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d'accomplir avec sa collaboration. L’Europe paraît favorable. Le Maroc semble docile. Comment le Makhzen dont la souple habileté aggravait encore vers 1901 les rivalités des puissances, a-t-il pu laisser, contre lui, en un aussi court intervalle, se clore le conllit protecteur des convoitises et s'aecomplir la redoutable conciliation des intérêts ? Comment le Sultan, dont l’imperméable inertie faisait sur le Maroc ruisseler, comme de l’eau sur de l’argile, toutes les sources de réformes, a-t-il pu consentir à sanctionner l’intervention officielle de la France.^
Abd-el-Aziz est le souverain le plus apte que l’Europe puisse souhaiter, à précipiter pour son pays l’heure des destinées suprêmes. On Fa dit « d'esprit ouvert et plus libéral que la plupart de ses sujets » ; on lui a attribué « une intelligence vive, le goût des réformes et du progrès » (i). Peut-être cette appréciation se ressent-elle d’une excessive aménité diplomatique. Est-ce par « goût des réformes et du ])i’Ogrès i) qu’il accumule dans son palais les billards et les automobiles, les machines à glace et les Kodaks? Estce par largeur d’esprit qu’il imagine de changer, du jour au lendemain, un système d’impôts fondé sur la double autorité des siècles et de la religion ? Est-ce par sympathie pour l’Europe qu’il lui demande de l’argent quand il est
(t) Tardieu, La France et les alliances^ p, 126.
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acculé à la ruine? Il est permis d’eu douter. Il semble même que cet adolescent obèse, gauche, à la barbe rare et aux regards troubles, u aura jamais, veillant dans les ténèbres d’une sensualité rudimentaire, qu’une pauvre petite pensée, une volonté vacillante ; il paraît bien qu il ne fera jamais qu’assister sans les comprendre, aux événements qui le précipiteront, après la défaite, dans cette médiocrité d’où, pour rindépcndance du Maroc, sinon pour le profit de l'Europe, il n'aurait jamais dû sortir.
Abd-el-Aziz a succédé à son père en iSgj. Mais il ne règne que depuis la mort du (irand-Vizir Si \hmed, ([ui, de 1894 à 1900, a été le véritable maître de l’empire. Il n’a jamais songé qu’à s'amuser. Si \hmed disparu, ilsedonne tout entier à sa passion pour les jouets. Ses caprices sont aussi insatiables que coûteux. Ou ne peut penser à payer des ballons et des cinématographes avec des bœufs ou du maïs. Les revenus du Makhzeu ne sutïisent pas. Douros ou marks, écus ou livres sterlings, on cherche de laigent. Gomment se procurer le numéraire sans lequel tout di\citissement européen est impossible, tel est le problème sur lequel se tend désormais la pensée d’Abd el-Aziz, et (jui va devenir l’axe de sa « politique ».
Il demande conseil à Sir ïrtbur Nicbolson, ministie d’Angleterre, qui lui témoigne une généreuse amitié. Sir Arthur Nicholson songe qu’une réforme heureuse de l’administration et des finances, exclurait pour longtemps du Maroc toute influence hostile à 1 Angleterre ; qu une réforme malheureuse, par l’agitation quelle provoquerait.
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(i) Voir sur ce personnage, E. Aubin, op. c//., p. 221.
n'aurait rien de fâcheux pour les ambitions anglaises, et qu'en attendant, les maisons de Grande-llretagne, qui reçoivent la plupart des commaudes impériales et prouvent par d’impériales factures combien elles sont sensibles à cet honneur, ne pourraient que se féliciter d’uu accroissement des revenus du Sultan. C'est pourquoi il imagine de préconiser un nouveau système fiscal, fondé sur la suppression des privilèges, une équitable répartition des redevances, une perception régulière. Comment le diplomate britannique gague-t il à ses idées Menebbi, le ministre de la guerre (i), c’est ce qu’expliquent assez la jeunesse du favori, son désir d’ètre agréable au maître, son iri itatiou contre la condescendance scandalisée que les gens du Makbzen montrent à sa rapide carrière.
Abd-el-Aziz rend grâces à .Allah d’apprendre que, pa r nue rencontre merveilleuse, sa paresse amie des plaisirs s’acconle avec les besoins de sou pays, et qu'il travaille pour la résurrection du Maroc en cherchant de l'argent pour scs distractions. A peine .Meuebbi est-il rentré de son ambassade à Londres, que le Sultan fait rédiger le Terlib sauveur. Désormais Etrangers, Protégés et Alarocains, paieront tous l'impôt sur les animaux domestiques, les terrains et les attelées de labour, les vergers et les jardins. Cet impôt sera égal pour tous et exclusif de tout autre. La perception n’en sera pas donnée aux gouvni'nfinrc pnr (t Ip Siiltaii ÎDicii Ic ^?■lorifie lïveutcouoer
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court aux sources d'injustice et d'arbitraire )>, et l'on sait de reste que la réforme la plus jéquitable, confiée aux caïds et aux cheikhs, deviendrait vite un instrument d’o|)pression. Les caïds recevront un traitement fixe; l’impôt sera levé par un corps spécial et d’adoü/5, aidés
parles consuls dans leurs relations avec les étrangers (i).
