LA BANQUE D'ÉTAT FRANÇAISE
un instrument qu'il faut savoir manier. Par désir de recueillir les bénéQces de Topération, les financiers pressentis, qui. dans des conjonctures ordinaires, prétendraient imposer des prix très élevés, les diminueront, s'ils savent que d'autres possèdent le droit, à conditions égales,, de se substituer à eux, jusqu'à des avantages qu'ils jugent inacceptables pour leurs rivaux. Pareille reconnaissance' d'un (( droit de préférence » en matière d'emprunts ne constitue pas pour la Banque à qui elle est accordée un monopole impérieux et abusif : le Sultan demeure libre de s'adresser là où les propositions sont le plus avantageuses. Si la Banque favorisée de ce droit apporte un projet de tous points identique au projet le plus profitable, si, plus simplement, elle déclare l'accepter, il doit être indifférent au Sultan de conclure l'affaire avec elle plutôt qu'avec d'autres. Bien plus : il y gagne de ne pas voir fonctionner côte à côte deux services distincts et nécessairement hostiles. Il y gagne surtout de centraliser, entre les mains des mêmes financiers, les opérations monétaires et les services d'emprunts. Déjà régulatrice du régime monétaire, la Banque d'Etat devient Agent Financier du gouvernement, Par Texercice de ses monopoles et de son u droit de préférence », elle assure aux réformes financières la condition primordiale de tout succès, l'unité et la continuité.
Maîtresse par définition de la frappe et de l'émission des billets, directrice des douanes par les garanties prises sur elles pour deux ou plusieurs emprunts, la Banque d'Etat
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se trouve être, en fait, propriétaire des ressources du gouvernement. Sur ses recettes, et pour faciliter au Sultan la perception de l'impôt créé par le tertib, elle peut lui consentir, en dehors des emprunts déjà conclus, d'appréciables avances. Mais ces avances doivent être employées aux fins pour lesquelles la Banque les a délivrées, en l'espèce, à la levée, à l'équipement, à l'armement, à la solde des mehallas chérifîennes. Pour s'assurer qu'aucun détournement ne sera tenté, elle organise un système de surveillance et de contrôle, en même temps que, pour se rembourser d'abord les avances consenties et leurs intérêts, tenir ensuite les sommes laissées libres à la disposition du Makhzen, elle encaisse le produit des redevances perçues. Le Makhzen, pour solder ses dettes ordinaires, délivre des bons payables sur les réserves disponibles de la Banque. Le profit qu'il retire des intérêts rapportés par ses dépôts, la facilité qu'il trouve à se |)rocurer rapidement des avances, tous les mérites d'un compte-courant, que garantissent la rentrée des impôts, les loyers des maisons et des propriétés, les ressources diverses du gouvernement, convainquent le Sultan des bienfaits d'une administration régulière. La Banque centralise les recettes, acquitte les dépenses, à ses fonctions d'Agent Financier du Makhzen, joint les attributions de Trésorier-Payeur. — Elle fait plus. Assurant la marche de tous les services, elle en fixe les budgets, en règle l'organisation, en surveille le fonctionnement. Son conseil s'identifie au ministère des finances, son directeur remplace le chef du Trésor, son person-
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nel contrôle l'administration générale. La confusion et rincohérence disparaissent avec le déficit des habitudes du « Bit-el-Mal » . L'ordre, la régularité épanchent sur les finances chérifiennes une prospérité qu'elles n'ont jamais connue, que le Makhzen n'a jamais rêvée. Sur des revenus solides, sur un crédit éprouvé, le Sultan peut maintenant bâtir un Etat. Riche et habile à user de sa richesse, il entretient une armée puissante, une administration docile. Par elles, il conquiert, et pour jamais, son empire. Comme jadis les rois de France, il vainc successivement les barons, les caïds, qui s'interposent entre lui et son peuple, les oblige à abandonner les droits que leur ont conférés des siècles d'anarchie, à remettre dans ses mains leurs pouvoirs administratifs, financiers et militaires. Il leur substitue des agents qui ne tiennent que de son bon plaisir leur pouvoir, et rassemblent sous sa volonté le pays étonné. Désormais, c'est au Chérif, et non plus au caïd, qu'on verse les redevances ; c'est de lui qu'on reçoit les ordres et les lois ; c'est pour lui qu'on part à la guerre. Plus de tribus et de caïds, de fractions de tribus et de cheikhs ! Confondus sous un même pouvoir, ad ministrés par les mêmes services, obéissant aux mêmes lois, les habitants du Maghrib s'embrassent dans l'unité nationale enfin accomplie, sous le regard tout-puissant du Ghérif-Empereur. Le Maroc féodal a vécu. Un Maroc nouveau s'éveille, dégagé de l'antique gaine par l'incantation de rOr.
