h ; Taou
eador 22.000 h. : Larache, 15.000 h. ; Meqnmez, la.OOO h Maza gan, 12.000 h.; Safi. 10.000 h. ; Tarroudent 6.000 h. ; Mehed.a,
r.oo’h — Cf. Cousin et Saurin, op. cit., p. 347-422.
In Cf \ubin, Le Maroc d'aujourd'hui, passhn ; de Segonzac au Maroc, passim ; Salmon et Charleville, le Maroc, pp. 6-36
croisements ingénieux. 11 ne pense pasdavantage à protéger les taillis et les forêts contre la dent meurtrière de ses animaux ; bien au contraire, pendant que ses bêtes vaguent à leur gré, pour enfumer les abeilles et leur dérober leur miel , il met le feu aux troncs ; pour se procurer des planches, il ahat les arbres. L’agriculteur emploie la charrue primitive, le soc en bois qui écorche la croûte du sol, et que tirent tout ensemble des chevaux, des mulets, des chameaux. Il gratte sa terre une fois par an, à la veille de l’ensemencer; il accumüle le fumier aux portes des villes en larges remparts, ou sur la place du village en « pnyx » pour Fassemhlée des notables, sans en apporter jamais une parcelle à ses cbarnpsfatigués.ll ignorela herse et le rouleau : les femmes et les enfants arrachent les herbesfolles. Il n’ignore pas les vertus de l’irrigation, et qu’elle transforme en jardins les landes envahies par la broussaille, les sables brûlés par les vents du désert ; il n’en laisse pas moins les rivières descendre à la mer sans insérer sur elles de canaux, les fontaines dormir au fond de la terre sans les appeler à la surface par les puits. H livre aux ronces d’immenses étendues de ces ürs, de ces hamr'i, qu’un labour couvrirait de splendides moissons. Il ne sait que les céréales cultivées par les aïeux, le blé, l’orge, le ma'is, le sorgho ; on lui a apporté la canne à sucre, le lin, il ne leur donne pas un champ ; il ne connaît ni la pomme de terre, ni la betterave. H s’en remet aux esprits de l’air du soin de veiller aux vergers et aux plantations d’oliviers : quand les arbres sont malades, il suspend aux branches des osse-
ments et des crânes d’animaux pour mettre en fuite les méchantes brises.
Patres, laboureurs, artisans, mènent tous des jours misérables. Ils se nourrissent, quand la saison a été clémente, et que la famine ne s’est pas abattue sur la province, de mauvais pain, de figues, d’olives, d’un grossier couscouss à la farine d’orge et de sorgho, de glands doux assaisonnés d huile rance, de lait frais ou caillé ; les riches, seuls, font cuire deux fois par semaine du couscouss à la farine de froment. Us ne s’accordent la volupté de manger de la viande, qu’aux jours de fête, avant de réciter les prières qui désarmeront la colère d’ \llali, et aux réceptions des hôtes de marque. Us liahitent des cabanes basses, en terre, couvertes de chaume et divisées en deux pièces, dont l’une appartient aux bêtes de somme. On allume le feu sur une aire, au centre ; le long des murs, se dressent, avec le moulin à bras, de grandes jarres de terre vernissées, contenant les fruits secs, le grain, les farines. Manger est le grand souci de leur esprit. Les hommes ne connaissent d’autre plaisir que de caracoler sur un cheval brillamment harnaché, les femmes, que de se farder le visage, de se couvrir d’étoffes coloriées, de s’orner de lourds bracelets. Quelques minutes de fantasia, quelques minutes de toilette, quelques secondes d’amour, et c’est à nouveau l’accablement sous la misère éternelle.
Y a-t-il un gouvernement Peut-être. Mais aucun signe ne révèle son existence. Pas de routes (i) : il n’est pas dans
(1) Salmon et Charleville, op. cil., 28 sq., 66 sq.
tout l’Empire un chemin carrossable ; le moindre trajet est un voyage ; on suit les pistes tracées par les caravanes ou les courriers ; les voitures sont inconnues, les bêtes de somme seules employées ; ici les récoltes pourrissent, pendant qu’à quelques heures de distance on meurt de faim. Ni ponts ni passerelles : on franchit les oueds à gué. Pas de canaux, pas d’aqueducs: les villes s’alimentent à des citernes (i), où se lavent, quand les eaux sont basses, les esclaves nubiens ou soudanais, et, lorsque les citernes sont vides, aux tonnelets qu’emplissent à des sources parfois distantes de 12 à i5 kilomètres, et viennent vendre en ville, chargés sur des petits ânes, de rares marchands. Pas de ports : la barre, que ne combat aucun mole, rend les débarquements très difficiles ; les quais, s’il y en a, se délabrent et tombent dans les flots ; jamais ne s’allument de phares ; les transbordements s’opèrent dans de rares « barcasses », pauvres bateaux à rames, qui ne sortent que par les beaux temps et dans le jour, s’arrêtant d’ailleurs à quelques mètres du bord pour permettre aux portefaix de s’emi)arer des marchandises et de les tirer pêle-mêle, à travers l'écume et la houle, jusqu'à des magasins sans portes et sans toit, où les voleurs viendront dérober les ballots que la mer et les intempéries ont respectés (2) ! Pas ou presque pas d’écoles : l’enseignement est abandonné aux
(1) Salmon et Charleville, op. cil., p. 16 sq.
(2) A Casablanca, par exemple, le port le plus important de la côte Atlantique après Tanger, il n’y avait, en 1907, que neu/' barcasses en service.
le MAROC ET LE PROBLÈME MAROCAIN
mosquées, qui le réduisent à un ânonnage du Koran. Pas de dispensaires, pas d'hdpilaux ; le malade se cache,com.ne
les bêtes, pour souffrir et mourir.
Beaucoup passent loule leur vio dans les ksours de a montagne, dans les douars de la plaine, ne saehant du dehors que ce que leur en apprennent les marchands les
luit, les aventuriers. Quelques-uns vont jusqu en Algérie en Tunisie, demander du travail à nos colons. Rares sont ceux qui, poussant devant eux leurs troupeaux et leurs bêtes de somme, vers les pauvres villes de 1 inter, en, , ve,s les ports, vers les marchés de la frontièie, vont proposer aux commissionnaires de l'Kurope des bœufs ces moutons, des laines, des cuirs, des œufs, de la cire de a aomme, des fruits, - leur demander du sucre, du the, c ris du café, des colonnades, des soieries, des fers, c es
bo;.gles(.).LeMa,oc„’a pas grandchose à vend.e. Le
ehiIVre de ses exportations annuelles est singul.eiement médioce pour un pa,s plus vaste que la France de moilié ,e). D'autr e part, il achète et consomme beaucoup plus
-- QtQ L\\ line élude 1res com-
(1) Voir du commerce marocain. C’est
plète des conditions et des caiacte
à cet ouvrage que sont empi un frontière algérienne)
(•2) Chiffres du commerce marocain yP ' /
en francs. (Tolaux et exportations).
Totaux.
Exportations.
qu’il ne produit fi). Qu’il importe des denrées exotiques, rien de plus naturel ; qu’il achète des denrées qu’il pourrait aisément exiger de son sol, des objets que son industrie lui pourrait facilement fournir, on a déjà le devoir de le regretter. Mais que, réduisant dans des proportions surprenantes ses ventes de bestiaux et de laines, restreignant jusqu’aux dernières limites ses achats de sucre et de thé, il demande, aussi bien dans les ports qu’à la frontière d’Oranie, les produits qu’il vendait lui-même jusque-là, rien ne montre mieux, ni d’une façon plus frappante, la lamentable condition à laquelle s’est laissé l’éduire ce pays si merveilleusement doté. Or, dès 1901, ses Arabes et ses Berbères achètent à l’étranger, en quantités de plus en plus considérables, des semences et des céréales (2) ; et, pour la première fois (d), lui commandent, en 1904, de l’orge, en 1906, du maïs et des bestiaux.
Et les conditions monétaires dans lesquelles s’eflêctuent ces échanges, les rendent plus onéreux (4), grèvent encore
(1) Chiffres des excédents annuels d'importations.
(2) Chiffres d' importations des céréales par les ports.
1901 490.000 (farines seulement).
1903 1.700.000 (farines et céréales).
