‹ Le procès de la démocratieChapitre 2 sur 49 · PREMIÈRE PARTIE L'ATTAQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE L'ATTAQUE

Si l'on envisage le but poursuivi, il faut assurément établir une différence essentielle entre les positivistes purs et ceux que Ton peut appeler, faule d'une désignation plus pliilosophique, les positivistes royalistes. Ceux-ci sont avant tout des « nationalistes », et des « nationalistes intégraux »; ils n'envisagent toutes les questions, et principalement les questions politiques, que dans leur rapport avec l'inlérêt national, qu'ils estiment supérieur à toute considération humanitaire. Les positivistes purs sont plus philosophes; sans négliger la patrie, ils s'inquiètent des destinées de toute l'humanité, et c'est au point de vue de l'organisation générale des sociétés, et principalement des sociétés occidentales, qu'ils s'occupent des régimes politiques. Les uns veulent être des hommes; les autres n'ambitionnent, volontairement, que le titre de Français.

Mais quelle que soit cette diilérence d'idéal il y a

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un point commun entre les uns et les autres : c'est qu'ils sont tous, et essentiellement, des traditionalistes. Un sentiment les réunit : l'amour du passé, de ce qui dure, se continue, se perpétue dans Féternité, le « génie du prolongement ';. Le sentiment de la permanence nécessaire des institutions et de la première de toutes, la famille, est à la base de leur sensibilité. Et l'on comprend ainsi leur aversion pour tout ce qui peut briser la continuité bienfaisante, pour ce qu'ils appellent l'individualisme. Quelques divergences qu'il y ait entre eux, Brunetière, M. Maurras, M. Deherme s'accordent à vitupérer cette cause unique de tous nos maux. On connaît les anathèmes de Brunetière, relevés et rétorqués par M. Darlu '; M. Maurras, M. Deherme tiennent un langage analogue, et cette haine de l'individualisme leur vient directement de Comte. L'individualisme, caractéristique des temps modernes, c'est avant tout, suivant le mot du maître, « l'insurrection de l'individu contre l'espèce », la rébellion anarchique de la fantaisie individuelle contre les leçons de l'expérience des siècles. Cette rébellion témoigne d'un orgueil immense; aussi bien l'orgueil était pour Comte la principale caractéristique de la « maladie occidentale ». Elle ronge ou brise la chaîne de la sagesse

1. Voir son ar.icle : De .M. Brunetière et de l'Individualisme, Revue de me'laphysique et de momie, mai 1898.

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antique; ot au lieu de belles institutions permanentes , plongeant dans le passé et assurées de l'avenir, il ne reste que des anneaux épars sans aucun lien les uns avec les autres, des individus sans racines et sans prolongement, des atomes. Cette maladie s'attaque d'abord à la famille; et au lieu de la famiile unie, du couple indissoluble et vraiment un qui se prolonge dans les enfants, il ne reste que des étrangers qui se rencontrent par hasard et peuvent se séparer sans laisser de trace de leur éphémère association. Puis le fléau s'en prend aux autres institutions, à la société tout entière dont il coupe ou dissout en secret tous les liens, par la hache ou le poison d'une critique insensée qui détruit tout ce qu'elle touche. L'individualisme, disent MM. Maurras et Lucien Moreau, est « le culte exclusif et réfléchi de idi sponlamii té individuelle, ^o»i< au mépris de tout le reste... tant pis pour les commentateurs qui mettent sous ce mot toute espèce de choses (égoïsme ou même héroïsme!) hormis ce qu'il signifie réellement.... Si le grand intérêt de la vie se réduit à l'apport individuel de chaque être humain, quel qu'il soit, à quoi bon les mœurs, les lois, les institutions, les coutumes?... Il convient, il est juste, il est noble et brillant de recréer le monde chaque jour, et le recommencement ne vaut que s'il se fait sur une table rase. » Le même thème revient dans tous les articles de M. Deherme, avec

d'autant plus d'insistance que l'auteur de la Démocratie vivante a commencé d'être, de son propre aveu — ainsi que quelques-uns des membres de YAclion française — un « inviduaiiste endurci », avant sa conversion au positivisme. Bref, l'individualiste est le nihiliste qui fait de soi le centre du monde, le criminel ou le fou qui méconnaît toute raison véritablement expérimentale, toute compétence, toute solidarité dans le temps et dans l'espace, tout instinct de conservation.

Or, quel est le régime qui apparaît comme le plus favorable au débordement sans frein de cet individualisme? C'est précisément la démocratie. Si vous endiguez les bords d'un fleuve, vous pourrez circonscrire ses ravages en temps d'inondation. C'est ce que fait tout régime organisé, par une hiérarchie d'institutions qui enserrent la volonté de l'individu, la canalisent, en préviennent ou en disciplinent les éclats. Mais la démocratie est essentiellement l'absence d'organisation . Elle ne fait qu'un avec le libéralisme, qui n'est lui-même qu'un autre nom de ranarchie. Elle est le gouvernement du nombre, et le nombre n'est qu'une collection brute d'individus. Au lieu de cette grande chose permanente qui s'appelle l'intérêt national, supérieure à tous les individus, capable de relier toutes les générations et de les faire vivre à la fois dans un grand idéal et dans une grande réalité

qui les dépasse, vous n'avez plus qu'une collection dintérêts particuliers , éphémères , contingents , égoïstes, occupés seulement du présent, et incapables de faire aucun sacrifice à toute œuvre durable et collective. Voilà la doctrine du « misérable Rousseau », et voilà la doctrine démocratique. Grâce au suffrage universel, qui en est Texpression logique, le premier illettré venu est mis à même de détruire, en posant dans l'urne un bulletin de présomptueux, de dupe ou de vendu, l'échafaudage de sagesse politique et de conservation sociale lentement élevé et fortifié par l'expérience des siècles. Voilà réalisée d'une manière permanente, et consacrée par l'institution gouvernementale, l'insurrection de l'ignorance contre la science, du caprice et de l'appétit contre la raison, de l'individu contre l'espèce.

Du principe, la critique s'étend au mécanisme. La forme la plus extrême et la plus logique de la démocratie, c'est le gouvernement direct, le gouvernement des masses, comme il a été pratiqué dans l'antiquité grecque et comme il l'est encore dans certains cantons suisses. Là vraiment nous touchons terre : on ne peut descendre plus bas.

Mais il ne faut pas être dupe des mots. Même dans l'antiquité, même en Suisse, le gouvernement direct n'est pas réalisé ; il ne peut pas l'être. Les foules sont incapables d'aucune initiative, d'aucune spontanéité;

elles sont toujours un jouet docile entre les mains d'individualités énergiques, de meneurs, qui exce lent à leur insuffler leurs appétits et leurs passions pour servir leur propre ambition. Â plus forte raison le gouvernement direct n'est-il pas possible dans de grands pays comme les nations modernes, fortement centralisées. 11 faut donc que les électeurs se choisissent des représentants.

