‹ Le procès de la démocratieChapitre 1 sur 49 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

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Il y aura bientôt un demi-siècle que la troisième République a été proclamée en France et que la démocratie, pour employer une expression aussi fameuse que triviale, coule cbez nous « à pleins bords ». Son principe n'est plus contesté par aucun des partis politiques sérieusement constitués, et son existence — autant qu'on peut parler de définitif ou de durable dans l'ordre des mouvantes choses humaines — semble solidement assurée. Il faut noter, il est vrai, les entreprises d'une minorité royaliste très ardente, très disciplinée, avide de faire « le coup », et qui a inquiété à plusieurs reprises les pouvoirs publics; il faut signaler aussi les entreprises anarchiques d'une minorité audacieuse qui s'insurge contre l'Etat démocratique comme elle s'insurge contre tout Etat. Mais, de ces deux oppositions, l'une, celle de

LE PROCtS DE LA DEMOCHATIE.

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principe, ne paraît pas constituer à l'heure actuelle un danger sérieux pour une forme de gouvernement de mieux en mieux assise dans l'entendement populaire; et l'autre n'est que l'écume de la démocratie, qui naît de ses vagues et de ses lames continuelles. On peut dire que la démocratie est devenue l'habitude légale de notre pays, qu'elle a passé dans sa physiologie politique.

Ce phénomène a des causes multiples, mais il est vraisemblable que, dans notre pays de France, les principales sont des causes idéologiques. Entendons-nous : le gouvernement démocratique, tel qu'il fonctionne actuellement, a servi et sert encore de préférence des intérêts très précis, les intérêts de la classe bourgeoise, conformément à un processus que la conception « matérialiste » de l'histoire explique, en gros, d'une manière assez exacte. Mais une classe ne peut arriver au pouvoir, et s'y maintenir, que si elle adopte une idéologie susceptible d'émouvoir les puissances sentimentales de toutes les classes de la nation. Et c'est bien ce qui est arrivé chez nous. Ces mots de démocratie, de république, que nous considérons comme synonymes, exercent sur nous un attrait magique. Ils ont toute la force d'un idéal rehgieux, et ce n'est

pas d'ailleurs une erreur psychologique que de considérer la politique comme un succédané social de la religion. Liberté, égalité, fraternité, justice! ces principes directeurs d'une politique républicaine ont jadis enthousiasmé nos pères, et ils enthousiasment encore les jeunes gens qui, sans prévention, au sortir des écoles, nourris d'une sève toute livresque, croient à la possibilité d'une politique idéaliste. Ils ont été les moteurs de toutes nos révolutions, depuis celle des sans-culottes de 1793 jusqu'à celle des « dreyfusiens » de 1900, en passant par celle des « vieilles barbes » de 1848 et des républicains « positivistes » de 1870. Et ils sont encore ceux de tous les mouvements républicains qui continuent à travers l'Europe, souvent avec un succès qui fait de ces mouvements une révolution, la grande onde d'espérance démocratique jaillic du foyer français. Liberté, égalité, fraternité, justice! c'est avec ces mots qu'on soulève le monde. Ils illuminent les prunelles mourantes des vieux qui ont vu les heures de délire et qui s'en souviennent, comme ils font battre tumultueusement la poitrine des éphèbcs gonflés du culte révolutionnaire. Ah! que la liépublique était belle dans les sociétés secrètes de la Restauration,

dans les sociétés des « Amis du Peuple » ou des « Droits de l'homme », dans les cellules de Sainte- Pélagie ou les salles de conférences de Bruxelles, aux rochers de Guernesey ou sur les pontons de Lamhessa, aux beaux temps des amendes, des fusillades, de la prison, de la confiscation, de la proscription et de la transportation! Comme elle était belle à l'aurore de sa troisième naissance, quand les citoyens pleuraient de joie et s'embrassaient dans les rues de Paris, sous le canon de l'invasion! Jamais pareille fièvre, depuis la geste des croisades ou l'épopée de l'an II, n'avait bouleversé davantage notre espèce inflammable et mobile. Jamais un tel espoir ne l'avait possédée.

Sublime ilamme de 92, ardent désir de justice sociale de 48, noble rêve d'union et de réconciliation nationale de 71 ! Tout cela est du passé. Depuis bientôt cinquante ans nous avons pour la troisième fois la République, une République qui a duré : et ce n'est que désenchantement. Chez le bourgeois, le fonctionnaire, l'ouvrier, le paysan on n'entend que paroles amères ; chacun se plaint de sa condition et accuse la République d'avoir manqué à ses promesses. Il semble qu'il y ait dans tout le pays comme le sentiment d'une immense

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faillite d'idéal. Et plus g^rand avait été l'espoir, plus triste se marque le réveil. Le peuple surtout, qui a toujours fait les révolutions, montre dans ses parties les plus actives l'animosité la plus vive à l'égard du régime, et la masse répond par la plus morne indifférence. On a pu crier, dans les milieux ouvriers : A bas la République! on a pu pendre, au siège central des organisations ouvrières parisiennes, le buste de Marianne sans éveiller ce sentiment de sacrilège et de profanation qu'un tel geste aurait certainement suscité en 1848; bien plus, c'est au milieu des ricanements et des huées que se balançait l'image symbolique du régime'. La cérémonie du Triomphe de la liépublique, qui fut en 1900 l'apothéose de la classe ouvrière, la consécration de ses revendications par le gouA^ernenient démocratique, se heurterait maintenant à l'hostilité générale, et d'ailleurs il ne viendrait à aucun gouvernement actuel l'idée de la renouveler. L'ouvrier n'a plus d'enthousiasme ni même de loyalisme. Le paysan, sauf de courtes elferves-

i. Le fait s'est produit à la Bourse du Travail de Paris le ."î août 1008. — Les adversaires de la Répiibli(|iie en ont naturellement tiré grand parti. Voir Cli. Manrras, introduction de VKnqw'te sur la Monarchie, p. lui.

cences, n'en a jamais eu ; le petit fonctionnaire est profondément découragé. De l'autre côté de la « barricade » — car au lieu d'embrassements fraternels on parle aujourd'hui de barricade — de l'autre côté de la barricade, ce sont les mêmes lamentations, plus correctes, plus froides, de meilleure compagnie, qui tombent de dents serrées ou de lèvres pincées, et qui s'accompagnent en sourdine ou au grand jour d'appels à une répression impitoyable. Et dans le clan des sociologues et des hommes politiques on s'étonne, on se concerte, on parle gravement d'une « crise de la démocratie », à laquelle il est urgent de remédier.

