PAYS
l rance et Algérie.. 32 Angleterre. 43 Allemagne, 9 Espagne... 8
Italie 1
Belgique... 2 Autriche . . 1 Portugal,. 1
Russie
Suède et Norvège.
Etats-Unis.
4Î4.000 36.470.000 SI, \ 31,7 30 •267 .000 iH.MLOOO 41,6 41,1 40,
conquête de la Syrie, agrandit rAllemagne de toute la Méditerranée orientale. — Ne suit-il pas les traces du vieil Empereur ? Ne travaille-t-il pas à acquérir rcxclusive faveur du Sultan de Constantinople ? Ne dirige-t-il pas des foules d’émigrants allemands vers l'Anatolie i^Ne pretend-il pas l’éserver à son peuple les profits de l’Asie Mineure régénérée ?Mais, sans se demander si les peuples méditerranéens ne pourraient pas arguer d’une sorte de doctrine de Monroë contre 1 intrusion allemandCj force est bien de reconnaître qu’autre chose sont des ambitions meme précises, autre chose des intérêts positifs. L Empire allemand n’a pas d'intérêts positils dans la Méditerranée. C'est un fait. Il ne peut donc se réclamer au ^laroc que des intérêts Incontestés de ses colons et de ses commerçants. On ne saurait, sans injustice, en diminuer 1 importance ( i ). Depuis que le comte de Tattenbach a conclu avec Moulay efllassan le traité de commerce le plus complet qu’ait signé le Makzen, depuis que le D" Tannasch a fondé une li(>-ne directe de navigation entre Hambourg et le Maroc, l’Mlemague y a obtenu de beaux succès. Cii»q de ses Compagnies y font régulièrement escale. Elle y compte une quarantaine de maisons, représentant un capital d'environ 10 millions de marks. On y évalue à i5o le nombre
de ses nationaux. La poste impériale y est fort bien orga-
(l)Cf, (L Fidel, les inlérêls Irançaiti ef les intérêls allemands au Maroc ; L'opinion allemande et la question du Maroc ; V. Bérard, l'afjnire marocaine, passim, ei ch. V;A. ïa.rà\c\\, La conférence d Algésiras, ch. I, § 4 ; La France et tes alliances, ch. K, S 2, ch. IV et V.
l’iîürope et la régénération marocaine 57
nisée. Son commerce, de 9 millions en 1902 sur un chilïre total de lo'i, de 10 millions en 1903, sur un chiffre total de 110, de II millions en 190^4, sur un chiffre total de 98, de 7.880.000 en 190J, sur un chiffre total de 79, représentant 9 0/0 en 1902, 9.0 0/0 en 1908, 10 0/0 en 1904, 9.9 0/0 en 1900, lui confère, bien loin d’ailleurs de l’Angleterre et de la France, le troisième rang. Cette situation permet-elle de légitimes desseins d’établissement territorial P Les pangerrnanistes n’en ont jamais douté. Ils ont toujours demandé, au Maroc, outre la pleine liberté commerciale, des terres pour les émigrants allemands des dépôts de charbon et des points d’appui pour les Hottes allemandes. Que les paysans de Germanie songent avec envie aux plaines occidentales du Maroc, aux fermes qu on y pourrait installer, et dont l’industrie d’outrc-llbin a tant besoin ; que les « coloniaux » de l’Empire soient avides d’aménager à Rabat, Safi ou Mogador, un port qui, assurant le service du Cameroun et de l'Afrique orientale, leur donnerait surtout la faculté d’entraver, en temps de guerre, les communications de l’ Vngleterre avec le Cap, et les Indes, soit au large des promontoires atlantiques, soit par le détroit de Gibraltar ; ce sont des désirs qu’il est assez aisé de comprendre. — Mais, tant que la violence n’est pas seule à décider des rapports entre nations, tant que le « droit du poing » n’est pas seul à régler la vie des peuples, les ambitions devront se fonder sur des droits. L’ Vllemagne n’a de droits d’aucune espèce au Maroc. Elle l'a ignoré jusqu’à i85o. Elle l’a dédaigné jusqu'à 1890. Sa situation