Et la nation, dont la richesse a réalisé ce miracle, en ac-
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croît d'autant son pouvoir. Ses financiers ont assuré la monnaie, fondé le crédit, équilibré les budgets, forgé les chaînes dorées qui attachent l'Empire au Sultan, le Sultan à la Eanque. De leurs mains, ses officiers et ses administrateurs ont reçu la tâche plus qu'à moitié poursuivie. Ses instructeurs ont préparé les campagnes, ses intendants ont soldé « goums » et c( tabors », ses émissaires ont payé les défections, ses percepteurs ont installé le tertib, ses contrôleurs ont aménagé les bureaux. Ses industriels et ses commerçants peuvent maintenant appeler le Maroc au travail. Le Sultan n'a remporté ses victoires, n'a imposé son autorité, n'a planté l'ordre et la sécurité sur ce sol d'anarchie,que par son aide. Laissant au souverain, chef spirituel du peuple, la magnificence de l'appareil, elle continue d'exercer la besogne quotidienne. Elle abandonne les hauteurs à l'Esprit de Mahomet ; il lui suffit de commander sur la terre. Mais rien ne s'y fait contre elle, et rien ne s'y fait que par elle. Le Chérif s'enveloppe, et disparaît, dans la splendeur ; elle manie les réalités de la puissance. Des deux côtés de la Méditerranée occidentale, il n'y a plus qu'un seul et même pays : Maroc, Algérie, Tunisie, le Maghreb tout entier continue la France.
D'aussi vastes, d'aussi grandioses desseins n'ont rien de chimérique. Le 8 avril 1904, par une déclaration solennelle, l'Angleterre vient de reconnaître à la France le
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droit de u veiller à la tranquillité de C Empire chérifien, de lui prêter son assistance, pour toutes les réjornies administratif ves, économiques, financières et militaires, dont il a besoin ( i )» . Elle lai demande de s'entendre avec l'Espagne ; elle s'engage à lui prêter l'appui de sa diplomatie (2), Sous la condition de respecter la liberté commerciale et de ne pas élever de fortifications, de Melilia au Sebou (3), la France est délivrée de sa plus redoutable adversaire. Plus de journalistes et de diplomates u marrons » ; plus de menaces de protectorat britannique ! Londres laisse à Paris le soin des réformes marocaines, lui promet son aide pour leur exécution. Aucune chancellerie ne formule de réserves. Les droits de la France sont reconnus; ses intérêts sont sanctionnés. La carrière, pour ses ambitions, s'ouvrelibre.
L'heureux négociateur de l'accord songe-t-il à une conquête militaire ? TJn tel projet ne présenterait rien d'étonnant. Est-il rare de voir les peuples qui convoitent des territoires, lancer des soldats sur leurs habitants, en massacrer une partie, réduire l'autre en servitude, et, sur le sol trempé de sang, parmi la haine et la révolte, installer leur domination ? Mais coûteuses sont
(1) Déclaration concernant l'Egypte et le Maroc, art. 2. Le texte ang-lais est plus précis encore : « To provide assistance for the purpose of ail administrative, économie, financial, and military reforms, whicli il may require.
(2) Déclaration, art. 8 et 9.
