AVANT- PROPOS
Un des faits les plus inattendus parmi ceux qui marquèrent le début de la guerre européenne, demeurera assurément la campagne de presse et de pamphlets organisée en Allemagne contre la Belgique, dès que la résistance belge fut connue.
Campagne de silence. On laisse ignorer au public ce qui pourrait représenter l'attitude de la Belgique sous son véritable jour. On retarde jusqu'au 8 août la communication à la presse de la Note allemande du
2 août réclamant le passage à travers le territoire. On ne fait pas connaître, même dans les deux Livres blancs officiels, la réponse du Gouvernement belge. Bien que cette réponse ait été transmise la nuit même du 2 au
3 août, tantôt on nie simplement la vérité et Von imprime à la suite de la Note allemande : « Cette Note est restée sans réponse (auf dièse Note erfolgte keine Antwort » Urkunden, Depeschen und Berichte der Frankfurter Zeitung, p. d>y), — tantôt on invente de toutes pièces une contre-vérité et l'on déclare : « A cette Note, la Belgique répondit par la déclaration de guerre (Belgien antwortete darauf mit der Kriegserklàrung». Die Wahrheit iiber den Krieg, brochure publiée par un groupe de personnalités, p. lo).
Campagne de diffamation. La population belge est « assoiffée de sang » (Message officiel au Président
des Etais- Unis) ; les civils allemands restés en Belgique sont massacrés ; les soldats allemands sont harcelés par une abominable guerre populaire de francstireurs ; les blessés sont martyrisés. Le Gouvernement belge est coupable de tous ces excès ; il a conduit le pays à la guerre par sa politique aventureuse et traîtresse ; il avait dès longtemps partie liée avec V Angleterre et la France et il a livré la Belgique à ces puissances pour les aider à réaliser leurs projets belliqueux contre V Allemagne.
La Belgique, d'abord étonnée, s est défendue : le Gouvernement, les autorités, le clergé, des publicistes ont patiemment relevé les imputations et en ont montré le manque absolu de fondement.
On aurait pu croire que la campagne prendrait fin et quelle avait été peut-être seulement un effet de la -fièvre d' exaltation des premiers temps de guerre.
Point du tout.
L'hostilité ne s'est pas apaisée : des personnalités universitaires ont apporté le concours de leur notoriété ; des enquêtes administratives ont été instituées ; des publications officielles et des brochures d'allure officieuse ont été propagées dans les pays neutres.
Devant cette persistance des attaques, on en vient à se demander s'il faut abandonner le terrain à l'Accusation.
Pour beaucoup de personnes, la Belgique n'a plus besoin d'être défendue : elles ont fixé leur conviction. Mais, pour d'autres dont les scrupules sont
plus résistants ou dont le jugement a été surpris, le silence pourrait sembler un acquiescement.
Puis, la Belgique doit, à l'issue de cette mêlée, apparaître telle que rien ne puisse entamer son renom dans Vhistoire : elle doit pouvoir, toute droite, poursuivre sa destinée.
Les principaux griefs qui ont été récemment formulés contre la Belgique seront donc discutés dans les pages qui vont suivre. Ils peuvent se ramener, je pense, à trois chefs dominants d' accusation :
I. — « Kn bonne politique, la résistance de la Belgique est incompréhensible. »
II. — « Si la Belgique a résisté, c'est qu'elle était engagée. »
III. — « lya Belgique n'avait pas à résister, car son territoire n'était pas inviolable. »
C'est sous ce triple aspect que je vais considérer le réquisitoire de V Accusation, en m' autorisant de documents et de sources authentiques, dont plusieurs n'ont pas encore été livrés à la publicité.
J'avais déjà, dans un écrit antérieur (lya Belgique neutre et loyale), entrepris de défendre mon pays contre les assauts de la médisance. Un an a passé : sur aucun point, si minime soit-il, la contradiction na pu entamer l'exposé des faits. Ce que j'aurai encore à dire s'ajoute donc à ce que j'ai déjà dit, sans l'amender ni l'atténuer d' aucune façon.
Mars içi6.
« En bonne politique, la résistance de la Belgique est incompréhensible. »
lyorsqu' après avoir lu avec attention les diverses publications dirigées contre la politique extérieure de la Belgique, on se prend à réfléchir sur les raisons de l'insistance qu'elles apportent dans leurs accusations, on aperçoit qu'à la base de toutes ces critiques se trouve un état d'esprit, qu'il n'est pas rare d'ailleurs de rencontrer dans beaucoup de milieux neutres, je veux dire un étonnement profond, une curiosité déconcertée s'exprimant ainsi : « Comment est-il possible que la Belgique, sollicitée par l'Allemagne de laisser simplement traverser son territoire, ne se soit pas arrangée de façon à acquiescer ? En résistant, la Belgique a pris une attitude qui, en bonne politique, ne peut vraiment pas se justifier. »
Bn bonne politique, explique-t-on, un Etat dont la maturité est achevée, ne croit plus aux chimères. La Belgique aura-t-elle l'ingénuité de soutenir qu'elle
I" IK PROCf-S DR I.A NHUTRAUTE BHLGE
j^iirdait une foi robuste dans les enj^agenients internationaux sanctionnés par des traités? Mais — objectera, par exem])le, la brochure d'allure officieuse La Neutralité helgc, imprimée à Berlin (vStilke) et répandue à profusion en toutes langues dans les pays neutres, — la Belgique aurait dû être la première à savoir que le traité même (jui l'a créée et qu'elle se plaît tant à invoquer, le traité de neutralisation de 1839, avait été disqualifié par un des représentants les plus notoires de la puissance qui avait précisément Jntérêt à le défendre : en 1870, à l'occasion des accords conclus entre l'Angleterre, d'une part, et la France et l'Allemagne, d'autre part, touchant le respect du territoire belge, Gladstone n'avait-il pas dit sans ambages à la Chambre des Communes, en plaçant ses paroles sous l'autorité de lord Aberdeen et de lord Palmerston : « Avant de lier sa politique à un engagement de garantie donné à un tiers, un pays doit avoir égard à la situation particulière dans laquelle il se trouve au moment où la garantie est appelée à jouer. » Une telle déclaration était bien faite pour rappeler à la Belgique, que les traités ne valent que dans la mesure où les nécessités politiques, variables avec les époques et les circonstances, peuvent s'en accommoder.
Ou bien la Belgique s'imaginait -elle candidement qu'un Etat doit ambitionner l'héroïsme du geste et sacrifier à l'attitude théâtrale le souci
réfléchi de ses intérêts ? Mais, — lira-t-on dans la presse allemande et même dans la presse neutre, — tm Etat est avant tout un enchaînement continu de nécessités collectives ; il est comptable devant les générations à venir du discernement qu'il met, dans les conjonctures graves, à distinguer les données essentielles, dominantes, de celles qui sont éphémères et épisodiques. Ktait-ce à de la dialectique de chancellerie que l'on devait se livrer en Belgique, lorsqu'on se trouvait jeté avec fracas en plein prologue d'un drame où allait se jouer la destinée de l'Europe ? I^a clairvoyance n'aurait-elle pas dû conduire, sinon à prendre parti pour le voisin dont la puissance était, à tout prendre, assurée contre tout affaiblissement durable, du moins à s'arranger de façon à sauver les apparences et à épargner au pays les ruines de la guerre ?