(3) Tableau comparatif des exportations et importations par la fron-
(4) Cf. Jeannot op. cil., p. 336-338; .laeger, La Banque d'Etat du Maroc, p. 14-16.
la misère marocaine. Longtemps, paysans, ouvriers et commerçants n'ont guère usé (jue de la monnaie espagnole. Mais cette monnaie, dépréciée sur le marché international de 3o à 4o pour cent, frappait le Maroc d’une pesante gêne. Le Sultan Moulay-el-Ilassan, pour remédier au mal, a fait frapper des piastres etdouros hassani, en argent, d’un poids et d’un titre supérieur du sixième aux pièces espagnoles (i). Non seulement la monnaie hassani, loin de faire prime sur la monnaie espagnole, n’a maintenu qu’axec peine son équivalence, mais encore les temps sont venus où elle va se déprécier par rapport à elle, subir une double perte sur le marché international. — Au temps donc où l’Europe commence à s’inquiéter du Maroc, cette contrée, l’une des mieux disposées par la na-
Hère algéro-marocame ;
Exportations :
francs
Bœufs 2.3-6.000 1.650.000
Moulons A.SiO.OOO 1.370.000
Peaux .... 411.000 126.000
Laines. '. U3.000 45.000
Importations :
Semoules et gruaux. . . . 112.000 231.000 489.000
Froment et farine 5.000 13.000 113.000
Orge en grains » 3-000 104.000
Maïs, légumes secs » » 80.OOO
Besüaux » » > -22-000
(1) Les pièces hassani sont du poids de 29 gr. 120 et du titre de 900e, alors que les pièces espagnoles ne sont que du poids de 2a grammes. 100 piastres hassani devraient donc valoir 116 1/2 piastres espagnoles (Cf. Revue financière du Temps, n“ du 28 novem-
bre 1904).
turc pour nourrir et tenir eu joie des foules d'hommes, semble vouer pour toujours ses habitants au chômage, à la disette, à la ruine.
N’en a-t-il pas toujours été de même ? On a écrit qu’il faut voir le Maroc, non pas « comme un empire qui croule, mais comme un empire à naître, un empire qui n’a pas réussi à imposer une unité d’Etat à l’indépendance des tiibus qu il régit théoriquement » (i). Il y aurait ainsi non pas déclin, mais prolongation d’une misère antique, aussi vieille que l’empire chérifien, aussi lointaine que la domination arabe. Cette opinion ne nous semble pas juste. Peut-on tenir pour un Etat qui ne s’est jamais constitué, ce Maroc, où, vers 1690, le Chérif Moulaï-Ismaïl, maître du Maghreb occidental, du Tafilelt, du royaume de Tombouctou, impose la tranquillité à toutes ses provinces, en installant des garnisons de Nègres dans des forteresses qui dominent les roules et commandent les carrefours (2) ? Peut-on regarder comme un Etat qui a toujours cherché à se former sans y réussir jamais, ce Maroc où, vers i3i5, le Mérinide Abou-l’-IIacen, occupe ses loisirs à écrire de sa propre main un Koran destiné à la Mecque, et à rassembler, pour en faire don aux autres monar-
(Ij A. Tardieu, La France et les alliances, p. 123.
(2) V. Piquet (d’après Phistorien Ibn-Khaldoun), Civilisations de I Afrique du Nord, p. 230.
ques, des ballots « d’objets fabriqués dans son empire, meubles, armes, tissus de laine, habits, burnous, turbans, izars, soieries brodées et brochées d’or(i), » pendant que, sous sa domination, travaillent le Maghrib, Tlemcem, rifrikya, Tripoli ? Peut-on considérer comme un Etat condamné à mourir avant que d’avoir existé, ce Maroc où, vers ii6o, rÂlmohade Abd-el-Moumen, empereur du Maghreb jusqu’à Tunis, de l’Espagne jusqu’à TEbre, ayant substitué l’impôt foncier à la gabelle, pour en faciliter la juste perception, fait arpenter le sol de la Berbérie entière du Sous à Barca, diviser la terre en milles carrés, de la surface totale retrancher un tiers afin qu il soit tenu compte des montagnes sans cultures et des rivières, taxer chaque tribu d’après ce cadastre, et exige des impôts en argent (2) ? Peut-on présenter comme un Etat ruiné avant que d’avoir été fondé, ce Maroc où, vers 1070, l’Almoravide Aoussouf-bcn-Tacbefin, prince du Maghreb el-Aksa, et du Maghreb central, Sultan d’Espagne, confie à ses parents, durant ses expéditions, le gouvernement des provinces pacifiées, et fait frapper à son nom des milliers de dinars d'or (3) ? Il serait bon de ne pas oublier que Marrakech, la ville des Almobades, Fez, la cité des Mérinides et des Cbérifs, aujourd’hui encore si riches en mosquées magnifiques et en palais de rêve, peuplées d étudiants accourus de tous les points du monde musulman,
(1) V. Piquet, ibid.^ p. 1S7.
(2) Ibid., p. 142.
(3) Ibid., p. 131.
étaient, Tune au xn® siècle, l'autre au xvi® siècle, plus dignes d'un pouvoir souverain que n'importe quelle capitale européenne (i). Lorsque Moulaï-Ismaïl demanda la princesse de Conti en mariage, son désir ne fut point exaucé, et on ne montra pas, à Versailles, assez de scandale devant celte témérité. Mais nous connaissons assez bien la France de Louis XIV et le Maroc des Chérifs Filaliens pour ne pas douter que mainte province du Roi-Soleil ne fût beaucoup moins civilisée que la Berbérie du Prince des Croyants.
La vérité est que le Maroc, un des Etats les plus puissants et les plus prospères de l’Afrique du Nord, partant du Monde Européen, du Moyen-Age, est, depuis deux siècles à peine, la proie d’une décadence insatiable, et qui, dans ces dernières années, s’est irrémédiablement assouvie. De quel ciel est-elle descendue ? Faut-il la rapporter au dieu néfaste de l’Islam, et, dans la stupeur de l'industrie, la torpeur du commerce, l'engourdissement de l’agricullure, voir les extrêmes conséquences du prêche mahométan de résignation au destin, d’abandon à la volonté d’Allah? D’aucuns semblent le croire, et, qu’ils en jouissent , comme Pierre Loti, qu’ils le déplorent, comme André Chevrillon (2), ils contemplent le Maroc
(1) Voir les descriptions de Léon TAfricain (traduit en 1556 par Temporal), dans V. Piquet, ihid., p. 143-146 et 161-168.
(2) P Loti, 3/ffroc ; A. Chevrillon, Un Crépuscule d'Islam,
comme la contrée selon le cœur du Prophète. Peut-être ont-ils quelque tendance à oublier l'histoire des expéditions que la voix héroïque de Mahomet lança sur TAsie, sur r Vfrique, et sur l’Europe, la splendeur des civilisations qui, sous sa parole encore chaude, ressuscitèrent rinde, la Perse, la Syrie, l'Egypte, PAlVique du Nord et l’Espagne, la fièvre de vie, de travail et de jouissances qui, duKoran, comme d'une source prodigieuse, se déversa pendant des siècles sur les terres avoisinant l’Europe encore misérable et barliare. Il est malaisé de croire que c'est par la seule iniluence prolongée de la foi chère aux ingénieurs de Grenade, aux architectes du Caire, aux commerçants de Bagdad, qu’il convient d’expliquer les décadences musulmanes. Il est difficile de ne point se demander si ce n’est pas au contraire à l’affaiblissement de son esprit qu’il faudrait les rapporter. Il est impossible, en tous cas, d’accepter pour le Maroc cette hypothèse, et de ne distinguer dans sa déchéance qu’un « Crépuscule d’Islam ».
Pierre Loti et \ndré Chevrillon n’ont guère visité, du Maroc, et très brièvement, que les villes, et, en dehors des villes, les provinces aisément accessibles aux Européens, c’est-à-dire une fort petite partie de l’Empire du Couchant. D’autres voyageurs se sont hasardés jusque dans les vallées du Haut-Atlas, Jusque dans les forêts du Rif, y ont séjourné ; et ces hardis explorateurs, de Foucauld, Mouliéras, de Segonzac, Louis Gentil (i ), ont rapporté de leurs ex-
(1) De Foucauld, Reconnaissance au Maroc; Mouliéras, Le Maroc
péditions assez d’observations, précises et concordantes, pour qu’il soit permis de rassembler les causes authentiques de la paradoxale misère marocaine.
La faute n’en est pas à une paresse naturelle que le fanatisme musulman viendrait encore aggraver. Pour deux millions au plus d’Arabes, le Maroc contient au moins une douzaine de millions de Berbères. Or si l’ Arabe est paresseux, le Berbère est laborieux : « Quand l’Arabe songe
/ au mariage, déclare un proverbe marocain, il demande :
• Est-elle de bonne maison ? Est-elle riche ? demande le
Chleuh. » C’est que le Clileuh blanc, et ses frères, — le Braber brun, le Rifain blond, le Hartani teinté de noir, — sont avant tout des paysans, « de gras compagnons, aimant la chair et la ripaille, fort attachés aux biens matériels, ne reculant jamais devant le travail, mais courant toujours à leur bénéfice (i) ». Nos entrepreneurs au Maroc les préfèrent aux émigrants européens (2). D’une vigueur
Z superbe et d’une surprenante endurance, ils partent par
bandes pour l’Algérie, la Tunisie, faire la moisson, ou la cueillette des olives, ou la récolte du raisin. La saison finie, ils reviennent à leur village. Mais c’est pour retourner bientôt. Nos Français de là-bas les connaissent bien
et les apprécient hautement. Pour les pénibles travaux des champs ou des mines, les Berbères ne trouvent de
rivaux ni chez les Espagnols, ni chez les Siciliens, ni chez les Maltais qui vont louer leurs services à nos compagnies, à nos colons. Aussi cherche t on à les retenir, à les garder, à les fixer. Telle équipe de fond de Tébessa n’est recrutée que de Sousis ou de Rifains. Mainte vigne, maint champ d’oliviers de Tunisie ne sont entretenus que par des Braber.
