INTRODUCTION
La question économique a pris, de nos jours, des proportions colossales, La grande erreur et le grand péril de notre époque, c'est le socialisme, et le socialisme est essentiellement une fausse Économique. Le socialisme dit aux masses populaires : « Tout homme a pour fm la jouissance; la jouissance doit être goûtée ici-bas, et non dans une vie future; l'instrument producteurde la jouissance, c'est le travail. Vous travaillez beaucoup et vous jouissez peu; c'est là une flagrante iniquité! Venez à moi, je referai les parts au banquet de la nature, et alors la vôtre deviendra abondante. » A ces promesses, les masses, préparées par la perte de la foi catholique à la crédulité, prêtent l'oreille, s'émeuvent, s'exaltent, et les cadres de l'armée socialiste vont grossissant d'heure en heure.
11 en doit être ainsi. Durant les longs siècles de la décadence païenne, les masses, abruties par l'esclavage, se livraient au travail sous l'empire d'une inexorable nécessité, et ne philosophaient guère sur des droits dont la revendication était impossible. Au moyen
âge, la condition des travailleurs s'améliorait graduellement au souffle bienfaisant du Catholicisme , néanmoins, plusieurs causes s'opposaient à une large dissémination des idées et des aspirations socialistes. C'était d'abord l'influence toujours salutaire de la foi chrétienne, qui proposait à l'homme, comme objet principal de son ambition, la pure, éternelle et inénarrable jouissance promise dans le ciel à la vertu. C'était un certain esprit traditionnel de stabilité, gui ôtait à la plupart des « petites gens m d'alors jusqu'à la pensée de mener une vie plus commode que n'avaient fait leurs ancêtres. C'était l'absence de ces moyens faciles et prompts, pour répandre les enseignements bons ou mauvais, que l'imprimerie n'a fournis qu'au commencement de l'ère moderne. C'était, enfin, l'exclusion des travailleurs des régions de la politique générale. Gouvernés depuis des siècles par la royauté et les autres pouvoirs sociaux, ils ne songeaient pas à amener un remaniement de la législation à leur avantage. Les mouvements socialistes ne pouvaient être que partiels, peu puissants, peu durables.
Aujourd'hui , la face de la société a changé. Le plus simple ouvrier sait lire; sachant lire, il se croit ordinairement en état de décider toutes les questions, et surtout celles qui concernent ses intérêts personnels. Il a dans sa main deux forces considérables et toujours croissantes : la force politique par son vote; la force de l'association, qui ne connaît de nos jours ni limites ni frontières. Est-ce un mal ? Je suis loin de le penser. La démocratie est la forme la plus légitime de la société, considérée à un point de vue purement humain . Je ne dis pas qu'elle soit la plus paisible ; mais n'y a-t-i!
pas plus de justice et de grandeur dans une société où chacun a sa part d'influence et d'action que dans une société gui livre la multitude, sans garanties, aux fantaisies d'un seul ou de quelques-uns? Au reste, qu'on accepte le fait avec joie ou avec chagrin, la société contemporaine est démocratique, et le courant qui l'emporte ne peut être arrêté ; la seule question pra-^ tique est celle de le diriger.
Au point de vue chrétien, une société démocratique, n'est pas moins accessible que toute autre à l'action de la vérité et de la grâce divines. La où le pouvoir poli* tique est concentré en quelques mains, presque ton- . jours les détenteurs de ce pouvoir voient avec crainte le nécessaire empire de la Religion sur les consciences, car cet empire limite le leur; habitués d'ailleurs au commandement, il leur en coûte de se soumettre avec leurs subordonnés aux mêmes prescriptions reli^ gieuses, et s'ils les violent en présence d'un peuple qui les observe, c'est pour eux la source d'une autre humiliation et d'un autre malaise. Leur unique rôle, en face de lu Religion, est d'aviser à ce qu'elle accomplisse son œuvre en toute liberté; difficilement ils s'en tiennent là, .et la protection filiale dégénère en tutelle usurpatrice. Qu'on se garde bien de confondre une société démocratique avec une société révolutionnaire. Celle-ci est essentiellement désorganisatrice ; celle-là peut être organisée, et, de nos jours, nous la voyons tendi'e à s'organiser par des efforts souvent infructueux, souvent malhabiles, mais énergiques et obstinés.
