CHAPITRE PREMIER
Il semble peut-être téméraire qu'oa ose re|)rendre, après tant d'autres, une question qu'une foule de travaux considérables n'ont pas suffi à résoudre, et qui demeure pour ainsi dire intacte sous l'entassement des volumes qu'elle a enfantés. A qui me reprocherait ma témérité, je n'aurais rien à répondre, sinon (jue sur le problème religieux au XIX^ siècle les écrits abondent^ que j'en ai lu beaucoup, que j'en ai relu plusieurs, et que je persiste dans mon dessein.
On a bien compris quelle est dans tous les temps, mais surtout dans le nôtre, l'importance du problème religieux : le nombre des livres qui l'agitent chaque jour, joint à l'intérêt qu'ils rencontrent et aux passions de toute nature qu'ils soulèvent, le prouve assez ; je crois qu'on en a mal compris la difficulté particulière : je crois, dis-je, qu'on l'a mal posé, et par suite mal résolu.
On méconnaît ou la raison ou la foi ; on reconnaît la raison et la foi, mais en subordonnant l'une à l'autre, comme si elles étaient de même ordre ; on repousse la foi, ou, au contraire, on lui soumet la raison^ comme si la raison pouvait n'être pas reine sur son territoire ; on les accueille l'une et l'autre, mais ou l'une ou l'autre ou les deux à moitié, et Ton est ou catholique sans être ra-
tionaliste, ou rationaliste sans être catholique, ou raisonnant et croyant sans être ni rationaliste ni catholique.
La foi est autre chose qu'une connaissance ; mais elle enveloppe une connaissance : et par conséquent au sujet de la foi se pose une question de vérité. C'est sur le terrain où se pose une telle question que la raison a sa place, je veux dire son trône : il n'y a plus aujourd'hui d'autre place pour la raison ; et c'est justice : il ne saurait y en avoir d'autre. Sur la raison se fonde la philosophie : toute philosophie, quel qu'en soit le système, est essentiellement, par méthode, un rationalisme. Sur la foi se fonde la religion : toute religion, quel qu'en soit l'enseignement, est essentiellement, par méthode, un catholicisme. La question religieuse est donc celle du rapport et de laccord, non point, comme on le dit, de la raison avec la foi : ce n'est pas assez dire ; mais du rationalisme avec le catholicisme.
Il ne s'agit pas ici de telle église catholique, ni de telle école rationaliste: il s'agit du rationalisme en soi, du catholicisme en soi. Il n'entre nullement dans ma pensée d'engager avec personne au monde une polémique sur les religions. On ne trouvera dans ce livre ni une apologie ni une attaque de la religion dite catholique, ou d'aucune autre. Le nom du catholicisme n'y sera que le nom de la religion même, universelle, absolue : c'est le sens du mot. La religion qui s'est dite catholique est-elle cette religion absolue^ essence une et immuable des formes diverses et changeantes de la religion ? ou n'est-elle aussi qu'une de ces formes^ et ne porte-t-elle qu'un nom usurpé? Je n'en dirai rien. Ce n'est pas là le problème que je me suis proposé de résoudre. Un livre a son objet propre, et n'a qu'un seul objet, qu'il faut savoir embrasser sans le dépasser. L'objet de celui-ci ne
va qu'à déterminer les principes de l'accord futur de la religion prise en soi avec la philosophie prise en soi ; il ne se propose point d'accomplir cet accord, ni même d'exposer ou de démontrer une formule quelconque, positive et reconnue vraie exclusivement à toute autre, soit de la religion, soit de la philosophie.
Ecrit dans un esprit philosophique et religieux tout ensemble, il s'adresse et aux hommes religieux, qui, s'ils n'y rencontrent pas une démonstration directe de leur croyance, ne sauraient y voir non plus rien de contraire ou d'hostile, rien qu'ils ne puissent accepter sans abandonner leurs doctrines ; et aux philosophes qui, quelles que puissent être les doctrines propres de l'auteur, ne sauraient y voir à leur tour aucun point systématiquement traité dans un intérêt d'église, d école ou de parti. Tandis que rationalistes et catholiques se divisent, on peut lui faire un double procès de tendance, en sens opposés : les catholiques peuvent le rejeter comme rationaliste, et les rationalistes comme catholique. Le vrai est que la solution qu'il donne au problème religieux de ce temps n'entraîne immédiatement ni qu'on adhère ni qu'on cesse d'adhérer à la doctrine catholique ou à toute autre : il élève le débat au point de vue le plus abstrait et le plus général, et plus haut que les questions vivantes, pour le mettre au-dessus des passions. Mais plus haut que la vie, ii y a la source de la vie : la solution d'une question abstraite prépare pour l'avenir celle des problèmes qui s'agitent dans le monde vivant.
One les passionnés, qui ne supportent pas la discussion désintéressée, qui ne ne comprennent pas qu'on ne fasse point fléchir la vérité sous les nécessités du partipris, sous les convenances de l'amour ou de la haine, se retirent d'une étude qui n'est pas faite peureux. Je ne
prétends faire ici qu'une étudesur léS principes premiers et abstraits auxquels se rattachent les problèmes fondamentaux qui passionnent le monde : ce sera le tort de mon entreprise aux yeux de ceux qui ne jugent que d'après leurs sympathies ou leurs antipathies ; peutêtre en sera-ce le mérite aux yeux de ceux qui cherchent le vrai et qui en acceptent d'avance toutes les conséquences, fermement, courageusement, sans souci de ce qu'elles peuvent être, pourvu qu'elles soient conséquences légitimes de principes vrais. Dans tous les cas, bienvenue auprès des uns, malvenue auprès des autres, je ne la crois pas inutile.
Il s'agit ici du problème religieux, lui seul, et en soi.
Il ne s'agit point du rapport de l'Eglise et de l'Etat : quelque parti qu'on adopte à cet égard, il n'importe à la vérité ou à la fausseté du dogme. C'est une question, si l'Eglise et l'Etat, si la société religieuse et la société civile, doivent former une même société, ou deux sociétés liées, ou deux sociétés séparées ; c'en est une autre, dans la distinction comme dans la confusion de ces deux sociétés, dans la séparation comme dans l'union de l'Etat et de l'Eglise, si l'enseignement de l'Eglise, et de telle Eglise ou de telle autre, est vrai.
Et il ne s'agit point du conflit ou du prétendu conflit entre la religion et la science : il n'existe entre ces deux puissances ni conflit ni accord. Elles n'opèrent pas sur le même terrain : où se rencontreraient-elles pour se combattre ou pour s'entendre ? La science est la connaissance expérimentale du monde visible : elle n'a rien
à dire sur le monde invisible, qu'elle ignore ; sur les origines et les fins, qui se dérobent à ses instruments ; sur la vie éternelle, qui échappe à ses prises. Sur ces grands objets^ elle est muette : ils ne sent pas pour elle, elle n'est pas pour eux. La religion n'a pas plus à tenir compte des affirmations ou des négations de la science, que les habitants d'une planète n'auraient à tenir compte des affirmations ou des négations des habitants d une autre planète, qui ne les verraient ni ne les pourraient voir, qui, d'affirmer ou de nier à leur sujet, ne seraient que des impertinents.
La science n'est pas la raison. La religion rencontre la raison, qui est partout, à qui rien ne saurait être étranger; et c'est pourquoi elle doit compter avec elle, mais non avec la science, qu'elle ne rencontre pas. Si la science et la religion se rencontrent en quelque point, c'est que l'une ou l'autre est sortie de chez elle. L'homme est-il distinct de son corps visible, et fait pour une éternelle vie? La science n'en sait rien. Est-il sur terre, en sa forme présente, depuis six mille ans, ou depuis soixante mille ? Qu'importe à la religion ? Ce n'est plus une question religieuse, mais scientifique. Qu'il ait son origine première en Dieu, question religieuse ; qu'il ait son origine immédiate dans l'animal, ou plutôt que son corps, qui est un corps animal, résulte d'une série de transformations d'espèces hiérarchisées, question de science. L'hostilité de la science et de la religion, quand elle se produit, est contre une religion qui usurpe, ou d'une science qui usurpe.
