‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 24 sur 26 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

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— Je vous écoute, Monsieur^ lui dis-je. et me demande ce qui vous empêcha de vous faire prêtre catholique ; ou si, vous étant éloigné du catholicisme, vous y êtes revenu. C'est le catholicisme que vous me présentez là tout entier : Trinité^ création, incarnation, rédemption, avec la communion des saints, le mérite des œuvres^ l'effet propre des sacrements, la vie éternelle, ciel et enfer, en chair et en corps comme en âme pour l'homme refait, renouvelé, restitué a lui-même ; il n'est pas jusqu'au purgatoire qui ne trouve sa place dans votre doctrine, et l'Église y est la condition de la communication morale de l'homme avec Dieu. Qu'y manque-t-il ? L'infaillibilité du pape ? Elle est à définir, et les catholiques l'entendent diversement ; elle représente, aux yeux des catholiques romains, l'Église infaillible : question non de religion, mais de constitution intérieure de l'Église. La Vierge Marie ? Elle n'est dans l'Église même que la première des saintes : elle occupera la première place dans votre Communion des Saints. Que vous manque-t-ilj enfin, pour être catholique? Où est la transformation dont vous me parlez ?

— Transformation ? dites d'abord évolution^ c'est-àdire développement.

— Expliquez-vous, je vous prie.

— Considérez le problème de la souffrance, par

exemple, ou encore celui de la vie éternelle : les deux ne sont qu'un. Qui donc aujourd'hui peut croire à cette prétendue justice, à cette malice gratuite puisqu'elle serait sans résultat^ d'un châtiment sans fin ? Et si la vie humaine est une épreuve, d'où vient la diversité, l'inégalité prodigieuse des épreuves? Si elle est une expiation^ d'où vient encore qu'elle est si prodigieusement inégale pour le môme péché? A moins que ce ne soit pour l'inégalité du péché que chacun de nous hérite de sa propre race ; mais d'où vient l'inégalité de l'expiation pour les enfants d'une même race? Et d'où vient surtout^ pour les enfants des hommes, l'expiation d'un péché qu'ils n'ont pas commis, dont ils n'ont ni la conscience, ni la connaissance même, dont ils ne sont pas les auteurs, dont ils seraient les victimes ?

— Graves questions, en effet, dis-je, graves et douloureuses, insolubles peut-être, ou qui ne peuvent être résolues que par de téméraires, d'invérifiables hypothèses ! Tiendriez-vous pour celle de la préexistence et de la réincarnation des âmes ?

— Eh ! l'hypothèse a du bon. Elle explique bien des choses I

— Mais comment la concilier, comment concilier votre négation de l'éternité des peines, avec le dogme qui l'affirme, avec le catholicisme dont vous ne tentez qu'un développement ?

— Croyez-vous donc, vous aussi, que la doctrine de la réincarnation des ânies soit incompatible avec le dogme de l'éternité des peines, ou celui du péché originel? Tant s'en faut, qu'elle est à son tour comme un dogme de plus qui, ajouté aux deux que le catholicisme enseigne, les explique et, bien loin de leur être contraire, les confirme I

— Voilà qui me surprend, et je m'étonne que les ca-

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tholiques ne s'en soient pas aperçus, eux qui anathémalisent les partisans, nombreux aujourd'hui^ vous le savez, de la pluralité des existences d'une même âme, et de la réincarnation des âmes humaines.

— C'est que ceux-ci combattent les catholiques. Ils se combattent les uns les autres, comme il arrive, sans chercher à s'entendre. Ils s'entendront plus tard, quand ils se seront bien battus, et qu'ils se seront fait tout le mal qu'ils auront pu se faire.

— Et vous tenez l'accord de ces deux doctrines, j'allais dire de ces deux religions....

— Deux religions ? Vous diriez trop. Le catholicisme est une religion ; la croyance à la préexistence de nos âmes n'est qu'une opinion, conciliable ou non avec la foi catholique. Les partisans de cette opinion vont jusqu'à prétendre que l'homme peut entrer en rapport avec ces âmes rendues au monde invisible : soit ; mais communiquer avec les vivants de l'autre monde n'est pas plus une religion que communiquer avec les vivants de ce monde-ci, et c'est l'idolâtrie d'un certain spiritisme de faire de cette communication prétendue un culte. La religion est la communion des âmes en société avec Dieu : l'Église catholique associe à Dieu, dans cette communion des âmes, communion des saints, les vivants de l'un et de l'autre monde.

— Mais les vivants de l'autre monde n'appartiennent plus à l'humanité. Quel accord pouvez-vôus établir entre deux doctrines si différentes dans leur solution du problème de notre âme ?

— Moins différentes qu'il ne vous semble. L'une est plus explicite que l'autre : l'une dit ce que l'autre ne dit pas ; l'une dévoile ce que l'autre laisse obscur et voilé. Suivez-moi bieu.

L'âme humaine, selon la foi catholique, est appelée à une fin surnaturelle^ c'est-à-dire au partage de la divine béatitude, à la possession de Dieu. Elle ne peut l'atteindre que moyennant des conditions qu'il n'importe de rappeler ici, mais très difficiles à remplir ; et il est juste qu'elles le soient. On a essayé de les rendre plus aisées; mais la sainteté, mais le christianisme lui-même, souffre de ces adoucissements. Elles doivent être sévères. 11 en résulte qu'il y a peu d'élus. On a encore essayé de dire qu'il y en a beaucoup : c'est une inconséquence inspirée par la charité de cœur de notre siècle ; et la difficulté qui a touché, qui a froissé notre cœur, n'est que reculée s'il reste un seul damné, fût-ilJudas, fût-il Satan.

Quand notre âme sort de cette vie, qui lui a été imposée, pour entrer dans la vie qu'elle s'est faite elle-même, elle y entre digne ou indigne de la divine béatitude. Digne, elle l'obtient, soit aussitôt, soit après une attente plus ou moins longue : c'est le ciel, c'est le purgatoire ; indigne, elle ne Toblient pas, elle ne l'obiendra jamais : c'est l'éternité de l'enfer.

Tel est, sur ce point, l'enseignement de l'Eglise commenté par la théologie. Observez d'abord que les mots ciel, purgatoire, enfer, désignent, non des lieux, mais des situations morales de l'âme, compatibles avec toutes les situations physiques : une âme n'a pas besoin d'être sans corps, pour être au ciel ou en enfer. 11 faut même qu'elle soit toujours unie à un corps, à quelque matière plus ou moins subtile, pour être en relation avec les choses extérieures, pour sentir et pour agir, pour vivre; et la foi à la peine physique des réprouvés, dite peine du sens, témoigne qu'on ne les considère pas comme des esprits sans corps. Observez encore que le purgatoire n'est pas de soi une peine, mais une attente de la divine

béatitude ; que Tenfer même n'est pas essentiellement la souffrance, mais rélernelle privation de cette possession de Dieu.

