‹ Le problème du malChapitre 6 sur 16 · LK MAL. 5U · texte numérisé non relu

LK MAL. 5U

Connaissons-nous le plan général de la nature? Non; il semblerait donc que les jugements du bien et du mal ne peuvent pas s'appliquer dans ce domaine. Toutefois, bien que notre science soit incomplète, elle est parvenue, par le travail des siècles, à formuler des idées qui vont ouvrir la voie qui semble nous être fermée.

Les phénomènes de la nature sont régis conformément à un ordre fixe. Le résultat du développement de notre globe a été de produire les conditions qui ont permis à la vie de paraître et qui la maintiennent. Voilà, ce me semble, deux idées relatives au plan de l'univers qui ont profondément pénétré notre intelligence. Or, nous reconnaissons de plus en plus, et dans la proportion où la science progresse, que la marche des faits est conforme à ces deux idées. Les exceptions rentrent dans la règle. Tout ce qui peut paraître, au premier abord, accidentel, fortuit, exceptionnel, finit par se ramener à des lois constantes. C'est là le résultat général de la science de la matière. En ce qui concerne notre globe, nous réussissons à découvrir les procédés merveilleux au moyen desquels ont été réalisées les conditions qui ont permis à la vie de paraître et qui la conservent. Lorsque nous prononçons qu'il y a du mal dans cet ordre de faits, notre jugement est téméraire. A mesure que la science se produit, elle nous démontre (ce que la science, du reste, supposait dès son origine) que tout dans l'univers physique est ordre, proportion, harmo-

60 DEUXIÈMB DISCOURS.

nie. Par exemple, les glaciers de nos montagnes occupent de grands espaces de terrain complètement infertiles. Nous pourrions penser que ces terrains perdus sont un mal. La science vient, et nous démontre que ces glaces accumulées, source principale des fleuves qui arrosent les continents, sont la condition de la fertilité de la terre, et que supprimer les rocs improductifs et les glaciers infertiles de nos Alpes, ce serait frapper de stérilité les vallées et les plaines. L'avalanche, qui occasionne tant de ravages, nous semble un mal; la science vient et nous fait comprendre que Favalanche, en dénudant les pentes des montagnes, permet au printemps d'y paraître beaucoup plus tôt qu'il ne l'aurait fait sans cela *. Les tremblements de terre sont un phénomène terrible. Lorsque nous en connaîtrons exactement la cause et les résultats, nous serons sans doute en mesure de prouver que si nous pouvions supprimer ces grandes secousses, nous amènerions des catastrophes effroyables, parce que le tremblement de terre est une des fonctions nécessaires de la vie du globe. Notre savoir est encore bien limité, mais ce que nous avons réussi à connaître permet d'affirmer que le résultat total des sciences physiques sera la conclusion de la fable de la Fontaine:

En louant Dieu de toute chose, Garo retourne à la maison ^

^ Voir, dans la Bibliothèque universelle d*août 1867, l'article de M. Ram> bert, intitulé une Course manquée.

* La Fontaine, le Gland et la Citrouille,

LE MAL, 6t

Trouvez-vous, Messieurs, que ma réponse à Fidée qu'il y aurait du mal dans la nature, soit entièrement satisfaisante? J'espère que non; car, si vous la trouviez satisfaisante, vous vous contenteriez trop facilement. L'ordre de la nature est admirable; mais pourquoi cet ordre est-il si dur pour nous? L'ouragan purifie l'atmosphère; il est bon pour l'atmosphère, je le veux bien; il n'en est pas moins vrai qu'il dévaste ma maison et renverse les arbres de mon verger. Le tremblement de terre est une fonction convenable de la vie du globe, à la bonne heure; mais il détruit Lisbonne. L'avalanche hâte le retour du printemps dans les hautes régions de nos montagnes, d'accord; mais elle entraîne en même temps la cabane et le verger, elle ensevelit le pâtre à côté de son troupeau. C'est là l'objet de nos plaintes; nous ne nous [daignons pas qu'il y ait des désordres dans la nature envisagée en elle-même, mais nous nous plaignons des rapports de la nature avec nous. Pourquoi cette belle et harmonieuse nature est-elle si sévère pour l'homme? Gomme le poète qui, du haut d'une montagne, écoute d'une part la grande harmbnie des flots, et de l'autre les cris discords et stridents de l'humanité, nous demandons pourquoi le Créateur,

Môle éternellement dans un fatal hymen

Le chant de la nature au cri du genre humain ' ?

Dès ce moment la question change. Il ne s'agit plus

' Victor Hugo, Ce qu'on entend sur la montagne, dans les Feuilles d'aur tomne.

6â DEUXIÈME DISCOURS.

d'un désordre dans la nature, mais des souffrances que la nature nous inflige; et nous passons à Thumanité. Ce que nous appelons mal dans le monde physique (pensez-y bien, vous le reconnaîtrez sans peine), ce n'est jamais qu'un rapport entre la nature et nous, rapport qui blesse nos intérêts ou heurte nos sentiments.

Le problème se présente dans d'autres conditions si nous considérons la nature vivante, et, pour le dire dès le début, en abordant la question des animaux, qui va fixer notre attention, nous entrons dans les royaumes du mystère. Ce que nous appelons le péché existe-t-il chez les animaux? Si on leur refuse la conscience morale, n'ont-ils pas du moins les instincts, les penchants qui deviennent en nous les principes du mal moral? Ne trouve-t-on pas en eux la sensualité, la jalousie? On y trouve la guerre, dans tous les cas. Parmi ces organes dont la structure et l'adaptation à leur emploi font la juste admiration des naturalistes, combien sont des armes offensives ou défensives, des instruments d'attaque et des moyens de défense. Aussi haut que nous pouvons remonter dans l'histoire de notre globe, les êtres vivants se poursuivent et se dévorent. Les ossements fossiles d'animaux qui paraissent avoir précédé l'apparition de l'homme portent la trace de la dent de leurs ennemis, et viennent nous révéler, après des siècles, les luttes gigantesques qui ont ensanglanté

notre globe naissant. La vie ne s'entretient que par la mort, et, par^ une mort le plus souvent violente et douloureuse. Empruntons ici des paroles au comte Joseph de Maistre: «Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage qui arme tous les êtres in mutua funera \ Déjà, dans le règne végétal, on commence à sentir la loi : depuis l'immense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout d'un coup une épouvantable évidence. Dans chaque grande division de l'espèce animale, il existe un certain nombre d'animaux chargés de dévorer les autres; il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un moment de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Audessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la taiain destructive n'épargne rien de ce qui vit: il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer; roi superbe et terrible, il a besoin de tout et rien ne lui résiste. Mais la loi s'arrêtera-telle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel

' Pour leurs funérailles mutuelles.

6i DEUXIÈME DI8G0UR8.

« être exterminera celui qui les extermine tous ? (( Lui. C'est l'homme qui est chaîné d'égorger l'hom- « me. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, loi « qui est un être moral et miséricordieux, lui qui « est né pour aimer, lui qui pleure sur les autres « comme sur lui-même? C'est la guerre qui accom- « plira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui « crie et qui demande du sang? La terre n'a pas « crié en vain; la guerre s'allume. L'homme, saisi « tout à coup d'une fureur étrangère à la haine et « à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans « savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il fait. Rien «n'est plus contraire à sa nature, et rien ne lui « répugne moins; il fait avec enthousiasme ce qu'il « a en horreur.

« Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron « jusqu'à l'homme, la grande loi de la destruction « violente des êtres vivants. La terre entière, conti- « nuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel im- (( mense, où tout ce qui vit doit être immolé sans « fin, sans mesure et sans relâche *. »

Naître, souffrir, mourir, et se faire mutuellement souffrir et mourir, telle est la destinée des animaux. La loi du mal qui pèse sur nous n'est que la prolongation de la loi générale de la vie. Si l'on n'attribue pas aux animaux la conscience morale, et par conséquent le péché, il est difficile du moins de ne

' Voir le texte complet de cette citation abrégée dans le septième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg.

pas constater en eux la présence du mal sous la forme de la douleyr. Mais ce sujet soulève une grave difficulté : avant de raisonner sur le sort des animaux, il faudrait le connaître; or la science n'en est pas là. Voici précisément Fétat de la question.

Nous avons dans l'esprit deux conceptions claires: celle du mécanisme des corps, où il n'y a que forme et mouvement, et celle des fonctions des esprits, dont la condition essentielle est la conscience de soi. De là sont nées, sur la nature des animaux, deux théories rivales: celle de l'animal-machine, et celle de l'animal-homme. Exposons-les brièvement.

La théorie de l'animal-machine est celle des disciples de Descartes, et celle aussi d'une catégorie de savants très peu nombreuse, celle des matérialistes conséquents qui affirment, sans reculer devant aucune des déductions de leur théorie, que tout dans le monde n'est que pur mécanisme. Selon eux, les animaux ne sont que d'admirables automates; ils ne sentent ni ne pensent; ils se meuvent et rien de plus. On appuie cette doctrine par des considérations qui ne manquent pas de gravité. On fait remarquer que l'homme a commencé par supposer une àme semblable à la sienne partout où il y a du mouvement. Les anciens ont placé des âmes dans les astres qui circulent, dans l'ambre qui attire les corps légers. Peu à peu la science a détruit ces âmes imaginaires au profit du pur mécanisme. Retirer l'âme aux animaux n'est que la prolongation légi-

time de ce lent progrès de Fesprit humain qui renverse toutes les idoles de son enfance. La doctrine que Ton cherche à établir par cet argument a pour adversaires les chasseurs qui vivent familièrement avec les chiens, et, d'une manière générale, tous ceux qui, soutenant des rapports fréquents avec les animaux les plus rapprochés de l'homme, ne sauraient consentir à ne voir que des machines dans les êtres dont ils finissent par comprendre le regard et l'accent. La pensée que la bête n'est qu'un automate choque vivement le sentiment immédiat de la réalité, et rejette ainsi vers la théorie de l'animal-homme.

Cette seconde doctrine est celle de la Fontaine, s'il est permis de parler de doctrine à propos de la Fontaine. C'est beaucoup celle de Buffon. Lisez les descriptions célèbres de cet écrivain : le tigre, le lion, le cheval ; vous serez surpris de voir à quel point il attribue aux animaux nos sentiments, nos passions, une âme toute pareille à la nôtre. Ce procédé, qui contribue beaucoup à la beauté littéraire de ses ouvrages, en diminue la valeur précisément scientifique. La doctrine de l'animal-homme est enfin celle des matérialistes inconséquents (classe nombreuse), qui prouvent très facilement que l'homme n'est qu'un animal, parce qu'ils ont commencé par supposer, sans s'en bien rendre compte, que l'animal est un homme. Elle a en sa faveur les faits sans nombre qui semblent révéler de la sensibilité et de l'intelli-

gence dans les bêtes. La principale objectioii qu'elle rencontre est le fait de la civilisation qui manque aux races animales. Ces races ont bien une histoire, mais leurs destinées paraissent entièrement soumises à la nature. Le manque de parole, l'absence de progrès portent à penser que l'animal n'a pas la possession de lui-même, qu'il n'a peut-être pas, par conséquent, la conscience de lui-même, et que les signes de la douleur ne répondent pas chez lui comme chez nous à une souffrance sentie, c'est-à-dire réelle.

Entre ces deux doctrines, y a-t-il place pour une troisième? La science pourra-t-elle arriver à concevoir un mode d'existence qui ne soit ni celui de l'automate, ni celui d'un esprit qui se connaît et se possède? Peut-être. Peut-être commençons -nous à entrevoir les méthodes, les moyens d'observation qui pourront conduire à un tel résultat. En tous cas, la question est loin d'être résolue; et je ne crois pas qu'une science prudente puisse répondre aujourd'hui à la question de la nature des bêtes autrement que par un point d'interrogation. Dans l'absence d'une solution certaine qui fait défaut, je discute, en vue du problème qui nous occupe, les deux théories indiquées.

Si vous ne voyez dans les animaux qu'une manifestation du mécanisme de la nature; si vous n'en faites, dans votre pensée, que des agents du mouvement universel, dépourvus de pensée et de sentiment, tout est bien. Ils forment le sol par leurs

dépouilles, ils maintiennent Fatmosphère par leur respiration, ils transportent les graines et ensemencent le globe; ilfe remplissent, en un mot, des fonctions admirables de convenance dans la circulation de la matière. Tout est ordre et harmonie, comme en physique, toutes choses répondent à leur destination. Vous ne parlerez pas, en effet, des animaux qui nous incommodent ou nous nuisent, pas plus que des plantes vénéneuses, car tous ces faits^ comme les inondations et les tremblements de terre^ ne nous paraissent un mal que dans leur rapport à l'humanité.

Examinons maintenant Fautre opinion : Les animaux ont des âmes semblables, ou, du moins, analogues aux nôtres; ils sentent le même contraste que nous entre leurs aspirations et leurs destinées ; que dirons-nous? Le papillon qui ne sort de la sombre chrysalide que pour mourir peu de moments après, déplore-t-il, comme la jeune captive de Chénier, la brièveté de ses jours? La cavale du désert qui voit son poulain succomber à Fardeur du soleil, et tomber sans vie sur le sable desséché, pleure-t-elle le fruit de ses entrailles et, comme Rachel, refuset-elle d'être consolée?

Quant au mouton bêlant la sombre boucherie

Ouvre ses cavernes de mort, Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie,

Pleure-t-elle son triste sort^?

* André Chénier, ïambe 3. — Le dernier vers est, dans le texte : Ne s'informe plus de son sort.

