DEUXIÈME LETTRE
« Londres, le 4 octobre 1792. L*an I de la République.
a Je n'ai le temps de vous écrire qu'un mot, mon cher maître, et je profite de l'occasion du brave Anglais qui veut consacrer ses talents à la cause de la liberté. Pourquoi ne m*av€z-vous pas envoyé Benoist? Rien n'était plus pressant. Dundas et Rose penchaient pour nous, bien entendu que leur intérêt devait s'y Irou-
(1) Mergez. — R.
ver. II y avait des paroles de données et Pitt était sur le point d'autoriser M. Grenville à roe voir et à traiter directement avec moi. Et jugez de quel poids ce serait de voir T Angleterre être la première à traiter et à reconnaître la Rép. La médiation de cette puissance est peut-être nécessaire pour vous assurer la liberté de vos négociations avec la Prusse, sans quoi vous avez à craindre les soupçons et la déOance du peuple en vous voyant négocier^ ou un enthousiasme déplacé qui ne lui ferait voir dans le Brunswick qu'un ennemi battu et fugitif. Faisons un ^nt d'or à Vmnemi, cette maxime de tous les temps trouve toujours son application (1). Tous ces ministres anglais a^entendant plus parler de rien commencent à se refroidir et croient qu'on n'a cherché qu'à les amuser. Voyez donc ce que vous voulez faire. Rappelez-vous que Ségur avait été envoyé en Prusse avec des millions. En un mot l'occasion est très favorable. Mais il me faut un caractère et de grands moyens. Il n'y a pas un moment à perdre.
« Votre jeune parent m'est revenu. Il m'est fort utile et je vous en remercie. Au nom de la patrie, agissons, et vive la République. c( Noël. »
Ces deux documents sont d'une véritable importance, tant au point de vue particulier qui nous occupe, Tenvoi de Noël en Angleterre, qu'au point de vue général de la politique de Danton.
Ils montrent, en effet, comme on devait s'y attendre, que, dès son entrée et pendant tout son séjour au Conseil, de même qu après qu'il en fut sorti, il eut la main aux affaires étrangères, à la diplomatie autant qu'à la guerre, à la défense nationale et à la politique intérieure; et que ce n'est qu'avec une extrême réserve, avec des atermoiements de la dernière prudence, et faute de personnel, sans doute, qu'il dut subir, là et ailleurs , des agents secondaires comme Noël et surtout Benoît (et rien ne prouve qu'il ait toléré ce dernier, au
(1) Faisons un pont d'or à Fennemi pour qu'il s'en aille, et qu'il satisfasse à l'ultimatum de la Convention : févacuation du territoire français! Danton corrompant Brunswick au lieu d'être acheté par lui! Voilà, si cela était prouvé, qui n'irait guère avec Topinion de Bûchez et de Roux, et qui se trouverait en contradiction flagrante avec les dires des Robespierristes et des Hébertistes. — • R.
contraire), que mettaient en avant ses collègues Girondins, et qu'il ne pouvait éconduire. a Je faisais la guerre au Conseil; je n'avais que ma voix, quoique j'eusse deTinfluence », dit-il au Tribunal révolutionnaire.
Quant à sa politique vis-à-vis de l'Angleterre, elle consista, d'une part, à y fomenter la République, en excitant le plus possible chez ce peuple voisin, dont il parlait la langue (1), qu'il avait visité, et où il avait des relations importantes, les dispositions révolutionnaires si actives à ce moment, que Pitt s'efforçait surtout de maîtriser et d'éteindre ; d'autre part, à y prolonger autant que possible la neutralité du gouvernement et, plus tard, à le détacher de la coalition.
Ceux qui, en 1794 et depuis, trouvèrent cette conduite criminelle, eussent-ils préféré voir le président du Conseil exécutif provoquer en 1792, par de vaines paroles, « le tyran de la Grande-Bretagne à venir se mesurer avec lui au sein de la Convention)), au risque d'attirer ainsi sur notre frontière du Nord ou sur nos côtes une seconde armée d'invasion, quand toutes nos forces étaient engagées dans i'Argonne?
Après que Danton et tous ceux qui s'associèrent à lui pour la défense nationale eurent mis la République en état de résister à la coalition; après que nos armées agrandies par la réquisition et régénérées par le renouvellement civique des chefs furent devenues sans-culotte, et qu'elles eurent repoussé deux fois l'attaque étrangère, il devint facile de parler haut de l'invincibilité du peuple ! Mais il n'en était pas de même en août 1792, avant le succès dû à l'incomparable effort de 1793 (2).