Science et religion ne peuvent donc, si elles demeurent chacune en sa sphère propre, ni s'accorder ni se combattre : elles ne se rencontrent pas. Mais philosophie et religion, raison et foi, se ,rencontrent : là, aujourd'hui
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comme eo d âulres temp>, comme toajoars. la est le problème.
il chûfpie jour mffit m peine, et à chaque âge son traraiL I>f travail de notre âge est grand, il est immense. Ce que les siècles écoalés lai ont laissé à faire comme une rude tâche à remplir dans l'angoisse et dans le labeur douloureux, n'est rien de moins qu'un renourellement universel des choses. Or le renouvellement des choses doit-il être la destruction du passé ? Rien ne doit-il rester debout de ce qui fut ? Un édifice inconnu et de toutes pièces nouveau doit-il s'élever sur les décombres d'un édifice mal solide, ou d'une maison qui nous vient de nos pères, il est vrai, mais trop vieille et d'un goût trop patriarcal pour le goût raffiné, pour l'orgueil civilisé des enfants? Rien de ce qui a été n'ctait-il bon? Ou faut-il que l'humanité, dans sa marche à travers les âges, abandonne un bien pour un autre, un plus grand bien peut-être pour un moindre, appelant progrés ce qui ne serait qu'une compensation, sinon une décadence ? Mais n'y a-t-il pas plutôt des choses qui dureront tant que l'homme durera, parce qu'elles sont le fondement et le principe môme de la vie de l'homme? des choses impérissables, parce qu'elles appartiennent â Tordre éternel ? L'humanité n'a-t-elle habité qu'un toit provisoire, une maison mal assise sur un fondement ruineux, que le temps seul abat et qui déjà tombe de vieillesse; ou n'y a-t-il pas plutôt, dans les palais qu'elle habite tour à tour, une colonne qui demeure ferme au milieu des écroulements successifs du reste de l'édifice,
et SUT laquelle passent les tempêtes, qui ne sauraient l'ébranler sans faire osciller le monde ?
Cette colonne ferme, cette chose impérissable parce qu'elle appartient à Tordre éternel, ce fondement et ce principe de la vie de Thomme, c'est la religion. Comme la religion préside à la naissance, elle préside aussi aux accroissements, aux développements, aux renouvellements de l'humanité. C'est pourquoi, si un siècle de renouvellement a besoin de résoudre tous les problèmes ensemble, le problème capital dans un tel siècle, celui dont la solution emporte la solution de tous les autres, c'est le problème religieux.
La religion est le lien de l'homme avec Dieu, et^ par suite, le lien des hommes en Dieu. Elle unit les hommes entre eux, en les unissant à Dieu ; elle constitue l'humanité^ en lui marquant sa place dans Tordre de l'univers. Si cela est, quel problème plus capital dans tous les temps, dans le nôtre surtout, que le problème religieux I Et si cela n'est pas, quoi de plus capital encore que de traiter le problème de la religion, pour faire voir aux plus aveugles qu'il est une chimère, et pour délivrer enfin Thomme nouveau du spectre qui obsède sans cesse le sommeil ou le délire du vieil homme sous le nom de Dieu? Il faut enfin ou chassera jamais du cerveau des hommes le fantôme malfaisant, j'entends Terreur de la religion, ou y rétablir à jamais la vérité de la religion, mais sur de nouvelles bases, pour satisfaire aux exigences nouvelles d'esprits devenus plus difficiles à mesure qu'ils sont devenus plus forts.
Car, qu'on ne s'y trompe pas, c'est le développement de la raison dans l'humanité qui fait la difficulté particulière du problème religieux, à notre époque. La raison en est arrivée à ce point, que ce n'est plus elle qui est
en cause ; et non seulement la raison n'est pas en cause, mais elle est juge dans toutes les causes, elle prononce .en tout débat, avec une autorité souveraine et absolue.
Le monde moderne est rationaliste : c'est un lait dont on ne saurait plus douter, et qu'il faut accepter ou subir. Les croyants s'élèvent contre.ce fait ; ils voudraient le supprimer, jls ne le peuvent : le rationalisme triomphe. C'est pourquoi ils le redoutent comme le plus terrible de leurs ennemis : à ce point que les uns, dans leur impuissance de marquer à la raison ses vraies limites, s'efforcent de la nier tout entière, de la frapper à la base, de l'abattre d'un seul coup ; et que d'autres, désespérant de l'abattre, désespèrent de l'avenir religieux du monde européen, et rêvent pour l'Eglise de nouvelles destinées chez des peuples plus jeunes. Mais avant de s'arrêter à ce parti du désespoir, ne convient-il pas de voir si par hasard il n'en reste pas un autre à prendre ? Faut-il absolument nier la raison au nom de la foi^ ou la foi au nom de la raison, comme font les exclusifs ; ou du moins, comme font les modérés, borner la foi au nom de la raison, la raison au nom de la foi ? Est-ce accorder la raison et la foi, que limiter l'une au profit de l'autre ? Et ne s'accorderont^elles pas plutôt si, loin de se séparer, elles s'unissent au çontrairje et s'identifient dans un terme supérieur?
Car la foi, à la considérer en elle-même, n'est pas incompatible avec le rationalisme. Que Dieu enseigne une doctrine aux hommes^ est-ce à dire que la raison ,des hommes ne doive pas juger si cette doctrine est véritablement de Dieu, soit par des caractères extrinsèques qui montrent plutôt qu'ils ne «prouvent la main de Dieu, soit par les caractères intrinsèques du vraiijQui iie sau-
raient combattre ses propres principes, et dont il se peut qu'elle se fasse un jour par elle-même la démonstration directe ? :Et n'est-elle pas souveraine quand elle juge ? Que le croyant dise : « Je tiens la parole de Dieu I » ne donne-t-il pas la main au rationaliste qui dirait : « J'en reconnais, j'en retrouve même dans la raison^ et j'en comprends la vérité ? »
Le rationalisme non plus, en lui-même, n'est pas incompatible avec la foi. S'ensuit-il en effet, de ce que la raison suffirait à la connaissance de la vérité dont l'homme a besoin, que la parole de Dieu n'ait pas été dés l'origine la lumière qui éclaire la raison ? Si la raison suffit à la connaissance du vrai dont ne saurait se passer notre vie morale, s'ensuit-il qu'elle puisse l'atteindre du premier coup^ et ne laisse pas intacte la nécessité de la foi pour que l'homme ne demeure pas au dépourvu dans l'attente périlleuse et longue de ce vrai nécessaire ?
Le principe du rationaliste ne s'oppose donc pas au principe du croyant, mais l'application que font de leur principe les rationalistes qui nient la foi à celle que font du leur les croyants qui nient ou limitent arbitra,irement la raison.
Ces deux principes n'étant pas contraires l'un à l'autre et n'étant .pas non plus liés l'un à l'autre, il faut les examiner à part, pour en vérifier les titres : car il se peut que l'un des deux n'ait pas de titres légitimes, et il faudrait le nier alors, mais alors seulement. S'ils ont l'un et l'autre également des titres légitimes, ils rentrent dans un principe supérieur, ils s'accordent et ils s'unissent dans la vérité commune.
Cela posé, remarquons bien où en est le problème : des deux principes en lutte, si l'un est faux, ce ne sau-
rait être la raison, et il ne reste plus qu'à être rationaliste; s'ils sont légitimes tous les deux, il faut les accorder, c'est-à-dire accorder la religion avec la philosophie : ou, la religion étant essentiellement catholique, on le verra, et la philosophie essentiellement rationaliste, le catholicisme avec le rationalisme.
Voilà, je crois, ce qui n'a pas encore été tenté, et voilà ce qui est aujourd'hui la difficulté particulière du problème religieux.
On oppose la foi et la raison. On oppose la foi et la science.
Quelle est la nature propre de la raison? Est-elle impersonnelle ou personnelle, ou l'un et l'autre^ suivant le point de vue d'où on la considère ? Est-elle une faculté de l'intelligence ayant sa sphère propre, ou l'intellin'est-elle qu'une seule faculté composée d'éléments distincts mais inséparables, et la raison est-elle un de ces éléments, peut-être l'élément fondamental de l'intelligence humaine? Peu importe ici. L'homme a le pouvoir d'apercevoir certaines vérités ; cela nous suffit : ce pouvoir est la raison.