Toutes ces réflexions ont pris un relief particulier depuis les événements survenus dans les Balkans. On se plaît à y découvrir une variété étonnante d'arguments.
C'est la Serbie qui, elle aussi, a préféré la politique « romantique » d'alliance avec l'Entente à une pohtique « réaliste» et qui a vu, par un juste retour, sa destinée s'égaler à celle de la Belgique.
C'est la Bulgarie, qui a mis au-dessus de toute autre considération la réalisation impérative de revendications qu'elle s'entendait à placer sous le patronage de l'Europe entière.
I 2 I.H PROCHS DE LA NEUTRALITfc BRLGE
C'est la Orèce enfin, (jui, sollicitée comme la Bclgi(iiie, d'accorder à des j>uissances une « neutralité bienveillante », manœuvre de telle façon cjue, tout en ne se dérobant pas à cette invitation, elle ne s'aliène pas les sympathies des ennemis de ceux qui la pressent.
Et l'on généralise aussitôt. L'évolution des peuples a ses lois. A notre époque, elle commande aux petits Etats une orientation à laquelle ils ne peuvent se soustraire qu'au péril de leur existence : trop faibles pour entraver le mouvement fatal de consolidation des grands Etats, les petits doivent résolument faire un choix parmi les forces qui se partageront le monde et incliner leur politique dans le sens de leur choix. Telles, dans l'évolution économique, les petites entreprises se laissent polariser par les grandes et se contentent de l'autonomie qu'elles gardent au sein d'une constellation d'intérêts coordonnés.
De sorte qu'en résumé, la Belgique aurait réellement, en s'opposant au passage des troupes allemandes à travers son territoire, commis une faute politique si flagrante qu'il ne serait pas raisonnablement possible de la lui imputer et qu'il faudrait attribuer à d'autres causes son inconcevable attitude. L'explication de la résistance de la Belgique par sa prétendue connivence avec les adversaires de l'Allemagne gagnerait ainsi une grande vraisemblance.
Or, tous ces raisonnements sont spécieux, parce qu'ils laissent dans l'ombre les vérités essentielles.
lya Belgique serait assurément inexcusable, si elle avait asservi sa politique à quelque étroit et ostentatoire doctrinarisme diplomatique, si elle avait, pour tout dire, agi par donquichottisme. Combien la réalité est différente !
Il est facile d'affirmer, comme M. Richard Grasshoff (La Belgique coupable : Une réponse à M. le professeur Waxweiler \ traduction française, Berlin, 1915, chez Reimer) que « la question si disputée de la violation de la neutralité belge ne joue qu'un rôle secondaire dans la recherche des responsabilités concernant le sort funeste dont la guerre a frappé la Belgique... Si, ajoute-t-il, cette question revêt encore quand même aux yeux de beaucoup de personnes parmi lesquelles M. Waxweiler, une importance absolument hors de saison, il faut l'attribuer à ces deux motifs plausibles : on croit pouvoir, par de longues dissertations sur un sujet accessoire, détourner l'attention publique des objets principaux et, par d'incessants haros sur la félonie de l'Allemagne, on espère éveiller la commisération universelle et gagner la sympathie des autres peuples dont la neutralité est garantie » (p. 6).
Bn fait, au contraire, tout pivote autour de la
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neutralité belge et si les accusateurs de mou pays s'obstinent à découvrir à ses actes des mobiles déshonnétes ou perfides, c'est qu'ils ne veulent pas instruire cette (luestion-là avec calme et sans préjugés.
Le soir du 2 août 19 14, devant la Note comminatoire de l'Allemagne, il n'a point fallu à Bruxelles de longues heures de délibérations : nulle tergiversation, nulle hésitation. Fanfaronnade ! disent les accusateurs. Témoignage de persévérance politique, répondent ceux qui connaissent l'histoire de la neutralité belge depuis 1839.
Car, c'est précisément cette histoire qu'il faut consulter pour apercevoir que la résistance de 1914, dictée aux Belges par le sentiment spontané de leur honneur, était aussi dans la pleine tradition de leur politique nationale, bien plus, que cette politique était commandée par une claire conscience des nécessités d'existence de la Belgique comme nation indépendante.
Depuis le moment où les Etats européens se sont formés jusqu'à la révolution de 1830, la Belgique s'était vu refuser le droit à l'existence. Bien que, suivant l'observation de Charles-Quint, <( les habitants de ces contrées, ne pussent souffrir le gouvernement des étrangers », pendant de longs siècles ils n'avaient pas réussi à s'en libérer : les convoitises rivales des grandes puissances étaient
trop vives autour de leurs provinces, qu'un labeur infatigable s'obstinait à faire riches, malgré les dévastations de guerres toujours renouvelées. I^'indépendance fut dure à conquérir. Mais au cours de luttes incessantes, la nationalité belge avait subi la forte trempe du temps et, dès le moment où elle put jouir de la liberté, elle trouva en ellemême une étonnante force d'épanouissement.
Ce peuple n'avait eu, pour soutenir sa formation, ni l'armature d'un langage commun, ni la protection d'un confinement géographique, ni la contrainte d'une ^autorité traditionnelle; il s'était trouvé cahoté à travers quatre siècles de dominations étrangères et de rébellions ; l'Europe ne lui avait accordé l'autonomie qu'en le contraignant à l'isolement aux côtés de voisins puissants et rivaux, — et ce peuple-là, une fois maître de ses destinées, s'est donné des institutions telles que, pendant deux générations, elles ont été citées par les autres nations comme des modèles à imiter. Il a fait l'expérience des libertés constitutionnelles contemporaines sous les regards d'abord narquois, puis surpris, des amis de la Restauration et dans un temps où de grands pays voisins s'essayaient à peine à pratiquer un régime qu'il a, par sa sagesse, son esprit de progrès et de conservation, contribué à faire accepter en Europe. En même temps, ce peuple a dû, à peine constitué, subir le premier sur le continent la terrible commotion
1() l.h PROCÈS Dh I.A NEUTKALITk bhlCE
sociale dont rindustrialisme nouveau avait déjà fait trembler l'Angleterre. J3ientôt devenu, sur son ])ctit morceau de territoire, ];lus compact que tous les autres peuples du monde, il s'est trouvé placé devant tous les problèmes de l'organisation démocratique des foules modernes. Et rien, pendant ces quatre-vingt-cinq ans, n'a ébranlé sa solidité vigoureuse !