(3) ibid , art. 4 et 7.
les expéditions, mineuses les défaites, instables les triomphes : les vainqueurs sentent toujours l'esprit de revanche rôder autour d'eux. Pourquoi ne pas inaugurer une politique contraire ? Ne serait-il pas plus sûr de demander à la paix ce qu'on a toujours demandé à la guerre ? Ne serait-il pas plus efficace d'employer la supériorité de richesse, d'outillage, d'administration et de culture, à lier les princes des pays encore arriérés, et avec les princes leurs sujets, par la multiplication des prêts, la réforme des services, l'exploitation des ressources, tous les lacs d'une influence qui se trame sans qu'on la discerne, et enveloppe quand on la voit? Ne serait-il pas plus profitable de substituer l'amitié à l'exécration, la collaboration à la bataille, sous la seule réserve qu'à l'initiateur reviendra l'hégémonie, au bailleur de fonds une plus grande part de bénéfices ? Bâtir des routes et construire des chemins de fer, ouvrir des banques et aménager des manufactures, aider le souverain à garantir Tordre, et, pour le gagner, l'intéresser aux entreprises, n'est-ce pas la politique qui, en ce moment même, livre la Perse aux Russes (i), confondant et poussant de front la conquête, l'organisation et la mise en œuvre P
A cette politique, le Maroc offre un champ d'expériences privilégié. Plus que beaucoup d'autres pays, il est à peu près inaccessible à la conquête militaire, depuis qu'indigènes et envahisseurs sont mêlés dans la même religion.
(l) Bérard, Revue de Paris, i5 décembre 1902.
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Une attaque contre le Gliérif rassemblerait autour de lui, pour le défendre, ces mêmes tribus qui expulsent ses mokhzani et bàtonnent ses peicepteurs. La capture du » Sultan ne livrerait aucun avantage appréciable. Il n'en est pas de ce Maroc comme d'un pays u turquifié )). Mettre la main sur le Ghérif ne serait pas, comme à Tunis, comme au Caire, mettre la main sur l'Empire. Ce serait seulement clore une conquête nominale, s'avancer jusqu'au seuil de la conquête réelle. — Par contre, et surtout depuis que le Sultan, par ses imprudences, a appelé sur lui la mauvaise fortune, son empire est ouvert à la « pénétration pacifique )).Tout aussi incapable à lui seul de lever les impôts que de vaincre Bou-Hamara, Abd-el-Aziz implore des instructeurs pour ses mehalla, des prêteurs pour son Trésor. A le secourir contre ses ennemis, à le faire vivre malgré ses caïds, la France ne gagnera-t-elle pas, outre sa gratitude, l'accès de son armée, de son administration ? plus encore, la faculté d'accroître la puissance du Ghérif et de se préparer, par l'unification du Maroc sous son chef séculaire, un pays ordonné et un peuple docile ?
(c C'est à nous maintenant, en nous gardant de tout entraînement, en tenant compte des expériences faites ailleurs, en nous montrant les meilleurs amis du Maroc parce que les plus intéressés à sa prospérité, de poursuivre avec méthode^ avec esprit de suite, sans efforts et sans sacrifices inutiles^ l'achèvement de notre œuvre civilisatrice qui fortifiera singulièrement la puissance fran-
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çaise sans léser les droits acquis de personne, et qui, finalement, sera un bénéfice pour tout le monde (l). »
Ainsi parle, le 32 juin, M. Delcassé, s'adressant aux ambassadeurs de la République. L'homme d'Etat et les financiers se rencontrent. Les uns par intérêt, l'autre par politique, ils se trouvent tous conduits à envisager sous les mêmes espèces l'intervention française au Maroc.
Sur les avantages de la création d'une Banque d'Etat, le consortium et le ministre sont d'accord. Mais ils diffèrent d'avis sur la date à choisir pour engager les pourparlers.Les financiers sont peu disposés à attendre. Puisque les bénéfices que la France, le gouvernement, le Sultan et les banques retireront d'un pareil établissement, sont manifestes, à quoi bon ajourner le temps des négociations ? Le moment est favorable ; est-on sûr que, plus tard, les circonstances n'auront pas changé ? La faveur du Makhzen est chose fragile. Il a coutume d'opposer l'une à l'autre les puissances qui se disputent son amitié. N'a-t-il pas conclu ses trois emprunts antérieurs avec des établissements de trois pays, France, Angleterre et Espagne? Ne cherchera-t-il pas, quand le besoin le pressera de nouveau, à s'accorder avec un autre consortium, à éluder toujours la concession de la Banque ? Le ministre allègue la déclaration franco-anglaise. Mais cet acte n'engage que
(1) Accords conclus entre la France et l'Angleterre. Dépêche aux ambassadeurs, p. 15-16. Cf. Livre jaune, 1901-1905, n^^ 154 et 156.