Et voici une permanente source d'anarchie et comme la concentration de la démocratie. Car il n'y a rien de plus offensant pour la raison, et de plus démoralisant dans son fonctionnement, que le principe même mis en œuvre par la démocratie pour constituer son gouvernement : le choix des supérieurs par les inférieurs, l'élection. Cela est proprement un scandale. C'est, en outre, l'impossibilité d'en atténuer les effets. L'incompétence remonte des électeurs aux représentants, qui ne sont pas plus capables que leurs mandants de se prononcer sur tout; et seraient-ils à même de le faire, auraient-ils toute la conscience, l'intelligence, la bonne volonté que vous voudrez bien leur prêter, ils ne peuvent mettre en œuvre ces belles qualités; ils sont obligés de flatter, pour se faire réélire, les brutales passions de leurs éledeurs; et ceux-ci sont eux-mêmes passivement triturés par les engrenages des comités, des mastroquets, de la « machine ». Par suite, pas de politique suivie, pas

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d'organes représentant les intérêts généraux et permanents; la démocratie est dans toute sa brutalité le règne de la force inculte et bornée. Le suffrage universel : voilà pour M. Maurras comme pour M. Deherme — comme pour Comte — l'irrémédiable atteinte à la raison et à l'ordre.

Comment donc, par quel sortilège a pu s'établir un gouvernement qui est un si parfait outrage au bon sens? Souvenez- vous de la loi des trois états; grattez l'homme positif et vous retrouvez le métaphysicien, et sous le métaphysicien, le théologien. A la base de la démocratie il y a une « nuée « métaphysique et religieuse. Le christianisme a conçu légalité des âmes devant Dieu; Rousseau et Kant, les deu.\ pères de la démocratie moderne, nont eu qu'à transporter ici-bas cette égalité. Ils étaient tous deux des chrétiens, et deschrétiens protestants, c'est-à-dire des anarchistes. Ils ont conçu qu'il y a en tout homme, chez le plus humble comme chez le plus grand, une bonne volonté égale en tous, et supérieure à la raison théorique. Si tous les hommes sont égaux, ils peuvent tous participer également au gouvernement, et si cette démocratie est d'essence divine elle réalise la perfection; le miracle de la volonté générale est infiniment supérieur à l'intelligence d'une oligarchie et à j)lus forte raison d'un homme seul, fiU-il un génie. Et voilà comment nous sommes empoisonnés d'« idées

juives », d" « idées suisses «, d' « idées allemandes ». Il est à peine besoin d'ajouter — continuent les traditionalistes — que rien de tout cela ne résiste à lexamen. Quel observateur rompu aux méthodes positives, et ne voulant pas faire de métaphysique, ne sera obligé de constater, au lieu de cette égalité chimérique, linégalité partout?

Le remède est donc simple : il faut revenir à la raison. Reconnaissons et cultivons ces inégalités que l'on s'elforce vainement de nier; édifions ces institutions permanentes qui nous empêchent de mourir tout entiers; assurons leur subsistance par la mainmorte, qu'il est criminel de détruire; hiérarchisonsles et donnons-en la garde au seul personnage qui soit en état par sa situation, son intérêt, son éducation, son autorité, d'apprécier avec compétence et de conserver avec fermeté le patrimoine des générations : au roi héréditaire.

Ici une hésitation se marque dans le camp des assaillants, un arrêt, et finalement une scission. Il n'y a plus entente absolue ni sur les coupables, ni sur les remèdes. L'individualisme est l'ennemi, mais qui sont les individualistes? On s'en prend d'abord unanimement à quelques brebis galeuses : juifs, protestants, métaphysiciens révolutionnaires; on s'incline ensemble et profondément devant l'Église romaine, l'Église de

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l'ordre, qui a discipliné et filtré le christianisme anarchique. Puis on veut voir d'un peu plus près. Les métaphysiciens révolutionnaires, quest-ce à dire? Selon Brunetière, le premier en date et le plus coupable est « ce névropathe que fut René Descartes », parce qu'en instituant le doute méthodique sur des vérités depuis longtemps certaines, et en voulant tout ramener au critérium de l'évidence individuelle, il a brisé la chaîne de la tradition et fondé le règne du caprice. Mais M. Maurras — qui n'a jamais eu une grande estime pour Brunetière — répond avec mépris que <■<■ cette plaisanterie est tout à fait digne des professeurs de rhétorique et de théologie qui l'ont mise en avant.... Il n'y a personne de plus rationaliste que Descartes. Il n'y a rien de moins individualiste que la raison. » Il est évident qu'on ne s'entend pas sur la nature de la raison.

N'insistons pas sur un débat que nous ne pouvons traiter ici dans toute son ampleur. Nous dirons seulement qu'il confond deux choses : la raison expérimen' taie et objective, qui ordonne pour la connaissance la diversité des phénomènes et les ramène à l'unité des lois de l'esprit, les mêmes pour tous, et la raison métaphysique, morale ou esthétique, principe au nom duquel on choisit, on élimine, on hiérarchise. Cette dernière raison est évidemment subjective; elle trahit les aspirations les plus profondes d'une sensibilité

souveraine, et un Descartes pas plus qu'un Rousseau, un Platon pas plus qu'un Connte ou un Nietzsche n'échappe à son arbitraire.

Mais sans poursuivre davantage sur une question qu'il faudrait approfondir davantage si nous étudiions la philosophie générale du nationalisme, revenons à Brunetière. Il ne fait pas que crier haro sur Descartes; quoique positiviste, il ose s'avouer démocrate! Bien qu'il ait tant admiré l'Église, surtout parce qu'elle était un gouvernement énergique, ayant une tradition et une hiérarchie, et capable de faire rentrer au bercail les variations protestantes, il était au fond un indiscipliné, un catholique resté trop amoureux de son sens propre, trop « hérétique », trop chrétien, c'est-à-dire trop anarchiste. Ne l'a-t-il pas montré, vers la fin de sa vie, par ses velléités d'indépendance, vite réprimées par le Souverain Pontife? Sur quoi donc s'appuyait Brunetière pour être démocrate? Il ne pouvait s'empêcher d'établir certains rapprochements entre l'Évangile et la Déclaration des Droits, et il ne trouvait pas entre ces deux monuments d'essentielles contradictions. C'est encore là le point de vue de tous les chrétiens démocrates. Bien plus, l'Église elle-même n'est-ellc pas un gouvernement démocratique? N'estce pas par l'élection qu'est choisi le Souverain Pontife, sorti parfois des rangs les plus humbles des fidèles? Ainsi aimait à argumenter Brunetière.