Dans ce travail des masses, il est indispensable de discerner deux éléments : l'instinct de la justice et l'instinct de la convoitise. Qui ne s'attacherait qu'à l'un
des deux n'entendrait rien à ce mouvement qui soulève aujourd'hui, comme une vaste mer, la classe laborieuse. Certainement il existe des meneurs éhontés qui, pour se faire des partisans, invitent le prolétaire à conquérir la jouissance par le pillage, et, dans les bas-fonds des agglomérations ouvrières, quelques débauchés répondent à cet appel. Mais, grâce à Dieu ! la masse laborieuse n'en eil pas là. Ceux qui l'entraînent, ceux qu'elle applaudit, ceux qu'elle salue comme des libérateurs, ce sont des enthousiastes, qui la convient à faire régner sur ce globe la justice. « Le règne de la justice, de la . justice telle que nous l'entendons, ajoutent ces utopistes, amènera la multiplication de la jouissance, » et ainsi l'ardeur de leurs disciples est encore animée; mais, il faut le répéter, les masses, dans l'agitation qui les emporte, croient généralement lutter pour la justice autant-que pour l'intérêt personnel.
Cette persuasion est-elle fausse de tous points? La sagesse consisterait-elle à penser et à dire que tout est pour le mieux dans la meilleure des sociétés, et qu'après la Déclaration des droits de thomme. ce serait témérité que de rêver quelques modifications un peu sérieuses à ce qui est?
Non ! les masses ont le sentiment confus d'une trèsgrande, très-utile et très-sainte chose, à savoir la réalisation, dans Tordre matériel lui-même ç^i sur cette terre^ de principes éternels, divins, souverainement efficaces du moment où la liberté humaine consent à les réaliser. 11 leur paraît, non sans sujet, que la souffrance est fille de l'iniquité, et qu'en faisant reculer l'injustice, on arriverait à diminuer la misère. Elles se disent avec l'Évangile que, dans les sociétés, la récompense de la
vertu ne doit pas être entièrement transférée à un lointain avenir; condition que la Providence fait parfois aux courages héroïques, mais bien rarement aux vertus ordinaires. Laissant au triste auteur des Travailleurs de la Mer et à ses pareils l'abominable blasphème qui iippute à Dieu les soufiPrances de ses créatures, elles opinent que ces souffrances ont leur source dans la fraude ou la tyrannie de quelques-uns, et elles soutiennent que le règne de rinjustice humaine doit finir. Jusque-là elles ont raison.
Mais ensuite, circonvenues par des écrivains qui les flattent, les échauffent et les enivrent; par des hommes ardents, qui mettant des sentiments généreux au service d'idées fausses exercent sur des esprits candides une fascination aisée, elles enveloppent dans une même malédiction abus et lois, spoliations criminelles et nécessités inévitables, richesse mal acquise et propriété légitime, tyrannie et subordination régulière, imperfections sociales et société. Là est le mal.
Ce mal s'étend d'heure en heure, non pas assurément avec l'instruction prise en soi , mais avec les leçons subversives que le journalisme soldé par les chefs du socialisme, les sociétés secrètes, les causeries de l'atelier et du cabaret distribuent avec une rapidité inouïe. Si cette plaie n'est énergiquement et victorieusement combattue, avant vingt ans c'en sera fait de l'Europe.
