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Le procès d'un homme de lettres en 1623

Théophile commit un grand crime : il ne fut pas de son temps. Hélas ! pour un auteur c'est un crime impardonnable. Que de poètes oubliés pour être nés mal à propos ! Le mien est du nombre; il a paru sur la scène un peu trop tard ou beaucoup trop tôt. Trois siècles lui tendaient les bras et lui réservaient grand accueil ; il en a choisi un quatrième qui le reçut comme un intrus. Le malheureux paya cher cette méprise ; elle lui coûta son bonheur, sa fortune et sa renommée.

Contemporain de Montaigne, il devenait son compagnon et de leur commerce eût jailli un dialogue intarissable, tout pétillant de ces mots capiteux dont

notre vieux terroir était si fertile et que le coup d'état de Malherbe, ce dictateur de la grammaire, a condamnés, je le crains bien, à un exil perpétuel.

Contemporain de Diderot, il signait l'Encyclopédie, montait avec les railleurs à l'assaut des vieilles croyances et, protégé des courtisans, favori des favorites, mourait plein d'années et d'honneurs, après une vie calme et heureuse, laissant à ses héritiers cent mille livres de rente et aux siècles futurs un joli bagage de livres plus spirituels qu'orthodoxes et plus joyeux qu'édifiants.

Contemporain de Victor Hugo, il s'enrôlait sous sa bannière, s'aventurait hardiment dans les sentiers de l'art nouveau, et ce naturalisme, resté chez lui intermittent, mais qui fait peut-être le fond de sa nature poétique, grandissait et se dilatait aux accents du chantre sublime dont la voix a traduit dans notre langue les cantiques de la montagne et les murmures de la mer.

Les philosophes, trop orgueilleux ou trop légers, ont méconnu ce précurseur, et leur maître n'a voulu voir qu'un « gentilhomme étourdi » dans celui dont le rire caustique fut comme la première ébauche de son immortelle raillerie.

Les romantiques, plus francs et plus généreux, ont salué cet ancêtre, et leur critique enthousiaste lui consacre un médaillon enrichi de perles fines dans cette galerie de portraits au coloris admirable qui glorifient les grotesques et vengent les méconnus.

C'était justice. Théophile est pour nous un moderne et ce fut précisément parce qu'il est nôtre que les siens le méconnurent.

Il a un sens qui manque à ses contemporains. A une époque où l'artifice est partout et la réalité nulle part, où, comme on l'a dit en termes aussi exacts que pittoresques, les fleuves roulent du lait, les feuilles ont l'air d'être en soie, les herbes en émail et les fleurs en porcelaine de Chine, il comprend et il essaie de faire comprendre que la plus jolie couleur est celle dont une main invisible a coloré chaque merveille de la création.

L'éclat, la force et la peinture Ue tant et de si belles fleurs, Que l'aurore, avec ses pleurs, Tire du sein de la nature, Sans fard et sans déguisement, Nous donne bien plus aisément Le plaisir d'une odeur naïve ; Leur objet nous contente mieux Et se montre devant nos yeux Avec une couleur plus vive.

Les oiseaux, qui sont si bien teints, Ne couvrent point d'une autre image Le lustre d'un si beau plumage Dont la nature les a peints ; Et leur céleste mélodie, Plus aimable qu'en Arcadie N'étaient les flageolets des Dieux, Prend elle-même ses mesures, Choisit les tons, fait les césures Mieux que l'art le plus curieux.

Ces petits cailloux bicarrés En des diversités si belles, Où trouveraient-ils des modèles Qui les fissent mieux figurés ?

La Nature est inimitable, Et dans sa beauté véritable Elle éclate si vivement Que l'art gâte tous ses ouvrages Et lui fait plutôt mille outrages Qu'il ne lui donne un ornement.

Ce n'est point là une note isolée dans les œuvres de Théophile ; on la retrouve dans beaucoup d'odes et d'élégies qui marquent chez leur auteur un profond sentiment de cette inimitable Nature, être immense et mystérieux dont l'âme étincelle sur les glaciers comme elle s'exhale avec le parfum des roses, et dont la voix multiple, tantôt douce et tantôt terrible, rugit avec le flot qui monte, murmure avec le ruisseau qui coule et gazouille dans les profondeurs des bois...

Contemple-t-il le spectacle d'une mer furieuse ? Il oublie son exil et ses rudes traverses pour peindre ce chaos des éléments déchaînés, le ciel qui « tonne et qui foudroie », les « aboiements de la tempête », les « montagnes d'eaux »écumantes et les gémissements des rochers, ébranlés par le choc des vagues,

Qui présentent leurs têtes nues A la menace des éclairs !

S'éveille-t-il avec l'aurore pour courir à travers les champs ? Le joli paysage et le gracieux lever de soleil !

La lune fuit devant nos yeux, La nuit a retiré ses voiles, Peu à peu le front des étoiles S'unit à la couleur des deux.

Une confuse violence Trouble le calme de la nuit Et la lumière, avec le bruit, Dissipe l'ombre et le silence.

C'est la vie qui se réveille et reprend son œuvre accoutumée après le repos du sommeil. Le forgeron frappe le fer qui pétille sur l'enclume, le laboureur presse de la voix le couple de bœufs qui l'entraîne, les bêtes sortent de leur tanière, les agneaux bondissent sur les blés naissants, l'abeille boit le thym et la marjolaine;

Les oiseaux, d'un joyeux ramage, En chantant semblent adorer La lumière qui vient dorer Leur cabinet et leur plumage ;

l'écho lui-même fait sa partie et ses réponses dolentes mêlent leur note plaintive à ce gai concert matinal.

Aimez-vous ces sites pittoresques où l'on rencontre à chaque pas une source cachée dans l'herbe, une grotte sculptée par l'eau, un rocher tapissé de lierre et ces mille surprises charmantes qui sont le sourire de la Création, comme les grands spectacles en sont la majesté ?

Suivez le poète dans cette promenade enivrante où

il se perd avec sa Corinne et « célèbre d'inconnus mystères » qui « font changer de note aux oiseaux. »

Je vous promets de délicieuses clairières et de ravissants sous-bois, des solitudes ombreuses pleines de soupirs et de souffles, des bosquets mystérieux où les pierres mousseuses et les grands arbres « presque aussi vieux que le soleil » forment des « cabinets de verdure » ignorés des mortels que l'amour n'égare pas:

Un froid et ténébreux silence Dort à l'ombre de ces ormeaux Et les vents battent les rameaux D'une amoureuse violence.

C'est là que le couple heureux vient s'étendre sur le « myrthe qui a laissé tomber sa feuille tout exprès pour le faire asseoir», tandis que la naïade de la source voisine ouvre la porte de sa maison de cristal pour lui chanter une sérénade dont les linottes et les pinsons reprennent joyeusement le thème en y mêlant d'adorables variations.

Pour trouver dans la Poésie française une pièce plus roucoulante, plus divinement parfumée de l'émanation des fleurs sauvages, écrit Gautier, il ne faut rien moins que descendrejusqu'aux premières Méditations de Lamartine, c'est-à-dire à notre plus grand poète.

Certes, Messieurs, ce n'est pas un mince honneur pour le petit chalumeau du chantre de Corinne d'avoir trouvé la ritournelle de la pénétrante mélodie que la

grande harpe du chantre d'Elvire soupirera deux siècles plus tard !

Hélas! du temps de Théophile, on n'était guère lamartinien ; cet air étrange et nouveau ne charma pas les oreilles et personne, alors, ne comprit la musique de l'avenir.

C'est pourquoi le précurseur reste isolé et solitaire; les vents emportent sa chanson qui, après un long silence, résonnera dans l'univers comme un hymne gigantesque, semblable à ces faibles courants qui ne se perdent sous terre que pour rejaillir plus loin, dans la plaine, fleuve immense et majestueux!...

Une erreur chronologique ne coûta pas seulement à Théophile sa réputation littéraire; elle lui coûta aussi son bonheur et faillit lui coûter la vie.

Huguenot et Gascon, lils d'un père qui mourut au service du roi légitime, escorté d'un tel souvenir, à peine âgé de vingt ans, grand travailleur et grand sceptique, spirituel et voluptueux, il semblait né tout exprès pour devenir le familier d'Henri IV et l'enfant chéri de sa cour.

Un mauvais coup de la Fortune l'y amena juste l'année où le poignard du plus exécrable parricide que l'Histoire ait jamais flétri frappa le héros légendaire dont la valeur voulait fonder, au seuil du dix-septième siècle, cette paix que la fin du nôtre n'ose même plus espérer.

a Son courage riail ». dit Théophile dans un hémistiche qui, sous la plume de Corneille, fût resté immortel.

Ce n'était pas seulement le courage : tout riait chez le bon Henri IV ; il avait la religion aussi gaie que l'héroïsme, et il savait semer de roses les chemins qui mènent au ciel.