Ce n'est pas manquer à la modestie qui sied à tout patriote de rappeler qu'on venait souvent de l'étranger étudier les institutions belges, assister aux expériences de la représentation proportionnelle, du vote obligatoire et du scrutin secret, observer les résultats de la législation sur les habitations ouvrières, sur l'épargne populaire et sur la mutualité. Bien des choses étaient encore imparfaites, mais combien d'autres avaient pris, d'emblée, la marque d'une originalité saine ?
Méconnaissant tout cela, de petits hommes, cuistres et impertinents, s'évertuent aujourd'hui en Allemagne à ramasser de petits faits tendant à mettre en doute le patriotisme des Belges, voire les fondements de leur nationalité. A la faveur du silence auquel la pensée est condamnée dans mon pays depuis dix-huit mois, ils ont cru qu'ils pourraient à loisir, sans qu'on leur réphquât, défigurer les réalités en s' appuyant sur une demi-documentation, en invoquant des personnages dont le crédit était inexistant dans la Belgique
normale et en érigeant en arbitres du sentiment public des exaltés, que leurs fanatismes suffisaient à isoler. La presse suisse a fait justice d'une façon si probe du plus méprisable de ces pamphlets (Neutralité belge et Neutralité suisse, par Edouard Blocher, Zurich et Genève, 191 5, série des Stinimen im Sturm aus der deutschen Schweiz), que je m'en voudrais de les dénoncer autrement.
Mais j'ai le droit de demander à ces gens qui écrivent dans la langue dont se sont servis tant de grands esprits pour renouveler l'histoire, ce qu'ils connaissent, eux, de l'histoire de la Belgique ? Ils parlent avec dédain du sens patriotique des Belges : lequel, parmi eux, a connu l'esprit qui animait les Belges de 1830 à 1880 ? Lequel a assisté aux grandes commémorations nationales de 1880 et de 1905 ? Lequel a éprouvé le frisson qui a couru à travers la masse sur la place Poelaert à Bruxelles, le jour de la Fête du LXXV® anniversaire de l'Indépendance ? Lequel a lu les nombreux recueils où tous les représentants de la pensée belge, d'un accord unanime, ont rappelé avec une fierté contenue, ce qu'était devenu leur pays depuis soixante- quinze ans et pourquoi ils l'aimaient ? Lequel, enfin, a assisté à la Joyeuse-Entrée du roi Albert et de la reine Elisabeth dans toutes les villes belges et a compris cette fraternisation si spontanée, que le drapeau rouge pouvait s'y rencontrer franchement avec le drapeau tricolore ?
NEUTRALITÉ BELGE a
Ah ! la lamentable besogne que l'on a faite en venant nier devant l'opinion des neutres ce qui surgit, évident, de toute l'histoire de la Belgique : la volonté de vivre.
La volonté de la nation de vivre : telle a été justement la force directrice de la politique extérieure de la Belgique.
Comme le rappelait, il y a quinze ans, dans la Revue de Droit international (tome XXXII, p. 608) mon collègue de Bruxelles, le professeur Nys, « la Belgique avait elle-même acquis et affirmé son indépendance et ainsi le fait qu'elle est un Etat ne résultait nullement d'un acte gracieux des puissances. Elle existait comme Etat souverain quand le concert européen a été saisi de la « question belge».... Iva souveraineté d'un Etat et l'indépendance, conséquence de cette souveraineté, ne dépendent nullement du bon plaisir des autres Etats et n'ont pas besoin d'être reconnues par ceux-ci. » Prenant ainsi son appui sur des éléments qui n'avaient rien d'artificiel, la pohtique extérieure de la Belgique s'attacha à sauvegarder le droit de la nation à l'existence.
Or, dès les premiers jours du règne de Léopold I®', le souverain et son gouvernement durent se pénétrer de ce fait dominant : si l'on voulait assurer la vie du pays, il fallait lui donner une position nettement indépendante vis-à-vis des trois puissances dont le
voisinage encerclait le royaume d'influences jalouses. Pour la Belgique, la condition même de la vie, c'était l'équilibre, — je ne dis point tant la neutralité, formule de doctrine, mais l'équilibre, règle d'action. Toute tendance à favoriser l'une des puissances aux dépens des deux autres inclinait, par une véritable intuition collective, l'opinion en sens inverse ; toute atteinte portée par l'une des puissances à la souveraineté nationale poussait à un rapprochement vers les autres. Tel un système mécanique reposant sur trois points d'appui dont l'un viendrait à se dérober, ne conserverait son intégrité que s'il se redressait dans la direction des deux premiers.
lye danger extérieur était incessa»it. I^es puissances étaient à l'affût des moindres manifestations de sollicitude ou d'hostilité dont la Belgique pouvait être l'objet ; bien plus, à cette méfiance réciproque s'ajoutait souvent l'intention non dissimulée d'attenter à l'autonomie du pays. Ce n'était que par une fermeté vigilante que l'on parvenait à échapper aux écueils. En 1840 déjà, le roi lyéopold I^^, dans un discours adressé au Sénat, formulait la maxime qui devait résumer toute la politique belge, faite à la fois de prudence et d'énergie : «Maintenir la neutralité sincère, loyale et forte, doit être notre but constant. » C'est dans les mêmes termes que, vingt-six ans plus tard, au lendemain de la crise européenne de 1866, son successeur lyéopold II s'exprimait en ouvrant
20 I.H PROr.KS DP. I.A NHUTRAI.lTh BF-L(iF
la session législative : « Au milieu, disait le roi, des graves événements qui ont troublé une grande partie de l'Europe, la Belgique est demeurée calme, confiante et pénétrée des droits et des devoirs d'une neutralité qu'elle maintiendra dans l'avenir comme dans le passé, sincère, loyale et forte. »
Mais cette politique si correcte éveillait elle-même des suspicions. « La neutralité n'est pas l'impuissance, avait écrit en 1840 le ministre des Affaires étrangères dans une circulaire diplomatique où il arrêtait des principes de conduite extérieure : si les événements l'exigent, la Belgique prendra telles précautions que lui dictera le soin de sa sécurité. » Cela suffit pour qu'à Berlin et à Vienne, on s'alarme; si la Belgique tient ce langage, c'est, prétend-on, qu'elle partage les desseins belliqueux de la France. « On pousse, dit un mémoire confidentiel, le système jusqu'à considérer tout armement en Belgique comme une violation de la neutralité. »
Ou bien, c'est sur le terrain économique que les antagonismes se font jour : depuis 1836, on veut entraîner la Belgique à conclure avec la monarchie française une union économique. La Belgique résiste. Pour la contraindre, on entreprend contre elle une guerre de tarif : les autres puissances garantes, à l'intervention^ de l'Angleterre, soutiennent alors le jeune royaume et déclarent, notamment en opposition à Guizot, que toute fusion commerciale est contraire à la neutralité.
