CHAPITRE V
Nous avons réservé, pour en faire une étude spéciale, certaines controverses qui sont comme des cas généraux, des antinomies morales, et dont la discussion s'est prolongée à travers toute la philosophie stoïcienne. De nos jours quelques-uns de ces cas sont encore pendants ; d'autres ont été résolus. Mais nous en avons inventé de nouveaux ^ que la conscience générale se pose avec perplexité, et dont les solutions diverses entrent en lutte dans les écoles de philosophie, au parlement, et jusque dans la rue. Combats d'idées qui deviennent des guerres civiles. Ce sont les « cas » de la conscience contemporaine que ces terribles pro-
i. Voir Cako, Problèmes de morale sociale.
COÎNTROVERSES MORALES 129
blêmes du droit de punir, du droit de propriété, des droits de l'État en matière d'éducation. Le stoïcisme ne semble pas les avoir soupçonnés, et peut-être, quand ceux-là seront résolus, nos descendants en soulêveront-ils d'autres que nous ne soupçonnons pas. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas compter rencontrer dans l'antiquité des discussions aussi ardentes que celles qui signalent notre siècle. De nos jours, il y a un public qui se passionne et qui prend parti. Est-ce un mal ou un bien? Si la force et l'opinion du nombre sont des alliées inconstantes, auxquelles il est toujours dangereux de faire appel, il faut reconnaître que ce souci universel des grandes questions stimule les vrais penseurs et hâte les solutions et les réformes. Mais, quand les esprits y eussent été préparés, ce souci avait moins sa raison d'être dans l'antiquité; car, sauf une seule, les difficultés qui ont inquiété les consciences stoïciennes n'intéressaient pas l'ordre social, mais étaient de celles que chacun résout pour soi, et qui sont par conséquent condamnées à une discussion pacifique. Fut-ce même un simple jeu d'esprit ou un véritable cas de conscience que la controverse sur l'usage de la viande. Ce fut un jeu d'esprit pour quelques-uns, et pour Plutarque, semble-
180 UN PROBLÈME MORAL DANS l'aNTIQUITÉ
t-il, dans un premier discours sur ce sujet, « lambeaux de déclamation qu'il avait escriptes jeune pour son exercice, » nous dit Amyot. Ce fut un cas de conscience pour le même Plutarque dont un second discours renferme à la fois des raisons plus sérieuses et une solution plus modérée. Ce fut certainement un cas de conscience pour tous ceux, et ils semblent avoir été nombreux au premier siècle, qui, de la théorie de l'abstinence, passèrent à la pratique. — Voici leurs scrupules : si l'homme avait besoin pour vivre dô la nourriture animale, et si cette nourriture était impie et sacrilège, nous serions enfermés dans une terrible alternative : ou tuer ou mourir. Dans ce conflit de la loi naturelle et de la loi morale, qui n'hésiterait, et même qui ne faiUirait? L'extrême nécessité excuse tout, pour la plupart du moins des philosophes, même stoïciens ^ La vraie faimi a droit à la chair des animaux. Elle aurait droit à la chair humaine ^ Plutarque, prêtant la parole aux animaux, et interprétant comme une protestation leurs cris inarticulés, les montre
1. Nous avons vu qu'Hécaton fait à cette règle une glorieuse exception.
2. DioGÈNE La'érce, VII, 121. Cf. Sextus Empiricls, Pyi-rh., III, 207, 247.
cependant résignés devant une semblable nécessité : « Si c'est pour manger, disent-ils, tueznous *. » N'est-ce pas déjà pousser fort loin l'esprit de sacrifice? Mais cette nécessité n'existe pas. Que les premiers hommes n'aient pu trouver d'autre nourriture, et qu'ils aient été réduits au meurtre par le besoin, dégoûtés et honteux d'eux-mêmes, on les plaint et on les excuse. Mais ces mêmes hommes, s'ils étaient témoins de la végétation d'un sol devenu nourricier, et de l'ingratitude dont nous payons ses largesses, nous plaindraient aussi, mais ne nous excuseraient pas ^ — C'est donc pour le plaisir du mal que nous faisons violence à nos goûts naturels; car la nature ne nous a pas faits carnivores ^. Nous n'avons ni des serres aiguisées, ni des dents tranchantes. Notre estomac souffre de ce que nous le forçons de digérer. Que ceux qui prétendent avoir des instincts carnassiers imitent donc les loups et les lions; qu'ils tuent avec leurs bras et leurs dents, seules armes que la nature leur ait données, les bœufs et les sangliers qu'ils veulent manger; et, une fois tués, qu'ils les mangent sans ces apprêts par