Cette ardeur à la tâche n’a pas plus à s'aider des commandements de la résignation, que cette facilité au service pacifique n’est conquise par un pénible sacrifice de fanatisme. Le Berbère des plaines et des montagnes marocaines n’est pas le disciple de Mahomet qu’on imagine trop souvent sur le type du Maure des ports, ou de l’Arabe des villes, — remâchant sans cesse le koran, versé dans la Sunna, tendant sa pensée vers Allah, en dehors de qui il n’y a rien, prouvant sa piété par des rêves de croisade, cinq longues prières quotidiennes, l'abstinence de vin et de porc, l’aumône abondante, le jeûne solennel, le pèlerinage à la Mecque. Son ignorance, au contraire, est proverbiale. (( Il fait ses ablutions avec du sable, disent avec mépris ses voisins arabes, et il récite la Chehada (prière) en tamazivt (langue berbère) ! » Il boit du vin ; il aime les liqueurs fermentées et s’enivi e ; il tient la chair de sanglier pour un mets délicieux et s’en gorge ; il méprise le Ramadan, n’accomplit jamais le saint voyage, et parodie durant son carnaval les cérémonies coraniques (i ). « Je n'ai jamais
(1) Cf. de Segonzac, Voyages, pas$bn \ particulièrement, p. 215, 287, 291 sq.
VU dans l’intérieur du pays, écrit un voyageur, l’indigène faire sa prière individuellement au coucher du soleil... songer â se prosterner vers l’Orient (i). r — Braber, Chleuh et Rifains sont les authentiques descendants de ces Sanhadja, qui, au viii” siècle, sous prétexte de réforme, embrassaient avec enthousiasme l’hérésie Kharedjite, de ces Berghouata,qui,au ix® siècle, délaissaient le livre de Ma homet pour suivre les lois prêchées par Saleh, fils de Tarif, qu’ils vénéraient comme le véritable Prophète, de ces Ghomana, qui, au x® siècle, recevaient de Hamin, fils d’Abou Khalef, un Koran écrit en Berbère (a). Leurs pratiques sont empreintes de croyances superstitieuses incompatibles avec l’islamisme le plus assoupli (3). Leurs coutumes,
(t) Ch. René Leclerc, cite par V. Piquet, Colonisalion française dam ["Afrique du Sord, p. 480.
(2) D'après Ibn-Khaldoun, cité par Piquet, Civilisations de l" Afrique du Nord, ch. V, passim.
(3) Ils frottent d'huile, le jour du commencement des labours, les cornes et le col de leurs bœufs, pour les préserver de toute maladie. Ils se précipitent dans l étable le dernier jour de janvier, avant le lever du soleil, pour crier ; t Bonne nouvelle, les maladies sont finies » 1 et apprendre de leurs bêtes, en retour, qu’ils iront en paradis. Ils châtient cruellement les femmes qui, par leurs sortilèges, font passer dans les mamelles de leurs vaches le lait, des troupeaux voisins, dans les jarres de leur cabane l'huile des pressoirs du village. Ils défendent au « berger communal » de quitter jamais sa houlette, même pendant son sommeil, parce qu'on pourrait la lui prendre et, par elle, dérober leur lait à toutes les bêles du troupeau. Ils craignent les sorciers et se prosternent devant les marabouts, parce que, d'un mot, marabouts et sorciers changent un homme en femme, attirent la grêle sur ses récoltes, et logent dans son corps toutes les afflictions (D’après Handreau et l.etourneux, La Kabylie et les Coutumes kabyles, passim. — Cf. V. Piquet, Civilisations de l'Afrique du Nord, p. 335-356).
leurs mœurs se transmettent de siècle en siècle, depuis la plus haute antiquité. Les Codes {Kanoiin) qui régissent les divers groupes de tribus, et qui comprennent tout ensemble des préceptes moraux et des prescriptions civiles, ne sont en rien fondés sur la religion musulmane, ne relèvent aucunement du Koran, et, par delà la conquête arabe et la prédication de l’Islamisme, se rattachent aux plus lointaines croyances païennes.
La foi du Berbère, demeurée vivace sous tes apports successifs, et aussitôt écartés que survenus, de Rome, de Byzance, de la Mecque, c’est la crainte des forces inconnues, l apprébension des souffles mystérieux, la croyance qu’il erre de par le monde des esprits mauvais qu’il faut apaiser, des génies favorables qu’il faut se concilier, la religion la plus simple et la plus vieille. Hors du geste redoutable de son marabout, hors des prières puissantes de sa confrérie, hors du tombeau mii-aculeux de son chérif, il ne distingue rien, que de vagues ombres, où sa pensée s’égare, et qu’il fuit. Le « fanatisme musulman » s’arrête aux frontières du Maroc, parce que le véritable monde musulman s’y termine. La haine du Berbère pour l'étranger n’en dérive pas. Comment expliquer, sans cela, que 1’ « Infidèle » qu’il a combattu avec le plus d’acharnement, soit le Turc, musulman comme lui, sujet du khalife de Stamboul ? que les marabouts, pour l’émouvoir et le pousser à la « guerre sainte », passant sur tes sourates coraniques où le massacre des « mécréants », est célébré pour la joie qu’il donne à Allah et les garanties d’éternelle félicité qu’il
assure aux « ci’oyants », ne développent guère que d’effroyables tableaux des misères sociales qui accompagneront l’installation des gens d’outre-mer N’est-il pas singulier, par ailleurs, que les crises de son prétendu fanatisme, dont nous sommes à peu près seuls à souffrir. aient le jilus souvent concordé avec les menées hostiles de certaines diplomaties européennes influentes à Fez (i) ? La preuve est faite aujourd’hui que ce n’est pas sa foi qu’il défend contre le Français, mais son indépendance, l’indépendance qu’il a défendus contre le Portugais, contre l’Espagnol, contre le Turc, contre l’Anglais (2), qu’il défend contre ses propres chefs, ses empereurs.
Qu’est-ce à dire, sinon que le Berbère a accueilli la parole de Mahomet, comme il avait accepté le christianisme, comme il avait reçu la religion de Rome, comme il devait écouter les prêches de tous les schismatiques, de tous les J mabdis, de tous les réformateurs, de tous les chérifs, qui
^ se lèveraient contre la dynastie régnante, — par esprit d’op-
position, par amour du remuement, sans rien abandonner de ses croyances et de ses habitudes essentielles, et pour trouver dans l’agitation religieuse un chemin vers la lutte
politique ? Nous touchons au cœur du problème. L’Islamisme du Rifain, du Braber, du Ghleuh, du Hartani, tout en surface, leur a servi à se dégager de la sujétion byzantine ; le Kharedjisme et les hérésies qui suivirent leur ont
(1) Voyez par exemple Tardieu, La Conférence d' AlgésiraSy p, 20,
servi à échapper d’abord à l’autorité arabe et orthodoxe, ensuite à l’autorité berbère et réformée ; ils n ont, au xvi' siècle, reconnu l'hégémonie du Cbérif, descendant du Prophète, que pour jeter plus rapidement à la mer les envahisseurs de toute origine qui se partageaient leur pays. Gardant soigneusement leurs vieilles croyances, ils n'adoptent de celles qu’on vient leur prêcher, dans la mesure où elles leur plaisent, que ce qui leur paraît nourrir leur passion la plus profonde et la plus tenace, leur soif de liberté.
Aussi loin que nous pouvons remonter, en elïet, dans l’histoire du Maghreb-el-Aksa, cette contrée se montre toujours peuplée d’hommes rebelles à toute autorité, ennemis de tout pouvoir, de toute administration régulière. Les Phéniciens et les Hellènes, les Romains et les Byzantins, les Wisigoths et les Arabes, dans les plaines et les montagnes, trouvèrent tous les mêmes tribus farouchement attachées à leur autonomie, qu’ils combattirent tantôt pour les vaincre, tantôt pour se fondre avec elles, partager leurs habitudes, grossir leur nombre et leur force. On a parlé de n races marocaines >>, que l’on a tenté d’opposer (i). Au sens étroit du mot, il ne semble pas qu’on ait raison. Hormis les .Tuifs, qu’on relègue avec dégoût dans leurs « mellahs », il n’y a pas dans l’Empire chérifien de groupes marqués par des caractères ethni-
^1) Voir sur la question des races, Doutté, Les Marocains et la Société marocaine. Revue générale des sciences^ 1903 ; E, Fallot, La solution française de la question du Maroc ; Jeannot, Le Maroc, p. '79-128.