La question économique est posée. L'esquiver, la proroger est chose impossible. On a mis entre les mains de la multitude l'arme du raisonnement, on lui a appris à philosopher; beaucoup de ceux qui s'y sont employés le faisaient en haine de l'enseignement divin et se flat-
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talent par là de rendre la Doctrine catholique inutile. Us ont abouti à la rendre plus que jamais nécessaire. Le peuple a poussé ses raisonnements un peu plus loin que ne l'avaient prévu les éditeurs du Voltaire des Chaumières. Les encyclopédistes et leurs disciples ont dit au prolétaire : « Tqus les hommes ont droit à la liberté, à régalité, à la fraternité. Soyez donc libres, égaux et frères !» — Le prolétaire a sur-le-champ accepté un programme si beau. — Ils ont ajouté : « La Religion a causé tous les maux du peuple, sa servitude, son humiliation, son oppression. Renoncez à la Religion! » — Persuadé que ses nouveaux amis connaissaient bien l'histoire, et d'ailleurs assez satisfait de secouer un joug souvent désagréable à certains instincts, le prolétaire a cessé d'écouter le prêtre et de recourir aux sacrements. — Ils ont dit encore : « La science humaine, grâce à notre génie, a fait les plus merveilleux progrès, et voici qu'une science nouvelle, créée par nous, l'ÈcoNOMiQUE, vient centupler, en la disciplinant, la production de la richesse. Travaillez donc avec ardeur s8us notre direction, et l'humanîté, dans des Expositioyis universelles^ qui seront pour elles de véritables apothéoses, s'admirera elle-même en admirant les merveilles sans nombre de son industrie, w
C'est ici que le prolétaire a cessé d'écouter docilement les leçons de ses nouveaux apôtres. « Autrefois, a-t-il répondu, mes pères pouvaient manger un pain moins blanc que le mien, mais peut-être le mangeaientils avec plus decontentement. Si d'ailleurs la civilisation contemporaine me fournit des commodités et des jouissances inconnues à mes ancêtres, ce n'est pas à vous, Messieurs, que je les dois, mais aji progrès des sciences
et de l'industrie, progrès dû, le plus souvent, à des prolétaires- comme moi, ou à des prêtres, à des moines studieux, fils de prolétaires. Somme toute, je juge que la part gui m*est faite par vous au banquet actuel est trop chétive, et j'entends la grossir. Ne l'oubliez pas : il existait, depuis dix-huit siècles, un banquet spirituel, auquel tous étaient conviés, auquel tous avaient une part égale; c'était le banquet eucharistique. On y goûtait des jouissances, immatérielles sans doute, mais pures, mais profondes, mais consolantes, mais fortifiantes. Vous nous en avez éloignés; vous nous avez attirés au festin des jouissances palpables. Ici tout change : en se divisant, le lingot d'or perd son volume primitif, et il ne m'en arrive, à moi, qu'une insaisissable parcelle. La fm de l'homme, dites- vous, c'est la jouissance! Eh bien! je suis un homme, je veux jouir; et comme la vie est courte, je veux jouir promptement ! — Mais le bien général, mais votre propre intérêt exigent que vous respectiez l'ordre établi 1 — Le bien général, je m'en soucie moins que de mon bien particulier! Quanta mon intérêt personnel, je crois l'entendre aussi bien que les riches qui m'exhortent à rester pauvre pour qu'ils restent riches. Si je me trompe dans mes calculs, le mal ne sera pas bien grand : je ne tiens pas beaucoup à ma chétive existence. On m'expose des plans de réorganisation sociale dans lesquels le prolétaire, si longtemps malheureux, trempera enfin ses lèvres altérées à la coupe de la jouissance; ils me semblent plus rationnels et plus équitables que l'état actuel des choses; dussé-je y périr, je cours m'enrôler sous l'étendard de ceux qui en poursuivent la réalisation. »
Telle est aujonrd'hai la pensée et la résolution de millions de travailleurs, de Stockolm à Lisbonne et de Londres à Berlin. Un lien occulte, ou tout au moins une aspiration commune, les unit et les tient prêts à l'assaut général de Ifi société. La tranquillité qui règne à la surface n'est que le résultat d'un énorme déploiement de force militaire, dont l'action peut, à chaque instant, devenir insuffisante. Que de révolutions l'ont démontré !