On se fait généralement une fausse idée de l'immortalité ; on emploie volontiers, pour l'exprimer, un langage qu'on entend mal. On dit d'un homme qui passe de cette vie à l'autre vie, qu'il « sort du temps pour entrer dans l'éternité ». Parle-t-on d'une immortalité qui ne serait point personnelle ? Elle ne serait pas l'immortalité, mais la mort du véritable être, l'anéantissement de l'être particulier et lini, qui est un être^ dans l'être absolu. Parle-t-on d'une immortalité qui serait personnelle sans être individuelle^ d'une sorte d'absorption consciente en Dieu, où se perdraient, avec tous les traits de notre caractère propre et de notre propre être, toutes ces affections qui font le charme et le prix de la vie : car ce n'est pas moins notre devoir de vivre les uns pour les autres que notre bonheur de vivre les uns dans les autres, et cela même entre pour beaucoup dans notre perfection ; où se perdraient enfin tous ces liens de communication mutuelle et d'amour dont la rupture fait l'horreur de la mort ? << mort^ où est ton aiguillon ? (St-Paul) » Il y est toujours ; il ne peut être enlevé, mais émoussé : non par l'espérance d'une conscience future de la perfection^ d'une béatitude contemplative, à la fois sublime et et égoïste ; non, c'est une autre pensée qui l'émousse, la pensée qu'elle ne nous arrache que pour un temps les êtres néessaires à notre cœur, que ces êtres vivent, qu'ils nous attendent, que nous nous retrouverons tous ensemble dans ce royaume de Dieu, dans cette joie de la perfection, où le cœur sans doute a sa place non moins que l'esprit! Et comment nous retrouverons-nous, si nous ne sommes pas des êtres, êtres particuliers, êtres

individuels comme nous sommes, sous une autre forme d'existence, je le veux, et il le faut bien I sous une forme qui échappe à nos organes terrestres, mais non si étrangère à notre forme présente qu'elle n'en sorte, et n'en soit, pour notre bonheur ou notre malheur selon que nous aurons bien ou mal vécu, la suite légitime? Pour notre perfection même, dirai-je : la perfection de 1 être fini n'est point rinfîni. Elle est pour nous l'union avec l'infini, elle est la conscience de l'union avec l'infini, elle n'est pas l'infini.

L'hypothèse d'àmes humaines liées encore à de subtils organes, sentant et agissant dans leur milieu comme nous dans le nôtre, quel que soit leur bonheur qui ne saurait les absorber jusqu'à les perdre, égoïstes béats, dans l'infini, ou leur attente du bonheur, qui ne saurait leur ôter leurs affections ni leur propre caractère, n'a rien de contraire au dogme tel que l'Eglise l'enseigne.

Il y a dans ce dogme un point qui demeure terrible et obscur. Que deviennent les réprouvés ? Ils sont damnés, et pour l'éternité. Il y suffit d'un seul péché mortel : quiconque meurt en état de péché mortel est frappé d'une éternelle peine. Cela va de soi^ le péché mortel étant défini le péché commis en pleine connaissance du mal et avec plein consentement au mal ; c'est le péché idéal, absolu : à l'absolu du péché, l'absolu de la peine. Le péché mortel, c'est-à-dire le péché qui donne la mort, le péché meurtrier de l'àme. est comme la limite où va tout péché ; à mesure qu'un péché s'en approche, il se prépare une peine qui approche de la peine absolue. L'enseignement religieux est donc, en ceci, une juste menace, et l'on ne saurait le donner autre. Mais est-il dit que le péché, en fait, puisse jamais atteindre salinité, que jamais puisse être réalisé l'idéal du mal,

quand nous ne voyons pas gue Tidéal du bien puisse Tètre? Rappelons-nous ce que nous avons remarqué plus haut, que nous ne péchons pas seuls ; que, quand nous péchons, notre nature pèche avec nous, autant et plus que nous. Et qui sait, à part le suprême juge, qui sait, dans les crimes des plus grands coupables, ce qui est imputable à leur naissance^ à leur éducation, à leur entourage, à la grossièreté de leurs instincts, aux mille fatalités d*une àme née perverse en un milieu pervers? Qui sait jusqu'à quel point ils agissent avec un plein consentement, propreà eux, imputable à eux seuls? jusqu'à quel point ils savent ce qu'ils font? Abandonnons donc, s'il existe, le malheureux auteur d'un vrai péché mortel^ d'une faute pure, sans mélange, entièrement commise par son auteur en dehors de toute influence étrangère ; d'une faute, dis-je, pleinement connue et voulue : et demandons-nous ce que deviennent ceux qui ont manqué l'épreuve de la vie terrestre.

Ils sont perdus pour jamais. Jamais ils ne posséderont la divine béatitude. Jamais ils n'entreront dans le royaume de Dieu. Jamais ils ne verront Dieu. Et l'Eglise ne dit plus rien. Notre hypothèse ajoute à son enseignement un mot, qui est le mot de la triste énigme ; elle dit : Ils se réincarneront.

Qu'est-ce à dire? Qu'ils sont perdus pour jamais^ en effet. Il faut qu'ils redeviennent un jour d'autres personnes pour essayer de se rendre dignes du royaume des cieux. Leur personne est frappée d'une perte définitive, éternelle. Or, ou ils sont des personnes éternelles ; ou ils périront dans leur être même, comme dans leur personne ; ou ils périront dans leur personne, non dans leur être. Dans chacune de ces trois hypothèses, les seules possibles (la nôtre est une des trois), leur peine est éten-

nelle : car elle demeure à jamais pour eux, elle dure autant que leur personne: La première, à laquelle s'attache l'opinion commune des catholiques, constitue une personne éternelle dans un éternel péché comme dans une éternelle souffrance : une éternelle atteinte à ce qui doit être, une éternelle violation de l'être, un éternel désordre, un mal maître du bien, qu'il tient éternellement en échec : c'est le triomphe définitif du mal quelque part; c'est quelque part la défaite de Dieu vaincu par sa créature. La seconde, à laquelle s'attachent plusieurs théologiens protestants, anéantit une créature, une œuvre de Dieu. L'une et l'autre font Dieu inférieur à son œuvre, qu'il a également manquée, soit qu'il se voie forcé de la châtier d'un supplice impuissant contre la révolte toujours victorieuse quoique toujours punie, ou de Tanéantir. La troisième répond à sa puissance comme à sa justice, et à sa justice comme à sa miséricorde: elle est le dénouement de l'éternité.