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les gouvernements qui l'ont conclu ; il n'engagea aucun degré le Sultan, qu'on n'a point consulté, qu'on n'a point avisé, qu'on livre depuis plus d'un mois (i) à son incertitude, à ses appréhensions, aux gloses perfides et aux commentaires tendancieux dont nos adversaires couvrent le texte de l'accord, et qui, par esprit de représailles, une fois délivré de ses angoisses d'aujourd'hui, pourrait hien répondre aux propositions ultéi ieures par une fin de nonrecevoir. L'avenir est toujours douteux. Seul, le présent est solide et sûr. La condition de tout succès, — sur cette (( rude terre où, comme dit le prince de Bûlow% il faut être ou marteau, ou enclume )>, — c'est d'exprimer du présent tout ce qu'il contient Après comme avant la déclaration franco-anglaise, Ahd-el-Aziz conserve son indépendance. Elle ne peut être liée que par un engagement signé de lui, qu'il faut obtenir dès maintenant. Les moyens de pencher la bonne volonté du Sultan vers des décisions profitables manquent-ils ?..
Ils ne manquent pas. Mais le ministre n'a pas d'impatience. Il est sur de Londres. Il avait déjà l'assentiment de Rome. Il a toujours eu l'acquiescement de Saint-Pétersbourg. Berlin, il est vrai, n'a pas été consulté ; mais l'Allemagne n'a au Maroc que des soucis économiques , son ambassadeur a toujours reconnu, reconnaît encore l'intérêt particulier et les droits de la France (2) ; au lendemain
[1) L'accord est du 8 avril. La lettre d'explication au Sultan est du 18 mai, Livre jaune, 1901-1905, n^ 150 et annexe.
(2) Livre jaune, 1901-1905, n»^ 18, 142.
de l'accord franco-anglais, ses journaux proclament qu'ils sont satisfaits « puisque la liberté commerciale ne subit pas d'atteintes » (i), son chancelier déclare qu'il ne voit « aucun sujet de redouter que les intérêts mercantiles de l'Allemagne au Maroc puissent être méconnus ou lésés par une puissance quelconque «, et que l'Allemagne n'a au Maroc quedes c intérêts mercantiles » (2). Il ne manque à M. Delcassé que de désintéresser Madrid. Il a pris l'engagement de proposer tout de suite les négociations; au 12 avril, elles sont entamées : a Nous nous concertons, écrit-il, avec le gouvernement du roi d'Espagne, dans le désir de donner satisfaction aux aspirations légitimes d'un pays voisin et ami (3). » Mais elles sont difficiles. Madrid, dont les espérances sont aussi démesurées que ses moyens sont médiocres, après avoir demandé à l' Angleterre, puis à l'Allemagne de l'aider à conquérir le Maroc, et n'avoir trouvé partout que des encouragements et de bonnes paroles, sans aucune promesse, s'irrite contre 1 accord franco-anglais, moins pour les clauses qu'il contient, que pour l'obligation oiiilmet les ambitions espagnoles de se préciser. Quelque réduite cependant qu'on fasse sa part, on n^ peut pas échapper à la nécessité de lui en faire une. Et puisqu'il ne saurait être parlé de conquête, donc de partage territorial, puisqu'il ne peut être question que d'influences pacifiquement étendues, force estaux deux pays de s'entendre sur les principes
(1) Livre jaune, n° 145,
(2) Ibid., n° 150 et annexes.
(3) Dépêche aux ambassadeurs, p. 16.