11 ne faut pas s'émouvoir outre mesure de ces lamentations; elles sont chroniques. A toutes les époques on en a constaté, et peut-être toutes les époques sont elles à ce point de vue « des tournants de l'histoire » ou des « époques de transition ». Toujours le conflit entre les forces de conservation et celles de rénovation a fait craquer l'édifice social; toujours l'impatient besoin de justice des déshérités a flétri l'égoïsme jouisseur des classes dirigeantes, et toujours celles-ci ont riposté en agitant le spectre de la barbarie et de l'anarchie. Attaques et ripostes sont seulement plus âpres en

démocratie, parce que la discussion y est en général plus libre. Pourtant il semble bien que la crise actuelle présente une gravité particulière, en raison de la désaffection qui atteint les parties les plus profondes et les meilleures du peuple, celles qui jusqu'à présent, au milieu de toutes les crises, ont toujours été les piliers les plus solides du régime. Ne parlons pas de la masse. Si pénible qu'il soit de faire celte constatation, il faut bien avouer que la masse amorphe des paysans et des artisans individualistes, indifférente à la politique, ne demande qu'une chose, la paix, paix extérieure et ordre matériel, dût cette paix s'acheter au détriment de la dignité nationale et l'ordre s'établir sur l'écrasement de générosités ou de fiertés prématurées, qu'elle ne saurait entendre. Mais ce qui fait l'extrême gravité de la crise actuelle, c'est que ce sont les éléments les plus profondément, les plus traditionnellement républicains, les soutiens les plus énergiques et les plus constants du gouvernement démocratique et ses réservoirs d'enthousiasme, les groupements ouvriers, qui se détachent du régime et qui renient leur idole.

Et tandis que par en bas les éléments populaires les plus actifs se dégoûtent de la démocratie, par

en haut les théoriciens s'attaquent avec virulence à ses principes. Ce phénomène non plus n'est pas nouveau. La démocratie, pour des raisons qui apparaîtront dans la suite de ces études, n'a jamais eu beaucoup l'estime des penseurs. Presque tous, depuis Platon jusqu'à Renan, se sont résolument déclarés hostiles à son principe, ou l'ont accepté avec de telles réserves que cette approbation théorique équivalait en fait à une condamnation. Mais il semble qu'en ce moment ils dirigent plus que jamais contre le gouvernement du peuple par le peuple les armes d'une dialectique subtile et dune raison hautaine, auxquelles il faut ajouter celles d'une polémique parfois ignominieuse. Leurs arguments, ainsi qu'on le verra, ne sont en général pas entièrement originaux; mais ils ont rarement été présentés avec plus de force, de logique pressante, de systématisation concentrée et passionnée que par les adversaires actuels de la démocratie.

Il y a donc, à deux points de vue, une « crise » de la démocratie. Elle se traduit politiquement par le discrédit, au moins dans une certaine partie de l'opinion, du régime parlementaire, et par la désaffection d'une grande partie du peuple pour ce même régime parlementaire. Elle se manifeste

dans le camp des penseurs par le redoublement des critiques visant le principe même et les fondements de la démocratie.

Qui sont ces penseurs, et d'où viennent ces attaques? La réponse est de celles qui émeuvent nos indiiïérences. Les philosophies anti-démocratiques sont d'autant plus curieuses qu'elles viennent des extrémités les plus opposées de l'horizon philosophique, de l'extrême-droite et de l'extrêmegauche, et même, faudrait-il dire, de la plus extrême-droite et de la plus extrême-gauche, car dans le centre, dans la plaine, dans le marais, il est, entre grenouilles croassantes des partis opposés, bien des accommodements. Ces compromissions sont étrangères aux intègres gardiens des sommets. L'opportunisme, ses marchandages, ses petites réalisations et ses petits profits leur sont inconnus. Nulle part on n'est plus sévère et plus insultant pour 1' « imbécillité conservatrice », dupe et complice du « libéralisme », que chez les ultra-conservateurs, et nulle part on n'a plus de mépris et plus d'outrages pour les révolutionnaires de gouvernement, dupes et complices des

profiteurs « bourgeois », que chez les révolutionnaires tout court. Les extrêmes se touchent, car si les idées sont foncièrement opposées, les tempéraments sont semblables.

Il semblerait naturel que ces aspirations et ces critiques se fussent concrétées dans des organismes de défense et d'attaque, d'action et de pensée, menant de front la lutte contre les institutions actuelles et préparant ou favorisant la naissance d'institutions conformes à leur idéal. Cela n'est vrai qu'à moitié. Les anti-démocrates de droite forment un groupe cohérent et uni, né de la fameuse Affaire qui a divisé et divise encore la France, en ce commencement troublé du x\« siècle. Ce groupe comprend des théoriciens, des critiques, des pamphlétaires, et aussi des hommes d'action résolus et audacieux, qui ne craignent pas de se nommer « camelots ». Philosophes et guerriers, théoriciens et batailleurs, tous sont serrés autour d'un chef qui est ràmc de leur mouvement, d'un « grand Latin », comme l'a nommé M. Jules Lcmaître, Ecrivain parfait, ainsi qu'il convient à un ancien disciple de M. Anatole France, dialecticien pénétrant et tranchant, obstinément enfermé dans son sj'stème, M. Charles Maurras sait donner

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un air de grâce au sophisme et force l'admiration de l'intelligence au moment même qu'il ne réussit pas à convaincre. Il y a bien, dans le camp royaliste, des m.ondains et des gentilshommes qui ne peuvent se faire aux violences de langage d'une polémique sans merci, et, dans le camp plus large des défenseurs de l'autorité, des traditionalistes dissidents qui ne lient pas nécessairement la cause de l'autorité à la restauration de la monarchie traditionnelle héréditaire; il y a même, au sein du groupement de ceux qui s'appellent eux-mêmes des nationalistes, des divergences et même des contradictions que nous avons signalées ailleurs. Mais malgré ces réserves on peut dire que la lutte anti-démocratique n'est menée nulle part à Textrême-droite d'une façon plus harmonieuse, plus brillante et plus complète, par la plume et par le geste, par l'écrit et par le cri, et aussi par le marteau, que dans ce groupe d'idéologues, de littérateurs, et de l^riseurs d'idoles qui a nom V Ad Ion française.

