pomponazzi * rédigeait un livre contre Fimmortalité de l'âme, mais affirmait que, du reste, en sa qualité de catholique, il acceptait pleinement la doctrine de la vie future, au point de vue de la

* En français, Pomponace ou Pomponat.

foi. A Fabus de Fautorité a répondu le refus de Texamen. Une des causes qui entravent, maintenant encore, la propagation de la foi chrétienne est le fait que nombre d'hommes ne veulent pas examiner les questions religieuses par TefiFet d'une crainte vague, héritage de la servitude du passé. Mais les temps de la liberté sont Venus. Il est contraire h toute raison de penser qu'il puisse y avoir deux vérités. Il n'y a de vraie liberté et de force d'esprit que chez l'homme dont le regard traverse le nuage des préjugés, et contemple dans sa grandeur et sa simplicité le problème que soulève l'existence de la religion chrétienne. Qu'ai-je donc à faire ici? Vous montrer comment la question de la foi qui se pose de tant de manières résulte directement et nécessairement de Fétude qui nous rassemble.

Le bien a une histoire. Il a eu ses luttes, ses revers et ses triomphes. Or, dans Fhistoire du bien, il est un nom qui occupe un rang tout à fait à part; personne au fond ne le conteste : le nom de Jésus de Nazareth. La lumière morale s'était développée dans le monde ancien par la réflexion des sages appliquée à discerner la voix de la conscience et à reconnaître les lois de la société spirituelle. Mais, tandis que la lumière morale grandissait, les mœurs allaient s'abaissant; et la civilisation romaine offrait un mélange hideux de débauche et de cruauté. Il existait comme un divorce profond entre la con-

science et la vie de rhumanité; et plus les sages voyaient clairement l'image du bien, plus ils sentaient leur impuissance à le réaliser dans le monde. C'est alors que la parole du Galiléen se fit entendre, et devint le point de départ de la restauration d'une société qui descendait dans les abîmes de la corruption. Je puis vous renvoyer sur ce sujet à un ouvrage qui ne vous sera pas suspect, au moins dans le sens où je puis l'être à quelques-uns d'entre vous. C'est l'œuvre d'un écrivain français, M. Denis, qui a écrit une Histoire des idées morales dans Vdntiquité ^ M. Denis paraît avoir l'intention positive de nier la réalité d'une manifestation surnaturelle en Jésus- Christ. Il rassemble une foule de textes destinés à établir que la lumière morale a grandi sous l'action des recherches de la philosophie antique. Il le prouve; mais il doit constater aussi que la corruption des mœurs grandissait à mesure que les sages voyaient d'une vue plus distincte et plus claire les véritables lois de la nature; et il reconnaît que la puissance, la force qui a commencé à réaliser la loi morale, n est pas sortie directement du travail des philosophes, mais de la prédication chrétienne. C'est la parole chrétienne qui a donné l'éveil au progrès qui caractérise et constitue la civilisation moderne; ceux même qui n'admettent pas la divinité de l'Évangile sont souvent conduits à proclamer ce fait

^ Deux volumes in-8, librairie Auguste Durand, 1856.

sur le terrain de l'histoire. Pour accepter cette affirmation, il faut admettre que le monde est en progrès. Permettez-moi de vous faire à ce sujet une confession personnelle. Je sais que la bonne règle est de parler de soi le moins qu'on peut; mais vous savez aussi que, lorsque les hommes mettent leurs pensées en commun, rien peut-être n'a autant de valeur que le récit d'une expérience qu'on a faite soi-même. Voici donc ce qui m'est arrivé à l'égard de l'idée du progrès.

Chacun de nous, soit en raison des circonstances qui ont entouré sa venue dans le monde, soit aussi, je le crois, par l'effet de son tempérament, est porté à regarder plutôt avec amour du côté du passé, ou du côté de l'avenir. J'ai toujours eu un goût prédominant pour le passé; soit par l'effet des circonstances générales que je viens d'indiquer, soit peutêtre parce que n'étant pas insensible à la poésie, je trouve que ces chemins du temps jadis si bien célébrés par. notre Tœpffer*, ces chemins circulant entre de grandes haies, se détournant au coin des champs et serpentant selon le cours des ruisseaux, sont plus aimables que les rails les mieux entretenus et le plus bel alignement de poteaux télégraphiques; peut-être enfin, parce que dans les spectacles que l'Europe politique a présentés, depuis le temps de ma jeunesse, j'ai toujours éprouvé un senti-