L'âme libre est invitée à se constituer une personnalité parfaite : bonne, puissante, heureuse. Elle n'y parviendra que par la vertu. Quand elle y sera parvenue, alors elle sera dans le royaume céleste ; elle jouira éternellement, sans défaillance ni déchéance, de la possession de Dieu ; elle aura conscience de sa communion originelle, essentielle, avec Dieu ; elle « verra Dieu », dit l'Ecriture. Dans celte personnalité toute divine, elle retrouvera, mais transformées et épurées, toutes celles qu'elle se sera constituées l'une après l'autre comme autant de formes imparfaites d'elle-même. Elle ne sera plus aucune de ces personnes successives, sauf la dernière : elle sera pour toujours, dans le sein de Dieu, la dernière qu'elle aura été. Mais chacune contient les précédentes, et les retrouve en soi une fois libre de ce corps mortel dont elle est

prisonnière, de ce corps anormal qui rassujettit à certaines conditions de mémoire comme de pensée : la dernière contiendra donc toutes les autres.

Jusque-là, elle n'est qu'une personne périssable. Non qu'elle périsse à la mort : la mort la dégage, au contraire, soit pour son malheur, soit pour son bonheur, mais bonheur imparfait, et non encore éternel ni divin : c'est toujours l'enfer au sens théologique du mot. Quand elle a achevé de moissonner dans sa vie d'esprit selon qu'elle a semé dans sa vie corporelle^ quand elle a vécu sa vie d'esprit, qui est sa vraie vie, dont la vie corporelle n'est que l'enfantement, elle meurt : c'est-à-dire, elle se réincarne^ soit sur la terre encore, ou dans quelque autre monde. Elle meurt à ses souvenirs, à toute son existence passée; elle meurt à sa personne^ pour un temps du moins : effrayante perspective ! Mais c'est la seule issue de l'enfer. Préférez-vous qu'il n'ait point d'issue ? diraije aux catholiques. Ou prétendez-vous y échapper, et gagner le royaume du ciel, sachant ce qu'il faut de sainteté pour en être digne^ et que la sainteté réside tout entière dansl'àme, que les pratiques ni les rites conformes à la formule ne la remplacent pas?

L'âme donc se réincarne. Elle recommence l'épreuve, en des conditions qui font de ce recommencement un véritable commencement pour elle ; et d'ailleurs diverses, afin d'être appropriées à la diversité des états moraux. Non point afin de la punir ou de la récompenser : elle a déjà été récompensée, elle a été punie. Elle a eu le sort qu'elle s'était fait, elle a été traitée comme elle avait mérité de l'être. C'est ce qu'il faut répondre à ceux qui objectent qu'il n'y a point peine là où il n'y a pas conscience du rapport de la peine à la faute. Ils ont raison. Mais l'âme a déjà subi sa peine; seulement elle

encourt de nouvelles conséquences de ses fautes : non plus des expiations, mais des épreuves calculées de manière à solliciter en elle Téveil des vertus qui lui manquent. Il lui appartient toujours de subir sa dernière épreuve, et de s'y constituer sa personnalité définitive : qu'elle soit sainte I

Si une épreuve peut être la dernière, si elle peut^ le plus souvent, n'être qu'un progrès, ou même une halte, une station entre le bien et le mal, elle peut aussi être une décadence nouvelle et plus profonde. Un être peut s'élever ou s'abaisser, monter ou descendre. Un être qui ne se rendrait pas meilleur, qui persévérerait dans le mal, s'enfoncerait par degrés dans le mal, et dans la peine du mal ; un tel être, au lieu de s'acheminer^ d'épreuve en épreuve et de progrès en progrès, à la perfection de l'être, s'acheminerait ainsi, de décadence en décadence, à la mort suprême, à l'anéantissement : c'est l'éternité de l'enfer, mais non à jamais fixée sans possibilité de retour.

D'ailleurs, l'âme qui recommence une épreuve manquée, si l'oubli du passé lui permet de commencer à nouveau^ ne perd pas, avec la mémoire, les puissances acquises ; il renaît porté à mieux vivre par le sentiment inné d'une réparation à faire : mieux disposé, mieux doué, selon qu'il a déjà vécu. Chaque désir du bien est une prière à Dieu, un recours au secours de Dieu ; et il n'arrive jamais que Dieu ne réponde par sa grâce à qui l'appelle : si faible, si confuse et vague, si balbutiante que soit la voix de l'enfant^ le Père l'entend, « Dieu est toujours là. » (V. Hugo.)

Toujours une âme peut naître à la vie divine : qu'elle y naisse par le cœur^ elle a l'éternité devant elle pour y grandir en intelligence et en puissance, pour y parvenir,

par un incessant progrès, à comprendre Dieu, à coopérer à l'œuvre de Dieu. Le dogme catholique ne dit pas que, même après la mort, même admise au royaume céleste, elle parvienne tout d'un coup à cette dernière fin et perfection de son être. « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. »

Mais que dit-il sur notre déchéance originelle? Il dit que notre âme naît viciée, selon un mystérieux rapport avec un corps vicié, en vertu des lois de riiérédité physiologique, par suite de la faute d'Adam. Selon quel rapport? Il ne le dit pas. Mais il dit que nous avons la conséquence de sa faute sans avoir sa faute. C'est aussi ce qui résulte de notre hypothèse, qui ne le dit pas, mais qui l'explique.

Le chef de notre race ayant péché, a vicié, par l'état où il a mis son âme, le corps auquel elle était jointe ; el tous les corps issus du sien en sont viciés. Chacun de nous vicie de même par ses propres fautes son propre corps avec son âme, et les corps de nos enfants s'en ressentent ; mais la faute d'Adam a une importance que n'ont pas les nôtres, je veux dire la faute du chef de la race, ou des chefs de race (peu -importe ici l'unité ou la pluralité primitive) : c'est qu'elle commence la série, elle est le premier principe de cette viciation héréditaire.

Nous préexistons, comme âmes, à nos corps : l'état moral dans lequel chacun de nous s'est mis lui-même produit en chacun de nous une sorte d'affinité naturelle avec les corps de la race d'Adam, ou de telle race, de telle famille, et avec l'un plutôt qu'avec un autre. Un certain corps, et non pas un autre, à l'heure voulue, nous attire : nous y venons. Le rapport entre le corps vicié et l'âme viciée n'est point que le corps vicie l'âme, ni l'âme le corps, mais qu'il existe déjà dans l'âme un vice en cor-

respondance avec le vice du corps. Nos actes libres enfantent des conséquences dont la fatalité pèsera sur nous. La vie terrestre est pour chacun de nous ce qu'elle doit être^ ce qu'il faut qu'elle soit : la juste conséquence de son passé ; l'épreuve qu'il a méritée, qu'il s'est infligée luimême. Les réincarnés viennent de l'enfer : c'est l'humanité terrestre, qui est la nôtre ; ceux qui s'affranchissent de toute réincarnation future forment l'humanité céleste, qui sera la nôtre quand nous aurons saintement vécu : la société des saints, qui voient Dieu ; la société des dieux, qui coopèrent à l'œuvre de Dieu.

