‹ Le problème moral dans l'AntiquitéChapitre 106 sur 259 · Plutarque, i* Discours · texte numérisé non relu

Plutarque, i* Discours

douter de nos droits aujourd'hui ferait sourire. Nous voulons toutefois être des rois débonnaires. Notre intérêt sanctifie tout, mais là où il n'est pas en jeu, faire souffrir nous paraît odieux, punissable même. Il s'élèverait aujourd'hui des protestations comparables à celles de Plutarque, et plus efficaces, contre les cruautés de la cuisine antique. — Il s'en est élevé contre celles de la science, et c'est sous cette forme nouvelle qu'a été traitée cette vieille question : Dans quelles limites pouvons-nous disposer des animaux? Les savants ont maintenu leur droit K Mais la conscience publique, par son indignation intermittente, les préserve contre un danger, qui est de prendre l'habitude de l'insensibilité. Elle leur rappelle que toute expérience où un animal est sacyifié à l'intérêt de son espèce ou de l'espèce humaine, est légitime, puisqu'il semble entendu que contre les animaux l'utilité crée le droit, mais qu'il faut être avare de ce droit, et que prodiguer la douleur est un abus de pouvoir et une faute ^

1. Cl. Bernard, Introduction à Vétude de la médecine expérimentale.

2. Ces lignes ont été écrites un an avant qu'il fût question de la ligue contre la vivisection. Nous sommes heureux de cet exemple tout actuel d'un problème moral oublié, puis renaissant. Les protestations que nous avons entendues

138 UN PROBLÈME MORAL DANS l' ANTIQUITÉ

Après les animaux, les esclaves. Ce rapprochement n'eût pas choqué un contemporain de Gaton, il eût choqué un contemporain d'Épictète, et c'est justement au stoïcisme qu'est dû ce progrès des idées et des mœurs. Avant lui, tout ce qui pensait et sentait avait témoigné de la sympathie pour cette moitié deshéritée de l'humanité, les esclaves *. Mais personne n'avait entrepris de démontrer la radicale injustice de l'institution même de l'esclavage. Cette démonstration fut faite par le stoïcisme. — Puisque tous les hommes participent de la raison, tous sont égaux. La raison affranchit l'homme, de même que l'absence de raison condamne l'animal à une éternelle servitude. Épictète se montre sans pitié pour la bête de

sont le fait de cette indignation intermittente dont nous parlions. Est-il besoin de dire que ceux qui protestent contre les exigences de la science ont tort"? Toutefois il n'est pas à regretter qu'ils se soient donné ce tort. Un excès préserve d'un autre, et contester un droit sert parfois du moins à en mieux tracer les limites. — Voir sur la même question une curieuse discussion à la Chambre des députés de Prusse, le 29 janvier 1884.

1. Voir Zénophox, Abistote, EuRirmE, Aristophane. « Je suis un oiseau esclave, dit un roitelet. — Quoi! est-ce que tu as été vaincu par quelque coq? — Non, mais lorsque mon maître fut changé en huppe, il demanda que je fusse moi-même changé en oiseau, afiu d'avoir quelqu'un pour le suivre, et pour le Servir. — Un oiseau a-t-il donc besoin d'un serviteur? — Lui du moins, sans doute parce qu'il a été homme. » Oiseaux, 70-80.

somme que l'on accable *. Elle est faite pour cela, dit-il. Née sans raison, elle est née esclave. L'homme au contraire est né libre. Si l'àne était raisonnable, il serait notre égal ^ A plus forte raison, le valet que vous maltraitez l'est-il. — Mais comment être patient avec ce faquin? — Esclave toi-même, ne pourras-tu supporter ton frère? L'orgueil t'aveugle. Tu oublies qui tu es, et que c'est à des fils de Jupiter que tu commandes. — Mais c'est moi qui les ai achetés, et non eux qui m'ont acheté. — Voilà donc que tu t'attaches à ces misérables lois des hommes, et oublies les lois des Dieux ^. — C'est dans la bouche de Dion Ghrjsostome que cette antithèse hardie des lois humaines et des lois divines devient presque une menace et une révolte. Sur quoi se fondent les lois humaines qui consacrent l'esclavage? — Sur la force? Mais la force n'est jamais un droit. Les premiers esclaves ont été victimes d'une piraterie ou de quelque autre violence. On leur a volé leur liberté. Car vous ne supposerez pas qu'ils l'aient volontairement aliénée par un

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