Contre le torrent qui monte à vue d'oeil, la raison humaine s'occupe à bâtir une digue, à savoir la science économique. Que le peuple soit éclairé sur ses véritables intérêts matériels, et le spectre menaçant du socialisme s'évanouira; voilà l'espérance et la promesse des économistes. Les économistes ont raison; mais à une condition que la plupart oublient, dédaignent ou repoussent : à la condition qu'on enseignera au peuple la Religion d'abord, puis l'Économique, éclairée, vivifiée, fécondée par la Religion.
On parle beaucoup de conciliation à notre époque. Voici le terrain sur lequel la conciliation est possible et sera fructueuse. Que les catholiques étudient l'Économique et que les économistes s'inspirent des principes du Catholicisme. J'ose dire qu'au point de vue social, au point de vue de l'action sur les masses, tant qu'ils demeureront séparés, ils seront impuissants, même dans leur sphère spéciale ; tandis que, réunis, ils vaincront à la fois l'iniquité et la misère et donneront la paix et la joie au genre humain.
Sans doute, le salut éternel est la grande affaire de l'homme ; mais, appliquées aux affaires terrestres, soit par goût, soit plus habituellement par nécessité, les
multitudes éprouvent une répugnance instinctive pour une religion dans laquelle elles ne voient plus qu'un joug accablant, un obstacle au bonheur présent, la croix enfin et rien de plus; les multitudes se détournent du prêtre dans lequel on leur montre un pédagogue sévère, occupé sans relâche à prohiber, à réprimander, à ordonner des sacrifices sans fin. Jusqu'à. nos jours, le clergé catholique s'intéressait vivement à toutes les questions d'ordre temporel, politiques, scientifiques, industrielles, agricoles, commerciales. Depuis uil siècle, on ne cesse der l'engager, hypocritement ou naïvement, à se renfermer dans les devoirs essentiels de son ministère : l'enseignement du do^me et l'administration des sacrements.
Malheur à lui et malheur au monde, si le sacerdoce catholique écoutait ces étranges conseils! Un autre sacerdoce, le sacerdoce de l'Humanité-Dieu, s'emparant sans obstacle de la haute direction morale des peuples, les mènerait, sous l'étendard d'un progrès décevant, à ce gouffre de l'athéisme pratique où tant d'infortunés pourrissent déjà. « En moins d'un siècle, écrivait, il y à quinze ans, l'un des hiérophantes de ce dangereux sacerdoce, la franc-maçonnerie s'est répandue sur toute la terre, semant sur son passage les germes de la civilisation et du progrès. Les améliorations qui se sont produites dans les idées et manifestées dans les faits, durant cette période, proviennent toutes des mystérieuses prédications de la, franc-maçonnerie et des habitudes contractées dans les loges et portées au dehors par les maçons, d (Rebold, Histoire gênéraie de la Franc-Maçonnerie, 1851.) — L'existence de l'Architecte de l'univers a été maintenue dans la franc-
maçonnerie comme la divinité de Notre - Seigneur Jésus-Christ dans le protestantisme, à la suite de scrutins qui ont démontré qu'ici et là ces croyances fondamentales vont totalement dispar.aître demain. L'appât présenté aux foules crédules, c'est le mot magique de bienfaisance. On leur dit que la Religion ne s'occupe que de leur salut éternel, qui est une chimère; on se vante d'opérer leur félicité présente, qui sera une réalité.
Manifestement, le devoir, le devoir pressant des catholiques d'action, du clergé d'abord, des écrivains, des personnages influents, est de combattre cette monstrueuse et déplorable erreur, en démontrant qu'aujourd'hui et demain, aussi bien qu'hier, la Religion a, pour procurer le bonheur temporel des hommes et spécialement des petits, une puissance et des ressources supérieures et inépuisables.
Celte démonstration exige une étude comparée et approfondie, d'abord de la Religion (que le clergé connaît bien, mais que les catholiques zélés et dévoués n'étudient pas toujours assez); puis de la science économique, qu'il faut aujourd'hui exorciser et baptiser; de la science économique, arbre vigoureux, mais sauvage, qu'il faut tailler et enter sur Jésus-Christ, pour lui faire porter les fruits qui doivent nourrir et réjouir les générations futures.
