LA BEU6I0N
son auteur, en lui donnant uo besoin, aurait refusé le moyen de le satisfaire, accuserait cet auteur même, et démentirait Dieu. Elle est possible enfin, parce que son objet, comme il peut être exprimé, peut être pensé, et, comme il peut être pensé, peut être étudié scientifiquement : ce (jue la langue de Thomme parle n'échappe pas à rintelligence de l'homme.
Croyance et science, foi et raison, le christianisme enfin maître de to»it l'homme comme le principe vivant de sa conduite et de son sort terrestre non moins que de son éternelle destinée ; la religion dans la philosophie et la philosophie dans la religion; pénétration réciproque, non absorption de l'une par l'autre ; accord parfait de deux sons qui n'en forment plus qu'un, mais où les deux se distinguent, fondus^ non identifiés, dans une parfaite harmonie.
Car, en face de la philosophie nécessaire et possible, je vois la religion^ et je la tiens pour véritable dans sa doctrine comme dans son objet. Elle se retrouve dans toutes les grandes religions ; elle est tour à tour toutes les grandes religions qui paraissent dans le monde, si elle n'est pas l'une d'elles ; elle est, pour nous, la religion chrétienne : et chose remarquable, chose naturelle aussi, le même fond que nous découvrons dans toutes les religions n'est autre, précisément, que l'essence du dogme chrétien. Ce dogme, en tant qu'il est la doctrine du genre humain, ne doit pas être contredit par la philosophie : une philosophie qui le contredirait contredirait l'humanité même, et serait fausse.
Plusieurs n'ont-ils pas imaginé, dans ces derniers temps, que la loi du progrès ordonne qu'à la religion succède la métaphysique, etàla métaphysique la science? Il n'y a pour eux d'objet réel que l'objet de la science :
Tobjet de la science, à les entendre, c'est Thomme dans la nature^ mais l'homme seul dans la nature finie. A les entendre, la religion sous le nom de Dieu n'enseigne que l'homme, qu'elle transporte dans un infini fantastique ; la métaphysique la suit dans ce monde imaginaire, dont elle s'efforce d'établir méthodiquement et scientifiquement la réalité ; la science enfin demeure dans le réel, et n'en sort pas, pour ne pas se perdre dans le vide.
Voilà ce qu'il en est pour eux, mais non point pour nous, qui reconnaissons à la religion un objet propre et réel. Pour nous donc, la religion garde un élément éternellement durable, sa vérité ; et la métaphysique, un élément éternellement durable, la méthode constitutive de la science, l'étude rationnelle des choses appliquée à cette vérité même de la religion. La science né remplacera donc pas la religion^ mais la transformera, par sa méthode, en un terme supérieur, qui sera la métaphysique ou la philosophie ; et la philosophie non plus ne remplacera pas la religion ni la science, mais les unira sans les confondre, laissant à l'une le monde visible, à l'autre l'empire des âmes : distincte elle-même de la religion par ce qu'elle a de scientifique, et de la science par ce qu'elle a de religieux.
Il faut connaître pour agir ; il faut savoir ou il faut croire pour vivre. Une société sans croyance est une société sans base, qui s'écroulera au premier souffle d'en haut. Où est-elle aujourd'hui cette base des sociétés ? Où est la doctrine? Où est la religion ? Plusieurs en ont une: mais combien peul Beaucoup de superstitieux peutêtre, mais combien peu de vrais croyants ! Et ils gémissent quand ils se prennent à compter leur petit nombre. Il n'y a point de doctrine qui, dans son principe et dans ses conséquences, emporte l'accord dçs esprits, qui parle
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aa cœur de tous comme ayant autorité ; il n'y a point de doctrine formulée qui soit universellement reconnue: il n'y a point de religion.
