Lorin
LES DÉPOSITIONS
reconnu ^ ; Feliset était persuadé que c'était lui, cet homme assez vieux, à face rouge, qu'il avait vu au coin du feu à l'ermitage ~. Lorin, son chambellan, avait remarqué, sans en comprendre la vraie cause, les absences qu'il faisait la nuit, et qui coïncidaient avec la présence insolite de frère Jean de Fay, Depuis quatre ans que le Jacobin devait avoir quitté la France, Lorin l'avait vu quatre fois à Aix, et chaque fois il restait bien deux jours avec l'évéque : une fois, il y avait trois ans, en été ; une autre fois, environ un mois après; la troisième, un peu avant le milieu du Carême suivant, et la dernière vers le milieu du Carême. Quand les gens de l'évéque et frère Jean étaient couchés ou devaient l'être, environ une lieue de nuit, l'évéque, de son lit, appelait Lorin, qui était seul avec lui dans sa chambre, puis, se levait, mettait son corselet et sa tunique de couleur noire ; il n'avait ni cape, ni rochet; il disait à Lorin : — « Ne te dérange « pas » et il sortait seul de sa chambre ; il rentrait environ une lieue avant le lever du jour.
Le chambellan s'en était tenu d'abord à ces déclarations, disant qu'il ne savait où allait l'évéque, ni d'où il revenait, ni qui allait avec lui, et qu'il ne croyait pas que l'évéque sortît de l'enceinte de sa maison d'Aix, mais qu'il allait simplement chez une femme qui logeait dans une tuilerie située dans le clos de la maison. Il revint toutefois sur son témoignage pour l'aggraver : il déclara aux prélats par son serment que, chaque fois que l'évéque se levait, il l'accompagnait dans la galerie jusqu'à la chambre où couchait Jean de Fay ; et, les trois premières fois, en revenant, comme il se trouvait encore dans une tournelle d'où il pouvait voir dans la cour et sur le jardin par où on va à la tuilerie, il vit l'évéque et frère Jean avec un autre qu'il ne connaissait pas : ils passaient delà cour dans le jardin en allant vers la tuilerie. Ils avaient, l'évéque et frère Jean, des corselets de camelin, et l'autre homme un vêtement noir; à cause de la sta-
d. Pierre de Grancey, v. plus haut, p. 84.
2. Feliset avait vu l'évéque par la suite en lui portant des lettres de l'ermite : il était convaincu que c'était lui qu'il avait vu à l'ermitage.
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ture de cet homme, Lorin le prenait pour Galeran, le messager de Févêque, et il pensa alors qu'ils allaient faire quelque chose de mal. La deuxième fois que Guichard sortit ainsi, Lorin étant allé le lendemain à la tuilerie, la femme du tuilier lui dit que la veille, elle avait vu deux forestiers de Févêque, qui, assez tard, à l'heure où tout le monde devait être couché, amenaient deux chevaux dans le jardin, les chevaux de Guillaume et de Garnier de Villemaur, deux frères, écuyers de Févêque ; Lorin jjensa que Guichard et frère Jean les avaient fait amener pour les monter cette nuit-là. La dernière fois, ayant accompagné Févêque à la chambre du Jacobin, et s'apercevant que, par la porte laissée entr'ouverte, resté lui-même dans l'obscurité, il pouvait voir dans la chambre, Lorin regarda : il vit frère Jean qui tirait d'une valise deux habits rayés, qu'il posa sur son lit; puis deux boîtes, dont l'une était verte et aurait pu contenir deux livres de dragées. L'évêque demanda à frère Jean ce cju'il en voulait faire. — (( Nous l'emporterons avec nous », répondit le Jacobin, et il la mit dans une autre petite valise. L'autre boîte, qui était plus petite, il la remit oii il l'avait prise. Et, peu après, Lorin les vit encore, comme l'autre fois, dans la cour, puis dans le jardin, vêtus cette fois de leurs habits rayés : alors, il pensa de plus en plus que l'évêque et frère Jean allaient faire quelque chose de mal, mais il ne savait quoi K
Tous les témoins protestaient, selon la formule, qu'ils déposaient sans haine pour l'évêque; à l'ermite, celui qui le chargeait le plus, on demanda s'il voulait que l'évêque fût mis à mort : il répondit que non, mais qu'il aurait bien voulu qu'on sût la vérité de toutes ces choses.
Selon leur dire, ils témoignaient librement la vérité, sans menaces ni tortures préalables. A la sorcière toutefois, pendant qu'elle était détenue, les gens du roi avaient dit que, si elle ne témoignait pas d'elle-même la vérité, on la lui ferait dire de force ^; et Lorin, le chambellan, avait été mis à la question 3.