LB PROBLÈME
reproche, non pas au point de vue social, en tant qu'il n'a ni volé, ni tué, ni publiquement menti, mais dans le sens moral et profond de ce mot; si un homme se dit sans reproche dans ce sens-là, j'irai consulter sa femme, ses enfants, ses voisins, et j'apprendrai qu'on lui reproche une foule de choses, et par-dessus tout son insupportable orgueil. Lorsque Jésus de Nazareth a prononcé la parabole dans laquelle il approuve l'humble publicain qui se frappe la poitrine, et condamne le pharisien qui rend grâce de toutes ses vertus, ce n'est pas le Fils de Dieu qui a parlé pour nous enseigner des vérités inconnues, c'est le Fils de l'homme qui, se faisant l'organe de l'humanité, a exprimé le jugement de la conscience sur ces orgueilleux sans reproche qui, du haut de leur, vertu, laissent tomber des regards de dédain sur les coupables qui les entourent.
Généralité de la douleur, généralité du péché; on peut en rire ou en pleurer, mais il est certain que le monde va de travers. D'où cela vient-il. Messieurs? La solution individualiste du problème du mal doit vous paraître déjà bien douteuse. Qu'une créature libre ne choisisse pas toujours le bien, cela peut sembler naturel; mais que, dans les milliers et les miUions de créatures humaines qui ont paru sur notre globe, toutes aient choisi le mal et attiré la souffrance, et qu'il ne s'en soit pas trouvé une, une seule, qui ait toujours choisi le bien, cela n'est pas impossible dans le sens logique et absolu
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de ce mot, mais cela est assurément fort étrange. Veuillez maintenant reconnaître votre propre pensée. Non-seulement vous ne pensez pas cpi'il y ait d'homme qui ail toujours choisi le bien, mais vous ne croyez pas que, dans les conditions de notre humanité, Texistence d'un homme absolument bon soit possible. Personne ne le pense; et je n'en voudrais pour preuve que les controverses qui s'agitent autour du nom de Jésus de Nazareth. Ceux qui le disent absolument bon, concluent sans hésiter de sa bonté absolue à sa nature divine; et ceux qui nient sa divinité n'hésitent pas à nier la réalité historique de cet homme absolument bon. Vous pensez aussi, non-seulement que toute créature humaine est atteinte par la souffrance, mais que, dans les conditions de l'humanité, l'existence d'un homme exempt de toute douleur est impossible. Vous traitez enfin de chimérique l'idée d'un homme entièrement exempt d'erreur. Vous croyez donc que le mal est inhérent à la nature humaine, sous la triple forme du péché, de l'erreur et de la souffrance. C'est là ce que j'appelle Vessentialité du mal. C'est ici que la solution individualiste va se montrer manifestement fausse, je veux dire incomplète.
Essentidité du mal.
Le mal est essentiel à l'humanité, c'est-à-dire que, indépendamment de nos fautes personnelles et des
douleurs qui viennent de notre faute, ou de la faute de ceux qui vivent avec nous, il y a chez tous les hommes, par cela seuls qu'ils sont hommes, une part de soufifrance et un élément de péché. Je ne reviendrai pas sur le sujet de Terreur. Notez bien que je dis un élément de péché, et non une part de péché.
Il est facile de nous convaincre que la douleur ne vient pas seulement de l'abus individuel des volontés, quoique cet abus en produise une large partie. Retournons aux faits qui accompagnent la transmission de la vie. Avant de se réjouir, parce qu'elle aura mis un homme au monde, une femme souffre les douleurs de l'enfantement. Quelques parents, quelques amis attendent dans la chambre voisine. Qu'est-ce qui leur annoncera la délivrance de la mère? Ce sera la plainte de l'enfant. Le gémissement de la mère s'arrête pour laisser place au cri de son enfant, et, comme J'a dit le vieux Malherbe :
Nous naissons en pleurant, comme si la lumière Qui fait voir l'Éternel à nos yeux la première. Nous épeurait des maux que nous devons souffrir*.
Et combien d'enfants moissonnés, presque à leur naissance, et sur la tombe desquels on ne pourrait mettre d'autre épitaphe que celle-ci: « Il a crié et
Ode V. Chamgoubert, ce nest rien.