LE MAL. 6i)

Admettons qu'il en soit ainsi. Admettons que ces funérailles d'animaux qui se comptent par millions, <et par milliers de millions, à chaque heure de la vie du globe, font couler les mêmes larmes, éveillent les mêmes angoisses que les hécatombes de jeunes hommes qu'immole la détestable ambition de nos politiques; que dirons -nous? Nous dirons que le mal s'étend au delà de l'humanité. Voyons bien comment le problème se présentera dans cette supposition. Le problème se pose en nous, où nous en discernons les termes en toute clarté. Notre destination, telle qu'elle est marquée par la constitution de notre âme, est contredite par notre destinée. Faits pour le bien, nous nous sentons dans le mal; organisés pour la vie, nous sommes la proie de la mort. Le problème s'étend dans la proportion où nous croyons reconnaître notre propre nature, ou une nature analogue. Dans quelle mesure les animaux ont-ils conscience d'eux-mêmes, et peuvent-ils être sujets au mal, le sentir, le constater, l'éprouver enfin? nous ne savons. Mais comme nous n'étendons Fidée du mal qu'en étendant l'idée de notre propre nature, il nous faut d'abord étudier le problème en nous, puisque c'est là que nous trouvons la lumière. Si nous rencontrons une solution satisfaisante, nous pouvons prévoir que cette solution s'étendra aux races animales dans la mesure où une science sérieuse les humaniserait. Cette méthode est la seule bonne. Étudier le problème du mal dans

les animaux, sans connaître leur nature, et appliquer ,1e résultat de cette étude à l'homme, serait s'ejtposer à toutes les confusions d'idées. Cher,cher uïifi solution du problème dans les régions qui nous demeurent mystérieuses, et non dans les faits qui nous sont connus, serait renverser Tordre d'une étude raisonnable.

yous voyez. Messieurs, que je n'ai au fond à vous apporte;r pour la question du mal dans les animau;x qu'un aveu d'ignorance. Nous avons toutefois, ^ sein njême de cette ignorance, deux erreurs à indiquer et à prévenir.

La première consiste à croire qu'on a expliqué la présence du mal dans l'humanité, en affir^lant que nous procédons de Tanimal, en sorte que nos passions et nos souffrances dérivent de cette origine. En admettant que la filiation directe de l'animal à l'homme fût pleinement démontrée, ce qui n'est pas, cette considération d'histoire naturelle serait fort loin de trancher la question qui nous occupe. Il re^teraf t à /iemander pourquoi l'Jiomme se trouve enveloppé dans une nature animale, et pourquoi le mal existe chez les animaux.

La seconde erreur, qui n'est que la première sous unç filtre forme, consiste à raisonner ainsi: les passions et les (douleurs sont une loi générale. Ce que nqjis appelons mal est donc dans l'ordre de la natijye; nqus le tfpuvons depuis les degrés les plus infj^^jieur^ de la vie jusqu'à Fhomroe. Or tqut ce qui est

dans Fordre de la nature doit être accepté comme bon. Je vous le demande au nom de la logique, au nom de la dignité de l'esprit humain, ne raisonnez jamais ainsi : le mal est une loi générale, donc tout est bien.

L'étude du mal dans la nature physique nous renvoie à l'humanité, parce que nous ne qualifions jamais de mauvais, dans cet ordre de choses, que les rapports de la matière avec nous, et non les phénomènes de la matière considérés en eux-mêmes. L'étude du mal dans la nature vivante nous renvoie à l'humanité, parce que nous ne concevons de mal dans la nature vivante que par la supposition d'une nature analogue à la nôtre. Passons donc à l'humanité.

n. LE MAL DANS L'HUMANITÉ

Le mal dans l'humanité se présente sous trois formes : l'erreur, qui est le mal de la raison ; le péché, qui est le mal de la conscience; et la souffrance, qui est le mal du cœur. Pour prouver que l'erreur, le péché et la souffrance sont des maux, il nous suffira d'établir, conformément à nos définitions, que ce sont des faits dans lesquels se montre un désordre, c'est-à-dire un défaut d'harmonie entre l'âme humaine et la destination que lui indique sa nature.

L'erreur n'est pas l'ignorance. Pour prouver que toute ignorance est un mal, il faudrait établir que

notre destination est de tout connaître, et de tout connaître immédiatement, en sorte que si nous ne pouvons pas dire combien il y a d'étoiles dans le ciel, ou combien il y a de grains de sable sur les rivages de la mer, nous sommes dans un état de désordre. Cette affirmation n'est pas évidente, et il ne serait pas facile de la démontrer. Supposez un esprit voyant clairement ce qu'il sait et ce qu'il ignore, affirmant là où il faut affirmer, niant là où il faut nier, suspendant son jugement lorsqu'il n'a pas de motifs suffisants pour affirmer ou pour nier; supposez encore que cet esprit croisse dans la lumière, et voie progressivement s'éloigner la région des ténèbres : tout sera bien. Cet esprit ne possédera pas toute la vérité, mais il sera pleinement dans la vérité, tous ses jugements seront vrais. L'ignorance ne devient un mal que lorsqu'elle porte sur notre destination immédiate, de telle sorte que notre volonté privée de lumière sente le besoin d'agir et n'ait pas le moyen de le faire en connaissance de cause.

L'erreur consiste à porter des jugements faux; elle est un mal en soi, et dans tous les cas. On ne saurait contester que la destination de l'intelligence est de posséder la vérité; par conséquent l'erreur est un désordre, et ce désordre est souvent fort grave. Les erreurs que nous commettons sur les sources de la joie, nous lancent dans des poursuites insensées vers un bonheur qui nous échappe toujours, et les erreurs que nous commettons sur le devoir produi-

sent le phénomène mystérieux et redoutable des consciences faussées. C'est un des sujets les plus difficiles des études morales, que ces cas où en étant décidés à faire le devoir nous nous trompons sur sa nature. Le mal semble résulter alors de la droiture même de l'intention; car, ainsi que Ta dit Pascal, « jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que lorsqu'on le fait par conscience*. »

L'erreur entre pour une part dans nos mauvaises actions; mais l'erreur, même l'erreur morale, n'est pas le péché. Le sage Socrate s'est prodigieusement abusé sur ce point. Il a dit que l'erreur est la seule origine de nos actions mauvaises, que les hommes se trompent sur la nature de leurs obligations, mais (( qu'ils font ce qu'ils regardent comme leur devoir ^)) Le poète Euripide, son contemporain, aurait pu lui donner, à ce sujet, une leçon de vraie philosophie, en lui rappelant cette vérité élémentaire : « Nous savons ce qui est bien, nous le connaissons, mais nous ne le faisons pas ^. » L'erreur et le péché ont d'étroites relations, mais ce sont des faits parfaitement distincts. L'erreur a pour siège l'intelligence, et le péché est l'acte de la volonté.

Je définirai le péché en empruntant des paroles que plusieurs de vous reconnaîtront. « Celui qui

* Édition Faugère, tome I, page 210.

* Xénophon, Entretiens mémorables de Socrate. ' Hippolyte.

sait le bien qu'il faut faire et qui ne le fait pas, commet un péché *. » Le péché est la violation de la loi connue, la réyolte de la volonté contre le pouvoir et Fautorité de la conscience. Mais (ne Foublions pas), lorsque la loi n'est pas connue, elle peut avoir été voilée à nos yeux, par notre propre faute. Si l'ignorance où nous sommes à son égard a une origine volontaire, nous sommes responsables de cette ignorance. Celui qui viole une loi qu'il ne connaît pas au moment où il la viole, pèche pourtant, si c'est luimême qui a mis un bandeau sur les yeux de sa conscience. Telle est notre définition du péché. Quant à la chose, nous ne la connaissons que trop. Y a-t-il quelqu'un ici qui ne puisse retrouver dans sa mémoire, et sans chercher bien loin, des cas où, dans la pleine lumière de la conscience, il a senti le tort de sa volonté ? Avoir défini le péché, c'est avoir démontré qu'il est un mal puisqu'il est la révolte contre la loi, et par conséquent ce qui absolument ne doit pas être.

Puisque nous connaissons la nature essentielle de la loi morale, nous connaissons en même temps la nature essentielle du péché. La loi suprême est celle de la charité, la consécration de chacun au bien général. L'essence du péché est le contraire de la loi, c'est-à-dire la disposition à ne vivre que pour soi. L'égoïsme, dans la signification complète et étymô-

» Epître de St. Jacques, IV, 17.

logique de ce mot, Tégoïsme est le fond de tout péché. Au lieu de rester à sa place, dans son ordre, dans sa relation à l'ensemble du monde, l'individu se fait centre, rapporte tout à lui-même, pareil à une planète, que dis-je? à un débris, à une molécule de planète qui voudrait être le soleil. Cette recherche désordonnée de soi, qui est le fond commun de tout désordre moral, se présente sous deux formes principales. En sortant de sa place Fhomme descend, il ' s'animalise, il tombe dans la sensualité, et perd ainsi ses titres de membre de la société spirituelle; ou bien il veut sortir de sa place en s'élevant au-dessus de Tordre dont il fait partie; il croit monter et il se précipite dans les abîmes de Forgueil. La sensualité et Forgueil sont les deux formes principales de Fégoïsme. Comme il a deux formes, Fégoïsme a aussi deux degrés : le premier est celui de Findifférent qui détourne la tête, toujours prêt à dire : Suis-je le gardien de mon frère ? Le second est la disposition du méchant qui écrase autrui pour jouir.

Définir le péché, c'est, je le répète, prouver qu'il est un mal, puisqu'il est la violation de la loi, le contraire de ce qui doit être. La même démonstration sera moins facile à faire pour la souffrance.

C'est une tâche ardue, semble-t-il, non pas de faire insurger le cœur de Fhomme contre la souffrance (il n'y a rien de plus aisé et la chose se fait assez sans qu'on y aide par des paroles), mais de

démontrer à la raison que la souffrance ne doit pas être. Elle a en effet de nombreux et puissants apologistes. Écoutons-les.

Qu'est-ce qui fait l'homme? L'énergie. Qu'est-ce qui produit l'énergie? La lutte. Qu'est-ce qui produit la lutte? La douleur. Supprimez dans une existence humaine toute douleur, vous supprimez toute lutte, tout développement d'énergie, et vous n'avez plus qu'une créature moralement étiolée. Quel effet salutaire n'ont pas souvent les fléaux les plus redoutés ! J'ai reçu, il y a quelques mois, une lettre écrite de Zurich, à l'époque où le choléra ravageait cette ville. Mon correspondant, dont je m'honore d'être l'ami, me disait qu'il avait vu de tristes choses: les produits de l'égoïsme et de la peur; mais il me disait aussi que, sous les étreintes de la maladie, il s'était développé tant de courage, tant de dévouement, tant de préoccupation du bien des autres; il me disait que les classes diverses de la société s'étaient rapprochées sous l'inspiration de sentiments si généreux, que pour rien au monde il n'aurait voulu n'avoir pas été dans sa patrie le témoin d'un pareil spectacle. C'est un chef de famille pourtant; il m'écrivait au milieu même du fléau, lorsque la menace terrible planait sur la tête des siens et sur la sienne ! On peut donc faire l'éloge moral des épidémies. Et la guerre ! que n'a-t-on pas dit pour nous la faire accepter? La gueiTe ne retrempe-t-elle pas les caractères? Les douceurs dé la paix n'amollissent-elles pas les âmes?

D'une manière générale, les calamités plibliques n'ont-elles pas souvent des effets visiblement salutaires? Si quelques âmes sont éloignées des bonnes pensées et de Dieu par la souffrance et le spectacle de la souffrance, n'est-ce pas le plus souvent la douleur qui ramène à Dieu et aux saintes pensées? N'est-ce pas dans la fureur de la tempête que le matelot qui semblait impie s'agenouille; et ne voiton pas les convulsions sociales les plus redoutées être fécondes en fruits d'amélioration morale? Un poète moderne a résumé ces considérations :

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

C'est une dure loi, mais une loi suprême,

Vieille comme le monde et la fatalité.

Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême.

Et qu'à ce triste prix tout doit êlre acheté.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée;

Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin de pleurs*.

La souffrance a donc ses apologistes; il y a plus, elle a ses amants. Je ne vous transporterai pas dans l'Inde pour vous faire assister au spectacle des macérations incroyables que s'imposaient jadis, et que s'imposent peut-être encore, dans une certaine mesure, les habitants de ces lointaines régions. Dans la partie du globe que nous habitons, et dans notre siècle si empressé à se procurer le bien-être, si

' Alfred de Musset, la Nuit d'oclobre.

adonné à la recherche de toutes les jouissances, il se trouve des hommes qui, volontairement, et quelquefois en abandonnant la richesse et le pouvoir, se soumettent à la loi du travail dans les conditions de la plus extrême pauvreté. Avez-vous entendu parler des trappistes? L'an dernier, j'ai visité, près de Mulhouse en Alsace, un couvent de cet ordre, et jamais peutêtre je n'ai plus vivement éprouvé le sentiment du contraste. Mulhouse, ville connue par ses manufactures et ses cités ouvrières, par la prospérité de son industrie et sa philanthropie intelligente; Mulhouse, où, au sein de la richesse ou de l'aisance, les classes supérieures de la société jouissent de toutes les facilités, de toutes les douceurs de la civilisation moderne, et en jouissent noblement parce qu'elles s'occupent, plus qu'on ne le fait ailleurs, de faire autant que possible circuler le bien-être dans toutes les classes de la société ; et tout à côté, une vaste demeure froide et silencieuse, où, même dans les rigueurs de l'hiver, le feu ne s'allume qu'à la lampe de l'autel et au foyer vite éteint d'une pauvre cuisine; une demeure où le silence n'est interrompu que par le bruit du travail et par les chants de l'église. Voici, si mes souvenirs ne me trompent pas, comment vivent les honmies étranges qui habitent cette résidence exceptionnelle. A l'heure où nous sommes ici réunis, ils sont couchés sur des planches où ils cherchent le sommeil après le dur labeur de la journée. Vers deux heures du matin, ils seront éveillés par la

cloche de la prière. Ils travailleront à jeun jusqu'à dix heures, dans les champs et dans Tatelier. Pour réparer leurs forces, on leur servira alors un verre de bière, une ration de pain et des légumes cultivés dans leurs champs. Le repas du soir sera semblable à celui du matin. Dans les jours de fête on ajoute du fromage. A côté de ces hommes-là, le moins fortuné de nos ouvriers vit comme un véritable capitaliste. Vous comprendrez, Messieurs, qu'il n'entre pas dans mon plan de discuter ici la valeur d'institutions semblables; j'avais besoin d'un exemple, j'ai choisi le plus éclatant. Voilà des hommes qui recherchent les privations comme nous recherchons les plaisirs, et qui ne semblent demander aux choses de ce monde que l'austère volupté de la souffrance. Volontairement ils privent leurs corps de nourriture dans les dernières limites du possible, et j'ai remarqué malgré cela (je cite le fait comme un problème de physiologie), qu'ils n'ont le visage, ni pâle, ni défait. Ils privent leur pensée d'aliment par le silence ; et, ce qui paraît presque effroyable, ils privent leur cœur de sa nourriture par la rupture absolue de tous les liens de la famille et des affections sociales. Il semble donc que la souffrance qui a des apologistes, a aussi des amants; c'est tout ce que je voulais établir; et en présence des raisonnements et des faits, ma thèse doit vous sembler désespérée, car je viens affirmer que la souffrance est un mal, et qu'elle ne doit pas être. Il suffira de nous entendre.