Là DÉCADENCE MAROCAINE ET SES CAUSES 29
ques certains. Les Berbères qui couvraient le pays au viiP siècle comprenaient des descendants des indigènes autochtones, Mauritaniens, Libyens, Zénètes, et des fils d’envahisseurs, Sidoniens, Grecs, Romains, Vandales, Wisigoths, composant la population la plus mêlée, la plus bariolée ([u’on puisse imaginer. A ces Berbères vinrent se superposer, par trois reprises, des Arabes. Mais ceux-ci, rongés par les combats, raréfiés par les baltes muées en séjours, épuisés par la traversée de l’Afrique du Nord, ne sont jamais parvenus au Maroc qu’en troupes affaiblies, capables sans doute de victoires, incapables d’absorption. — Est-ce un hasard si l’invasion arabe, de beaucoup la plus abondante, celle du xi® siècle, a concordé avec la naissance et la splendeur des Empires Berbères Aussi, se sont-ils vus encercler dans les plateaux et dans les plaines ; s’ils se sont assimilé parfois les tribus voisines, ont-ils été plus fréquemment assimilés par elles, et la carte duMarocmontre-t-elleauJourd’hui les Arabes fidèlesàleurs origines, et les Berbères à eux pareils, assiégés, comme dans des îlots, par les Berbères et les Arabes berbérisés, maîtres d’une partie des plaines et de la totalité des monts Ainsi répartis et localisés. Berbères et Arabes ont oublié, ou à peu près, les différences de leurs origines pour ne plus sentir que l'antagonisme que l'habitat et le genre de vie mettent entre les nomades et les sédentaires, les bergers et les laboureurs, les gens de la plaine et les gens de la montagne. Un moment distraits de leurs luttes intestines par l’invasion des bommes du A'émen, les Berbèi'es s’y repion-
gentvite, entraînant dans leurs conflits les nouveaux arrivants. Indigènes et envahisseurs ne sont plus désormais qu’une seule et même foule de combattants, aux bandes unies par des intérêts et séparées par des haines qui, par delà les dissentiments de teint, de langue et d’histoire, portent sur les problèmes élémentaires de la vie. Douars dans la plaine et ksours dans la montagne, s’agrègent en tribus et en clans. Les familles des uns et des autres ne reconnaissent d’autorité que celle du Conseil des ÏSotables {Djemmua), du chef {Caïd), que les hommes adultes ont élus. La Djemmaa de la tribu voisine, le Caïd du clan prochain, sont tenus pour étrangers et méprisés. Hors du clan, de la tribu, parfois même hors de la famille, on ne sait que des ennemis qu'il faut vaincre et dépouiller, pour s’assurer des troupeaux, des récoltes, des sources, et aussi des femmes ou des éphèbes. La passion d’indépendance mène à l’anarchie, qui, par la force du poing et le droit de l’astuce, installe partout la guerre, et sous toutes ses formes, guerre civile de région à région et de village à village, guerre sociale à l’intérieur de la tribu, entre riches et pauvres, puissants et misérables. Sans doute, le Koran pour les Arabes et les Berbères arabisés, les Kanoun pour les Berbères et les Arabes berbérisés, reconnaissent le droit de propriété, le proclament inviolable et imprescriptible (i). Sans doute, entre gens d'un même clan ou d’une même tribu, se concluent des associations fondées sur une
(I) Cf. Cousin et Saurin, op. cil., p. 163 sq. ; .leannot, op. cil., p. 299 sq. et notes.
estimation précise et minutieuse des charges et des profits de chacun (i). Sans doute la Djemmaa et le caïd condamnent les membres de la tribu coupables de vol ou de meurtre. Mais les razzias incessantes réduisent le droit de propriété à de dérisoires formules, les contrats d’association à d’ironiques papiers, cependant que le manque de sanctions laisse libre cours aux déprédations et aux vengeances. Dans le fait, chaque homme, atout instant, a ses biens à protéger, ses troupeaux à surveiller, sa vie à dé- . fendre. 11 est compté parmi les heureux du monde « s’il atteint la quarantaine avec tous ses membres et ses deux veux 0.
Pour imposer l’ordre à ces tribus assoiffées d'autonomie, pour infliger la sécurité à tous ces clans passionnés de périls, il faut une main singulièrement puissante et redoutée. La tâche n'est pas impossible, La Gaule, dévorée par l’anarchie, trouva en Charlemagne un « rassembleur » heureux, un souverain respecté, un législateur obéi ; el si, avec ses successeurs, elle retomba dans le désordre, la barbarie et la misère, elle fut ressuscitée par la dynastie Capétienne. De même, nous l’avons vu (a), le Maroc féodal a plus d'une fois trouvé des sultans capables, par leur génie militaire et leur habileté administrative, de composer de cette mosaïque un harmonieux et solide plancher pour leur faste et leur pouvoir. Comment expliquer qu’aujourd hui son anai’cbie paraisse incurable P Sa décadence en-
(1) Jeannot,op. cil., p. 2s8 sq. et références.
(2) Cf. suprà, p. 19-21.
fonce ses griffes, non pas dans l’inertie d’un peuple las, non pas dans la mélancolie d’une religion fatiguée, mais dans une passion toujours neuve d’autonomie, de liberté. Il eût été depuis longtem])s possible, suivant 1 exemple donné en mainte autre région, au Maroc même, de dégager le remède du mal. Combattre les désordies par la force, les contenir par l’occupation militaire, employer la vigueur qui se gaspille à l’exploitation des lichesses du pays, parla, installer le retour de l’ordTb et de la sécurité sur un sol de bien-être qui les nourrira incessamment, voilà la politique la plus simple et la plus sûre, celle qu'avait inaugurée Abd-El-Moumen, qu avait continuée Abou-l’Hacen, que semblait avoir fixée Moulay-lsmaïl, que les Filaliens avaient laissé tomber, mais qu’il suffisait de reprendre, ])our arracher le Maroc a sa misère, et lui rendre sa véritable place dans le monde civilisé. Comment comprendre qu’au contraire, moins de deux siècles après Moulai-Ismaïl, moins de quatrevingts ans après les victoires de Moulaï-Slimane, la condition de l’empire cbérifien soit devenue assez pitoyable pour que, non seulement toute espérance de guérison l’ait déserté, mais que l’on sente de redoutables convoitises rôder et se concerter autour de lui, comme si son agonie était prochaine ?
Les sultans du Maroc, les Chérifs, appartiennent à la
familledeces Saadiens du Tafilelt qui,au xvi' siècle, expulsèrent les Mérinides impuissants à chasser les étrangers. Descendants de Mahomet, ils durent à leur généalogie la faveur des tribus irritées contre le souverain berbère. Dans les autres pays tnusulmans, à Constantinople, à Tunis, au Caire, à Bokhara, sultan, dey, khédive, khan, tous les chefs ont conquis par la violence le pouvoir, et se sont infligés à leurs sujets. Le Chérif, prince selon le cœur des croyants, a été porté du Sous jusqu’à Fez par la joie de son peuple. Il était le Madhi qu’on attendait pour purger le Maroc des étrangers qui l’infestaient. Tous, les Arabes avec une ardente piété, les Berbères avec quelque tiédeur de foi, mais une entière confiance révolutionnaire, le saluèrent comme le chef religieux du Maghrih. Il n’était pas autre chose. Ce n'était pas une armée qui l'avait installé sur le trône. C’était le souffle de Mahomet. Les étrangers mis en fuite, les tribus retournèrent à leurs querelles vénérant sans doute l’investiture divine du Chérif, la Büt'nkci, mais moins disposes que jamais à reconnaître à leur khalife autre chose qu’une hégémonie platonique. Mohammed-el-Medhi ressemblait fort à un Pape, élevé, de 1 assentiment de tous, bien au-dessus de la masse des fidèles, mais dépouillé de temporel. On lui refusait la terre, si on lui abandonnait le ciel. Et il était fatal que, maître du ciel, il voulut lui annexer la terre.
