‹ Le problème moral dans l'AntiquitéChapitre 259 sur 259 · Bossuet, id., VIII · texte numérisé non relu

Bossuet, id., VIII

des âmes d'esclaves, et, ne voyant dans le devoir qu'une formalité désagréable, nous obéissons en maugréant à la lettre de la loi, ce qui est à vrai dire en violer Tesprit. Et cette façon d'obéir nous prépare à la désobéissance sournoise du mauvais serviteur qui passe son temps à discuter sur les limites de ce qu'il doit, et qui, par peur de les dépasser, finit par rester en deçà. Nous plaidons au dedans de nous contre notre propre conscience. Toute la subtilité, qui devait se tourner en scrupule, se dépense à ergoter et à interpréter la règle jusqu'à la tourner. Un sentiment sincère eût repoussé la discussion; un texte la sollicite et s'y prête. En se faisant formule, le devoir a perdu sa dignité et sa force. Et la loi divine se trouve exposée aux mêmes compromis et aux mêmes chicanes que les lois humaines, sacrilège d'autant plus dangereux qu'il n'y a pas d'autre juge ici que la conscience de chacun, qui s'est elle-même laissée corrompre.

Ainsi l'abus de la casuistique et l'absence de casuistique conduisent au même résultat; les deux excès contraires se rejoignent dans leurs conséquences, et peut-être n'est-il pas nécessaire de prendre un chemin long et détourné pour aboutir à la même misère morale. Som-

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mes-nous donc en face d'une antinomie et de la plus désespérante de toutes, puisque c'est de l'honnêteté de chacun qu'il s'agit? Cette antinomie ne serait qu'un cas particulier de l'éternel conflit de la règle et de la liberté, de la tradition et du sens propre, du 7ious et du moi^, dont l'art nous offre un exemple comparable à celui dont nous achevons l'étude. Qui a raison des romantiques ou des classiques de tous les temps? Le désordre qui est quelquefois un effet de l'art en est rarement la cause. D'autre part toujours obéir et imiter ressemble à mourir de langueur et y mène. Voilà pourquoi il faut une discipline; mais voilà pourquoi aussi il faut qu'il y ait des indisciplinés. Oportet Iiœreses esse. Cléanthe eut raison contre Ariston; mais dans l'histoire du stoïcisme il fallait un Ariston.

Dans une leçon restée inédite, et dont une piété bien inspirée vient de réveiller le souvenir % Cousin avait développé hardiment l'antinomie de l'esprit et de la lettre qui se confond encore avec les précédentes. Il prenait tour à tour ses exemples et le point d'appui de

1. Voir NisARD, Histoire de la littératwe française, XIII, 15, n.

2. Janet, Victor Cousin et son œuvre {Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1884).

sa démonstration en esthétique et en morale. Elle vaut en effet pour Tune et pour l'autre. Ici et là « la lettre tue et l'esprit vivifie ». Il n'y a d'absolu pour Cousin que la raison. Ainsi la loi absolue dans son principe devient contingente en s'exprimant dans un fait matériel aux contours précis, en prenant un corps. « On cherche en morale quelque chose qui, clécrétorié etpéremptorié, décide de ce qui est bien

et mal, et juge en dernier ressort » Mais ce

quelque chose n'existe pas. Toute loi, ou plutôt toute formule de loi est soumise à des conditions, partant à des restrictions. « Que si l'on vient me demander : Que faut-il faire? Donnezmoi une formule (car tel est l'homme; il lui faut des idoles) ; donnez-moi une formule que je n'aie besoin que d'apprendre une fois par cœur, à laquelle ensuite je ne pense plus et que j'applique sans l'examiner de nouveau; je déclare qu'il y a un grand nombre de cas où je ne pourrais donner cette formule, parce que je ne l'ai pas. Si quelqu'un l'a, qu'il la montre, et que cette formule soit donc une fois soustraite au reproche de conditionnante, dont je la frappe

d'avance Ce n'est pas la règle qui fait les

chefs-d'œuvre, c'est l'esprit de la règle, c'est l'esprit ignorant la règle, c'est-à-dire la sachant

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si bien qu'il ne s'en rend pas compte Le

génie ne 'produit que des miracles, c'est-à-dire qu'il produit des choses qui ne sont pas réductibles à des propositions matérielles, à des lois

fixes et immobiles Il n'y a point de code

du génie ; il n'y en a point de haute morale. Un code du génie serait destructif du génie luimême. »

Cousin a prononcé le mot sur lequel nous voulons conclure, le mot qui, selon nous, permet de résoudre le problème moral qui nous occupe et de concilier les inconciliables, à condition toutefois de l'entendre dans un sens un peu différent du sien, h' esprit de la règle, ce n'est pas seulement l'esprit qui fait la règle, mais celui que la règle fait. Ce n'est pas l'esprit ignorant la règle et la devinant, mais l'esprit qui, l'ayant apprise et peut-être oubliée, garde d'elle du moins la droiture et la sûrelé qu'elle donne, et se trouve lui obéir, sans le savoir et sans le vouloir, en s'obéissant à luimême. L'esprit de la règle n'est ni l'esprit sans la règle, ni surtout la règle sans l'esprit ; c'est l'esprit défendu à l'avance contre lui-même, mais restant lui-même; Fesprit discipliné, mais émancipé. Ainsi il ne s'agit plus d'être toujours à l'école, mais il faut y avoir été. Il

ne s'agit plus de s'asservir, mais d'apprendre dans l'obéissance l'art d'être libre. La règle ne se substitue pas à l'esprit, mais le mûrit, l'assouplit, et le retrempe aussi, en intervenant de distance en distance dans une vie bien ordonnée. D'une telle vie elle n'est pas le gouvernement, mais l'éducation.