Démocrate encore cet autre positiviste, M. Deherme, qui, malgré sa critique incessante de ce « ferment de dissolution » qu'est le suffrage universel, ne veut pas renoncer à édifier la « démocratie vivante ». Mais la démocratie de M. Deherme est d'une espèce singulière : c'est une démocratie qui nie son principe. Pour balayer le régime parlementaire, cause de notre décomposition morale, M. Deherme fait appel, comme M. Maurras, à un pouvoir unique; mais il préfère un dictateur à un roi, parce que la besogne est urgente, et qu'il ne faut pas " limiter les chances de salut ». En outre il n'y aura d'ordre véritable, de sérieuse division du travail social, que si ce dictateur, maître absolu au temporel, suit docilement les conseils d'un <( Pouvoir spirituel » désintéressé, composé des lumières les plus éclatantes de la nation, qui disciplinera par son action l'opinion anarchique. M. Deherme, on le voit, reprend strictement la solution exposée par Comte dans son Si/stème de Politique positive.

Mais Comte lui-même, ajoute un autre positiviste, M. Ajam, Comte n'était-il pas « républicain »?.... N'est-ce pas par cette profession de foi que débutait sa fameuse lettre au Tsar, et n'a-t-il pas, dans r « Appel aux Conservateurs », condamné la légitimiti'? Qu'on ne vienne donc pas nous dire ([ue le posiiivisme est opposé au régime parlementaire et à la démocralie. Il les a considérés, c'est vrai, « sans

aucune espèce d'enthousiasme », mais il ne leur a pas été hostile. Et non seulement il ne leur a pas été hostile, mais on peut dire que le positivisme est pour ainsi dire incorporé dans les fondations mêmes de notre troisième République. Gambetta et Jules Ferry n'étaienl-ils pas positivistes? Gambetta n'a-t-il pas soudé la cause de la République et celle du positivisme, et n'a-t-on pas trouvé, « feuilleté jusqu'à l'usure », le Système de Politique positive au chevet d'agonie de Jules Ferry?

Ainsi parle M. Ajam, et il aurait pu ajouter qu'en 1902 le gouvernement de la République, représenté par un positiviste notoire, M. le général André, assisté du successeur même d'Auguste Comte, Pierre Laffitte, a inauguré la statue du fondateur du positivisme. Ne pourrait-on pas dire — en exagérant si peu! — que le positivisme est la philosophie officielle de la troisième République? Et si l'on cesse de s'occuper des vulgarisateurs ou des interprètes politiques du positivisme pour s'attacher à ses continuateurs scientifiques, il peut être intéressant de remarquer que M. Durkheim ou M. Lévy-Bruhl, qui sont à ce point de vue les véritables héritiers de Comte, ne paraissent ni l'un ni l'autre anti-démocrates. Ils sont tous deux très prudents, très préoccupés avant tout de la réalité sociale et de la conscience collective, ce qui les a fait parfois accuser de conservatisme. Mais ils ne paraissent ni

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l'un ni l'autre hostiles aux inslilutions démocratiques, encore qu'ils se soient parfois élevés contre leur exagération (par exemple M. Durkheim à propos du divorce par consentement mutuel).

D'ailleurs, continuent avec M. Ajam les positivistes républicains, c'est attacher beaucoup trop d'importance à la forme politique et à la législation. C'est tomber dans la grande erreur du xviii'^ siècle, qui a cru l'homme « pétrissable » à merci. « Maintenant, il n'y a plus guère que les collectivistes pour soutenir de pareilles billevesées. » Occupons- nous d'abord de réformer les mœurs, infiniment plus importantes que les lois; extirpons des esprits 1' « orageuse » et anarchique détermination des droits, pour y substituer la « paisible », positive et bienfaisante détermination des devoirs. La question sociale est avant tout une question morale. Sur ce point Brunetière, M. Deherme, M. Ajam sont d'accord. « Aujourd'hui la forme du gouvernement, république ou monarchie, dit Brunetière, n'aplus qu'une importance tout à fait secondaire »; et selon M. Deherme une monarchie héréditaire n'aurait pas, pour rétablir l'ordre, le pouvoir magique que lui attribue M. Maurras. L'histoire suffit aie montrer; elle prouve l'impuissance, l'ambition, les vicesetleserreursdes rois.

A ce triple réquisitoire de positivistes en divers sens démocrates, les positivistes anti-démocrates de

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VAction française ne sont pas embarrassés pour répondre. M. Ajam est le premier exécuté, et avec lui les positivistes « officiels », qui sont, nous dit-on, les ennemis les plus haineux du positivisme vrai. On les reconnaît, on peut suivre leurs traces. Ils sont les disciples, non de Comte, mais de ce Littré qui rompit avec son maître lors de la publication de la Politique^ et qui depuis, grâce à sa situation et à ses relations, passa pour le véritable représentant d'une doctrine à l'égard de laquelle il avait commis une véritable apostasie. Car on ne peut sérieusement soutenir, comme fît Littré, qu'il n'y a pas continuité entre le Cours de Philosophie politique et le Sijstème de Politique. Un universitaire comme M. Lévy-Bruhl affirme qu' « il n'y a qu'une et non pas deux doctrines d'Auguste Comte », et Comte lui-même l'avait déjà dit, ce qui devrait suffire. La trahison de Littré a été continuée par Pierre Laffitte, et c'est ainsi que, grâce à la Franc-Maçonnerie — Littré, Gambetta, Ferry étaient franc -maçons — la troisième République étoufla le vrai positivisme et n'en estampilla qu'une indigne contre-façon.

Mais on a éventé le complot; on commence à découvrir le véritable Comte. M. de Montesquiou, qui a écrit un bon livre sur le « système politique » du fondateur du positivisme, n'a pas de peine à trouver chez son maître des textes décisifs, qui prouvent

qu'entre Comte et le suffrage universel, ou le parlementarisme, il y a plus qu'un manque d'enthousiasme. Le maître a dit, par exemple : « Tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique ». « Depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j'ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive, et l'égalité comme un ignoble mensonge. » Ces citations ne laissent rien à désirer.

Comte, il est vrai, a été très dur pour le gouvernement monarchique comme pour le théologisme, parce qu'il croyait que cette forme politique comme ce mode de penser correspondaient à des étals irrémédiablement dépassés. Théologie, monarchie de droit divin; métaphysique, gouvernement révolutionnaire abstrait; positivisme, dictature républicaine ne s'appuyant que sur le fait de l'utilité générale : voilà ce que donne la loi des trois états. Mais il faut s'entendre sur ce mot « républicain »; la dictature telle que Comte la concevait était tout ce qu'il y a de plus opposé à l'esprit du gouvernement démocratique tel que nous le comprenons aujourd'hui. C'était une autorité gouvernant de haut en bas, se continuant par le choix même du titulaire, par « hérédité sociocralique », au lieu de se transmettre par hérédité naturelle, et prenant conseil d'un Pouvoir spirituel; elle est séparée seulement du gouvernement monar-

chique par un ruisseau, tandis qu'elle l'est par un abîme de la démocratie, qui monte par élection de bas en haut. C'est une idée assez étrange que d'appeler « néo-positivisme » ce qui est certainement le contraire du positivisme politique.