On prouve facilement que, dans les conditions de notre expérience actuelle, — veuillez noter ces mots : de notre expérience actuelle — la souffrance est inévitable et qu'elle est bonne. Comment le prouve-t-on? Tous les arguments dont on use dans cette discussion peuvent se ramener à trois *.

Premièrement, la douleur est l'avertissement d'un désordre. Si vous étiez malade sans le sentir, n'ayant pas l'idée du mal, vous n'en chercheriez pas le remède. De même, quand le corps social éprouve des souffrances plus aiguës qu'à l'ordinaire, il est averti de rechercher le siège de la maladie et d'y apporter quelqu'un de ces remèdes qui, en politique, s'appellent des réformes. Etre averti .d'un désordre pour avoir à le réparer, cela est utile et bon. Qui pourrait le nier?

Secondement, la douleur est un remède. Depuis l'amputation d'un membre qui vous sauvera peutêtre la vie, jusqu'à telle catastrophe qui viendra vous surprendre dans le cours d'une passion coupable, et vous fera rentrer en vous-même, la douleur a un emploi précieux, et nul ne saurait se refuser à dire avec Fénelon : « Peut-on appeler maux ces peines que Dieu nous envoie pour nous purifier et nous rendre dignes de lui? Ce qui nous fait un si grand bien ne peut être un mal *. » La souffrance nous purifie, elle

* On peut consulter, avec fruit, sur Je sujet de cette discussion, un voluœe récent de M. Francisque Bouillier: Du plaisir et de la douleur. (Collection Germer- Baillière.) i vol. in-18.

* Conformité à la volonté de Dieu, dans les Œuvres spirituelles.

nous est nécessaire, très-nécessaire, elle est bonne.

Troisièmement, la douleur est une punition. La punition est la manifestation de la justice, et la justice est bonne. N'avez-vous jamais senti, en présence de quelque crime odieux, s'élever dans votre sein la voix qui réclame la justice? Il y a des criminels qui entendent cette voix; on a vu des condamnés à mort qui auraient refusé leur grâce, parce que, leur cœur ayant été touché, ils éprouvaient le besoin d'expier publiquement leur public forfait. La justice est bonne; et, malgré les mystères de ce sujet, nous pouvons entrevoir que la justice est bonne dans la plénitude du sens de la bonté, qu'elle n'est au fond qu'une des formes de l'amour. La loi morale, en effet, exprime l'ordre, qui est le besoin général de toute la société spirituelle. Laisser violer la loi sans que le châtiment rappelle et maintienne ses droits, c'est sacrifier l'intérêt de tous à une douceur envers quelques-uns, qui n'est que de la faiblesse. Maintenir la loi par le châtiment, c'est maintenir l'intérêt de tous contre le désordre de quelques-uns; c'est l'œuvre de la bonté affermie par la sagesse. La douleur est donc nécessaire comme châtiment; sous ce rapport encore elle est bonne.

Je crois que toutes les apologies de la souffrance reviennent aux trois arguments que nous venons de passer en revue. On y joint des confusions d'idées qu'il convient de relever en passant. Un être libre ayant un but à atteindre par ses actes, il faut qu'il

82 DEUXIÈME DISGOimS.

désire atteindre son but, et qu'il fasse effort pour y parvenir. On affirme que tout désir est le résultat d'une privation, et suppose, par conséquent, une souffrance; et on affirme que tout effort est une douleur. La souffrance paraît ainsi la condition nécessaire de la liberté, puisque, la souffrance étant supprimée, il n'y aurait plus ni désir, ni effort, ni, par suite, aucun déploiement de libre activité. Les bases de ce raisonnement ne sont pas solides. Un désir accompagné de l'espoir de sa réalisation peut être une jouissance; tous ceux qui ont un bon appétit et les moyens de le satisfaire le savent fort bien. L'effort dans les conditions de la santé physique et morale est si peu une douleur, qu'il est une des joies les plus vives de l'existence. Nul ne souffre moins qu'un jeune homme leste et dispos qui gravit une montagne, et jouit du déploiement de sa force. Le désir devient souffrance, s'il est privé de satisfaction et d'espoir; l'effort devient douleur, quand les moyens d'action ne répondent plus ..à la volonté; mais tout désir n'est pas une souffrance, et tout effort n'est pas une douleur. L'action d'un être libre ne suppose pas absolument la douleur. Il importe de prévenir ces confusions d'idées qui permettent d'attribuer à la souffrance le caractère de la nécessité.

Quant aux arguments qui concluent à l'utilité de la souffrance^ ils sont tous solides; je les accepte tous, et sans en rien retrancher. En affirmant que la

souffrance est un mal, et ne doit pas être, je n'entends pas conseiller aux parents d'ôter toutes les épines du chemin où marchent leurs enfants, et de les priver indûment du bienfait de la verge. Je n'entends pas conseiller aux bons cœurs d'adoucir inconsidérément toute souflFrance, en ne laissant jamais un libre cours aux conséquences de la paresse et de la sensualité. Je n'entends pas conseiller aux juges d'acquitter le voleur et l'assassin. Il me semble que le juge qui absout le malfaiteur qu'il faudrait enfermer, se rend en quelque degré complice des méfaits nouveaux qu'il pourra commettre. Ce juge oublie que, de la part du pouvoir social établi pour réaliser le bien général en réprimant les désordres de quelques-uns, la justice est une miséricorde, et la faiblesse une cruauté. Je n'entends pas surtout (le ciel m'en préserve) conseiller à personne d'éteindre dans les âmes travaillées par le sentiment de leurs fautes, les douleurs du repentir et les salutaires amertumes du remords. Dans le monde tel qu'il est, la douleur a une grande mission, comme elle a une grande place. Nous devons souvent lui laisser son cours, et quelquefois la charité, la vraie charité, veut que nous devenions les ministres rigoureux de la justice. Les apologies de la douleur sont donc solides. La souffrance peut être bonne, et si elle ne doit pas être, ce ne sera pas dans un sens absolu comme le péché. Elle pourra être un moyen pour un but excellent; et la maxime que la fin justifie les moyens,

qui doit être sévèrement exclue lorsqu'il s'agit du devoir, pourra trouver ici son application légitime. Cela dit, examinons la base des arguments présentés par les apologistes de la souffrance. Avertissement, remède, punition, tout cela suppose un désordre^ place le point de départ de la souffrance dans un ét^t mauvais. C'est pourquoi j'ai dû vous rendre attentifs dès le début au fait que tous ces arguments partent de notre état actuel. Dès qu'un état de choses est en dehors de l'ordre, on prouvera sans peine que l'avertissement est bon, que la puni« tion est bonne, que le remède est excellent. Mais supposez toutes choses dans l'ordre, vous ne pourrez y placer la souffrance. La douleur n'est pas une nourriture, c'est un remède; et dans l'état de santé les remèdes ne sont pas bons. Puisque la douleur disparaîtrait, dès que ce qui doit être serait, il est clair que, dans un sens absolu, elle ne doit pas être, elle est un mal. Si nous sommes nés pour la Couleur, comme l'étincelle pour voler, il faut que le monde où nous sommes nés ne soit pas dans l'ordre; car Dieu, qui a créé notre cœur, ne l'a pas créé pour souffrir.

Si l'on nous persuadait que la douleur est bonne en elle-même, et dans un sens absolu, on paralyserait les fonctions du cœur, dans l'acception la plus haute et la plus désintéressée de ce mot; on éteindrait la pitié. Un philosophe de l'antiquité torturé par des douleurs de goutte, s'écriait : a Douleur, tu

auras beau faire, tu ne me contraindras jamais à convenir que tu sois un mal! » Cette parole est fière, et lorsqu'il s'agit de soi-même, elle est grande. Mais en présence de la douleur d'autrui, le coeur s'écriera toujours : « Philosophie, tu auras beau dire, tu ne me contraindras jamais à convenir que la douleur ne soit pas un mal ! »

Vous faut-il encore un argument pour démontrer que la souffrance ne doit pas être? En voici un qui me semble sans réplique. Quelle est la loi suprême de notre action ? La loi de la charité. La charité doit être forte, pour ne pas amener des soufiFrances pires que celles qu'elle écarterait en supprimant l'avertissement utile, la correction nécessaire, la punition juste. Mais la charité par essence est douce: sa mission est de procurer définitivement le bonheur, et de diminuer chemin faisant, autant qu'elle peut, toute souffrance. Son but est de réaliser une société dans l'ordre, où il n'y aurait plus ni pleurs, ni deuil, ni lamentation. C'est bien là le but de la charité. Si la souffrance était un bien en soi, la loi suprême du devoir serait donc de détruire le bien. Si la charité est la loi du bien, la douleur doit être détruite, elle ne doit pas être; elle est donc un mal.

Je conclus : l'erreur, le péché, la souffrance sont des altérations de l'ordre vrai des choses, ce sont des maux; notre mission est d'y porter remède. Cela me semble presque aussi clair qu'un théorème de géométrie.

86 DEUXIÈME DISCOUBS.

m. LA NÉGATION DU MAL

Il nous faut maintenant assister à un spectacle étrange. Dans la pratique de la vie, nous passons le plus souvent entre des faces mornes et des fronts abattus. Après les premiers élans de la jeunesse, et quand Tâge est venu détruire, comme on le dit, les illusions, rien n'est plus difficile que de maintenir dans les âmes une foi vivante au bien. Il est souvent mal aisé de donner un peu de courage, un peu d'espoir, un peu de confiance en Favenir; il est souvent difficile de persuader aux hommes que les nuages en passant ne tuent pas le soleil, et que jamais les plus longs brouillards de Tautomne n'ont détruit l'éternel azur. Entre tous les besoins qu'éprouve l'espèce humaine, il n'en est pas qu'elle éprouve plus vivement que le besoin d'être consolée. Telle est la condition générale de la vie. Mais si, quittant la place pubhque et la voie frayée, nous franchissons les limites de l'école pour nous trouver au milieu des savants et des philosophes, tout change; la tâche qui devient alors difficile est de démontrer l'existence du mal contre l'affirmation que tout est bien. Cela vous étonne. Messieurs, et je le comprends. Ne vous en rapportez pas à ma parole; consultez toutes les personnes un peu familiarisées avec les sciences philosophiques, et vous apprendrez que l'un des plus grands, le plus grand

peut-être des courants de la métaphysique renferme la négation du mal. Il en a été ainsi jusqu'à présent. Sur plusieurs points du globe intellectuel, les signes précurseurs d'un autre avenir commencent à paraître; mais jusqu'ici, la philosophie a souvent appelé sur ses travaux la malédiction du prophète Esaïe : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal '. » Je ne suis pas ici pour crier malheur à personne. Entre toutes les doctrines, celle qui nie la réalité du mal est certainement, lorsqu'elle déroule ses conséquences, la plus funeste de toutes ; mais ma tâche spéciale est de faire appel à votre raison pour démontrer qu'elle est fausse.

La négation du mal, l'affirmation que tout est bien, heurte rudement nos sentiments naturels. Sous sa forme propre, dans son expression directe et pleine, cette doctrine, comme je viens de le dire, n'appartient qu'au monde savant. Elle tend pourtant à sortir aujourd'hui des limites de l'école, pour se répandre dans la pensée commune par la voie des journaux et des revues; je l'ai même rencontrée dans des romans. Elle s'insinue un peu partout, sans que, dans bien des cas, les écrivains qui la reproduisent aient l'idée de la nature et de l'origine de leur pensée. Parmi tous ceux qui boivent les eaux d'un fleuve, il n'en est jamais qu'un petit nombre qui ait connaissance de ses sources.

• Esaïe, V, 20.