Des vérités qu'il peut apercevoir, il aperçoit les unes directement, j'entends qu'il ne les aperçoit pas en d'autres vérités, mais en elles-mêmes : ce sont les faits qu'il observe, et ces rapports généraux nécessaires qu'on appelle axiomes ; et il aperçoit les autres en d'autres vérités, d'où il les tire par analyse ou d'où il les infère par induction.
Jl en est qu'il n'aperçoit que lorsqu'on les lui montre, et qu'il retrouve, pour ainsi parler, guidé par autrui ;
ceci est encore la raison : c*est faire acte de raison que suivre une démonstration, et la comprendre.
Il en est enfin qu'il n'aperçoit pas de lui-même, et qu'on ne peut d'ailleurs lui montrer^ qu'il connaît néanmoins, non pour les avoir vues, mais pour les avoir apprises ; il se fie alors à l'autorité de la parole qui les lui enseigne : il a foi.
Les enfants, les paysans, les gens peu instruits savent beaucoup de choses, possèdent beaucoup de vérités, et beaucoup sans doute pour les avoir vues, mais plus encore pour les avoir apprises : ils savent par la raison, et ils savent par la foi. A mesure qu'on est plus instruit^ on sait par la raison un plus grand nombre de choses que l'on n'avait sues d'abord que par la foi.
Cela étant, un acte de foi doit être un acte de raison : c'est-à-dire que, pour ajouter foi à la parole d'un autre homme, il faut savoir par la raison que cet autre homme est digne de foi, s'il n'affirme que des choses croyables, ce dont la raison est seule juge ; la vérité à laquelle on adhère par cet acte de foi est d'ailleurs conforme à la raison, d'où elle tire son origine : car croire autrui n'est, au fond, que se confier en la raison d'autrui.
Entendue de la sorte, la foi ne va pas sans la raison ; et la raison va sans la foi : si bien qu'elle la précède. La foi même de l'enfant à la parole qui l'enseigne se fonde sur un acte de raison instinctif, sur une connaissance spontanée de la supériorité de ses parents ou de ses maîtres.
Voici une autre acception du mot foi : cet acte de raison instinctif, cette connaissance spontanée, ou de sentiment, dont je parle. On oppose alors la connaisance spontanée à la connaissance réfléchie, la foi à la science.
On oppose la foi à la science d'une autre manière,
lorsqu'on veut signifier par la science la connaissance qui résulte du raisonnement, ou de la méthode, et par la foi la connaissance qui précède et qui soutient tout raisonnement, toute méthode : la vérité des premiers principes et des axiomes n'est point une vérité démontrée, mais primitive ; elle n'est point de science, mais de foi. La foi ainsi entendue n'est pas opposée à la raison, elle est le fond de la raison même. Ce n'est donc pas d'elle qu'il s'agit par opposition à la raison, mais de la foi proprement dite, savoir, l'acte par lequel on s'en rapporte à autrui, la croyance au témoignage, ou à l'autorité.
Réduite à ces termes généraux, la question de la raison et dé la foi n'en est plus une. Connaître par la foi et connaître par la raison sont deux manières de connaître, également légitimes^ à des titres déterminés : par la raison, quand il y a évidence, ou quand il y a expérience directe; par la foi, quand il y a raison de se fier à l'enseignement ou à la parole. Je n'ignore point la Chine, bien que je ne l'aie pas vue ; mais d'autres l'ont vue, dont la parole mérite foi. La foi est subordonnée à la raison ; elle est une adhésion à la raison de l'homme. Par la raison, on connaît comme individu ; par la foi, comme membre du genre humain.
Ce n'est donc point la raison et la foi qu'il convient d'opposer ainsi l'une à l'autre, mais l'intelligence et la foi : l'intelligence, par laquelle l'individu participe luimême à la raison de l'homme ; la foi, par laquelle il adhère à la raison^ faute d'y pouvoir participer luimême : la raison, loin d'être l'un des deux termes du rapport de l'intelligence à la foi, est ce rapport même, puisqu'elle en est le fond commun. L'intelligence précède la foi, et y conduit en la justifiant ; mais elle ne s'arrête pas à la foi, elle pénètre dans les vérités qu'elle eu
reçoit, les explique, les fait siennes, et Ton arrive à coanaUre- comme individu ce que Ton a connu comme membre du genre humain.
En UQ mot, connaître par la foi et connaître par la raison, c'est participer à la raison, directement ou indirectement : on connaît par la raison, quand on voit soimême une vérité ; parla foi, quand on ne la voit pas soi-même, mais au travers de la parole d'autrui.
Voyons si ces conclusions générales s'appliquent au cas particulier où la foi serait la croyance, non plus à la parole de l'homme, mais à la parole de Dieu ; cas particulier d'une importance telle, qu'il constitue lui seul cette foi religieuse dont il s'agit toujours lorsqu'on traite de la foi. Car la foi religieuse embrasse tout un ordre de vérités à part, et les plus essentielles de toutes, celles qui gouvernent le monde.
Dieu parle. Dieu est infaillible, Dieu ne peut ni se tromper ni tromper ; il y a donc toute raison de se fier à la parole de Dieu. C'est le motif de la foi, tel que l'Eglise le pose et le formule : la foi motivée, c'est la foi fondée en raison. La raison reconnaît l'autorité de Dieu, et s'incline ; mais, en s'inclinant, elle se rend hommage non moins: qu'à Dieu : c'est elle qui s'incline, et la foi est^un acte de: raison.
Il faut, de plus, que la raison se retrouve dans la parole de Dieu : faute da quoi-, elle ne pourrait la reconnaître ; comme c'est elle qui se livre, c'est elle aussi qui se refuserait, en son propre nom. Comme elle porte en elle-même la règle de la vérité, elle ne peut voir la vérité dans c& qui ne lui est pas conforme à elle-mtoie.
Donc la raison et la foi ne s'opposent point, puisque la foi, au contraire, n'est légitime qu'autant qu'elle est un acte de raison. Elle n'est rien hors de là. Ceux qui veulent mettre la foi à la place de la raison, sous prétexte que la raison est faillible, et que la faire le seul juge de la vérité c'est hasarder la vérité dans la faillibilité de chacun, oublient qu'il faut toujours en revenir à la raison pour décider de la foi : car, au même titre que la raison prononce qu'il y a lieu de croire, elle pourrait prononcer qu'il n'y a pas lieu de croire. Mais la raison n'est pas purement personnelle^ comme ils l'imaginent : les i ndividus y participent ou s'y conforment à divers degrés, voilà ce qui est personnel, et voilà ce qui est faillible ; la raison est infaillible en soi, par cela qu'elle est précisément le sens du vrai.
La foi religieuse est donc véritablement un cas de la foi telle que nous l'avons considérée d'abord : ou elle n'est rien, ou elle relève du contrôle de la raison.
La parole de Dieu est digne de foi. . . — Sans doute, et elle l'est absolument, selon la raison. Mais qu'est-ce que la parole de Dieu ? Où et comment se fait-elle entendre î Est-elle intérieure, et se fait-elle entendre au-dedans de nous ? Elle est alors^ soit un sentiment, soit la raison même. Est-elle un sentiment? Dieu parle-t-il à notre cœur ? S'il y a dans notre cœur un sentiment, comme une parole qui se déclare divine et qui témoigne de l'invisible, que vaut ce témoignage ? et qui en jugera, si ce n'est la raison î
La seule parole de Dieu dont il n'y ait pas lieu d'établir l'authenticité, c'est la raison. Oui, les principes constitutifs de la raison, règle du vrai, du beau, du juste, règle du bien sous ces trois aspects de l'idéal que saisit l'homme, sont véritablement la parole de Dieu ; ils ne
sont pas démontrés pour nous, ils sont crus : certitude de foi, non de raison, pourra-t-on dire : je le veux ; ils sont crus sur la foi à Pautorité de Dieu qui nous les révèle, et qui en fait Fessence même ou le fond de notre raison. Si telle est la parole de Dieu, la foi ne s'oppose pas à la raison ; elle ne s'en distingue même pns, elle en est l'essence : l'accord de la raison et de la foi est une identité.