Dans ces conditions, notre poète était du voyage. .Mais, hélas! les règnes se suivent et ne se ressemblent pas. Louis XIII s'ennuyait-il pour expier la gaîté de son père? En ce cas, il faisait la chose en conscience, car il s'ennuyait profondément. Rien n'est contagieux comme la mélancolie : tout autour du monarque, les visages s'allongent, les couleurs s'assombrissent, le Louvre prend un faux air d'Escurial et la dévotion un ton rogue et revèche qui déconcerte les amis du prince défunt, accoutumés à garder au service du roi du ciel la bonne humeur qu'ils apportaient à celui du roi de Navarre. Plus de concessions mutuelles, cette loi des bons ménages ; chacun s'irrite et s'envenime; les gens sérieux font bande à part; les autres, que rebute un régime trop austère, s'efforcent d'oublier, une fois dans la coulisse, le refrain triste et monotone de la pièce qui se joue.

Tantôt rendez-vous est pris au cabaret de la Pomme du Pin ou à la taverne de Vlsle au Bois, brasseries qui, paraît-il, axaient une physionomie littéraire, à la différence des nôtres où la littérature

est à peu près la seule chose qu'on ne se permette pas. C'est là qu'on rédige les statuts de l'ordre de la Bonne Chère et qu'on nomme commandeur de la Confrérie des Bouteilles Saint-Amand, cet ivrogne inspiré, dont Je vin roule parfois, au milieu de mots en goguette, de si fines et si jolies pensées.

Tantôt on se procure des plaisirs plus délicats dans le salon à la mode d'un Liancourt ou d'un Montmorency, ces maîtres de l'élégance, du scepticisme et du bel air. On y jase, on y discute, on s'y moque et on y doute; on y fait des bons mots, on y lance des épigrammes ; on y raille les parvenus qui accaparent le jeune roi; on y apprend, enfin, cette indiscipline de l'esprit et de l'âme, que l'on nomme libertinage, à l'école de ces jeunes seigneurs qui, eux aussi, se trompèrent d'époque et mènent la fête sous cape en attendant le Régent.

Théophile fut le Voltaire en miniature de ce dix-huitième siècle au petit pied.

Gomme Voltaire, il est poète et philosophe, comme Voltaire, à la fois libre et courtisan, sensualiste en théorie, modéré dans la pratique, beaucoup plus licencieux dans ses écrits que dans sa vie, auteur de contes badins , aux allusions transparentes, qui amusent et font rire tous ceux qu'ils ne ridiculisent pas.

Elle ne serait pas déplacée dans Candide ou dans l'Homme aux quarante ecus, l'histoire de cette possédée d'un village voisin de Toulouse, qu'un bon curé

de campagne exorcisait deux fois la semaine et que Théophile s'avisa de guérir à sa façon.

11 parait que son visage n'était pas des plus orthodoxes, car la démoniaque, aussitôt qu'elle l'aperçoit, saute à bas de son lit et se traîne sur le ventre, hurlant, avec des cris de chat et des grimaces de pendu, qu'elle sent un hérétique dont la présence lui fait mal. Un petit discours latin fut impuissant à la calmer : le démon n'entendait pas ce langage. Le grec, l'anglais et l'espagnol ne réussirent pas mieux, et l'orateur, de guerre lasse, allait quitter la partie, non sans avoir dit tout haut, au grand scandale de l'assistance, qu'un émissaire de Satan devrait être plus instruit, lorsque, ayant lâché par hasard une ou deux expressions gasconnes, une bordée d'injures, aussi riches que pittoresques, lui prouva jusqu'à l'évidence que le diable savait à fond ce dialecte épicé !

Les justes soupçons que donna cette affaire amenèrent bien vite la découverte de l'abus, et les esprits, de moins en moins crédules, permirent de confier à un médecin la pauvre fdle « dont le mal se trouva n'être qu'un peu de mélancolie jointe à beaucoup de feinte. »

Ces histoires faisaient pâmer d'aise les hôtes de Montmorency ; mais elles remuaient la bile des bonnes petites gens qui n'aiment pas qu'on s'attaque à leurs manies et confondent si volontiers leurs préjugés avec leur foi.

Théophile leur fournissait, hélas! des griefs plus légitimes, et les traits acérés de sa plume libertine égratignaient souvent le dogme en frappant la superstition/

Lisez la première satire : elle affirme notre bonté naturelle et nie le péché originel :

Je crois que les destins ne font venir personne En l'être des mortels qui n'ait l'âme assez bonne; Je pense que chacun aurait assez d'esprit, Suivant le libre train que Nature prescrit.

La morale n'y est pas plus orthodoxe que la métaphysique; c'est le désir satisfait mis à la place du devoir : obéissez à vos passions, ne les combattez jamais, c'est le moyen le plus sûr de ne pas être vaincu par elles. Pourquoi lutter et souffrir?

Aussi bien même fin à l'Acbéron nous rend;

La barque de Charon, à tous inévitable,

Non plus que le méchant, n'épargne l'équitable !

Ces préceptes commodes enchantaient les courtisans; mais le bourgeois et l'homme du peuple, la masse et le Tiers-Etat, amoureux de silence et de paix, après tant de bruit et de guerres, réprouvaient du fond du cœur des doctrines qui sapaient la morale et la religion, ces deux puissantes bases de l'ordre social !

Les attaques des libertins ne restaient pas sans réponse et la conversation devenait aigre-douce entre les catholiques, c'est-à dire, alors, le Pays,

maudissant les pourceaux d'Épicure, et la petite coterie des grands seigneurs et des gens de lettres, poursuivant de leurs sarcasmes et de leurs quolibets les " bigots, cagots, trissagots »

Qui avaient bandé les ressorts De la noire et forte machine Dont le vaste et souple corps Etend ses bras jusqu'à la Chine.

Ce quatrain, dont on devine l'auteur, frappait en plein visage la société de Jésus, qui venait de rentrer en France et de rouvrir ses collèges.

Dieu me garde, Messieurs, d'ajouter une ligne aux pages innombrables qu'ont inspirées aux écrivains

de toutes les nuances et de toutes les tailles les disciples de Loyola !

.Mais ce que je puis rappeler, c'est ce que nul ne conteste, je veux dire la vaillance et l'ardeur de ces religieux militants, pour qui la vie est un combat, l'action une prière, plus près des moines bardés de fer qui défendaient Je Saint-Sépulcre que des moines velus de lin qui glissent, fantômes blancs, sous les voûtes du monastère, perdus dans leurs rêves mystiques, comme s'ils étaient entrés vivants dans l'éternité bienheureuse...

Le dix-septième siècle tout entier ne va être pour ces soldats qu'un vaste champ de bataille : au dixhuitième, les philosophes s'en souviendront 1

Qu'ils aient donc peu goûté les théories de Théophile cl qu'ils l'aient considéré comme un écrivain

pernicieux, cela est vraisemblable et je le crois sans effort. Mais que la persécution inouïe qui s'acharna sur le poète ait eu pour cause première le zèle de la compagnie, c'est à quoi résiste l'étude impartiale des faits de la cause et des pièces du procès.

Un seul homme fut le bourreau. Croyons-en, du moins, la victime :

« Ce n'est ni l'intérêt du public, ni la décharge de

votre conscience qui vous ont fait vomir tant de fiel

sur mon innocence », écrit-elle du fond de sa prison

à celui qu'elle dénonce comme l'artisan de tous ses

maux ; « force gens de bien savent avec moi ce qui

vous a piqué au jeu :

manet alla meule repostum

Crimen detectum hnsa^que injuria famse. »

Quels étaient cet ennemi impitoyable et le crimen detectum qui l'avait'piqué au jeu ?

Voici la vérité :

Un certain Père Voisin, chargé d'instruire la jeunesse, oublia la retenue que comportent ces délicates fonctions, et Théophile, toujours à l'affût des faiblesses de L'adversaire, releva cet oubli avec plus d'esprit et de verve (pic d'indulgence et de charité.

Le malheureux paya cher cette débauche de langage; elle fut l'origine d'une disgrâce qu'il appelle lui-même « la plus longue et la plus dure calamité de son siècle. »

Voisin était l'âme damnée du Père Caussin, le confesseur de Louis XII 1, fonctionnaire redouté, que

Kichelieu, clans ses Mémoires, nous présente comme « un pet it homme, plus plein de lui-même que tje l'esprit de Dieu et le plus malicieux des moines. » Il aurait, dit Monglat, perdu le grand Cardinal, si ce dernier ne s'en était affranchi par l'exil. En attendant, il exilait les autres et trouvait un instrument commode dans son royal pénitent.

On découvre chez le fils de Henri IV le germe de toutes les passions qui révoqueront l'édit de Nantes. Un curieux échange de lettres entre lui et son Procureur Général, Mathieu Mole, dont il gourmande la modération qu'il taxe de faiblesse, met en relief, d'une manière saisissante, l'intolérance du monarque et la douceur du magistrat.