' Du Progrès dans ses rappoiis avec le petit bourgeois et les maîtres d'école — dans le volume des Mélanges de Rodolphe Tôpffer.

ment qui n'est pas celui de l'estime pour ces hommes qui acclament toute nouveauté, en ayant soin de se ménager dans l'ordre nouveau une place aussi bonne que possible, pour ces hommes qui tournent le dos à tous les 'soleils qui se couchent, qui adorent tous les astres levants, et qu'on voit applaudir après le succès à ce qu'ils avaient blâmé dans l'incertitude de la victoire. Par l'effet de toutes ces causes, j'étais disposé à médire des nouveautés et à croire peu au progrès. Or, en l'année 1854, je fus appelé à faire à Genève un enseignement public relatif à l'influence du christianisme sur les deirtinées de la société. Il me fallut embrasser d'un regard tout le développement de l'histoire depuis dix-huit siècles. Je reconnus que toute nouveauté n'est pas un progrès; que, dans la marche de la société, il y a des chutes, des retours en arrière, des affaissements de la conscience, des débilitations de l'opinion puWique; mais que pourtant, si l'on regarde les grands mouvements et les grandes lignes, on voit croître et progressivement croître, dans les lois et dans les mœurs, la dignité, la justice et la bienveillance. Je reconnus que si toutes les eaux des fleuves descendent dans les abîmes de l'Océan, la vague humaine, bien qu'elle se recourbe souvent, monte pourtant après tout dans la direction du ciel. Dès lors, sans vouloir acclamer toute innovation, sans renoncer au droit imprescriptible de flétrir les nouveautés mauvaises et de protester contre les triomphes injustes, j'ai

cru^ sérieusement cru au progrès, et cette impression ne s'est jamais effacée. J'avais été vaincu par la vérité.

Mais d'où vient le progrès? Je vous l'ai dit. Le sol humain a été préparé par. le travail de la conscience et les réflexions des sages; mais la sagesse antique a trouvé la lumière sans rencontrer la puissance. Elle n'a pas réussi à fournir au genre humain un principe durable de vie. Le germe de là force véritable a été déposé dans le sol par la parole chrétienne. Dès lors, l'arbre du bien a grandi. Il peut se couvrir de mousse, de gufi, de branches mortes; mais la sève d'une éternelle jeunesse circule dans ses branches. L'arbre parait bien jeune encore à quiconque a entrevu les proportions désignées par sa nature; et ceux qui méprisent son ombrage sont pareils à des hommes qui dédaigneraient le chêne séculaire qui a ombragé leurs pères et qui peut étendre ses rameaux sur les générations à venir, pour planter dans des sables arides des glands déjà desséchés.

Nous avons en nous deux instincts: l'amour du passé et l'amour de l'avenir; et ces deux instincts sont également vrais. Sans nous faire aucune illusion, sans attendre des sociétés de la terre ce que la terre ne pourra jamais réaliser; sans nous dissimuler les secousses, les tempêtes, les catastrophes qui peuvent nous atteindre et qui sont peut-être voisines, il faut reconnaître que les sociétés hu-

maines tendent à oflfrir un reflet de moins en moins imparfait du royaume du bien. Mais Tavenir procède du passé; le progrès est le développement des germes purs déposés dans la tradition. Notre amour de ce qui fut et notre désir de la nouveauté se concilient dans l'attachement à une tradition maintenue, épurée, et d'autant plus sûrement maintenue qu'elle est plus sérieusement épurée. La division des hommes en deux camps, dont l'un veut conserver tout ce qui est et dont l'autre veut tout détruire, cette division qui se manifeste depuis les querelles d'un village jusqu'à la politique des empires, et depuis la conversation de deux individus jusqu'aux plus grands combats du monde des idées, n'a pas de raison d'être légitime. La lutte de deux partis exclusifs est naturelle peut-être à nos cœurs mauvais, parce que c'est la lutte des intérêts et des passions. Mais n'avez-vous pas vu l'aurore de temps meilleurs, chaque fois que vous vous êtes dégagés des intérêts et des passions? Novateurs, voulezvous donc détruire le bien du passé et renoncer à l'héritage des siècles? Conservateurs, voulez-vous donc arrêter l'œuvre du présent et empêcher le bien de croître pour l'avenir? Non, Messieurs; entre les drapeaux de ces factions en lutte, il en existe un troisième, celui des hommes qui, dans le travail du présent veulent préparer l'avenir, par le développement de tout le bien du passé et la destruction croissante du mal. C'est le parti de la paix, de la