La parole de Dieu est-elle extérieure aussi ? Se fait-elle entendre dans l'humanité comme elle se fait entendre en chacun de nous î Aussitôt, entre Dieu et moi, voilà des hommes. Voilà ma foi à la parole de Dieu subordonnée à ma foi à la parole de certains hommes ; et me voilà obligé de déterminer dès l'abord jusqu'à quel point ces hommes sont dignes de foi. Or, comment le déterminer, si ce n'est par la raison ? Et la raison ne peut les reconnaître dignes de foi qu'autant qu'elle avoue ellemême ce qu'ils disent.
Dieu a-t-il parlé, en effet ? Parle-t-il ? Ils le disent. Mais ceux qui le disent méritent-ilscréance?A quel titre? Et à quel signe, dans ce qu'ils me rapportent, reconnaîtrai-je Dieu ? Pour que je le reconnaisse, d'abord et avant tout faut-il que je le connaisse : c'est-à-dire que je le trouve en moi, dans ma raison. Voilà donc ma raison capable de conclure sur l'existence et sur les propres caractères de Dieu ; car, si elle ne conclut là-dessus avec certitude, je manquerai de signe pour reconnaître audehors la parole de Dieu. Les vérités qui me sont enseignées par la parole de Dieu ont pour objet Dieu luimême dans ses rapports avec le monde et avec l'homme. Si donc ma raison suffit à conclure sur Dieu, j'ai en moi de quoi contrôler sa parole extérieure, et de quoi la reconnaître où je la trouve conforme avec sa pa-
e intérieure, (jui n'csl aulre, d'abord, que ma raison. Cette conforrailé de sa parole avec ma raiàon sera nplète. si sa parole ne dépasse poiit ma raison actui ; si elle la dépasse, du moins ne duit-elle point lui e opposée : mais je dois avoir, au contraire, dans ma son t-nmme l'intuition ou comme le pressenti ment, attendant l'évidence, de ces vérités qui me dépassent jourd'Imi.
Comuient puis-je savoir que des mystères, c'est-à-dire ; propositious où ma raison actuelle ne saurait attein- !, sont des vérités, si ce n'est que c'est la parole de Hi qui rae les enseigne? Et comment puis-je savoir e la parole qui rae les enseigne est en efTetla parole Dieu, si je n'ai déjà reconnu la parole de Dieu à sa iformité avec ma raison ? Donc les plus inaccessibles 'ités sont liées à d'autres vérités que je trouve dans i raison : donc il se peut que j'arrive un jour, à l'aide celles-ci, jusqu'à celles que je n'atteins pas encore ; dès qu'elles sont vérités, si elles surpassent ma raison :uelle, ma raison virtuelle les contient.
Cette espèce d'intuition ou de pressentiment rationnel s mystères qu'enseigne la parole de Dieu est nommée isi : elle est nommée la /bi^ dans l'Eglise, qui la ;arde alors comme une giâce que Dieu nous fait ipercevoir en quelque sorte ou plutôt de sentir auilans de nous les hautes vérités dont sa parole nous ;truit.
Mais, à nous en tenir au sens bien délini du mot foi, m est de la foi dans l'ordre religieux comme il en est toute foi : c'est une croyance qui, pour être légitime, it être, comme toute croyance, fondée en raison, et nforme à la raison ; l'accord de la foi et de la raison !St autre chose, si la doctrine religieuse est vraie, que
l'identité d'une même raison, ou qui se nomme plus particulièrement la raison, ou qui se nomme la foi, selon qu'elle est intérieure ou extérieure, individuelle ou universelle, propreà chacun oucommuneà tous; d'unemôme parole de Dieu parlant dans l'humanité ou dans l'individu : pour l'individu qui l'entend dans l'humanilé', foi ; pour l'individu qui l'entend dans sa propre intelligence, raison.
S'il en est ainsi, de même que la parole en général, qui enseigne et à laquelle on a foi, est nécessaire à Téducation de la raison, mais suppose la raison qu'elle développe et dont elle sollicite l'intelligence, pareillement la parole extérieure de Dieu, qui enseigne le genre humairi et à laquelle on a foi, est nécessaire à l'éducation de la raison de l'homme^ mais suppose la raison de l'homme qu'elle développe et dont elle sollicite Tinlelligence. La raison de l'homme, supposée par la parole extérieure de Dieu qui s'adresse à elle, n'est à son tour que la parole intérieure de Dieu, plus ou moins entendue en chacun de nous.
Avant de passer outre, il faut vérilier cette hy|)olhése d'une révélation de Dieu. La cause de la raison est toute gagnée d'avance ; c'est la cause de la foi qu'il s'agit de gagner.
Que sert de nous le dissimuler, en effet ? Ce siècle est incrédule. Presque tous ceux qui reconnaissent la raison sont rationalistes ; et presque tous les rationalistes nient la foi. Parmi ceux qui croient, bien peu sont rationalistes^ si même il en est un seul : car la thèse que je soutiens, qui consiste à voir l'accord de la foi et de la
Là religion
>on dans l'accord du catholicisme et da rationalisme, ible étrange. La plupart s'imaginent reconnaître la WQ, en la limitant arbitrairement; inconséquents qui voient pas que, si elle vaut, elle vaut partout où elle monce ; et ils ont contre eux l'eiïort du siècle : c'est irTjuoi quelques-uns vont jusqu'à la nier : mais ceux- Dnt contre eux. de leur propre volonté, la raison, is-je dire qu'ils sont fous? On dirait de plusieurs ils cherchent à l'être, s'il n'y parviennent pas. le que voyant, le siècle, pressé par la nécessité de re- T ou d'accepter en entier la raison, se persuade il est impossible de croire sans se mettre en guerre c la raison ; il se figure la foi déraison oable^ et, ime il ne peut se résoudre à être déraisonnable, la . Ainsi la religion meurt dans le cœur des hommes ; si l'on cherche le bonheur et la justice, et l'on est ée.
Lh I Je le sais : on célèbre, un exalte, on chante le igrés. Mais combien les choses changent d'aspect suiit le point de vue d'où on les considère I Où les uns ent le progrès, les autres voient la décadence. Et l'on it se disputer longtemps là-dessus : car les uns et les res, s'ils ont tort, ce n'est point dans ce qu'ils afTirnt, c'est dans ce qu'ils nient. Ceux qui affirment te igrès, affirment un progrès très réel et très véritable ; IX qui alfirment la décadence, n'alfirment aussi qu'une adence trop véritable et trop réelle. N'avons-nous 1, en notre âge de réhat)ilitation de la chair, oublié prit ? Cet esprit, cet être supérieur, qui n'est point )mme, mais qui est la fin de l'homme et que chaque nme doil s'efforcer de développer en lui-même, n'estpas là néanmoins ce que notre siècle néglige le plus ? Ire siècle, quia d'autres vertus, et ijue travaillent d'au-
très besoins, passe clans une indifférence coupable et funeste des choses d'en haut. L'homme autrefois se souciait peu de l'homme ; il s'isolait de ses semblables ; il ne s'inquiétait point de leur sort^ pourvu qu'il fût sauvé lui-même, et que, tranquille dans son égoïsme d'outretombe, rien ne vînt le détourner de ne songer qu'à Dieu, l'auteur du salut. C'est le contraire aujourd'hui : tandis que, par une heureuse réaction, l'homme commence enfin à s'occuper de l'homme, et que les lois de la justice et de la charité, qui inquiétaient peu nos ancêtres, nous inquiètent enfin, il semble que, par une triste compensation, par une autre réaction, mais celle-ci malheureuse, on n'entre plus en souci de Dieu. Misère des choses d'ici-ba» I On oubliait l'humanité pour ne songer qu'à Dieu : on oublie Dieu pour ne songer qu'à l'humanité. Depuis que Vhumanilé s'est levée dans nos âmes comme une vertu nouvelle, l'homme, en devenant meilleur pour la terre, s'est plus attaché à la terre. On a tourné une page de l'Evangile et l'on ne s'est plus souvenu de l'autre page.
Si l'on regarde les motifs d'incrédulité des plus raisonnables, ou des meilleurs raisonneurs, on se convaincra combien ils connaissent peu la religion qu'ils combattent. Ils ne la connaissent point dans son fond ; dans sa forme, — telle, il faut bien le dire, que trop de croyants la leur présentent, — ils l'estiment contraire à la raison et à la liberté, et ils l'attaquent au nom de la raison et de la liberté^ au nom du droit : ils attaquent en effet quelque chose de mauvais et de faux, qu'ils prennent pour la religion, et qui n'est qu'une théocratie.
