LETTRE
DE
SOW EMINENCE LE CARDINAL DOJN'NET
A M. L.*ABOÉ DELiAPOItXE
Bordeaux, le 23 août 1866.
Mon très-cher monsieur Delaporte,
Dans un siècle où la passion du bien-être domine pour ainsi dire toutes les autres passions, l'opportunité d'un livre indiquant les vraies sources de la prospérité matérielle n'échappera à personne. Le vôtre, le plus complet en ce genre, malgré sabHèveté, rattache les phénomènes économiques à leurs lois primordiales et ramène ces lois à l'unité du plan providentiel. C'est une belle et*heureuse démonstration de la fécondité de la science théologique, appliquée sur une large échelle aux besoins réels des peuples.
Vous montrez, Monsieur, avec une rare lucidité, quelles lumières la vérité chrétienne répand sur tous les problèmes du monde économique, et quels secours la morale - de l'Évangile apporte à leur solution. Les questions traitées 4ans les sept livres de cet ouvrage se séduisent à quatre chefs :
l*" Le travail, base de l'économie, sa raison d'être, ses conséquences légitimes ou abusives, et ses divers modes de développement ;
2*^ Le travailleur, sa condition sociale, et les nuances qui, au point de vue économique, distinguent chaque citoyen;
3"" La pathologie du monde économique, uu le problème de la misère avec ses causes et ses remèdes ;
4* Enfin, Tinfluence exercée dans Tordre économique par les principales sociétés religieuses.
Il imporlail avant tout de dégager les principes fondamentaux des ténèbres amassées autour d'eux par nos économistes antichrétiens. Vous vous y êles appliqué et vous y avez réussi. Si vous avez paru insister davantage sur les points les plus obscurs ou les plus vivement discutés, c'est pour élargir les horizons d'une science trop souvent enserrée dans un cercle irréligieux ou routinier. Ainsi, votre théorie du prêt à intérêt, qui justiOe pleinement la conduite de TÉglise, étonnera tout d'abord le lecteur par la nouveauté des aperçus; mais, en pesant la valeur des raisons qui l'appuient, il trouvera qu'elle s'harmonise heureusement avec une théologie exempte de préjugés.
Les arguments que vous employez pour combattre les exagéralions du luxe, empruntant leur force à la science économique ellemême, sont toujours victorieux. Une étude du mouvement scientifique populaire, créé par institution des écoles d'adultes, nous montre quels périls il faut conjurer et quels ressorts doivent mettre enjeu les hommes soucieux des véritables intérêts du peuple, afin d'obtenir un heureux résultat. Vous avez bien fait. Monsieur l'abbé, de remplacer la classification des membres d'un État que M. de Bonald a donnée, par une classification plus rationnelle dont le travail est la base, et vous signalez fort bien les dangers immenses qu'entraînerait la substitution forcée d'une bienfaisance légale au libre épanouissement de la charité chrétienne. Je ne doute pas que le clergé n'accueille avec reconnaissance ce travail, qui renferme des conseils vraiment pratiques, et qu'il ne rapproche de Dieu les économistes honnêtes dont l'influence est si puissante à notre époque.
L'ouvrage, en prenant les questions de haut, est néanmoins accessible à ceux qui n'ont pas fait d'études spéciales sur l'économie; il peut môme les familiariser promptementavec cette science dont l'actualité est incontestable.
Recevez, mon très-cher abbé, la nouvelle assurance de ma profonde estime et de ma tendre affection.
f Ferdinand Card, DONNET, Arch. de Bordeaux,