Ceux-là sont les génies, les puissants ; ils secondent la Providence, et font son œuvre ; ils président à nos destinées, à celles des familles, des empires, des mondes.

Ces esprits forment avec Dieu une société, une cité parfaite dont il est le roi. La loi de cette cité des esprits est l'amour. L'amour est le Hen des citovens de la cité divine entre eux et avec Dieu : il est la joie du bonheur d'autrui ; par lui, on fait le bien pour être heureux, et Ton est heureux de le faire.

Nous sommes, nous, habitants delà terre, des réincarnés : vieux damnés qui gémissons, et ne savons pas, tout souffrants que nous sommes, nous rendre dignes d'être un jour les membres que nous devons être de cette heureuse €ité divine, de cette Société des dieux I

— Vous faites de la réincarnation l'issue de l'enfer ; vous donnez à notre âme un corps subtil qui serait son propre corps, inséparable de son être individuel, en sorte que le passage de cette vie à l'autre vie ne serait que celui d'un monde à un autre, du monde des corps pesants, de la matière concrète, au monde des corps éthérés, de la matière fluide. Mais que devient, dans votre interprétation, la résurrection de la chair ? J'y vois

une manière d'immortalité de l'àme gardant une façon de corps qui ne ressuscite pas^ mais qu'elle conserve ; qui peut-être se développe en ses puissances, mais qui est alors ce <( corps spirituel » dont parle Saint-Paul, corps glorieux des ressuscites, que les catholiques ne rendent à nos âmes qu'après le jugement dernier, à la lin du monde, pour un monde nouveau, une terre nouvelle et de nouveaux cieux. Nos âmes, jusque-là, sont donc sans corps dans le sein de Dieu, pures âmes réunies à lui et comme endormies en lui dans l'attente delà résurrection.

— Le catholicisme admet, en effet, me répondit-il, deux formes de l'immortalité : les âmes immortelles reprennent leurs corps à la fin des temps. Eh bien 1 rien de plus facile que d'accorder cette vue avec notre hypothèse. L'Église ne parle que des temps de l'humanité, puisqu'un monde nouveai^ doit les suivre : pour une terre nouvelle et de nouveaux cieux, de nouveaux temps. Ce sera comme un recommencement de l'humanité rendue à son état normal, mais qui ne comprendra plus que l'élite morale du genre humain. Il se fera deux parts d'entre les hommes : les uns iront à la droite du Père, les autres àsa gauche. Ceux-ci ressusciteront aussi, mais pour d'autres destinées : ils iront sous d'autres formes, ou en d'autres conditions d'existence, ici ou ailleurs, sur cette planète ou sur une autre, recommencer notre misérable humanité condamnée à reconquérir dans l'angoisse, dans l'incertitude et la terreur, son bien perdu. Ceux de la droite ressusciteront pour former l'humanité normale, la vraie humanité telle que l'a conçue, telle que l'a voulue le Dieu qui Ta faite, bonne, glorieuse, heureuse : après qu'ayant eu à subir une ou plusieurs épreuves, mais n'ayant plus à se réincarner,

sauvés en un mot^ ils auront vécu leur vie spirituelle, ils se referont, ici ou ailleurs, sur cette planète ou sur une autre, un corps humain désormais incorruptible, pour y reprendre à l'origine, mais en des conditions désormais normales, avec la certitude joyeuse de l'avenir comme avec le souvenir adouci du passé, les destinées d'une humanité désormais habitée par le Verbe de Dieu. Que d'explications, qui seraient encore des confirmations par l'addition de nouveaux aspects, je trouverais à nos vieux dogmes catholiques^ si j'avais à les adopter, à les défendre I Mais ce seraient d'autres hypothèses; et d'ailleurs le point principal n'est pas là. Vous m'avez dit transformation : évolution d'abord, ai-je répondu. Mais ensuite, en effet, transformation, voilà ce qui importe et qui presse. L'évolution se fera peu à peu, d'elle-même ; elle résultera des lois naturelles de toute vie, si le catholicisme retrouve sa puissante vie ; et il ne la retrouvera que dans une transformation.

— Oui, c'est bien ce que vous avez dit. Mais laquelle ? Où est-elle dans cet ensemble doctrinal que vous m'avez présenté? J'y vois d'abord une philosophie catholique ; puis une philosophie hasardeuse dont vous faites un complément et une explication d'un dogme catholique. Je n'examine pas si elle ne détruit point ce qu'elle prétend expliquer ; elle n'est à vos yeux mêmes qu'une hypothèse. Vous la proposez, vous la risquez, mais vous n'affirmez que votre première philosophie. Celle-ci est une théologie qui vous est propre. J'y vois bien une interprétation, mais non une transformation du catholicisme. Je l'y cherche, je ne l'y trouve pas.

— Elle est en ceci, que j'ai exposé l'esprit du catholi-

cisme chrétien sans rien dire de la lettre. Or TÉglise catholique enseigne la lettre, et la plupart de ses fidèles ne connaissent que la lettre.

Un seul Dieu en trois personnes... O^e sont ces personnes? et qu'est-ce que Dieu ? Ils l'ignorent ; ils imaginent des individus divins^ des dieux, qui sont trois et qui ne sont qu'un. Pris à la lettre, ce seraient là trois dieux, comme nous sommes ici, vous et moi, deux hommes, une seule nature humaine : un seul Homme en deux personnes. Ce trithéisme est condamné par l'Église, qui ne veut ni que les trois personnes divines soient de simples attributs, ni qu'elles soient trois individus divins. Mais il est dans la pensée confuse des ignorants, incapables d'entendre une formule qui les étonne. Et combien, même parmi les docteurs, sont ignorants ou inintelligents de la vérité qu'ils enseignent ! Dociles a l'Église, ils condamnent le trithéisme, et se réfugient dans le mystère : dans le mystère pourtant, si la formule qui l'exprime n'est pas un vain son pour leurs oreilles, ils entrevoient bien quelque chose, et c'est une sorte de trithéisme vague.

La seconde personne de la Trinité, le Fils, le Yerbe, qui est Dieu, s'incarne un certain jour en un certain homme, un Juif, enfanté miraculeusement d'une vierge, par l'opération de la troisième personne, de l'Esprit qui est Dieu: Juif, homme et Dieu : Dieu fils de Dieii comme Verbe éternel, homme fils de Dieu comme né de l'Esprit^ né du commerce de Dieu avec une femme^ né de Dieu.