Toutefois la religion existe, aussi ancienne que l'homme, parce que l'homme n'est point sans elle ; de mieux en mieux comprise et développée selon que se développe l'intelligence de l'homme, mais aujourd'hui méconnue. Il faut lui restituer ses titres. Il faut, toute morte que l'ont chantée les superbes adorateurs du néant, qu'elle revive, avec plus d'éclat, avec plus de gloire et de vie que jamais 1
L'œuvre est difficile : elle vaut la peine d'être tentée. Ce serait désespérer de Dieu que la croire impossible. Elle s'accomplira tôt ou tard : car il y va de la vie pour l'homme. Elle s'accomplira lorsque l'homme arrivera jusqu'à comprendre enlin la doctrine qui lui enseigne ce qu'il est ; lorsque la foi deviendra science, et la religion philosophie.
Fides quœrens intellectum, la foi cherchant à se comprendre elle-même, dit un philosophe du moyen âge (i) ; mais plutôt la foi comprise par la raison : cette parole traduite de ia sorte exprime l'avenir de la philosophie, l'avenir aussi du christianisme, et de l'homme.
La philosophie est la science de la vérité, que le christianisme enseigne à la foi. L'homme religieux, le chrétien, le catholique au sens profond du mot, possède la vérité ; le philosophe aspire à la comprendre.
Qu'on serait heureux d'y pouvoir dévouer sa vie, vitam impendere vero I Ce serait le bonheur de celui qui écrit ces pages de consacrer toutes ses facultés à la plus sainte des causes, à la double victoire de la foi intelligente et
(1) Saint Anselme.
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de la raison croyante sur l'engourdissement de ces cœurs qu'endort Pamour du monde, au triomphe de Dieu dans ces âmes séduites des merveilles d'ici-bas. Il ne serait point un avocat ni un homme de lettres: il ne plaiderait point pour de mesquins intérêts et pour gagner de beaux honoraires ; il ne parlerait point non plus pour parler, livré tout entier à la beauté de la parole, mais pour agir : pour que son Dieu n'eût pas à lui reprocher Tinutilité de ses jours, la stérilité de sa vie !
11 ne faut pas croire qu'il ne nous reste plus rien à faire ici-bas qu'à rentrer dans la foi de nos ancêtres^ et à nous y agenouiller comme dans un temple, ou comme dans un tombeau. Non : la raison a été donnée à l'homme afin que l'homme s'en servît ; et c'est par elle qu'il doit s'efforcer de comprendre la foi, qui lui a été donnée pareillement, non point comme un objet de contemplation stérile, mais comme le fond de son âme et l'inspiration de sa raison. Qne la foi et la raison s'accordent en lui. En lui que la foi régie la raison, mais que la raison développe la foi. Qu'il ne quitte pas la tradition du genre humain, mais qu'il ne l'arrête pas ; qu'il la suive et la continue, unissant l'avenir au passé. Je ne suis pas de ceux qui ne voient de salut que dans la dévotion étroite d'autres temps, moins éclairés que le nôtre: j'appartiens, au contraire, de toutes, les forces de mon àme à l'immense rénovation qui se prépare, et qui se fait. Mais il faut avant tout qu'elle prenne son point d'appui dans une vérité précise^ dans une doctrine positive et nette, laquelle ne saurait plus être bâtie en l'air, en dehors des traditions : la doctrine de l'avenir a sa source dans le passé, elle y est contenue dans son germe ; elle n'est, elle ne saurait être qu'un développement nouveau delà vieille foi.
« L'histoire est la victoire progressive de la liberté. Ce progrès doit se faire, noo par destruction, mais par interprétation. L'interprétation suppose la tradition qu'on interprète, et la liberté qui interprète. Que d'autres choisiss^^nt entre elles : moi, il me les faut toutes deux ; je veux Tune et je veux l'autre. Comment ne me seraient-elles pas chères ? La tradition, c'est ma mère, et la liberté, c'est moi ! » (Michelet.)
Cette tradition toujours vivante est le catholicisme, par où j'entenlls l'ensemble essentiel des croyances de l'humanité. Elle sera interprétée par la philosophie.