Un jour, ou plutôt une nuit que Théophile prenait ses ébats chez le duc de Montmorency, un messager vint, de la part du prince, lui dire de quitter le royaume. Deux prévôts l'attendaient à la porte, et c'est en cet équipage, sur lequel il ne comptait pas, que le poète, ce soir-là, quitta le bal plus tôt que d'habitude pour ne pas rentrer chez lui.

Le lendemain, quatre lignes insérées dans le Mercure apprenaient à la ville l'exécution qu'on avait faite.

Et ce fut tout.

Le journalisme d'alors était moins bavard que celui d'aujourd'hui !

Il est vrai que le bavardage était plus dangereux!...

Théophile, tout d'abord, se raidit contre le malheur et montra gai visage à la Fortune qui lui boudait :

« On m'a chassé de la cour où je n'avais que faire, » dit-il dans un dialogue qui rappelle la fable du Renard et des Raisins; « quelque part de l'Europe où je veuille aller, mon nom m'y a fait des connaissances. Je me sais facilement accommoder à toutes diversités de vivres et d'habillements ; les climats e!, les hommes me sont indifférents ; j'ai l'esprit et le corps à la fatigue. »

Et comme on lui objecte que l'exil est toujours l'exil et que les étrangers ne valent pas des compatriotes :

« Celui, répond-il fièrement, qui prise moins la faveur des hommes et l'avantage de la fortune que sa propre vertu, se trouve peu empêché de ces incommodités ordinaires. Si j'ai mérité ma peine, je serais injuste de me plaindre; et, si je ne suis pas coupable, je suis assez sage pour la mépriser. »

C'était parler en stoïcien; mais il fallait agir de môme et. ici, l'auteur vit bien que le stoïcisme n'était pas son ait.

Au moment de lever l'ancre pour la Grande-Bretagne où il avait dessein de s'établir, une tempête se déchaîne et le retient au port : adieu maximes et dilemmes ! Notre philosophe est à bas ! Le courtisan me

le sage à la porte, et l'image de la Cour, qui 1 obsède et le tourmente, provoque dans son âme d'amers et fébriles regrets.

... In impatient désir

De revoir les pompes du Louvre Travaille tant mon souvenir,

s'écrie-t-il,

Que je brûle d'aller à Douvre,

Tant j'ai hàle d'en revenir !

Il pressentait qu'il ne s y amuserait guère. El ses pressentiments ne le trompaient pas.

A peine avait-il mis les pieds en Angleterre, qu'il s'y ennuyait déjà presque autant que les Anglais.

Elles donnent la sensation du spleen, ces métaphores expressives, qui peignent, avec des bâillements dans la voix, ce climat liquide et maussade.

Où l.i terre languit, où le soleil s'ennuie,

Où ce torrent de pleurs qu'on ne peut étancher

• '.ouvre l'air de vapeurs et la terre de pluie!

Quelle différence avec les gais rayons de l'astre qui dore son pays natal! C'esl la qu'il ira réchauffer sa Ivre el ses membres engourdis. Si on l'arrête, c'est la mort. Mais qu importe! Mieux vaut la mort qu une existence insipide et décolorée! Il u y tien! plus: le premier navire l emporte et M vogue vers la Gascogne où il débarque près de Bordeaux.

Le voilà enfin chez lui ! Mais il esl aussi chez le Roi, lequel nourrit a son égard des intentions peu rassu-

ranles. Le séjour de la ville serait trop dangereux; il prend la clef des champs et gagne le manoir du baron de Panât, un de ses confrères en religion épicurienne et réformée.

Mais ce digne gentilhomme, gardé à vue par la prévôté comme suspect de complaisance envers le proscrit, crut voir le diable en personne et le mit dehors malgré le temps affreux qu'il faisait.

Il pleuvait, paraît-il, comme au jour du déluge. Théophile, fuyant au milieu des ténèbres, faillit se noyer dans une maie et recevoir la foudre sur l;i tète :

Que dus-je devenir le soir où le tonnerre Presque dessous mes pieds vint balayer la terre? Il brûla mes voisins et me couvrit de feu!

Ceci m'a bien l'air d une gasconnade. Mais, après tout, le tonnerre a des effets si curieux...

Quoi qu'il en soit, notre poète était mal récompensé de son amour pour sa chère province et ses compatriotes s'accordaient tous pour trouver intempestive la visite dont il les gratifiait.

Aujourd'hui que le roi Louis XIII est hors d'état de nuire à personne, les Gascons paient à Théophile la dette qu'ils ont contractée et lui dédient, de temps en temps, à l'occasion des jeux floraux, un chaleureux panégyrique, grâce auquel il obtient, sur les bords de la Garonne, cette célébrité que, sur les rives de la Seine, on lui mesure peut-être avec trop de parcimonie.

Mais alors la police eût gêné L'expansion de leur

gratitude et, comme Leur prudence égalait leur reconnaissance, ils remettaient à des temps meilleurs l'expression de leur sympathie.

Brutalement repoussé par tous ses vieux amis, auxquels il avait trop appris cpie le repos est le bien suprême, le malheureux entrevit, sans oser frapper à la porte,

Le joli petit château,

Joignant le pied d'un grand coteau

où s'était écoulée son enfance déjà lointaine comme un rêve, et, après mille aventures, gagna les landes de Castel-Jaloux, puis les hautes montagnes où, du moins, ses persécuteurs ne pouvaient pas avoir d'accès.

Dans toute autre occasion, le spectacle de ces grands pics boisés, aux flancs ravinés par les gaves, lui eût inspiré quelque belle strophe, sauvage comme l'endroit; mais il n'était guère d'humeur à contempler la nature, et ses descriptions se ressentent des circonstances dans lesquelles il faisait alors le voyage des Pyrénées.

Ce n'est « qu'arbres puants, qui servent de perchoir aux hiboux », « tristes forêts »,

Dont tout le revenu n'est rpj'un peu de résine,

« déserts affreux, » dont les « loups et les écureuils » forment toute la population. En Angleterre, il maudissait le brouillard qui rendait les journées trop courtes; maintenant, il maudit le soleil qui les allonge pour le vexer. Où est le doux climat de la cour? Où

sont les jolis bords de la Seino ? Qui le tirera, lui, le fin et sémillant causeur, de ce pays désolé où il n'a pour lui répondre que les croassements des corbeaux? Il implore Dieu et les saints, c'est-à-dire les courtisans et le Hoi, auquel il adresse une ode dont le début, plein de noblesse, me semble digne, pour le mouvement et la forme, des strophes de Malherbe les mieux poussées :

Celui qui lance le tonnerre,

Qui gouverne les éléments

Et meut avec des tremblements

La grande masse de la terre,

Dieu, qui vous mit le sceptre en main,

Qui vous le peut ôter demain,

Lui, qui vous prête sa lumière,

Et qui, malgré vos fleurs de lis,

Un jour fera de la poussière

De vos membres ensevelis;

Ce grand Dieu, qui fit les abîmes Dans le centre de l'univers Et qui les tient toujours ouverts A la punition des crimes, Veut aussi que les innocents A l'ombre de ses bras puissants Trouvent un assuré refuge, Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le déluge Des maux où vous m'avez jeté !

Mais le Roi n'était pas en veine de lyrisme et Théophile en fut pour ses vers.

Alors il s'avisa que c'était le libertinage que I on frappa il en sa personne et, pour se laver de l'accusation d'athéisme qui l'avait perdu, confectionna. d'après le Phédon, une sorte de poème socratique, mêlé de prose et de poésie, dont le texte a la physionomie d'un dialogue parsemé de couplets et rappelle assez bien l'aspect d'un libretto d'opéra comique.

Il oubliait que Platon était un philosophe païen et que I esprit étroit de l'époque n'admettait pas qu'on prouvât Dieu par des raisons empruntées auxGentils.

Il n'y avait qu'un moven de retourner à la cour : Théophile se souvint cl Henri IV: il descendit au tond de lui-même, sonda ses reins et. après examen de conscience, vit crue la foi de ses pères n était pas un obstacle insurmontable a son bonheur.

Paris vaudra toujours une messe pour les poètes et les rois!...

(le coup imprévu de la grâce qui venait avec tant d'à-propos toucher le cœur de l'hérétique, parut inopportun a ses ennemis personnels, beaucoup moins préoccupés de son salut dans l'autre monde que de son exil dans celui-ci. Mais il remplit cl aise les vrais croyants, charmés d'enlever au scepticisme un de ses chefs les plus, célèbres et les plus redoutés.