On nous dit que pour le vrai savant tout est bien. Et le mal, qu'en fera le vrai savant? Voici : Aux yeux du vrai savant, le mal est nécessaire. Prenons bien garde, il ne s'agit pas ici d'une nécessité relative à l'état actuel du monde, c'est-à-dire d'une convenance temporaire, résultat d'un désordre survenu dans les conditions de l'humanité; il s'agit d'une nécessité primitive, absolue, qui fait partie de la nature même des choses, du plan de l'univers. Le mal est nécessaire. Puisqu'il est nécessaire, il doit être; puisqu'il doit être, il est bon. Il n'y a donc pas de mal ; ce que nous appelons ainsi est une des formes du bien. L'existence du mal est une illusion de la pensée commune dont la philosophie guérit. Telle est la conversion qui nous est recommandée par une certaine science. La pensée commune n'est pas dans l'ordre; il faut que l'homme se convertisse, non par la destruction du mal qui n'existe pas, mais par la destruction de l'idée du mal. Ces raisonnements sont justes. Si le mal est nécessaire, il doit être; s'il doit être, il est bon; c'est notre définition même du bien. La démonstration est irréprochable logiquement si on concède le point de départ : admettez que le mal est nécessaire, vous devez conclure qu'il est bon; mais c'est le point de départ qu'il faut examiner.

Remarquons d'abord qu'il s'agit ici de nier, et de nier positivement la réalité du mal. Dans un certain nombre d'écrits philosophiques, vous trouverez

les arguments que je viens de vous indiquer présentés sous ce titre : Explication du mal. Le mot explication est hors de place; qui nie un fait ne l'explique pas. Vers la fin du dix-septième siècle, si je ne me trompe, il s'éleva une discussion au sujet d'un enfant qui était né avec une dent en or. Làdessus, grand émoi parmi les physiologistes : Gomment pouvait-on expliquer, à l'aide de la constitution connue du corps et de ses éléments, la production d'une dent en or ? Quelqu'un trancha la difficulté en s'informant de l'enfant extraordinaire, et en constatant que la dent d'or n'existait pas. Le phénomène était-il expliqué? Non, il était supprimé. La question est de savoir si l'on peut avoir aussi bon marché du mal que de cette dent fabuleuse, et si la bonne solution du problème est de nier la réalité de son objet.

Comment prouve-t-on que le mal est nécessaire? c'est la base du raisonnement. On le prouve d'abord au moyen d'une erreur de méthode. On admet que les procédés des mathématiques et de la physique sont les procédés de la science universelle. On applique ainsi au domaine de la liberté des méthodes qui ont pour caractère spécial de ne s'appliquer légitimement que là où la liberté n'existe pas. L'axiome des études physiques est qu'il n'y a dans la matière aucun principe de spontanéité, en sorte que les faits sont toujours conformes aux lois, qu'il

n'y a jamais de différence entre ce qui est et ce qui doit être. Si le monde moral se prête au même procédé d'étude, tout ce qui est doit être, le mal compris. On arrive ainsi à conclure la nécessité du mal, en se servant d'une méthode qui suppose cette nécessité. Mais l'argument se retourne. Si le mal existe, ainsi que la conscience l'affirme, il y a dans l'ordre moral une différence entre ce qui doit être et ce qui est; la méthode des physiciens n'est donc pas la méthode universelle.

On prouve encore la nécessité du mal en prenant le ^londe tel qu'il est pour la mesure de ce qui peut être. Dans le monde tel qu'il est, le bien et le mal sont tellement entrecroisés que supprimer l'un serait, semble-t-il, supprimer l'autre. Un monde exempi de mal paraît ainsi une conception absolument chimérique. Ce raisonnement est fondé sur l'expérience, mais sur une expérience incomplète. En concevant un monde dans l'ordre, un monde réalisant pleinement le bien, nous ne nous lançons pas dans le royaume des chimères. A l'expérience de ce qui est, nous opposons une autre expérience, non moins réelle, non moins certaine, l'expérience de la raison et de la conscience qui proclament ce qui doit être, et nous assurent que le mal ne doit pas être. Établir la nécessité du mal au nom de l'expérience, c'est oublier la meilleure et la plus noble partie de l'expérience même.

On prouve enfin la nécessité du mal au moyen

LE MAL. 9t

d'une confusion d'idées; et c'est sur ce dernier point que je désire fixer particulièrement votre attention. Nous devons pénétrer ici dans les dernières profondeurs de la philosophie; mais on peut voir clair partout, si l'on est muni d'une bonne lampe, et la lampe que je vous demande de tenir allumée, c'est une sérieuse attention.

La raison de l'homme renferme deux idées parfaitement distinctes: l'idée du plus et du moins; l'idée du bien et du mal. En confondant le plus avec le bien, et le moins avec le mal, on établit que le mal est nécessaire. En distinguant ces idées, nous rendrons au mal son caractère véritable.

Représentez-vous la série des êtres depuis le moindre jusqu'au plus grand, et, pour user de la formule des mathématiciens, voyez la multitude des existences se déployer entre ces deux limites: zéro d'une part, l'infini de l'autre. Pour la matière, vous verrez croître l'espace occupé, le poids, la richesse des formes. Pour les esprits, vous verrez croître le degré de puissance dans le sentiment, la pensée, la volonté. Vous aurez ainsi conçu la hiérarchie de l'univers. Si vous dites: le soleil est plus que la terre; la vie est plus que la matière; l'être qui pense est plus que celui qui ne pense pas, vous formulez des jugements que nous appellerons jugements de hiérarchie. Pascal s'en est servi avec éclat dans la page où il oppose l'être qui pense à l'univers qui l'écrase, et dans celle où il élève au-dessus

92 DEUXIÈHE DISCOURS.

de tous les corps ensemble et de tous les esprits ensemble, la valeur suréminente de la charité.

Chaque être, dans sa place hiérarchique, a une destination; et il est bon ou mauvais suivant qu'il répond, oui ou non, à cette destination. Le jugement que nous prononçons à cet égard est le jugement moral. Je l'appelle moral, même lorsqu'il se rapporte directement à des objets inanimés, supposant accordé ce que j'ai essayé d'établir dans notre première séance, savoir: que toute idée du bien renferme directement ou indirectement la conception d'une volonté. Si vous dites qu'une horloge est en désordre, ou va mal, parce que les pièces qui la constituent ne remplissent pas leur fonction (ce qui renferme toujours, au fond, un blâme à l'adresse de l'horloger); si vous dites que l'envie est un sentiment mauvais, et le vol une action coupable, vous prononcez des jugements moraux. Or le jugement de hiérarchie et le jugement moral sont profondément distincts. Cette vérité est si importante que j'invoquerai trois considérations à son appui.

Premièrement, le bien peut se trouver, et se trouver également à tous les degrés de la hiérarchie, car ce qui détermine le degré du bien, ce n'est nullement la place d'un être, mais son rapport à sa destination. Une horloge de village dont l'unique aiguille ne marque que les heures, peut être aussi parfaite dans son espèce que la montre la plus compliquée. Le plus humble devoir complètement

rempli est égal, dans Tordre de la conscience, à la plus éclatante vertu. L'enfant, le petit enfant qui, entre les mains d'un dentiste^ réprime le cri de la nature pour ne pas plisser le front de sa mère, peut avoir un héroïsme égal à celui de Winkelried rassemblant sur sa poitrine les lances de TAutriche. Si Ton méconnaît cette vérité, si Ton èonfond le degré du bien avec l'éclat du bien, qui ne se trouve que dans les positions supérieures, on ouvre la porte à la vanité qui cherche l'éclat, et on la ferme à la conscience qui poursuit le bien.

Secondement, le mal peut exister dans tous les degrés de la hiérarchie. Un archange peut être mauvais, aussi bien qu'un vermisseau peut être malade. Si les flatteurs sont un présent détestable et funeste pour les monarques, c'est surtout parce qu'ils les entretiennent dans l'idée que leur grandeur les met en quelque sorte au-dessus de la loi, et cherchent à leur persuader:

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté môme *.

Louis XIV peut-être pensait, sans s'en rendre bien compte, que ce qui était répréhensible pour de simples bourgeois devenait permis quand c'était le grand roi qui le faisait; et la leçon que lui donnait Racine, dans quelques-uns des vers les plus splendides d'Athalie, était probablement à sa place.

* Athalie, acte IV, scène ni.

Troisièmement, il peut y avoir plus de bien dans les degrés inférieurs .de la hiérarchie que dans les degrés supérieurs. La pite de la veuve était moins dans la hiérarchie de la quantité que l'aumône des riches ; elle a pourtant été déclarée plus dans la balance morale. Epictète, s'il valait autant que ses livres, a été un des meilleurs hommes qui aient pani sous le soleil; c'était un esclave, il était tout en bas de la hiérarchie sociale; Néron, qui était empereur, a laissé une mauvaise réputation.

Le jugement de hiérarchie et le jugement moral sont donc profondément distincts. Ik se réunissent cependant : on peut établir d'une manière générale qu'on possède une portion de la vérité en distinguant les idées, mais qu'on n'atteint jamais toute la vérité que lorsqu'on rapproche ce qu'on a d'abord distingué. Le jugement de hiérarchie et le jugement moral se rapprochent dans l'idée du progrès. Le progrès est un bien; c'est une des vérités les plus généralement et les plus facilement acceptées à notre époque ; elle n'est que trop acceptée, puisqu'elle conduit quelques esprits inattentifs à admettre que toute nouveauté est une amélioration, et tout changement un progrès. Le progrès, c'est-à-dire le développement, est la loi, le doit être de tout ce qui existe. Se développer, c'est réaliser de plus en plus sa destination, c'est aller du moins au plus ; c'est s'éloigner du néant et se rapprocher de la plénitude de l'être. Dans le progrès,

la loi de hiérarchie, qui exprime le passage du moins au plus, se trouve donc en connexion intime avec la loi morale qui ordonne que le passage du moins au plus soit effectué. Mais les deux idées dans leur réunion n'en restent pas moins distinctes, parce que le progrès ne consiste pas à sortir de son ordre, de sa nature, pour devenir une nature différente, mais à réaliser pleinement sa nature propre. Le jardinier qui veut améliorer une rose ne cherche pas à en faire un camélia; l'agriculteur qui veut améliorer des moutons ne travaille pas à en faire des chèvres; et Ton peut concevoir que l'on rende une jeune fille parfaitement accomplie sans pour cela en faire un homme, ni même un électeur politique. Le bien peut donc exister dans tous les degrés de la hiérarchie, si chaque être remplit sa fonction. Une puissance limitée peut être aussi bonne qu'une puissance plus grande, car le bien n'est pas dans la quantité, mais dans la direction de la puissance. Tout peut être bien et parfaitement bien à sa place, sans sortir de son ordre. Il n'y a qu'une seule chose qui ne puisse jamais être bonne, c'est le mal, parce que le mal est le désordre, et que le désordre n'a aucune place légitime. Quant à la loi du progrès, tout peut être bien et parfaitement bien, si, à chaque moment de la durée, chaque être se développe comme il doit le faire pour réaliser sa nature. Le vrai progrès consiste à s'éloigner du néant pour tendre à la plénitude de l'existence ; et

96 DEUXIÈME DlSCOUflS.

le mal n'est jamais dans la distance qui peut séparer un être de son but, mais dans le fait qu'il n'a pas avancé comme il le devait, ou qu'il a pris une fausse direction.

Revenons maintenant à l'argumentation qui fait l'objet de notre étude. Pour établir la nécessité du mal, on confond le plus avec le bien, le moins avec le mal, le jugement de hiérarchie avec le jugement moral, et on dit: Sans le moins et le plus, il n'y aurait point de hiérarchie ; sans hiérarchie pas de diversité; sans diversité le monde est impossible. Le moins, qui est le mal, est donc la condition de l'existence du monde; il est nécessaire. Ce raisonnement métaphysique est plus généralement présenté sous la forme que voici : Il n'y a qu'un seul être infini. Dieu ; tout ce qui n'est pas Dieu est limité; la limite est le mal ; ce que nous appelons le mal c'est la distance qui nous sépare de l'infini, la part de néant qui reste en nous. S'il n'y avait rien que Dieu, il n'y aurait point de monde; dès que le monde doit être, il ne peut pas être infini, donc il doit renfermer le mal. Demander qu'il n'y ait pas de mal, c'est demander que Dieu existe seul. Le mal n'est que l'imperfection inhérente à tout être fini, et tout ce qui n'est pas Dieu est fini, imparfait; donc le mal est nécessaire. Là-dessus les théoriciens triomphent. Ils triomphent d'autant plus qu'ils ajoutent: Comment y aurait-il progrès, s'il n'y avait pas de mal? Le progrès consiste à se développer, à passer

de Fîmperfection à une imperfection moindre, c'està-dire du mal au bien. Supprimer le mal, ce serait donc supprimer le progrès, que tout le monde reconnaît être un bien. Le mal est donc la condition du bien, et fait partie du bien.

J'espère que vous voyez maintenant les confusions d'idées sur lesquelles repose tout cet échafaudage. Pour être bon, il n'est pas besoin d'être Dieu, puisqu'il suffit d'être à la place que Dieu nous a faite, et de remplir les devoirs qu'il nous prescrit. Le progrès qui éloigne du mal, n'est pas le progrès dans sa nature propre, c'est une restauration, et ime restauration sfçrppose un désordre. Là où il n'y aurait pas de désordre, le progrès consisterait non pas à s'éloigner du mal, mais à s'éloigner du néant, à se réaliser toujours plus dans la plénitude de l'être.

Cette confusion entre l'idée de la hiérarchie et celle de la moralité, entre le mal et l'imperfection, entre le progrès et l'éloignement du mal, a de redoutables conséquences. Si tout être fini est mauvais, et mauvais dans la proportion où il est distant de l'infini, tous les êtres créés sont prédestinés au mal, et ils sont prédestinés à un degréde mal plus ou moins grand selon la place qui leur a été assignée dans la hiérarchie; cette doctrine est horrible. Si vous pensez que le développement d'un être, le progrès, est toujours le passage du mal au bien, à quelles conséquences arrivez- vous? Avez-vous jamais, par une belle journée de juin, cueilli dans la

haie, ou sur la montagne, un rameau d'églantier? Peut-être la fleur encore fermée vous a séduit plus que la fleur épanouie. Un bouton est une fleur à rétatde développement, une fleur encore imparfaite. Avez-vous jamais pensé qu'un bouton fût une mauvaise fleur? Voyez ce gracieux enfant dont la seule présence fait la joie de toute une famille, qui ne saurait bégayer un mot qu'il estropie, sans appeler un sourire de bonheur, et dont les pas chancelants font les délices de sa mère. Cet enfant est un homme à l'état de développement; c'est un homme imparfait, dans le sens de l'inachevé ; vous est-il jamais venu à la pensée qu'un enfant fût un mauvais homme? Gela est absurde. Mais, nous allons le voir, il s'agit ici de bien autre chose que d'une absurdité. Examinons de près, et d'une manière générale, la doctrine que nous discutons.