l’eüROPE et la REGENERATION MAROCAINE 09
rêls autres que les intérêts commerciaux, risquant de conduire à des difficultés politiques, puisse ressortir d’autres accords que de conventions précises conclues avec la puissance manifestement désignée pour exercer l’hégémonie. Les transactions commerciales échappent à cette objection, Les réclamations de la diplomatie germanique ne peuvent donc, en tout droit, concerner que la liberté des affaires de négoce. M de Bülow l’avouera : « Nous avons au Maroc un intérêt économique essentiel, avant tout des intérêts commerciaux. » Lorsque l’accord franco-anglais .sera signé, les journaux officieux ne s’inquiétant que de la question commerciale l’avoueront aussi : « La France, écrira la Gazette de l' Atlemagne du ISord (i), s’engageant à maintenir la liberté commerciale, et se chargeant de faire régner dans ce pays l’ordre, la sécurité, et la régularité financière, les intérêts commerciaux de l’ Vllemagne n’ont rien à redouter de la France ». Qu’est-ce à dire, sinon que de l’aveu même des gouvernants et de la presse allemande, l’Allemagne, se déniant tout intérêt politique au Alaroc, se condamne à n’y revendiquer, avec légitimité, que la liberté du commerce ? sinon que, sous la condition que les filateurs, les quincailliers, les verriers de Germanie puissent, sans entraves, écouler leurs cotonnades, leurs fers, leurs bimbeloteries et leur camelote, l’Allemagne s’engage à remettre à d’autres puissances, plus désignées qu elle pour veiller à l’exécution de réformes nécessaires,
territoriale lui interdit toute argumentation « méditerranéenne ». La médiocrité de ses possessions coloniales, lui interdit toute argumentation « mondiale ». Aussi bien, ses gouvernants savent parfaitement qu’ils ne pourraient légitimer les exigences pangermanistes que par les droits de l’appétit. M.de Bülow a toujours proclamé, dans ses déclarations officielles, que l’Allemagne n a au Alaroc aucun intérêt politique, qu’elle « n’y a que des intérêts économiques » (^i). Encore convient-il de déterminer l’espèce de ces intérêts. Faut-il prendre la formule assez vague d’ « intérêts économiques » dans toute son ampleur, et y compter à la fois les intérêts des commerçants, des industriels, des financiers allemands ? Faut-il la prendre dans une acception restreinte, et en subordonner l’interprétation à des restrictions précises? Les affaires industrielles et les affaires financières sont trop étroitement liées, surtout dans un pays (jui s’ouvre à peine à la pénétration européenne, avec allnires nolitkiues, nour que la reconnaissance d’inté-
(l) Cf. discours au Reichstag du 12 avril 1904 : « ^ous avons
au Maroc un intérêt économique essentiel, avant tout des intérêts commerciaux... Nous devons protéger et nous protégerons nos intérêts mercantiles au Maroc. . . * (Livre jaune, 1901-1905, n“ 150). Discours du 6 décembre 1905 : « L’action de r.Ulemagne au Maroc ne pouvait avoir qu’un caractère défensif... Nous demandions seulement le respect, au point de vue économique, de nos droits » (Tardieu, La Conférence d'Ahjésiras. Appendice, p. 490). — Cf. aussi les déclarations de M. de Richtofen, du 14 octobre 1904 : « Le secrétaire d’Etat m’a marqué l'intérêt exclusivement économique que 1 Allemagne attachait aux affaires marocaines » (Lettre de M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin. Livre faune, 1901-1905, n® 192).
(1) livre faune, 1901-1903, p. 145
le soin de régler la condition politique, militaire, administrative et tinancière du Maroc ?