De même la casuistique. « Le meilleur des casuistes est la conscience », a dit Rousseau ', et en définitive, c'est toujours à sa décision qu'il faut s'en rapporter. Raison de plus pour lui apprendre un métier qu'à elle seule il appartient de faire. Il n'y aurait pas besoin de casuistique, si la règle devait pénétrer partout. Mais c'est parce que l'esprit sera, un jour ou l'autre, livré à lui-même qu'il faut l'élever pour cette indépendance. La casuistique n'est pas un prolongement de la morale dogmatique, elle n'est pas un surcroît de règles : elle est la façon d'apprendre à s'en passer. Car il serait imprudent d'attendre les événements. Incapables de prendre conseil d'eux-mêmes, c'est alors que les plus honnêtes auraient la tentation de recourir aux formules, et d'agir non plus conformément à leur raison, mais confor-

l. Emile, IV.

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mément à une lettre, ce qui est, selon Cousin, « abjurer l'esprit moral ». Et ils tomberaient dans l'abus de la casuistique pour n'avoir pas voulu de l'usage. Au contraire, étendre, comme nous le faisons, le rôle de la casuistique, c'est du même coup le limiter.

Dans ces limites Kant en a démontré l'utilité. Nous ajouterons quelques arguments aux siens. Nous croyons que, capable tout au plus de corrompre les esprits corrompus, la casuistique, introduite dans l'éducation, mettrait les bons esprits en garde contre les tentations de l'avenir , et qu'ils déjoueraient mieux des sophismes intérieurs qu'ils connaîtraient à l'avance. Ce serait pour eux une expérience avant l'expérience. De plus, cette éducation, comme toute autre, aurait lieu pendant la jeunesse, un âge qui n'admet jamais de circonstances atténuantes. Nos solutions porteraient la marque de notre sévérité naturelle que la vie n'aurait pas eu le temps d'émousser. Et peut-être seraient-ce là des engagements envers nousmêmes que plus tard nous n'oserions rompre. — Sans doute les cas des livres ne seront jamais ceux de la vie, nous l'avons assez répété. Mais de cet inconvénient même naîtrait peutêtre un avantage. Il ne faudrait pas que dans

ces exercices abstraits l'intérêt ou la pensée des intérêts futurs réussît à s'introduire K Notre sens, s'exerçant donc sur des cas très différents de ceux que nous aurons plus tard à résoudre, ne s'en aiguiserait que mieux; et peut-être porterions-nous ensuite dans nos propres affaires un scrupule que nous aurions appris ailleurs. — On le voit, pour soutenir que la casuistique ne saurait donner des règles immuables, nous ne sommes pas des ennemis de la casuistique. Si pour nous elle n'est point une science proprement dite, elle est un art. Elle ne supprine point l'esprit, elle l'exerce.

Et cet exercice en appelle d'autres. Telle fut, on s'en souvient, la conclusion pratique de la v^ casuistique stoïcienne: et c'est en cela que cet épisode moral ne fut pas seulement une suite d'accidents historiques, mais une vraie déduction d'idées et d'états de conscience, et comme un exemple de logique en action. Pour la servitude en effet il n'est pas besoin d'éducation. Le despotisme d'un règlement, comme

1. C'est ce qui arriverait pourtant quelquefois. Qu'on nous permette un souvenir personnel. Dans une classe dont presque tous les élèves étaient des fils de fermiers et de propriétaires ruraux, nous avons posé le cas de la maison malsaine. La grande majorité a conclu pour la liberté. Et nous trouvons les mêmes élèves très sévères sur d'autres cas.

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celui d'un homme, en dispense. Mais l'éducation doit être mesurée au degré de liberté. Voilà pourquoi à la liberté morale, la plus entière de toutes, il faut cet ensemble de secours spirituels, qui furent pour la plupart des inventions stoïciennes, mais qui étaient des inventions nécessaires. Il n'est ni de notre sujet ni de notre autorité de proposer à notre tour un système de défense pour la moralité, ous dirons s^ulemsnt que. s'il n'y a d'autre critérium du bien et du mal que la conscience de l'honnête homme, comme dirait Aristote, si c'est elle qui rend non seulement la volonté bonne, mais le jugement sain, il faut attacher un double prix à toute discipline morale ou religieuse qui procure et qui protège cette droiture d'esprit, qui fait la droiture de la vie.

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