Le Chérif dès lors se transforme en Sultan . Pour conquérir la terre dont on lui a conféré la direction spirituelle,
il lui faut une armée, et, pour entretenir son armée, il lui
faut de l'argent (i). Il a déjà quelques soldats, les cavaliers arabes qui Tout accompagné des oasis du Draa et des plaines du Sous. Par ailleurs, certaines tribus lui consentent quelques redevances. Le Prophète en effet a institué l’obligation de l’aumône : chaque croyant doit prélever pour les pauvres une double dîme : Vachouv, sur ses récoltes, la zekkal, sur ses troupeaux. Les dillicultés de ce système n’ont pas tardé à apparaître. On a accepté de s’en remettre au Khalife du soin de percevoir les deux impôts pour les distribuer lui-meme aux misérables. Et on trouve bientôt naturel que, seul intermédiaire authentique entre Allah et son peuple, il se réserve l’emploi de ces recettes, afin d’offrir lui-même à Dieu le pi’oduit de l’aumôue, sans que rien en soit distrait pour de douteux usages. Mohammed-el-Mehdi reçoit donc, depuis la reconnaissance de sa « baraka », du blé et des bœufs, des moutons et de l’orge, du maïs et des chèvres. lien nourrit ses compagnons. Mais sa troupe est petite, et ses l’essoui'ces se trouvent absorbées par l’entretien de sa tribu. Il imagine alors d’attirer des soldats, par l’appât d’expéditions fructueuses, l’assurance d’un équitable partage du butin, la promesse de l’exemption des impôts dont il frappera les tribus soumises. Il rassemble de la sorte une redoutable armée, le premier giiich, et par elle, déjà maître du Sous
(1) Sur les impôts marocains, voir: Cousin et Saurin, op. cit., p. 117-130; Tardieu, La Conf. d'Alg., p. 114-120 ; Jeannot, op. cil., p. 220-245 ; V. Piquet, Colonisai, franç. dans V Afri([ue du Nord, p. 486- 491 ; Taleb Abdesselem, //or^anïsaR'on financière de l'Empire marocain.
et de F'ez, conquiert le reste du Magreb-el-Aksa. Il peut alors contraindre ses sujets à payer une lucrative redevance. C’est la ISaïba, que doivent acquitter, en argent, les populations dont les hommes ne sont pas appelés à l’armée. Le principe de cet impôt de « remplacement » a déjà été posé, si l’on en croit une charmante légende (i), par le père de Mohammed, Abd-Allah-el-Kaïm, fondateur de la dynastie saadienne, quand il a eu chassé du Sous les Portugais :
« Après avoir été proclamé souverain dans le Sous, le Chérif, considérant sa situation précaire et la modicité de ses ressources pour conserver la royauté, qui ne peut se maintenir sans argent, ordonna aux habitants du Sous de donner un œuf par feu. On réunit ainsi une quantité innombrable de milliers d’œufs, tant les gens avaient trouvé celte imposition légère, àlais quand le prince eut reçu ces œufs, il donna 1 ordre à tous ceu.x qui avaient fourni un œuf d’apporter un dirhem (once). Il rassembla ainsi une force considérable, avec laquelle il put consolider sa puissance. »
Cet impôt n’est pas, pour le Chérif, autre chose qu’un succédané du Kharajd, de ce tribut que pour conserver leurs terres, les vaineus payaient jadis aux conquérants, Arabes et Berbères ne devant qu’à leur fortune guerrière leur pouvoir. — A la naïba les Filaliens ajoutent divers impôts, ou mokous, que leur caractère de taxes politiques, marquant la soumission temporelle au pontife
(1) Cf. V. Piquet, Colonis. franç. dans l’Afrique du Nord, p. 487, note 3.
spirituel, rend plus pénibles encore ; lu hoi'kü, obligutioii de fournir un contingent fixe aux expéditions pour qui le guich est jugé insuffisant, et qui dégénérera en une contribution financière : — la ghcraina, redevance exigée des tiibus en remboursement des dommages commis sur leurteiritoire ; la doiVfl, amende collective inlligée en punition d un vol ou d’un meurtre d’étranger ; — la monna et la sokra, commissions dues aux fonctionnaires en tournée. Cependant, Vhcdiya, le don qu'avaient coutume d oflrir gracieusement au Chérif chaque ville et chaque tribu, en l’honneur des trois grandes fêtes religieuses, se mue en redevance obligatoire. Tous ces impôts sont directement levés sur les sujets. Ils ne suffisent pas aux dépenses. Longtemps les Sultans les complètent par les profits delà piraterie, se réservant le dixième sur la vente des caigaisons et des esclaves que, de tous les coins de la Méditerranée, rapportent leurs corsaires. Mais, vers le mdieu du xvni“ siècle, les pirates, pourchassés, ne ramènent plus dans les ports chérifiens que de maigres prises. Leurs maîtres, pour garder leurs bénéfices, se décident à cesser leurs brigandages, à promettre toute sécurité au commerce de l’éti-anger, sous condition que tous les produits, importés et exportés, acquitteront cette même taxe du dixième que ne procure plus la course. Alors s organisent les douanes, dont les droits, d’abord affermés à des juifs, sont ensuite rnis en régie et per çus par des employés du Sultan (r). C'est un impôt indirect, dont la fin n est point de
(1) Cf. V. Piquet, op. cit., p. 491.
pr’otéger le commerce marocain, mais seulement de pourvoir aux besoins du Trésor. D’autres taxes de la meme espèce, administratives et indirectes, viennent les aider dans cette précieuse tâche. On invente des droits de quarantaine dans les ports, des droits d’octroi à 1 entr ée des villes, des dr’oits de régie pour le tabac indigène et le kiff (i). Ainsi Allah exauce les vœux de son Lieutenant
sur la terre, et « rend abondantes » ses Finances.
Mais les Chérifs ne se dissimulent pas la vérité, et que leurs sujets ne s’acquittent de leurs redevances qu’avec rage et dans la mesure où toute résistance paraît vaîne. C’est pourquoî, contrôlant avec exactitude la rentrée des impôts, les Empereurs veillent longtemps à conserver des troupes redoutables, en même temps qu’ils font effort pour améliorer la condition de leur pays (2). Mohammed-el- Medlîi établit une espèce de cadastre, renouvelé de celui que l’Almohade Abd-el-Moumen a fait lever (3), couvre Tarroudent de constructions magnifiques, acclimate la canne dans le Sous, avec assez de bonheur pour qu’El Mansour, une trentaine d’années après, puisse payer son poids de sucre le carrare des monuments qu’il fait élever à Marrakech. Moulay Ismaïl (4) achète à grands frais des nègres
(1) Le kilî est une plante analogue au chanvre, et dont la feuille se fume. Cf. Salmon et Charleville, op. cit., p. 51.
(2) Cf. V. Piquet, Civilisation de l'Afrique du Nord, ch. XV, passim ; E. Aubin, op. cit., ch. X, XI, XII.
^ (3) Cf. suprà, p. 20.
I (4) Cf. suprà, p. 19.
du Soudan, les arme, les élablit dans de vastes colonies agricoles, aux environs des villes, aux carrefours des routes, leur concède de précieux privilèges, les attachant en retour à la terre, et disposant de leurs enfants à son gré. Vers 1720, on ne compte pas moins de iBo.ooo nègres, répartis dans le Maghreb-el-Aksa, et qui, surveillant incessamment les tribus fractionnées, les maintiennent dans une tranquillité précieuse. Les Ptolémées en Egypte, les üomains dans leurs provinces, ont usé d’une méthode analogue (i). La dynastie n’a qu’à conserver, en la fortifiant encore, la politique fondée par VIoulay Ismaïl, pour être sûre de l’avenir.
Or, les Filaliens se montrent incapables de remplir cette tache. Loin de travailler à alléger les impôts ou à les répartir d’une façon de plus en plus juste, ils installent un régime d’exactions tous les jours plus intolérables. Leur gouvernement, le Makhzen, dans le dessein de se gagner sans fatigue des partisans, exempte d'impôts une foule de privilégiés, dont les exemptions retombent sur la foule des contribuables, abandonne à maint cbérif, de généalogie plus ou moins contestable, de véritables apanages, ac/ô, où tous les droits appartiennent au propriétaire, où, par conséquent, les sujets, sans recours possible au pouvoir central, sont livrés à sa rapacité. Dans les provinces direc-
(1) Nul théoricien politique n’a montré plus vigoureureusement que Nicolas Machiavel les avantages de cette méthode {Le Prime, ch. 3, trad. Périès : « Le meilleur moyen qui se présente ensuite est d’établir des colonies. . . etc. »).
tement soumises au Sultan, l'impôt continue, jusqu’à nos temps, d’être perçu d’après les rôles du avii” siècle, que ! nul fonctionnaire n’a charge de tenir à jour. Le mal ne
serait pas trop grave, si la répartition était faite par tribus et fractions de tribus avec quelque équité. Vlais les chérifs, insatiables, ne reconnaissent bientôt d’autre règle, pour la fixation des levées que leur bon plaisir, tandis que les cheikhs et les caïds pressurent sans miséricorde les gens . de leur ressort. Les perceptions sont commandées chaque
mois par le Sultan ; les taxations, multipliées par l’avidité des intermédiaires, s’abattent sur les récoltes, les troupeaux, les revenus de toute espèce, comme grêle. La haine croissante détache du Sultan beaucoup des sujets restés fidèles, mais seulement pour les faire tomber sous la main des caïds et des cheikhs. Les gouverneurs, en maint endroit, changent leurs fonctions en seigneuries. D’agents nommés par le Vlakhzen ils se muent en bai’ons indépendants, demandent à leur propre force, et non plus aux tirmans chérifiens, l’obéissance des sujets, décomposent l’Empire en une multitude de fiefs, aux limites desquels s’arrêtent les regards des hommes, expirent les ordres du Sultan. Commandement militaire, direction administrative, autorité politique, exigences financières, tous les pouvoirs se concentrent dans les mains des chefs féodaux, qui ne sont plus désormais contraints par une I autre force que leur bonne volonté, à ouvrir aux mokhzani
I de Fez l’accès de leur tribu, à dépêcher à la harka du Cbérif
des fantassins et des cavaliers, à prélever pour le Trésor,
le Bil-el-Mal, duMakhzen, quelque part sur les impôts qu'ils perçoivent. Lorsqu’ils y consentent, les sujets payent deux fois: nulle part gens n’ont été jamais plus « taillables et corvéables à merci » que les tribus naïba.