D'autre part, les économistes sérieux, hommes animés des intentions les plus généreuses mais incroyants pour la plupart, ne peuvent borner leurs études religieuses à quelques aperçus rapides et superficiels, à l'examen critique de faits de détail offerts par l'histoire des institutions catholiques. Ils veulent le bonheur de
•rhomme, de Thomme tout entier, corps et ânie. Comment, dès lors, peuvent-ils négliger d'approfondir une doctrine qui a tant fait pour l'homme, tant spirituel que physique, une doctrine dont rinfluence est encore, dans pes deux ordres, si considérable? Leur erreur est celle du siècle qui a fait leur édjication.
LA SCIENCE EST UNE, car Dieu est un; TinteL ligence divine saisit, dans Tunité de son regard immuable, la multitude des idées, et sa puissance a créé l'univers selon une pensée d'bapmonie, c'est-à-dire d'unité. Image de l'intelligence divine, l'intelligence humaine doit imiter -son type éternel. Impuissante à saisir à la fois le tout et ses parties, elle doit du moins partir du point central pour explorer la région spéciale vers laquelle se dirigent ses investigations. La science est un arbre. On peut connaître une branche, sans avoir beaucoup examiné les autres branches, mais non pas sans connaître la racine et le tronc. Toute science qui ne remonte pas de degré en degré jusqu'aux premiers principes, jusqu'à ces racines qui plongent dans le sol divin oii elles puisent leur vie immortelle, n'est que .pur empirisme, routine, et non pas science; ou bien, infatuée de son importance, elle s'exalte jusqu'à considérer les connaissances qu'elle fournit comme les premières de toutes ; elle se dit la Science, et s'imagine que le rayon peut devenir centre, parce que son ambition est montée jusque-là.
Or, l'économie sociale a débuté de cette sorte.
Au lieu de lui assigner sa place dans la classification générale des connaissances qui, réunies, composent la . SCIENCE, on l'envisagea d^abord sous une forme empirique et abstraite. Au lieu de la fonder sur la réalité.
c'est-à-dire sur les relations établies par la Providence * entre Thomme et la nature, on débuta par rechercher les conditions extérieures dans lesquelles s'accomplissent, grâce au travail humain, les transformations utiles des objets matériels.
L'économie fut créécf dans la seconde moitié du dixhuitième siècle, par Quesnay. L'Europe était alors en pleine effervescence de matérialisme : au culte du Dieu créateur du ciel et de la terre avait succédé le culte enthousiaste de la Nature, conséquence dernière du fol engouement de la Renaissance pour le naturalism.e de la Grèce et de Rome. La Nature, ainsi divinisée, devait, ce semble, traiter avec libéralité l'honinre, son chefd'œuvre et son dévot adorateur. Néanmoins, elle continuait à se montrer parcmonieuse ^ selon le mot de M. Proudhon. Apparemment l'homme se méprenait sur les intentions de la Nature, et tous ses maux avaient pour cause l'ignorance des modes selon lesquels la Nature répond aux vœux de ses enfants.
Dès lors, la mission des esprits cultivés et pratiques était tracée : la recherche de la nature et les causes de la richesse des nations, puis des moyens d'acquérir la richesse, de goûter abondamment les faveurs de la nature, devenait le grand problème qu'un siècle savant devait résoudre. Les philosophes qui s'appliquèrent à ces travaux reçurent le nom d'ÉcoNOMiSTES.
Deux écoles se formèrent. L'école anglaise, fondée par Adam Smith, et dont le plus célèbre représentant parmi nous fut M. Rossi, a pour caractère l'étroitesse systématique et persévérante de sa conception. Elle adopte, pour but unique de ses études, la richesse. Produire beaucoup de valeurs, les produire vite et à peu
de frais; après les avoir produites, les écouler avanta- ^eusement/c'est tout l'objet de cette Économique. Sî ses lois inexorables viennent à se heurter aux lois de la Morale, de la Politique, de la Religion, chacun avisera à faire son choix; mais l'Économique, comme science, sans interroger du regard aucune de ses sœurs, n^arche tète baissée à la production, à la distribution et à la consommation dp la richesse. Devant ses déductions impitoyables, l'homme n'est autre chose qu'une machine animée quand il produit, un débouché quand il consomme.