L’Italie peut-elle réclamer cette mission ? Ce ne sont pas les ambitions qui lui manquent. En i838, Mazzini écrivait : « L’Afrique du Nord revient à l’Italie. » Vers 1876 Fregoso revendiquait dans son livre, « Il primato italiano », l'Egypte, Tripoli, Tunis et l’Algérie, comme « les colonies naturelles de l’Italie » (i) ! Il n’est pas impossible que
Crispi. comme il a eu des visées en Abyssinie, ait eu des projets sur le Maroc. On a meme assuré qu’ « avec l'aide de la diplomatie allemande, il avait circonvenu le Sultan et, que celui-ci avait été à deux doigts de reconnaître le protectorat italien »(2).Ces choses se seraient passées à la veille d’Adoua, c’est-à-dire au temps où l’Angleterre et l’Allemas-ne s'étaient unies au Maroc contre la France. Appar-
tenant à la fois à la Triplice continentale commandée par 1’ Vllemagne et à la Triplice maritime commandée par l’Angleterre, l’Italie pouvait, par son protectorat, sauvegarder les droits anglais tout en servant les ambitions allemandes, et du même coup porter une grave atteinte aux droits et aux projets français. Alais une pareille combinaison ne relève que de la politique d’aventures. La nécessité, les avantages d’un protectorat italien au Alaroc ne sont inscrits ni dans les choses ni dans des rencontres durables d’intérêts. Puissance méditerranéenne, l'Italie a le droit de ne demeurer
(1) Cf. R. Pinon, L'empire de la Méditerranée.
(2) Cf. l’article de M. Vico .Monteg'azza, cité dans le Joaraa/ (tes Déhais, du 30 décembre 1905 ; V. Bérard, op. cit., p. 61 sq.
l’eüROFE ET LA RÉGÉNÉRATION MAROCAINE
étrangère à aucun des événements qui ont pour théâtre « la mer latine » Mais, en dehors de la très vague faculté d'intervention (jue cette qualité lui confère, et sans qu elle puisse demander à sa situation aucun argument de quelque valeur, elle ne saurait se réclamer au Maroc ni de droits précis, ni d'intérêts particuliers. Son commercey est très modeste ; il atteindra à peine, en i9o5,a,3't pour cent. Cependant, parce (lu elle pouvait appuyer ses prétentions sur la Tunisie de considérations très fortes, ([u'elle n’en a pas moins été évincée pour jamais, et qu’en ces conjonctures ses intérêts et son amour-propre ont été très profondément blessés, on comprend que celle des puissances méditerranéennes à qui le cbill're de son commerce, sa situation géographique, ses intérêts politiques conféreront une incontestable « vocation marocaine », doive avoir quelque penchant à accorder à 1 Italie que I on ne doit pas, sans son assentiment préalable et formel, disposer du Alaroc, et qu’elle a quelque droit, en conséquence, à une compensation.
Pas plus que l’Italie, l’Angleterre ne peut arguer de droits historiques sur le Alaroc. Elle a bien reçu, du Portugal, Tanger, parle mariage de Charles II avec Catherine de Bragance. Alais elle s’est empressée de l’abandonner, Les intérêts et les droits dont elle exige le respect sont ailleurs. Alaîtresse depuis longtemps de Gibraltar,de Alalte, de Chypre, établie depuis peu en Egypte, elle est décidée à faire que rien ne se passe, sur aucun point de la Aléditerranée, hors de son consentement. Projette-t-elle une occupation territoriale du Alaroc i* Il ne serait pas impos-
sible. Voilà longtemps que sa politique vise à exclure les autres puissances de l’Empire chérifien. Depuis le traité de commerce qu’elle a conclu en i856 avec Abd-el-Rhaman, son influence ne fait que s’accroître. Elle laisse à Tanger, de i844 à i885,le même ministre, sir John Drummond llay, qui ne cesse de contrarier la diplomatie française. Elle fait convoquer la conférence de Madrid, pour lui demander de réglementer la « protection », et d’empêcher les puissances représentées au Maroc d'en tirer de véritables avantages. Jusqu’à ujoi, il est à plusieurs reprises question d’un protectorat