Quelques années plus tard, en 1848, c'est la France républicaine qui, rompant avec l'attitude pacifique de lyamartine, témoigne de dispositions très hostiles à la Belgique. Aussitôt, le gouvernement belge sonde les autres cabinets étrangers et lord Palmerston fait à cette occasion une déclaration qui, précisément, n'est pas sans importance pour les événements actuels : les puissances, dit-il, ont non seulement le droit, mais encore l'obligation de garantir l'indépendance de la Belgique et cette obligation implique à ses yeux le devoir général : 1° d'aider par tous les moyens la partie lésée par l'agression d'une puissance étrangère ; 2° de lui conserver ou de lui faire restituer la possession territoriale ainsi sauvegardée.
C'est à cette époque que les autorités belges arrêtent à la frontière une troupe de révolutionnaires français qui voulaient pénétrer sur le territoire, — ce qui n'empêcha point peu de temps après la Belgique, accueillante aux défenseurs des institutions libérales, de donner asile aux proscrits du Second Empire.
Mais, pour ne rien dire des susceptibilités éveillées en 1855 par l'organisation de la défense du pays et la construction du camp retranché d'Anvers, ni des sollicitations dont on fut l'objet pendant la guerre de Crimée, c'est à partir de 1866 que se placent les incidents qui montrent le mieux combien la Belgique dut toujours conduire une politique d'action et de sauvegarde, très éloignée de toute idéologie diploma-
22 LE PROCES DE LA NEITTRALITE BELGL
tique. Sans que l'ou connût exactement à Bruxelles la portée des négociations secrètes engagées par Napoléon III avec Bismarck pour l'annexion éventuelle de la Belgique par la France, on avait recueilli des informations graves. Bientôt, une circulaire diplomatique du ministre français des Affaires étrangères i)ar intérim, le marquis de la Valette, met le comble aux inquiétudes : ce document n'énonce ni plus ni moins que la théorie de l'élimination des petits Etats au profit des grands et il annonce, en outre, une réorganisation militaire qui achève de donner à ce manifeste toute sa signification. Fait caractéristique et qui révèle bien les ambitions hypocrites que la politique belge devait sans cesse dépister, l'apparition de la circulaire française coïncide avec une campagne de la presse officieuse allemande, notamment de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, contre la Belgique. Menacée de deux côtés, l'opinion dans le pays se tourne instinctivement vers le troisième garant : on invite à Bruxelles une délégation de volontaires anglais qui est accueillie avec chaleur par la population. La presse anglaise, sans distinction de parti, prend fait et cause pour la Belgique et dénonce la conspiration latente qui s'ourdit contre elle.
En 1867, nouvelles alertes. D'abord, le sort du grand-duché du Luxembourg, qui est discuté dans une conférence internationale, a trop d'affinités avec celui de la Belgique pour que les convoitises étran-
gères ne se réveillent pas. Par la politique pleine de dignité qu'il adopte, le gouvernement belge s'assure la confiance de l'Europe.
A peine cette question est-elle résolue, que l'Empire français veut mettre la main sur d'importantes lignes de chemins de fer du pays : c'est une atteinte évidente à la souveraineté nationale. Mais l'habileté tenace d'un homme politique qui devait devenir un homme d'Etat, M. Frère-Orban, réussit à faire aboutir à Paris des négociations longues et difficiles.
Puis, c'est 1870 — qui offre tant de sujets de rapprochements avec la situation présente.
On n'a pas assez remarqué, par exemple, que si l'Angleterre a cru alors devoir demander à la France et à la Prusse un engagement particulier de respecter le territoire belge, c'était pour des raisons très semblables à celles qui déterminèrent son action dans le conflit actuel. I^e 3 août 1914, l'Angleterre connaissait depuis six jours les intentions de l'Allemagne à l'égard de la Belgique : dans la conversation historique du 29 juillet, qui reste pour les Belges la date capitale, il avait été dit que la Belgique ne conserverait son intégrité que si elle laissait passer les armées allemandes ; quant à son indépendance, il n'en était pas fait mention. (Voir dans La Belgique neutre et loyale, p. m à 117 et 122-123, l^- surenchère des conditions dont la Belgique faisait les frais et qui furent offertes du 29 juillet au 4 août
24 I H l'ROChS DK LA NhUTRALITh BELGF
à rAiigleterrc pour prix de son abstention.) De même, en 1870, l'Angleterre venait d'avoir connaissance de la tractation secrète entre Napoléon III et Bismarck et c'est l'émotion provoquée par cette révélation qui décida l'opinion : les discussions au parlement britannique eu font foi. « Il est impossible, dit, le 2 août 1870, le comte Russell à la Chambre des lyords, de n'être pas anxieux pour l'avenir quand on voit qu'en 1866, et à des époques encore plus rapprochées, le premier ministre de Prusse et l'ambassadeur initié aux pensées de l'empereur des Français se sont concertés pour violer le traité de 1831, fouler aux pieds la foi publique et anéantir l'indépendance de la Belgique. I^a Belgique n'a attaqué personne. C'est un royaume prospère, en possession d'institutions libres, et bien qu'il ait existé de temps à autre des conflits, comme pour les chemins de fer et autres objets de peu de conséquence, je n'ai jamais entendu nier que sous l'ancien roi Léopold, un très sage et intelligent monarque, comme sous le roi actuel, la Belgique ait eu des relations amicales avec tous les autres Etats, maintenant sa propre indépendance et ne lésant aucun autre pays. C'est donc une découverte extraordinaire que d'apprendre que l'indépendance de cet Etat a fait l'objet de négociations entre d'autres puissances... Nous sommes tenus de défendre la Belgique. »
Je ne veux pas m' arrêter davantage à ce suggestif rapprochement entre 1870 et 1914, mais il
est nécessaire de noter en passant que dès le moment où l'attitude de l'Angleterre se dessina, la Belgique fut en mesure de connaître les raisons sur lesquelles elle se fondait. Disraeli avait pris soin de rappeler que l'obligation de défendre la Belgique prenait sa source dans les intérêts les mieux établis de la politique anglaise : « Le traité de 1839, expliquait l'orateur, a été conclu dans l'intérêt général de l'Burope, mais avec une notion très claire de l'importance de ses dispositions pour l'Angleterre. Ce fut un principe permanent de la politique de ce pays que l'intérêt de l'Angleterre exigeait que les contrées situées le long de la côte du continent, de Dunkerque à Ostende et jusqu'aux îles de la mer du Nord, fussent possédées par des Etats libres et prospères, pratiquant les arts de la paix, jouissant des droits de la liberté, s' adonnant aux opérations du commerce qui favorisent la civilisation générale, et que ces contrées n'appartinssent pas à une grande puissance militaire qui, par les conditions de son existence, doit tendre à exercer une influence prépondérante en Europe. »
Attentive à toutes ces manifestations, la Belgique négocie directement avec la France et avec l'Allemagne et elle obtient leur engagement de respecter sa neutralité — « déclaration surabondante en présence des traités en vigueur », écrit Bismarck au ministre de Belgique, le 22 juillet.