Qu'il soit utile, en économie, de faire quelquefois abstraction de l'homme pour ne considérer que les choses, nous le voulons bien; mais il faut que cette abstraction soit de courte durée, ou elle devient fatale.
Fatale au point de vue moral. L'économiste, à force d'oublier l'homme dans ses élucubrations,- finit par l'oublier en réalité. Tout entier à son objet, il sacrifie théoriquement le travailleur à la richesse. Le capitaliste vient ensuite et réalise la théorie.
Fatale au point de vue scientifique lui-même. Qu'estce que la richesse? C'est l'objet matériel dans lequel le travail de l'homme a incorporé une utilité. Mais l'utilité se mesure sur l'usage, l'usage sur le désir, le désir sur les besoins et les passions, les besoins et les passions sur la nature complète — physique et morale — de l'homme, sur son degré de science et de vertu, sur les relations existantes entre les individus et les sociétés.
L'économie sociale, entendue à la façon anglaise, n'estdonc plus qu'un fragment de sicience, une collection écourtée de quelques aphorismes secondaires sur les conséquences matérielles du travail humain. Est-ce
qu'un armurier, parfaitement renseigne sur la fabrication, la portée, les avantages et les inconvénients des différentes armes, possède la science militaire?
L'école française excède dans un sens opposé. Pour Quesnay et ses disciples, TÉconomique devenait la science universelle. Posant en principe que la destinée humaine n'a d'autre champ que cette terre, et que, dès lors, l'unique souci de tous doit être d'y atteindre la plus grande somme possible de bien-être, ils faisaient de la recherche du bien-être le but essentiel de l'activité humaine, et donnaient le rang suprême à la science, qui d'après eux, devait nécessairement y conduire. Le raisonnement était exact. Du moment oh Mammon est redevenu dieu, la première des sciences est la théologie du génie de la fortune : l'Économique.
Les économistes français ne s'isolent pas : ils empiètent. Ils subordonnent à une science essentiellement secondaire, comme les biens matériels dont elle traite, les sciences supérieures de la religion, de la morale, de la politique. Aux lumières de la plus noble portion de l'être humain, ils substituent la lampe par eux allumée pour faire resplendir les objets matériels destinés à notre corps.
Assurément, il serait injuste de les considérer tous comme apôtres volontaires du matérialisme pratique. Non; à chaque instant, chez eux, éclatent les bons instincts du cœur, la lovauté des intentions, les souvenirs inaperçus d'une éducation chrétienne; souvent même une résolution réfléchie amène la plupart d'entre eux à tenir compte des droits de Tàme, dans l'étude qu'ils font des biens destinés au corps. Ils reconnaissent la souveraineté de la justice, môme dans les régions
économiques, et quelques fanatiques seuls prétendent en exiler la charité.
Toutefois, ils s'abusent et, par leurs enseignements, ils tendent à égarer l'humanité.
D'accord avec les politiques incroyants, ils rêvent une société purement humaine, dans laquelle la raison doit être l'unique flambeau, et la liberté, individuelle ou«centralisée par l'association, Tunique moteur. C'est, au fond, décréter la déchéance de Dieu. Mais Dieu n'abdique pas, et nulle révolution ne renverse son trône éternel. 11 y a dix-huit siècles, la sagesse antique disait par les lèvres de Cicéron : « La première société des hommes est avec Dieu. » Dieu, ayant donné aux hommes l'admirable prérogative de pouvoir le connaître, l'entendre, Taimer, lui obéirj n'admet pas, ne peut pas admettre cette société de laquelle il est brutalement ou respectueusement banni.