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et les formes d'une collaboration économique. L'Espagne a souscrit, voilà un an, le troisième emprunt d'Abd-el Aziz. Elle consent à en accepter le remboursement anticipé, mais elle demande une compensation, et qui est de participer à l'emprunt dont les pourparlers se poursuivent. Elle ignore les ambitions du consortium. Les négociations pourraient se clore par la rédaction du contrat fondant une Banque d'Etat, au seul profit des banques intéressées dans l'emprunt, sans qu'elle pût formuler aucune protestation. Mais ce serait très maladroit. Y aura-t-il quelque espérance de s'entendre avec l'Espagne, si, par la création d'une Banque d'Etat, dont le capital ne sera souscrit, dont le conseil d'administration ne sera nommé, que par les banques créancières du quatrième emprunt, ses intérêts sont déjà lésés, et sans qu'on lui ait rien communiqué des débats ? Le souci des véritables intérêts français commande de proroger l'heure où l'on apportera au Sultan des propositions fermes et précises.
Quand même la nécessité ne s'imposerait pas de négocier avec l'Espagne, quand même la France se trouverait seule à disposer au Maroc d'un pouvoir de réformes, il serait prématuré, cependant, de jeter dès maintenant les bases d'une discussion regardant la Banque d'Etat. — L'emprunt n'engage que le consortium ; la Banque engagera la France. Tl est naturel que les financiers manient ce projet en hommes d'afTaires, et laissent voir quelque hâte d'en toucher les bénéfices. 11 est naturel qu'un Ministre le manie en homme d'Etat, et se garde contre
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toute précipilation. Ce projet relève du pi'ogramme de réformes que le gouvernement français fait étudier pour le soumettre au Makhzen. Il y a donc tout avantage à ne pas risoler, à ne le présenter, dans toute son ampleur, qu'avec les autres, dont il apparaîtra à la fois comme la condition et le coui'onnement. Les difficultés sont nombreuses, d'ailleurs. Comment sera souscrit le capital de la Banque ? Quels pouvoirs possédera son Conseil d'administration ? Sera-t-elle soumise', en même temps qu'à la surveillance du gouvernement marocain, au contr(Me officiel du gouvei nement français ? Quelles attributions demandera-t on pour elle, tout d'abord, outre les privilèges nécessaires à « Tassainissement de la situation monétaire » ? Les fonctions d'Agent Financier du Makhzen et celles de Trésoriei-- Payeur P Ou seulement les premières ? Ou d'autres encore p La tâche de la Banque s'accomplira à la fois au pi ofit du Maroc et au profit de la France ; il est d'une nécessité impérieuse que les intérêts complexes qu'elle représentera soient également sauvegardés. Une seraitpasbon qu'aujourd'hui d'une discussion sur la condition d'un prêt, d'un contrat privé, on poussât sans intervalle jusqu'à des pourparlers sur une Banque Impériale, jusqu'à une affaire d'Etat . Plus encore que le souci des négociations espagnoles, -( l in terêt général », l'intérêt de la France et du Maroc, commande l'attente.
En fait, M. Delcassé l'emporte. Le Délégué du consortium se borne à solliciter du Makhzen la concession d'une Banque d'Etat. Le Makhzen l'accorde en principe ; mais on
j.A BANQUii d'État fkançaisii:
convient d'ajourner les entretiens, jusqu'à une date qu'on abandonne à l initiative du Gouvernement français.
Le i8 juin, en eftet, liuit jours après la conclusion de l'emprunt, M. Saint-René Taillandier éci it à M. Del-
cassé (i ) :
« Le mandataire de la Hanque de Paris avait demandé au nom du consortium la concession d'une Banque d'Etat. Cei/e affaire a paru au Maklizeii enjagée prématurément. Et, comme elle pouvait être considérée comme présentant un caractère politique, il a décidé qu'elle serait traitée, non avecle Représentant du Syndicat des Banques, mais avec le Ministre de France. Si Mohammed-elïazt a d ailleurs confirmé l'intention du Gouvernement chérifien dans une lettre qu'il m'a adressée, et dans laquelle il s'exprime ainsi qu'il suit, au sujet de la Banque d'Etat. « Nous avons répondu au dflégué des Banques (jue, s'il désire cette création, la demande en sera faite par votre intermédiaire, et vous êtes juge du moment opportun pour la formuler. »
Cette dépêche est très singulière. — En même temps qu'elle informe le Ministre de la remise des pourparlers et du désir exprimé par le Makhzen d'en voir la reprise tixée par lui, ne s'expiime-t elle pas comme si M. Delcassé, à cette date, ignorait encore qu'en plus des discussions relatives à Temprunt lui-même, il eût été question d'une Banque d'Etat.^ comme si les négociations s'y l'apportant avaient été conduites en dehors de toute intervention politique? comme si le Makhzen avait, de lui-même, décidé, tout ensemble, l'ajoui nement des propositions et l'obligation de les faire présenter par notre ministre à Tanger.^
(1) Livre jaune, 1901-1905, 170.