Dans cette grave circonstance encore, la politique
36 LE PROCHS DP. I.A NFUTRAI.ITK BELGF.
belge garde ainsi le contact direct avec les réalités ; elle ne se fait pas d'illusions ; elle sait que l'existence autonome du pays repose sur une neutralisation d'intérêts. Bien plus, les yeux fixés sur l'avenir, elle tient à marquer publiquement la signification des derniers événements : le i6 août, le ministre des Affaires étrangères de Belgique, M. d'Anethan, communique au parlement le texte des accords signés par la France et par la Prusse avec l'Angleterre et il en définit ainsi la portée : «Les traités identiques et séparés, dit-il, conclus par l'Angleterre avec les deux puissances en guerre, ne créent ni ne modifient les obligations résultant du traité de 1839 '> ^^^ règlent pour un cas déterminé le mode pratique d'exécution de ces obligations, ils n'infirment en rien les engagements des autres puissances garantes et, leur texte en fait foi, ils laissent entier pour l'avenir le caractère obligatoire du traité antérieur avec toutes ses conséquences ^. »
^ On remarquera en passant combien ces déclarations formelles réduisent à néant la thèse de certains accusateurs qui soutiennent qu'en 1914 la Belgique n'était plus garantie par le traité initial de 1859, parce qu'il aurait été rendu caduc par ceux de 1870. (Voir, par exemple, Frans Kolbe, dans DasGrôssere Deiitschland, n° 5, 30 janvier 1915 : Prof. Dr. John W. Burgess, Der Europàische Krieg, Hirzel, Leipzig : Kap. VI, pp. 135-193, et Dr. R. Pattai, Wiener Deiitsches Volksblatt. 11 octobre 1914. Contra : « Cahiers Documentaires », B.D.B. Le Havre, note n° 40.) Le texte du double traité de 1870 est d'ailleurs catégorique et il faut bien supposer que ceux qui ont défendu la thèse dont je parle ne l'avaient pas lu :
« S. M. la reine du Royaume-Uni .... et S. M , désirant
dans le moment actuel consigner dans un acte solennel leur détermination bien arrêtée de maintenir l'indépendance et la neutralité
Depuis 1870, la politique belge ne doit pas se montrer moins active : les alternatives de malveillance et de sympathie se succèdent presque sans interruption.
Pendant la guerre, déjà, c'est l'Allemagne qui manifeste sa mauvaise humeur à propos de l'attitude d'une partie de la presse belge jugée trop sympathique à la France, ce qui provoque une déclaration très nette du ministre des Affaires étrangères de Belgique au Sénat : « Il serait, dit-il, souverainement injuste de rendre soit la nation, soit le gouvernement, responsables de certains articles de journaux. » « Un peu plus tard, — expose M. Banning dans un mémoire confidentiel auquel sa haute fonction, au Département des Affaires étrangères à Bruxelles, donnait une autorité exceptionnelle, — la paix de Versailles amène une détente momentanée. Mais, dès 1872, les récriminations commencent. C'est au printemps de 1875 que les manifestations hostiles atteignent leur apogée : l'Allemagne est
de la Belgique telles qu'elles sont établies par l'art.y du traité signé à Londres le 19 avril 1839 entre la Belgique et les Pays-Bas, lequel article a été déclaré par le traité quintuple de 1839 avoir la même force et la même valeur que s'il était textuellement inséré dans le dit quintuple traité, leurs dites Majestés ont résolu de conclure entre elles un traité, séparé qui, sans infirmer et sans affaiblir les conditions du quintuple traité stis-mentionnées , serait un acte subsidiaire et accessoire à l'autre.
» Art. 3. — Ce traité sera obligatoire pour les Hautes Parties contractantes pendant la durée de la guerre actuelle entre la France et la Confédération de l'Allemagne du Nord et ses alliés, et pendant douze mois après la ratification du traité de paix conclu entre les belligérants, et à l'expiration de ce temps, l'indépendance et la neutralité de la Belgique continueront en ce qui concerne les Hautes Parties contractantes à reposer comme jusqu'ici sur l'Art. J«' du quintuple traité du 14 avril 183g, »
28 l.F. PROCI S DE LA NEUTRAI.ITH BF.I.GF.
alors sur le point de reprendre la lutte contre la France ; mais l'empereur de Russie impose la paix (mai 1875). L'orage artificiellement déchaîné contre la Belgique tombe aussitôt : il n'a plus d'objet. f>
De 1888 à 1891, c'est en France qu'une campagne de presse s'organise contre la Belgique : la publication de documents dérobés à Bruxelles et les commentaires qui les accompagnent, notamment dans la Nouvelle Revue, amènent le ministre des Affaires étrangères de Belgique à attester au Parlement la loyauté absolue de la politique belge, « qui, dit-il, respecte les devoirs de la neutralité jusqu'au scrupule.» Cependant, un pamphlet, intitulé La Belgique vendue à V Allemagne, reproche au gouvernement belge, parmi beaucoup d'autres choses, de s'être abstenu de se faire représenter officiellement à l'Exposition de Paris et de s'obstiner à commander ses canons aux établissements Krupp (p. 200) ; le 8 août 1890, le Figaro peut écrire : « Il faut considérer désormais la Belgique non plus comme un Etat neutre, mais bien comme une province germanique. » Au bout de peu de temps, le Gouvernement, par le souci qu'il affirme de maintenir la position internationale du pays, dissipe toutes les préventions et fait taire les calomniateurs.
A partir de 1895 environ, c'est d'Angleterre que viennent les nuages : déjà en 1887, Sir Charles Dilke avait pu écrire dans une étude politique publiée par
la Fortnightly Review que « les affaires du Congo avaient singulièrement nui à la Belgique dans l'esprit de la nation anglaise ». (L'Europe en i88y, p. 49.) Un article du Standard du 4 février 1887, auquel les journaux et les publicistes d'Allemagne font aujourd'hui une fortune inattendue, avait émis des vues qui étaient, à la vérité, peu favorables à la neutralité belge, mais qui exprimaient uniquement une opinion privée et non, comme la presse allemande veut le faire croire, le sentiment du gouvernement anglais. Bientôt, la campagne anglaise contre l'administration de l'Etat Indépendant avant l'annexion par la Belgique, provoque de vives protestations dans l'opinion belge ; les relations politiques en sont atteintes. Dans son discours d'avènement au trône, en décembre 1909, le roi Albert fait à propos de l'introduction des réformes au Congo par le gouvernement belge une déclaration dont la portée est très nette pour tout le monde : « Quand la Belgique prend un engagement, prononce- t-il, personne n'a le droit de douter de sa parole. »
Mais la période à laquelle nous venons d'arriver est celle précisément au cours de laquelle les accusateurs de la politique belge s'entêtent à accumuler les griefs. Je m'y arrêterai dans une partie spéciale de cette étude. (Voir II, p. 39 et ss.)