britannique. Par ailleurs, son commerce, de 43 millions en 1902, soit de 4i,6 0/0, de 40 millions en igo3, soit de 4i,i 0/0, de 3g millions en igo4, soit de 4o,i 0/0, garde, et de beaucoup, le premier rang. 11 ne sera dépassé qu’en igo5. — Néanmoins les Anglais ne se dissimulent pas que d’occuper le Maroc leur vaudrait l’irrémissible haine de l’Espagne et de la France ; que le protectorat britannique briserait tous les liens qui rattachent Londres à Madrid, empêcherait pour toujours avec la France la réconciliation franche et entière que, devant les progrès croissants de l’industrie et du commerce allemand, ils désirent toujours davantage. Aussi bien, à défaut d’un établissement territorial qui leur serait, semble-t-il en ce moment, plus facile qu’à toute autre puissance, ne sont-ils irréductibles, sans parler de la liberté commerciale, que sur la pleine disposition du détroit de Gibraltar, et l’assurance qu’aucun port de l’Atlantique ne deviendra jamais une base d’opérations contre
l’eUROPE ET LA RÉGÉNÉRATION MAROCAINE 63
leurs flottes. La guerre du Transvaal leur montrera le péril qu’il y aurait pour eux à être gênée dans leurs relations atlantiques avec leurs colonies. Quant au détroit, il est un des éléments de leur sécurité, et ils mettent à le défendre comme un instinct de conservation. Par Gibraltar, par Suez, par Aden, par Singapour, occupant chacune des étapes qui conduisent d’Europe en Extrême Orient, ils tiennent le pouvoir de conserver pour eux, en temps de guerre, la liberté des communications mondiales, de la refuser à leurs adversaires. Qu'ils soient certains de trouver toujours les mêmes facilités commerciales, de voir la côte atlantique du Maroc échapper toujours à toute ambition redoutable, et le littoral méditerranéen, de Tanger à Ceuta, ignorer toujours les fortifications, ils sont disposés à payer de l’abandon de leurs droits acquis au ^laroc, avec une amitié puissante, le droit d’agir à leur guise dans des contrées qui leur agréent tout autant, sinon davantage, et où ils ne rencontrent pas d’intérêts politiques trop manifestement antagonistes.
L’Espagne, à la difl’érence de l’Angleterre, n’a pas de grands intérêts commerciaux au Maroc, bien que le chiffre de ses affaires soit encore appréciable. Son commerce, de 8.724.000 francs, en 1902, soit de 8,4 0/0, de 8 millions, en igo3, soit de 7,2 0/0, de 7 millions 1/2 en igo4, soit de 7,7 0/0, et qui descendra eu igo5 à 3 millions, soit 4 0/0, lui donne le troisième rang. Mais ce ne sont pas tant des statistiques et des comptes, que des « droits historiques », qu’elle proclame. Voilà quatre cents ans qu’Isabelle la Catholi-
6i LE MAROC ET LE PROBLÈME MAROCAIN
que, victorieuse des derniers musulmans d’Ibérie, a commandé, par son testament, à son peuple, de poursuivre ses triomphes, de venger des siècles d usurpation, de prolonger la terre chrétienne jusqu’en Afrique. L’Espagne l a entendue. Elle a passé sur la rive marocaine. Elle a occupé Ceuta, Melilla, Penon de Yelez, Alhucemas, Peregil, Ifni, l’île Alhoran, les Zaflarines. Il est vrai que les présides ne lui rapportent guère ; il est aisé, meme pour un Espagnol, (le calculer que leur mouvement commercial étant de 2 millions environ de pesetas, dont 4oo.ooo de bénéfices, alors qu'ils en coûtent à peu près 2. 5oo.ooo, les possessions rifaines de l’Espagne lui valent un excédent de dépenses de 2 millions environ. Il est vrai aussi que, si la position de Ceuta est de quelque valeur stratégique, les autres présides ne servent que de pénitenciers, lorsqu’on cherche à les faire servir à quelque chose. Il est vrai enfin (lu’entre les Espagnols qui les gardent et la population, les coups de fusil composent à peu près toutes les relations. 11 n’en demeure pas moins que l'Espagne a jadis occupé un territoire plus étendu, surtout vers l’Oranie ; que ses cotes, parallèles sur une grande longueur aux côtes méditerranéennes du Maroc, lui donnent, à défaut de cette « servitude de vue » que l’on démontre avec emphase de l’autre côté des Pyrénées, l’étiuivalent d'un droit de voisinage ; que ses présides, quelque dérisoires qu’ils paraissent être, sont après tout les seuls points d’occupation européenne au Maroc, et créent pour leurs possesseurs des droits de frontière que l’on ne pourrait mettre en doute sans contester