Quelques-uns de nos contemporains ont revendiqué pour la science qu'ils appellent moderne, la théorie que tout est bien. Pour prévenir cet anachronisme, je prends la formule de cette théorie dans un philosophe grec de l'école d'Alexandrie. « Sans l'existence du mal, dit Plotin, le monde serait moins parfait * ; » et pour qu'il ne reste aucun

^ f Faut-il donc regarder comme nécessaires les maux qui se trouvent dans l'univers, parce qu'ils sont la conséquence de principes supérieurs ? Oui : car sans eux V univers serait imparfait. La plupart des maux, ou plutôt tous les maux sont utiles à l'univers : tels sont les animaux venimeux ; mais

nuage sur la portée d^ cette déclaration, il range expressément la méchanceté dans les éléments qui contribuent à la perfection de l'univers. Le sens de la doctrine est que ce que nous appelons mal n'est qu'une partie du bien, un élément du monde éternellement et [primitivement nécessaire. Toutes les erreurs qui ont obscurci, et obscurcissent encore les intelligences; toutes les douleurs qui ont déchiré le cœur humain et le plongent encore dans le deuil; tous les crimes qui nous épouvantent et toutes les bassesses qui nous dégoûtent: tout cela est bon; tout cela est la condition de l'harmonie générale. Notre ignorance seule trouve quelque chose à reprendre dans la marche de l'univers. Sans l'existence du mal le monde serait moins parfait. Développons cette formule.

Si les Mexicains n'avaient pas immolé chaque année des milliers de victimes humaines sur les autels de leurs dieux; si les Espagnols ne s'étaient pas emparés du Mexique au moyen de fraudes abominables et de cruautés inouïes, le monde serait moins parfait. Si un trop grand nombre de nos semblables ne s'abrutissaient pas par l'habitude de l'ivrognerie, le monde serait moins parfait. Si en

souvent on ne sait pas à quoi ils servent. La méchanceté même est utile sous beaucoup de rapports, et peut produire beaucoup de belles choses: par exemple elle conduit à de belles inventions; elle oblige les hommes à la prudence. » Deuxième Ennéade. Livre troisième, xviii.

100 DEUXIÉKK DISCOURS.

déliN*rant la yiUe eftse^eUe die Poiapéî ' oa n'avait pas âéeou¥ert d-ignobles li^u^ de dâ)a«icbie où les ^diditeiirs allaient cherefeer die sales plaisjxs av4»t d6 se faire égovger pour ramuseimnt du peupte; si ooi n'av,ait pas Xnmyé d'autres étabUseeiwienis de menée* mture eodsacEés au vice élégant et rielMv 1^ monde serait ymm paffaU. Si les prostituées ne couvaient pa» le« rues, sgoutaoït à Faardeur d^à trop g!i?«ide des passions^ tes eKiCÎJbations artificielles du vice; si des spéculateurs détestables ne mettaient pas. leur industrie à cwrompre de pauvres créatwQS (|ui voat ensuite eu corrompre d'autres, le monde serait moins parfait Continuons à déveteppw la formule- Il éia4t nécessaire, éterneUement nécessaire, que Ton ne pût affranchir les nègres d'Amérique, sans rondre le sol des États-Unis tout ruisselant du sang des citoyeus et des larmes des famiJies. Il était nécessaire, éternyellem^ut nécessaire, cela faisait partie dtU plan divin du monde, que dans les campagnes de Sado\iWL, les Allemands jonchassent le sol de la commuae patrie des corps mutilés et sanglants de leurs frères d' Allemagne. 11 était nécessaire qu'à l'exipositioa universelle de Paris, on admirât ces canons, ces fusils modernes, ces engins terribles de destruction, et qu'on s'émerveiHât des progrès d'une société qui a si bien résolu le problème de tuer le

* Pompéi et les Pompéiens, par Marc Monnier. Paris, Hachette, 1864.

LE MAL. ^i

plus possible d'hommes dans te moindre espace de temps. Tout cela est nécessaire et bon. L'ivrogfifepie et la débauche sont des parures de la société; les massacres de la guerre sont un des plus beaux ewiptois de l'intelligence et de la force de l'homme. Si on pouvait supprimer le bagne et la guillotine, avec le crime qui les appelle et les justifie, il manquei^it quelque chose à l'harmonie du monde. Continuons à développer la formule.

Il faut qu'il y ait des miensonges et de vils mensoMges, des cruautés et de lâches cruautés; il fa«t qu'il y ait des riches sensuels et avares, des pauvres paresseux et pleins d'envie. Mais pensons à nous, Messieurs, et que persoïme ici, je vous en conjure, n'ëtudie le problème du mal en le r^ardant seuleraeîit au dehors et comme une question cpii toi seiiait étrangère. Sans cette faute qui pèse sur notre conscience, sans ce péché qui nous fait rougir tout

seuls, sans cette souillure je m'arrête: prolonger

ma démonstration serait vous faire injure. Contre les arrêts d'une philos<^ie ^arée, j'en appelle avec un ferme espoir à votre cœur, à votre conscfence, à votre raison.

Mais comment ei^il possible (vous le demandez sans doute), comment est-il possible que des bmstmes de tête et de cœur, des hommes intelligents et honnêtes , puissent soutenir des doctrines aussi mowstrueuses dans leurs conséquences ? Le voici : Ces philosophes se maintiennent dans les plus hm-

i02 DEUXIÈME DISCOURS,

tes régions de la pensée ; Us voient les choses en grand, et ne daignent pas descendre sur le terrain vulgaire des faits. Ils sentent au fond, et ils semblent parfois le reconnaître, que les réalités de la vie ordinaire échappent à leurs explications. Ces théories qui n'expliquent pas les faits ordinaires de Fexistence, ne sauraient non plus être appliquées à la conduite personnelle de ceux mêmes qui les professent. Dans leur contact avec les hommes, ces philosophes qui soutiennent théoriquement que tout est bien, agissent et sentent comme nous. Ils blâment ce qui blesse leur conscience; ils s'irritent contre ce qui les contrarie; et lorsqu'ils ont publié la démonstration que tout est bien , ils se plaignent des journalistes qui parlent mal de leurs œuvres, et ils se plaignent plus encore de ceux qui n'en parlent pas du tout. Ils forment donc, au mépris de leurs doctrines, les jugements : mal, plus mal, très mal. Pour eux, la vie et la science sont deux choses distinctes. Cette distinction ne saurait être admise. On ne tient pas pour bonne une formule d'algèbre qui ne peut se traduire en arithmétique, et qu'un ingénieur ne saurait appliquer sans faire fausse route; ne tenez jamais pour vraie une théorie philosophique qui ne peut ni expliquer la vie, ni s'appliquer à la vie.

Il s'agit ici d'un intérêt bien grave, car il s'agit de la conscience humaine. La conscience est morte, disait naguère, dans notre ville, un écrivain célè-

LE MAL. i03

célèbre'. Elle n'est pas morte, Messieurs; elle ne mourra pas, parce que son gardien a pour nom l'Éternel. Mais, sans mourir, la conscience peut devenir malade, et les doctrines que je combats sont de nature à produire ce triste résultat. Lorsqu'on pense théoriquement que le mal est nécessaire, il est impossible qu'on n'arrive pas pratiquement à prendre plus ou moins son parti du mal chez les autres, et en soi-même. Les chefs d'école ne subissent pas à l'ordinaire les conséquences de leurs erreurs, parce que, ainsi que l'a remarqué Leibnitz *, les chefs d'école sont préservés, par les habitudes mêmes de leur vie et de leur pensée, de beaucoup des tentations de la vie. Épicure, le patron des voluptueux, était un homme d'une sobriété presque austère. L'empereur Marc-Aurèle, qui admet en théorie la nécessité du mal , ne semble pas avoir éprouvé beaucoup d'inconvénients d'une doctrine contredite par sa vie, et souvent par ses écrits. Mais le ravage se fait chez les disciples. La pensée de la nécessité du mal agit sur la volonté et sur la conscience comme une sorte de chloroforme funeste, et cette action délétère peut aller loin dans les bas-fonds de la philosophie pratique. Un ministre du culte exhortait un jour un criminel qu'il voulait amener au repentir. Cet homme lui dit: « Que voulez-vous, monsieur le

^ M. Edgar Quinet, au congrès dit de la Paix, réuni à Genève, en septembre 1867.

' Nouveaux essais sur F entendement humain. Liv. IV, chap. xvi, § i.

pasteur? on sait bien que nous ne sommes pas parfaits. » Cet homme confondait le jugement de hiérarchie avec le jugement moral, et mettait ses actes sur le compte de l'imperfection inhérente à toute créature. C'était un double parricide qui avait tué son père et sa mère. Je n'invente pas, je raconte. L'exemple est fort; mais jugez par l'extrême de ce qui peut se passer dans les termes moyens.

Je crois à la profonde harmonie de la conscience et de la raison ; mais enfin , s'il faut immoler la conscience, ne l'immolons pas du moins sur les autels du sophisme. Vous dites que tout est bien , c'est votre doctrine. Vous ne pouvez pas contester que l'humanité a l'idée du mal, et juge qu'il y a du mal dans le monde. Ce jugement produit bien des douleurs, bien des murmures et bien des plaintes ; qu'en dites-vous? Vous dites que ce jugement est une erreur, que nos plaintes sont mal fondées, et qu^ vous nous rendrez le contentement par la possession de la vérité, en nous démontrant que tout est bien. Nous sommes donc dans l'erreur, nous le genre humain, puisque votre prétention est de redresser notre pensée. Cette erreur n'est-eUe pas un mal? Elle est un mal, à vos yeux^ puisque vous voulez nous en guérir. En nous proposant un remède, vous reconnaissez que nous sommes malades. Si tout était bien, comme vous le dites, nous ne serions pas malades; l'erreur de la croyance au mal n'existerait pas, vous n'auriez pas à la détruire.

Si votre doctrine était vraie, il n'y aurait pas besoin de la démontrer. Le seul fait que vous êtes obligés de prendre la parole en sa faveur la contredit.

C'est véritablement une lutte étrange, un contraste saisissant que, celui que nous présentent l'humanité qui gémit et cette philosophie qui proclame que tout est bien. Nous avons à recueillir ici un enseignement profond. Il faut prouver le bien en face de l'expérience; il faut démontrer le mal aux hommes de la raison. C'est qu'en effet la raison qui, comme nous l'avons dit, devient l'expression de la conscience universelle, du devoir-être suprême, la raison est tournée vers ce qui doit être, tandis que l'expérience nous manifeste ce qui est. Comment ce qui est n'estil pas conforme à ce qui doit être? C'est précisément notre problème; mais ce problème, on ne le résout pas en niant un de ses termes. Le monde est ce qu'il est: une fausse étiquette ne saurait changer la nature des choses. Placez la couronne d'oranger sur le front d'une fille coupable, écrivez sur le dos d'un galérien justement enfermé honneur et vertu , vous ne rendrez pas à l'une sa virginité, à l'autre son innocence. Le mal est là ; vous avez beau dire qu'il est bon, vous ne pouvez pas le croire, et souvent votre accent vous trahit :

Vous criez : tout est bien, d'une voix lamentable. L'univers vous dément, et votre propre cœur

Cent fois de votre esprit a réfuté Terrear.

n le faut avouer, le mal est sur la terre *.

Le mal est sur la terre. Ne Favouons pas seulement, proclamons-le; que ce soit là notre force, notre joie et notre espérance. Comprenez-vous tout ce qu'il y a d'horrible dans la négation du mal, tout ce qu'il y a de terrifiant dans l'affirmation que tout est bien? Encore une fois, le monde est là, et, quoi qu'en disent certains philosophes, il est là avec ses erreurs, ses fautes et ses angoisses. De quoi s'agit-il donc ? Dire que le bien est réalisé , c'est nous interdire de concevoir autre chose que ce qui est, c'est nous retrancher l'idéal dans tous les sens. Dire : il n'y a rien à espérer au delà d'un ordre de choses semblable à celui que nous connaissons, c'est nous ôter tout espoir, c'est briser notre cœur. Affirmer que tout est dans l'ordre, c'est torturer la raison, car la raison conçoit un ordre meilleur que le monde qui nous est connu. Soutenir que le péché est bon (on évite autant que possible de le dire d'une manière explicite, mais cette affirmation est clairement contenue dans la doctrine), c'est outrager la conscience, et faire ce qu'on peut pour l'éteindre. Qu'avons-nous donc ici? Des systèmes, des théories, qui s'élèvent contre quoi? Contre les voix de Dieu qui parlent au fond de notre nature; car

* Voltaire, le Déftastre de Lisbonne. Les vers qui termioent le discours, sont tirés du même poème.

c'est l'Auteur même de notre nature qui nous fait appeler le mal, mal, qui nous prescrit de le combattre, et fait briller à l'horizon de l'âme la sainte espérance du bien. C'est donc une lutte des faux sages contre Dieu et contre l'humanité. Aussi Voltaire, qui parle souvent mal et quelquefois très mal, a-t-il vraiment bien parlé quand il a dit:

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;

Tout est bien aujourd'hui, voilà Tillusion.

Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.

TROISIÈME DISCOURS Le Problteae.

A Genève, le 3 décembre i867. — A Lausanne, le 22 janvier 186S.

Messieurs,

Le bien étant le plan fondamental, ou l'ordre de l'univers, le mal est une perturbation de ce plan, un désordre. D'où vient ce désordre? Gomment ce qui ne doit pas être est-il? Gomment un ordre qui exprime la volonté du Tout-Puissant ne se trouve-t-il pas réalisé? Telle est la question que nous avons à résoudre. Il importe de bien préciser le sens, la portée et les limites de cette discussion.

Je n'ai pas l'intention d'étudier avec vous l'histoire du mal, la manière dont il se transmet, se reproduit, et se perpétue; je cherche son origine, sa cause. Qu'un de vos semblables vous donne un mauvais conseil, et que vous suiviez ce conseil mau-

vais, c'est là une occasion pour le mal de se manifester et de s'accroître, mais ce n'est pas sa cause, son point de départ» Le mauvais conseil accepté suppose un principe de mal chez celui qui le donne, et un principe de mal chez celui qui l'accepte. Une tentation du dehors n'est une tentation que parce qu'elle éveille un écho dans l'âme. C'est pourquoi la question d'un esprit rebelle ayant exercé à l'égard de l'humanité le rôle de tentateur (question grave assurément, et que des esprits superficiels pourraient seuls traiter avec légèreté) ne rentre pas dans le cadre de nos études; elle appartient à l'histoire du mal et ne concerne pas la recherche de son origine. Supposons qu'un naturaliste parvienne à démontrer que les germes de la vie ont été déposés sur notre planète par la rencontre d'un autre corps céleste où la vie existait déjà, cette découverte serait considérable pour l'histoire de la vie, mais elle ne jetterait aucun jour sur son origine. Il en est de même dans la question qui nous occupe. Nous demandons: d'où vient le mal? Le tentateur a ofiTert à l'homme l'occasion de le commettre; il fallait pour cela que le tentateur fût mauvais. L'homme a répondu à l'appel du tentateur; il fallait pour cela que le germe d'une tentation existât en lui. Pourquoi le tentateur était-il mauvais? D'où venait dans l'homme un germe de tentation? La question recule ; elle n'est pas résolue. Pour qu'elle le fût, en ce qui concerne le tentateur, il faudrait admettre

qu'il fût mauvais par nature, ou, en d'autres termes, il faudrait admettre l'existence d'un principe étemel du mal. C'est la doctrine dualiste qui admet deux principes de l'univers. On trouve cette doctrine chez les Persans, sous sa forme religieuse; on la trouve chez les Grecs, et chez plusieurs modernes, sous sa forme métaphysique. Mais l'histoire des religions et des philosophies montre que la raison fait un effort continuel pour s'affranchir de tout dualisme, comme de tout polythéisme, et pour s'attacher à la conception d'un principe unique du monde. Le dualisme religieux ne se montre plus que dans quelques sectes relativement obscures. C'est l'influence, trop exclusive encore, de la philosophie grecque qui maintient des traces du dualisme philosophique dans la métaphysique moderne. Depuis l'établissement du dogme chrétien, l'idée de l'existence de deux principes éternels a disparu du grand courant de la pensée humaine. L'étude de la logique rend parfaitement compte de ce fait. L'observation attentive des procédés de la raison constate en effet que la recherche de l'un dans le niultiple, est la loi générale de la pensée. Nous ne pouvons pas précisément démontrer l'unité du principe des choses, parce que cette unité est le fond même de la raison et la base commune de toute démonstration. La supposition d'un principe éternel du mal sera donc laissée de côté, dans notre étude, comme condamnée, historiquement et logiquement, par le

fait même du développement de l'esprit humain prenant conscience de sa propre nature.

Nous examinerons aujourd'hui des solutions trompeuses qui paraissent répondre à la question que nous avons posée, et qui n'y répondent poiiit en effet; nous signalerons ensuite une solution incomplète, qui renferme une part de vérité, mais qui est insuffisante pour rendre compte de la totalité des faits; nous reconnaîtrons enfin quels sont les caractères généraux du mal, afin d'établir, en terminant, le véritable état de la question. Solutions trompeuses, — solution incomplète — caractères du mal : telle sera la marche de notre pensée.

L SOLUTIONS TROMPEUSiES

Les solutions que j'appelle trompeuses ont toutes le même caractère. Elles s'arrêtent aux occasions qui permettent au mal de se manifester, et aux agents qui le transmettent, et induisent en erreur l'esprit qui croit avoir atteint sa cause réelle, sa véritable origine.

On a cru, par exemple, avoir résolu le problème en disant que le corps est la source du mal, et que l'esprit, bon en lui-même, est vicié par son union avec la matière. Il est certain que le corps est l'occasion de bien des maux; il est le siège des penchants sensuels, comme tout le monde le sait et une étude sérieuse des rapports du physique et du

LEPROBLÈSB. 113

moral peut même conduire à reconnaître dans les organes corporels le siège de toutes nos passions, même de celles qui n'ont pas les jouissances de la matière pour objet. Ces considérations sont importantes pour l'histoire des manifestations du mal; elles sont utiles pour la pratique de la vie, en indiquant les moyens d'améliorer l'état moral par la bonne discipline du corps. Mais il n'y a là aucune réponse à la question de l'origine du mal. Le corps en soi n'est pas mauvais; rien n'est plus facile que de concevoir un corps dans l'ordre, un corps spirituel, c'est-à-dire servant d'organe à l'esprit, au lieu de l'asservir à des penchants dépravés. Quand on a déterminé le siège physique de nos penchants, il reste à demander pourquoi le rapport entre notre âme et notre corps se trouve être de telle nature que le corps opprime l'esprit. Le problème subsiste tout entier.

Étudions, avec plus de détail, une autre solution trompeuse, la doctrine qui cherche l'origine du mal dans les institutions sociales. Cette doctrine existe plus ou moins, en germe et confusément, dans un grand nombre d'esprits; nous la trouvons exposée en pleine lumière dans le système d'un homme célèbre, Charles Fourier. Établissez les phalanstères, laissez se réaliser l'harmonie sociale, et vous verrez descendre le paradis sur la terre. La source du mal est dans les institutions; des institutions bonnes

feront disparaître toutes les misères dont nous pouvons nous plaindre:

La terre, après tant de désastres, Forme avec le ciel un hymen, Et la loi qui régit les astres Donne la paix au genre humain ^

Sans vouloir discréditer, au moyen du ridicule, la part sérieuse des idées de Fourier, je vous montrerai pourtant où conduit l'application extrême du principe. On se plaint beaucoup de la désobéissance des enfants. Un phalanstérien, M. Victor Considérant, si je ne me trompe, a donné une recette infaillible pour tarir la source de ces plaintes. Ne commandez jamais aux enfants que ce qui leur plaît, ils obéiront toujours; c'est-à-dire: supprimez le commandement, vous supprimez la désobéissance; détruisez l'institution du pouvoir, il n'y aura plus de place pour le mal de la révolte. La solution est simple; mais estelle bonne? Examinons-la dans son sens général. Quel est le rôle des institutions dans l'existence du mal? La question est grave, et la vérité doit marcher ici entre deux erreurs qu'il est utile de reconnaître.

Les penseurs que j'appellerai les moralistes disent : « Les hommes sont tout; les institutions ne sont rien. Ayez des hommes bons, toutes les institutions sont bonnes; supposez les hommes mauvais,

' BéraDger, les Fous.

ils corrompent les institutions les meilleures. » Telle est Fopinion des moralistes. Cette opinion n'est point conforme à la vérité. Les institutions font du bien, et les institutions font du mal. Dans la famille, par exemple, la polygamie, ou le divorce romain, qui avait réduit le mariage à un concubinage passager, ne sont point des choses indifférentes. Dans la société, l'institution de l'esclavage n'est pas indifférente. Certainement, si tous les esclaves étaient parfaits et tous les maîtres accomplis, une société esclavagiste pourrait être heureuse ; mais les esclaves n'étant pas parfaits et les maîtres non plus, l'esclavage est loin d'être sans influence sur l'humanité telle qu'elle est. Un homme tenait naguère une plume, et allait apposer sa signature au bas d'un acte public. Cette seule signature devait transformer en hommes libres vingt millions de serfs attachés à la glèbe. Auriez-vous voulu vous approcher, dans ce moment solennel, de l'empereur de Russie, et lui dire: « Sire! vous allez vous créer de bien grands embarras; vous allez amener dans l'administration de votre empire des complications redoutables; vous aurez une crise effrayante à traverser; et pourquoi, après tout? Qu'importent les institutions? Que les seigneurs soient bons, et les serfs seront heureux. » Je ne doute pas que, sous une forme moins explicite, on n'ait fait ce raisonnement à l'empereur Alexandre. Il ne l'a pas écouté, et vous serez tous d'accord avec moi pour dire qu'il a bien fait. Des institutions li-

bres développent dans un peuple le sentiment de la dignité personnelle, et des institutions tyranniques tendent à dégrader les hommes. Il est des institutions de justice, qui développent le sentiment de la justice, et des institutions injustes, qui développent le sentiment de l'oppression. Il existe des institutions de paix qui provoquent la mutuelle bienveillance, et il existe des institutions de guerre^ qui provoquent l'hostilité, la haine et toutes les passions mauvaises. Il ne faut jamais s'opposer à des réformes salutaires sous prétexte que les hommes sont tout et que les institutions ne sont rien. L'erreur des moralistes a des conséquences fâcheuses pour la pratique. Dans les luttes sociales, les conservateurs stationnaires s'en emparent, et s'en font une arme pour combattre les améliorations désirables dans la chose publique.

Les institutions agissent pour favoriser le bien ou le mal ; mais il est évident qu'elles ne sont pas la racine du mal ou du bien. Leur accorder une puissance morale absolue est l'erreur des hommes que j'appellerai ici les politiques.

L'erreur des politiques est exploitée par les passions révolutionnaires et produit avec les révolutions les déceptions amères qui les suivent presque toujours. On a cru atteindre la source même du mal par le changement des institutions, et l'on voit avec douleur le mal reparaître sous les institutions nouvelles, quelles qu'elles soient. Les flatteurs en-

tourent le trône d'un monarque; on renverse le trône, la flatterie reparaît; elle s'adresse au peuple victorieux, aussi basse quelquefois, aussi perfide, aussi funeste que lorsqu'elle s'adressait à une tête couronnée. Les révolutionnaires dont le but est de se pourvoir d'emplois avantageux, peuvent atteindre, par une commotion politique, le but qu'ils poursuivent; mais les esprits généreux qui attendent d'un changement politique la destruction totale des abus, ont toujours à pleurer sur leurs espérances trompées. Sans remonter plus haut dans l'histoire, informez-vous de ce que pensaient, en 1830, quelques-uns des Français qui ont travaillé à la révolution de cette époque; et écoutez ce qu'ils disent maintenant. Un changement dans les institutions peut être avantageux, comme il peut être nuisible; mais la source première du mal n'est pas là. Sous les institutions en effet se trouvent les hommes, la nature humaine, et c'est ici que les moralistes triomphent. Expliquons-nous par un exemple. On parle beaucoup, à notre époque, de sociétés coopératives et d'associations ouvrières. J'ai à peine le droit d'avoir une opinion sur ces matières; je me permettrai cependant de dire que, dans ma pensée, il peut y avoir là le germe et l'aurore d'un meilleur avenir pour nos sociétés tourmentées. Mais il est parfaitement certain que si vous établissez la coopération des paresses et l'association des prodigalités, vous n'obtiendrez pas de brillants résultats, ni sous le

i 1 s TROISIÈME DISCOURS.

rapport du travail, ni sous celui de Fépargne. Il faut donc travailler à réformer les hommes et, avant tout, il faut que chacun s'applique à se réformer soi-même. L'on n'est jamais mieux venu à solliciter les réformes publiques que lorsqu'on s'est attaché consciencieusement à opérer sa réforme individuelle. Il existe à cet égard un préjugé (je dis un préjugé, parce que les meilleurs avis viennent quelquefois de ceux qui ont agi le plus mal, et ont reconnu, par un effet de contraste, tous les avantages du bien), il existe un préjugé assez naturel qui fait que pour la réforme des finances on ne prend pas volontiers l'opinion des banqueroutiers, et que, pour l'organisation du travail, l'opinion des oisifs n'est pas la mieux reçue. La nature humaine se trouve au-dessous des institutions, et la meilleure organisation sociale sera paralysée dans ses effets si elle est appliquée à des hommes mauvais. Puis, ces institutions au-dessous desquelles nous trou-^ vous l'homme et la nature humaine, d'où viennentelles? Elles ne sont pas tombées du ciel comme une feuille du Coran; elles ne sont pas sorties des entrailles de la terre comme les laves de l'Etna; elles procèdent de la vie de l'humanité, et, à leur origine, on trouve toujours, avec une part à faire à l'influence de la nature, les sentiments et les volontés qui les ont produites. Cette origine nous est habituellement cachée par les nuages qui couvrent le passé; mais il est un certain nombre de cas où

nous voyons clair; en voici un: L'Amérique vient d'être comme noyée dans son sang pour la destruc^ tion de l'esclavage. D'où est venu l'esclavage américain? Nous connaissons son origine; nous pouvons dire les sentiments cupides et les volontés perverses qui l'ont produit. Son origine, ses conséquences désastreuses, sa fin sanglante : tout est là, devant nous, dans la pleine lumière de l'histoire. Si nous ne pouvons pas constater ainsi, sous toute institution vicieuse, des sentiments fâcheux et des volontés mauvaises, c'est seulement que notre science historique est en défaut.