Il n'en est pas de même à l'extrême-gauche. Ici, les soldats sont séparés des chefs, les soldats ignorent les chefs, ou ceux qu'ils reconnaissent comme chefs sont des praticiens qui ne font pas

grand cas des « intellectuels » qui ont maxime leur action. L'organisme d'attaque est la Confédération générale du Travail, et c'est bien ce groupement que les traditionalistes anti-démocrates mettent en parallèle avec V Action française. Mais les dirigeants de cet organisme exclusiA'ement ouvrier tiennent jalousement à rester indépendants, non seulement des hommes politiques qu'ils accusent de corrompre leur mouvement, mais aussi des philosophes qui ne pourraient faire que des phrases sur leur vie. Ils prétendent, avec une superbe peutêtre excessive, ne trouver les raisons de leur action que dans leur vie même ; si bien que les penseurs qui ont philosophé sur le syndicalisme sont restés des solitaires sans aucune action apparente sur les « militants ». Résultat d'une part fatal, car le caractère transcendant des spéculations auxquelles se livraient les théoriciens syndicalistes ne leur permettait guère d'être compris de la foule des praticiens. Résultat voulu aussi, car les jeunes philosophes groupés autour du grand théoricien de l'école, M. Georges Sorel, dans leur vif désir de n'être pas pris pour des politiciens, ont toujours déclaré qu'ils n'entendaient pas donner de conseils à une classe ouvrière assez mùrc j)our se conduire

elle-même, et qu'ils ne faisaient fonction que d'observateurs désintéressés. C'est d'ailleurs une question de savoir s'ils y ont réussi autaat qu'ils s'en flattent, car du cours curieux, subtil et ardu de leurs spéculations philosophiques émergent parfois quelques conseils fort clairs, brutaux et nets, qui par le canal des commentateurs ont pu être facilement saisis et mis en pratique. M. Deherme est allé jusqu'à dire que l'auteur des Réflexiojis sur la Violence, malgré la hauteur de sa pensée et l'austérité ascétique de sa vie, se préparait « de lourds remords ». Quoi qu'il en soit de la réponse à cette interrogation qu'il fallait pourtant faire, il faut remarquer que chez les anti-démocrates d'extrème-gauche, à l'inverse de ce qui se passe chez leurs alliés dextrême-droite, il y a scission presque absolue entre les théoriciens et les praticiens. Cette scission s'est même introduite jusque parmi les théoriciens, vraisemblablement parce que quelques-uns de ceux-ci faisaient trop de politique encore, si bien que la « Nouvelle École », dont l'organe était, il y a bien peu de temps encore, la revue le Mouvement socialiste, n'est plus maintenant qu'un souvenir. Les morts vont vite chez les réformateurs sociaux. Et cela est curieux

et paradoxal, car il se trouve que ce sont les théoriciens qui distinguent le plus nettement, comme nous le verrons, et qui opposent même la pensée et l'action, qui se trouvent en fait le plus unis aux hommes d'action, tandis qu'on ne trouve que division, hostilité et incompréhension chez les partisans d'une philosophie sociale dont le principal mérite est de faire jaillir spontanément la théorie de la pratique, et d'unir étroitement la pensée et l'action.

Entre ces deux groupes de penseurs qui s'avouent nettement anti-démocrates, il s'en est glissé un troisième, plus réduit encore, qui prétend au contraire rester fidèle à la démocratie, à condition qu'on l'entende bien. Dans cette lutte contre un régime qu'ils abhorrent, les nationalistes et les syndicalistes ont trouvé un allié, M. Georges Deherme. L'originalité de ce penseur, qui est, on le sait, le fondateur de la première Université populaire, et qui caresse toujours le projet d'édifier un « Palais du peuple », est d'avoir fait une adhésion sans réserves à la doctrine d'Auguste Comte, car elle peut seule, selon lui, fonder une démocratie « vivante ». Au nationalisme intégral ou au syndicalisme intégral, il préfère le positivisme inté-

gral; entendons par là qu'il admire surtout dans l'œuvre du fondateur du positivisme la partie qui en est la plus discutée, encore qu'elle soit le couronnement de l'œuvre entière, la « sociocratie » et la religion, le Système de 'politique positive. C'est à la lumière de cette vérité pour lui complète que M. Deherme discute, dans la Coopération des Idées, les problèmes du jour. Tous les positivistes, il n'est pas besoin de le dire, ne le suivent pas jusquelà. La scission faite par Littré dans l'héritage du comtisme se continue de nos jours, on en trouvera ici l'écho. D'autre part, à côté des disputes entre orthodoxes et dissidents de la religion positiviste, il y a des interprétations très libres de la doctrine du maître. Brunetièrc, par exemple, avait sa façon à lui d' « utiliser » le positivisme, et M. Faguet reprend à ses heures, sans aucun esprit de système et comme en se jouant, à son habitude, quelques-unes des thèses du grand sociologue. Mais nous ne parlerons du positivisme qu'en tant qu'il apporte sa poussée au mouvement anti-démocratique actuel; l'envisager comme une philosophie totale demanderait tout un ouvrage.

Le cas de M. Deherme montre déjà que l'étude des théories anti-démocratiques présente un inté-

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rêt beaucoup plus large que celui d'une éphémère concession à l'actualité. D'une part, les principaux protagonistes de cet assaut ne sont nullement négligeables ; ils compteront parmi les philosophes ou les écrivains politiques qui ont soutenu le plus brillamment et même rénové en partie les thèses traditionaliste ou révolutionnaire. L'historien des idées nommera ]\l. Maurras ou M. Sorel parmi les penseurs qui ont exercé la plus profonde influence, non pas à vrai dire sur le « grand public » ou la masse amorphe qui les ignore, mais sur une élite choisie qui aura étudié leurs idées avec ferveur, les aura prises comme centre de leur méditation et les aura fait passer, avec la mise au point nécessaire, dans l'entendement et la volonté de leurs obscurs partisans : c'est d'ailleurs à ce seul but que se borne leur ambition. Mais aussi ces théories sont au plus haut point intéressantes historiquement. Elles sont l'aboutissement de toute la pensée du xix'' siècle, d'une part de la pensée traditionaliste qui fut celle de Comte, de ïaine, de Renan et, avec une moindre puissance, de Le Play, de Bonald et de Fustel de Coulanges, et, d'autre part, delà pensée révolutionnaire de Marx et de Proudhon. Celte filiation est hautement avouée. Le deuxième livre