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il est mort. » Le pauvre enfant! est-ce sa faute? Et la mère? les douleurs de l'enfantement sont-elles le résultat des torts de sa volonté? Ces douleurs sontelles épargnées à la femme pure, et réservées à la femme coupable? Non, sans doute, et, dans les faibles limites de notre vue, la douleur semble frapper comme au hasard et, dans une indifférence suprême pour les individus^ prélever une dîme à laquelle elle a droit sur l'humanité. Une part de nos souffrances n'appartient ni à un individu, ni à l'autre, ni à Jean, ni à Paul, ni à André, ni à Philippe, mais à ce qui est l'homme en chacun de nous. N'estce pas un commun proverbe que « vivre c'est souffrir?»
Passons au caractère essentiel du péché. Il existe un élément de péché dans la nature humaine, indépendamment de la faute des volontés individuelles : telle est notre affirmation. Il faut bien nous entendre; car le péché étant une qualification de nos actes, et tout acte étant, semble-t-il, absolument individuel, il ne paraît pas facile, au premier abord, d'entendre que le péché puisse appartenir non à notre volonté, mais à notre nature. Aussi avonsnous dit, non une part, mais un élément de péché, et nous allons le comprendre. La volonté, la raison et la conscience ne constituent pas notre âme tout entière. La volonté n'est pas la seule origine de nos actes. Nous sommes poussés, sollicités par les tendances du cœur. Nous appelons cœur, dans un
sens général, Forgane spirituel de tous nos désirs, de toutes nos inclinations, de tout ce qui nous^ porte à Faction, depuis Famour le plus désintéressé, jusqu'au goût que nous pouvons avoir pour tel mets déterminé. Lorsqu'un homme suspend Faction de sa volonté, il agit sous la seule impulsion de ses penchants, et, comme le dit une expression familière et profonde, il va comme son cœur le mène. Le cœur constitue, au point de vue moral, ce que nous appelons une nature, nature qui est toujours là au fond de notre âme, et derrière notre liberté. En présence de cette nature, la volonté libre consent ou résiste; elle peut consentir au mal, elle peut résister au bien. Une grande partie de notre responsabilité se manifeste dans notre consentement ou dans notre résistance aux impulsions du cœur. Cette nature morale qui pèse sur notre volonté, et qui la porte à abdiquer pour laisser agir le cœur, cette nature, en sommes-nous personnellement responsables? Totalement, non, c'est ce que nous verrons tout à Fheure; partiellement, oui, c'est ce qu'il importe de ne pas oublier.
La conséquence d'un acte mauvais est que nous lâommes disposés à le commettre de nouveau, si une expérience amère, ou la puissance du repentir, ne luttent pas contre la loi de la nature. Cette loi est que la répétition des actes augmente Finclination à les accomplir. Tel est Fefifet mystérieux de l'habitude: Femploi de notre liberté se fixe pour ainsi dire
dans des penchants qui primitivement procèdent de nous. Cela est très visible, par exemple, dans le cas de Tivrognerie. L'homme qui a commencé par s'adonner à la boisson en luttant contre sa conscience, et en sentant qu'il pouvait, qu'il devait résister, devient peu à peu l'esclave de l'abus même qu'il a fait de sa volonté; et quand il s'est adonné au mal pendant dix, vingt, trente années, et que sa volonté s'est incrustée dans la puissance des penchants, il dira que la nature est plus forte que lui. Il dira vrai peut-être; mais qui est-ce qui a créé cette nature? Lui-même. C'est ainsi que le passé de la liberté se montre dans le présent de la nature, et qu'en nous adonnant au mal, volontairement d'abord, nous devenons enfin ses esclaves; nous avons fabriqué et rivé nous-mêmes la chaîne de notre servitude. Cette puissance de l'habitude existe pareillement pour le bien. Vous faites aujourd'hui une bonne action avec efifort, avec un efifort qui est peutêtre héroïque; vous la ferez demain avec un efifort moindre; dans quelque temps vous la ferez sans efifort; la pratique du bien vous sera devenue facile; l'emploi de votre liberté aura incliné votre cœur du bon côté, et le passé de votre liberté se trouvera dans le présent de votre nature.