Né de Dieu I Né de l'Esprit I Quelle haute signification dans ces paroles pour le philosophe qui les entend I Que dirai-je du sens littéral qu'on leur donne ? Je n'en dirai rien. Cet Homme-Dieu, fils de Dieu au sens littéral dil mot, est le Verbe incarné, le parfait Homme, le Saint

des saints, Rédempteur de rhumanilé ; vous avez vu quelle vérité je reconnais dans cette idée du Verbe incarné, du parfait Homme, dans ce culte du Rédempteur ; mais ai-je dit que le Rédempteur, le Verbe incarné, le parfait Homme, fût un certain homme, juif ou autre? Ne se peut- il que Jésus n'ait été qu'une incarnation supérieure du Verbe? Qu'il yen ait eu d'autres? Les Indiens adorent plusieurs incarnations de Vichnou. Que tout grand révélateur, tout grand civilisateur, tout grand initiateur à la vie morale, tout fondateur de religion, eût été une de ces incarnations du divin logos? « Dieu, dit saint Paul, a parlé en divers temps de diverses manières. » Ne se peut-il que le Verbe fait homme ne soit pastel homme particulier, mais l'homme en général, mais tout homme aux rares moments où il est ce qu'il doit être? Quand il vous arrive d'être bon, de vous dévouer, devons sacrifier, de souffrir injustement, mais d'une souffrance volontaire, pour la bien des hommes, n'êtes-vous pas alors l'homme que vous devez être^ le parfait homme^ le Verbe fait homme? N'êtes-vous pas en communion avec Dieu ? Un avec Dieu comme est le Christ? « Mon père et moi nous sommes un. — Que tous soient un, comme toi, Père^ tues en moi, et moi en toi. ... Qu'ils soient un comme nous sommes un : je suis en eux et tu es en moi I » Et dans Saint-Paul : « Ce n'estplus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. » Et n'êtes-vous pas rédempteur du péché originel^ n'expiez-vous pas le péché de l'humanité, dans la mesure où, souffrant pour le bien, vous n'avez plus à expier le vôtre? Ne se peut-il que le Christ, au lieu d'être un certain homme, soit l'ensemble et l'unité des hommes, la communion des Saints? Que^ corédempteurs les uns des autres, se rachetant les uns les autres comme je l'aï expli-

que, tous les hommes forment ensemble le Rédempteur? De même que tous les mauvais seraient ensemble Adam qui perd, tous les bons ensemble seraient le Christ qui Siiuve. L'unité en sera figurée par un personnage de riiistoire, qui aura eu plus que tout autre le sentiment et la conscience de la communion de l'homme avec Dieu ; qui, plusque tout autre, et avec une plus claire perception du sens de son sacrifice, aura souffert pour les hommes : il signifiera, il exprimera ou réalisera sous une forme visible, il figurera le Christ, THomme-Dieu. Comme d'anciens personnages de l'Écriture sont une figure de Jésus, Jésus lui-même sera une figure du Christ. II ne sera pas le Christ, il sera la pierre angulaire de l'édifice du Christ ; il ne sera pas le Rédempteur unique et absolu, il sera le foyer où convergent les rayons de la Rédemption universelle.

Le christianisme, si on le considère philosophiquement, est une doctrine à la fois psychologique et morale, une doctrine religieuse, d'une profondeur, d'une élévation incomparables. L'origine de cette doctrine est-elle Platonicienne, Paulinienne, Johannique ? Hellénique ou Juive ? Est-elle dans l'Ancien Testament ? Estelle dans la parole, dans la vie de Jésus ? Est-elle dans les Livres sacrés, dans les vieilles légendes traditionnelles de rinde ? Elle est donc partout? Elle est donc universelle? C'est qu'elle est vraie. Mais qu'importe l'origine? Question de religion moins que d'histoire. 11 existe une figure de Jésus, le Verbe incarné. Rédempteur des hommes, l'Homme-Dieu, l'idéal religieux par excellence: Jésus lui-même, le personnage humain qui vivait et qui est mort il y a prés de dix-neuf siècles, réalisa-t-il cet idéal ? Fut-il, non moralement, mais substantiellement, non figurément, mais à la lettre, cette incarnation du

Verbe rédemptrice des hommes ? Ou ne fut-il que Texpression historique et providentielle d'une vérité sacrée? Fut-il, Homme-Dieu, une réalité, ou un signe ? Qu'importe? dirai-je. Le christianisme est une présence, une manifestation de Dieu dans l'histoire : que Jésus soit Dieu lui-même ou qu'il ne l'ait que signifié, n'est-ce pas toujours, de quelque manière qu'il l'y ait introduit^ Dieu présent dans l'histoire pour que l'homme l'y reconnaisse et l'adore ? Vivre la vie religieuse, c'est aimer et servir Dieu, ce qu'on ne peut faire sans le connaître : que si on le connaît par Jésus, qu'il soit Dieu ou qu'il représente Dieu, le résultat ne sera-t-il pas le même ? C'est marcher vers la vie éternelle : d'où vient que le chrétien y va par Jésus, si ce n'est qu'il sait voir en Jésus la manifestation, l'apparition de Dieu sur la terre ? Mais que lui importe que l'être qui lui manifeste Dieu soit Dieu dans la réalité quotidienne de son existence terrestre, ou ne le soit que dans l'idéalité d'une transfiguration historique ? Qu'il soit Dieu, ou qu'il exprime Dieu ? J'en dirai autant pour les sacrements, pour les rites et les formes du culte, pour les saintes cérémonies. Prenons pour exemple le sacrement de l'Eucharistie, le plus caractéristique de tous. Je suppose deux personnes semblables par le cœur, différentes par l'intelligence : l'une simple, croyante, ayant peine à entrevoir autre chose que le concret, voit dans le pain consacré l'objet même de son adoration ; 1 autre n'y voit que le signe de cet objet, signe qui excite dans les âmes, en l'exprimant, le ^sentiment dont il figure la pensée. En quoi différent ces deux personnes au point de vue religieux? Elles ne voient l'une et l'autre que des espèces sensibles, voile qui^ pour la croyance de l'une, cache la présence réelle de l'Homme-Dieu^ signe qui, pour l'intelligence del'au-

tre, exprime la pensée de l'Horame-Dieu • l'une et l'autre le reçoivent également, ne s'unissant que par le sentiment et la* pensée à un objet invisible à Tune comme à l'autre, auquel croit l'une, que l'autre conçoit. Tout est subjectif pour l'une comme pour l'autre : l'objet ne paraît point, tout ici se passe dans l'àme, et, si l'une des deux se trompe, quelle atteinte sa vie religieuse en peutelle ressentir ?