Les vrais Républicains conserveront quelque reconnaissance, sans doute, à l'homme qui, conduisant à ce moment le vaisseau de l'Etat, au lieu de perdre le temps en déclamations de. tribune et en intrigues personnelles, marcha droit au but
(1) Voir notre Mémoire sur la vie privée du conventionnel.
(2) V. l'introduction historique, titres IX, X, XI, XII et XIII.
par les moyens traditionnels et effectifs, la diplomatie et la guerre.
Oui. Danton, en même temps qu'il poussait aux frontières et ne cessait de provoquer des réquisitions d'hommes , négo^ ciaitl II négociait avec l'Angleterre, avec la Suisse et la Hollande, avec l'Italie et l'Espagne, en Suède, en Pologne, en Turquie, avec la Prusse et avec l'Autriche. Il obtenait la neutralité des unes, divisait et contrariait l'effort des autres; il empêchait une coalition formidable, unanime, d'écraser la Révolution dans son berceau.
C'est à nous, bénéficiaires de ces glorieux travaux, qui nous avaient laissé une patrie indépendante et forte, d'en reconnaître le bienfait, sans reprocher indignement à l'homme d'Etat qui les conçut et les dirigea, de s'être concerté avec les plénipotentiaires de l'Europe pour obtenir le salut de la France.
Cependant les Robespierristes ne furent pas seuls à attaquer Danton sur ce point ; les Hébertistes anciens et modernes en ont fait également système, et ont prétendu que le souverain, le peuple, étant nécessairement invincible, des traîtres seuls avaient pu douter, et hésiter à écraser, sans autres précautions, tous les rois de la terre ! C'est là, au fonds, la théorie de la propagande armée» On pourra s*en faire une idée complète en lisant le livre de M. Avenel : Anackarsis Cloots, torateur du genre humain^ et, dans ses Lundis révolutionnaires^ l'article critique qu'il a bien voulu consacrer à nos modestes travaux.
Seulement, en 1870, comme en 1792, la France fut attaquée par la Prusse; le peuple, de nos jours, n était pas moins souverain qu'alors; en théorie, du moins, il avait la même omnipotence, la même invincibilité. Cependant, bien que les circonstances fussent moins critiques qu'autrefois, puisque les dispositions des campagnes et des villes surtout étaient plus favorables, et celles de l'Europe moins hostiles à la République, et qu'il ne manquait chez nous ni d'hommes, ni d'argent, ni de crédit : la France fut vaincue, envahie, dé-
membrée, faute d'avoir eu à sa tête un homme d'Etat et un Tiers-Etat comme ceux de 92, capables de gouverner, de faire la guerre et de négocier; ce qui prouve bien que la théorie démocratique est aussi peu fondée en ce qui regarde les choses militaires, qu'en ce qui touche à la politique.
En résumé, et pour revenir à notre sujet, aucune preuve, semi-preuve, ou indice de la conjuration de Danton avec l'étranger; au contraire, des faits innombrables, éclatants, les plus décisives alûrmations de l'histoire en faveur de son patriotisme, de son génie et de son dévouement. Donc, jugement inique sur ce point comme sur tous les autres, et défi, dans le présent, c'est-à-dire avec les documents actuels, d'étayer d'un seul fait des calomnies exécrables qu'aucun homme de sens et de cœur ne devrait plus répéter désormais.
Il en est de même de cet autre mensonge de Robespierre : c( Il (Danton) ne voulait pas la mort du tyran ; il voulait qu'on se contentât de le bannir la force de l'opinion détermina la sienne et il vota contre son premier avis (1). »
Or, Louis XVI fut décapité le 21 janvier 1793, et dès le 6 novembre 1792, Danton, appuyant à la Convention la demande d'impression du rapport de Valazé sur les crimes du roi, disait : (c Vous avez à justifier à l'univers et à la postérité le jugement que vous devez porter contre un roi parjure et tyran.... Certes, la dissertalion du rapporteur sur l'inviolabilité n'est pas complète. Il y aura beaucoup d'idées à y ajouter. Il sera facile de prouver que les peuples aussi sont inviolabfeSj qu'il n'y a pas de cont7*at sans réciprocité^ et qu'il est évident que si le ci-devant roi a voulu violer, trahir, perdre la nation française^ il est dans la justice éternelle qu'il soit condamné. )) {Moniteur^ n** 312.)