justice et de la vérité. C'est là qu'est l'avenir; saluons4e avec une ferme espérance. Maintenant retournez-vous, et dites si ce n'est pas là le passé; dites si ce qui fait la solidité et la gloire de notre civilisation, n'est pas le développement de la pensée chrétienne; dites si le rapprochement de tous les individus et de toutes les nations dans la justice et la bienveillance n'est pas l'œuvre de Celui qui a voulu faire éclater sa gloire dans les lieux très hauts, en annonçant sur la terre la paix aux hommes de bonne volonté ?

Jésus de Nazareth se présente dans l'histoire comme la source du plus grand déploiement de la force sociale pour le bien; c'est là un fait assurément étrange et qui pose sérieusement une question. Il est surprenant que le germe du progrès universel ait été déposé dans le sol humain, non par les écoles de la Grèce ou par la sagesse pratique de Rome, mais par un habitant de Nazareth en Galilée. Mais ne considérez pas seulement l'action sociale du fils de Marie, voyez son influence sur les individus. Alfred de Musset, victime de passions sensuelles dont il n'a jamais cessé de reconnaître, alors même qu'il leur obéissait,' le funeste caractère, s'est arrêté un jour devant la grande figure de St. Augustin; et, voyant ce fils ardent de l'Afrique triompher pleinement des passions qui le perdaient lui-même, il a écrit cette ligne qui n'est pas un des moindres hommages qu'ait reçus la mémoire de l'évêque d'Hippone : « l'homme

le plus homme qui ait jamais été, St. Augustin'. » D'où venait à St. Augustin la force qui a triomphé de ses passions? Il Fa dit assez haut pour que nul ne l'ignore. Nous avons parlé de Pascal. Pascal était maladif à ce point que, depuis l'âge de dix-neuf ans, il ne passa jamais une seule journée sans souffrir dans son corps. Dans ce corps débile était logée une âme si hardie et si fière, si prompte à descendre dans les dernières profondeurs de la pensée, qu'elle a pu connaître tous les tourments de l'intelligence. Et c'est Pascal qui a dit, en parlant de l'état de sa propre âme : « Joie, joie, joie et pleurs de joie * ! » D'où lui venait la force qui l'a rendu triomphant de la douleur? Il l'a écrit dans des caractères qui ne s'effaceront pas. Mais pourquoi nous arrêter à des noms illustres? La foi chrétienne agit trop peu pour le bien; c'est la faute et la honte de ceux qui en font profession; mais elle agit. Informez-vous de ce qui se passe dans le monde, au près et au loin. Que de tentations vaincues! que de vies changées! que de dévouements! que de larmes adoucies ! que de rayons de lumière jusque dans les angoisses et les ténèbres de la mort! que de force enfin, force contre la douleur, force contre la tristesse, force contre l'inquiétude, force contre la tentation, que de force pour le bien, a pro-

* La Confession d'un enfant du siècle, deuxième partie, chapitre iv.

* Édition Faugère, tome I, page 240.

duit et produit encore tous les jours ce seul nom, ce mot de deux syllabes : Jésus.

Supprimez ce nom ! Si vous pouviez Feffacer de la mémoire des hommes, quel deuil passerait sur la terre, quel nuage épais voilerait notre soleil! nuage plus sombre que celui qui plana sur l'agonie du monde antique, parce que les ténèbres qui succèdent à la lumière sont plus ténébreuses que les ténèbres qui la précèdent. Toute conviction sérieuse a son droit, et mérite le respect. Si un homme, après avoir pesé et repesé ses pensées, est bien convaincu que la foi chrétienne en elle-même, et indépendamment de Fabus qu'on peut faire de son nom, est nuisible, il a le droit, et il n'a pas seulement le droit, il a le devoir de détruire ce qui est à ses yeux une superstition funeste. Mais (je le dis, non pas au nom de mes croyances personnelles, mais au nom des intérêts les plus évidents de l'humanité, au nom des faiblesses soutenues, au nom des douleurs consolées), combien ici la précipitation paraît coupable! combien la légèreté paraît criminelle! qu'il faut être affermi dans ses pensées et sûr de ses négations pour pouvoir, en bonne conscience, consacrer sa parole et sa plume à détruire ce qu'il y a de foi sur la terre !