On a vu dans ce très sommaire aperçu, combien,
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depiiis les premières années de l'indépendance de la Belgique, le sentiment jniblic avait pris, par un instinct sûr des nécessités, l'habitude de faire front contre le voisin, quel ({u'il fût, qui manifestait des velléités d'immixtion ou d'hégémonie : rodomontades, menaces, sympathies indiscrètes, interprétations malveillantes, ranimaient aussitôt l'esprit de fronde qui couve à l'état permanent dans le peuple belge. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette psychologie de la nation, l'explication de la vogue dont a joui pendant un certain temps le projet de rapprochement avec la Hollande : on serait peut-être plus à son aise, si l'on était deux pour faire front...
Une chose apparaît surtout avec évidence : la résolution prise le 2 août 1914 vient s'insérer dans un ensemble parfaitement continu de déterminations politiques.
I^a Belgique pratiquait depuis quatre-vingt-quatre ans une politique d'une rare constance. Cette politique prolongeait simplement la volonté nationale de vivre : <îTout naît et périt avec l'indépendance », avait dit le roi Ivéopold II en inaugurant, à Bruges, en 1887, le monument élevé à la mémoire des communiers flamands. On était neutre non seulement parce qu'on entendait demeurer fidèle à l'engagement pris envers l'Europe qui, en 1830, avait fait de la neutralité la condition de la liberté, mais parce que pour vivre, il fallait rester soi-même. C'était une raison autrement forte que toutes celles
que l'on pouvait tirer de la casuistique des conventions internationales, — et c'est cette raison-là qui échappe aux accusateurs de la Belgique : ne l'apercevant pas, ils ne voient pas non plus que pour aucun pays l'obligation de ne céder à aucune influence étrangère, ne tient, comme pour la Belgique, aux conditions mêmes de sa formation politique et de son développement comme Ktat.
Disons-le d'un mot : depuis 1830, la politique extérieure de la Belgique se ramenait à ce programme élémentaire : pas d'inféodation, — pas d'inféodation d'aucune sorte, ni politique, ni économique, ni coloniale; pas d'inféodation, ni dans le domaine de la langue ni dans celui de la pensée : l'intérêt national pur et simple. Le premier passant venu se serait trouvé d'accord avec le gouvernement sur ce programme-là, parce qu'il sortait de l'âme même du peuple. Comme l'exprime encore aujourd'hui énergiquement le récent manifeste par lequel les personnalités les plus autorisées du mouvement flamand ont répondu aux sollicitations dont les Flamands sont l'objet de la part des Allemands en Belgique occupée : « Wij willen in geene afhankelijkheid leven van eenige vreemde mogendheid.» (nous ne voulons pas vivre dans la dépendance d'une puissance étrangère quelconque.)
Dès lors, que vienne en face d'une politique ainsi définie, demeurée semblable à elle-même depuis les débuts, sans oscillation, sans vacille ment, que
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vienîic l.i demande de ]>assage des armées allemandes ! Qu'on se représente cette demande, — même dépouillée de la menace fatale qui plaçait le pays dans l'alternative de céder ou de perdre l'indépendance, — qu'on se la représente adressée aux Belges de 1840, de 1848, de 1856, de 1866, de 1870: quelle réponse eussent-ils donnée ?
I^e refus.
Le refus, non par romantisme cocardier, ni par bigotisme des fictions diplomatiques, mais parce que, en dehors de toute considération de fidélité aux Traités, l'acceptation, c'était l'inféodation — avant, pendant et après la guerre : il y a des complaisances qui préparent la servitude.
Le refus : par nécessité.
Car, pour la Belgique la nécessité lui faisait une loi, « Not kannte kein Gebot », : non pas une nécessité de convenances stratégiques, mais une nécessité tenant à l'existence intime de la nation et se confondant avec l'exigence cardinale de ne rien abandonner de sa personnalité à l'une ou l'autre des trois puissances voisines.
La Belgique en avait une conscience si nette que, dans sa réponse à la Note allemande du 2 août, elle a formulé cette déclaration par laquelle s'exprimait encore à cette heure suprême, sa volonté d'indépendance : « Si, contrairement à notre attente, une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tous
ses devoirs internationaux et son armée opposerait à l'envahisseur la plus vigoureuse résistance. »
Plus précise encore dans le même sens est cette opinion que m'exprimait récemment le directeur des Affaires politiques de Belgique : «Jamais un instant, me disait-il, nous n'avons pensé que, dans une conflagration européenne où notre neutralité serait violée, nous aurions le choix de nos alliés. »
Voit-on à présent combien, en se déterminant le 2 août 1914 par le respect de la parole donnée en 1830 aux Puissances, en se rangeant, sans peser les chances des adversaires en présence, du côté où rappelait le Droit, la Belgique servait en même temps ses intérêts les plus vitaux ?
Elle aurait pu, dit-on souvent (voir en dernier lieu Frankfurter Zeitung, 23 février 1916, n^ 53), céder à la mi-août 1914, lorsque l'Allemagne a renouvelé sa demande. Comme si livrer à ce moment le territoire à l'un des garants n'eût pas été, en fait, prendre parti pour lui, au détriment des deux autres ! Comme si, accepter une compromission après quinze jours d'une guerre marquée par des représailles inhumaines et imméritées, n'eût pas été un outrage au sentiment public et le témoignage de la pire des inféodations !
Que reste-t-il, après tout cela, des assimilations entre la position de la Belgique et celle de certains
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Etats des Balkans, que la presse allemande et, jusqu'à un certain point, la presse des pays neutres, ont, depuis octobre dernier, multipliées avec une satisfaction non déguisée ?
Quand le Berner Taghlatt revient (par exemple, n°' des 9 octobre et 7 décembre 1915) sur les malheurs de la Belgique et de la Serbie, il vise non seulement les grandes puissances de l'Entente, mais encore les deux petits peuples. Je me limite volontairement à la défense de la politique de la Belgique et, par suite, je ne me laisse pas entraîner à considérer les événements des Balkans autrement que dans la mesure où ils intéressent cette défense. Or, selon le Berner Taghlatt, la leçon qu'ils portent, est qu'un petit peuple doit y regarder à deux fois avant de faire dépendre son existence de l'interv^ention d'une grande puissance: «la Belgique a écouté l'Angleterre et la France, comme la Serbie a suivi la Russie ; la Belgique ne s'est décidée à résister que dans la conviction absolue qu'elle recevrait de l'Entente une aide suffisante ».
