‹ Le problème moral dans l'AntiquitéChapitre 109 sur 259 · Denis, Id · texte numérisé non relu

Denis, Id

142 UN PROBLÈME MORAL DANS l'ANTIQUITÉ

stoïcien Lucain se demande si les bras employés par César n'auraient pas plus utilement construit des ponts ou creusé des canaux. Mais, nous le répétons, ce n'était là qu'une idée entrevue, et qui devait être lente à faire son chemin. — Au contraire la discussion de Dion, d'Epictète et de Sénèque sur le principe même de l'esclavage était telle que les apôtres modernes de l'égalité ne l'ont pas surpassée.

On sait quelle fut sur les mœurs l'influence de cette révolution accomplie dans les idées. « Je hais, dit Ovide, la femme qui déchire avec ses ongles le visage de ses servantes, et qui leur enfonce des aiguilles dans les bras. L'esclave maudit cette tête qu'elle apprête, et ne touche à ces cheveux détestés qu'en pleurant, lorsque vos colères l'ont ensanglantée. » Ovide n'est ni un violent ni un réformateur ; et il faut croire que dans le siècle d'Auguste les infamies dont il se plaint étaient l'exception, et que ses plaintes ne sont que l'écho de la rumeur publique et d'une universelle réprobation *. Si les femmes romai-

1. Si le travail latent des idées stoïciennes commence avant Auguste, les noms des philosophes, dont nous avons cité les protestations contre l'esclavage, montrent d'ailleurs que le progrès fut lent sur cette question.

nés semblent avoir été plus longtemps rebelles à la pitié, beaucoup de maris avaient sans doute les scrupules de celui que Juvénal met en scène, et plus de fermeté. « Fais dresser une croix pour cet esclave. — Mais par quel crime a-t-il mérité son supplice? où est le témoin? où est l'accusateur? Ecoute, femme, on ne saurait y regarder de trop près quand il s'agit de la mort d'un homme. — Sot que tu es! ainsi un esclave est un homme! Mettons qu'il n'a rien fait. Mais qu'il soit mis en croix! Je le veux, je l'ordonne; ma raison? Je le veux. » De pareils abus pouvaient d'ailleurs, nous rapporte Sénèque \ coûter au maître qui les commettait les huées et les horions du petit peuple qui se prenait à avoir pitié. — Enfin, lorsque n'osant rapporter une loi odieuse, le Sénat fit périr les quatre cents esclaves d'un riche citoyen, pour punir le crime d'un seul ^ , on s'en émut dans Rome au point que la garde impériale dut empêcher l'émotion de devenir émeute.

C'est que la population romaine était en grande partis composée d'affranchis, citoyens

Page 1