M. Deherme ne commet pas l'erreur de M. Ajam. Avec son maitre, il réclame franchement un dictateur. Mais on peut alors trouver qu'il serait beaucoup plus logique et plus clair de se déclarer nettement, comme M. Maurras, anti-démocrate, plutôt que de répudier la chose et de garder le mot comme fait M. Deherme. Écoutons cependant les raisons de ce dernier, comprenons son rêve généreux.

M. Deherme ne veut pas d'une monarchie, parce qu'enfin « un souverain ne saurait accepter d'être sans souveraineté ». Même s'il ne fait pas passer, comme un simple député, l'intérêt de sa maison avant l'intérêt de la nation, il sera tenté d'accentuer toujours son autorité et son arbitraire, « et finalement il nous ramènera, avec la centralisation, le jacobinisme et l'anarchie ». D'autre part M. Deherme a horreur du suffrage universel, car, outre que son principe est anarchique, il isole abstraitement les individus les uns des autres; il est la démocratie morte. L'individu n'a de sens que dans l'association : familles, communes, provinces, nations, syndicats, coopérations, mutualités , congrégations et autres groupements

intellectuels , moraux et religieux. La démocratie vivante est donc une fédération de ces associations, qui « se régleraient et se contrôleraient dans la liberté ». Ainsi l'intérêt général n'est plus la somme des égoïstes intérêts particuliers; il est « la somme des aspirations sociales, des sentiments altruistes de chacun ». Ces associations fédérées et confédérées, et assurées de durer par la main-morte rétablie, absorberont l'État politique et s'équilibreront dans l'action. La vie sera partout, le centre nulle part; ce sera la décentralisation et l'épanouissement spontané de toutes les activités. « L'ordre par l'action libre de tous, c'est la démocratie. » La critique de la démocratie individualiste, partie de Comte, s'épanouit en fédéralisme proudhonien.

Bien, mais toutes les difficultés ne sont pas levées. Il est entendu que le suffrage est anarchique, mais qui le remplacera? qui désignera le plus compétent? « La sélection de l'action libre, répond M. Deherme, non le hasard, plus ou moins triché, du vote. » « La démocratie ne peut s'exprimer exactement, intégralement, que par l'action libre. » On ne voit pas bien ce que signifie cette formule mystérieuse et un peu mystique.

Autre difficulté : qui accordera ces organisations confédérées; qui les empêchera de s'absorber les unes les autres et d'absorber l'individu? M. Deherme

avait d'abord répondu — héroïquement, et cela était très proudhonien — par une fin de non-recevoir : « Cette crainte de la force sociale, de l'excès d'organisation est chimérique, si on prend la peine de l'examiner », « Ce n'est pas ce qui doit nous préoccuper d'abord. Commençons par former les groupes, par les organiser, et par leur assurer la force dans la liberté. «Très probablement M, Deherme n'écrirait plus aujourd'hui ces lignes; le positivisme, qui ne l'avait d'abord qu'effleuré, s'est emparé de lui comme d'une proie. « Aujourd'hui il nous semble que le souci de l'ordre doit l'emporter sur celui de la liberté. La liberté n'est qu'une condition de vie plus intense, tandis que l'ordre est une condition de vie essentielle. « Voilà pourquoi M. Deherme en est venu à réclamer avant tout un dictateur, pour rétablir l'ordre.

Mais ici M. Maurras — ou son disciple, M. Valois — attend M. Deherme. Comment sera nommé ce dictateur? — Le premier surgira par « les circonstances », répond M. Deherme : « J'accepterai celui, quel qu'il soit, que les événements feront surgir ». D'après le principe même de Bonald, « les bonnes institutions rendent les hommes meilleurs », la dictature, guidée par le pouvoir spirituel, disciplinera le chef qui l'occupera. « Après, chaque dictateur désignera lui-même son successeur, sous la sanction de

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laulorité spirituelle appuyée sur l'opinion publique organisée. » Mais M. Georges Valois répond — très réalistement — que les « circonstances » peuvent porter au pouvoir bien des hommes, pour peu que ceux-ci aient de fortes ambitions et s'appuient sur des partis solidement organisés, capables de réaliser au bon moment des « opérations de police » plus ou moins rudes. La dictature de M. Deherme entretiendrait donc à perpétuité Tanarchie dont nous souffrons; et la continuité que nous cherchons, que nous désirons, ne serait pas atteinte. Il n'y a qu'un homme qui puisse l'établir, parce qu'il aurait des droits, et c'est le roi héréditaire. « Le Roi possède un titre que nul dictateur ne [)eut posséder, ne peut se créer, et son titre est incontestable : il est le descendant de ceux qui ont créé notre nation. » Voilà donc la garantie de la stabilité : un titre que l'on ne puisse discuter, et le roi héréditaire seul le possède.

Nous nous demanderons ce que vaut cette argumentation élégante et ingénieuse. Disons provisoirement que dans certaines circonstances — l'expérience le montre — les hommes en viennent à ne plus manifester aucune espèce de respect pour les « droits historiques », si ces droits ne se doublent pas de mérites plus individuels et plus concrets, par exemple la compétence. Devant la froide réalité, dictateur et

roi s'équivalent : il ne leur manque que de se faire accepter.

Reste la dernière thèse des positivistes purs : qu'il ne faut pas attacher une si grande importance à la forme politique et qu'il faut d'abord discipliner les mœurs. « Tous les partis politiques, dit Comte, méritent d'être qualifiés d'anarchiques et de rétrogrades, puisqu'ils s'accordent à demander aux lois les solutions réservées aux mœurs. « C'est ce que M. Deherme objecte sans cesse aux royalistes, en réclamant l'institution d'un Pouvoir spirituel destiné à régler les mœurs. Mais ceux-ci pourraient lui répondre que son dictateur, s'il réussissait à s'imposer par les circonstances, ne prendrait vraisemblablement conseil que de son intérêt, et non du pouvoir spirituel. Il agirait, sans doute, à la manière des rois de France qui, tout en révérant l'Église, ont constamment maintenu une politique anti-cléricale.

Au surplus, ce désir d'un dictateur n'est-il pas une reconnaissance de la prééminence du problème politique? Aussi V Action française n'a que des sympathies pour M. Deherme et préfère s'en prendre à Brunetière, parce que le critique disparu est un de ceux qui ont le plus contribué dans ces dernières années à répandre cette ^ nuée » que les lois n'ont que peu d'influence sur les mœurs. C'est là, pour VAction

française, une hérésie au premier chef. « Politique d'abord », voilà le « problème numéro un » ; car ce sont les institutions qui créent les mœurs, et les institutions ne peuvent être garanties que par la monarchie.