Cette opinion contredit un des faits qui ont été le plus solidement établis par le Livre gris belge : elle avait déjà été affirmée par la lettre que trente et un professeurs allemands ont envoyée aux universités anglaises le 7 septembre 1914 et j'ai rappelé, en signalant cette manifestation, combien mes collègues d'Allemagne se sont mépris :
» lycs Belges, ai- je dit, résistaient à l'invasion
allemande, que l'Angleterre acceptât ou qu'elle refusât d'intervenir. ly' appel du Roi à l'intervention diplomatique du Gouvernement anglais est parti alors que le refus de la proposition du 2 août était déjà notifié à l'Allemagne. Iv' appel du Gouvernement à la coopération militaire des forces anglaises, françaises et russes est parti après la violation du territoire, alors que l'armée belge combattait déjà^. Et je sais de source autorisée, — j'en donne ma parole d'honneur, — qu'à ce moment-là les angoisses étaient grandes dans les sphères dirigeantes de Belgique, lorsqu'on s'interrogeait sur ce qu'allait être la réponse de lyOndres. » (La Belgique neutre et loyale, p. 173.)
Une comparaison entre l'attitude de la Belgique et celle de la Serbie est d'ailleurs sans pertinence : la Serbie avait un statut qui l'autorisait à pratiquer la politique qui lui convenait. I^a Belgique était tenue, obligée, contrainte, par le régime que l'Burope lui avait imposé comme condition de l'indépendance, non seulement de résister le jour où sa
* Puisque Toccasion se présente, je voudrais redresser une opinion assez répandue au sujet de l'intervention militaire de la France. On parle souvent du refus que le Gouvernement belge aurait opposé à une offre française d'envoyer cinq corps d'armée au secours de la Belgique menacée par la Note allemande. Il est officiellement établi, d'ime part, que le Ministre de France n'a fait que les communications dont le premier Livre gris rend compte (voir notamment n° 24) ; d'autre part, que l'attaché militaire français n'a parlé au ministre de la guerre que du concours de principe que le Gouvernement belge n'a voulu accepter qu'après la violation du terriroire : rien n'a jamais été spécifié au sujet de la nature et de la force de ce concours.
36 LK PROChS DE LA NEUTRALITÉ BELGE
frontière était violée, mais encore de se concerter avec ceux de ses garants r|iii lui étaient restés lidéles.
Le contraste qu'on a voulu établir entre l'attitude de la Belgique et celle de la Grèce n'est pas fondé davantage.
Dans un communiqué de presse (25 novembre 1915), où l'Agence Wolfï voulait — à tort d'ailleurs, ainsi que le Social Demokraten du 26 décembre l'a rectifié — voir un reflet du sentiment public au Danemark, on opposait le roi des Belges au roi de Grèce : celui-ci aurait usé de son influence pour soustraire son pays aux calamités de la guerre ; celui-là aurait, au contraire, jeté son épée dans la balance et appelé ainsi sur son peuple le destin qui l'accable.
Qui ne voit cependant que rien, dans les deux situations, ne se laisse comparer ?
lya Belgique, en 1914, à la veille d'un conflit qui va mettre aux prises ses voisins, qui sont en même temps ses garants, se voit imposer par l'un d'eux au prix de la perte de la liberté, la révocation de ses engagements à l'égard des autres. Depuis sa formation comme Etat, toute sa politique, née des nécessités mêmes de l'existence, a eu pour objet unique d'échapper à l'assujettissement. Sollicitée tout à fait à l'improviste, alors que peu d'heures auparavant les assurances opposées lui étaient encore prodiguées, elle a une nuit pour se pronon-
cer. Si elle acquiesce, non seulement elle détruit tout son passé, mais elle accroît l'invraisemblance de ce coup de tête de tout l'opprobre sous lequel on s'ensevelit quand on manque à ses obligations. Nul peuple, nul homme n'eût hésité.
I^a Grèce, en 1915, au milieu d'une guerre dont les péripéties se sont jusque-là déroulées loin de ses frontières, reçoit de la part des trois puissances qui, seules en Europe, l'ont, depuis sa régénération, aidée à conquérir et à garder son indépendance, la demande de laisser les troupes de ces puissances traverser son territoire pour aller au secours de son propre allié. Son gouvernement a eu, depuis de longs mois déjà, le loisir de la réflexion ; il avait pris d'abord une position favorable aux intérêts des mêmes puissances et conforme à la tra'lition nationale ; il n'est tenu par aucun traité ; il demeure, dans les limites que tracent la gratitude et l'unité de la conduite, maître souverain et juge de ses intérêts. Il se détermine et prend ses responsabilités.
Où trouver la plus minime analogie ? lyC professeur Schweizer, de Zurich, dans une étude sur la neutralité bienveillante de la Grèce, comparée à la neutralité de la Suisse (Netie Ziircher Zcihing, 26-27 novembre 1915), a lucidement montré que le droit de passage est rigoureusement incompatible avec la neutralité permanente et que la demande de l'Allemagne, le 2 août 1914, équivalait à vouloir transformer la Belgique, territoire neutralisé, en une
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base d'opérations pour une attaque contre la France. Quant à savoir si l'évolution des formes politiques entraîne les Ktats contemporains vers l'absorption des petits par les grands, un débat ne pourrait utilement s'engager sur une telle question qu'en des circonstances moins défavorables. Au surplus, l'Etat contemporain se constitue sous nos yeux, très différent à la fois de ce qu'il était il y a moins d'un siècle et de ce que l'on pensait qu'il serait : on peut à peine deviner quels seront ses traits dominants.
Mais une chose est certaine : c'est que jamais les hommes réunis en nations n'asserviront le sentiment qu'ils ont de leur existence commune à des calculs Il commerciaux. Peut-être un petit Etat aurait-il éco-
nomiquement avantage à se fondre dans un grand. Mais il y a, chez les citoyens d'un Etat, d'autres J- aspirations que le souci du rendement et des frais
£: généraux, et l'histoire est justement faite des con-
flits qui surgissent entre ces aspirations-là, que leur noblesse même rend incompressibles.
« Si la Belgique a résisté, c'est qu'elle était déjà engagée >'.
C'est le 13 octobre 1914, voici quinze mois, que, pour la première fois, l'accusation a été portée que le Gouvernement belge s'était rendu coupable d'une grave violation des obligations que sa situation d'Etat neutre lui imposait. L'accusation prétendait se fonder « sur des documents démontrant i,A connivence DE I.A Bei<gique (die belgische Konnivenz) avec les puissances de l'Entente, fait qui aurait d'ailleurs été déjà connu longtemps avant la guerre dans les milieux autorisés de l'Allemagne » {Norddeutsclu Allgemeine Zeitung, 13 octobre 1914.)
Depuis ce moment, il ne s'est sans doute pas écoulé une semaine sans que, de l'une ou l'autre façon, l'accusation ne fût reproduite, dans un livre, dans une brochure, dans un journal, dans un discours ou une interwiew. La collection de documents que j'ai rassemblée au jour le jour n'a cessé de s'augmenter, et il n'est vraiment pas banal de voir
40 l.h J'KO(.I..S l)h I.A NhUTKAirrh BhLGE
comment une croyance fait prise dans l'opinion.