Donnons-nous, pour être bons juges, le spectacle de cet état de l'àme où l'on renonce à une religion qu'on regrette, et dont on se détache néanmoins, parce qu'on l'a
n LA RELIGION
mal connue : si bien que Ton se détache d'une erreur qu'on lui avait faussement attribuée, et qu'au nom d'un esprit de liberté, qu'elle ne repousse pas, on combat en elle un esprit de servitude, qui n'est pas le sien. Je me figure donc un rationaliste incrédule, demeuré religieux dans son cœur, comme il s'en trouve, et ils ne sont pas rares : voici à peu près, si je ne me trompe, le discours que tiendra un infidèle au catholicisme, fidèle d'ailleurs au spiritualisme de la raison.
« Vous me parlez d'autorité. Qu'est-ce que l'autorité? Sur quoi repose-t-elle ? Sur la révélation. Et la révélation ? Sur le besoin de croire qui tourmente l'homme, parce qu'il ne peut faire un pas sans croire à quelque chose^ et que, s'il ne croyait à rien, il ne pourrait vivre.
» Jeté ici-bas avec un corps et avec une âme, avec une raison capable de l'infini, qu'enchaîne la matière dans ses étroites limites, l'homme promène autour de lui un regard d'admiration et d'épouvante ; il tombe à genoux, faible et petit, devant ce monde tout-puissant et sans bornes, peuplé de merveilles et de terreurs, qui le charme et qui l'étonné. Les idées éternelles qui sont le fond de sa raison se traduisent en pressentiments confus, vague instinct du vrai, et il croit^ parce qu'il ne peut pas ne pas croire. Mais sa croyance n'est pas encore le fruit de la raison toute pure, dégagée des liens sensibles ; elle ne lui vient pas encore de Dieu clair et manifeste dans nos âmes ; elle n'est qu'un reflet lointain, une imparfaite image de l'immuable vérité. Aussi le trait distinctif de ces primitives croyances, de toute foi religieu-
se, est-il visiblement rimagination et la poésie, le mystère et reuthousiasme.
)> Eu principe, la révélation est vraie : toute vérité est une révélation de Dieu à Thomme ; mais révélation intime, dont tout homme a sa part plus ou moins large, et qui se fait par la raison : la raison, ce sens de Tabsolu, de l'universel, de Tinfini, ce flambeau céleste qui éclaire tout homme venant en ce monde, le Ai-^oq du platonicien, le Verbe du chrétien, Dieu même, Dieu en nous. Or, dans Tenfance des peuples comme dans celle des hommes, et dans l'enfance de l'humanité comme dans celle des peuples, cette raison est encore trop attachée à la matière, la chair et Tesprit sont trop mêlés encore, pour qu'il soit possible d'atteindre le vrai sans mélange. Il se rencontre des intelligences plus riches que les autres, plus pleines de Dieu, si je puis le dire, qui, portées sur les ailes de l'enthousiasme, saisissent au vol, dans ces premières ténèbres, quelques éclairs de vérité. Ces vérités, ceux qui, ne les ayant pas cherchées, les ont découvertes, sans méthode^ et comme par un sublime instinct qui les leur a fait connaître d'en haut, en prennent la connaissance involontaire, irréfléchie, impersonnelle, pour une révélation ; ils parlent en inspirés de Dieu, en révélateui^s : et ils ne se trompent pas. Le peuple le sent bien. Et le peuple les croit,, parce qu'il a besoin de croire : parce que d'abord, il lui faut une croyance ; puis, parce qu'il est enfant, incapable de comprendre l'intervention divine sans prodiges en chacun de nouS; ami des miracles, dominé par l'imagination ; surtout (car le faux même n'entre dans l'esprit de l'homme qu'à l'aide du vrai qu'il contient et qu'il enveloppe, qu'il accompagne comme l'onabre la lumière), surtout donc parce qu'il retrouve, dans ces formes symboliques qu'il
iitii à la lettre, ses notions confuses da vrai revêtues lurs étincelantes.
Telle est la commune origine de toutes les religions, -ci plus 00 moins belles et vraies selon les lieux et nps, selon l'âge même qu'avait l'tinmanité à ré|Hiù elles onl paru. Qui dit religion, ditrévélalioii, torilé, — mais une autorité infaillible, sans appel le sans contrôle : car qui osera douter quand c'est ]ui parle ? Foi donc, et foi aveugle 1 Foi au mystère, mge, si contradictoire qu'il puisse être : Dieu a
ilsuflit, et les plus étonnantes sentences tombent nctuaire, consacrées par la bouche qui les prononir une foule respeclaeuse d'adorateurs à genoux, raison les condamne, c'est que la raison est folie. in raison, grand Dieu I Mais que nous restera-t-il, j sommes-nous sans elle î Et qu'on ne vienne pas re que la raison a son domaine propre, que la foi en; que les choses de la foi peuvent être contraresaux veux de la raison, sans que la raison soit lie dans sa sphère. Cela n'est point. La raison a des ipes qui la constituent, qui la font elle-même, et elle ne peut se départir en une seule vérité particuqu'elle ne se donne en même temps le coup de la
Quoi donc 1 Elle se trompera ici, ne se trompera-tlas ailleurs? Etalons qu'est-ce que notre vie, si ne sommes pas assurés des vcrît'js les plus simples,
ces certitudes sans lesquelles il est impossible
t'oyons toutefois, et jugeons. Je ne veux pas résoue si graves problèmes par un éclat de colère, 3n invoque l'autorité. Qu'est-elle î 3u elle est tout extérieure, et n'impose qu'une nce extérieure comme elle, un simulacre de foi
pour jouer un rôle parmi les hommes : ce n'est croire à rien que croire de la sorte.
» Ou elle est sincère, et veut imposer une véritable croyance : il faut donc en examiner les titres.
» Oui, il faut les examiner. Je sais bien que je rencontre ici une première difficulté, et que cette autorité, qui prétend mettre ma croyance à la merci de son caprice, commence tout d'abord par m'interdire cet examen. Procédé commode, en vérité, et qui déjà donne quelque peu à penser qu'elle n'est pas fort sûre de soi ! Elle interdit l'examen : je le veux ; encore faut-il l'examiner elle-même. Que, cette autorité une fois reconnue infaillible, on n'examine plus ce qu'elle proclame, on la croie sur sa parole, c'est conséquence. Elle est infaillible : ce point accordé, accordons tout le reste. Elle est infaillible: donc elle ne peut ni errer ni mentir. Et ne pas croire les dogmes qu'elle enseigne sous prétexte qu'on ne les comprend pas, examiner même quand elle prononce avec le droit qu'on lui a concédé de prononcer sans appel, il y a là, j'en conviens, plus que de l'inconséquence, il y a orgueil, il y a la superbe d'un esprit qui ne veut pas se reconnaître des limites. Oui ; mais cette autorité elle-même^ qui me la prouve ?
« L'Évangile. La parole de Jésus-Christ... — Amerveille. Mais, d'abord, qui me prouvera l'autorité del'Évangile? Vous reposez votre autorité sur une autre; si vous ne me démontrez pas la vôtre, démontrez la première. Nous remonterons toujours quelque part où une démonstration sera indispensable ; et au nom de quoi, s'il vous plaît, laferez-vous, sinon au nom de la raison, que vous dites faillible ? Et si la raison ne trompe pas quand elle parle sur ce point, comment se fait-il qu'elle trompe quand elle parle sur un autre ?
Mais n'importe, allons toujours ; démontrez-moi ) autorité de l'Évangile : failes-moi voir qu'il est le authenticité qui îiélielaplussubtilecriliqiie, et qu'il 5 transmet, sans altération aucune, des paroles dii de faire foi. Puisqu'il faut que ma raison s'enchaîne ■même, elle résistera longtemps,, elle sera difficile, sera exigeante, elle devra l'èii-e ; elle ne se rendra
pieds el poings liés, et quand elle n'aura plus une ire d'objection à faire. Démontrez-moi donc, je le !te, que tout ce qui est écrit dans l'Évangile est absoent vrai, et encore qu'il y a, dans cet étalage de icles, une preuve péremptoire que le Christ est Dieu.