134 LES ORIGINES DE LA BANQUE d'ÉTAT
Qu'est-ce à dire? La vérité serait-elle que le Délégué de la Banque de Paris, désireux d'assurer à ses « commettants » les-avantages d'une Banque d'Etat, en aurait sollicité la création sans avoir prévenu le gouvernement français ; et qu'au Sultan seul reviendrait la décision qui reporte à plus tard l'ouverture des pourparlers ? Tous les développements qui précèdent relèveraient-ils donc d'une histoire fantaisiste? Il n'en est rien. — A elle seule, déjà, la lettre de M. Saint-Bené Taillandier, telle du moins qu'elle est publiée dans le Livre jaune, soulève des difficultés. Il serait vraiment malaisé de croire, fût-ce en l'absence de toute preuve matérielle du contraire, que le problème de la Banque d'Etat eût pu être posé à l'insu de ce même Ministre des Affaires Etrangères qui avait obtenu pour le Sultan le concours du consortium, s'était engagé à faciliter l'emprunt et, par là, en plus des droits attachés à sa fonction, s^était acquis des pouvoirs précis de surveillance sur la conduite des négociations. Mais il y a plus. Il y a des témoignages irrécusables — échappés à l'attention des rédacteurs du Livre jaune — que le texte de la dépêche du i8 juin est ingénieusement corrigé. M. Delcassé, le i5 décembre 190/i, envoyant à M. Saint-Bené Taillandier des instructions en vue de son ambassade prochaine à Fez, lui écrira (i).
« Vous vous souvenez, que, sur nos conseils, lors de la conclusion de l'emprunt, l'envoyé des Banques avait co?isenii à ne pas insister à Fez pour la création immédiate d'une Banque d'Etat. »
(l) Livre jaune, 1901-1905, n° 208, p. 182,
LA BANQUE d'État française 135
Ces paroles de M. Delcassé contredisent formellement la communication de M. Saint-René Taillandier. Comment s est-il pu faire que M. Zangarussiano se soit laissé convaincre par les « conseils n de M. Delcassé, et que M. Delcassé n'ait appris qu'après la conclusion des pourparlers les «demandes )) de M. Zangarussiano ? Quelque plastique que soit la vérité diplomatique, elle ne va pas jusqu'à la synthèse des contradictoires. Des souvenirs de M. Delcassé, on peut conclure que le quai d'Orsay était parfaitement informé des conversations de Fez , que les financiers et le Ministre s'accordaientà juger nécessaire la constitution d'une Banque Impériale, mais qu'ils étaient en désaccord sur la forme à donner aux propositions, sur la date à fixer pour la discussion. — L'issue des controverses s'enveloppe encore cependant d'obscurité. Notre plénipotentiaire rapporte à l'initiative du Makhzen l'ajournement des entretiens, et le choix du Représentant de la France comme intermédiaire. Ne peuton pas imaginer qu'après avoir indiqué son projet, le mandataire de la Banque de Paris, sur la prière de M. Delcassé, accepta d'en remettre la discussion à une date que fixerait la Banque, d'accord avec M. Saint-René Taillandier.^ et qu'il y consentit d une humeur d'autant plus facile que le Makhzen, saisi des premières offres, fit connaître tout de suite qu'il les trouvait prématurées ? Cette explication concilierait les deux textes. Mais il en est un autre, et qui semble bien contenir la plus grande part de la vérité. Le i5 juin igoS, en effet, — un an après la conclusion de l'emprunt, -- M. Saint-René Taillandier, en ambassade à
136 LES ORIGINES DE LÂ BANQUFC d'ÉTAT
Fez, rendant compte de sa mission à M. Rouvier, successeur de M. Delcassé, joindra à sa lettre quelques « considérations énoncées par lui devant le Makhzen comme préface d'un exposé technique », et qui se terminent ainsi :