l’eüHOPE ET LA RÉGÉNÉRATION MAROCAINE 65
du môme coup ceux de la France ; que sa monnaie, circulant dans tonte l’étendue de l’Empire chérifien avec force libératoire, lui confère une véritable hypothèque sur le régime financier. Les droits de l’Espagne sont incontestables.— Y a-t-il pour elle un intérêt véritable à les faire valoir, c’est une question très ditt'érenle. L'Espagne ellemême se partage là-dessus (i) ! Après les désastres de 1898, le peuple, par les déclarations de ses « cbambres de commerce a maixjué sa défiance à l’endroit de toute expédition coloniale, sa volonté de se consacrer aux champs, aux mines, aux pêcheries espagnoles, avant de chercher ailleurs des terres de labour et des gisements. Mais le parti militaire, la « camarilla » madrilène, demandent plus (jue jamais une guerre et soutiennent de toutes leurs forces les desseins marocains. Ils n’exigent rien de moins que le Maroc septentrional, et une participation aux réformes générales. Comment l’Espagne, qui n’a pas d'argent pour creuser des ports, pour bâtir des ponts, pour racheter et réparer ses voies ferrées, pour entretenir ses routes, outillera-t-elle ce Maroc qu'il s’agit de mettre en œuvre, cette dilfieulté ne les inquiète guère. Peut-être doit elle préoccuper eeux que leur politic^ue vient rencontrer au Maghreb, sans que ce souci doive d’ailleurs oblitérer la reconnaissance des droits espagnols.
Comme l’Espagne, l’Angleterre et l'Italie, la France est une puissance méditerranéenne. A ce seul titre, la compa-
(1) Cf. y. Bérard, op. cit., ch. I\\
G6 LE MAUOG ET LE PHOBLÈME MAROCAIN
raison de ses intérêts économiques au Maroc (i) avec les intérêts des nations rivales, permet de déterminer déjà sa place dans la hiérarchie des puissances. Son commerce, — de 3.Î millions en 1902, soit de 3 i,i 0/0, de 3o mdlions en 1903, soit de 3i,7 0/0, de 29 millions 1/2 en 1904, soit de 3o 0/0, de 36 millions 1/2 en ujoà, soit de 460/0, — lui confère le second rang jusqu’à 1904, le premier à partir de 1905. Sa colonie comprend environ 1 .000 résidants, groupés en syndicat, possédant tous un certain pécule, ayant pour la plupart fait en Algérie un stage qui leur a donné l’expérience des choses musulmanes et l’hahitude des mœurs indigènes. Elle possède plus de 200 établissements, 95 pour cent des industries, la moitié des exploitations agricoles européennes. Elle a un service de postes dans les principales villes. Elle fait 80 pour cent des affaires de banques. Elle a engagé d’énormes capitaux dans toutes les entreprises ; 25 millions pour les maisons de commerce,
5 millions pour les propriétés foncières et les exploitations de tout ordre, 12 millions pour les recherches minières et des études diverses Elle entretient dans les ports et dans quelques villes de l’intérieur des écoles, des hôpitaux, des dispensaires. N’est-ce pas là un ensemble d’intérêts qui lui conférerait déjà à lui seul, la première place parmi les
(1) Cf. Bullelin de l'Afrique française, passim ; Fidel, op. cil., et Les iniéréls économiques de la France au Maroc ■ Fallot, La solution française de la question du Maroc ; Houard de Gard, Les traites de la France avec le Maroc; Le protectorat de la France sur le Maroc; R. Pinon, op. cit. ; A. Tardieu, La Conférence d' Alrjésiras, ch. l" ; La France et
les alliances, passim.