(1) Notes à Saiot-Just pour son rapport contre Danton.
Le 30 du même mois, à T Assemblée, il demandait que pour faire cesser les agitations royalistes, on « accélérât fe jugement durot. » (Ibidem, n" 337.)
Dans le même temps encore, il disait à Prudhomme : « Nous ne voulons pas juger le roi , nous voulons le tuer! » (1). Et à la Convention, lo 16 janvier : « .... Oui, il s*agit de la liberté; il s'agit de la tragédie que vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache des loi» la tête d'un tyran.., »
Lors du troisième appel nominal sur cette question : c< Quelle peine sera infligée à Louis ? n Lehardy et Lanjuinais, de la Droite, ayant demandé que le jugement ne pût être rendu qu'aux deux tiers des voix, aux termes de la loi pénale, Danton s'y opposa : « La première question qui se présente, dit-il, est de savoir si le décret que vous devez . porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu à la majorité? On a prétendu que telle était l'importance de cette question, qu'il ne suffisait pas qu'on la vidât dans la formo ordinaire. Je demande pourquoi, quand c'est par une simple majorité qu'on a prononcé sur le sort de la nation entière; quand on n'a pas même pensé à élever cette question, lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté, on veut prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes plus sévères et plus solennelles? Nous prononçons comme représentant par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si vous avez quelque scrupule à lui donner son exécution immédiate? Je demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue seulement la République, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis n'ont-ils pas subi immédiatement leur peine sans au-
(1) Hanréau, La Montagne^ Danton, page il. — Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française, t. V.
cun recours au peuple, et en vertu de Tarrêt d'un Tribunal extraordinaire? Celui qui a été Tâme de ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme représentants; vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je demande qu'on passe à Tordre du jour sur la proposition de Lehardy; je me motive, et sur les principes, et sur ce que vous avez déjà pris de délibérations à la simple majorité (1). »
Et lors du vote définitif, faisant allusion à l'attitude des Girondins : « Je ne suis point, dit-il, de cette foule d'hommes dEtat qui ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran (2). »
Enfin, pendant le recensement des votes, le président de la Convention ayant annoncé qu'il recevait à l'instant du ministre d'Espagne une dépêche oîi Charles IV proposait à la France sa neutralité dans la guerre actuelle sous la condition que Louis aurait la vie sauve, Danton s'indigna de Taudace d'une puissance qui prétendait ainsi influencer les délibérations de l'Assemblée nationale et demanda, pour cela seul, qu'on déclarât la guerre à l'Espagne : a .... Les vainqueurs de Jemmapes, s'écria-t-il, ne démentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurés contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous faire changer de détermination.... Point de transaction avec la tyrannie ! Soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance, et qui jugerait ses Représentants, si ses Représentants l'avaient trahi (3). »
(1) Moniteur, n» 20, 1793.
(2) Moniteur, Ibidem,
(3) Ibid.
La Convention refusa d'entendre la lecture de la dépêche du roi d'Espagne et passa à Tordre du jour.
Yoilà comment Danton faillit encore à la cause républicaine dans cette grave circonstance. Ce qui donne le démenti le plus absolu aux notes de Robespierre, au rapport de Saint- Just, aux calomnies de Bertrand-Molleville et de tous ceux qui les ont exploitées.
Il avait arrêté pendant sa mission en Belgique les grandes mesures politiques indispensables à raffermissement de la République, et qui la constituèrent enfîn, en lui assurant « un gouvernement et une justice ».
Il s'était ouvert de tous ses projets à son collègue Lacroix, qui s'était rallié à sa politique.
C'est dans cet esprit qu'il vota, en janvier 1793, la mort du roi; qu'en mars suivant il proposa l'institution du comité de Salut public et du Tribunal révolutionnaire; qu'en août de la même année, il provoqua la transformation du comité de Salut public en gouvernement, et fît décréter la grande réquisition (1).
Soit jalousie, soit faiblesse, soit l'une et l'autre à la fois, une portion notable de la Convention, les députés dits Girondins, s'éloigna de plus en plus de Danton et de son parti, à mesure que la Révolution s'accentuait et que ceux-ci prenaient dans les affaires une prépondérance que les premiers
(1) Nous donnons à nos pièces justificatives^ n» 14 bis, un spécimen des moyens politiques conçus par Danton pendant qu'il était en Belgique : c'est un projet de décret, une première vue sur la formation de l'armée révolutionnaire et sur la façon d'obvier à l'élévation extrême du prix du pain.