Certes, ce Règlement est excellent dans son principe. Il supprime tout privilège et oblige les deux classes de privilégiés, chorfa et étrangers, à participer aux charges de ce pays dont ils vivent. 11 clarifie et simplifie le système incohérent et obscur des impôts séculaires. 11 soustrait toute perception aux gouverneurs avides et concussionnaires, en même temps qu’il leur retire le droit féodal d infliger des amendes et de se payer sur le produit des levées. Par là, il réduit les caïds au rôle de fonctionnaires salariés, met tous les sujets sous l'autorité directe du Sultan, mène le .Maroc du moyen âge aux temps modernes. Substituant aux anciennes contributions de caractère religieux, des redevances régaliennes de caractère politique, il achève de préparer l’organisation d’un véritable état.
.Mais, dans la mesure où il est excellent, ce règlement est révolutionnaire, franchement et insolemment révolutionnaire. Les chorfa, dépouillés de leurs azib, vont se révolter contre une mesure ((ui les prive du plus clair de
(!) Cf. E. Aubin, op. cil. y chap. XII ; Tai’dieu, Algésiras.pAi^ sq.; Jeannol, op. cil , p. 228 sq.
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leurs revenus. Les gouverneurs, dépouillés de la daïra et de la (jheramuy vont entraver, bien loin de l'aider, l'application d'une réforme dont le premier résultat sera de les réduire à la u portion congrue » : croit-on que pour quelques douros par jour, ceux qui jusqu'alors faisaient sans pilié suer l'argent à cette chair misérable, vont se renfermer dans leur rôle de collaborateurs desoumanas, veiller même à ce que u sur les sujets de Sa Majesté chérifienne », il ne soit perçu en surplus de l’impôtexigible «la moindre rognure d'ongle » ? La masse elle-même va se montrer hostile au tertib qui doit améliorer son sort. Les foules accueillent toujours avec défiance les mesures qui, dans le dessein d alléger leur misère, commencent par bouleverser leurs habitudes. Quand Alexandre II abolit le servage dans son Etnpire, les paysans, épouvantés devant 1 inconnu qu'on leur apportait, se soulevèrent, et le tsar dut les contraindre par la force à changer leur état de bêtes de somme en condition d hommes libres. Comment les sujets d’Abd el-Aziz pourraient-ils recevoir avec pleine créance un Règlement qui prétend soustraire les tribus à des exactions, à des concussions qui se sont toujours abattues sur elles ? Ce tertib cache quelque piège. La preuve en est que l'aumône coranique est abolie ; qu'il ne subsiste plus rien des prescriptions du prophète dans le nouveau régime ; que les étrangers, les « infidèles » lui sont soumis. Acquitter l'aumône, c'était montrer sa foi, s'assurer le Paradis où l'on oubliera les efï'rovables misères de la
vie. Payer les impôts nouveaux, de concert avec les
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« mécréants », ce sera quitter Allah, ce sera déserter la foi, ce sera ne rien faire qu’entretenir le Alakhzen dans son faste, sans espoir de divine récompense. 11 n’était pas bon de faire descendre brusquement les pensées des « fidèles » du ciel sur la terre, de dissiper l'arrière plan doré d’espérances et de rêves sur le([uel ils avaient projeté jusqu'alors leur sombre soumission à la puissance du Sultan...
Abd-el Aziz va faire la cruelle expérience qu'il ne vaut rien d'arracber brutalement un peuple à son passé. La lia • dition est une force qu on ne saurait prétendre biiseï sans périls. Menebbi et sir Arthur Nicbolson le savent bien. Il y a vingt ans à peine, Moulay el Hassan, après avoir fait inscrire dans la Convention de Madrid, 1 obligation pour les Européens de payer! impôt agricole, après avoir promulgué un tertib soumettant Étrangers, Protégés et Marocains, au paiement de trois impôts remplaçant les anciens, n’a-t-il pas hésité, et finalement, retiré sou règlement ? Or le tertib de i88i épargnait les privilégiés et se bornait à confondre Marocains et Étrangers devant des impôts après tout peu dilTéreiits des taxes traditionnelles. N’y a-t-il pas un redoutable danger, pour le mol Abd el- Aziz, à prétendre imposer à son peuple un tertib révolutionnaire, alors que l’énergique Moulay-el-llassan a recule devant les difficultés d’application d’un tertib réforma-
(1) Voir le texte de ce règlement dans Cousin et Saurin, op, cit,, p. G2-65.