(( La France demande, même lorsqu il s'agit de ses compalriotes, que le Makhzen veille à ne pas prendre d'engagement contraire à l'intérêt général, qui est le sien comme le nôtre. — Ces principes ne sont pas nouveaux. La France ne manque pas de s'y conformer, quand quelque mesure nouvelle apparaît comme le seul remède aux maux présents. C'est ainsi que Tannée dernière, au moment de l'emprunt, elle est intervenue pour empêc/ier line Société particulière d'exiger la concession du droit de fonder une Banque [dEtal], considérant qu'une pareille institution ne doit être établie que sur des bases conformes à l'intérêt général. ï^e Makhzen a d'ailleurs reconnu le caractère amical de notre intervention, en constatant qu'en effet une question de ce genre ne pouvait être traitée qu'entre lui et le ministre de France (1). »
Le doute est-il encore possible ? N'apparaît-il pas que le mandataire des Banques, malgré les « conseils » de M. Delcassé, insista peut-être plus que le Ministre n'eût voulu ? que c'est le Gouvernement français qui invita le Makhzen à accueillir sa requête, à accorder en principe la concession sollicitée, à demander toutefois un temps moral de réflexion, à prier notre Représentant au Maroc, c'est-à-dire notre Ministre des Affaires Étrangères, de choisir lui-même l'heure qui lui paraîtrait le plus opportune ? que l'intervention ministérielle fut commandée
(1) Livre jaune y op. cit., n° 270, annexe.
LA BANQUE d'ÉTAI' FRANÇAISE 137
craUeurs par le seul souci de ae pas livrer uue affaire aussi grave à des négociations improvisées ?
Les fondements de la future institution sont du reste jetés dès ce moment. Nos diplomates obtiennent, à Fez, qu'aux articles du contrat l'églant la condition de l'emprunt, soit ajoutée une clause qui ne se rapporte en aucune façon à l'affaire de prêt, mais qui, conférant aux Banques créancières un double droit de préférence, en matière d'emprunts, et de frappe de monnaies, leur donne les attributions premières de la Banque impériale :
« Si le gouvernement impérial désire contracter un Emprunt ou acheter ou vendre des titr3s, il en sera fait part aux Banques contractantes ainsi qu'à d'autres, et à condiliom et prix égaux ^ la préférence sera accordée aux Banques contractantes. De même s'il désire frapper des monnaies a l'étranger, en dehors de son Empire, il en fera aussi part aux Banques contractantes comme à d'autres, et, à conditions et prix égaux, la préférence sera accordée aux Banques contractantes. Cependant les contrats conclus pour la frappe des monnaies actuellement en cours, continueront leur effet jusqu'à leur expiration (1). »
Le retard infligé aux pourparlers concernant la Banque d'Etat n'apporte aucun préjudice aux souscripteurs de Temprunt. Ils sont investis de sa fonction d' « Agent Financier » du Makhzen.des privilèges nécessaires à 1' « assainissement » de la condition monétaire du Maroc. Ils sont sûrs de recueillir tous les bénéfices des opérations financières à venir. S'ils ne sont pas certains de posséder
(1) Contrat, art. 33.
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à eux seuls la banque impériale, au moins sont-ils certains d'y occuper une place prépondérante, et qui réduira à un rôle consultatif ceux qui pourraient s'adjoindre à eux. — Financiers, Ministre, Makhzen, après trois mois de négociations, sont enfin d'accord. Le Sultan reçoit l'or qu'il demandait. Les Banques, outre leurs bénéfices, emportent l'espoir de s'approprier bientôt la direction économique de FEmpire. Le Gouvernement, par le Représentant des porteurs, dispose du servdce des douanes ; par la Banque d'Etat, il va disposer du Makhzen. Deux mois à peine après raccord franco-anglais, la France s'installe au cœur du Maroc. Le i*"' juin, « Abd el-Aziz (Allah est son protecteur et son maître) ordonne à ses serviteurs dévoués », Si Abd-el-Kerim Ben Sliman, et Si Mohammed-El-Tazi, de conclure a pour le compte du Trésor chérifîen (qu'Allah le rende abondant !), l'emprunt », dont tous les articles sont rédigés et traduits. Le 12 juin, le contrat est signé.