L'original de ce document, signé et entièrement écrit par Danton (chose très-rare), se trouve aux Archives nationales, dans la correspondance des représentants en mission.
On verra plus loin qu'il inspira deux des mesures proposées par la Cou^mune de Paris aux journées de mai et juin 1793,
avaient d^abord obtenue. D'où la lutte de la Gironde et delà Montagne.
Longtemps le conventionnel dut et sut patienter, longtemps il s'efforça de ramener d'anciens frères d'armes, des collègues des Jacobins, du Conseil exécutif, des membres de la représentation nationale. Longtemps il dut supporter et supporta leurs injustes jalousies, leurs rancunes sans fondement, leurs menées secrètes, leurs intrigues cachées, leurs calomnies effrénées, leurs attaques ouvertes ; longanimité qui lui fut plus tard imputée à crime I — Les choses en vinrent à ce point, qu'il dut provoquer Louvet en duel et menacer Brissot, en plein Conseil, de la justice nationale (1). Sa réponse à Lasource, devant la Convention nationale, fut une déclaration de guerre, et pour la seconde fois, par les Girondins comme par les Feuillants, il devint l'objet d'une tentative d'assassinat; tandis que, d'autre part, Barbaroux faisait demander sa tête par le bataillon des Fédérés marseillais (2).
Cependant, ce n'est que quand tout espoir de conciliation fut perdu et que la chose publique, le succès de la Révolution furent manifestement compromis par l'opposition systématique, par l'entêtement, l'animosité et l'incapacité politique de la Gironde, que le coup d'Etat qui devait l'éUminer fut enfin résolu.
On a tant écrit sur ce fait, qu'il est nécessaire de le résumer simplement.
La marche de la Convention était devenue impossible avec
(1) Voir première partie, p. 148.
(2) Ibidem, — Dans la séance de la Convention du 4 novembre 1792, Legendre déclare qu'il a entendu des Fédérés criant par les rues une chanson qui avait ce rtifrain :
La tête de Marat, Robespierre et Danton, El de tons ceux qui les défendront ;
G gué!
Et de tous ceux qui les défendront (a) .
{a) Moniteur,
— socles Girondins. Leur exclusion de TAssemblée était donc nécessaire ; tout ce qui prenait une part active à la politique en France le sentait profondément. Mais il n'était aucunement question de les mettre à mort. Ce sont leurs fautes, leurs crimes qui, plus tard, amenèrent ce résultat : l'échauffourée de Caen, Tassassinat de Marat, la révolte de Lyon, la rébellion de Marseille, la trahison de Toulon et sa remise entre les mains de Tétranger.
Or, les Girondins, jusqu'au 2 juin même, avaient la majorité dans ta Convention; pour les écarter, il fallait donc une pression du dehors, une force extraparlementaire. Ce fut Paris qui se trouva encore appelé à intervenir dans cette grave circonstance. C'est la pétition présentée à TAssemblée, à plusieurs reprises, par la Commune et par le Département, appuyée par la garde nationale, qui détermina le centre de la Convention à voter avec la gauche l'arrestation des trentedeux. Et c'est Danton (d'accord avec la Montagne, avec le Département et la Commune, avec les sections représentées au club central de TÉvêché et avec les bataillons rangés sous le commandement d'Henriot) qui sut profiter de son ascendant, alors général, et de sa présence au premier comité de Salut public, pour décider, diriger et faire réussir un mouvement qui, sans son acquiescement^ ou surtout d'après son opposition, n'aurait pas surgi, ou n aurait pas abouti, ou se serait égaré.
« Un instant, écrit encore Garât dans ses Mémoires^ il parut au comité de Salut public, le 31 mai et le 2 juin éclatèrent; il a été l'auteur de ces deux journées ; plusieurs les voulaient, seul il a pu les faire, tous ont pu les souffrir. »
Voilà la réalité, malgré la temporisation dont il donna l'exemple, et malgré l'hésitation légitime qu'il éprouva à consentir à cette mutilation de la représentation nationale, devenue indispensable.
Sa prétendue opposition au coup d'Etat du 31 mai ne fut donc qu'un des mille prétextes imaginés pour le perdre en
94, une calomnie de plus, étayée sur des propos et des actes méchamment interprétés, tels qu'avaient dû en provoquer les incidents de répression néce>sités par les écarts de la foule armée et de ses chefs, qui auraient pu aller au-delà des mesures arrêtées au comité de Salut public avec la Gommune, le club central de TEvêché et le commandant militaire de la manifestation^ pour que le but fût atteint sans que la République^ la Convention et le gouvernement soient mis en danger.