Les institutions ne créent pas le mal: à cet égard les politiques se tronq;)ent; mais les institutions transmettent et augmentent soit le mal, soit le bien ; elles ne sont donc pas indifférentes : sous ce rapport les moralistes se trompent L'erreur des moralistes et l'erreur des politiques peuvent être symbolisées dans le fait que voici. Un homme est occupé à soulever une pierre avec un levier perfectionné. Le caractère propre d'un levier est de transmettre la force, et de l'augmenter en la transmettant. Deux promeneurs s'arrêtent et regardent l'homme travailler. L'un dit: « Quand on a des bras assez forts, on n'a que faire de levier; au fond le bras est tout et le levier n'est rien; » c'est le moraliste. L'autre dit: « Que de perfectionnements dans la mécanique moderne ! nous finirons par avoir de si bonnes machines qu'on n'aura plus besoin de

1 20 TROISrÉME DISGOORS.

bras; » ainsi parle le politique. La vérité échappe à Fun et à l'autre. Améliorons les machines et fortifions les bras, c'est alors que tout ira bien; ou, pour traduire cette figure, efforçons-nous de semer et de cultiver les germes du bien dans Tâme de nos semblables et dans la nôtre, pour obtenir des hommes d'intelligence et de bonne volonté. Ces hommes amélioreront les institutions; et des institutions améliorées, dans lesquelles se traduiront de plus en plus les principes de la liberté vraie, de la justice et de la bienveillance, contribueront à augmenter l'intelligence et la bonne volonté qui produiront des institutions meilleures encore que les précédentes. Telle est la conséquence pratique qui découle des considérations qui précèdent. Venons-en maintenant directement à notre objet.

Les institutions mauvaises sont des agents de transmission et d'augmentation du mal; mais en faire l'origine même du mal est une solution manifestement trompeuse. Il vous sera facile de reconnaître des caractères analogues dans diverses autres solutions qui pourront s'offrir à vous dans la conversation ou la lecture. On montre l'occasion qui transmet et aggrave le mal, et on croit avoir atteint son origine. Passons à la solution incomplète.

n.' SOLUTION INCOMPLÈTE

L'ordre étant la base de l'univers, comment le désordre a-t-il pu commencer? Pour créer un vrai

LE PROBLÈME. if 1

commencement, il faut une cause, une puissance productrice, en un mot une liberté, car, là où aucune cause libre n'intervient, il ne peut y avoir que la continuation de ce qui existait déjà; rien ne commence à proprement parler. La liberté ! c'est le mot de la société moderne, mais ce n'est pas celui de la science moderne, ni celui de la science en général. La science a toujours eu une peine infinie à accepter l'existence de la liberté, et voici pourquoi : La science cherche à remonter d une idée à une autre, par une série de raisonnements qui établissent la raison d'être de tout. L'esprit scientifique, en effet, s'est formé principalement, dès les temps anciens jusqu'à nos jours, dans la considération des mathématiques et de la physique. Or, dans les objets qu'étudient la physique et les mathématiques, il n'existe aucun élément de liberté. On a puisé à cette source l'idée la plus répandue de la science universelle, comme nous l'avons dit dans notre précédente séance. Si la science ainsi conçue est la science universelle, tout est fatal dans l'univers, puisque là où la nécessité logique se montre, il n'y a point de place pour la liberté. Un savant athée a dit un jour : « Si Dieu existait, le fil de la science serait à jamais coupé. » C'est-à-dire, quand nous arrivons en face de la volonté suprême et qu'à la question : pourquoi telle chose est-elle? on répond : parce que Dieu l'a voulu, le raisonnement s'arrête devant cette cause libre. Voilà pourquoi la science a tant de peine à accepter

la liberté divine. Dieu lui semble un point d'arrêt qui la gêne dans l'enchaînement logique de ses pensées. Mais si Dieu la gêne, l'homme ne la gêne pas moins. S'il existe dans l'homme un élément quelconque de liberté, il faut bien arriver aussi, lorsqu'on veut expliquer ses actes, à trouver, dans une mesure quelconque, la raison d'être de sa conduite dans la détermination de sa libre volonté. Si toutes les actions des hommes peuvent s'expliquer par un enchaînement de raisonnements nécessaires, il n'y a dans l'homme aucun principe de liberté. S'il y a dans l'homme un principe de liberté, si faible, si réduit, si chétif qu'on le suppose, il y a dans les actions humaines un élément qui échappe au déploiement de formules semblables à celles des mathématiques. Aussi les philosophes qui nient la liberté divine au profit de la science telle qu'ils la conçoivent, sont obligés de nier pareillement la liberté humaine, et d'affirmer que tous les faits de la société ne sont qu'un pur mécanisme. Ils le disent; mais voici la bizarrerie de leur situation. Plusieurs des hommes qui soutiennent cette doctrine se mêlent des affaires politiques, et figurent dans les rangs du parti dit libéral. Dans leurs livres de science ils affirment que la liberté humaine est une chimère; dans les journaux, dans les assemblées délibérantes, ils sont les champions de la liberté ! Les voilà, comme le maître Jaques de Molière, obligés de changer le vêtement de leur pensée selon les objets

divers dont ils s'occupent. Le sentiment de cette contradiction auquel ils ne sauraient échapper toujours, contribuera sans doute à Fâvanceraent de la vérité. C'est assurément une conception fausse que celle qui nie, par l'idée même qu'on se fait de la science, tout élément de liberté dans l'univers, soit en Dieu, soit dans l'homme. L'homme s'oublie luimême dans la contemplation du mécanisme de la matière qu'il étend au monde spirituel; et l'on peut dire que si la préoccupation exclusive de soi est l'essence du péché moral, l'oubli de soi est l'essence des grandes erreurs philosophiques. Il ne s'agit que de prendre en considération l'ordre des phénomènes moraux et sociaux, il ne s'agit que d'introduire dans la science les donnée^ de la conscience, pour entendre que l'acte d'une volonté est une explication, une raison d'être, pour renoncer à trouver dans les procédés des mathématiciens et des physiciens la méthode de la science universelle, et pour faire la part de la liberté. La négation de la liberté ne permet pas de poser la question qui nous occupe, parce que là où tout est fatal il ne saurait y avoir de différence entre ce qui est et ce qui doit être. Dès que l'idée de la liberté est admise, le problème du mal subsiste, et une voie est ouverte pour chercher sa solution. Voici la solution que j'appelle incomplète; je vais l'exposer, et je distinguerai ensuite, dans l'ensemble de la doctrine, la part que je tiens pour vraie et la part que je ne puis accepter.

La liberté renferme la possibilité du mal. En effet, l'être qui, en présence de la loi, ne pourrait pas exécuter la loi ou la violer, obéir ou désobéir, cet être ne serait pas libre. Une créature libre est par essence capable de mal. Demander qu'une créature soit incapable de faire le mal, c'est demander qu'elle ne soit pas libre. Être capable, c'est la grandeur de l'être libre, le pouvoir est en lui le sceau et l'image du Dieu tout-puissant. Être capable de mal, c'est le sceau de la créature, parce qu'il n'existe qu'une seule volonté qui soit identique au bien, tellement que la supposer mauvaise est une contradiction pour le philosophe, et un blasphème pour le croyant.

Si la créature libre se révolte contre la loi, cette révolte n'a aucune raison d'être que la volonté même qui la produit. La possibilité de la révolte, qui est renfermée dans l'idée de la liberté, n'est à aucun degré la réalisation du mal. La cause de la réalisation du mal est la décision de la liberté qui viole sa loi. En chercher une autre, c'est nier la liberté, et méconnaître l'essence même des phénomènes moraux.

La révolte de la volonté contre sa loi est le péché, forme primitive du mal. Le péché produit l'erreur. Si vous vous trompez, c'est toujours votre faute. N'affirmez jamais que lorsque vous voyez l'évidence; suspendez votre jugement toutes les fois que l'évidence n'est pas là, vous ne vous tromperez

iE PROBLÈME. ' 125

pas. L'erreur dans Tordre intellectuel procède toujours d'un tort de la volonté qui laisse Tintelligence former des jugements précipités et téméraires^ L'erreur morale est de même imputable à celui qui la commet. Si vous ne prenez pas la peine de lire la loi inscrite dans votre conscience, vous êtes coupable de négligence. Si, pour justifier des penchants mauvais, vous cherchez des sophismes au moyen desquels vous voilez la lumière naturelle, vous arriverez à ne plus discerner la loi; mais votre ignorance de la loi, dès qu'elle est volontaire dans son origine, ne saurait vous justifier.

Le péché ayant produit l'erreur, la souffrance suit l'erreur et le péché. Ici se placent les apologies de la douleur que nous avons exposées, et auxquelles il suffit de renvoyer. Dès que le monde est envahi par le péché et par l'erreur, la souffrance paraît, comme avertissement, comme remède, comme punition; elle se montre avec un caractère juste et bienfaisant.

Voici le résumé de ces raisonnements. A la base de l'univers est l'ordre, expression de la volonté divine. Le mal a son origine dans le mauvais usage de la liberté. La possibilité du mal est contenue dans l'idée de la liberté, en sorte qu'il est impossible de concevoir un être libre, sauf Dieu, si cet être n'est pas*tapable de mal. Et la liberté même, qu'en dirons-nous? Est-elle un mal? Elle est plus qu'un bien; elle est la condition même de tout bien, puis-

qu'elle est la condition de Texistence d'un esprit. Reprocherons-nous à Dieu d'avoir créé des esprits, c'est-à-dire des puissances libres? « Quoi! pour em- « pêcher l'homme d'être méchant, fallait-il le ré- (( duire à l'instinct et le faire bête? Non, Dieu de (( mon âme, je ne te reprocherai jamais de l'avoir (( faite à ton image, afin que je puisse être libre, bon « et heureux comme toi*. » Telle est. Messieurs, la solution que j'appelle incomplète. Maintenant distinguons.

L'origine du mal doit se trouver dans Tacte des volontés créées; c'est l'affirmation commune à toute philosophie spiritualiste qui se comprend ellemême. J'accepte et j^ défends cette partie de la solution. Mais la solution proposée suppose que toute l'origine du mal se trouve dans l'exercice individuel des volontés. Tout péché, toute douleur, tout désordre doit trouver son explication dans la considération de l'abus que les uns ou les autres nous avons fait de notre puissance libre. Je n'accepte pas cette partie de la solution. Elle forme le caractère propre de la doctrine que je désignerai sous le nom d'mrftvidualisme, et que j'affirme être incomplète. Nous comprendrons ce qui lui manque en nous livrant à l'étude des caractères du mal.

^ Rousseau, Profusion de foi du Vicaire savoyard. ^

ni. CARACTÈRES DU MAL

Le mal, tel qu'il se présente à notre observation, a deux caractères principaux: sa généralité d'abord, puis (passez-moi ce terme un peu barbare que je n'ai pas trouvé le moyen de remplacer) son essentialité. Généralité du mal, essentialité du mal : ces deux idées vont fixer successivement notre attention.

Généralité du moi.

On ne saurait guère contester la généralité de l'erreur. Toutes les sciences, sauf peut-être les mathématiques pures, ne se développent pas seulement par un accroissement de la vérité connue, par un progrès de la lumière, ce qui est l'état normal ; elles se développent en renversant des erreurs, des préjugés, des théories fausses, des maximes fallacieuses, qui forment comme le fonds commun et le courant général de la pensée de l'humanité. Le fait est si apparent que nombre de philosophes, prenant l'expression générale de ce qui est pour la formule de ce qui doit être, ont admis que c'est le caractère propre de l'intelligence de passer par l'erreur pour arriver à la vérité.

On ne conteste pas la généralité de la douleur. A cet égard, les plaintes abondent autour de nous

iîS TROISIÈME DISCOURS.

dans la vie de chaque jour. Si nous consultons la ^ande voix dans laquelle l'humanité s'exprime et se rend à elle-même témoignage de son état, je veux dire la littérature, nous reconnaîtrons sans peine que son fond est triste. Je n'oublie pas les poésies d'Anacréon et toute la famille des gais chansonniers, mais ce ne sont là que des sons rares et fugitifs se mêlant à une puissante et sombre harmonie. Le jugement des hommes sur la vie est triste, et, pour ceux qui n'ont pas une foi ferme au bien, cette foi qui suppose et renferme la vue de Dieu et la certitude de l'avenir immortel, ce jugement est presque désespéré. Écoutez cette citation unique, qu'il serait facile d'entourer de citations d'écrivains de tous les temps et de tous les pays. C'est Cicéron qui parle : « Après le bonheur suprême de ne pas <( naître et d'éviter les écueils de la vie, le sort le « plus heureux pour quiconque est venu au monde, « serait de mourir à l'instant même, et d'échapper « à la fortune comme on se sauve d'un incen- « die*. » Pourquoi insisterais-je? ma cause n'est que trop gagnée. Il importe moins de nous redire les tristesses de la vie que de nous rappeler les biens dont elle abonde, et que nous laissons perdre par notre faute. Au lieu de nous plaindre, nous devrions nous appliquer à puiser aux sources de bonheur qui nous sont libéralement ouvertes. On

* Fragments de Cicéron, dans Tédition Panckoucke, l. XXXVI, p. 467.