de l'œuvre qui est comme la « Somme » des traditionalistes royalistes, V Enquête sur la Monarcliie, porte en épigraphes des citations empruntées aux ouvrages des maîtres cités plus haut, et on peut dire que toute la doctrine de l'école est déjà condensée, avec un raccourci merveilleux, dans telles pages de la Réforme inleUeclueUe et morale de la France. Avec une modestie qui lui fait honneur, M. Maurras ne prétend d'ailleurs pas à l'originalité; il ne vise qu'à être l'interprète d'un jour de la raison éternelle, qui s'est exprimée à la perfection dans la sagesse antique, dans la pensée classique et dans l'œuvre contre-révolutionnaire du xix" siècle. Ses amis, pour le proclamer à son tour un maître de cette lignée, doivent lui faire une douce violence. D'autre part, M. Sorel, tard venu dans le monde des idées, s'est donné d'abord, lui aussi, comme un simple commentateur et critique. 11 s'estattaché à la pensée de Karl Marx, qui lui paraissait déformée par la stérile orthodoxie des serviles disciples du maître. Il en a donné une interprétation dont on ne saurait affirmer, pour employer le lourd jargon scientifique, qu'elle est très objective, mais qui a le mérite infiniment plus grand de valoir par elle-même et d'avoir servi de base à la propre

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synthèse de son auteur. A la méditation de Marx M. Sorel a ajouté celle de Proudhon ; il a aussi connu quelques praticiens du mouvement ouvrier, comme son ami Fernand Pelloutier, dont il a préfacé l'œuvre maîtresse, en même temps qu'il s'occupait des philosophes, des mystiques et des théologiens chrétiens dont sa pensée est profondément pénétrée. Ainsi sest formée une doctrine très personnelle et savoureuse, qui présente historiquement l'originalité d'avoir réconcilié, fondu dans une nouvelle synthèse la pensée sur tant de points ennemie des deux grands agitateurs révolutionnaires du xix' siècle, Marx et Proudhon. Répétons d'ailleurs qu'indépendamment de toute considération historique, cette doctrine, que d'enthousiastes disciples n'hésitent pas à qualifier de géniale, est digne d'arrêter l'attention du philosophe social.

Les protagonistes étant tels, comment conduisent-ils leur attaque? Au nom de quels principes, à l'abri de quelles autorités combattent-ils la démocratie? On songe tout de suite à la puissance qui, depuis la dernière moitié du xix*" siècle, est universellement considérée comme l'arbitre sou-

verain de tous les conflits de pensée, le juge suprême des choses spéculatives : la science. De ce juge l'un au moins des penseurs anti-démocrates repousse tout de suite la compétence. M. Sorel, en effet, quoique socialiste et marxiste, n'a jamais donné dans la chimère du socialisme « scientifique » qui est celle des disciples orthodoxes de Marx. Il donne moins encore dans la conception rationaliste des philosophes du xvni^ siècle, ou dans la conception positiviste de ceux du xix% qui ont précisément porté la science au pinacle. Le philosophe du syndicalisme a poursuivi de ses sarcasmes les « illusions du Progrès » et les autres idoles selon lui rationalistes de la démocratie; et il a écrit qu'un des devoirs les plus impérieux des vrais amis des producteurs était de montrer sans cesse que « la science, dont la bourgeoisie vante avec tant de conscience les merveilleux résultats, n'est pas aussi certaine que l'assurent ceux qui vivent de son exploitation ». Il ne faut pas chercher dans ces paroles un esprit systématiquement anti-scientifique, car nul n'a mieux parlé de la science, de ses principes et de ses méthodes, que le profond critique philosophe, mathématicien et physicien qui donne à la Revue de métaphiisique et de morale des études si

originales et si pénétrantes. Nul n'a même mieux su, quand il le fallait, défendre la science ellemême contre les exagérations d'un pragmatisme ou d'un immanentisme qui allaient jusqu'à lui enlever toute rigueur, toute précision et toute portée. M. Sorel a donc le plus grand respect et le plus grand amour de la science, mais à condition qu'elle reste dans son domaine, qu'elle se borne à la connaissance, et qu'elle ne prétende pas régler en despote le domaine mouvant de l'action libre. C'est parce qu'il lui a paru que la « bourgeoisie » ou la « démocratie » — deux termes, on le verra, synonymes pour notre auteur — voulait s'autoriser de la science pour une œuvre pratique, la politique d'asservissement des producteurs, que l'auteur des Réflexions sur la Violence s'en est pris, en termes si acres, à la « culture bourgeoise ».

Il n'est pas très certain que les hommes d'Etat « bourgeois » ou les politiciens « démocrates » aient vraiment voulu s'autoriser de la science pour asseoir leur domination sur le pays. Sauf les premiers hommes d'Etat de la troisième République, frottés pour la plupart de saint-simonisme ou de positivisme, sauf M. Léon Bourgeois et les quelques politiques» solidaristes », ils ne cherchent

en général leurs arguments ni si loin ni si haut. Une telle dialectique serait hasardeuse, elle n'assurerait pas leur réélection. En revanche, il est un groupe de penseurs et de politiques vis-à-vis desquels s'exercerait très utilement la méfiance de M. Sorel : ce sont ses alliés. « La politique est une science », dit et répète M. Maurras. Cette science a comme toutes les sciences son système de lois qui expriment des rapports nécessaires, auxquelles par conséquent, quels que soient nos sentiments individuels, nous ne pouvons pas nous soustraire. La politique est une application de la sociologie; elle participe donc de la rigueur de la science qui lui a donné naissance. Nous verrons que c'est dans cette conception scientifique de la politique que les doctrines anti-démocratiques croient trouver leurs plus solides arguments contre le régime abhorré. Mais les lois politiques ou sociologiques ne sont pas les seules de la nature ; elles sont au sommet d'une classification — la classification comtiste — dont les mathématiques forment la base, et dont les autres sciences s'étagent suivant un ordre de complexité croissante, qui est en même temps l'ordre d'apparition de ces sciences. Quel rapport supportent les lois politiques avec les lois biologiques

OU les lois physiques, qui les précèdent immédiatement dans la hiérarchie des sciences? Cette question est délicate et a soulevé bien des équivoques, bien des polémiques aussi, de ces polémiques d'une violence froide et coupante, dans lesquelles est passé maître Fauteur du Dilemme de Marc SaïKjnier. De certaines formules on avait cru pouvoir conclure que, pour M. Maurras et ses disciples, les lois des sociétés ne seraient pas autre chose que les lois mêmes de la vie, telles que nous les présente la biologie. D'un mot, la société serait un organisme, les lois qui lui sont applicables seraient les lois des organismes. C'est la fameuse théorie de l'organicisme social, que M. Bourget esquissait déjà dès 1883, par réaction contre les théories du Contrat social. Il Ta reprise récemment en y insistant, et l'on pouvait croire que toute V Action française lui faisait écho. Mais c'était là une erreur. M. Bourget reconnaît — c'est d'ailleurs l'esprit même du positivisme — que chaque science a ses méthodes propres, que le supérieur ne peut être entièrement expliqué par l'inférieur, et que les rapprochements entre la biologie et la sociologie « ne sont que des accessoires, des procédés de confirmation, non de recherche ».