Dieu; Dieu, lui-même. C'est ce que vous enseignez, I ne faut rien de moins : il est le seul à qui je puisse idonnerla raison que j'ai reçue de lui.
Et, lorsque enfin vous m'aurez convaincu, toujours Iroit de cette raison que vous voulez détruire, que le st est Dieuj que les moindres mots tombés de la :he du Christ sont d'infaillibles oracles, reste à me t voir que les paroles sur lesquelles vous reposez e infaillibilité la fondent en effet. Vous les interez à votre fantaisie : qui me dit à moi que vous les rprétez bien? Vous les interprétez d'une certaine n qui vous proclame infaillibles : quoi I les tniisis de l'Europe lesinterprétent autrement, et récusent e infaillibilité ; qui araisoi^?
Moi, dites-vous, car je suis infaillible. — Le beau Dnnement ! Vous voilà réduits à défendre votre inibitité par elle-même, et non plus par une autre. — , dit l'Eglise, je la fonde toujours sur celle de Jésusist. Ses propres paroles iiio l'allirment ; et je les inrète bien, puisque j'ai le pouvoir, qu'il me donne même, d'interpréter infailliblement l'Ecriture. — Je
VOUS entends, et voici ce que vous dites : Je suis infaillible ; Jésus-Christ^ qui est Dieu, raffîrme. Donc j'interprète bien les paroles par lesquelles il affirme <pie je suis infaillible. Donc je suis infaillible. Devant une démonstration aussi transcendante, je m'incline, que faire de plus ? Et je me dis, à terre prosterné dans une humilité profonde : Sainte, Sainte, trois fois Sainte Eglise, contre laquelle les portes de Tenfer ne prévaudront jamais ! Je te salue et je t'adore, autorité divine, surperbement bâtie sur un roc inébranlable, sur un paralogisme !
» Ainsi donc vous ne me démontrez pas que vous soyez infaillible. Il me sera beaucoup plus facile de vous démontrer que vous ne l'êtes p;)int.
» Vous ne voulez pas qu'on vous examine : là est votre faiblesse. Vous ne voulez pas que je doute du principe même de la foi qui nourrit moïi etifance ; mettre en question le fondement de cette foi est une chose qui vous étonne. Tant pis pour vous. Un disciple de Mahomet, à ce compte, doit vivre et mourir musulman, et l'adorateur de Jupiter fut grandement coupable quand il s'avisa de discuter le principe de la croyance où il avait été nourri, pour se faire chrétien. Le dévot boudhiste trouve, comme nous, dans sa religion une autorité qui lui impose sa foi : faudra-t-il qu'il en doute? — Oui, ditesvous ; il est dans l'erreiir^ il doit en sortir s'il veut être sauvé. — iMais le sait-il ? Lui est-il possible de le savoir? Et sa raison, d'après vous-même, n'est-elle point trop faible pour cela? — iN'importe, qu'il cherche : la poursuite de la vérité doit être sa première et, au besoin, sa seule étude. — Pour moi aussi, répondrai-je. — Vous la possédez, vous ; vous n'avez que faire de la chercher. — Ses prêtres lui disent qu'il la possède, tout comme vous
me le dites : ne doit-il pas les croire ? Ils lui parlent tout comme vous me parlez, au nom d'une autorité infaillible : comment voulez-vous qu'il n'y croie pas ? Et, s'il faut avant tout qu'il examine cette autorité de ses prêtres, ne faut-il pas de même que j'examine la vôtre ? Or, que vous me damniez là où l'examen est de trop, soit ; et, à qui vous accuserait^ vous répondriez : ce n'est pas Terreur, c'est l'examen que je damne. Mais là où j'ai fait voir que l'examen est nécessaire ? Vous ne pouvez plus alors condamner l'examen, qui est légitime ; vous ne pouvez pas non plus condamner l'erreur. Car je veux que vous ayez raison ; si la plus sincère des recherches m'amène à conclure que vous avez tort, je suis un fou peut-être : suis-je coupable ? Taxez ma raison de folie, à votre aise ; mais ne me damnez pas pour ma folie, qui n'est pas une faute. Quoi I Je ne suis pas coupable, et je serai damné ? Je serai damné, et je ne mérite pas de l'être ? Non. Et cependant vous dites : Hors de l'Eglise, point de salut I Donc Tinfaillibilité qui a dit cela ment ou se trompe. Donc elle n'est pas infaillible.
» Hors de l'Église, point de salut ! C'est un des torts qui ont perdu l'Eglise chrétienne, d'avoir mis dans la balance, pour donner plus de poids aux dogmes qu'elle enseigne, la menace de l'enfer. Cette menace a servi à la maintenir, tant qu'elle s'est adressée à des peuples énervés et lâches, ou à des peuples enfants. Mais elle montre là sa faiblesse. Car, si elle possédait la vraie vérité, aurait-elle besoin d'avoir l'enfer à son service? Et qu'estce qu'une vérité qui pèse de tout le poids de la peur î
» Le juge suprême de l'autorité, l'arbitre de la croyance, c'est la raison ; la raison seule prononce en dernier ressort s'il faut croire ou ne pas croire : l'autorité est une chimère.
» Libre là-dessus, j'aborde franchement la question formidable, la divinité du Christ. Jésus-Christ est Dieu, dit-on ; il est homme aussi. Où en sommes-nous î Dieu et homme ? Un cercle carré ? Quoi I il est Dieu, TÊtre parfait, éternel, immuable ? Il est homme, un être imparfait^ éphémère, changeant ? L'être infini, et un être fini? Ou il est fini, et alors il n'est pas infini, et alors .il n'est pas Dieu ; ou il est infini, et alors il n'est pas fini, et alors il n'est pas homme. Quoi de plus simple, quoi de plus naïf, de plus niais à dire ? Mais non, on veut qu'il soit fini, et qu'il soit infini^ et le même : deux choses qui s'excluent sans réserve, et dont l'absurdité n'a d'égale que l'orgueilleuse et idolâtrique prétention I
^ Je sais qu'on me répondra, pour justifier l'inintelligible, par la toute-puissance de Dieu. Ah I sans douU* ce n'est pas moi qui nierai la toute-puissance du Dieu parfait : mais on oublie que toutes ses perfections, abstraites et distinguées les unes des autres par la faiblesse de notre entendement, ne sont en Dieu qu'un seul et même parfait ; on oublie qu'il ne peut pas, avec sa toutepuissance, faire ce qu'il ne peut pas vouloir, c'est-àdire, agir contradictoirement à son propre être.