Tout le prouve :
« Que les Brissotins s'en aillent et nous laissent travailler, disait Danton, avant les journées de mai ; quand nous aurons sauvé la France^ ils reviendront jouir de nos travaux (i). » — Ces paroles mémorables reproduisent les dispositions constantes de ce grand citoyen et celles de la plupart des députés de la Montagne h Tégard des Girondins. — Alors ils voulaient les exclure, non les exterminer.
Le conventionnel fit donc ce qui était indispensable pour parvenir à ce but.
Il s'entendit avec Lacroix, Robespierre, Marat, Pache, Chaumette : le premier, son collègue au comité de Salut public (2) ; les deux autres, représentant la Montagne et partageant avec Danton la direction de l'opinion républicaine; Pache, maire de Paris, et Chaumette pour la Commune. C'est entre eux que fut arrêté le projet qui devait amener, sans effusion de sang, la déposition des chefs girondins, ce qui donna lieu au propos de Cambon assez inexactement rapporté, sans doute, par le Journal de Paris, et qui reprochait à Danton, avec une interprétation au moins singulière, d'avoir arrangé la journée du 31 mai à Charenton, avec Ro-
(1) Villaumé, Histoire de la Révolution,
(2) Ce comité était alors composé de Cambon, Barère, Delmas, Bréard, Robert-Liodet, Treilhard^ Guy ton île Morvaux, Lacroix et Danton; les deux derniers seuls étaient dans le mouvement pour les journées de mai et juin 1793.
bespierre et Pache, et d'en être convenu lui-même au comité de Salut public.
Ce qui est certain, c'est que comme membre de ce Comité, il traça, nous le répétons, leur ligne de conduite à Henriot, commandant de la force armée des sections (garde nationale), à la Commune et à la réunion de TÉvêché, de manière à donner au mouvement Tunité nécessaire; c'est que, à la Convention, le 25 mai, il soutint et défendit victorieusement Paris contre les malédictions du girondin Isnard(l); que, le 27, il parla contre la Commission des Douze et pour la mise en liberté d'Hébert; que Lacroix, dans la même séance, fît décréter la mise en liberté d'Hébert et autres, et l'abrogation de la Commission; que, le 31 mai, Danton provoqua la suppression définitive de la Commission des Douze, qui avait été maintenue, et empêcba l'Assemblée, en demandant la question préalable, de faire comparaître Henriot à la barre^ comme l'y entrsdnait Vergniaud(2); c'est que, dans la journée du 30, il rédigea lui-même la pétition qui fut lue par les représentants de la Commune à la barre de la Convention, tout en défendant énergiquement, le 2 juin, avec Lacroix, l'Assemblée contre F envahissement des pétitionnaires armes, qui aurait pu avoir les plus funestes résultats; c'est qu'il appuya constamment à la tribune le mouvement des sections, fit attribuer au comité de Salut public la poursuite de l'ofQcier qui avait commandé l'investissement des Tuileries, rassura Henriot, lorsque la Convention sortit du lieu de ses séances pour se présenter aux légions qui Tentouraient, et lui enjoignit de « tenir ferme » jusqu'à ce que l'exclusion des chefs girondins fût obtenue (3); c'est, qu'enfin, la présidence d'Hérault de S échelles fut substituée à celle de Mallarmé, dans l'après-midi et la soirée du 2 juin, pour que la discussion fût
(1) Moniteur»
(2) Ibid.
(3} Ibid,, et première partie du Procès, — Rapport de Saint' Just*
dirigée, en ces circonstances critiques, par un homme acquis au mouvement.
Même conduite de la part des autres Dantonistes.