Plus net encore, M. Maurras, au cours d'une polémique extraordinairement injurieuse pour M. Fonsegrive, s'est défendu d'être sur ce point le disciple de Taine et a critiqué très vivement la théorie de la politique fonction de la biologie. « Bourget a appris de Claude Bernard que la vie a quelque chose de propre et les lois de la vie quelque chose de spécifique... Nous nous efforçons à notre tour de faire sentir la différence de la science des sociétés et de la science de la vie. » La science politique « n'est certes pas sans relation avec les autres sciences. Mais elle a ses lois et ses méthodes; comme la vie n'est pas réductible aux lois de la physique, la société humaine a d'autres lois que celles de la biologie. »

Il faut donc donner acte aux anti-démocrates de droite de la façon dont ils entendent poser le problème; ils veulent rester dans le domaine politique et sociologique. Mais cette distinction faite, il faut ajouter qu'ils reprennent en détail ce qu'ils ont accordé d'un coup, ou qu'il leur arrive d'attribuer une importance fâcheuse à des métaphores. M. Bourget affectionne le vocabulaire bio-sociologique; des lois biologiques comme la différenciation, la sélection, la division physiologique des

fonctions s'appliquent selon lui à la société comme à l'organisme, et il lui arrive même de conclure directement de la biologie à lu sociologie, au nom deTft unité profonde des lois delà vie ». 31. Maurras de même, quoique beaucoup plus prudent, fait réapparaître les notions biologiques, en les accompagnant dun qualificatif appliqué à l'ordre politique : « Les idées biologiques ont agi par suggestion, en mettant la science en état de bien saisir, par ses moyens, l'essence de l'hérédité politique, de la sélection politique, de la continuité politique ». Il aime d'ailleurs à parler, comme Renan, du roi « cerveau de la nation », ou de la France « cerveau de l'Europe ». Il écrit, ce qui va plus loin, qu' « aucun Bourbon, aucun membre de la famille Capétienne n'eût, physiologiquement, réussi à concevoir ou à consentir la politique de Napoléon III par exemple ».

Métaphores, si l'on veut, mais métaphores significatives. Elles révèlent bien un organicisme latent; elles trahissent cette pensée secrète, et qui est d'ailleurs à moitié vraie, qu'une société n'est vraiment organisée que si les parties et les fonctions en sont agencées à l'image de celles d'un organisme humain. De même que, dans l'ordre

biologique, les fonctions ne peuvent être accomplies que par des organes nettement différenciés, de même, dans l'ordre politique, certaines fonctions, et notamment la fonction politique, ne peuvent être convenablement exercées que par des fonctionnaires spéciaux, indépendants de tout contrôle des autres fonctionnaires incompétents : en l'espèce, par le roi. C'est là une conception de la division du travail social calquée sur la division biologique des fonctions. Mais la question est de savoir si la politique humaine n'en appelle pas une autre.

Le désir légitime de s'autoriser de la science pousse d'ailleurs les anti-démocrates dont nous parlons à découvrir des armes toujours nouvelles dans l'arsenal de la biologie. C'est ainsi qu'ils s'appuient beaucoup aujourd'hui, ou plutôt qu'ils s'appuyaient hier, sur la « loi de constance originelle » de M. René Quinton, d'où ils tirent indirectement et ingénieusement une « philosophie de l'autorité ». M. Quinton, on le sait, a établi que la vie, loin d'aspirer à ce Progrès indéfini qu'imaginent les métaphysiciens évolutionnistes, ne tend qu'à une chose, qui est de maintenir, à travers la série des êtres, les conditions de ses origines, a Quelle lumière! s'écrie M. Georges Valois, c'est

comme si une volonté divine nous était soudainement révélée! » D'après cette hypothèse, en effet, il apparaît que notre seul devoir est de « conserver le fait vie », en luttant contre le refroidissement et toutes les circonstances hostiles qui tendent à le détruire. Les vertébrés supérieurs y parviennent du dedans, par une augmentation de la combustion interne. L'homme, lui, ne le peut pas; pour éviter la déchéance il doit donc « augmenter sa carapace », lutter contre le froid et en général contre l'inclémence de la nature par des moyens artificiels, c'est-à-dire par le travail. Or l'homme répugne au travail; il faut l'y contraindre, et la monarchie est le plus efficace régime de contrainte; donc... Après la loi de constance de M. Quinton, ce pourrait être la théorie de la « mutation » de M. Hugo de Vries. Celui-ci affirme la quasi immutabilité de la race et reprend le mot d'Ammon : Der Mensch islein Dauertypus, l'homme est un type qui se perpétue. Voilà pour les traditionalistes un allié tout trouvé! L'avenir nous réserve sans doute encore d'autres trouvailles : de quoi demain sera-t-il fait?

11 n'y a qu'un malheur, c'est que des mêmes théories biologiques on peut tirer des arguments

également convaincants en faveur de doctrines très conservatrices et de doctrines ultra-révolutionnaires. D'abord il ne faut pas oublier que scientifiquement elles ne sont que des hypothèses, très riches certes de force explicative, mais des hypothèses que tous les savants n'acceptent pas. Et puis, même définitivement fondées, il resterait à savoir si l'on en peut tirer, au point de vue politique et moral, les systèmes que l'on prétend appuyer sur eux, et si d'autres interprétations ne sont pas possibles. M. Rémy de Gourmont, par exemple, a tiré des théories de M. Quinton toute une « justification » de la révolte. M. Quinton ne parle-t-il pas, en effet, de la «révolte du vertébré »? Le révolutionnaire, selon M. de Gourmont, participe du « génie » du vertébré parce qu'il ne veut pas, lui non plus, se laisser anéantir par son milieu, par la pression des conditions ambiantes. Les individus, les classes, les peuples qui accepceptent les conditions de leur milieu traditionnel sont des « invertébrés » ; les « bons vertébrés », au contraire, sont ceux qui s'insurgent contre ces conditions. « La civilisation n'est qu'une suite d'insurrections, tantôt contre l'hostilité des forces physiques, tantôt contre les forces sociales... » De

