‹ Le problème moral dans l'AntiquitéChapitre 98 sur 259 · Molière, Misanthrope, IV, 3. « C'est me vouloir · texte numérisé non relu

Molière, Misanthrope, IV, 3. « C'est me vouloir

3. Expression de Moistaigne citée par M. Gréard, ouvrage cité, p. 304. — M. Janet nous parle de même de « tours de force en morale ». Cf. Cicéron, De Off., I, 6. « Alterum est vitium, quod quidam nimis magnum studium, multamque

Il faut au contraire se rendre compte de ses dispositions naturelles et de ses forces : nihil decet invita Miner va ^ nous dit Gicéron. Il y aurait quelque honte à échouer là où il n'y avait pas obligation d'entreprendre. — Mais, cette mesure gardée, et en obéissant à une sorte de goût moral, il faut être exigeant pour soi-même et ne jamais croire que l'on a fait assez. Le traité dea Bienfaits de Sénèque est plein d'exemples de cette délicatesse raffinée et scrupuleuse. Nous disions tout à l'heure que nous ne devions rien au bienfaiteur qui nous avait ensuite offensés. Mais il faut pour cela que l'offense ait de beaucoup dépassé le bienfait ^. Car, à mesure égale, nous resterions redevables. Dette inappréciable que le véritable honnête homme s'impose, mais qu'il ne veut pas qu'on lui impose. — Ce sont des dettes du même genre que celles d'un maître envers ses esclaves '. Ils ne lui rendent aucun service auquel il n'ait droit. Mais ils y ajoutent ce superflu : la bonne volonté et l'affection qui attirent à elles la reconnais-

operam in res obscuras atque difficiles conferunt, easdemque non necessarias. »

1. CicÉROff, De Off., I, 31. Cf. Plutarque. Si un vieillard doit prendre part au gouvernement, 27.

3. Sénèque, Des Bienfaits, III, 18. Sénèque nous dit qu'Hécaton avait discuté ce cas.

126 UN PROBLÈME MORAL DANS l'ANTIQUITÉ

sance. — De même nous restons les obligés de notre médecin et de notre précepteur, après leur avoir donné leurs honoraires *. Car il est des services qui valent plus qu'on ne les achète; que l'on rend plus ou moins avec son cœur, et qu'on ne peut payer qu'avec la même monnaie. Sénèque ^ compare ce surplus à ce que nous donnons en sus du prix convenu aux manœuvres qui n'ont pas épargné leur peine. En toutes choses il y a ainsi une marge laissée à la liberté. — H y a le devoir obligé et le devoir libre, qui est lui-même un devoir.

Mais il faut le laisser à l'initiative individuelle. D'ailleurs qui pourrait le fixer d'avance? Qui pouvait dire à Horatius Goclès^ que son devoir était de couper derrière lui le pont qui eût livré passage à l'armée ennemie? Il fallait être un héros pour imaginer ce devoir sublime. Au-dessus même des délicatesses que l'esprit cultivé de Sénèque a conçues, il en est peutêtre que le progrès moral inventera. Il est des devoirs à venir que notre devoir est de découvrir. Il en est que les circonstances seules dicteront à des âmes préparées. Car il y a place

Page 1