Louis XIII, dévot peu éclairé, mais sincère, reçut le poêle converti comme une brebis qui rentre au bercail. In curieux document de l'époque nous le montre clans ce rôle de repreneur qu'il affectionnait,

lui adressant une homélie pleine d'onction et lui prêchant, pour l'avenir, du haut de sa majesté royale, plus de retenue dans sa conduite et de sobriété dans ses repas.

Il es( à croire que Théophile écouta l'auguste sermon avec tout le recueillement exigé par la circonstance; mais il esta croire aussi qu'il l'oublia plus vite qu'on ne l'avait composé et que, aussitôt Louis le Chaste rentré dans sou oratoire, il retourna de son côté à ses plaisirs et à ses festins.

La pénitence aura son heure; mais elle n'a point encore sonné, lui attendant, il cultive, comme jadis, l'amour et la bonne chère et ses ardeurs de néophyte ne troublent pas une minute son humeur gaillarde et son brillant appétit.

Le temps est si propice et si douce l'occasion! Liancourt, Montmorency et autres gais compères s'arrachent l'aimable voyageur dont le départ avait laissé tant de vide et dont le joyeux retour anime toutes les tètes!

On était au mois de novembre l()*22. L'hiver suivant fut pour le poète un beau lève après un vilain cauchemar. On dirait que, avant de le précipiter dans de nouvelles aventures, plus terribles encore que les épreuves passées, la Fortune, par un raffinement de barbarie, lui accorde une courte trêve pour le déshabituer de la souffrance, et rendort dans les délices pour lui rendre plus sensibles les amertumes du réveil.

Tout arrive au gré de ses vœux, tout succède

selon ses désirs : faveurs royales, pompes du Louvre, jolies maîtresses, soupers fins, superbes châteaux, verts ombrages donnent au nouveau catholique un avant-goût du paradis... de Mahomet.

C'est bien l'idée que le bon Théophile se faisait alors de la béatitude éternelle. Aussi devient-il lyrique, quand il célèbre son bonheur :

Tous mes jours sont des mardis gras !

s'écrie-t-il avec enthousiasme.

Le mercredi des cendres ne fit point exception à la règle. En effet, aux approches de cette date redoutée, notre héros, dont l'estomac avait eu jusqu'ici toutes les complaisances, y sentit les premiers symptômes d'un mal indéfinissable, qui l'obligea de se soumettre à un régime fortifiant, .leùner dans un cas pareil, c'eût été commettre un suicide. Aussi, pour ne pas attenter en sa personne à l'œuvre de son créateur. s'empressa-t-il de demander une dispense que lui octroya son curé sur le vu d'un certificat signé par le docteur Delorme, praticien moins connu par cette cure que par sa fille Marion, dont les charmes ont sauvé de l'oubli un nom que la médecine, toute seule, n'aurait peut-être pas suffi à immortaliser.

Le malaise de Théophile, vaincu par ces soins intelligents, lui laissait la liberté d'esprit nécessaire pour rimer de jolis vers où Ion retrouve, avec plus de délicatesse dans l'idée et de finesse dans le tour, la

théorie sensuelle, qui sYlale brutalement dans la première satire à laquelle j'ai fait allusion :

Heureux, tandis qu'il est vivant, Celui qui va toujours suivant Le grand Maître de la nature Dont il se croit la créature !

Il n'enviera jamais autrui ; Quand tous les plus heureux que lui Se moqueraient de sa misère, Le rire est toute sa colère.

Celui-là ne s'éveille point, Aussitôt que l'aurore point, Pour venir des soucis du momlt- Importuner la terre et l'onde;

Il est toujours plein de loisir;

La Justice est tout son plaisir, Et, permettant à son envie

Les douceurs d'une sainte vie,

11 borne son contentement

Par la raison tant seulement.

L'espoir du gain ne l'importune ;

En son esprit est sa fortune.

L'éclat des cabinets dorés,

Où les princes sont adorés,

Lui plaît moins que la face nue

De la campagne ou de la nue.

La sottise d'un courtisan,

La peine qu'un amant soupire.

Lui donne également à rire.

Il n'a jamais trop affecté

Ni les biens ni la pauvreté ;

Il n'est ni serviteur ni maître ;

Il n'est rien que ce qu'il veut être.

Jésus-Christ est sa seule foi :

Tels seront mes amis et moi.

Né reconnaissez-vous pas. .Messieurs, dans cette peinture, le portrait du mondain de Voltaire ?

Malgré le nom de Jésus-Christ qui s'y trouve comme un palladium contre les interprétations malveillantes, elle va prendre place an dossier que Ton prépare dans l'ombre et qui grossit chaque jour.

C'est i[iio la haine n bonne mémoire et, si le Roi avait pardonné, le Père Voisin, lui, n'avait pas oublié son offense. Remplissant de ses espions les boudoirs et les cabarets, il épiait avec l'œil de la rage les démarches de l'ennemi et faisait de ses moindres faiblesses autant de chefs d'accusation. Ouelque parole qu'il lançât, c'était une impiété horrible; quelque trait qu'il écrivit. « c'était pis qu'un assassinat ». Non content de dénaturer ses pensées les plus simples et de donner un sens coupable a ses mots les plus innocents, il répandait sous le couvert de son nom des priapées ignobles en témoignage de I obscénité de sa vie.

Pour défendre au moins son œuvre contre de telles menées et la soumettre au jugement des lecteurs impartiaux, le poète en lit paraître une édition officielle précédée dune préface qui montre le discrédit dans lequel le poussait peu a peu I inépuisable malice de ses persécuteurs :

«< Ceux qui veulent ma perte en font courir de si grands bruits, dit-il, que j'ai besoin (\c me montrer

publiquement, si je veux qu'on sache ee que je suis au monde... Je crains que mon silence ne fasse mon crime ; car, si je ne repousse la calomnie, il semble que ma conscience ne l'ose désavouer. On a suborné des imprimeurs pour mettre au jour, en mon nom, des vers sales et profanes qui n'ont rien de mon style ni de mon humeur. J'ai voulu que la Justice en sût l'auteur pour le punir; Mais les libraires n'en connaissent, à ce qu'ils disent, ni le nom ni le visage et se trouvent eux-mêmes en la peine d'être châtiés par cet imposteur. »

L'imposteur flétri par ces lignes n'en lança pas moins ses traits empoisonnés contre l'écrivain qu'il dénonçait aux Grands comme un esprit dangereux, et au vulgaire comme un « professeur de magie » adonné à tous les vices, ami intime de Lucifer et ne manquant pas un sabbat !

On frémit, quand on songe à tous les pauvres diables que ces allégations stupides ont brûlés. Peu s'en fallut alors qu elles ne lissent une nouvelle victime. Depuis longtemps, le feu couvait sous la cendre; une étincelle fit jaillir l'incendie: ce l'ut l'apparition du Parnasse satyriqué.

Une spéculation de libraires, encouragée par Voisin, présentait ce recueil de sonnets et d'épigrammés comme une nouveauté cynique due à la plume de Théophile, bien qu'il eût été déjà, une pre-

mière fois, publié en 1609, c'est-à-dire un an avant l'arrivée de Théophile à Paris.

Le silence de Henri IV l'avait laissé dans l'ombre; les poursuites de Louis XIII le rendirent immortel.

Gautier a comparé celle œuvre étrange, qui sent la fièvre, à Ce musée erotique de Naples qu'on n'a pas le courage de briser, mais sur lequel la morale doit tirer son rideau.

« Sans doute, écrit-il dans ses Grotesques, de pareilles productions sont indignes de l'art ; mais cependant il y reste encore assez d'art pour (pi on les voie brûler avec un sentiment de regret, et qu'on en retire avec le bout des doigts quelques feuillets échappés au feu de paille du bourreau. »

Cette modération dans l'anathème n'a rien qui étonne de la part de l'auteur du Muser secret, si grand amateur de ces statuettes florentines qu'on ne lire de leur étui qu'entre fins connaisseurs et de ces conversations échevelées où le grotesque n'est que l'éclat de rire de la Poésie en vacances, et (pie. au dire de M. Bergerat, son biographe et son ami, il n'étail pas permis d'entendre, si l'on n'était au moins trois fois majeur.

Mais sous Louis XIII on était, paraît-il, moins^sensible aux beautés de cet ordre, et la clameur publique vint, avec un bruit sinistre, avertir le poète de l'imminence du péril.

Il desavoue aussitôt le livre, en fait saisir les exem-

plaires et traduit les imprimeurs devant le Ghàtelet, qui les condamne pour abus du nom d autrui.

Mais que peuvent les arrêts de justice contre l'opinion en délire? L'émotion était immense. Balzac, dans son style emphatique, la compare à ce l'embra*sement de Troie ». 11 faut battre le fer quand il est chaud, dit le proverbe. Voisin comprit que l'heure était venue de lancer quelque réquisitoire, ardent et brutal comme la foule, qui éperonnàt sa colère et lui donnât un aliment. Il avait sous la main l'homme de la circonstance : c'était le Père Garasse, son confrère et son familier, qui semblait né tout exprès pour cette besogne et qui, nous dit Théophile, « vomit un gros volume pour décharger la bile de son compagnon ».