Pendant que le Makbzen, en efl'et, pendant que tous les fonctionnaires à tous les échelons de la biérarcbie « mangent » le peuple, l’armée, qui seule serait capable de soutenir à la fois la puissance du Sultan et ce régime d’exploitation forcenée de la matière humaine, se désorganise et se décompose. Dans le tumulte des luttes et des rivalités, l’ancien gouvernement militaire s’est effrité, est tombé, a été remplacé par une « camarilla » de marchands et de docteurs d’Islam, qui, par esprit d’économie, imaginent de réduire toujours davantage les corps de mercenaires, d’accroître en conséquence les contingents de harka. Les nègres se dispersent, le guicb se disloque ; en temps d’expédition, la « meballa » chérifienne ne rassemble plus, à grand’peine, outre quelques « goums » de cavaliers, que de piteux « tabors » de fantassins mal armés, mal équipés, pauvres diables faméliques, de tous âges et de toutes incapacités, enrôlés par les tribus à la place des notables et de leurs serviteurs (i). Encore, si ces soldats étaient nourris et payés, il ne serait pas impossible d’exiger d'eux quelque discipline, quelque courage ! Mais, par esprit d’économie sans doute encore, l’argent destiné à
(1) Cf. Cousin et Saurin, op, cit., p, 87-104, et surtout Jeannot, op. cit., pp. 198-205.
LA DÉCADENCE MAROCAINE ET SES CAUSES 4i
leur solde, les troupeaux, les sacs de farine destinés à leur nourriture, tout se perd avant de parvenir au camp, et il n’est pas possible d’en retrouver trace. Pour mangei, ils désertent, et alors, déchaînés à travers le pays, ne trouvant aucun obstacle qui les puisse arrêter, ils pillent, rançonnent et dévastent, avec les mêmes armes dont ils devaient user pour rétablir 1 ordre, — et sans qu aucune part de leurs brigandages aille grossir le Trésor — ceux qu’ils ont pour mission de tenir en sécurité. « Seigneur, implorent les Rifains, envoie-nous la grêle qui ravage les vergers, les sauterelles qui détruisent les moissons ; mais préservenous des soldats du Makbzen, qui éventrent nos femmes, violent nos enfants, coupent nos arbres, brûlent nos maisons (i). »
Dans leurs palais aux jardins ornés d’arbres rares, embaumés de Heurs merveilleuses, parés de fontaines jaillissantes, près des femmes aux ongles polis, aux yeux adoucis par le kobeul, aux joues peintes de laque rose, et dont la sensualité macère dans l’oisiveté du sérail, le Cbérif, les vizirs, les caïds, comme dans le vestibule du Paradis promis, coulent des jours dorés.. . Dehors, le peuple clame : les percepteurs le rongent, les soldats le massacrent, le sol lui manque ; — le regard d’Allah s’est-il retiré de lui Des profondeurs de sa détresse se soulève une
formidable vague de révolte, qui déferle sur tout le pays.
De tempérament et de caractère, ce Maroc est tout en-
(1) De Segonzac, Voyages , p, 48,
tier « contrée d insoumission », Blad-es-Siba', pour le faire lUad-es-Makhzen, «contrée d’administration »,il faudrait une autre politique que l'égoïsme, la rapine, lacruautéd’un gouvernement débile et incapable. Voilà que l’autorité du Sultan se brise ; son pouvoir n’est plus reconnu que dans quelques villes et s'arrête aux pi’emières haies ; les menaces et les cris de mort volent jusqu’à son oreille ; et les destinées de l’Empire du Couchant, des palmiers du Tafilelt aux moissons de la Cbaouïa, des vergers du Sous aux forêts du Rif, semblent près de soml)rer dans un immense bouillonnement de misère et d’anarchie.
Soulèvements du peuple, intrigues heureuses du souverain reinstallation d’une vague autorité dans quelques provinces, extension des révoltes au pays entier — telles sont les deux scènes qui, suivant un rythme régulier, se succèdent, pour écrire, dans l’amphithéâtre de l’Atlas, un drame d’une auguste simplicité. — Depuis qu’elle se déroule, l’Europe paraît indifférente à cette histoire. Les luttes du Chérif et des Prétendants, les variations du Blud-es-Makhzen et les répressions dans le semblent la laisser impassible. Ce n’e.st pas que les diplomates ignorent le Maroc. Bien au contraire. Depuis des siècles, mais surtout depuis l’installalion de la France en Algérie, ils disputent entre eux sur les avantages que conférerait à tel le puissance l’occupation du Maghreb occidental, ou seu-
l’EUROPE et la RÉGÉNÉRATION MAROCAINE
lement l’hégémonie dans les conseils de Fez. Ils se communiquent avec fièvre les nouvelles (i) qui attribuent a Bismarck, en 1887, un traité de partage de l’Empire chérifien entre l’Allemagne et la France ; à Guillaume II, en i8g3, un projet de protectorat italien servant contre la France à la fois les intérêts anglais et les ambitions germaniques ; en 1892, à sir Ch. Evan Smith un traité de protectorat anglais ; en 1899, à la Reine Régente un projet d’occupation espagnole. Mais ces intrigues ne sortent pas de l’ombre des chancelleries. Le Maroc n’est mentionné dans aucune des conventions officielles conclues en 1890 et en 1899, entre Londres et Berlin, dans le dessein de régler tous les problèmes relatifs aux colonies allemandes et anglaises en Afrique. Dans la convention de Madrid, que signent en 1880, onze puissances européennes, à qui se sont joints les Etats-Unis, il n’est question que du régime de la « protection » accordée à des sujets marocains par les légations étrangères. Jamais les traités passés avec le Sultan ne se sont rapportés à autre chose qu’aux conditions du commerce et de l’établissement des Européens. Nulle part, à aucune date, dans aucun acte officiel, n’est formulé, avant 1900, le problème des « réformes » marocaines ; nulle part ne sont résolus le mode ni la mesure d’intervention d’aucun pays dans le statut politique, administratif, financier ou militaire du Maroc.
Or, en décembre 1900, s’échangent entre Paris et Rome,
(1) Cf. Bérard, op. cil., ch. 2, passim.
des notes qui seront rendues publiques le 3 juillet 1902 — et par lesquelles la France s’engage à ne pas empêcher l’expansion de l’Italie à Tripoli, l’Italie à ne pas entraver la politique de la France au Maroc. En juillet 1901, eten avril 1902, se négocient entre Paris et Fez, deux protocoles qui, dans le dessein « de consolider les liens d’amitié des deux gouvernements», confèrent à une précise collaboration du Sultan et de la France la police des frontières algéro-marocaines (i). C’est la juemière fois que la France s’accordeavec le Sultan sur d’autres difficultés qu’une délimitation de territoires. C’est la première fois que le sort de l’Empire chérifien se trouve publiquement débattu dans un entretien international. En même temps qu’il marque sa volonté d’intervention, notre gouvernement commence à s’assurer la bienveillance eflicace de l’Europe. Pourquoi, de l’obscurité des conversations secrètes, les négociations ont-elles été officiellement portées devant les diplomaties, et devant les peuples ? Comment, sur le conilit des intérêts et la rivalité des convoitises, s’ébauchent les linéaments d’accord et de conciliation Aux données africaines, déjà si troubles, du problème, quelles données internationales viennent donc s’ajouter?
Depuis longtemps, mainte puissance européenne est intéressée au Maroc. Des traités, conclus à des dates diver-
(1) Tardieu, La France et les alliances ^ p. 103, La Conf , d'Alg,, p.52, Livre jaune (1901-1905), 20, 27, 28.