Il y a donc dans nos dispositions actuelles une part qui résulte de l'usage antérieur de notre liberté. Est-ce là tout, et n'y a-t-il dans notre nature que ce que nous y avons mis nous-mêmes, ou que ce qu'y
ont mis les autres par Finfluence que nous en avons reçue? Non sans doute; il y a en nous une nature primitive, des dispositions qui sont nées avec nous, comme le dit le mot lui-même, car le mot nature vient de la même racine que le verbe naître. La nature personnelle de chaque individu est déterminée, avant Faction de sa volonté et Finfluence de ses semblables, par des penchants liés à son oi^anisation et qui lui sont transmis par sa famille, par son peuple, par sa race. Ce n'est pas tout: au-dessous de ces transmissions héréditaires spéciales se trouvent les principes de la nature humaine en général. Dans la croissance harmonique du corps et de Fâme, le germe de cette nature se développe, se déroule peu à peu sous Fœil de la conscience, et constitue Fensemblé des inclinations que nous appelons le cœur. Or le cœur s'éveille avant la conscience. A Fépoque où Fhomme, prenant possession de lui-même, devient un être moral, époque qui varie beaucoup avec les individus, et qui semble chez quelques-uns n'arriver jamais, la volonté se trouve en présence des inclinations du cœur. C'est en ce sens que la nature de notre âme peut être dite, bonne ou mauvaise; c'est en ce sens qu'il peut y avoir un élément de bien essentiel à la nature humaine, ou un élément de péché essentiel à cette nature. Le péché proprement dit renferme un acte de volonté nécessairement individuel, mais des prédispositions au mal constituent un élément de péché. Où en
est rhumanité sous ce rapport? Quand un homme prend possession de lui-même, se trouve-t-il, comme FHercule de la fable, ayant à faire un choix entre le bien et le mal qui se trouvent, à conditions égales, Fun à sa droite, et l'autre à sa gauche? Les deux plateaux de la balance sont-ils également chargés? Cest là toute la question. Or les deux plateaux de la balance ne sont pas également chargés: le cœur est incliné vers le mal. Nous ne sommes pas naturellement disposés au crime : la prédisposition à l'assassinat et à des actes de nature analogue n'est qu'une épouvantable exception. Le crime est l'accident du mal, le paroxisme de la maladie, comme l'héroïsme est le cas exceptionnel dans le bien. La vraie question est de savoir ce qui nous est le plus facile en présence de la loi tout entière, le vice ou la vertu? Si notre langue est bien faite, poser la question c'est la résoudre; car le mot vertu signifie force, et vous savez que nous avons l'habitude de qualifier nos vices du titre de faiblesses. Prouvons que la langue a raison.
Dans le développement de la nature humaine, la sensualité a une influence visiblement anormale. Sous une forme ou sous une autre, chacun, quand il veut accomplir la loi de l'esprit, se trouve soumis à la loi des membres, sans qu'il puisse attribuer à sa volonté, qui demeure responsable de consentir au mal, l'origine même de ses passions mauvaises, ou la tentation. Dans nos rapports avec nos semblables.
nous pouvons avoir bon cœur, et nous émouvoir des chagrins des autres, sans avoir pourtant le cœur bon. Avons-nous primitivement le cœur bon, dans le sens profond du mot? Sommes-nous plus naturellement enclins à Taccomplissement de la loi de la charité? à Tindififérence qui ne se soucie pas des autres? ou encore à l'esprit d'orgueil qui se préoccupe des autres pour les dominer? Pour bien connaître où nous en sommes à cet égard, suspendez l'action de votre volonté, et regardez passer en vous le fleuve de vos pensées et de vos sentiments,
Comme un pâtre assoupi regarde Peau couler *.
C'est l'état de rêverie. Nous pouvons déterminer d'une manière générale où va l'humanité, quand, laissant flotter les rênes de la volonté, elle s'abandonne à la rêverie, c'est-à-dire quand l'homme laisse couler en soi la nature humaine. Dieu me garde de méconnaître ce qu'il y a de pur dans les rêveries de bien des jeunes filles, ce qu'il y a de nobles élans dans l'imagination de bien des jeunes hommes. Oui, nos âmes sont traversées par des éclairs brillants, par de splendides lueurs; mais hélas! ces lueurs et ces éclairs ne font trop souvent que montrer nos ténèbres. Vous en rapporterez-vous à la sagesse des nations? Puisque nous cherchons un
^ A. de Musset, RoUa,
témoignage relatif à Fétat de Thumanité, c'est Thumajiité qu'il faut entendre. Que dit la sagesse des nations? Ne dit-elle pas que Foisiveté est la mère ôa tous les vices? Mais si Foisiveté, qui n'est que la suspension de Fefifort, laisse errer Fimagination dans djes voies mauvaises où se rencontrent le vice et le crime, il est évident que notre nature n'est pas bonne, et que Fhumanité, à laquelle nous participons, place en chacun de nous, non pas le péché proprement dit et complet, qui résulte de l'acte de notre volonté, mais un état du cœur qui nous incline à des actes mauvais, c'est-à-dire un élément de péché. « Je suis convaincu, écrit J.-J. Rousseau, « qu'il n'est point d'homme, si honnête qu'il soit, (( s'il suivait toujours ce que son cœur lui dicte, « qui ne devînt en peu de temps le dernier des « scélérats \y>
Il nous reste une dernière question à poser. Cette nature mauvaise qui est en nous, et que chacun peut contribuer à augmenter pour sa part par les actes de sa propre Hberté, mais qui préexiste à l'individu, cette nature serait-elle seulement le résultat des fautes accumulées des générations? La transmission héréditaire des penchants mauvais est un fait incontestable et qui, à lui seul, démontre l'in-
* Mémoires et correspondance de M^^ d'Epimy, édition Charpentier, t. II, p. 406.