Etrange physionomie que celle de ce Garasse ! Esprit bizarre, manquant d'équilibre, dépourvu de bon sens, mais non d'intelligence, ayant Ja verve de l'insulte et l'entrain de la calomnie, trouvant de ces cris haineux qui affolent les niasses et de ces calembours cyniques qui les font ricaner, type achevé de ces plumitifs dont l'encre est mêlée de bave, stylistes sans pudeur, vrais bouffons de la controverse, qui prennent leur méchanceté pour du zèle, leurs outrages pour des raisons, et croient avoir prouvé leur thèse quand ils ont rendu tout leur fiel!

De celte plume enragée sortit le volumineux inquarto qui a pour titre : Examen de la doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps.

C'est une énorme machine de guerre qui, sous couleur de passer en revue les principaux libertins de l'époque, vise surtout Théophile, contre lequel elle esl dirigée.

.le renonce, Messieurs, à analyser ce factum; il n'a d'ailleurs pour vous qu'un intérêt médiocre; en revanche, il offre un assemblage de qualités techniques qui, pour le fond et la forme, le recommandent dune façon particulière aux diffamateurs de profession. Les procédés en sont commodes et à la portée de tous. Ici, c'est un mot qu'on efface et qu'on supplée par un autre dans ces matières délicates louchant les mœurs et la doctrine où le mécompte d'une syllabe, d'un vers léger, fait un vers obscène, et d'une pensée douteuse, une hérésie. Plus loin, le mot biffé esl remplacé par des points dont la piquante équivoque éveille dans l'esprit du lecteur l'image lubrique et le terme ordurier. Le tout est enveloppé dans un flot d'invectives, « vilain, pouacre, écornifleur, ivrognet, crocodile, cannibale», après lesquelles le qualificatif de « sauvage de la Virginie ». qui clôt la liste, semble un euphémisme plein de modération.

On ne peut lire ces horreurs sans un sentiment de profonde tristesse; on voudrait n'y voir que les élucubrations malsaines d'un cerveau détraqué, un accident douloureux, mais isolé, dans l'histoire des controverses humaines. Hélas! qu'il est difficile de

soutenir cette illusion! Des écrivains d'une autre trempe et surtout d'un autre style que « le moine étourdi dont on avait suborné le zèle » et qui, plus tard , paiera cher sa faconde , des intelligences sereines, de lumineux talents n'ont-ils pas donné le spectacle de fureurs injustifiables contre des hommes dont le seul crime était de penser autrement qu'eux? Un jour viendra, Messieurs, où les choses auront changé de face; le scepticisme, à son tour, s'assiéra dans le Conseil des rois; on ira célébrant partout la tolérance et les droits de l'esprit sous le sceptre des philosophes, jusqu'au jour où l'un d'eux, plus riche de génie que d'écus, refusant d'emboîter le pas du Grand Maître, on verra le patriarche deFerney anathématiser, du haut de ses cent mille livres de rente, la ce sagesse iroquoise » de ce « gueux » coupable de l'avoir troublé dans sa sérénité féodale par des vues trop hardies sur l'origine de la propriété foncière!... Ce n'est pas tout. Un jour viendra où les persécuteurs seront les persécutés et les prescripteurs les proscrits : alors, six mille religieux, arrachés aux déserts d'Amérique qu'ils avaient fécondés de leur sang et de leurs sueurs, et ramenés à fond de cale au nom de la libre-pensée, prouveront aux âmes candides que la Philosophie, comme la Religion, a son fanatisme et ses colères, et feront craindre aux timides, dépourvus d'une foi robuste, que le Progrès ne soit un rêve, la marche en avant un mirage, et qu'un destin inexorable ne condamne l'humanité à

tourner sans cesse dans le cercle vicieux de ses erreurs, de ses fautes et de ses malheurs!...

Cependant les événements se faisaient les complices de Garasse et portaient à son comble l'effervescence populaire. Un terrible fléau venait de s'abattre sur Paris, la misère était atroce et l'imagination malade d'une multitude affolée n'avait pas de peine à reconnaître dans l'impie qu'on signalait à sa vengeance l'auteur responsable de tous ses maux.

Des sermons virulents entretenaient sa frénésie :

« Maudit sois-tu, Théophile », s'écriait un prédicateur de l'Ordre des Minimes dans cette chaire où monteront bientôt les Bossuet et les Bourdaloue ; oc maudit soit l'esprit qui t'a dicté tes pensées. C'est toi qui es cause que la peste est dans Paris. Je dirai, après le Révérend Père Garasse, que tu es un bélître, un veau. Que dis-je?Un veau? D'un veau, la chair en est bonne, bouillie et rôtie; mais la tienne, méchant, n'est bonne qu'à être grillée : aussi le seras-tu demain. »

Cette éloquence sacrée d'un nouveau genre, <]iii transformait l'église en un lieu de scandales et la parole de Dieu en une excitation au meurtre, trouvait bien quelques réfractaires, à commencer par le Supérieur des Minimes, qui en mit l'inventeur à la porte avec défense de rentrer au couvent. Mais elle éveillait un écho formidable au sein de la masse

ignorante et superstitieuse qui ne voyait pas d'autre remède à l'épidémie que la mort du sacrilège.

« Personne ne peut être sauvé, s'il ne tâche à me perdre », écrit le malheureux. Un trait de mœurs, que sa plume consigne, montre bien l'état des esprits : les femmes ayant quelque motif de faire pénitence considéraient que maudire Théophile était la plus efficace de toutes les dévotions!

Le poète sentit le bûcher; il s'émut et quitta la ville. La cabale, aussitôt, de triompher bruyamment; quelle preuve faut-il encore? Ce départ n'est-il pas un aveu décisif? Une poursuite devenait inévitable ; le Roi donna l'ordre d'y procéder.

On était à ce moment au plus fort de la contagion; la Cour avait pris la fuite, les Tribunaux ne siégeaient plus. La haine vainquit la peur. Eji l'absence de la GrancVChambre de laquelle relevait le procès, on réunit tant bien que mal dix juges des enquêtes. Ils allèrent vite en besogne et, cette fois du moins, on ne put accuser la Justice de lenteur : le dix-neuf août au matin, l'audience est ouverte; à onze heures, tout est fini : l'accusé, convaincu du crime de lèse-majesté divine, sera brûlé par effigie, en attendant qu'on lui fasse subir en personne la même opération. Aussitôt dit, aussitôt fait: on construit un grand mannequin avec les traits du coupable, on le promène à travers les rues, on le couvre de boue et d'insultes, on le traîne enfin sur la place de Grève, où on le jette sur

un bûcher avec les œuvres du poèle et l'on fait flamber le tout clans un immense feu de joie!

Si, au moins, la tragédie de Pyrame n'en avait pas réchappé! Théophile n'eut même pas cette chance. « Je suis né sous une étoile enragée », disait-il; la fin, comme le début de sa vie, ne le démontre que trop !

Ses amis le suppliaient de passer la frontière ; Louis XIII ne disait rien ; le Parlement imitait son silence : Voisin corrigea la clémence du prince et la bonté des magistrats. 11 avait à sa dévotion deux aimables policiers dont le zèle professionnel, plus efficace que le bon vouloir du souverain, boucha les portes du royaume, et organisa une chasse en règle contre le fugitif.

Celui-ci leur faisait la partie belle :

« Jetais déjà sur la frontière, écrit-il au Roi, en la méditation de quitter ma patrie et dans l'incertitude de n'y plus revenir, et cette contrainte d'éloigner votre Cour tenait mon esprit dans des troubles qui me rendaient indifférentes et la capture et l'évasion. Ce changement de pays ne m'eût pas été fâcheux, si Dieu m'eût fait naître ailleurs qu'en France; mais voire empire a pour moi des amorces si puissantes, que c'est me retirer du monde (pic de vous abandonner. Aussi m'en allais-jc avec des inquiétudes et des paresses qui témoignaient assez que le danger

de mourir en votre royaume m'affligeait moins que le regret d'en sortir. »

C'est ainsi qu'au moment décisif ses forces le trahissent et qu'il attend les chaînes et les ténèbres du cachot, les pieds rivés au sol natal que les amertumes de son premier exil lui ont appris à aimer d'un amour de proscrit.

Quand une heure vaut un siècle, il hésite, il s'arrête, il se cache dans une chaumière perdue au fond d'un bois, et là, anéanti, pris de vertige, il s'abandonne à ces mille souvenirs qui, aux jours sombres de la vie, se dressent devant l'homme avec la navrante tristesse des choses passées qui ne reviendront plus !