— N'y a-t-il pas entre elles cette différence immense, infinie^ que l'une croit recevoir en son sein Dieu même, Dieu réel, vivant et présent^ ne faisant désormais plus qu'un avec son être, jusqu'à ce qu'elle déchoie de l'état de grâce ; tandis que l'autre, ne reconnaissant qu'un signe qui exprime la pensée de THomme-Dieu, ne reçoit aussi qu'un signe, et n'a, comme elle ne croit avoir, que cette pensée ?

— Non, elle a Dieu même, ainsi que la première, Dieu réel, vivant et présent, ne faisant qu'un avec son être. Dieu n'est-il pas réellement vivant et présent partout, uni à tous les êtres ? Il est en nous, mais nous l'ignorons ou nous ne le sentons pas. Le signe reçu par l'une comme par l'autre (car l'une et l'autre ne reçoivent que des espèces sensibles, Dieu réel, mais voilé, pour l'une, Dieu exprimé pour l'autre) donne à l'une l'idée de sa communion avec Dieu, qu'elle ne sait pas constante, permanente, universelle ; la rappelle fortement à l'autre, qui ue l'ignorait pas ; mais, la donnant ou la rappelant, la fait également sentir à leur cœur purifié. Elles prennent également^ pour un temps toujours trop court, conscience de la présence éternelle de Dieu. Je vous le deinande encore une fois, si l'une des deux se trompe, qu'importe à sa vie religieuse

L'ESPRIT ET LA LETTRE D« CHRISTIANISME m

— Je vois ce que vous entendez par le christianisme selon l'esprit. Votre christianisme, ou, pour être plus exact, votre catholicisme chrétien, est an pur symbolisme. Vous êtes chrétien à peu près comme les philosophes alexandrins étaient païens : ils interprétaient le paganisme, et^ pour l'expliquer, en faisaient une philoso- Sophie qui eût heaucoap surpris ses vieux prêtres. Mais leur interprétation en était la négation. Vous bâtissez aussi une philosophie sur le dogme chrétien, mais vous le niez ; vous niez la lettre.

— Je ne la nie pas. Je n'en dis rien, je la réserve. Qui sait? Peut-être est-elle vraie, puisque tant d'excellents esprits l'ont crue, la croient encore. Elle est un récit, une histoire ; que faire à propos d'une histoire, à .propos d'un fait, que s'en assurer, si l'on peut ? Est-ce un fait qu'un jour un homme naquit d'une vierge? Comment l'admettre sans en avoir la preuve authentique, absolue? Car, si un tel fait s'est ji'assé, il est bien étrange, bien contraire à la loi naturelle des générations humaines 1 Aussi beaucoup le rejettent-ils sans plus ampli informé, comme n'ayant pu se passer, comme étant naturellement impossible. Mais ceux qui l'admettent h reconnaissent naturellement impossible : c'est nn fai: surnaturel, un fait de création. C'est la création d'ur homme nouveau, d'un antre Adam. DieUj n'en tirant pa; le germe de la semence entachée d'Adam, mais le prO' duisant du dehors, le dépose dans le sein vierge d'un» mère humaine. Certes, si le fait est vrai, il a sa raisot d'être; s'il n'est que figuratif, il est d'une haute signifi cation : parla, il est vrai encore, d'une autre soite di vérité, supérieure, et que, vrai ou non comme fait, i

conserve toujours. Comme fait, on le déclare impossible : qu'en sait-on ? qu'en peut-on savoir î II ne s'agit plus d'un possible naturel, mais du possible divin ; nous ne sommes plus dans l'ordre de la nature, mais dans la surnature, puisque ce serait un fait d'origine, de principe, de création. La question n'est donc pas s'il est possible, mais s'il a eu lieu, si l'histoire authentique suffit à l'établir. Mais c'est une question d'histoire, àlaquelle Dieu ne peut avoir attaché le salut du monde. Si un tel fait était la condition du salut, s'il fallait que le Verbe s'incarnât dans le sein d'une vierge pour vivre miraculeusement parmi les hommes^ souffrir, mourir, et ressusciter d'entre les morts^ si le prodige d'une telle vie était nécessaire, c'est assez qu'il se soit produit, ou qu'il doive se produire, c'est assez qu'il se produise un jour ou l'autre, ici ou là^ au siècle ou au pays choisis par Dieu : il est bon de le savoir, on peut l'ignorer. On se l'approprie, on en reçoit l'effet par la volonté du bien.

Voilà pourquoi, sans nier la lettre, ni l'affirmer, je la réserve. Telle est précisément la transformation qui me semble être la solution de la question religieuse : que l'Eglise présente à la foi son dogme, et en laisse l'interprétation à la philosophie. Le dogme est ensemble histoire et philosophie : la philosophie seule importe.

L'histoire néanmoins est utile : si utile, que fût-elle fausse^ elle serait bonne encore et vraie, de la vérité dont elle est l'enveloppe. Les simples sont-ils capables d'une vérité sans enveloppe historique? Ils croiront la lettre^ mais ne seront pas sans y entendre vaguement l'esprit, sans y entrevoir confusément June vérité dont l'expression abstraite leur serait inintelligible. Un enfant comprend à sa manière la vérité d'une fable, tout en croyant qu'il fut un temps où les bêtes parlaient : Use

trompe en cette croyance, mais il lai doit l'intelligence ou le sentiment d'une vérité qui lui échapperait en ellemême. Les athées raillent volontiers notre Dieu en nous rappelant Croquemitaine ; mais c'est leur tort, etCroquemitaine est plus vrai que leur athéisme. Il n'est pas vrai en forme de Croquemitaine ; il est vrai comme sentiment moral du mal et du bien, à titre de menace et de promesse, expression défigurée et grotesque, ridicule, irrévérencieuse, blâmable, mais expression telle quelle, où l'enfant sent plutôt qu'il ne voit la justice divine : l'athée, qui a dépouillé Terreur de l'enfant, a perdu la vérité qu'elle couvre. Beaucoup de nos Dieu sont des Croquemitaines : le Dieu de l'un n'est pas le Dieu de l'autre; et peut-être le véritable théiste, celui qui aurait la notion la plus pure de Dieu, serait-il un athée pour bon nombre de nos chrétiens. Combien de nos prêtres, denos évéques même, plus administrateurs que métaphysiciens, sont des enfants pour le développement de la raison spéculative, sont des simples au regard du philosophe 1 Mais « laissez venir à moi les petits enfants I y et présentez-leur la lettre qu'il faut à leur intelligence naïve. Ne leur présentez que l'esprit, ils ne le verront pas, ils n'auront rien. Dans la lettre du moins, ils auront quelque chose de l'esprit ; ils auront le christianisme : peu compris, et non tout entier, mais tout ce qu'ils sont capables d'en avoir.

— L'Eglise doit donc continuer à enseigner le catéchisme ?