Quant à cette autre plaisanterie que l'Église serait une institution démocratique, parce que le Souverain Pontife est élu par les cardinaux, il faut, disent les positivistes de V Action française, s'adresser aux véritables théologiens et leur demander ce qu'ils en pensent. Ils vous démontreront sans peine que l'élection n'est qu'un mécanisme occasionnel; que ce ne sont pas les cardinaux qui se donnent un chef, mais que c'est en réalité l'Esprit Saint qui, par leur bouche, fait choix du Vicaire de Jésus-Christ. En tout cas, on ne saurait assimiler le mode de propagation de la vie surnaturelle et celui de la vie naturelle. Ce qui est certain, c'est que le génie de l'Église catholique, de l'Église de l'ordre, est un génie autoritaire, hiérarchique, descendant de haut en bas, et par conséquent anti-démocratique ^

Quelles que soient ces divergences de détail, remous

\. C'est encore l'avis tout récent d'un membre de la Compagnie de Jésus, M. Pedro Descoqs, dans une suite d'études sur VŒuvre de M. Charles Maurras. — Les tendances de l'auteur sont nettement sympathiques à M. Maurras, bien qu'il fasse ses réserves de croyant, réserves que M. Maurras trouve toutes naturelles.

légers dans une eau profonde, il reste qu'il y a accord entre tous les traditionalistes positivistes pour faire, au nom de la u socialité », le procès de la démocratie individualiste, dissolvante et atomique. Elle est le régime de l'incompétence, le renversement des lois naturelles, le scandale de la raison, — Tanarchie.

C'est également à l'individualisme démocratique que s'en prend le syndicalisme révolutionnaire, mais il conduit l'attaque d'une façon un peu difTérente. Il n'est pas très touché par les arguments tirés du passé, car il voit précisément dans l'obsession de ce passé le grand obstacle à une politique véritablement rénovatrice. Réformer dans le présent, dit M. Sorel, c'est affirmer le principe même que l'on se propose de combattre, et ce principe les syndicalistes révolutionnaires veulent le changer. F^a grande erreur des démocrates, et des socialistes qui ne veulent pas rompre avec la démocratie, c'est de construire l'avenir avec des débris du passé, et, par conséquent, de perpétuer l'état d'esprit positiviste, fondement de toutes les utopies: « savoir pour prévoir aiin de pouvoir ». M. Sorel croit, au conlrairc, avec M. Bergson, que l'évolution est créatrice , qu'elle enfante des formes toujours nouveli(^s, (iiTclIc est slridemenl

imprévisible '. Conformément aux principes du matérialisme historique, les formes politiques de l'avenir dépendront surtout de la technique industrielle, et personne ne peut prévoir la spontanéité des inventions. « On ne détruit que ce qu'on remplace » est encore une des idées les plus « cocasses » de ce « bonhomme >^ de Comte, de qui le philosophe syndicaliste a parlé très durement.

Ce n'est pas que les syndicalistes soient indifférents aux enseignements du passé. M. Sorel est au contraire l'auteur d'études historiques extrêmement originales et savoureuses dans leur décousu abrupt et volontaire, et dont on peut dire qu'elles renouvellent entièrement la matière qu'elles traitent. Il a écrit, notamment, que « pour la philosophie de l'histoire il n'y a pas de questions plus intéressantes que celles qui portent sur l'héritage transmis d'une ère à l'autre. » Les acquisitions conservées peuvent être considérables, mais le noyau véritablement important de cet héritage est, pour M. Sorel, très limité; il se compose seulement de l'outillage industriel, de la technique nécessaire pour mettre en œuvre et perfectionner cet outillage, des « nouvelles manières de travailler »,

1. Voir sur ce point un article de M. Beuglé : Si/ndicalistes et Berqsoniens, dans la Revue du Mois, 10 avril 1909. Nous avons nous-mènie longuement étudié ces rapports dans une étude sur la Philosophie syndicaliste.

des « procédés de coopération », des mœurs et de la discipline engendrées par la production. M. Sorel ne croit donc pas à la perpétuité nécessaire de 1' « ordre traditionnel », des institutions ou des coutumes que voudraient faire revivre les traditionalistes; une économie florissante peut assurer le succès des plus étonnants bouleversements politiques, tandis qu'en période de décadence économique des institutions idéologiques sont radicalement impuissantes à enrayer cette décrépitude . Sur un point seulement M. Sorel — ainsi que Proudhon — est aussi traditionaliste que les plus stricts disciples de Comte et de Le Play; c'est en ce qui concerne la morale sexuelle et familiale, partie « obscure » et « fondamentale » de la morale.

Cette dernière considération nous permet de voir où est le pont entre le traditionalisme conservateur et le traditionalisme révolutionnaire. Proudhon, — que les syndicalistes suivent sur ce terrain plus volontiers encore que Marx, car il est plus moraliste, — Proudhon n'a jamais varié dans la conception qu'il s'était faite dès le début de la famille et du mariage, et c'est une conception rigoureusement catholique et positiviste. La famille représente un îlot d'autorité dans une société où tout doit être liberté; elle constitue un tout indivisible, elle est par essence indissoluble.

Et non seulement la famille, mais tout ce qui dans la société est organique, tout ce qui est un groupe^ tout ce qui est. « Tout ce qui existe est groupé; tout ce qui est forme groupe, est un..., hors du groupe il n'y a que des abstractions et des fantômes. » Il ne faut pas confondre ce groupe avec « l'association », pour laquelle Proudhon a été très sévère parce qu'il la concevait comme purement sentimentale, fondée sur la « fraternité », et par conséquent anti-juridique, paraissant « cacher une arrière-pensée d'exploitation et de despotisme ». Le groupe, l'être social, c'est avant tout une « force collective», une « raison collective », un « moi collectif », autant d'expressions dont Proudhon se sert pour désigner « un être sui generis, constitué par le rapport fluidique et la solidarité économique de tous les individus soit de la nation, soit de la localité ou corporation, soit de l'espèce entière ». La famille, la propriété, le travail, la religion, les révolutions, voilà pour Proudhon autant de manifestations de cet être collectif, qui dépasse infiniment la pauvre vie individuelle ^

On conçoit par conséquent la raison profonde des critiques de Proudhon contre la démocratie, et pourquoi il veut la <> démolir ». La démocratie a bien des

1. Voir smiout de Proudlion, à ce poiiU de vue, la Philosophie du Progrès et la Solution du Prohlhne social. Cf. Karl Marx, La Question juirp.

vices; file est « une aristocratie déguisée », elle est « exclusive et doctrinaire », elle est « une forme de l'absolutisme », elle est « l'ostracisme », mais surtout elle est <( matérialiste et athée ». Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'elle est « une sorte d'atomisme par laquelle le législateur, ne pouvant faire parler le Peuple dans l'unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, viritim, absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l'intelligence, par des combinaisons d'atomes. C'est l'athéisme politique dans la plus mauvaise signiflcation du mot. »

