Sénèque, Lettres
stoïcisme en entrevit une, dont le triomphe eût ôté à l'institution de l'esclavage son dernier prétexte, l'idée de la dignité du travail. On connaît en effet cet argument : il faut des esclaves pour les métiers que l'homme libre ne peut faire; — d'où l'on tirait cette conséquence : certains métiers avilissent ceux qui s'y livrent et consacrent leur servitude. De sorte que, par un cruel cercle vicieux, l'esclavage trouvait dans le travail sa double raison d'être, économique et morale. En face des affranchis laborieux et grandissants, la prétendue indignité du travail était aussi le dernier refuge de la morgue et de la fainéantise patriciennes. Contre ces préjugés, Sénèque, Stace, Lucien * font entendre leurs protestations, mais timides. Le même Lucien se félicite en effet d'avoir échappé à la honte d'être sculpteur, car un sculpteur, fut-il Appelle ou Phidias, n'est encore qu'un artisan. C'est du moins l'avis de Cicéron. La guerre et l'éloquence, voilà les seuls métiers qui ne font point déroger. A cette opinion reçue, signalons deux exceptions * : le philosophe Dion met un manœuvre au-dessus d'un phraseur, et le poète
1. Voir Denis, Histoire des the'ories et des ide'es morales dans C antiquité, II, 76-78.