LEPHOBLÈIIE* 129

nous le démontre; mais lorsque, instruits par Tâge et par Texpérience, nous écoutons cette démonstration, elle ne fait trop souvent qu'éveiller le tardif regret de joies qui ne sont plus à notre portée, et ajoute ainsi une nouvelle goutte d'eau à Focéan de la douleur humaine. Passons à la généralité du péché.

n faut d'abord nous entendre sur le sens du mot loi, dont nous aurons à nous servir. Ce que nous appelons loi dans les phénomènes naturels, c'est l'expression générale des faits. La loi de la pesanteur, par exemple, exprime le fait général que les corps sont attirés dans la direction du centre de la terre. Dans cet ordre de choses, les faits sont toujours conformes à la loi (si la loi vraie est connue), parce qu'il n'y a dans la matière aucun principe d'action, aucun caprice, aucune révolte. Dans le monde spirituel la loi est un commandement, l'expression de ce qui doit être; et comme le commandement s'adresse à des êtres libres, les faits peuvent être ou n'être pas d'accord avec ce commandement. Il y a donc des lois qui sont l'expression générale de ce qui est, et d'autres lois qui sont l'expression de ce qui doit être. Les premières sont réalisées dans la nature; les secondes sont proposées à la volonté, dans le monde moral. Il peut cependant y avoir dans le monde moral des lois exprimant la généralité des faits; mais ces lois ne seront pas absolues comme celles de la nature; il y aura, ou

pourra toujours y avoir des exceptions. Par exemple, il y a des hommes qui jeûnent; cela n'empêche pas que la loi des faits est que Fhomme mange quand il a faim, parce que c'est le cas général. Il y a des mères qui tuent leurs enfants; cela ne nous empêche pas de dire : la loi des faits est que les mères soignent leurs enfants, parce que c'est le cas général. Cela dit, pour nous rendre compte de l'étendue du péché, il faut déterminer la loi du devoir, ou le commandement; puis constater la loi des faits, ou le commun usage, et comparer les deux sortes de lois. Si la loi des faits, sauf quelques exceptions, est d'accord avec la loi du devoir, nous dirons que l'état des choses est bon. Si, dans la grande généralité des cas, la loi des faits contredit la loi du devoir, nous dirons que l'état des choses est mauvais. Où en est à cet égard le genre humain? Commençons par le commencement. Un homme est né.... Arrêtons-nous là, au phénomène de la naissance. La reproduction de l'espèce humaine a été confiée à un instinct qui nous est commun avec les races animales. Cet instinct en a reçu pour compagnon un autre, dans lequel la nature spirituelle maintient ses droits et sauvegarde sa dignité: la pudeur; et il a été placé sous la garde d'une loi: la loi de la chasteté. Je prends ici ce terme dans le sens général que lui accorde notre langue, dans le sens où l'idée de la chasteté s'applique à l'épouse comme à la jeune fille, au père de famille aussi bien

qu'à radolescenl. L'instinct de la reproduction aboutit légitimement à l'union des sexes, et la loi morale relative à l'union des sexes nous est connue dans sa condition, dans son but et dans ses conséquences. Sa condition est que l'union des corps soit amenée et justifiée par le rapprochement des âmes, par un libre et réel consentement : c'est la part du cœur dans la. loi de la chasteté. Le but est la transmission dé la vie, et le rapport du moyen au but est d'une manifeste évidence : c'est la part de la raison dans la loi de la chasteté. La conséquence est le concours du père et de la mère, qui suppose une union durable, pour que la tendresse maternelle et les graves devoirs de la paternité s'unissent dans l'éducation morale, intellectuelle et physique de l'enfant: c'est la part de la conscience dans la loi de la chasteté.

Cela est-il ainsi. Messieurs? Ne vous demandez pas si la loi, avec toute l'étendue des conséquences que chacun peut facilement en déduire, est une loi dure ou douce, facile ou sévère, dans les conditions actuelles de notre nature; ce n'est pas la question. La question est de savob si c'est la loi, et s'il nous serait possible de penser autrement. Voulez-vous vous convaincre que c'est bien la loi? n'en faites pas une question de morale, parce que qui dit morale, dit mœurs; qui dit mœurs, éveille l'idée de la règle des mœurs, et, devant l'idée de la règle, les passions sont toujours disposées à s'insurger, et se mettent à bat-

i32 TROISIÈME DISCOURS.

tre les buissons des idées pour en faire sortir des sophismes. Voyez donc comment l'humanité raisonne invariablement sur ce chapitre, toutes les fois qu'elle aborde le sujet sans faire de la morale.

Que le libre consentement soit la condition légitime de l'union des sexes, c'est ce dont personne ne doute. L'idée de la violence fait horreur, le code pénal s*en préoccupe; et toute contrainte, quelle qu'elle soit (car toutes les contraintes ne sont pas matérielles), éveille la réprobation et le dégoût. Le libre consentement, dans le cas qui nous occupe, est un axiome qui remplit tous nos discours, qui fait le fond de tous les romans et de toutes les poésies. Quant au but, ouvrez le premier traité de physiologie venu, et vous y trouverez établi, sans apparence aucune d'hésitation, la distinction des fonctions qui se rapportent à la conservation et au maintien de l'individu, et de celles qui ont pour fin la reproduction de l'espèce. Quant aux conséquences enfin, les économistes partent de l'idée qu'il ne faut pas mettre des enfants au monde sans accepter le devoir de les entretenir, et la loi civile, pour ce qui est de son ressort, se fait l'organe partiel de la conscience en imposant aux parents l'obligation de nourrir et d'élever leurs enfants. La morale chrétienne sur ce sujet a moins apporté des idées nouvelles qu'elle n'a réuni comme en un foyer, et marqué du sceau de l'autorité divine, ce qui est véritablement pour la raison la loi de la nature. Cette loi, bien que

violée par les mœurs, par les institutions et par des maximes faites pour justifier les mœurs et les institutions, cette loi s'est révélée toujours, plus qu'on ne le croit, à tous les hommes qui ont essayé de déchififrer les caractères inscrits dans la conscience et la raison de l'humanité. Aux plus mauvais jours, par exemple, de la décadence romaine, à une époque où les mœurs étaient vraiment effroyables, quelques auteurs païens ont exposé, presque dans toute leur étendue et dans toute leur rigueur, les devoirs de la chasteté *.

La loi du devoir nous est donc connue. Quelle est la loi des faits? Répétons-le: dans le monde de la liberté il n'existe pas de lois fatales. Il y a des êtres qui résistent aux entraînements de la chair et restent purs. A cet égard le doute est un châtiment. Dans une des pages les plus saisissantes de la littérature moderne, une des victimes fameuses des passions des sens, Alfred de Musset, a dépeint les tortures du libertin qui, assiégé par des doutes affreux et qui lui font horreur à lui-même, reconnaît avec angoisse qu'il s'est rendu, par sa faute, incapable de croire à la pureté '. La loi n'est pas fatale. Voici ce qui arrive souvent. Un homme, sous l'influence de ses passions, se trouve en présence des séductions de la vie. Il est averti par sa conscience,

^ Voir Denis, Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité; en particulier les pages 123 et suivantes du tome IL * La Confkssion d'un enfant du siècle^ cinquième partie, chapitre i.

mais il n'a pas le courage de lui obéir. Une curiosité malsaine le fait assister à des spectacles qui éveillent ses sens, lui laisse entendre des propos corrupteurs, le porte à faire des lectures qui déposent dans son imagination d'irréparables souillures. L'imagination souillée pervertit les sens; le vice arrive, et le coupable met ses torts sur le compte de la nature; il appelle peut-être la science à son secours pour démontrer la nécessité des désordres dont il s'est rendu lui-mçme la victime. Écoutons à cet égard le témoignage d'un écrivain qui avait le droit de par- 1er parce qu'il avait lutté et vaincu : « Quand on « n'a pas pris la peine de surmonter ses passions^ « on se console de ses vices en les déclarant néces- « saires, et on revêt du manteau de la science le (( témoignage d'un cœur corrompu *. »

Il n'existe pas une loi fatale qui nous condamne à l'impureté ; mais quelle est sous ce rapport la loi générale manifestant l'emploi des volontés humaines? La loi est-elle que Fenfance soit parfaitement pure, la jeunesse vraiment chaste, et que d'unions qui demeurent saintes sortent des enfants élevés à un foyer domestique irréprochable? Consultons notre vie, et ce que nous savons de la vie des autres; écoutons l'histoire. Le péché est très général; les peuples violent la loi avec abondance, et les conducteurs des peuples semblent quelquefois n'em-

^ Lacordaire, Lettres à des jeunes gens, p. 164 de la prenûére éditioB.

LE PROBLÈME. i35

ployer la lumière exceptionnelle qui entoure les grandes positions sociales que pour faire voir à la postérité la plus reculée d'illustres adultères et des débauches fameuses. La loi est violée, mais comme elle se venge! Que de tombes prématurément ouvertes par le vice! que de santés compromises ou détruite^! que de corps flétris! que d'intelligences obscurcies! Vous vous penchez vers les sources de la vie, et vous en voyez monter les vapeurs de la mort. On ne saurait avoir à cet égard des données statistiques certaines; mais je ne crois pas qu'ils se trompent ceux qui estiment que la débauche seule enlève plus de forces vives à l'humanité que la réunion de la guerre, de la peste et de la famine.

Voilà un premier chapitre de notre enquête terminé; il est relatif à l'origine même de la vie des individus. Quand l'homme est né, il faut qu'il se nourrisse. Où en sommes-nous sous ce rapport? La loi de l'alimentation nous est connue. La nourriture et la boisson ont pour but l'entretien des forces du corps et de l'esprit. Ne raisonnons pas comme des trappistes; il y a ici un élément de sociabilité dont il faut tenir compte. La table de la famille est le lieu de réunion du père, de la mère et des enfants. Un ami vient-il s'y asseoir? Un peu plus de soin dans les apprêts du repas est une marque de cordialité, un signe de bienvenue qu'on ne doit pas blâmer. Qu'en un jour de fête publique, on use avec modération d'un liquide généreux qui récrée l'esprit

i 36 TROISIÈME DISCOURS.

et fait circuler une joie innocente dans Fâme des convives, il n'y a rien à reprendre. Mais il est évident que, quand Texcès de la nourriture fatigue, et détruit les forces au lieu de les réparer, quand la boisson paralyse Tintelligence au lieu d'activer son exercice légitime, il y a désordre, il y a mal. Or, quelle est la loi des faits? Ne parlons pas des cas d'intempérance déclarée, des habitudes d'ivrognerie qui font tant de ravages dans notre pays. Quel est, sous le rapport de l'alimentation, le commun usage? Le commun usage est qu'il y a excès : les hommes vraiment sobres sont l'exception. Dans le plus grand nombre des cas, de petits excès journaliers fatiguent l'organisme, détruisent les forces et minent peu à peu les sources de la vie. Nous voyons trop souvent l'animal tuer l'homme, et finir par se tuer lui-même. Continuerons-nous notre enquête? Passerons-nous aux lois de la vérité, de la justice, de la bienveillance? Vous saurez bien. Messieurs, poursuivre sans moi cet examen. En face de la loi, de la loi totale, où sont les justes? Il n'y en a point, non, pas même un seul; et ce n'est pas seulement la généralité du péché que nous pouvons établir comme le résultat de notre enquête, c'est son universalité. Tous ne pèchent pas également.

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés K \' Phèdre, de Racine, acte IV, scène u.

Tous ne pèchent pas contre toutes les lois morales; mais quel est celui qui ne transgresse pas plusieurs des prescriptions qui constituent la loi dans sa totalité? Personne; le péché est universel. C'est une des vérités que Ton conteste le moins, surtout s'il est question des autres; mais il faut établir ici une distinction importante. Nous parlons de la morale de la conscience qui se place en présence de Fauteur de la loi, de Dieu. Il y a une autre morale, celle de la société; et je ne parle pas ici de la mauvaise morale du monde, je parle d'une morale sociale qui est bonne, légitime, et qui doit être soigneusement défendue. La société juge chacun de ses membres d'après ses actes, parce qu'elle ne connaît pas les intentions; et elle juge les actes de chacun dans leur rapport avec le droit des autres. A ce point de vue, il y a des hommes honnêtes; il y en a d'autres qui le sont moins, il y en a qui ne le sont pas du tout, et ces distinctions doivent subsister. Il est des hommes qui font bien de baisser les yeux en public, et qui font mieux encore de ne pas se montrer, parce qu'ils ont commis des actes publics qui ont blessé la conscience commune. Il en est d^autres qui peuvent marcher la tête haute en présence de leurs semblables, qui ont le droit, quelquefois le devoir, de se relever devant l'outrage et de repousser avec une juste fierté et une indignation légitime les atteintes de la calomnie. Si l'on méconnaît la distinction entre la morale de la con-

science et celle de la société, on arrive à je ne sais quelle humilité maladive qui, alors même qu'elle est sincère, finit par avoir une ressemblance fâcheuse avec celle que Molière a stigmatisée en vers immortels dans le personnage de Tartufe. Il est des hommes qui ont le droit de réclamer de leurs semblables le titre d'honnêtes gens; mais celui qui rentre dans sa conscience et se met en présence de la loi absolue, de celle qui règle l'intention comme l'acte, et qui ne se borne pas aux rapports sociaux, sentira dans son cœur tous les germes du mal, et reconnaîtra que c'est peut-être l'occasion seule qui lui a manqué pour devenir un véritable malfaiteur. Lorsque vous vous trouvez en présence d'un criminel et que vous arrivez à connaître son histoire, ne vous deniandez-vous jamais si, placé dans les mêmes circonstances, vous ne seriez pas devenu ce qu'il est^ et plus mauvais peut-être? Ne vous arrive-t-il jamais de vous mettre par la pensée en face de telle tentation, de vous dire: si.... et de sentir le frisson courir sous votre peau? A l'école de la conscience, l'homme honnête aux yeux de ses semblables apprend trois choses: la reconnaissance envers Dieu, qui l'a préservé des tentations majeures de la vie, l'indulgence pour les autres, et la sévérité pour lui-même.

Nous sommes tous enveloppés dans le péché. Et ceux qui s'estiment sans reproche, qu'en dironsnous? Les admettrons-nous comme des exceptions à la règle commune? Lorsqu'un homme se dira sans

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