Ou le voit donc, la démocratie, telle que Rousseau l'a comprise, envisage la société dune manière tout intellectuelle et abstraite; l'individu réel et concret, l'être social, ne lui apparaît que sous les traits du citoyen abstrait; d'une réalité sociale vivante elle ne voit qu'une projection morte. Elle juxtapose les individus, elle ne les unit pas et ne les fond pas dans une réalité supérieure. Poursuivant son œuvre néfaste, disent les récents disciples de Proudhon , elle voudrait aujourd'hui porter sa hache destructrice dans la vie économique, parlementariser par exemple la grève, qui est avant tout un phénomène de vie collective. Heureusement le syndicalisme révolutionnaire veille; il s'oppose de toutes ses forces à cette « réforme », par un profond sentiment de conserva-

lion; il ne veut pas permettre que l'ouvrier en grève (( entre comme un voleur dans la cabine d'isolement » où il perdrait à bref délai tout sentiment collectif, tout contact grisant avec lame de la foule, pour ne plus retrouver que sa pauvre individualité déprimée, privée de toute communion avec le désintéressé et parfois le sublime, proie facile de Tinlérêt égoïste et de la raison platement utilitaire, bornée au besoin immédiat. La démocratie est semblable à l'anarchisme, qui , en voulant débarrasser l'individu de tout rapport concret avec la production, fait de lui un absolu.

Jusqu'ici traditionalistes et syndicalistes, disciples de Comte ou de Proudhon ont pu marcher d'accord; ils ne tiennent pas un langage sensiblement différent. Mais où les philosophes syndicalistes — il faut dire les philosophes, car les militants ouvriers prêtent peu d'attention à ces spéculations, quand ils ne les dédaignent pas ouvertement — où les philosophes syndicalistes redeviennent originaux, c'est dans la métaphysique qui complète leurs vues sur le syndicalisme. M. Sorel et M. Berth sont, en même temps que des hégéliens, — comme le fut Marx et le voulut être Proudhon — des admirateurs ou des disciples de M. Bergson; ils ont. au même degré que lui, le sentiment que la raison réfléchie, abstraite, discursive, est radicalement impuissante à atteindre le fond des

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choses et qu'on ne peut se fondre pleinement avec l'être que par Tintuition. Or ce processus propre à la démocratie, qui consiste à isoler l'individu, à le considérer comme un tout solitaire et se suffisant à lui-même, c'est essentiellement un processus intellectualiste, découpant des atomes discontinus et inertes dans la réalité fluide et vivante.

La démocratie, c'est donc le point de vue de la froide et morte raison discursive, de l'intellectualisme rationaliste; le citoyen, c'est l'homme abstrait, détaché de ses particularités sensibles, considéré dans tout l'État comme semblable à lui-même. Il y a là sans doute une démarche naturelle de l'esprit, une première étape nécessaire, car après tout la fonction propre de l'entendement est d'abstraire et de généraliser; mais il ne faut pas s'y arrêter, car nous ne dépasserions pas le domaine de l'abstraction : il faut retrouver la vie, la Vernunfl après le Verstand. 11 faut « à la fois, dit M. Berth, dépasser et la particularité sensible et Vuniversel abstrait pour trouver Vuniversel concret ». C'est ce que fait le philosophe par l'intuition, l'artiste par la création esthétique et le « travailleur social syndiqué » par les « mythes » dont il s'enchante, et par la réalité de la vie ouvrière. Le syndicalisme est donc un effort pour retrouver la réalité de l'être social, de la vie collective, par delà l'abstraction nécessaire, mais funeste si l'on s'en tient

7o LE PROCES DE LA DEMOCRATIE

à elle seule, de la démocratie. Empirisme pur et simple, — rationalisme abstrait, — intuition; voilà la démarche de la raison entendue dans son sens plein, et non plus bornée au simple entendement. Et dans l'ordre politique nous obtenons : état de nature brut, règne des instincts et des passions, « romantisme »; — démocratie ou étalisme abstrait; — vie familiale, patriotique, syndicale, qui est une fusion dans l'être social purifié. Il y a là, peut-on dire, une sorte de loi des trois états beaucoup plus vraie que celle de Comte. Mais, ajoutent les philosophes syndicalistes, qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse, la vie se retire de ces êtres collectifs qui s'appellent les nations , pour gonfler au contraire ceux qu'on appelle les classes. C'est pourquoi le syndicalisme, héritier direct du sentiment religieux et du sentiment patriotique, est la philosophie sociale de l'avenir.

Certes, dans l'édification de celte superstructure idéologique, il est à peine besoin de dire que tradi-lionalisles et syndicalistes ne se donnent plus la main. D'abord, les « nationalistes » trouvent que l'idée nationale et patriotique se porte beaucoup mieux que ne le prétendent les anti-patriotes. Et puis, toute cette métaphysique germanique emberlificotée de judaïsme ne leur dit rien qui vaille. Il est cependant piquant de remarquer — et M. Parodi le fait incidemment — que

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toutes les idées du xix^ siècle sur rinfluence de la coutume et de la tradition viennent du romantisme allemand, de Técole de Savigny et de sa réaction contre le rationalisme du xa-iii" siècle. Cela est très sensible chez Taine et Renan. Mais leurs actuels disciples n'en ont cure. Pour eux, la « culture allemande », toute « panthéiste » et « syncrétique », c'est proprement la « barbarie », et les universitaires français qui s'en sont faits les patrons ont tout simplement introduit <» la barbarie en Sorbonne ». Quant à la philosophie de M. Bergson, si profondément admirée par M. Berlh ou M. Sorel, elle ne paraît aux intellectualistes de l'Aci/on française que confusion et fumée *. Ils ont pour l'intuition bergsonienne la même méfiance ou le même mépris que pour le modernisme ou les philosophies religieuses de l'action, et en cela ils sont beaucoup plus logiques que M. Sorel, qui admire l'une et repousse les autres. Fermement ancrés avec Pie X sur le terrain de rintellectualisme scolastique, ils condamnent avec la même énergie toutes les nouveautés philosophiques et religieuses qui pourraient ébranler ou énerver la foi traditionnelle. Bref, ce sont des rationalistes convaincus, des cartésiens défenseurs de ces idées claires et distinctes que M. Sorel trouve si superficielles, ou encore des positivistes rebelles à toute métaphysique,

1. Il en esl de même de celle de .M. Boutroux, qui leur parait donner dans le modernisme.

ces positivistes pour qui M. Sorel a tant de mépris. Ils sont — ils prétendent au moins être — les ennemis de tout subjectivisme, et toute métaphysique est nécessairement subjective. Ne demandons donc pas à ces frères ennemis de s'embrasser sur ce terrain.