Mais ne verrons -nous qu'une seule face de la question, et, à l'étude du bien qui procède de la foi chrétienne, ne joindrons -nous pas l'examen des

326 SEPTIÈME DiSGOURS.

maux qu'on l'accuse d'avoir produits? Gardonsnous de laisser dans l'ombre ce côté de notre sujet. De quoi se plaint-on? Sous prétexte de religion, on recherche la richesse, le pouvoir, les intérêts matériels. Au nom de la religion, on a exercé la contrainte, l'oppression, pratiqué le despotisme, de telle sorte que tous les amis de la liberté ont été jetés comme de force dans le camp hostile à la foi. En deux mots, on se plaint de ce que la religion est souvent un manteau qui couvre les poursuites mauvaises de la sensualité et de l'orgueil. Est-ce un fait? C'est un fait, un fait incontestable. D'où vientil? L'imputerons-nous à la foi chrétienne? Croyezvous que les brahmanes de l'Inde et les prêtres de la Mongolie ne cherchent jamais, sous prétexte de religion, la satisfaction d'intérêts peu spirituels? Serait-ce, sinon la foi chrétienne, du moins la religion en général, qui produit ces tristes résultats ? Croyez-vous que tous les patriotismes sont parfaitement purs, et que jamais des intérêts privés ne se cachent sous le manteau de l'intérêt public? Seriezvous assez jeunes, et assez peu au courant des affaires de ce monde, pour ignorer que si la foi a ses hypocrites, la politique et la philanthropie ont aussi leurs tartufes? Quant aux persécutions, imputerezvous à la foi chrétienne les ordres des empereurs romains qui ont voulu étouffer dans le sang l'église naissante? On a versé dans l'Inde le sang des disciples du Bouddha : est-ce la faute de la foi chré-

tienne? Et ici encore faudra-t-il nous en prendre, sinon à la foi chrétienne, du moins à la religion en général? Les intérêts des monarques et les passions des peuples se sont créés et se créent encore de nombreux martyrs; les proscriptions de Sylla n'avaient pas une origine religieuse, et quand la terreur française a fait couler des fleuves de sang et des torrents de larmes, ce n'était pas pour le compte de la religion. Ne voyez-vous pas que vous êtes en présence de passions qui montent du mauvais cœur de l'homme et qui s'attachent à tout? Vous prenez pour la cause du mal ce qui n'est que l'occasion dans laquelle le mal se produit. Les passions se sont déchaînées surtout à l'occasion des intérêts religieux, par le fait de l'importance générale attachée à la religion. Quand ce sont les intérêts sociaux qui prédominent, les passions s'attachent aux intérêts sociaux; l'hypocrisie et la persécution se produisent dans le domaine de la politique; nous l'avons bien vu, et nous le verrons encore. Mais allons directement à notre question.

Jésus de Nazareth est- il responsable du mal qu'on a fait en son nom? Est-ce lui qui, par son exemple, a enseigné à rechercher la richesse et le pouvoir de la terre en prenant le ciel pour prétexte? Vous savez que le fanatisme s'est montré, sous ses yeux mêmes, dans la personne de ses disciples? Qu'a-t-il dit à ceux qui voulaient appeler le feu du ciel sur une bourgade inhospitalière? « Vous ne