» Vaincu sur ce terrain, on se réfugie dans un dernier retranchement. On invoque le mystère. Il est de soi, diton, incompréhensible : c'est sa nature d'offusquer notre esprit. — Incompréhensible? comment l'entendez-vous? Que nous sommes incapables d'en convevoir la moindre idée? Qu'est-il donc, si ce n'est un son pour notre oreille, et rien que notre âme puisse affirmer ou nier ? Que si nous en avons une idée, cette idée est quelque chose pour notre esprit : elle peut lui être supérieure^ elle ne peut pas être contradictoire. J'admets une vérité qui soit au-dessus de notre raison, non pas qui lui
soit contraire : qui lai échappe, non qai l'anéantisse. » Et ne me dites point qu'il faut que je m'humilie, que j'écrase en moi l'orgueil de ma raison. ?ie le sais-je pas, que la raison de Thomme n'est plus droite, qu'elle est dépravée, tortueuse ? Que le premier homme pécha^ et (]4ie l'humanité tout entière fut maudite en lui ? Qu'elle fut corrompue dans sa source ? Là est l'explication de tous ces mystères qui m'étonnent, et que j'ai repoussés ; voilà pourquoi des choses que je juge contradictoires sont vraies : c'est que la raison humaine ne voit pas ce qui est ; la raison, dévoyée et tordue, pour ainsi dire, par la faute d'Adam, prend le vrai pour le faux ; elle api)elle contradiction et mensonge ou erreur ce qui est identité et vérité. Ne me dites point cela : j'ai lu Pascal,
je le sais. Je le sais, et je comprends pourquoi il ne peut
y avoir de salut que par la grâce, pourquoi la grâce ne se donne qu'à qui Dieu veut bien la donner ; pourquoi l'homme est un être malade, prédestiné à la damnation. Cet enfant qui vient de naître et qui meurt^sans le baptême n'est pas coupable : mais l'humanité est solidaire, et il fut coupable en Adam. Qu'a fait ce malheureux pour pécher malgré tous ses efforts et sa lutte contre lui-même, pour se creuser de ses propres mains l'enfer qui le dévorera ? Qu'a-t-il fait pour être damné, ce pauvre sauvage qui n'a jamais connu votre Dieu ? Tous ont péché en Adam, tous méritent l'enfer. Ne nous plaignons pas du petit nombre des élus : n'y en eût-il qu'un seul, félicitons-le de l'être, félicitons-nous pour lui : c'est bonté pure de j)ieu. — triste humanité ! qui aura d'assez inconsolables gémissements pour plaindre ton malheur, que tu ignores, ou que tu oublies ? hommes, dont le seul crime fut de naître, et que Dieu même, descendu sur la terre et crucifié pour vous, est impuissant à sauver 1
» Voilà OÙ me veut conduire cette raison tclh^ (juc vous rae la faites, fausse, dévoyée, imbécile pour le vrai, incapable de rien comprendre. Que dis-je ? heureuse ï-i sa condition n'était que de ne rien comprendre ! Mais incapable de voir dans le vrai autre chose que du faux. — Mais quoi ! Qui m'assure dés lors que ma croyance n'est pas un tissu d'erreurs 1 Qui m'assure que la lei re et le ciel existent, que je suis moi-même ? Qui m'assure que je n'ai point raisonné faux, lorsque j'ai conclu des miracles du Christ sa divinité, de sa divinité la mission infaillible de l'Eglise et le devoir de la croire sur parole ? Lorsqu'enfin j'ai tiré de l'Eglise, où m'a con<luitla raison, le dogme qui frappe au cœur la raison même, ce dogme de la chute et de la grâce, qui jette sur les choses du monde un jour si ténébreux ?
» De deux choses l'une. Ou la raison ne se tromp*». pas, et alors ce qui est contradictoire n'est point. Ou elle se trompe, elle n'est pas compétente, elle voit de travers : alors c'est qu'elle fut maudite de la grande malédiction que Dieu lança sur l'humanité, humanité tout entière criminelle par cela seul qu'elle est, digne tout entière des plus alTreux supplices, et dévouée à ces supplices ; elle fut maudite, et il n'y a pas une seule chose qui demeure certaine : et la conséquence d'une pareille foi, qui est la vôtre, c'est un scepticisme sans fond, où tombe, avec cet elfroyable renversement de toute certitude, jusqu'à la foi même qui a tout renversé, souveraine superbe qui ne règne plus que sur des ruines, et sur sa propre ruine I
» J'aime mieux croire à la raison^ qu'à une foi qui se nie elle-même en voulant nier la raison. Je ne veux pas, au nom de la foi comme au nom de la raison, que la raison soit mise à néant. Je veux que ce qui est contra-
dictoire soit faux. C'est pourquoi la divinité du Christ, dans le sens absolu qu'on lui donne, est à mes yeux, quoi que je fasse, une erreur manifeste. Où donc est la vérité ? Et que dire en face des miracles que dix-huit siècles ont pris pour authentiques, et qui ont entraîné la foi de l'Europe ? Rien, si ce n'est qu'ils ne sont pas authentiques, ou qu'ils n'ont pas la valeur probante qu'on leur prête, ou qu'on en donne une explication que je crois fausse, et qu'il est plus facile, après tout, de démontrer la fausseté d'une chose que d'en mettre une autre à la place. Pour moi, ma conscience réclame d'une voix impérieuse : je ne saurais me mentir à moi-même, et il faut bien que je m'avoue en tremblant que les efforts d'une intelligence toute sympathique à la religion n'ont pu me conserver la foi au Dieu Christ. »
Cette critique de la religion, du christianisme, du catholicisme, je l'ai entendu faire ; et plusieurs de ceux qui me lisent s'imaginent, non moins que mon incrédule, que c'est le catholicisme qui est attaqué là. Ils se trompent. C'est peut-être le catholicisme tel que trop souvent le présente une exposition maladroite ; mais ils se trompent. Rien de tout cela n'est vrai. Tous ces raisonnements peuvent être bons, ils peuvent être irréfutables, mais ils portent à faux, et ils combattent des ombres.
Ce que l'Eglise rejette sous le nom de libre examen, ce n'est point l'examen du fondement même de la foi, c'est l'arbitraire, le caprice, la fantaisie du sens individuel. Elle accorde qu'on examine labasede la foi, savoir son autorité, et d'abord la révélation qui la fonde. C'est
par le raisonnement qu'elle prétend prouver la divinité du Christ, et encore, sur les paroles du Christ, établir son autorité spirituelle. Elle suit donc, au fond, la voie démonstrative. Elle ne nie pas la raison : elle s'appuie sur elle, pour s'élever au-dessus d'elle. Sa foi n'est point la foi du charbonnier, mais bien Vobsequium rationabile de St-Paul, répété par tous nos grands dorteurs. Elle ne rejette le libre examen que comme le bon plaisir de la raison, ou de ce que chacun appelle sa raison ; elle l'admet comme la responsabilité de la raison : car il y a un devoir de la raison, qui est de chercher la vérité, et de la reconnaître. Si quelques malhabiles théoriciens de l'Eglise catholique se sont égarés hors de cette voie, c'est erreur de leur part, dangereuse, mais humaine, et dont ils répondent seuls.
Quanta ce fameux dogme qui joue, dans l'attaque, le rôle d'un terrible chef d'accusation. Hors de VEglisCj point de salutj les théologiens distinguent entre le corps et l'âme de l'Eglise. Quelques-uns peuvent se dire ou se croire catholiques, et ne l'être pas en réalité ; d'autres, sous un autre nom, être vraiment catholiques. Hors de l'Eglise^ point de salut : mais quiconque est de l'esprit de l'Eglise, est de l'Eglise, et dans les conditions du salut. On peut admettre alors, on le doit même, si l'on sait comprendre^ que quiconque cherche sincèrement la droite voie est de l'esprit de l'Eglise, beaucoup plus que ceux qui la suivent les yeux fermés, indifférents au vrai, croyant comme elle parce qu'ils sont persuadés, sans savoir pourquoi^ qu'il faut croire comme elle, et qui ne sont que du corps de l'Eglise.
L'Eglise, entendons-le bien, se considère comme la permanence du christianisme dans le monde, et elle considère le christianisme comme l'éternelle vérité ap-
portée de Dieu aux hommes. Illusion ou dod, telle est sa foi, tel est son enseignement. Quand donc elle dit : Hors de l'Eglise point de salut^ elle dit : On ne se sauve que dans la vérité, dans la vérité spirituelle, dans Tamour et la recherche du vrai Dieu. Elle ne ferme le ciel qu'à l'esprit de mensonge ; non pas à l'erreur, mais à l'erreur coupable, fruit de la négligence ou de l'orgueil. Croyez, et faites de bonnes œuvres. S'il vous vient des doutes sérieux, des objections qui vous semblent fortes, examinez, car vous ne croirez point sans cela : vous fermerez les yeux par un parti-pris de vous aveugler vous-même, c'est-à-dire de vous mentir à vous-même, et le fond de votre foi sera le doute, l'incrédulité peut-être, toujours le mensonge ; examinez donc, mais d'un cœur simple et avec l'esprit de Dieu, qui est un esprit de vérité. Alors vous croirez à TEglise^ mais d'une foi solide ; ou vous n'y croirez pas : mais quel que soit le résultat de votre examen, quelle que soit peut-être votre erreur, du moins ne serez-vous point menteur ni impie ; vous ne serez point, moralement, hors de la vérité, vous ne serez pas hors de l'Eglise.