l’kqrope et la régénération marocaine 67
puissances pour qui le rélahlissement de l’ordre doit être un souci véritable, surtout si l’on songe que son commerce est avant tout un commerce d’importation, et que la plupart de ses nationaux sont des travailleurs modestes, et qui ont émigré pour trouver une vie meilleure
Mais la France n’est pas .seulement une puissance méditerranéenne. Elle est une puissance africaine. Elle s’est constitué un empire qui, des caps de l’Atlantique aux dunes de la Libye et aux forets du Tell, couvre un tiers du Continent Noir. Est-il possible d’exagérer l’importance de cette possession ? Est-il possible d’exagérer la valeur de celte Algérie-Tunisie, qui, mettant à vingt-quatre heures du littoral Nord de la Méditerranée un aussi vaste territoire que celui de l ancienne Gaule, double la superficie de la t rance et fait d’elle, si l’on rapporte, comme il convient, le Maghreb à 1 Europe du Sud, le pays le plus étendu de 1 Europe après la Russie qui, donnant à la France une longue étendue de côtes sur les deux rives de la « mer intérieure», lui confèi-c riiégémonie delà AléditeiTanée occidentale, et ajoute à sa participation dans la construction du canal de Suez, à ses inléi’êts toujours vivaces en Orient, assez de pouvoir pour lui piépai-er l’hégémonie de la -Méditerranée entièi'e.» L’Algérie Tunisie et la Fi-ance ne sont désor mais qu’un seul et même pays. Ce qui touche à 1 Algérie loiicbe à la Fi-ance. Or, F Algérie est contiguë de l'Empire cbéi-ifien sur une frontière de 1.200 kilomètres. L histoire atteste que tous les possesseui-s du Magbi-eb de 1 Orient et du Centi-e ont cbei’cbé, poussés par des forces
irrésistibles d'expansion, à s agrandir du Alaghreb occidental. Les Phéniciens et les Grecs dépassèrent les colonnes d'Hercule. Les Romains annexèrent à la Mauritanie Césarienne laMauritanie Tingitane Les Byzantins dépossédés ne
se consolèrent jamais de cette perte. Les \rabes vaiiujiieuis de l'Egypte, de Tunis et d’Alger, ne s’arrêtèrent qu’aux plaines atlantiques. Les Turcs, maîtres de l’Algérie-Tunisie, envahirent à maintes reprises le Maroc et s’y taillèrent de vastes territoires. C’est que la Rerbérie ne forme qu une seule contrée, (lui commence au golfe de Gabès pour se terminer à l'Océan ; que la Tunisie et l’Algérie n en sont qu’une partie, dont la possession appelle l’autre ; que la porte de Taza s’ouvre comme une invite, dans l épaisseur de l’ \.tlas ; que la sécurité n’est pas (complète et que les menaces d’invasion planent sur les terres de l Est, tant que l’occupation des terres d’Ouest n’a pas mis en concordance les destinées historiques et les destinées géographiques de r Afrique mineure. Ces raisons valent pour 1 Algéiie française comme pour le Alaghreb arabe, comme poui la Mauritanie romaine. Elles valent d autant plus que le Maroc est maintenant la seule enclave qui. fichée comme un coin dans la terre française, empêche notre culture de ravonner sur toute l’Afrique du Nord et de ). Ouest , que la fusion n’est pas complète encore, en Algérie, entre tous les éléments de la population (i), et que la surveillance de
([) Algérie : 4 millions et demi d'indigènes, 217.000 étrangers, 300.000 Français. — Tunisie: 1.700.000 indigènes, 123.000 étrangers, 40.800 Français.