Il écrit à un sien ami qu'il appelle Tircis, il raisonne, il discute, il se plaint, il récrimine, proteste de son al lâchement à l'Eglise romaine, flétrit l'envieuse rage de ceux qui, à force de « mesdisance », ont fini parle « desbaptiser », et cherche un coin inaccessible où leur poursuite impitoyable ne puisse le découvrir. Quand il l'aura trouvé, ce port tutélaire que ne battra pas le flot de la méchanceté humaine, il méprisera la tempête impuissante, et un ciel sans nuage élargira son horizon !

Et voilà que, avec cette mobilité incroyable qui fait le charme et la faiblesse du génie méridional, il oublie les archers royaux qui frappent à sa porte, pour tracer d'une plume enthousiaste le programme de sa nouvelle existence !

Il esl las des propos de table et des chansons d'amour. Assez de sonnets et d'épigrammès ! 11 lui faut un sujet plus noble et plus attachant, qui épuise enfin la sève de son ardente nature. L'heure est venue de donner un corps au rêve longtemps caressé, l'idéal, le but de son ambition littéraire, le poème patriotique et national où il évoquera le fantôme gigantesque des grands Français d'autrefois :

Kl ces vieux portrait? efiaei'-s Dans mes poèmes retracés Sortiront des vieilles chroniques, Et, ressuscites par mes vers, Ils reviendront plus magnifiques En Testime de l'univers !. . .

Que na-t-elle pris son essor, Messieurs, cette belle muse gauloise, que la Renaissance a dépouillée de sa longue robe gothique, pour l'affubler des oripeaux mesquins d'un Olympe suranné ?

Au lieu des vieilles filles sourdes qui n'habitent plus le Parnasse, elle eut invoqué la douce Vierge que le naïf Joinville priait si gentiment, et sa harpe chrétienne, plus sonore que la lyre cassée d'Apollon, eût préféré aux froides fictions d'un autre âge les vivantes réalités de nos annales, toutes chaudes du sang des martyrs et des chevaliers !

Suivant le mol de Théophile, et elle eût écrit comme les Anciens, mais non pas ce qu'ils ont écrit. »

Shakespeare met en scène ses rois, Dante ses Gi-

belins et ses Guelfes, Goethe ses étranges docteurs et les brunies de son pays.

Nous avions mieux que tout cela, nous avions le drame héroïque, la flamboyante épopée qu'on appelle l'histoire de France, le roman le plus sublime et le plus invraisemblable qui soit jamais sorti de l'imagination de Dieu !

Et pourtant nos bardes se sont tus ! Et Jeanne d'Arc, notre vierge bien-aimée, Jeanne d'Arc, notre sainte et martyre, ne leur a inspiré jusqu'ici qu'un ignoble badinage et un poème discordant !

Notre littérature est superbe ; mais elle n'est point patriote : on la voudrait à la fois plus locale et plus fermée ; on lui trouve un peu le défaut qu'a notre capitale : les étrangers y sont trop bien, et nous n'y sommes plus chez nous.

Et c'est pourquoi ils restèrent ensevelis dans les vieilles chroniques, les portraits à demi effacés de ceux qui firent la patrie si grande ! Ils dorment dans l'antique tombeau sur lequel plane une auréole ; et le piteux réveil dont Henri IV a été victime, ne doit pas leur faire souhaiter qu'on les tire de leur sommeil !...

L'arrivée des gens du Roi interrompit le rêve d'or du poète. Il s'enfuit, quitte le bois et court chercher un refuge au Càtelet, ville voisine, dont il connaissait le gouverneur. Mais la voie était éventée ; les limiers forcèrent le fugitif dans sa retraite, et une place, qui avait soutenu des sièges royaux, se trouva

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fail>lo pour sa protection. Vainement cssaie-t-il d'échapper par les remparts : on le traque, on le pourchasse, on le trouve enfin blotti dans une casemate où il attendait, immobile, l'accomplissement du destin.

« D'abord que je fus pris, dit-il, on me tint pour condamné. Ma détention fut un supplice et les prévôts des exécuteurs. . . Je fus conduit à Saint-Quentin.. . attaché de grosses cordes partout et sur un cheval faible et boiteux qui m'a fait courir plus de risques que tous les témoins de mes confrontations. L'exécution de quelque criminel bien célèbre n'a jamais eu plus de foule à son spectacle que je n'en eus à mon emprisonnement. Soudain que je fus écroué, on me dévala dans un cachot dont le toit même était sous terre. Je couchais tout vêtu et chargé de liens si rudes et si pesants que les marques et la douleur en demeurent encore en mes jambes ; les murailles y suaient d'humidité et moi de peur. »

Ce n'était pourtant là que de la prison préventive ! Ses ennemis jugèrent qu'une compagnie n'était pas de trop pour le ramener à Paris. Le voyage ne fut pas plus gai que celui de-Saint-Quentin ; sa monture était encore moins confortable et les fers qui l'enchaînaient nuit et jour ne lui laissaient pas une minute la liberté du sommeil. Pour comble d'infortune, la crainte d'un coup de main, comme si l'escorte n'eût pas été suffisante, et de ridicules alarmes, causées par la vue

d'un arbre ou d'un troupeau clans le lointain, faisaient éviter les grandes routes pour prendre de longs détours qui éternisaient son supplice.

On arrive enfin à la Conciergerie dont une foule rugissante encombrait les abords, on enlève le captif dans la grosse tour, et on le pousse dans un cachot infect où on l'enferme avec deux soldats pour le garder jusque dans la terre. Les pauvres diables y restèrent quatre mois ; quand on vint les relever de cette faction d'un nouveau genre, ils étaient à moitié morts de terreur et de maladie.

C'est que le logement n'était ni sain ni commode : « Le jour y éclairait si peu qu'on ne savait discerner la voûte d'avec le plancher, ni la fenêtre d'avec la porte. On n'y avait jamais de feu ; d'ailleurs, la vapeur du moindre charbon, n'ayant là dedans par où s'exhaler, eût été du poison. »

Songez que c'était l'endroit où l'on avait mis Ravaillac. On y mettait à présent le favori d'Henri IV ! Il y demeura deux années durant lesquelles il fut traité avec des rigueurs « capables de consommer des pierres. »

Que faisaient donc ses amis et ses protecteurs ?

Liancourt ne soufflait mot ; Montmorency ne parlait guère ; un autre livrait ses lettres ; un quatrième soulevait son cœur d'indignation et de dégoût : il s'appelait Jean-Louis Guez et était fils d'un valet de ferme ; mais l'Histoire l'a anobli et l'appelle M. de Balzac.

Une aventure singulière, qui met en relief les caraotères respectifs des deux auteurs, les avait rapprochés au cours d'un voyage en Hollande. Ils se trouvaient avoir pour hôte le gendre du docteur Baudius ; un gendre est un mari : Balzac lui en fournit la preuve ; Sganarelle se fâcha tout rouge et rossa d'importance Valère, auquel il aurait ôté, avec l'envie, l'espoir de la récidive, si l'épée de Théophile n'eût calmé sa jalouse ardeur.

Balzac n'oublia jamais ce service et attendit avec rage l'occasion de s'en venger. C'est pourquoi, aujourd'hui que son défenseur est sous clef, il l'accable d'épithètes malsonnantes, et consacre une période, plus longue encore que d'habitude, à ce « Mahomet nouveau, troublant la paix des consciences, renversant les faibles esprits et menaçant l'Eglise. »

Comment concilier cette lâche conduite avec les éloges que Descartes, après Yaugelas, décerne au caractère du célèbre épistolier? Ce qui est certain, c'est que sa félonie lui valut une superbe réplique où ses plaies morales sont étalées dans un tableau d'un réalisme effrayant.

Il est heureux pour le prétendu fondateur de l'éloquence française, Vunico éloquente, que l'oubli ait fermé la bouche à ce terrible témoignage, et que les compliments de l'immortel philosophe aient survécu a la satire du pauvre martyr ignoré!

Il faut suivre, Messieurs, dans les poésies du captif

a trace du long et douloureux calvaire dont les di^ erses stations sont comme les chapitres d'un livre écu et souffert auquel on pourrait donner pour titre : Psychologie du Prisonnier.

D'abord, le froid glacial, l'accablement des lénè^ >res, l'oppression du silence et de la nuit qui ne finit >oint.

Puis, un rayon d'espoir, cette passion que rien ne orrige, éclaire peu à peu les ombres de ce sépulcre [où il chasse les spectres lugubres et les cauchemars lideux pour le peupler de doux mirages et de chères risions.

C'est le parc de Chantilly avec ses belles statues et es grands arbres, et ses vastes bassins de marbre •leins d'une onde si limpide que, le soir, les étoiles escendent pour s'y baigner « toutes nues! »

C'est le pays natal, avec ses coteaux verdissants ù la vie est si forte que « l'aurore y trouve le lendemain l'herbe que les troupeaux ont broutée la veille » , t ses fleurs étincelantes qui embaument la vallée, et es fruits « à couleur de flamme, que la grêle ne force ïmais dans leur asile », et toute cette flore ardente et ibre qui se pâme et se colore sous l'ardent baiser du oleil!