Aujourd'hui encore, quand d'Allemagne on parle aux pays neutres on dira, par exemple, sans embarras aucim, comme s'il s'agissait d'un fait universellement accepté : « I^a Hollande neutre n'aura jamais le sort de sa voisine du vSud, la Belgique coupable et violatrice de sa propre neutralité... (des Neutralitàtsbriichigen und schuldigen Belgiens). Si la Belgique avait suivi la politique de stricte et loyale neutralité que la Hollande observe, si elle ne s'était pas laissée prendre par l'Angleterre et si elle n'avait pas préparé avec elle des plans contre l'Allemagne, elle se trouverait aujourd'hui dans une situation analogue à celle de la Hollande. » {Germania, 23 septembre 1915.)
Ou bien, dans une lettre accompagnant l'envoi de documents aux journaux suisses, le ministre d'Allemagne à Berne écrira : « La Belgique s'était d'ailleurs trouvée depuis longtemps sous l'influence de la France et de l'Entente ». {Journal du Jura, 15 septembre 1915.)
Ou encore, s' adressant à un représentant de r« Associated Press » des Etats-Unis, M. le secrétaire d'Etat von Jagow expliquera que « le Gouvernement belge, encouragé par l'Angleterre et, en fait, militairement enchaîné par cette puissance, a jeté son pays dans la guerre ». {Lokal Anzeiger, 16 octobre 1915.)
Il n'est pas sans intérêt d'observer avec attention
les procédés par lesquels les accusateurs de la Belgique ont pu ainsi parvenir à détourner les faits de leur interprétation naturelle et à obscurcir le bon droit de la Belgique.
D'abord, on n'accorde pas de valeur aux démentis, si solennels soient-ils. I^e Gouvernement belge, par exemple, lassé de voir se renouveler sans cesse les mêmes imputations sans fondement, fait la déclaration suivante, qu'il appuie sur des faits : « I^e Gouvernement belge déclare sur l'honneur que non seulement aucune convention ne fut conclue, mais encore que jamais il n'y eut de la part d'un gouvernement quel qu'il soit ni pourparlers, ni propositions au sujet de semblable convention... Tous les ministres belges, sans exception, peuvent en attester sous la foi du serment : jamais une conclusion quelconque de ces conversations ne fut proposée soit au Conseil des ministres, soit à un ministre en particulier. » (Livre gris, II n^ 103, annexe, p. 106). A cela, le journal officieux de l'Empire d'Allemagne, la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, se borne à répondre : « IvC Gouvernement belge veut, par une déclaration sur l'honneur, supprimer des documents compromettants qui existent. Il nie que jamais une convention ait été conclue avec un gouvernement quel qu'il soit ou que même des pourparlers ou des négociations aient eu lieu. Cette déclaration sur rhonneur est vraiment trop naïve pour que n'importe qui puisse y ajouter foi en présence des preuves
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écrasantes fournies par les documents. » (n*^ du 10 mars 1915.)
De l'objet essentiel du débat, à savoir la distinction évidente, patente, à faire d'une part entre une prétendue convention liant le Gouvernement belge au Gouvernement britannique et inféodant la Belgique à la politique de l'Entente et, d'autre part, des conversations entre militaires, ayant pour objet de sauvegarder, conformément aux traités et aux précédents, la neutralité belge dans l'hypothèse redoutée et d'ailleurs précisément réalisée en 19 14, où cette neutralité serait au préalable violée par l'Allemagne, — de cela, de cela qui seul compte, pas un mot. Pour le lecteur, l'effet estproduit : « Le Gouvernement belge nie impudemment des faits établis », de sorte que l'on peut encore imprimer, dans une note officielle envoyée de Berlin, le 6 août dernier, à la presse internationale : «...La connivence militaire de la Belgique avec l'Angleterre et la France est établie si irréfutablement par les documents..., qu'il serait superflu de dire encore un seul mot à ce sujet. »
Il faudrait, pour découvrir l'origine et suivre la trajectoire de ces traînées persistantes de médisance, une patience laborieuse que le sujet ne comporte pas, mais, lorsqu'on veut s'y astreindre, le résultat dédommage toujours des peines de la recherche. Le Bureau Documentaire Belge (B. D. B.), établi au Havre, a ainsi retracé (dans la note n^ 136)
les avatars successifs de l'information suivante lancée le 26 août dernier par l'Agence WolfE en Allemagne, en Autriche-Hongrie et dans tous les pays neutres.
I De source très sérieuse, il nous est communiqué l'incident très intéressant et très caractéristique d-apres :
» Au consulat hollandais d'ime grande ville suisse, s'est présenté un homme revenu de France et qui, désirant se rendre en Belgique, sollicitait un passeport néerlandais. Il fut évidemment vite prouvé que l'impétrant n'était pas Néerlandais, mais Belge. Parmi les documents présentés aux fins d'identification, se trouvait, par hasard, une petite brochure, destinée, d'après son titie, aux soldats belles. Elle contient le croquis des différents uniformes français, porte le titre : « Nos Alliés i> et comme date d'édition : juillet 19 14. L'histoire est absolument certaine et les personnes qui nous l'apprennent sont prêtes à en garantir de leur nom l'authenticité. »
Ce récit n'était d'ailleurs qu'une réédition un peu transformée d'une information qu'on avait pu lire dans la Kôlnische Zeitung du 28 août 1914, n^ 967, sous le titre de « Bin Beweis » (Une preuve). Il fit, sous sa forme nouvelle, son tour de presse et les commentaires ne manquèrent pas. Or, le consulat hollandais mis en cause envoya le 7 septembre à un journal de Bâle, le Basler Anzeiger, une rectification décisive dans ces termes :
« Comme l'affaire donne lieu à toutes sortes de considérations, le consulat en question nous fait remarquer qu'il n'attache aucune importance au récit de ce Belge, qui, voulant d'abord s'attribuer une autre nationalité, ne faisait donc pas grand cas de la vérité, et que l'on a prêté, erronément et progressivement à cette histoire, — qui est un exemple de la naissance de bruits sans fondement — une importance qu'elle ne mérite évidemment pas.»
ly'Agence Wolff ni aucun des journaux qui avaient inséré son information ne donnèrent connaissance
44 »- PKOCKS I)h l,A NHUTRAI.ITK BELGE
du dcincnti. Bien plus, trois semaines plus tard, le Bcrlincr Tagcblatt (29 septembre 191 5, édition du matin), reprenait encore le récit primitif. Mieux encore, le B. D. B. a, le 12 octobre dernier, jjublié des renseignements puisés à des sources officielles et attestant, avec une précision incontestable, que le seul document figurant des uniformes militaires étrangers qui ait été distribué en Belgique à l'occasion de la guerre, a été, non pas même mis en circulation, mais confectionné LE 6 août 1914, c'est-