Aristote, Eth. \ic., V
316 UN PROBLÈME MORAL DANS l'aNTIQUITÉ
une autre raison, et les grandes ambitions ne se tournèrent vers le dedans que faute de pouvoir s'exercer au dehors. Mais sous ces événements psychologiques, dont les causes particulières ne nous échappent point, se lit l'histoire d'un problème éternel. De sorte qu'en parlant maintenant de la casuistique, abstraction faite du stoïcisme et de sa scolastique, nous ne serons pas infidèles à notre sujet, et ne ferons que le dépouiller de ce qu'il a de contingent, pour nous arrêter à ce qu'il a de vraiment humain. Et dussions-nous ne pas éviter les redites, ces quelques considérations , dégagées de toute préoccupation historique, nous semblent importer à la netteté des idées dans un sujet si fertile en nuances et en confusions.
Notre précédent chapitre nous permet d'affirmer que, quand il n'y aurait eu ni stoïciens dans l'antiquité, ni théologiens dans les temps modernes, la casuistique n'en eût pas moins existé. Elle tient aux choses et à l'esprit. Elle naît là où la clarté cesse. Elle est la science des devoirs qui se cachent, mais qui veulent être cherchés et trouvés. La nier est le fait de l'inexpérience ou du fanatisme; car Hegel a excellemment défini le fanatisme en disant qu'il consiste à ne pas reconnaître les diversités
infinies dont se compose la vie humaine K D'où viennent ces obscurités , d'où viennent ces diversités, nous l'avons déjà dit avec les stoïciens, mais nous voulons le redire pour notre propre compte.
C'est l'intérêt tout d'abord, dont il nous faut mépriser les tentations et déjouer les ruses. En théorie, rien de plus aisé. Deux routes s'offrent à nous, rien que deux, entre lesquelles nous avons à choisir. — S'il en était ainsi, il n'y aurait que des gens de bien. Aussi j'avoue que, dans l'apologue célèbre de Prodicus, la conduite d'Hercule ne me paraît pas mériter tout l'éloge qu'on en fait. La vertu est d'un côté, le vice de l'autre. Comment hésiter? Mais avec qui donc est-ce que le mal en use si loyalement? Le serpent s'y est pris plus adroitement pour séduire la première femme, et le mal est toujours serpent. Il nous enlace de ses séductions. Mais cela ne suffirait pas. Il se fait accommodant, il ne nous demande pas de lui donner notre vie, comme à Hercule, mais de lui donner un moment, de faire une exception en sa faveur. Cela ne suffirait pas encore. Il se fait cauteleux ; Vénus s'habille en Minerve, et
1. Cité par Valbert {Revue des Deux Mondes, i." novem-^ bre 1883).
il faut alors avoir le courage difficile d'y regarder de près, et de se dire qu'un devoir qui plaît tant n'est peut-être pas le devoir. Car ce n'est pas seulement adhérer au mal qui est mal, c'est encore ne pas chercher le bien avec assez d'opiniâtreté. Là aussi il faut éviter soigneusement la précipitation et la prévention, il faut ne recevoir aucune chose pour bonne qu'on ne la connaisse évidemment être telle.
Voilà du moins l'idéal. Mais souvent, alors qu'il nous faudrait suspendre éternellement notre jugement, la réalité nous presse de prendre parti et d'agir; souvent même n'agir pas est déjà une façon de prendre parti. De telle sorte que, obligés à poursuivre l'évidence morale, nous sommes presque toujours impuissants à l'atteindre. Que conclure de là? Deux choses, selon nous : qu'on ne saurait être trop scrupuleux pour soi-même, ni trop indulgent pour les autres. Nous ne savons jamais en effet tous les antécédents de la conduite d'autrui. Les exemples qu'on trouve dans les livres des casuistes nous donnent une faible idée de la complexité des problèmes qui s'agitent dans les consciences. Dans les livres, les personnages sont des abstractions qui s'appellent A et B. Dans la vie, où tout tient à tout, il n'y a pas
de cas détaché, si je puis dire. Mille considérations tirées du passé, mille considérations tirées de l'avenir embrouillent les cas les plus embrouillés. C'est tout notre être dont tous les instincts se soulèvent, et prennent part au débat. Et ce sont de vraies angoisses qu'éprouve une conscience honnête qui ne veut pas faillir, et qui, prise dans cet engrenage, ne sait comment en sortir saine et sauve. Aussi en est-il à qui la peur de se tromper fait perdre la raison. Ils se créent des devoirs à tort et à travers ; ils sacrifient à de faux devoirs des intérêts et des sentiments légitimes. Cette folie du devoir, pour être plus noble que d'autres, n'en est pas moins une folie. C'est du tutiorisme que nous voulons parler. Les stoïciens diraient qu'il faut éviter l'excès de la tension, comme le relâchement, et que, par crainte du mal, il est absurde de se donner la fièvre, qui elle-même est un mal. Mais nul ne souffre de la fièvre du voisin, et du dehors on a vite fait de juger et de condamner. Cependant, dit Epictète \ « lorsqu'un guide rencontre un voyageur qui s'égare, il le remet dans son chemin, et se retire sans se moquer de lui ni l'injurier. Toi aussi, montre à cet