suffisance de la solution individualiste; mais le simple fait de la transmission héréditaire, telle que nous pouvons l'observer dans l'histoire, ne résout pas le problème. En effet, si notre nature telle qu'elle est, était seulement le résultat des actes accumulés des générations, l'histoire devrait nous présenter ce spectacle-ci: l'humanité à son origine se montrerait bonne, et irait s'altérant peu à peu parles fautes de ses membres; elle serait semblable à une eau pure sortant du pied d'un rocher de nos Alpes, et dont la limpidité diminue à mesure qu'elle descend dans les vallées. En est-il ainsi? Trouvons- . nous à l'origine de l'histoire du monde le bien à ' l'état pur, ou du moins des fautes légères, et voyonsnous le mal grandir peu à peu? Je ne parle pas ici des traditions religieuses relatives à un état antéhistorique, mais de l'histoire. Les débuts de toutes les annales des peuples ne nous présentent pas une civilisation bonne, tellement qu'on a pu croire, bien à tort assurément, que l'état des sauvages est l'état primitif du genre humain. Remonterons-nous de l'histoire proprement dite à la légende, aux âges héroïques de la Grèce par exemple? Que trouverons-nous? Que dit Clytemnestre à Agamemnon, quand Agamemnon veut immoler Iphigénie?
Vous ne démentez point une race funeste !
Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste:
150 • TROISIÈIIK DISCOURS.
Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin M
Ce repas de cannibales fait en famille n'éveille pas ridée d'une civilisation bonne. Ouvrirons-nous le livre sacré des Hébreux? La terre crie parce qu'elle a bu le sang d'Abel. Tournez la page: Lot ne fuit l'effroyable corruption de Sodome que pour devenir, victime des désordres de sa propre famille, le père incestueux des races maudites de Moab et d'Ammon. Nous ne voyons pas, dans le champ de l'histoire, l'humanité procéder d'une source pure, et s'altérer peu à peu par la simple action des volontés individuelles.
La doctrine individualiste est donc insuffisante. Elle ne saurait rendre compte de la transmission héréditaire des penchants d'une génération à l'autre; elle est absolument condamnée par la présence du mal dès le début de l'histoire. Aussi, ceux qui soutiennent cette doctrine finissent toujours par en proclamer l'insuffisance, comme malgré eux. Quand ils ont montré, et montré avec toute raison, la part du mal qui résulte de l'action des volontés individuelles, ils sont obligés de rejeter le reste, ou sur le compte de la société : c'est la théorie de Rousseau; ou sur la nécessité même des choses: c'est la théorie d'un grand nombre de philosophes.
Rejeter le mal sur la société, est une solution
^ Iphigénie de Racine, acte IV, scène iv.
visiblement trompeuse ; d'où vient le mal dans la société? Rejeter une part du mal sur la nécessité primitive et absolue des choses, ce n'est pas résoudre le problème, c'est le nier, puisque tout mal reconnu nécessaire est proclamé par là même être bon.