même, on pourrait tirer de la théorie des mutations une « justification » de la doctrine révolutionnaire « catastrophique ». Pourquoi l'homme nouveau de la cité de demain ne pourrait-il pas surgir tout d'un coup, armé et casqué comme Minerve et prêt à faire vivre la société rénovée, grâce à cette mutation que serait la révolution sociale? Agréables jeux d'esprit, faciles « justifications », dont les unes valent les autres et dont la meilleure ne vaut rien! Ici, comme ailleurs, il ne faut perdre de vue la diversité des domaines, la spécificité des disciplines. La réalité est qu'au point de vue scientifique, comme le dit avec raison M. Bougie en terminant son livre la Démocratie devant la science, « la voie est libre ». Combien les anti-démocrates sont mieux inspirés en se tenant sagement, avec M. Maurras, dans le domaine purement sociologique et politique !

C'est dans ce domaine que nous les suivrons, et que nous resterons. Mais une précision s'impose au départ. Des faits que nous avons commencé par constater résulte l'utilité, la nécessité d'une double enquête. Il faudrait chercher en premier

lieu, semble-t-il, les raisons essentielles de ce mécontentement populaire, se demander notamment s'il n'a pas sa cause principale dans une perversion des institutions démocratiques, dans une façon de les comprendre et de les appliquer qui en fausse entièrement l'esprit et les transforme en instruments de tyrannie au lieu d'en faire des instruments de libération. Cette enquête aboutirait sans doute à montrer la nécessité de réformes profondes dans nos institutions; elle poserait le problème de la réorganisation, — peut-être même faut-il dire tout simplement de l'organisation — de notre démocratie.

Mais une telle façon de procéder, en apparence fort raisonnable, risque de soulever des protestations de méthode. « Chercher comment organiser la démocratie, peut-on dire et dit-on, c'est supposer le problème résolu. C'est poser en principe que la démocratie peut être organisée : point de départ que nous n'accordons pas. Autant chercher la quadrature du cercle! Les principes démocratiques sont la négation même de toute idée d'organisation, et si cela est démontré, il est bien inutile de chercher à guérir un malade qui est par définition incurable. Une étude sérieuse des principes démo-

cratiques doit donc précéder celle des institutions; elle aboutira très probablement à démontrer la vanité de celle-ci. »

L'argument ne laisse pas d'être troublant. Cette question préalable inquiète, elle domine toutes les autres d'un sourire ironique. Si d'avance on peut opposer une fin de non-recevoir à toute recherche scientifique sur l'organisation de la démocratie, faute d'avoir au départ suffisamment examiné les principes, on se sent paralysé pour la conduire. Notons cependant que le raisonnement n'est pas convaincant, et qu'il dissimule un sophisme. Il consiste au fond à opposer à une pétition de principe une autre pétition de principe, une négation à une affirmation. Pour savoir si la démocratie peut être constituée en un organisme politique stable, il est clair qu'il faut examiner ses institutions, et les confronter avec l'idée qu'on se forme d'un organisme politique. C'est bien une étude de faits, une recherche positive et minutieuse, autant que peut l'être une observation portant sur les enchevêtrements si complexes des phénomènes sociologiques. Mais c'est aussi une discussion rationnelle, qui roule sur les principes qu'on estime devoir être à la base d'une société politique.

Sans négliger l'étude des faits, qui est — nous en pourrions faire la preuve — continuellement sousjacente à chacune de nos affirmations, nous nous tiendrons, dans cet ouvrage, presque exclusivement à la dialectique.

Position de notre part volontaire, car elle nous a semblé correspondre à un besoin. Que répondent à cette double attaque les partisans de la démocratie? Ou du moins que peuvent-ils répondre? Voilà ce que nous nous sommes demandé. On sait qu'en fait les politiques ne discutent guère; ils traitent par le dédain ou le silence les attaques de droite ou de gauche, soit qu'ils jugent que la démocratie n'en saurait être atteinte, soit que les exigences de l'action leur en ôtent le loisir. Mais l'observateur désintéressé doit avoir une autre attitude. Par delà les violences de l'heure et les hommes qui passent, il doit remonter aux principes. Il ne semble pas que jusqu'ici la démocratie ait été suffisamment défendue en raison ; elle a plutôt joui de sa victoire sans trop se préoccuper de l'hostilité des penseurs, et les arguments par lesquels on l'a défendue ont souvent participé de l'enthousiasme mystique plus que de la sévérité critique de la raison. Un Michelet, un Quinet, un Hugo,

prophètes à l'imagination éperdument lyrique, ont poussé des cris d'espérance et vaticiné en style d'Apocalypse, plutôt qu'ils n'ont serré de près le concept qu'ils exaltaient. Un Tocqueville, extraordinairement frappé de l'établissement de fait de la démocratie, qui le pénétrait d'une « terreur religieuse », et tout épouvanté au fond de cet événement dont les conséquences blessaient quelquesunes de ses fibres les plus délicates d'aristocrate, ne lui trouvait de justification que dans un vouloir providentiel, dans une nécessité si manifestement divine qu'essayer d'arrêter la démocratie paraissait, à l'auteur de la Démocratie en Amérique, vouloir « lutter contre Dieu même ». Ce ne sont pas là, pour la plupart d'entre nous, des justifications suffisantes.