l’eüROFE ET LA HÉGÊNÉUATION MAROCAINE G9
l’ordre y est d’autant plus nécessaire. « La question tunisienne, déclarait Jules Ferry le 5 novembre i88i, est aussi vieille que la question algérienne. Elle en est contemporaine. Un bon Français peut-il supporter la pensée de laisser à d’autres qu’à une puissance faible, amie, ou soumise, la possession d’un territoire qui est, dans tonte 1 acception du terme, la clef de notre maison Le même langage ne s’impose-t-il pas à propos de ce àlaroc, dont le commerce avec 1 .Algérie pourrait eue si tlorissant, mais d'où l’anarchie jette tous les jours, sur les confins oranais, des hordes de fugitifs et de rebelles.^ où tous les aii'ilateurs algériens, Abd-el-Kader, les Oulad-Sidi-Cbeikli, Bon Vmama, ont trouvé une base d’opérations? où il suffirait qu’une puissance hostile à la France s installe, par foccupation militaire, par le protectorat, par ta pénétration pacitique, pour qu’un incurable malaise travaille r.Vlgérie-Tunisie, pour que les dépenses consenties jusqu'ici aux frais de mise en œuvre passent aux mesures défensives, pour que la métropole vive dans la crainte continuelle de se voir obligée, par un soulèvement algérien, à se défaire d'une partie de ses troupes, a s exposer ainsi à une attaque continentale?
Cet intérêt politique h spécial » de la France est indisculable. Il lui a toujours été reconnu, il ne lui sera jamais contesté. Le prince de Radolin déclare à M. Delcassé, le 23 juin igoi, que « tout le monde s’en rend compte (i)»>.
(i) îJvre jaune, 1901-I905, n° 18.
L’accord franco-allemand du 8 juillet igo5 le formulera olficiellement (i). M. de Bülow l’avouera dans le même discours du 6 décembre igo5, où il ne réclamera pour l’Allemagne que des intérêts économiques (2). L’accord du 8 février igog le proclamera en termes formels (3). — Il se fortifie de la capacité << spéciale <> que nous confèrent notre habitude des questions musulmanes, la possession d’un personnel rompu aux dilTicultés d’administration en pays arabe, et tout indiqué pour les réformes demandées par la condition du Maroc, les contrats passés avec le Sultan pour l’envoi de deux missions militaires, les appels déjà faits par le Sultan à nos services et qui vont devenir de plus en plus fréquents. La conséquence incontestable n’est-elle pas pour la France, — sous la condition d’accepter, dans une mesure qu’elle déterminera elle-même, la collaboration de l’Espagne, de désintéresser l’ Angleterre et l’Italie, de garantir à toutes les puissances, et particulièrement à F Vllemagne, la liberté commerciale — le droit et le devoir de contrôler, en présidant à leur exécution, les réformes de tout ordre, qui doivent donner à l'Empire chérifien, l’ordre, l’administration et les finances capables de lui faire remplir scs destinées ?
Cependant, vers igoi, la mêlée des rivalités bat son
(1) Litre jaune, 287 et annexes.
(2) A. Tardieu, op. cit., appendice, p, 494.
j (3) P Albin, Le coup d'Agadir, p. 122.
l’eüROPE et la GÉGÉNÉRATION MAROCAINE 71
plein. Il est manifeste que le Makhzen, qui vit du système d’abus dont se meurt le :\Iaroc, ne lui portera jamais remède que contraint par une irrésistible force de persuasion. — Il est manifeste aussi que les démarches collectives du corps diplomatique ou des colonies étrangères n’obtiendront jamais de résultats : Tantagonisme des intérêts garantit au Sultan l’hypocrisie des résolutions concertées et présentées par une délégation inlernalionale. Les luîtes intestines des Européens, ({ui paralysent le Conseil Sanitaire et la Commission d'hygiène, laissent le marché de Tanger étaler avec une tranquille impudence d’effroyables immondices, les projets d’aqueducs dormir dans les cartons un pesant sommeil, ne donnent-elles pas au Makhzen le droit de considérer les suppliques internationales comme des requêtes que chaque puissance demande publiquement à voir exaucer, souhaite secrètement de voir repousser(i)? N’apportent-elles pas à sa souplesse le perpé-
(I) Cf. les déclarations si nettes de M. Bacheracht, ministre de Russie au Maroc, délép^ué à la Conférence d’Algésiras {Protocoles, p. 170 sq.) : « ... Quelle action collective a jamais donné quelque résultat durable ?... Les Marocains n’ignorent pas ce qu’est l’Europe collective. Elle ne leur inspire ni crainte, ni respect, car ils ont sous les yeux l’image permanente de son impuissance sous la forme du conseil sanitaire de Tanger, Cette assemblée... ne parvient qu’à grand’peine à obtenir du Makhzen les mesures nécessaires pour la préservation de ce pays du danger d’invasion épidémique.,.