~ Oui, mais sans l'imposer. Qu'elle admette dans sa communion quiconque admet la régie de vie qu'elle prescrit aux hommes. La religion, en effet, a pour essence propre moins une doctrine qu'une vie. Il y a une vie qui est la vie religieuse. Qui la mène est religieux.

Qui accepte la conception qu'une religion en présente aux hommes est de cette religion. Une vie est une façon de vivre ; une façon de vivre est une façon de sentir et d'agir. La façon de penser importe moins. Il faut avoir dans le cœur certains sentiments comme il faut faire certaines actions pour vivre une certaine vie. L'Eglise est une société d'ames unies pour vivre une vie religieuse ; qui a les sentiments, qui fait les actions que la vie religieuse comporte, est de l'Église.

— Mais ces actions, mais ces sentiments, dépendent d'une doctrine. -

— Non pas toujours. Ils dépendent plutôt d'un état du cœur, d'un caractère de l'àme^ de je ne sais quelle secrète influence de la divinité dans l'homme.

— Mais ils supposent, ils impliquent une doctrine.

— Eh bien ! qui adhère à la morale adhère implicitement au dogme qu'elle suppose. S'il n'aperçoit pas le lien qui rattache la morale au dogme, s'il associe à un autre dogme, ou au scepticisme dogmatique, la droite morale, qu'importe une erreur désintéressée qui, indifférente à la conduite, ne peut être une faute ?

— Vous ne demandez plus même le dogme, mais seulement !a morale ?

— Une morale religieuse qui, vous le disiez tout à l'heure, implique un dogme. Le christianisme spirituel, tel que je vous l'ai proposé, est une philosophie morale; on y arrivera par la philosophie. On pourra l'admettre sans adhérer au christianisme entendu littéralement; et, sans l'admettre, il suffira, pour être de l'Eglise, d'adhérer à sa vie religieuse. Il est possible, nous le voyons, de réunir dans une même vie religieuse des âmes très différentes d'intelligence et de doctrine. lime semble que, par ce moyen, le catholicisme pourrait se renouveler

sans se déjuger, et regagner ce qu'il a perdu. Peut-être l'heure d'une féconde révolution religieuse est-elle venue. Le grand Concile du dix-neuviéme siècle, qui s'est ouvert en 1870, ne s'est pas encore fermé. Pourquoi l'esprit moderne, mais un esprit ami de la tradition comme du progrès, et toujours fidèle, même en ses hardiesses, n'y pourrait-il faire entendre son langage ?

« Voulez- vous, Pères du Concile, voir enfin rentrer dans l'enceinte de l'Église catholique, de l'Église universelle, tant de précieuses âmes qui s'en écartent, et qui s'égarent ? Donnez satisfaction à ce qne leurs exigences peuvent avoir de légitime. Ne les troublez pas dans leur droit, ne les froissez pas dans leur justice. Sachez comprendre ceux qui ne vous comprennent point. Ayez l'intelligence du temps, vous qui dominez les âges. L'Église est la société des enfants de Dieu, la communion des saints : ne leur demandez pas la foi, mais la vie. Avec la vie viendra la foi. Qui vit saintement, vit conformément à la vérité même qu'il ignore. Ne laissez pas à ceux dont la lâcheté morale recule devant la pratique du bien le prétexte ou l'excuse d'objections, peut-être sincères, que leur intelligence élève contre le dogme. Si le sacrifice dé Jésus-Christ a été le prix du salut des hommes, il vaut pour tous les hommes de bonne volonté : pax homini' bus bonœ voluntatis I II ouvre la porte du ciel à quiconque agit bien : car ce sont des actions que Dieu nous demande, et tous ceux qui disent Seigneur I Seigneur I n'entreront pas dans le royaume. Il est la condition générale du salut : qui en remplit les conditions particulières et personnelles a-t-il besoin de la connaître ? Est-il plus nécessaire de savoir la rédemption pour être sauvé, que le péché originel pour être perdu ? Aussi l'Eglise déclare-t-elle siens tous les justes : croyants ou

incroyants, s'ils sont de bonne foi (et s'ils ne Pétaient pas, ils ne seraient pas justes), tous font partie de rÉglise invisible. Qui vous empêche de mettre rÉglise visible en rapport avec celte Église invisible, vraiment universelle, qui couvre la face du monde ? Vous le ferez, quand vous honorerez du glorieux nom de catholiques tous les justes, tous les saints ; quand, sans abandonner dogme ni culte, vous vous contenterez de leur proposer le dogme et de leur offrir le culte, et n'exigerez d'eux, pour être en communion entre eux tous et avec vous, que la vie.

» N'imposez que la morale, mais imposez-la droite, ferme, sainte. C'est ici que l'esprit du temps où nous sommes sollicite de vous un progrés. Réglez conformément aux devoirs sociaux toute la conduite des hommes entre eux, depuis le respect des libertés, qu'on vous accuse de méconnaître, jusqu'à l'acquisition, jusqu'à l'emploi de la richesse : enseignez aux cupides que, parmi les moyens de l'acquérir que ne réprouve pas la loi civile, il en est que la conscience réprouve ; répétez sans vous lassera ceux qui la possèdent que, propriétaires de leurs biens aux yeux de la loi civile, ils n'en sont aux yeux de Dieu que dépositaires, et apprenez-leur quel usage ils doivent du périlleux dépôt qu'ils ont reçu. Faites sortir de la religion le vrai socialisme, vainement cherché dans les ténèbres des doctrines matérialistes. Au lieu de garder dans la communauté de votre nom ceux qui vivent mal, mais qui croient, pour n'en exclure que ceux qui ne croient pas, comme vous l'avez fait jusqu'à ce jour, faites le contraire : ne vous inquiétez point de ce qu'on croit, mais de la vie qu'on mène, et retirez à ceux qui ne conforment pas leur vie à vos prescriptions morales^ mais à ceux-là seuls, l'hon-

neur d'un nom dont ils ne sont pas dignes. L'Église alors sera ce qu'elle doit être, ce qu'elle est par essence: l'universelle société des saints. »

— Je crois vous comprendre. Mais ne pourriez-vous, Monsieur, formuler en peu de mots vos conclusions sur la grande question qui nous occupe ?