D'autre part, par une réaction excessive contre ce sentimentalisme, les théoriciens récents qui ont écrit sur la démocratie ne paraissent pas s'être souciés de raisonner sur le régime qu'ils étudiaient. Dans son monumental ouvrage, dont ne sauraient trop le remercier ceux qui s'occupent de ces questions, sur /« Démocratie et V organisation des partis politiques, M. Ostrogorsky n'envisage, lui aussi, l'organisation démocratique que comme un fait; il

se propose d'en étudier les forces vives et le fonctionnement sans se poser la question de leur légitimité, à la façon dont un savant étudie le jeu des forces naturelles, en laissant de côté toutes les questions métaphysiques qu'il soulève. Parlant, par exemple, du principe fondamental de la démocratie, le principe électif, M. Ostrogorsky cherche à déterminer par quel concours de circonstances, par quelle « évolution politique » « un préjugé se créa qui attribuait une sorte de vertu mystique au principe électif en soi' ». Il montre comment l'exagération de ce principe, V « hypertrophie du système électif », principalement en Amérique, eut pour conséquence dasservir les électeurs à des organisations électorales spéciales, à la fameuse « machine », qui devint peu à peu la maîtresse de l'opinion publique, sous couleur de la diriger. Il met en lumière les désastreux effets de cet abus, et de cet exposé se dégage tacitement la nécessité de se borner dans l'usage du principe électif, de faire un choix dans les questions à soumettre au suffrage universel. Mais quels principes doivent présider à ce choix, quel critérium permettra de

1. La déniocralie et l'orf/miisa/ion des poilis politiques, t. II, p. 571, Calmann-Lévy.

LB PrtOCÈS DK I,A OKMOCRATIE. 3

décider s'il est Ijon de soumettre à l'élection la nomination d'un fonctionnaire comme celle d'un représentant, les actes d'un technicien comme ceux d'un homme politique, c'est ce que M. Ostrogorsky ne se proposait pas de rechercher. C'est ce qui, au contraire, entre autres choses, nous a préoccupé. Car c'est précisément au nom de la raison que la démocratie est attaquée, et on ne se fait pas faute d'affirmer, à grands renforts d'arguments puisés chez les maîtres de la pensée française au xix" siècle, que son principe repose sur la plus radicale absurdité. C'est chose grave, à notre avis, que cette hostilité de quelques-uns des plus grands parmi les penseurs, et il faut ou la discuter ou l'expliquer. On commence à s'en rendre compte et à tenter, soit une critique minutieuse des arguments anti-démocratiques, soit une justification rationnelle des idées-mères delà démocratie'. Ce livre voudrait, à d'autres points de vue que ceux qui ont été jusqu'à présent envisagés, continuer la série.

1. Voir surloul les ouvrages de M. Bougie : Len idées égalitaires, 2" édition, d908, Alcau (encore que celui-ci soit surtout une • étude sociologique ») et La Démocratie devant la science, 2° édition, 1910, Alcan, et de M. Parodi, Traditionalisme cl Dùnocralie, Colin, 1909.

Il est vrai que, dès qu'on parle de tenter une justification rationnelle de la démocratie, on se heurte tout de suite à un grand nom qui est une terrible objection. « Je cherche le droit et la raison, et ne dispute pas des faits », avait déjà dit Jean- Jacques, et le droit et la raison il croyait les avoir définitivement formulés dans le Contrat social. Nous sommes loin de compte. Sans jeter l'anathème, comme c'est maintenant le jeu à la mode, sur la dialectique serrée et concentrée, abstraite et pour tout dire « rationaliste », du citoyen de Genève, il faut bien reconnaître que les principes qui servent de base à ses déductions, Rousseau les tenait avant tout de sa sensibilité si étrange et si tyrannique, de son éducation calviniste, et de l'influence qu'exercèrent sur son esprit généralisateur les institutions de Genève, sans cesse présentes à ses yeux. Le droit naturel, la raison de Rousseau sont le droit et la raison tels que pouvait les concevoir un homme élevé dans la solitude et maladivement épris de la nature, qui par instinct tournait le dos à ce que deviennent le droit et la raison dans la vie sociale et civilisée. C'est une conception sentimentale, métaphysique et théologique, on l'a assez dit et répété sans qu'il soit

besoin d'}" insister. Mais ce qu'on a moins dit, et ce que nous ayons montré ailleurs, c'est que toute conception de la raison, dès qu'on dépasse le terrain strictement scientifique des faits et de l'expérience pour entrer dans les régions de la spéculation philosophique, morale, esthétique ou politique, est nécessairement une conception métaphysique, et que les adversaires de Rousseau, les ennemis des métaphysiciens, peuvent s'entendre dire à leur tour : vous en êtes d'autres ! Dans le domaine de l'action, comme dans celui de la spéculation, science et croyance s'entremêlent, se conditionnent et se complètent l'une par l'autre. Tout le champ de la politique, comme celui de la morale, est loin de relever de l'autorité souveraine de la science.

Mais s'il en est ainsi, il est intéressant de serrer de plus près la question. Distinguer avec soin les deux domaines ; chercher ce qui dans la politique est objet de science et ce qui est objet de croyance; dévoiler le sophisme au nom duquel, non plus au nom de la biologie mais de la politique, on s'autorise de la science pour condamner la croyance, ou de soi-disant principes pour condamner des pratiques qui ne relèvent pas de leur juridiction; examiner à cette lumière ce que devient l'anathème

jeté de si haut à la démocratie, c'est, croyonsnous, faire un usage légitime de la raison, un usage purement critique et indépendant, autant qu'il peut l'être, de toute métaphysique.

D'ailleurs, est-on bien sûr de s'entendre sur le contenu du mot démocratie, et ne prête-t-il pas à bien des équivoques? Exposer, d'un point de vue surtout philosophique, les doctrines opposées et pourtant concordantes des adversaires de la démocratie; se demander si ces adversaires, unis pour l'attaquer, l'entendent de la même façon; si cet accord, qu'on fait sonner bien haut, est au fond réel, légitime et moral; si les faits, exactement observés, justifient l'interprétation qu'on en donne; examiner enfin si la démocratie, étymologiquement comprise, mérite tous les sarcasmes dont on l'abreuve, et si elle n'est pas en somme préférable aux systèmes politiques plus brillants ou plus spécieux par lesquels on veut la remplacer, c'est là encore, à notre avis, un utile emploi du sens critique. Tel est le but que nous nous sommes proposé.

Il ne faut donc pas qu'il y ait d'équivoque. Ce n'est pas au nom d'une raison absolue et dogmatique, d'un droit naturel universel et éternel que

nous allons tenter cet examen de quelques principes démocratiques ou anti-démocratiques. On trouvera simplement dans les pages qui vont suivre une méditation sur quelques-uns des plus importants problèmes politiques de ce temps. Méditation assurément ce subjective », réflexions suscitées par le spectacle d'institutions et de pratiques actuelles, qui ne valent sans doute que pour une portion très limitée de l'espace et de la durée. Peut-être quelques-uns estimeront-ils qu'elles sont encore superflues. Quoique toutes pénétrées du sentiment de leur relativité, elles ont en effet ce caractère d'être « rationalistes », ou encore « intellectualistes », c'est-à-dire de s'adresser à notre faculté raisonnante, telle que l'ont façonnée des siècles de culture et des conditions communes de vie sociale ; elles impliquent ce postulat qu'elles pourraient emporter l'adhésion de cette intelligence ou de cette raison si elle n'était pas troublée par de trop fortes passions. Tare impardonnable aux yeux de quelques-uns! Les excès d'un certain rationalisme, étriqué, abstrait, théologique ou purement négatif, ont fini par faire méconnaître ce qu'il y a dans un sain rationalisme, c'est-à-dire dans l'exercice normal de la raison, de légitime, de nécessaire,