Quant à l’exercice des autres pouvoirs qu’elle tient des firmans chérifiens, tels par exemple que la surveillance des mesures d hygiène dans l'intérieur des villes, les questions de l’adduction des eaux, des abattoirs, des marchés, etc... elle se heurte à chaque pas à d’invincibles résistances de la part des autorités locales et à un
tuel loisir de contrebalancer les assurances prodiguées aux uns par les protestations multipliées près des autres ?La politique de bascule est chose facile au Sultan, et il en joue avec une nonchalance amusée. En 1892, pour répliquer aux projets français d’installation dans le Touat,sir Charles Evan Smith proposa à Moulay el Hassan un débarquement anglais au Maroc, el lui communiqua un vague traité de <( protection n. Le Sultan remercia le diplomate britannique de sa sollicitude vengeresse, prouva sa gratitude par un traité de commerce avec la France. En 1901, \hdel-Aziz signe avec nous un protocole de collaboration j)Our la police de la frontière, se réservant, comme il n’apparaîtra que trop, de u’en exécuter aucune clause ; et dépêche en même temps à Londrtis une ambassade qui, étudiant officieusement un projet de protectorat, conclut un insignifiant mémorandum. Il est d'autant plus aisé au Makhzen de se rire des rivalités européennes, qu’il sait bien n’avoir pas à craindre sérieusement d’expédition militaire, et qu’il garde, avec son indépendance financière, l’autonomie de tous les services de son administration. Le Maroc n’a pas de dette publique : comment exercer le
mauvais vouloir érigé par elles, dirait-on, en sys.lème... V Europe réunie en conseil ne réussit même pas à obtenir le balayage du marché de Ta/i^er, dont Tétât de saleté repoussante est le signe quotidien de Timpuissance du conseil sanitaire, impuissance émanant de son vice originel, la collectivité. . . Une longue expérience a appris au Makhzen à connaître les hésitations et les faiblesses des efîorts collectifs des puissances. . . » — Ajouter aussi par exemple, Salmon et Charleville, op. cil,, p. 18 sq. «... Tout projet a d’avance contre lui toutes les nations autres que celle dont est son auteur. . . »
l’eürope et la régénération marocaine 73
moindre contrôle sur son gouvernement ? On peut donc concevoir que, prolongeant vis-à-vis des tribus sa politique de division, et vis-à-vis des puissances sa politique de bascule, le Sultan réussisse longtemps encore à maintenir à la fois la réalité de son pouvoir et la liberté de sa condition. Demain, il est vrai, de tragiques événements vont prouver à l'Europe que l’anarchie marocaine exige un terme. Mais il ne pourra être apporté que par la cessation des rivalités, la reconnaissance des intérêts authentiques. Tout concourt ici à repousser toute espérance ; la France et l’Italie se sont concertées, il est vrai ; mais c’est à la veille des dilapidations d’\bd-el Aziz, de la révolte de Bou-llamera, de la recrudescence de la haine contre l’étranger, que l’Europe s’épuise en intrigues, qu’aux accords franco-marocains, Londres répond par la propagande de ses journalistes et de ses diplomates marrons, de ses Harris et de ses Alac Lean,que Madrid et Berlin délibèrent sur des desseins de partage.