— Je les formulerais volontiers dans les propositions suivantes :

r L'homme est un être religieux. L'humanité future neserapassansreligion.il est nécessaire que la religion de l'avenir soit, au fond, la religion permanente et fixe de tous les âges du genre humain ; qu'elle soit le christianisme ; qu'elle soit le catholicisme, développé par un progrès légitime, ou transformé, sans cesser, en ce qu'il a d'essentiel, d'être identique à lui-môme ;

2"* Le catholicisme ne sera la religion de l'avenir, comme il est chez nous celle du présent, que moyennant un changement qui le concilie avec l'esprit moderne, c'est-à-dire moyennant qu'il reconnaisse et respecte la liberté : celle des consciences, hors de l'Église ; et dans TÉglise, dans son propre sein, chez ses fidèles, celle des intelligences ;

3** Que, reconnaissant le droit des consciences, il ne cherche plus à appuyer désormais son règne sur aucun autre soutien que la foi qu'il inspire; qu'il rejette comme indigne, comme attentoire à sa propre sainteté, toute autorité d'un autre ordre que l'autorité spirituelle ; qu'il s'en tienne, pour autrui ainsi que pour luimême, à la liberté simple, et, sauf les dilTicultés ou les • inopportunités de l'application, adopte du moins le principe de « l'Église libre dans l'État libre ; »

430 LA RELtGION

i"" Que, reconnaissant le droit des intelligences, il transporte son autorité même spirituelle du dogme à la morale: qu'il unisse dans la participation au même culte, aux mêmes sacrements, des fidèles dont il n'exige qu'une piatique ; que, sans cesser de proposer et d'enseigner la doctrine, il demande aux hommes non une doctrine, mais une vie ;

3" Qu'il réduise la doctrine même à la pure exposition de ces faits, les uns psychologiques, les autres historiques, sorte d'histoire à la fois humaine et divine, histoire de Dieu dans l'humanité, qui est le christianisme : qu'il raconte Dieu fait homme pour la rédemption du genre humain, mais l'enseigne à titre de mystère, et laisse ou abandonne aux philosophes la tâche de l'expliquer, d'en établir la vérité avec le sens, veillant seulement à ce que des systèmes humains qui expliquent cette divine histoire n'y méconnaissent pas, quelle que soit l'explication, l'action et la présence de Dieu ;

6° Que, circonscrit dans la morale, qu'il exige seule, il en étende les conséquences à tous les problèmes que soulèvent le droit civil, le droit public, le droit des gens, la guerre, l'acquisition et l'usage de la richesse, et tant d'autres ; qu'il forme ainsi la véritable Église chrétien-, ne, une société d'êtres libres, égaux devant la justice, et frères : le monde n'en a pas encore vu le spectacle I

Le droit des consciences reconnu, la déplorable hostilité qui anime l'esprit moderne contre l'Église catholique tombe ; ceux qui ne rentrent pas dans son sein vivent du moins à côté d'elle sans la combattre.

L'autorité transportée du dogme à la morale, toutes celles d'entre les âmes religieuses que n'éloigne pas invinciblement l'habitude d'autres cultes reviennent à l'Église catholique ; et ce seront peu à peu toutes les

âmes religieuses, quand il sera permis de joindre ce qu'on a nommé le « christianisme libre » avec la participation au plus puissant des cultes, avec la pratique de la vie religieuse la plus complète et la plus riche.

La doctrine réduite à l'exposition, sans explication obligatoire, d'une histoire mystérieuse et divine, les philosophes de la lignée platonicienne, les vrais philosophes, se rattachent à un dogme dont ils ont l'intelligence ; et leur adhésion réveille la foi d'un grand nombre d'esprits d'élite, qui à leur tour^ par leur exemple, entraînent des foules.

Les conséquences sociales de la morale chrétienne prescrites avec cette morale môme au nom delà foi, c'est le cœur du peuple qui est gagné, et les plus acharnés ennemis du catholicisme se retournent pour devenir ses amis les plus ardents. Peut-être n'aura-t-il plus guère pour lui les grands et les puissants du monde, mais il aura les humbles ; il aura ce qu'il ent, ce qu'on dirait qu'il n'a plus ; il aura les forces vives de cette immense rénovation des choses qui s'opère autour de nous, et il recommencera, en des temps nouveaux et pour un plus splendide avenir, sa merveilleuse histoire.

— Oui, vous rêvez, je le vois, vous avez rêvé, et c'a été le malheur de votre vie, un socialisme chrétien. Mais nous sortons du problème religieux proprement dit ; nous versons dans le problème social, si compliqué, si terrible. Laissons-le.

— Pourquoi le laisser ? L'un n'est-il pas lié à l'autre ? Le problème social peut-il être résolu en dehors du problème religieux ? Et le problème religieux n'est-il pas un des éléments du problème social ?

— Un des éléments, soit. Le problème social, a d'autres éléments. Il est donc autre. Bornons-nous au reli-

gieux. Vous tenez la religion pour catholique, le catholisme pour chrétien, et le chistianisme pour véritable dans son esprit, tout en réservant la lettre.

— Oui. Que l'Église catholique renseigne comme elle fait, sans en imposer une interprétation obligatoire : croira qui voudra, ou qui pourra, au christianisme selon la lettre ; le christianisme selon l'esprit sera établi par la philosophie même. Qu'il suffise à l'orthodoxie, comme il suffit aux âmes ! Les uns le trouveront dans la lettre, le recevront avec la lettre, dont ils ne le distingueront pas ; les autres le distingueront. Les uns et les autres le tiendront de la tradition : le simple et Tignorant, de la tradition seule ; le philosophe, de la tradition et de la raison tout ensemble. L'homme raisonnable sera philosophe, le philosophe sera chrétien, au sens philosophique du mot, et^ sinon selon la lettre, du moins selon l'esprit.

De cette étude sur le problème religieux au XIX* siècle ressortent deux choses : la nécessité et la possibilité de la philosophie ; l'existence de la religion, j'entends d'une religion universelle du genre humain, d'un catholicisme fondamental, christianisme selon Tesprit, qui donne à la philosophie une partie de son contenu.

L'union de la raison et de la foi n'est un but à poursuivre que si l'une et l'autre sont également légitimes : or, si la foi est légitime^ la raison seule en peut reconnaître la légitimité, tandis que la légitimité de la raison est incontestable par elle-même. Si donc le problème était chimérique, s'il fallait le supprimer par le sacrifice de l'un de ses deux termes, ce ne saurait être par le sacrifice de la raison ; que si, au contraire, comme je crois l'avoir établi, ces deux termes ne s'opposent qu'à la surfiice, s'ils sont également légitimes, s'ils doivent s'unir dans un terme supérieur, ils ne le peuvent que dans la vérité d'.abord connue par la foi et comprise ensuite par la raison. Soit, en dehors de lafoi^ pour déterminer la fin de l'homme, et en déduire les règles de sa conduite en ce monde ; soit pour démontrer ce que la foi donne à croire, pour la pénétrer, l'éclairer, et en tirer la longue chaîne des conséquences morales : de toute façon, la philosphie est nécessaire.

Comme elle est nécessaire, elle est possible. Car il répugne que ce qui est nécessaire ne soit pas possible : une telle disproportion dans la nature d'un être à qui

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