d'indispensable même à la conservation et à l'enrichissement de notre patrimoine de culture. — Il n'y a que les instincts, les sentiments et les passions qui mènent les hommes, disent les psychologues; la raison pure est sans force et sans chaleur! — Il n'y a que ce qui dépasse la raison qui a du prix, disent à leur tour les métaphysiciens; la raison pure est platitude et sécheresse! — Et les uns et les autres auraient raison, s'il y avait une raison pure. Mais il n'y a pas de raison pure. Il y a des instincts, des sentiments ou des passions qui suivent brutalement leur force impulsive, comme il y en a d'autres qui peuvent se réfléchir, s'examiner, et par cet examen se modifier, quelquefois s'éteindre, d'autres fois s'affiner et désirer se surpasser. C'est de ceux-ci qu'on dit qu'ils se soumettent à la raison, et cet examen rationnel peut devenir facilement, chez quelquesuns, un besoin passionné, qui peut se fixer dans rinconscient de l'individu et finalement de la race. Assurément, à des périodes de vie collective intense ou de solidarité gréj,^aire rendue nécessaire par les conditions économiques dominantes, cet individualisme n'est pas fréquent; c'est cependant une de nos croyances que par le développement même

des institutions démocratiques il prendra de plus en plus de consistance, et s'affirmera comme une étape de la vie collective elle-même. Des réflexions comme celles que nous présentons ici prennent donc un sens concret, s'il n'est pas téméraire de penser que, grâce au progrès croissant du loisir et de la culture, nous allons chaque jour davantage de la croyance grégaire à la réflexion personnelle, de l'instinct à la pensée, de l'impulsion brute à l'action réglée par la raison, bref de l'animalité à l'humanité.

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse de longue haleine, nous en avons assez dit pour faire comprendre la nature et l'objet de ces réflexions, et pour faire excuser leur ton plus animé, plus vibrant parfois qu'il ne convient à un pur travail critique. Nous avons essayé, après la discussion des doctrines, de dégager quelques-uns des traits essentiels de ce qui nous paraît être la philosophie démocratique; cela ne va pas sans quelque chaleur. Que ceux qui n'ont jamais bu, délicieusement, douloureusement, à la coupe éthérée et fallacieuse de la spéculation philosophique, nous jettent la première pierre ! Proudhon, ce dialecticien éperdu, a dit un jour qu'au fond de toute question, même

économique et politique, il y a de la théologie : parole profonde, d'autant plus significative dans la bouche de l'auteur de la Justice qu'il se proclamait farouchement « anti-théiste », et qu'il apportait tous ses soins à bannir l'absolu de la science sociale. Mais ne pas vouloir faire de théologie, avec cette passion, c'est déjà prendre parti, c'est encore être théologien; et jamais Proudhon, même quand il s'imaginait être un pur savant, n'a cessé d'être, au grand sens du mot, un philosophe et un théologien. Il en faut dire autant du fondateur même du positivisme, de Comte en personne, comme on l'a montré à maintes reprises. Et il en faut dire autant de tout savant, de tout penseur doué d'un génie original, ou au moins d'une forte personnalité, d'un énergique besoin d'orienter sa vie suivant des principes réfléchis. La philosophie est à l'origine et à la fin des choses; elle précède la science et la dépasse ensuite, après s'être purifiée à ses disciplines. Car la philosophie seule donne un sens à la vie, qui n'attend pas de connaître pour agir et utilise sans cesse la connaissance pour une nouvelle action. Connaître pour connaître, pour connaître seulement, et se borner à ce qui peut être connu, est l'idéal d'une civilisa-

tien vieillie, désabusée, et un peu lasse. Il faut beaucoup de sagesse, ou beaucoup d'indifférence, pour ne faire d'abord que de la science, et beaucoup de scepticisme pour ne faire ensuite que cela. Néanmoins, malgré ces réserves nécessaires, nous croyons pouvoir dire que nous avons fait notre possible pour donner à cette étude toute l'impartialité qu'elle pouvait comporter. Elle s'efforcera d'être sans passion — ou du moins sans passion autre que celle de l'intelligence exacte des thèses opposées. Et cela est peu commode et méritoire. La démocratie est si malmenée par ses adversaires que se risquer, non pas même à la défendre, mais à ne pas la condamner sans l'entendre, suffît, dans les milieux qu'on a pu entrevoir, à faire décerner un brevet de béotisme. — Entreprise de « primaire », machiavélique divertissement de criminel, ratiocinations falotes de niais, de sot ou de nigaud! disent les uns. Et les autres répondent : « Démocratie et imbécillité, c'est tout un! » — Jugements catégoriques, qu'on ne comprend que trop quand on lit certaines défenses ou apologies, surtout officielles et intéressées, de la démocratie; quand on prend conscience de la bassesse d'âme ou de pensée de certains des i)rota-

gonistes du régime, de ceux qui se croient autorisés à parler en son nom. La plupart des censeurs de la démocratie — nous disons de ceux qui comptent, et parlent avec la conviction la plus absolue et le désintéressement le plus ardent — sont ou des artistes et des philosophes épris de raison, ou des moralistes assoiffés de pureté : deux sortes d'aristocrates que ne saurait satisfaire la brutalité du populaire et le déchaînement de ses appétits. De là leur acharnement contre un régime qui froisse leurs instincts les plus profonds, leurs conceptions les plus raisonnables ou leurs délicatesses les plus secrètes.

Il faut y regarder de plus près cependant. Peutêtre la démocratie n'est-elle pas exactement, et de toute nécessité, le régime qu'ils appellent de ce nom; peut-être est-elle quelque chose de pire, mais en tout cas d'autre que ce qu'ils attaquent avec tant de fureur. Il y a là un travail de revision des concepts qui vaut d'être tenté. Quant au jugement qu'on pourra porter sur la démocratie ainsi ramenée à son principe, il essaiera de ne s'abandonner ni à l'enthousiasme mystique ni au dénigrement systématique. Nous poserons surtout des questions. Ayant en mains les pièces du procès, chacun répondra suivant ses tendances propres.

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