Si l'on passe enfin au fondement, à ce dogme de la divinité du Christ, où plusieurs voient une contradiction, il est vrai que le contradictoire ne saurait être, qu'il suffit qu'une chose soit contradictoire pour qu'on la doive nier, et que la foi, toute supérieure à la raison qu'on la veuille faire, ne la peut détruire ; et il est vrai que la divinité de Jésus-Christ est contradictoire dans le sens où on l'attaque. Mais est-ce bien le sens de l'Eglise? L'Eglise dit-elle que Jésus-Christ soit Dieu et homme, infini et fini^ et le même, elle qui distingue en lui deux volontés, deux natures^ en une personne ? Un homme composé d'un corps et d'une âme représente aussi deux
natures en une personne : il en résulte une nature nouvelle, celle de Thomme, unie, en la personne de Jésus- Christ, avec celle de Dieu. Or Tunité de personne, liant sans les confondre, comme en un mystérieux hvmen, ces deux natures diverses^ mais non incompatibles, n'est pas plus inexplicable, après tout, que le rapport de Tinfini au fini dans la création, dans laction perpétuelle de Dieu sur le monde, dans la question de Tordre des choses lié avec la liberté des êtres, dans tous les problèmes de la métaphysique. Car ces deux natures, pour être différentes, contraires même en un sens, ne sont pas absolument contraires ; le fini n'est pas l'absolue négation de l'infini, ni l'infini du fini : il n'y a là de négation absolue que pour l'infirmité de notre langage. L'infini enveloppe le fini, lequel n'est qu'autant qu'il participe de l'autre, comme toute chose existante, sans être l'être même, n'est que par sa participation à l'être. Il suffit donc que ces deux natures s'unissent en Jésus- Christ sans s'y confondre^ sans y être la même, comme on le veut très gratuitement, pour le plaisir de voir une contradiction dans le dogme chrétien.
Faisons ici une remarque dont il y aura lieu de se souvenir. (7est que l'Eglise établit le dogme négativement, plutôt que positivement : j'entends qu'elle formule ses vérités, nonenelles-mêmes, puisqu'elle n'en donne pas l'intelligence^ mais par opposition aux erreurs voisines. La vérité au sujet de la liberté morale, pour prendre un exemple, c'est l'affirmation contraire à la double erreur de ceux qui nient la grâce et de ceux qui nient le libre-arbitre, ou, ce qui revient au même, la double négation de la grâce exclusive et du libre-arbitre exclusif. Ainsi pour tous les dogmes. Qu'est-ce que le Christ ? Dire qu'il est plusieurs personnes, erreur : Jésus-Christ
LA. HEUGIOK
elqu'un, et il est an dans la conscience de la diviu'il porl« en lui. Dire qu'il n'est qa'un homme, * : il est le Fils de l'homme, l'homme type et me idéal, le Verbe de Dieu iocfu'né : il est donc Dieu. Dire qu'il n'est que Dieu, erreur : il est le de Dieu incarné dans l'homme, il est un homme, u'il eit homme et Dieu conrondus dans une seule i, erreur : la nature de l'imparrail et la nature du t, du progressif et de l'immuable, ne se pouvant idre, ue se confondent pas en lui. Qu'est-il enfin * se ne le dit jtas ; mais elle dit, elle dénonce et conî avec force les erreurs qui avoisinent une vérité rieuse, dont elle nous laisse deviner ou entrevoir s profond.
la doctrine de l'Eglise n'est pas contradictoire, lit-il qu'elle soit vraie? etsi tel ou tel de ses adverse trompe, qu'elle ne se trompe point? Nullement, qu'est-ce que l'on combaten elle, ou dans toute Eglise ? qti'est-ce que l'on combat dans la religion? prit d'aveuglement et de servitude dont on l'accuse is côtés. De tous côtés on a tort. Cet esprit n'estpas I. Rien de plus coupable que l'intolérance dite que ou civile : elle n'est pas le fait de la religion, ,rop souvent de ses ministres ; elle appartient à ire de l'Eglise, non à l'Eglise elle-même, itolétance dogmatique de la foi religieuse est celle ite vérité. Toute vérité est exclusive de l'erreur, is-je? Toute doctrine, vraie ou fausse, est exclui ce qui la nie. La géométrie aussi ne se déclare-lis, dans son ordre, intolérante, exclusive, absolue? e-elle au libre-esamen en se déclarant infaillible,
et s'imposant à la raison ? Non : pour s'imposer à la raison, elle s'adresse à la raison, et à la raison libre. Mais qui dit libre dit responsable, qui dit responsable dit obligé à quelque chose qui est le devoir de l'être libre : et la raison, parce qu'elle est libre, ou mieux, l'être raisonnable, parce qu'il est libre, doit s'attachera la vérité: la chercher, et, quand il croit l'avoir trouvée, en prendre possession comme de son bien.
La cause première de l'incrédulité du siècle, c'est la séparation de la raison et de la foi. Mais cette séparation est-elle légitime ? Non : elle est la faute, elle est la grande erreur de ce temps.
La raison est la faculté de l'infmi, et comme le sens de Dieu. Elle est Dieu en nous, d'autant plus clair et manifeste que notre activité, que notre volonté pensante, sait mieux l'y reconnaître Elle est, comme la foi, universelle, nécessaire, absolue ; à l'une et à l'autre appartient la vérité : au premier abord, considérées en elles-mêmes, elles s'identifient, bien loin de se détruire, et l'on a peine à voir ce qui les distingue. Elles diffèrent néanmoins, et voici la différence : c'est que la raison, « lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » qui ne fait pas la vérité, qui la montre, luit en chacun de nous ; au lieu que la lumière de la foi, qui aussi ne fait pas la vérité, mais la montre, brille hors de nous, au-dessus de nous, et pour tous ensemble. L'une est notre lampe particulière mise en nous pour nous faire voir la vérité commune ; l'autre est une lampe semblable mise plus haut pour la faire voir en même temps à tous les hommes. Parlons sans figure. La raison est la manifestation particulière en chacun de nous de la vérité universelle ; la foi est la manifestation universelle de cette même vérité, non à l'individu, mais au genre humain.
Aussi la foi s'appuie-t-elle sur la raison. C'est par nos raisons diverses qu'elle pénètre diversement nos âmes. Elles sont Tune et Tautre faites pour la vérité : Tune la trouve, l'autre la reçoit. La philosophie est la vérité découverte, la religion est la vérité révélée. Le triomphe de la philosophie et de la raison est donc le triomphe de rindividu ; et quand l'individu l'emporte en toutes choses, il l'emporte encore en cela. La perfection est dans l'harmonie.
Mais, puisque la raison trouve et que la foi reçoit la vérité, reste à savoir si la raison peut, au-delà d'une certaine sphère, trouver des vérités indispensables pourtant, et dont l'ignorance pour l'homme serait la mort; et, le pût-elle, si elle le peut immédiatement, dés qu'elles sont indispensables^ c'est-à-dire dès que l'homme existe ; le pût-elle enfin, par cela seul qu'elle nous est propre, qu'elle luit en chacun de nous, et non hors de nous pour nous éclairer tous ensemble, il faut la foi : non pas une révélation particulière en chacun de nous, qui ne serait autre que la raison même, dont elle est le seul fondement, mais une révélation extérieure^ publique, historique, traditionnelle, sociale, faite par le langage^ par la parole humaine du Verbe de Dieu.
Cela résulte du besoin qu'a l'homme d'être enseigné. Nous n'avons pas à établir ici la nécessité de la parole comme excitation ou comme éducation de la raison ; la nécessité, dis-je, de la parole de l'homme pour chaque individu vivant en ce monde, et de la parole de Dieu pour l'honune : mais la même conséquence demeure, si nous nous en tenons à cette observation de fait^ que l'homme, selon une expression célèbre, est un « être enseigné (Lacordaire). » L'enfant a besoin d'être enseigné pour devenir un homme ; et qui l'enseignera, si ce
n'est rhomme? Mais qui enseignera l'homme, si ce n'est Dieu ? Dieu donc réside en l'humanité. L'individu écoute la parole de l'humanité, et l'humanité la parole de Dieu ; le Verbe de Dieu habite en quelque sorte le langage de l'homme. Il ne crée point, en lui parlant, la raison de l'homme : mais il l'élève à la conscience de soi, il la développe, il éveille en elle un écho qui lui réponde ; il lui communique la vérité, et la sollicite à faire effort pour s'approprier cette vérité dont il lui fait part.