Je verrai sur nos grenadiers

Leurs rouges pommes entr'ouvertes,

Où le ciel, comme à ses lauriers,

Garde toujours des feuilles vertes.

Je verrai le touffu jasmin

Qui fait ombre à tout le chemin,

Et le parfume d'une Heur

Qui conserve dans la gelée Son odorat et sa couleur. . .

Chez Je poêle qui souffre, la Poésie se confond avec l'Espérance et l'Espérance avec la Foi. Jadis elle n'était pour l'épicurien qu'un joyeux chant de fète; aujourd'hui, c'est une prière qui purifie son cœur, exalte son esprit, lui révèle son âme et, dans la hauteur de son vol, gagne les sphères éternelles où plane l'ange de la consolation.

« Lorsque j'étais enseveli dans ces ténèbres et ces infections de cachot, parmi les soins continuels d'un procès qui m'attaquait a l'honneur et à la vie, il n'v avait point de paroles qui s'offrissent plus favorablement à exprimer ma pensée que les psaumes du roi David... Jamais toutes les délicatesses des vers profanes ne m'ont touché si tendrement ni si vivement que les fermes et éloquentes méditations de ce prophète. J'en ai la plupart dans la mémoire et toutes dans le cœur. »

Voilà, Messieurs, la véritable conversion de Théophile. C'est que le libertinage est la religion des heureux; mais son aimable sourire évite les déserts et les tombes, et l'homme, délaissé de tous ici-bas, quels que soient sa philosophie et son système, lève d'instinct ses regards vers l'être mystérieux qui adoucit les abandons et peuple les solitudes!

Cependant, la calomnie fait son œuvre. Ce n'est

pas seulement aux écrits qu'elle s'attaque; c'est à riionneur, c'est à la vie du poète dont elle s'efforce d'égarer les juges pour leur surprendre un arrêt de mort.

La colère, jointe à l'instinct de la conservation, dicte au captif une belle défense qu'on n'a pas assez emarquée. Elle est une date, une époque dans notre listoire littéraire. Par la souplesse et la vivacité du style, l'heureux mélange d'une discussion qui écrase :t d'une raillerie qui blesse jusqu'au sang, elle crée e genre nouveau qui sera une arme si terrible entre es mains de Beaumarchais. C'est la Satire Ménippée raduite en langue moderne. C'est le piquant et saoureux idiome de La Boétie, de Montaigne, de d'Au- )igné et d'Amyot, parvenu à l'âge de raison, et conervant dans sa maturité robuste la sève et les ardeurs le sa chaude et puissante jeunesse. Plus de tournures [ui se traînent et de latinismes vieillots : une phrase

la fois riche et sobre, hardie et correcte, que souient la logique et qu'illuminent ces traits de flamme, es lamina orationis, véritables éclairs de la pensée, aillissant du choc des passions, qui imitent dans le tyle le scintillement des étoiles.

On croit lire la préface du grand siècle qui s'avance t entendre les premiers accents de cette langue dmirable, langue du prêtre et du penseur, du théài*e et de la satire, qui tonne avec Bossuet, qui rit vec Molière, qui chante avec Racine, qui déchire vec Pascal, si féconde qu'il n'est pas une idée ou

un sentiment auxquels elle n'ait donné son impérissable formule, si belle qu'elle grandit avec la reculée des siècles, comme ces hauts sommets qui, à mesure qu'on s'éloigne, élèvent leur cime ail ière au-dessus des monts aplatis !

Il est convenu que Balzac est le créateur de l'éloquence française... 11 serait plus juste de dire qu'il en fut le pédagogue. « Et d'ailleurs, observait naïvement un contemporain, comment qualifier d'éloquent un homme qui n'a jamais parlé en public ? »

Prise au pied de la lettre, la critique atteindrait aussi Théophile, puisqu' alors la procédure n'admettait pas les débats oraux et qu'il faut attendre deux siècles pour consacrer le droit de défense. Mais son œuvre est bien un discours auquel il ne manque que la tribune, et le lecteur sent le tumulte d'une voix qui vibre et l'élan d'un geste qui foudroie sous ces boutades passionnées, ces apostrophes véhémentes, ces mots qui se précipitent a l'assaut de l'idée, insoucieux de l'harmonie, du rythme et de la cadence, semblables à ces lutteurs qui ne voient que l'adversaire, sans s'inquiéter si leur action a moins de grâce que de force et de charme que d'énergie.

C'est l'escarmouche du combat que combattront les Provinciales : Théophile a trouve un filon de celte ironie superbe qui fera de l'immortel pamphlet l'apogée de notre langue.

De quel geste malin il ouvre le paquet du bon Père

qui se défie de sa finesse et se met aux grosses injures pour économiser son esprit !

On l'accuse d'avoir mauvais style : Dieu le garde de le changer pour celui de sa Révérence que ses gentillesses littéraires logeraient aux petites-maisons, si les hommes de bon sens prenaient la peine de les examiner !

On l'accuse d'être athée : il n'a pourtant pas, comme l'accusateur, réfuté l'athéisme avec tant d'éclat et de force que la réfutation qu'il en donne en est le seul argument !

On l'accuse d'être adonné à tous les vices imaginables : tant mieux ! C'est une supériorité sur Garasse dont les vices ne sauraient s'imaginer! Car pourraiton croire qu'un religieux fût calomniateur et qu'un homme portant la robe exerçât le métier du diable ?

Si les impostures étaient des preuves, il ne lui resterait plus qu'à composer son épitaphe ; mais, grâce à Dieu, il n'en va pas ainsi : les arrêts du Parlement ne reposent pas sur des chimères et il faut quelque chose de plus solide à cet auguste Sénat. La probité inviolable du Procureur Général n'est pas moins l'asile de l'innocence que le fléau du crime, et cette vérité, que l'envie même ne peut démentir, console l'accusé d'avoir pour partie celui qu'il voudrait pour juge. 11 est question d'une vie humaine : ce personnage l'examinera par sa passion propre qui est la justice, et non par celle qui a conjuré la perte d'un malheureux;

il aime trop son honneur pour donner ses conclusions à l'animosité d'autrui !

Cette verte réplique au pamphlet de Garasse et cet éloquent appel au devoir des magistrats émurent Mathieu Mole par leur accent de franchise et de conviction.

« 11 vint me voir, dit Théophile, et me parla avec une douceur dont je n'eusse pas même été digne en l'état de ma liberté. »

11 commanda aux gardiens moins de rudesse et de barbarie, activa autant qu'il put cette interminable procédure et la porte s'ouvrit enfin pour livrer passage au prisonnier.

On le mène dans la salle Saint-Louis où il se trouve en présence de MM. de Pinon et de Vertamond, chargés de l'interrogatoire dont la formule, rédigée d'avance par Mathieu Mole, est un remarcpiable mor ceau de finesse judiciaire que j'appellerais volontiers : le par/dit manuel du juge d'instruction.

L'attaque fut chaude, mais loyale ; l'accusé en témoigne hautement :

« Mes commissaires étaient bien aises que j évitasse les surprises et se montrèrent toujours aussi prompts à me justifier qu'à me convaincre... Leurs questions n'étaient dangereuses (pie pour un étourdi ou un méchant, mais non pour moi qui avais l'esprit tendu a ma justification et ne prenais d'autre chemin que celui de la vérité. »

Il réfute les calomnies, rétablit les textes, dissipe les équivoques, et son attitude ferme et correcte laisse dans l'esprit des juges une impression excellente que la confrontation des témoins vint encore fortifier.

Les éditeurs du Parnasse satyrique furent tous à décharge ; aucun n'avait vu le poète apporter son manuscrit.

Quant aux disciples de Voisin, ils retinrent mal leur leçon et leur style s'en ressentit.

Le premier se fait lui-même tant de reproches et se coupe si souvent que M. de Vertamond en oublie qu'un magistrat ne doit pas rire.

Un autre s'avance gravement, une large feuille à la main; c'est un recueil de vers... légers qu'il a, dit-il, appris par cœur à force de les entendre répéter par Théophile. On lui enlève la feuille et on l'invite à réciter; il a l'air de ne pas comprendre; les magistrats s'en étonnent... Inspection faite, il était sourd!

La note pathétique fut donnée par Sajot. C'était cet écolier douteux dont la conduite équivoque avecson régent avait excité jadis la verve du poète et causé tous ses maux. — « L'ayant reconnu, dit-il dans son apologie, je révélai modestement quelques secrets de sa vie assez capables d'affaiblir sa déposition. )> Le témoin rougit, perd la tète, confesse que Voisin l'a induit à parler et, succombant à la honte, éclate enfin en sanglots. — « Et, d'autant que les larmes ne

se peuvent écrire, ajoute l'accusé, le greffier, qui est

homme de bien, témoignera cette vérité. »

L'accusation était morte et Théophile ne restait convaincu que du malheur d'avoir été haï.