Mais il en est d'autres plus larges et plus sûrs. En somme, abstraction faite du couronnement métaphysique qui n'est pas indispensable, la lutte contre la démocratie est menée de part et d'autre avec les mêmes arguments. Disciples de Proudhon ou de Comte, de M. Sorel ou de M. Maurras, tous ne voient dans r « homme » isolé des individualistes démocrates ou anarchistes qu'un être d'abstraction, par conséquent purement irréel. Tous ne font consister la réalité que -dans des êtres collectifs, des sociétés antérieures et supérieures à l'individu, et où l'individu se fond : familles, régions, nations pour les uns, familles et classes pour les autres. Par delà le chaos démocratique, où il n'y a que des monades, il faut donc considérer les groupes sociaux seuls vivants, et V Action française tend la main à la Confédération du travail parce qu'à droite et à gauche de la démocratie on reconnaît enfin ce que masque vainement le mensonge juridique : l'existence des classes. A droite et à gauche on proclame qu'il faut compter ^ar groupes, et non par têtes; et c'est ainsi que VAclio7i française a pu considérer en quelque sorte comme une confirmation pratique de

l'offensive syndicaliste 81

ses théories la tactique révolutionnaire de la Confédération du Travail, qui ne veut pas de la représentation proportionnelle réclamée par les « réformistes » et accorde une seule voix aux plus gros syndicats comme aux syndicats-squelettes. Triomphe du vote « par ordres », s'est écrié M, Maurras; c'est la justification de l'ancien régime!

Le mal étant constaté de concert, il y aura accord également sur la détermination des remèdes qu'il convient de lui apporter. Dans une démocratie, l'individu est, en face de l'État, éperdument orgueilleux et infiniment misérable. Orgueilleux au point de se prendre pour une fin en soi et d'oublier la société; misérable, car l'individualisme révolutionnaire le laisse isolé et désarmé en face de l'État, qui va peser sur lui de toute son énorme force contraignante. Le despotisme de l'État vient de ce qu'il est la seule institution organisée en face d'une poussière d'atomes. Le remède est donc identiquement réclamé par les uns et par les autres. II s'agit, pour sauvegarder les libertés réelles de l'individu, annihilées par la métaphysique révolutionnaire et la tyrannie de l'État jacobin, de reconstituer ces associations, ces institutions dans une très large mesure autonomes, qui, selon les traditionalistes, existaient déjà dans l'ancienne France, quil s'agit en tout cas, disent seulement et plus prudemment les

LE PB0GK9 DK r.A DKMOCHATtB. 6

syndicalistes, de faire vivre dans la France d'aujourd'hui.

De là l'intérêt que les uns et les autres portent aux syndicats, en qui ils voient chacun de leur côté une arme de guerre dirigée contre la démocratie; arme qui, bien manœuvrée, et de plus en plus redoutable à mesure que les syndicats s'étendront et se fédéreront, pourra réduire à merci le régime abhorré. La bonne volonté ne suffit pas à l'homme ; il faut soutenir, encadrer sa faiblesse et son inertie naturelles, et son énergie parfois défaillante, par des institutions : tel est le thème d'une brillante polémique menée par M. Maurras contre les démocrates chrétiens qui, comme M. Marc Sangnier et ses disciples, auraient une tendance à trop croire à l'efficacité de la bonne volonté. Et M. Lagardelle dit, de son côté, que tout l'effort des syndicalistes doit s'employer a édifier, sur le sol balayé et dénudé par le nivellement démocratique, les institutions vivantes où se gardera, par la lutte contre le régime, la flamme de la cité en voie de création.

L'entente va plus loin encore. La démocratie n'étant que la domination d'une majorité d'individus pour la plupart inintelligents, et qu'on ne proclame égaux en droits que par la plus chimérique et la plus néfaste des abstractions, il s'ensuit qu'un régime ou un mouvement réaliste ne devra pas s'appuyer sur la loi des majorités. De là un vif éloge de l'action des « mino-

rilés conscientes >• — un mol que n'aiment fçuère les disciple^ <!»' M. FJourgel, mais une chose où ils sont passés maîtres, — Ce sont ces minorités qui, seules composées d'individus de choix, conçoivent lucidement et agissent énergiqufment, et qui sont seules capables d'entrainer les foules inertes. C'est une minorité qui pr.ilique « l'action directe >■ ; c'est une minorité qui pf'iil faire " le coup »; c'est une minorité, même réduite à un seul homme, qui peut instaurer la dictature que M. Deherme appelle de ses vœux. La foule passive et résignée s'inclinera toujours devant le fait accompli.

Knfin, tous s'accordent à dénoncer le vice capital de la démocratie : l'incompétence. Tandis que les traditionalistes s'en prennent à « l'homme abstrait -, à l'individu sans passé, sans foyer et sans patrie qu'imagine la métaphysique révolutionnaire, et qui, devant légiférer dans un pays de traditions et d'intérêts précis, commettra forcément des crimes, les syndicalistes insistent de leur côté sur la différence entre le " producteur » et le " citoyen ». Le citoyen, membre de l'État, et appelé dans l'État démocratique à se prononcer sur toutes choses, est supposé omniscient; en réalité, il ne sait rien. Consulter des incompétents ft compter leurs suffrages aboutit k faire régner l'ignorance. Au <;ontraire, interrogez des travailleurs spécialisés, non plus sur de vagues «* intérêts généraux >»,

mais sur des choses de leur profession : immédiatemeut leurs réponses prennent une lucidité, une netteté, une précision qui reposent heureusement du galimatias que l'on obtient quand on s'adresse au citoyen.

Le remède est donc dans la consultation des compétences. Ici encore le syndicat ou la corporation est le modèle de Tassociation rénovatrice. L'ouvrier dans son syndicat ne s'occupe pas d'opinions politiques ; il n'a en vue et ne discute que ses intérêts professionnels, dont il peut parler en connaissance de cause. Que le syndiqué confie à un roi, spécialiste de la politique, le soin de ses intérêts généraux, s'il est royaliste; ou qu'il nie et raille avec acharnement, s'il est syndicaliste révolutionnaire, ces intérêts politiques, dans les deux cas le résultat est le même : dans son syndicat le syndiqué a fait s'évanouir l'homme abstrait; il ne reste en lui que le producteur concret, vivant, plongeant par toutes ses racines dans la réalité. La consultation et l'organisation des compétences se substituent donc à la tyrannie dissolvante de l'inorganique et de l'informe; la division du travail règle la société; la civilisation triomphe de la barbarie.

Ainsi, malgré quelques divergences passagères et autres broutilles qui entretiennent l'amitié, l'accord semble parfait. Traditionalistes royalistes, positivistes purs, syndicalistes révolutionnaires semblent jusqu'à

présent monter, en se serrant les coudes, à Tassant de la laide Bastille démocratique, temple informe ou plutôt pyramide croulante faite de moellons agglomérés et sans mortier, au sommet de laquelle, flottant parmi les « nuées », les emblèmes maçonniques et les oriflammes des trois autres « États confédérés » (juifs, protestants, métèques) ont usurpé la place des croix et des labarums originels.