5 L’eUROPE et la RÉGÉNÉRATION MAROCAINE 45
^ scs, lient le Cliérif à la France, à l’Angleterre, au Portu-
gai, à 1 Espagne, aux Pays-Bas, au Danemark, à la Suède, à ? l’Italie, à l’Autriche, à l’Allemagne, à la Belgique (i). Dans
son Empire, comme en tout pays '< hors chrétienté », 1 Européen vit sous le régime des « Capitulations ». 11 échappe à l’administration makhzénienne, à la juridiction des cadis, aux charges qui frappent les indigènes. Il ne connaît d’autre autorité que celle de son consul. Il n abandonne rien de lui- même au Sultan ; il ne cesse pas d’appartenir à son pays. Jusqu’à 1880, sa condition dépend des traités passés par son gouvernement avec le Makhzen. En 1880, elle est précisée par la Conférence que tiennent à Madrid les plénipotentiaires de douze puissances et des délégués du Sultan. La Convention signée le 3 juillet réglemente des droits anciens, en fixe de nouveaux. Comme par le passé, mais sous certaines restrictions, agents diplomatiques et commerçants ont la faculté de « protéger », c’est-à-dire de prendre à leur service, et par là de soustraire aux autorités indigènes, pour les soumettre aux autorités consulaii’es, des sujets marocains, en nombre suffisant pour assurer aux uns le train de leur maison, aux autres le succès de leurs affaires. Comme par le passé, mais sous certaines réserves, tout étranger a la faculté de « s’associer » avec des fermiers et des métayers, pour l’exploitation des champs et des vergers, l’élevage des troupeaux. I Et, tandis que jusqu'alors, le droit de propriété était dénié
i (l) Cousin et Saurin, op. cil., p. al-56.
aux gens d’Europe, il leur est désormais reconnu, sous la double condition de demander au Sultan son autorisation pour toute acquisition immobilière, et d’acquitter l’impôt agricole. La condition de l’Européen établi au Maroc n’est-elle donc pas privilégiée ?
Ne peut-il pas acheter des terres, les cultiver lui-même, ou les faire cultiver par des fermiers après évaluation précise et équitable des charges et des profits de chacun ? Ne peut-il pas ouvrir une maison decommerce et, parses acensaux », s’assurer des courtiers indigènes qui, lui devantde précieuses exemptions, lui prouvent leur gratitude par des services multipliés ? Ne peut-il pas circuler dans le pays, à larecherchede placements fructueux, sans cesser d’être protégé à la fois par les lois de son pays et les lois marocaines ? Bien plus : Moulay-el-Hassan, après avoir, en vertu de la Convention de Madrid, promulgué un terlib assujettissant les étrangers à l’impôt agricole (i), n’a-t-il pas renoncé à percevoir aucune taxe? L’Européen ne continue-t-il pas à être exempté de toute ledevance ? Le Sultan ne lui en olfi'e-t-il pas moins son sol, ses hommes, des champs d’affaires et des garanties de sécurité? Ne lui en marquet-il pas moins ses desseins d’amicale collaboration, sa gratitude de le voir apporter à ses Etats, avec son initiative, son énergie, son expérience et ses capitaux, les éléments de leur renaissance?...
Dans le fait, il en va tout autrement. A la plupart des
(d) Cf. in/rà, ch. II, § d.
l’eUROPE ET LA RÉOÉNÉRATION MAROCAINE 47
misères dont souffre l’indigèue, s’ajoutent pour l’Européen les vexations et les périls que, sur ses biens et sa personne, attirent ses habits d’étranger. Veut-il acheter une terre ; et recevoir de l’agriculture, de l’élevage, les bénéfices que le commerce ne rapporte qu’au prix d’une foule d’ennuis et de dangers ? Il prie son consul de requérir du Makhzen l’autorisation nécessaire. Il est convaincu qu’il n’y a là qu'une vaine formalité. Point du tout. Le Makhzen, pour la banlieue de Tanger et de quelques autres ports, accorde quelquefois son consentement. Pour tout autre endroit, sous des prétextes divers, dissimulant l’invariable volonté d’entraver l’établissement des Européens, il oppose une fin de non-recevoir. L’Européen songe-t-il à exploiter une mine, à appeler au travail les gisements qui dorment leur lourd sommeil ? Comme aux indigènes, plus sûrement encore qu’aux indigènes, toute concession lui est refusée.
11 s’obstine, avec l’aide de son consul, dans sa lutte contre le mauvais vouloir des autorités. Il s’accorde avec un sujet du Sultan, qui, pour gagner les avantages de la « protection », est tout heureux de se prêter au stratagème. L’indigène achète, aux frais de l’étranger, le domaine qu’on a dessein de mettre en culture; 1 achat conclu, on inscrit son nom sur les registres de la légation ; il vient retirer sa carte de « protégé », et, dès ce moment, échappant au Makhzen, ne se distinguant plus,
(1) Jeaniiot, op. cil., p. 306-309 et notes. Salmon et Charleville, op. ciL, p. 87-93.
au regard de la loi marocaine, d'un Européen, il a toute liberté de céder son bien. Le colon, à grand frais, fait apporter des herses, des rouleaux, des charrues, des machines. Il multiple la fertilité de la terre parles procédés que, de l’autre côté de la mer, a enseigné à l’homme un siècle de collaboration de la science et du sol. La terre se montre reconnaissante; déjà lesmoissons ondulent, aux brises, les vergers frissonnent sous le poids des fruits. Mais les tribus voisines se soulèvent,déchaînent leur déprédation sauvage, et la rage impuissante de l'homme contemple les récoltes incendiées, les arbres coupés, les machines brisées, pendant qu'à riiorizon s'efface le zekkout.
Heureux s'il échappe lui-même! Lahaine des Marocains à l’endroit de l’étranger, non pas tant du « Houmi », du chrétien, que de l’homme d’outre-mer, est âpre et tenace. Ils n'oublient pas que, pendant des siècles, leurs ancêtres ont occupé l’Espagne, et qu’ils pouvaient croire que, par leurs travaux, ils en avaient converti le sol, quand on lésa chassés. L'image des jardins d’Andalousie, des (( huertas » de la côte, hante toujours leur fureur d’expropriés. Ilejelés dans le Maghreb, ils ont eu sans cesse à repousser des invasions. Par les plaines de TAtlantique, les vallons du Rif, les plateaux de la Moulouïa, les Portugais, les Espagnols, les Turcs, accrochés aux murailles, de la forteresse, se sont longtemps acharnés à la forcer. Us ne se sont pas dressés sur les courtines, qu’on les a jetés à la mer; mais, de ces guerres sans merci, d’intarissables haines coulent. Les presidios ne sont-ils pas encore suspen-
l’europe et la régénération marocaine 49
dus aux rebords du Rif, comme pour marquer l’ohéissaiice du peuple espagnol aux commandements d'Isabelle la Catholique, sa volonté de revanche, de conquête, d’annexion P — Les Français, à leur tour, ne menacent-ils pas l’Empire ? V^oilà plus d’un demi-siècle qu'ils ont pris pied sur le sol afi icain.Ils ont conquis le Maghreb central, puis rifrikya, soumis les ksours des montagnes et les douars des plaines, asservi Arabes et Kabyles aux bureaux de leurs foncUonnaires, sous la surveillance de leurs soldats. Jadis, ils ont bombardé des villes marocaines. Naguère ils ont occupé les oasis du Touat. Héritiers des Turcs, maîtres du Maghreb de l’Est et du Centre, plus que les Turcs ne 1 ont jamais été, ne vont-ils pas, malgré leurs protestations d’amitié, reprendre les ambitionsottomanes,et,par la trouée de Taza, lancer leurs armées jusqu’à ces Ilots de l’Atlantique, où Tarik trempa son épée, pour montrer que le peuple d Allah avait atteint les extrémités de la terre — A défaut de souvenirs et de craintes, l’étranger n’apporte-t-il pas la faute entre toutes irrémissible, pour la masse, surtout pour une masse ignorante et misérable, des idées nouvelles, des habitudes inconnues? C’est pourquoi, si l indigène respecte ou à peu près, le voyageur, le touriste, l’étranger qui passe, toutes les fois qu’une occasion favorable se présente, il maltraite, blesse, ou tue le coinlîieiçaut, le colon, 1 etranger qui reste.
Comment le punir? La police chérifienne n’existe pas. Quand 1 armée, seul soutien du régime, tombe en décomposition, d’où le \Iakhzen tirerait-il l’argent nécessaire
pour entretenir une gendarmerie ? Du reste, posséderait-il une police, ([ue sa complaisatice répugnerait à gêner la liberté des coupables. En avril 1901, lorsque M. Pouzet, débarquant avec quelques amis au Cap de l’Eau, est lâchement assassiné, Si Mohammed Forrès, ministre d Abdel-Vziz, répond aux réclamations de M. Révoil, non seulement en refusant de punir les meurtriers, mais encore en exigeant un châtiment pour les compagnons de la victime, sous le prétexte qu’ils ont abordé pour « lever des
plans » (i).