Le premier septembre, un arrêt solennel le déchargeait des condamnations prononcées par contumace, mais, en même temps, le bannissait du royaume à perpétuité.

Une calomnie persévérante laisse toujours un doute , et peut-être messieurs du Parlement employèrent-ils, ce jour-là, une méthode dont messieurs les jurés, leurs successeurs, ne sauraient trop se méfier, laquelle fait de l'incertitude une circonstance atténuante, au lieu d'y voir une cause nécessaire d'absolution.

Théophile ne le prit pas ainsi : il considéra l'arrêt comme un verdict d'acquittement et ne vit dans son exil qu'une mesure de police relevant moins de la justice (pie de l'administration.

Cette pensée lui inspira son Apologie du roi, plaidoirie excellente et, à mon sens, un des meilleurs modèles de ce langage « ferme, naturel, facile, expiés et signifiant », qu'il est le premier à conseiller dans une page où il expose avec une netteté remarquable la théorie de son art.

Aucune de ces « afféteries qui ne sont que ino* lesse et artifice » ; rien qui sente la rhétorique, rien qui n'aille droit au but; chaque mol porte un coup; chaque phrase est un argument; point de

citation languissante ni d'inutile digression : une dialectique sobre, nerveuse, attachante et animée; une énergie singulière, jointe au tact de l'audience; cette franchise, que Je courage excite, que le respect modère et qui permet de tout dire au juge en lui faisant tout accepter. « Il apprend à plaider aux avocats de son époque », a dit un éminent critique (*); les maîtres de la nôtre n'ont plus besoin de leçons; mais j'ose néanmoins leur signaler ces quelques pages où ils auront plaisir à reconnaître quelques-unes de leurs meilleures qualités. En les lisant, on se demande si Pélisson est bien le créateur de la prose judiciaire, et l'on songe malgré soi à ce monde nouveau que l'injustice des siècles a nommé l'Amérique, quand leur reconnaissance aurait dû l'appeler la Colombie !

Le début est plein de noblesse et d'élévation; le poète rend grâce au Dieu qu'on l'accuse de méconnaître et lui fait hommage d'un salut que la méchanceté humaine semblait rendre impossible :

« C'est lui, Sire, qui m'a visiblement arraché des abîmes où m'avait précipité la calomnie, et, sans offenser sa justice, je ne puis attribuer ma délivrance à la faveur des hommes. Puisqu'il a daigné m' éprouver, il a montré qu'il avait soin de moi, et cette épreuve est une marque de son amour qui laisse

(*) M. Géruzez.

de la gloire à mon affliction. Il a vu ma justification dans ma conscience, el , s'étant satisfait par lui-même de mes mouvements intérieurs, il a voulu que les hommes me justifiassent devant les hommes, et, après une exacte recherche de mes actions, il a fait consentir mes juges à me laisser vivre. S'il n'a pas ùté les taches à ma réputation, ce n'est que pour exercer la clémence de Votre Majesté qui les effacera sans doute, lorsqu'elle saura que ma disgrâce me vient plutôt des malices de ma fortune que des vices de ma vie. »

C'est la transition naturelle pour aborder le procès.

Avec quelle iinesse il rejette sur son ennemi personnel tout l'odieux de l'affaire, ne laissant aux magistrats et au Prince que le mérite d'avoir déjoué ses complots !

C'est Voisin, cet homme pervers, qui s'est jeté dans la vengeance d'un tort qu'il n'a point reçu, et s'est forgé une offense pour trouver un prétexte à sa haine !

C'est lui le suborneur des âmes faibles qui a égaré le sens du peuple !

C'est lui qui, perdant le respect de l'Eglise et de la chaire, a quitté la prédication de l'Evangile pour prêcher aux fidèles ses méditations frénétiques, et, par des injures d'athée, d'impie et d'abominable, imprimer dans leur esprit son animosité et son aigreur !

C'est lui enfin qui, prostituant l'autorité de sa robe à l'extravagance de sa passion, a fait éclat de ces accusations infâmes dont il se repent aujourd'hui !

Il parle tout haut des athées : on ne doit pas présumer qu'il y en ait; ce soupçon est, dangereux et coupable .

« C'est déshonorer la grandeur de Dieu et mal parler de sa puissance que d'accuser ses créatures d'avoir perdu la connaissance de leur créateur, et soupçonner un si excellent ouvrier d'avoir gâté son travail et défiguré son image. »

La conscience du poète lui rend un si ferme témoignage de sa foi que l'accusation d'impiété ne peut seulement lui faire honte. Mais la manœuvre de Voisin est facile à comprendre : il savait la religion du Prince et tâchait de lui rendre odieuse la vie de son adversaire en la lui présentant sous le masque qui devait lui faire le plus d'horreur.

Grâce au ciel ! ces lâches et noires pratiques sont détruites à la clarté dune innocence manifeste et le laissent convaincu d'un scandale punissable des peines qu'il souhaitait à sa victime.

« Sire, les crimes qu'on m'impute sont de telle nature, que si j'en eusse été capable, Dieu ne m'eût pas permis de vivre sous le règne de Louis le Juste, et cette ardente affection que j'ai pour votre service ne saurait compatir avec des inclinations si perverses. Je crois que vous aimer, c'est être homme de bien et je

suis si assuré de l'un que je ne puis me défier de l'autre. »

Vient ensuite l'exposé du fait et des procédures : le pamphlet de Garasse, l'émotion populaire, la violence du lléau, l'affolement public, le procès par contumace, l'arrestation au Càtelet, des souffrances inouïes, deux années dans un sépulcre, les débats, l'interrogatoire, les témoignages, l'arrêt, tout cela vit, palpite, se déroule, se précipite dans un récit qui fait image et dresse un tableau saisissant.

La péroraison, empreinte d'une profonde tristesse, touchera le cœur du monarque eu le rassurant pour l'avenir. S'il lui plait que le poète vive et écrive, son occupation sera de corriger dans ses ouvrages ou ceux qu'on lui attribue ce que les théologiens les plus exacts v trouveront de répréhensible. Quant à ses ennemis, qu'ils restent sans réplique ; qu'ils défassent eux-mêmes les mauvais livres qu'ils ont faits. Pour lui, il ne leur rendra ni leurs affronts ni leurs insultes: leurs folies lui font trop aimer la sagesse pour qu'il imite leur fureur !

A l'heure où Théophile écrivait, cette fureur n'était plus à craindre, et les persécuteurs connaissaient, à leur tour, les amertumes de la persécution. L'honnèlelé publique avait enfin arraché le masque sous lequel Voisin abritait sa vengeance, et Garasse, auteur d'un livre fantaisiste sur les Vérités capitales de la

Religion, venait d'être officiellement déclaré hérétique et bouffon par la Sorbonne, bien lente à s'apercevoir que son style épileptique ne convenait pas tout à fait aux questions de théologie (*).

Ouel argument pour Théophile !

Le prodigieux succès de Pyrame acheva de gagner sa cause et lui rouvrit les portes de la Cour. On se souvient du nom de cette tragédie qui n'avait été, elle aussi, brûlée que par contumace : le mauvais goût de Richelieu la relevait alors d'une condamnation devenue depuis irrévocable et ne lui trouvait qu'un défaut, celui de rendre les sentiments avec tant de force qu'on oubliait, en l'écoutant, qu'on était à la comédie.

La réparation était complète; Y étoile enragée de Théophile ne permit pas qu'elle fût longue. Ces « rigueurs capables de consommer des pierres » avaient à la fin miné sa robuste constitution. Une fièvre tierce qui, grâce à des soins moins intelligents que ceux du docteur Delorme, dégénéra en fièvre quarte, l'enleva au bout de deux jours. Il n'avait que trente-six ans et il emportait avec lui son idéal de poète et ses rêves d'épopée...

Panégyriques et pamphlets s'entassèrent sur sa tombe. Balzac voulut encore déclamer une calomnie,

(*) Garasse, disgracié par sa compagnie, racheta par un beau dévouement les maux qu'avait causés sa plume et mourut, peu de temps après, en soignant les pestiférés.

certain, celte lois, que son compagnon de voyage ne >e lèverait pas pour lui répondre. Mais une voix généreuse lui ferma la bouche, celle de Scudéry qui, éditant de nouveau les œuvres de Théophile, les lit précéder d'une préface dont l'éloquence et le courage font mieux son éloge que ses quatorze romans. Hélas! il ne s'en tint pas la. et. le naturel revenant au galop, il rima une poésie invraisemblable où il promet an défunt de lui bâtir dans le temple de .Mémoire un superbe mausolée :

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