Où en sommes-nous donc, Messieurs? Les ténèbres nous entourent de toutes parts, et nous paraissons perdus dans des voies sans issue. Voici en efifet l'état de la question. Le mal ne peut provenir de Dieu, parce que le bien et la volonté de Dieu sont la même chose. Faire Dieu l'auteur du mal, c'est une contradiction. Le mal ne peut pas venir d'un principe étemel autre que Dieu, parce que Dieu est le principe universel en dehors duquel il n'y en a primitivement point d'autre; il est, et il est seul l'Éternel. Nous sommes donc renvoyés, pour trouver l'origine du mal, aux volontés créées. Nous étudions l'action individuelle des volontés créées; nous y trouvons l'explication d'une- partie considérable du mal, il est vrai ; mais une partie très considérable aussi échappe à notre explication. Une puissance mauvaise semble planer sur l'humanité dans toutes les pages de son histoire, et dès le commencement de sa vie; ou, pour employer une figure qui répondra mieux à ma pensée, un principe d'infection semble avoir atteint l'humanité, et exister en chacun de nous avec ce qui nous fait hommes. Ce principe mauvais quel est-il, et d'où peut-il ve-
15f . TROISIÈME DISCOURS.
nir? Aujourd'hui nous devions poser le problème; dans notre prochaine séance nous chercherons à le résoudre.
^ La Solution.
A Genève, le 6 décembre 1867. — A Lausanne, le 27 janvier
Messieurs,
Nous cherchons Forigine du mal, c'est-à-dire d'un désordre qui se manifeste dans l'humanité sous les formes de l'erreur, de la souffrance et du péché. Nous avons rencontré une solution du problème qui consiste à établir que, le péché étant donné, on reconnaît dans les autres éléments du mal sa conséquence naturelle. A cet égard nous n'avons rien à objecter. Là où se rencontre la révolte d'une volonté contre sa loi, le désordre et la douleur sont expliqués d'une manière qui satisfait la conscience et la raison. Mais la solution indiquée considère seulement l'action des volontés individuelles. Sous ce rapport elle nous a paru insuffisante, parce qu'elle ne rend compte ni de la généralité de la douleur,
ni d'un élément essentiel de péché dont on ne peut trouver Forigine dans Faction des individus. Il existe, avons-nous dit, comme un principe d'infection qui vicie notre cœur. D'où vient-il ?
Il est d'une extrême importance pour la pratique de la vie de reconnaître le caractère essentiel du mal. Si l'on ignore que Fhumanité se trouve dans un état fondamental de désordre, on est toujours disposé à prendre Fétat général des faits, le commun usage, pour la règle de ce qui doit être, d'où résulte un prodigieux affaissement de la conscience. Quant à la question de Forigine de cet état mauvais, elle paraît, au premier abord, une question purement spéculative. Elle n'est pas directement pratique, en effet. Dès qu'il est admis que le mal ne doit pas être, il en résulte que si notre cœur est mauvais, nous avons le devoir de combattre notre cœur. Nous Favons dit dès le début, tout le résultat de nos études pour la conduite de la vie est renfermé dans ces seules maximes: « Ayez le mal en horreur et attachez-vous fortement au bien *.» Au point de vue pratique, nous pourrions donc, semble-t-il, passer immédiatement à notre sixième séance, où nous devons traiter du combat de la vie. Mais je ne saurais admettre, dans un sens absolu, Findifférence morale de la question que nous abordons aujourd'hui. Si Fon n'a aucune idée sur l'origine du mal, on risque toujours, ou de
' Épître de St. Paul aux Romains, XII, 9.
le croire nécessaire, ce qui porte atteinte à la conscience, ou de le rapporter à Dieu, ce qui lèse gravement le sentiment religieux. Sans être directement pratique, notre étude actuelle a donc une influence indirecte, mais réelle pourtant, sur Tordre moral. D'ailleurs, l'enseignement qui nous rassemble vous a été proposé à titre d'enseignement philosophique, et la condition de la philosophie est de chercher une solution partout où elle rencontre un problème. Il importe pourtant de le dire : Si vous admettez, sans restriction ni réserves, l'obligation de combattre le mal, les doutes que vous pourrez concevoir sur la solution que j'ai à vous indiquer ne devront pas détruire la valeur des considérations qui termineront cet enseignement. Après nous être séparés sur une question de théorie, nous pourrions nous retrouver ensemble sur le terrain des applications.
Je vais vous proposer ma solution pour le problème du mal; indiquer ses sources historiques; et la développer, en marquant ses conséquences pour l'idée que nous devons nous faire de l'état primitif de l'humanité et de l'origine de son état actuel. Solution proposée, — sources historiques de cette solution, — état primitif de l'humanité, — origines de son état actuel ; tel sera l'ordre de nos pensées.