Cependant les pourparlers se poursuivent entre Paris et Madrid (i). Dans les derniers jours de juin, en même temps que le consortium ratifie le contrat débattu par son délégué, les banques espagnoles, qui ont consenti le troisième emprunt, déclarent accepter son remboursement anticipé, et la participation rétroactive à l'emprunt du 12 que leur propose la Banque de Paris (2). Le consortium
(1) Cf. V. Bérard, op. cit., chap. IV ; Tardien, La France et les alliances, chap. III.
(2) Livre jaune, op. cit., 112.
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créancier du Sultan comprend désoi mais, outre les onze établissements français au nom desquels M. Zangarussiano a signé, un syndicat espagnol, qui, du même coup, participe à la surveillance des douanes chérifiennes , aux pi'ivilèges de Tarticle 33, aux chances que se sont acquises les banques souscriptrices de constituer une Banque d'Etat. Confondues avec les banques françaises, les sociétés espagnoles n'ont qu'à attendre le résultat des négociations que M. Delcassé va entamer avec le Makhzen . Elles sont certaines, quoiqu'il advienne, de leurs bénéfices. Cette raison suffit à expliquer pourquoi, dans les clauses seci ètes qu'on ajoute à la Déclaration publique du 3 octobre, il n'est pas parlé de la Banque d'Etat. Sans doute la part consentie à l'Espagne dans l'emprunt du 12 juin, et par là, d'abord dans les profits attachés à l'exercice des droits de préférence en matière d'emprunts et de frappe de monnaie, ensuite dans l'organisation et le fonctionnement de la Banque d'Etat, laisse à la France une prépondérance manifeste. Il n'en reste pas moins que l'Espagne est le seul pays d'Europe qui soit admis à collaborer aux réformes financières. Qu'on lui garantisse que sa monnaie continuera d'avoir au Maroc force libératoire, et que la circulation n'en sera gênée d'aucune sorte, elle ne souhaitera plus que de voir, pour un ou deux ports à douane de la zone d'influence qu'on lui reconnaît, le Représentant des porteurs choisir des Délégués espagnols. Le gouvernement français exauce ses vœux. Par deux articles du traité secret, i) s'engage à ne porter aucune atteinte à la
140 LES OlUGINES DE LA BANQUE d'ÉTAT
condition de la peseta sur le marché marocain, et à intervenir auprès du Représentant des porteurs pour que satisfaction soit donnée à l'Espagne (i). La question de la Banque d'Etat sera résolue par les négociations que le ministre de France au Maroc va entamer.
M. Saint René Taillandier les prépare. Il faut obtenir du Makhzen qu'il prenne les décisions indispensables au rétablissement de l'ordre, à l'installation de la sécurité. Pour le convaincre, ne suffira- t-il pas de lui montrer les périls que pousse la marche de l'anarchie, non pas seulement sur le Maroc, mais encore sur le Sultan ? L'Empire pacifié, c'est la confiance rapportée aux négociants, et un regain couvrant les champs d'affaires ; c'est la baisse du change et l'accroissement ininterrompu des recettes douanières ; c'est l'augmentation des sommes disponibles, la constitution d'une armée capable d'exprimer les impôts, de réconforter le pouvoir chérifien. L'Empire abandonné à lui-même, c'est la retraite des commerçants et la suspension du négoce r c'est la hausse du change et la diminution continue des revenus douaniers ; c'est la dislocation des dernières mehalla, la fuite sans retour des supi'êmes espérances. Sur quel gage garantir un nouN^el emprunt, si les droits de douane baissent sans trêve ? Et comment prévenir ce péril si Ton ne protège pas les étrangers .^^ Ne vaudrait il pas mieux, d'ailleurs, conserver libre le solde laissé disponible par le prélèvement du service de l'emprunt et de-
(1) Articles secrets de la déclaration du 30 octobre 1904, art. 2 et 11.