‹ Le procès de Guichard, évêque de Troyes (1308-1313)Chapitre 230 sur 267 · Boutiot, Hist. de Troyes, II · texte numérisé non relu

Boutiot, Hist. de Troyes, II

avait aigris par son orgueil ou inquiétés par son ambition : peut-être est-ce là le secret de la haine de l'archidiacre et de l'inimitié d'Enguerrand.

Ce qui est certain, c'est que ce procès, — par son allure, son appareil formidable, la présence et l'action, à peine dissimulée dans les poursuites, de ces maîtres accusateurs, Nogaret et Noffo Dei, par l'intervention du roi lui-même, — se présente comme autre chose qu'une simple all'aire personnelle, intentée à propos de la mort de la reine de France. Il semble qu'en trempant dans l'accusation, Nogaret l'ait transformée, qu'il l'ait alourdie et compliquée par des griefs de sa manière, mettant ainsi ^ cette cause privée au ton des grands procès de Boniface et de l'ordre du Temple.

LE PROCÈS DE GUICHARD DE TROYES ET LES GRANDS PROCÈS DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL

L'intervention de Nogaret et de Noffo Dei, leur action commune, simultanée dans ces trois causes séparées, les procès des Templiers, de Boniface et de Guichard, semblerait indiquer que la coïncidence des poursuites ne fut pas un effet du hasard, et qu'à la faveur de l'affaire du Temple, profitant de la faiblesse complaisante du pape, on avait à dessein ranimé les procès assoupis de Boniface et de Guichard, pour les mener tous trois ensemble de front et d'un même effort.

On ne peut s'étonner qu'ils portent une même empreinte et comme la marque d'un même esprit : et là, non moins que dans les détails et les péripéties des procès eux-mêmes, est l'intérêt de ces grands drames du règne de Philippe le Bel. Certes elle est assez curieuse et attachante en elle-même l'histoire de ce petit moine champenois qu'une femme, une reme,

tire de son cloître pour l'élever à une haute prélature et le pousser jusqu'au Conseil du Roi; évêque aux allures laïques, aux mœurs relâchées et violentes, que sa cupidité perd en un jour, et qui, par un retour inattendu des choses, quand il a vainement cherché, par la souplesse de l'intrigue, par les maléfices hameux de la magie, à ramener à lui la fortune, se voit après cinq ans d'une dure prison, condamné, pour finir sa vie, à s'exiler à l'autre bout du monde chrétien, dans une pauvre église de Bosnie.

Mais l'intérêt n'est pas seulement dans le roman de cette histoire. Aussi bien le procès de Guichard n'est qu'un épisode de cette longue tragédie du commencement du xiv° siècle, et l'étêque de Troyes n'en fut ni la première ni la plus innocente victime. Où va l'esprit curieux de ces causes extraordinaires, ce qu'il cherche, l'histoire achevée, c'est à percer le mystère de toutes ces accusations, à saisir l'inspiration qui anime ks poursuites, à voir par quels procédés on les conduit. A ce titre encore, le procès de Guichard de Troyes méritait d'être mis au jour : il offre, pour une telle étude, un nouveau terme de comparaison.

Les accusations.

Les accusations contre Guichard se rapprochent surtout de celles qui furent, au même moment, élevées contre Boniface VIII et contre les Templiers. On peut dire qu'à cette heure, l'esprit de Nogaret, excité et aiguisé par la besogne et par le péril, arrivait à la pleine maturité de ses moyens, à toute sa profondeur astucieuse, en même temps qu'à toute la délicatesse de son raffinement. Par l'habitude de l'action, il s'était composé, dans son génie pervers, des procédés violents et souples, qu'il maniait et variait avec aisance et selon les cas. Mais, toujours et partout, ayant à combattre l'Église, avec une ironique habileté il avait préparé, pour l'avoir tout prêt et l'avancer chaque fois, un grief, comme le coin avec lequel il ébranlait l'adversaire : l'hérésie! « Il eut l'idée audacieuse de retourner contre l'Église ses propres

armes... Ce fils d'Albigeois a immolé Boniface et l'ordre du Temple avec un fer sacré ^ » . C'est encore cette terrible accusation d'hérésie qu'il essaya contre Guichard, mais en surexcitant, pour la renouveler, ses facultés ordinaires. Dans son effort d'invention, il alla, cette fois, plus loin qu'il n'était allé pour Boniface et les Templiers, et l'accusation dressée contre Guichard était à la fois plus complexe et mieux enchaînée : les « crimes » relevés contre l'évêque constituaient l'essence de la plus noire des hérésies, le satanisme.

Pour les Templiers, les scènes d'initiation des membres de l'Ordre, ces grossières plaisanteries de corps de garde qui comportaient des formules de reniement et le crachement sur la croix, mal connues, mal interjçtrétées, avaient facilement donné prise à l'accusation d'hérésie; de même ces bruits, mystérieusement insinués et propagés, de l'adoration d'une idole, de l'omission des saints mystères dans l'office : pareille rumeur avait suffi à fonder un argument 2. Pour Boniface, la preuve se faisait presque d'elle-même : le pape était un de ces Italiens que le contact des civilisations exotiques du Midi et l'Orient, la vie molle et matérielle, l'éducation nourrie d'idées antiques, — sans les délier de leur dévotion étroite, ni des formes du culte, sans dégager leur esprit des superstitions communes, — avaient détachés de la foi pure, du respect religieux et naïf, et doucement amenés, sur certains points, vers une liberté de pensée et de parole qui semblait profane et qu'on prenait pour de l'athéisme : et, — comme Frédéric II, — Boniface ne s'en cachait point. « Il ne croyait pas à l'immortalité de l'âme, ni à la vie éternelle, ni à l'Eucharistie ; il n'avait aucun respect pour le corps du Seigneur, particulièrement au moment de l'élévation C'était un invocateur des démons ^, un sacrilège, qui consultait les esprits et les sorcières^... »

1. Ch.-V. Langlois, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1891 (p. 393).

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