La « jonction » semble s'accentuer de jour en jour. M. Deherme, avant de reprendre la direction de la Coopération des Idées, a donné des articles à VAme latine, revue royaliste. M. Sorel est d'une violence inouïe contre les démocrates; aussi est-il de plus en plus choyé par V Action française. Revenu du syndicalisme, dont l'ardeur lui « paraît un peu éteinte aujourd'hui », l'auteur des Réflexions sur la Violence, sans croire cependant à la réussite de leur rêve de restauration monarchique, ne semble plus avoir confiance que dans les « amis de Maurras » pour mettre fin au « règne de la sottise » et consommer la « déroule des mufles ». Bien plus, par une de ces volte-face fréquentes dans la vie des penseurs scrupuleux, autant que dans celle des politiques sans conscience, l'écrivain qui reconnaissait il y a trois ans à l'anti-palriotisine ouvrier un « caractère de nécessité historique», et approuvait les syndicalistes de ne pas se laisser séduire par le patriotisme des « bourgeois de tout

acabit », cet écrivain loue maintenant « un ancien dreyfusard », M.Charles Péguy, de « revendiquer pour les idées patriotiques le droit de diriger la conscience contemporaine ». Le plus gros nuage s'évanouit donc. Enfin, M. Sorel a même eu, ainsi que M. Edouard Berth, l'intention de fonder, avec deux des meilleurs rédacteurs de VAction française, MM. Georges Valois et Pierre Gilbert, une nouvelle revue, la Cité française. Pour des raisons « d'ordre privé », le projet n'a pu aboutir, mais il n'en est pas moins signiOcalif. Tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes antidémocratiques.

Cet accord cependant est-il aussi solide que spécieux? On peut en douter sérieusement.

Nous ne reprendrons pas les critiques de détail que les uns et les autres se sont adressées. Elles ont leur importance, comme témoignage de leurs sentiments intimes et de leurs tendances philosophiques; mais elles n'empêchent pas une lutte commune contre la démocratie. N'examinons que les divergences essentielles, et voyons si elles ne trahissent pas plus qu'un malentendu : un antagonisme radical dans la conception de l'histoire, de la politique, de la culture.

Pour entreprendre cet examen , nous pouvons désormais négliger ceux que nous avons appelés les positivistes purs. Ce qu'il y a de décisif dans leur critique leur est, en effet, commun avec les traditionalistes royalistes, et il ne semble pas qu'ils constituent à l'heure actuelle une véritable force sociale ni même une véritable école philosophique, comparable à ï Action française et à l'ancien ' Mouvement socialiste.

\. Il faut dire, en elTcl, à Vancicn « Mouvement soi ialisle »,

Tenons-nous-en donc à ces deux groupements. Il semble bien que la contradiction, sinon entre leurs procédés, du moins entre leurs méthodes et leurs buts, soit irrémédiable.

Et d'abord, avant les disciples, les maîtres. Il faudrait examiner les conclusions qu'un Comte ou un Renan d'une part, un Proudhon de l'autre, tirent de leurs attaques contre la démocratie. Ils s'accordent tous à la déclarer inorganique; ils font tous le procès du suffrage universel atomique, de la souveraineté représentative anarchique et mensongère; ils sont tous hantés par le désir d'une continuité dans la vie nationale, que la consultation discontinue des citoyens abstraits ne peut réaliser. Mais quel moyen proposent-ils? Le Renan de la Réforme et des Dialogues, suivi en cela par tous les royalistes, demandait un roi et une dynastie; car, disait-il, c'est une fâcheuse illusion de s'imaginer que, « sans dynastie, on peut constituer un cerveau permanent à une nation ». La royauté nous montre au contraire « une

car ni M. Sorel ni M. Berlli, qui sont les deux philosophes de la •• Nouvelle École ■>, ne donnent plus d'arlicles à celte revue. M. Sorel a fondé, en mars 1011, une nouvelle revue, Vlndépendance, où, avec le concours de quelques écrivains d'origines diverses, comme MM. Vincent d'indy, Jérôme et Jean Tharaud, Emile Mosclly, il défendra les principes d'une culture fortement appuyée sur la tradition. M. Sorel a d'ailleurs annoncé qu'il n'écrira plus désormais sur le syndicalisme.

l'antagonisme des assaillants 89

Nation concentrée en un individu ou, si l'on veut, en une famille, et atteignant par là le plus haut degré de la conscience nationale, vu qu'aucune conscience n'égale celle qui résulte d'un cerveau*». Comte, de son côté, imaginait un dictateur qui désignerait lui-même son successeur , et qui prendrait conseil d'un Pouvoir spirituel connaissant le passé et anticipant l'avenir, alors que le pouvoir temporel ne s'inspirerait que du présent. Selon Comte c'est le Pouvoir spirituel, ou religieux, qui doit maintenir la solidarité entre les générations; « le pouvoir religieux, principal organe de la continuité humaine, représente seul les deux durées indéfinies entre lesquelles flotte le domaine éphémère du pouvoir politique proprement dit ».

Or, est-ce ainsi que l'entend Proudhon? On peut a priori se douter du contraire, pour peu que l'on connaisse le tempérament plébéien du célèbre lutteur. Le père de l'anarchie, le théoricien du « principe fédératif », l'irréductible ennemi de tous les despotismes, même et surtout démocratique, est par toutes ses fibres l'antithèse vivante des penseurs et des politiques unitaires qu'on lui adjoint comme alliés. Ce n'est pas ici le lieu de le prouver en détail, non

1. iJis'.-ours à l'Académie el l>ialoQucs philosophiques, cités dans {'Enquête, pp. 10:]-I0'i, comme « documents propres à indifiuer l'orientation de l'ouvrage».

plus que d'étudier l'ensemble de sa politique. Contentons-nous seulement de montrer — ce qu'a tort de ne pas faire M. Bertli — que si Proudhon est médiocrement enthousiaste du suffrage universel, c'est parce qu'il ne réalise pas la République. Ce qu'il oppose à la démocratie, ce n'est pas la monarchie, ni l'aristocratie; c'est la république, le véritable gouvernement par le Peuple considéré comme une unité indivisible. La République est au-dessus du suffrage universel^ et la Révolution, qui est encore plus « organique », est au-dessus de la République.

Et qu'est-ce que la République? qu'est-ce que le Peuple? Le penseur, sur ce point mystique, que nous avons vu insister si fortement sur la réalité de l'Être collectif, va nous le dire. Le Peuple, c'est la nation tout entière, sans considération des procédés juridiques par lesquels on détermine les électeurs, en appelant les uns et en rejetant les autres (« femmes, enfants, domestiques', repris de justice « : on voit que le terrible logicien n'avait pas peur des conséquences), la nation sans « ostracisme ». « Je veux voir, je veux entendre le Peuple dans sa variété et sa multitude, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, toutes les vertus, toutes les misères : car tout cela, c'est le Peuple. » Et la République , c'est

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