L'ordre économique, bien que secondaire en soi, fait partie intégrante de la destinée totale de l'homme. Dès lors, il a sa règle dans la volonté suprême qui a déterminé les conditions de cette destinée. Dès lors il doit recevçir ses lois fondamentales du souverain Législateur, et si le souverain Législateur a parlé, il doit écouter cette parole et s'y conformer, sous peine d'une rébellion insensée, aboutissant à un châtiment inévîtable.
C'est ce que les économistes catholiques, un peu tard malheureus.ement, et à l'heure où déjà l'économie athée ou trop vaguement spirituaKste a fait d'innombrables prosélytes, commencent à démontrer. Cette démonstration doit au plus tôt s'accentuer et se populariser. Si la religion catholique n'était qu'une invention
humaine, on pourrait penser que ses enseignements n'ont rien à démêler avec les redoutables problèmes de^ réconomie au dix-neuvième siècle; si, au contraire, elle est l'invention, la manifestation de Dieu, elle doit fournir à Thumanité les lumières nécessaires pour l'orienter dans toutes ses voies, sans excepter celle de la production et de la distribution des fruits du travail matériel . •
Nous l'avons dit; il se fait actuellement dans le monde^ un immense effort pour étouffer le Catholicisme en l'isolant dans le temple, autour duquel une muraille de circonvallation s'élèverait pour arrêter totalement son action sur les choses humaines. .Cet effort a son point de départ dans la franc-maçonnerie, vaste association dont le but avoué est de relier les hommes entre eux par un nœud purement humain, d'organiser la fraternité, sinon contre le Père qui est aux cieux, au moins en dehors de la religion universelle qu'il a révélée et fondée. Et les francs-maçons ordinaires ne sont que les Girondins de l'Anti-Christianisme, destinés à disparaître de la scène, quand régneront les socialistes, dont ils préparent en aveugles l'avènement.
« Soyez catholique, dîsent-iîs à l'homme de foi, si votre conscience vous y oblige, ou si vos habitudes vous y portent; mais soyez-le seulement dans votre appartement ou daus votre temple. Membre d'une société essentiellement tolérante (c'est-à-^dire essentiellement dédaigneuse du vrai en matière religieuse), laissez là vos croyances mystiques, dès que vous mettrez le pied sur le terrain de la science ou des affaires. Ne faut-il pas un rare fanatisme ou une rare naïveté pour parler aujourd'hui de science catholique, de politique
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catholique, d'économique catholique? Votre Christ lui-même n*a-t-il pas déclaré que son royaume n'est pas de ce monde? Ne confondez pas ce que lui-même a séparé : la société présente et la société future ; deman- ' dez à la religion la félicité céleste qu'elle promet, mais ne réclamez que de la sagesse humaine le bien-être terrestre que seule elle procure. »
Voilà les conseils qu'on prodigue aux catholiques. Pour l'honneur de leuir croyance et pour le salut de la société, qu'ils sachent les repousser! L'Homme-Dieu n'a pas tenu le langage qu'un ridicule jeu de mots lui prête. Certes, sa royauté n'a pas ses fondements sur la terre, car Dieu même a constitué le Messie maître de la terre et des cieux pour l'éternité. Il le déclare au moment où il va prendre possession, sur le Calvaire, 4'un trône qui, empourpré de son sang, ne croulera jamais (1). il a distingué, et non séparé^ l'ordre spirituel ou religieux de l'ordre civil ou terrestre. Mais la société universelle, l'Église catholique, a été posée sur la terre; elle vit sur la terre, elle agit sur la terre, elle est mêlée à toutes les choses de la terre.
De l'aveu de tous, le Catholicisme, depuis la prédication apostolique, ne s'est pas borné à l'établissement d'un culte de forme nouvelle et supérieure : il a exercé une actijon considérable sur tous les faits d'ordre humain; il a ejigendré un état social nouveau qui s'est appelé la civilhalion chrétienne. Il existe donc, dans ses principes, dans ses institutions, dans ses œuvres, dans son influence, des éléments de solution pour les problèmes d'ordre temporel. La source de tant de bien-