La condition des Européens établis au Maroc est donc assiégée d’incessants dangers ; ni leurs biens, ni leur vie ne sont en sûreté. Or d’eux, et d’eux seuls, peut venir le salut à l’Empire du Couchant. L’Europe va t-elle souffrir que, par l’anarchie, le Maroc se condamne à la misère, et, par la persécution, s’interdise toute espérance de progrès ? — Le problème des réformes à installer au Maghrib ne touche pas seulement le Chérif et son peuple. Il touclie aussi l’Afrique, l’Afrique nouvelle issue du canal de Suez. « A peine l’isthme était-il coupé, que les Anglais prenaient en Egypte, puis tout le long du Ail, puis du Cap au Caire, leurs garanties pour la liberté des détroits ; et tout aussitôt les autres nations européennes réclamant une compensation de cet acquêt,
(1) Livre jaune, 1901-1905, n“‘ 3, 4, 6, 11, 13, )4, 17.
l’eürope et la régénération marocaine 51
vingt ans ne s’étaient pas écoulés que le partage de l’Afrique était accompli (1). .> Est-ce à l’heure où, de Tunis au Iransvaal et de Zanzibar à la Mauritanie, le continent si
longtemps mystérieux travaille sous la direction européenne, (pie le Maroc peut demander d’appartenir encore à sa misère Est-ce à l’heure où la vallée du Ail, où le IcU et les plateaux algéro-tunisiens, où la plaine du Sénégal, la foret du Congo, les massifs de la Région des Lacs, les monts de 1 Ethiopie, reçoivent des chemins de fer une nouvelle vie, que le Maroc peut prétendre laisser sans loutes les chaînes du Rifl et sans rails les plaines du Sebou. dédaigner les gisements de 1 ^tlas, livrer aux marécages les (ï terres noires 0 de Rabat ? Est-ce à l’heure où les colo-
nies poitngaises, abandonnées a elles-mêmes par l’incurie des Bragance, sont menacées de passer à d’autres pays, plus capables que la métropole de les mettre en œuvre, que le Maroc peut se flatter d échapper à la fois aux réformes et aux réquisitoires ? — Il y a plus. Le problème marocain ne louche pas seulement l’Afrique ; il touche encore et surtout la Méditerranée. Longtemps, aux siècles préhistoriques avec les Phéniciens, aux siècles barbares avec les Romains, aux siècles féodaux avec les Vrabes, la Méditeiranée a été la lumière de l’Occident, la séductrice dont levaient les Slaves à travers leurs stejipes, les Francs dans leurs forêts, les Normands sur leurs barques. Brusquement elle s est vue abandonner pour l’Afrique aus-
(I) V . Hérard, La France et le monde de demain, p. 34.
52 LE MALOC ET LE PLOBLÈME MAROCAIN
traie, les Indes, l’Âniérique ; pendant quatre cents ans rennui de ses Ilots désertés s’est brisé sans espoir contre la muraille qui la séparait de l’Orient rival. La barrière abattue, la joie et l'ardeur ont à nouveau souillé sur ses rives. L’Espagne rouvre les galeries de ses mines et ensemence les champs laissés en jachère. L'Italie s’arrache aux hallucinations mortelles et attend non plus du passé, mais du travail, sa place dans le monde. L'Empire ottoman lui-méme soutire de sa décrépitude, et s'essaye à régénérer la Turquie, l’.^sie Mineure, la Syrie. Cependant, de l’autre côté de la mer, l’Afrique duèJordest redevenue pareille à ce quelle était aux temps les plus heureux de la « paix impériale ». Les ingénieurs britanniques multiplient l» fprlilité de la vallée du Ail, la richesse de ses champs
de blé, de betteraves, de cotonniers. Les colons français de la Tunisie, de l’Algérie, leur enseignent les minerais et les phosphates, leur rendent les moissons, les vignes, les oliviers. La Méditerranée se réveille, sa coquetterie hiille toujours. Les contrées qui mirent leur grâce dans ses Ilots veulent être encore les délicieuses maîtresses à qui les
(( Barbares n de l’Occident et de l’Orient viendront deman
der, avec leur souille et leurs parfums, les secrets d une
vie claire et vigoureuse, pleine et exquise. Et 1 heure do
leur triomphe est plus prochaine qu’elles ne croient. Panama va faire de la « mer latine », le « reposoir central, le gîte d’étape et de réfection, le bassin d’entrepôt, de ravi-
taillementetd’hivernage»(1),ducircuitinterocéanique.Les
(1) V. Bérard, La France et le. monde de demain, p. 1».
l’kükope et la. kégésékation mahocaine 53
terres mediterranéenaes doivent se disposer à jouer royalement le rôle royal qui leur est réservé dans Tunivers de demain. Quand la France se trouve tenue, sous peine d encourir d’universels reproches, peut-être de claires menaces,de perfectionner l'outillage de ses ports de Tunisie, le Maroc pourrait-il se croire capable d’éluder les obligations que lui imposent à la fois les privilèges de sa situation et les intérêts du commerce international ? Il est des nécessités inllexibles. Le Maroc est au carrefour des roules de terre et de mer qui demain ceindront le globe. — Anarchique et persécuteur, il n'empêche pas seulement chez lui le commerce et l’établissement des Européens. Il empêche aussi rachèvement d'une nouvelle civilisation méditerranéenne. Il empêchera demain les relations planétaires. Ce sont des chefs d’accusation trop graves pour que le Makhzen puisse, suivant sa coutume, nourrir l’espérance de bifler ses responsabilités par des protestations ileuries.
Le problème marocain, est donc de savoir par quelles réformes l’Europe mettra un terme aune anarchie que le Sultan est incapable de briser, que les piogrès de la Colonisation et le développement du commerce ont rendue intolérable. Certes, les puissances proclament toutes le devoir qui leur incombe. Mais elles se divisent sur la façon de le remplir. Elles sont prêtes à aider le Maroc à se donner un pouvoir fort, une administration régulière, a commencer l’exploitation de ses richesses. C’est pour le
profit de l'Empire, pour le profil de la Méditerranée ; c’est aussi dans la mesure où cette collaboration leur sera rémunératrice. Chacune d’elles confond les intérêts de la civilisation et les siens propT’es, et cela non sans apparence de raison, ])uisqu’en somme la civilisation n’est que l’assemblage de leurs intérêts. Le Maroc est ainsi un champ de concurrence. Cummerçants, industriels et financiers s\ disputent la faveur d'une clientèle neuve, l’exploitation de richesses entières, la direction d’affaires d’avenir. Mettant au service des intérêts privés de leurs nationaux, que leur somme et leur ampleur élèvent au rang d’intérêts publics, leur inlluence et leur pouvoir, les gouvernements s’y disputent l’obéissance du Makhzen. L’Empire du Couchant entre dès lors comme élément dans les combinaisons les plus diverses de politique générale. Aux devoirs adamantins de la civilisation, aux droits certains et clairs que confèrent la nature et l’histoire, viennent se mélanger les équivoques intrigues des convoitises. Mais la confusion n’est pas si facile qu’il soit impossible de déterminer une hiérarchie des intérêts et des droits.
La distance est grande entre des intérêts commerciaux généraux et des intérêts particuliers au Maroc, entre des intérêts purement économiques, et des intérêts politiques, entre d'imprécises demandes de compensation et des droits gravés dans les choses et formulés dans des contrats. Des Etats, que leurs colons ou leurs négociants obligent à quel- ([ue attention pour les difficultés marocaines (i), il en est
(1) Documents statistiques sur la situation commerciale des puis-
l’eüROPE et la RÉGÉNÉRATION MAROCAINE 55
déjà que, de touleévidence,leur éloignement, et le chifïre à peu près nul de leur trafic, comme la Russie, la Suède, la Norvège ; lecliilfre très modestede leur commerce, comme l’Autriche, le Portugal, la Belgique, leurs propres doctrines, comme les Etats-Unis, obligent à s’effacer devant les autres.
Parmi les puissances authentiquement intéressées, tandis que la France, l’Espagne, l’Angleterre et l’Italie, sont puissances méditerranéennes, l’Allemagne ne l’est pas. Il est vrai qu’elle cherche à le devenir. « Elle descend vers la Méditerranée par cette pente que Humholdt signalait, il y a longtemps déjà, comme l’une des nécessités de toute civilisation blanche (i). » Guillaume II, dans son discours de Karlsruhe, évoquera le souvenir des Ilohens taufen, le nom même de ce Frédéric II qui recouvra .Térusalem, et, déjà maître de l’Italie du Sud et de la Sicile, par la
sances au Maroc (cf. Jeannot, op. cit.^ p. 391) :
(1) V. Bérard, L'af[aire marocaine, p. 383.
POURCENTAGES