Je m'étais proposé (quel rêve ne fait-on pas, et que n'ose-t-on pas, quand on est jeune ?) un grand dessein. Je m'étais proposé d'établir que la philosophie n'est pas seulement un besoin de luxe, mais le plus excellent des besoins de l'homme ; qu'à elle appartient le premier rôle dans les choses humai nes^ rôle inaperçu souvent, plus souvent méconnu, calomnié, bafoué, mais toujours actif, et dont la puissance croît toujours, au milieu des ingratitudes et des railleries ; contesté peut-être aujourd'hui plus que jamais, et qui grandit aujourd'hui plus que jamais, malgré tout, en sorte qu'elle ne tardera pas à prendre parmi nous, non plus occulte, mais visible, sa légilime place, le trône, avec la couronne et le sceptre ; de combattre ceux qui la combattent, mais d'étudier en même temps ce qui les pousse à une pareille lutte, et ce qui leur donne le semblant de la victoire, si leur force est en eux, ou si elle est dans quelque faiblesse de la philosophie ; de rechercher ce qui l'éloigné de son trône, pour tenter de lui enseigner à elle-même à quelle condition elle y montera et s'y maintiendra reine, et de là gouvernera le monde. Déterminer les rapports de la philosophie et de la religion, c'est-à-dire les titres
réciproques de la raison et de la foi, du sens privé el du sens commun, ou mieux, de Tindividu et de la société, de la liberté et de Tautorité, en matière de doctrine : déterminer pour cela le critère absoFu de la certitude philosophique ou individuelle, avec la méthode pour constituer la philosophie (1); en tirer une philosophie, qui soit le christianisme, et qui emporte^ par la démonstration-, la conviction des intelligences: quel sujet de méditation pour quiconque a le souci du problème des choses d'ici-bas, pour les âmes sérieuses en quête de vérité et de justice, pour l'ardente et grave jeunesse en quête d'idéal I
Loin de moi, bien loin de moi la prétention d'accomplir une telle œuvre I Ce livre même, s'il est quelque chose, est à peine un faible commencement. Il indique à peine ce que je veux, ce que je crois qui doit être : une transformation dans l'ordre spéculatif, et, dans l'ordre pratique, un développement nouveau du christianisme.
Quelle transformation ? Une interprétation parla philosophie, qui en sera l'intelligence. Nous Tavons essayée. Que la philosophie en reprenne la tentative, en consolide et en achève l'œuvre.
Quel en sera le caractère ? Les dogmes delà foi^ qui sont des vérités, ne sont-ils que l'expression concrète et historique de la vérité, dont la philosophie devra donner l'expression métaphysique et abstraite ? Ou bien l'expriment-ils directement, en elle-même, et la philosophie n'en donnera-t-elle que l'intelligence ?
L'expression métaphysique et abstraite de la vérité est la seule que puisse donner la philosophie, et il suffit que le christianisme soit vrai dans son esprit, ne le fût-il pas
il) Voir V Analyse métaphysique, Méthode pour constituer la philosophie première (Paris, AIcaD).
dans sa lettre. C'est assez pour la religion : que ce soit assez pour l'Eglise ! Qu'elle laisse libre l'adhésion à la lettre, elle aura les philosophes comme elle a les croyants^ et l'incrédulité n'aura plus où se prendre. Le problème religieux sera résolu.
Telle sera donc la transformation du christianisme dans Tordre spéculatif. Quel en sera le développement dans l'ordre social? Ce n'est point à cet ouvrage qu'il appartient de le dire.
Je n'ai voulu rien autre ici que marquer ce qui doit être faitj sans préjuger l'œuvre future.
Je ne suis rien. Qu'importe? En un siècle que tant d'orages tourmentent, quand la tempête a étendu comme un voile sombre entre les flots et le ciel, quand le navire qui porte les destins du monde erre sans boussole, au souffle des vents aveugles, au caprice des vagues, à la merci des écueils, quand le pilote s'étonne, quand les passagers tremblent ou s'endorment dans l'indifférence, que l'un d'eux, le moindre d'entre eux, mais qui n'a pas dormi et qui n'a pas tremblé^ ait cru retrouver, à force de contempler l'horizon, la lueur lointaine de l'astre, ne convient-il pas qu'il appelle autour de lui tous les autres, et leur dise : « Voilà où les ténèbres me semblent moins épaisses, la nuée moins obscure : si je ne me trompe pas, si là est le soleil, allez, et qu'il éclaire votre route I »
Fin