savez de quel esprit vous êtes animés. » Et à celui qui voulait tirer le glaive pour le défendre? « Rentre ton épée dans le fourreau. » Et dans une autre oo casion? « Mon règne n'est pas de ce monde*. » Jésus a eu des imitateurs, et il en a encore. Pendant trois siècles, les chrétiens n'ont jamais versé d'autre sang que le leur, et les portes des prisons se sont ouvertes pour se refermer sur eux. Depuis dix-huit siècles, il y a eu, et il y a encore, des hommes qui ont pratiqué sincèrement le détachement des biens de la terre, et renoncé aux poursuites de l'égoïsme. Or, je vous le demande, je vous le demande à vous qui vous plaignez des maux que produit la religion : Sont-ce ces hommes-là qui sont les chrétiens véritables, ou sont-ce les autres? Jésus a prévu et condamné d'avance tous les abus que l'on' a faits de sa parole. Il n'est pas une seule protestation d'un cœur noble et d'une conscience généreuse contre les emplois indignes qu'on peut faire de la religion qui ne rencontre la parole de Jésus-Christ et qui n'y trouve un appui. La terre a vu des cultes souillés; il y a eu des débauches pieuses et de saintes cruautés; le vice armé d'une autorité sacrée est descendu du séjour immortel, et la conscience de Socrate valait mieux que l'Olympe. Mais, dans le monde chrétien, ce qui est l'occasion des abus sera toujours le principe de la protestation contre

^ Évangile de St. Luc, IX, 55.— Évangile de St. Matthieu, XIVI, 52. — ÉvangUe de St. Jean, XVIU, 36.

ces abus. Dans le monde chrétien, lorsque les faits affligeants de l'hypocrisie ou du fanatisme se produisent, comme ils se produisent partout, on peut toujours en appeler du temple au Dieu qu'on y adore, et du prêtre à Celui dont il se dit le ministre. La parole chrétienne coule comme une source qui fertilise le sol de l'humanité. En coulant dans cette humanité mauvaise, la source se charge de limon et d'immondices; mais regardez son origine: elle coule toujours cristalline et pure. Ne lui imputez donc pas le limon et les immondices qu'elle reçoit, qu'elle entraîne, et qu'elle purifie. Jésus, je le répète, est le plus grand nom, un nom dont aucun autre n'approche, dans la lutte contre le mal. La question se pose donc pour tout esprit attentif et impartial : Quel était cet homme dont la position est si exceptionnelle dans l'histoire du développement du bien?

Je pose cette question, je ne l'aborde pas ; elle sortirait de notre programme; et elle vaut la peine d'être traitée à part. Il est d'ailleurs temps de conclure.

Avant l'ouverture de nos réunions, à l'occasion du titre sous lequel elles ont été annoncées, j'ai reçu de l'étranger une lettre écrite par une plume que guide une âme d'artiste. On me demandait si ce n'est pas la contemplation du beau et du bien qui est salutaire, et s'il n'est pas dangereux

de trop regarder le mal. Je réponds: Il n'est pas bon dé regarder le mal, et il faut se hâter d'en détourner les yeux, si on se sent faible en sa présence, et qu'on ait la crainte fondée de céder à ses sollicitations, au lieu de le combattre. Mais le mal est lié si intimement à notre vie qu'il se montre sans qu'il soit besoin de le regarder; et comme l'a dit Pascal * : « Il est bon de s'accoutumer à profiter du « mal, puisqu'il est si ordinaire, au lieu que le bien (( est si rare. » J'espère, Messieurs, que nous ne nous séparons pas sans avoir appris quelque peu à profiter de la vue du mal. Résumons les traits principaux de l'étude que nous terminons aujourd'hui.

Le bien doit être; il est la volonté de Dieu. La réalisation du bien a été remise à la créature libre; là où la liberté ferait défaut il n'y aurait ni bien ni mal. De l'existence de la créature libre résulte la possibilité de la révolte et ses conséquences. La révolte s*est produite; l'espèce humaine s'est écartée de sa loi par un acte volontaire, et nous subissons les conséquences de la chute commune. Mais le bien est la cause du Tout-Puissant; et le temps ne manquera pas au Tout -Puissant pour accomplir ses desseins. La source de nos découragements est souvent dans notre impatience; nous voulons mesurer à notre courte mesure les voies de Celui qui est patient parce qu'il est éternel.

^ Septième lettre à W^^ de Roannez. Édition Faugère, tome I, page 51.

Le mal ne doit pas être; Dieu ne le veut pas. Le nommer, c'est proclamer à la fois l'obligation de le combattre et la sainte espérance d'en triompher. Pour celui qui, ne voulant pas révoquer en doute l'autorité de la raison et la valeur de la conscience, garde une foi inébranlable en la bonté du principe de l'univers, le bien rayonne dans l'étude même du mal, et toutes les plaintes du découragement se transforment enfin en un chant d'espérance.

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