On sait combien Desmoulins combattit ardemment la Gironde par la plume, et la part qu'il eut à un événement qu'il
appelait la sainte insurrection du 31 mai (1). On se rappelle l'action qu'y eurent Tburiot, Legendre et tant d'autres. On se souvient que Lacroix, bien qu'ayant arrêté les excès inévitables de quelques sectionnaires armés et improuvé la démonstration excessive conunandée par Henriot à ses artilleurs lorsque la Convention sortit du lieu de ses séances, n'en défendit pas moins le général contre Barère, qui demandait sa mise en accusation, protesta contre le décret qui ordonnait une enquête contre les auteurs de la journée du 31 mai, et proposa de voter une récompense à l'armée de Paris pour sa conduite au 2 juin (2). Ënfm, ce fut Hérault de Séchelles qui, lors de cette attaque par Barère, Amar, Vadier et autres, mit Henriot à même de se justifier, en retrouvant et lui faisant passer l'ordre écrit par lui (Henriot) de laisser sortir la Convention pour traverser la force armée qu'il commandait (3). Cette mesure, destinée à établir que l'Assemblée était libre et qu'elle délibérait validement, avait été convenue au comité de Salut public ; on ne blâma que le zèle maladroit et brutal qu'Henriot avait déployé en faisant charger ses canons lors du défilé de la Convention (4).
Voici d'ailleurs comment Barère, un des prescripteurs de Danton, qui l'accusa, en avril 1794, d'avoir été opposé à la
(1) Histoire des Brissoiins.
(2) Moniteur^ et première partie du Procès {Notes de TopinO'Lebrun). Nous croyons devoir rappeler ici qa'au 31 mai, un des individus contre qui s'éleva Lacroix, s'en allait dans les rangs des gardes nationaux, criant : « Il n*y a ni Marais^ ni Montagne, il faut que tous ces bougreslà y passent. »
(3) Première partie du Procès {Notes de TopinO" Lebrun).
(4) Moniteur, d» 167, année 1793.
journée du 31 mai, raconta plus tard dans ses Mémoires la part que le conventionnel y eut effectivement (1) :
« Le MontYeur, dit-il, rapporte les faits publics. Je ne dirai que des faits particuliers que Thistoire n*a pas divulgués. ^ J'appris postérieurement au 31 mai, mais trop tard, que Danton et Lacroix» quoique membres du comité de Salut public, $*éta\ent placés à la tête de ce mouvement, mis sur le compte de la Commune de Paris. Ils avaient écrit sur le bureau même du Comité, la veille de Témeute communale, /a pétition qu'Us firent passer au procureur de la Commune, lequel osa venir en faire Jecture le 31 mai à la barre de la Convention, pendant que le commandant Henriot était à la tête de la force armée et de quarante-huit pièces de canon des sections de Paris. Dans cette séance, les députés paraissaient médusés, leurs langues étaient paralysées. Tout le parti du côté gauche (la Montagne) était dans le secret. Le comité de Salut public seul (sauf Lacroix et Danton) ne savait où l'on voulait nous conduire. Dans ce doute, je monte à la tribune, bien résolu à périr on à faire punir le commandant Henriot, qui appuyait de la force armée une telle violation des droits de la représentation. Je m'élève contre cette violence publique, j'engage l'Assemblée à sortir et à aller se placer au-devant de cette artillerie sacrilège conduite par des scélérats (2). L'Assemblée s'émeut, sïndigne, elle est au moment de sortir. Alors Robespierre monte à la tribune et me dit à voix basse : « que faites-vous là ? vous faites un beau gâchis ! » Cette expression me dévoile la part que cet hyprocrite prenait à tout cela, sans oser se montrer. — « Eh bien ! lui dis-je tout haut, le gâchis n'est point à la tribune, il est au Carrousel ; il est là. » — J'indiquais la place où étaient nos assassins ; et reprenant la parole^ je tâchai d'exciter de nouveau la Convention à aller, par sa courageuse présence, neutraliser elle-même les efforts des factieux et les accuser en face. C'est alors que je tins le propos qui me fut si souvent reproché : « Je demande la punition exemplaire et instantanée de ce soldat insolent qui ose outrager et violer la représentation nationale, a Malheureusement Hérault de Séchelles, dénué de caractère (3) et obéissant à l'influence de Danton, était président à cette époque. Il
^1) Tome II, pages 91-94.
(2) Barère passe ici, sans aucune indication, du 31 mai au 2 juin. — R.
(3) Sa vie politique et, surtout, sa conduite au 2 juin 1793 ne le prouvent guère. — R.
est cependant forcé de sortir et de se mettre à la tête des dépatés qui se précipitent pour affronter an Carrousel les batteries des canons de la Commune. — Notre présence arrêta le bras des c^nonniers qui avaient la mèche allumée. A ce iftoment Hérault de Séchelles s'approche poliment de Henriot, et lui demande de la part de la Convention le sujet de ce mouvement militaire. Henriot lui répond qu'il vient au nom du peuple de Paris demander l'arrestation et l'éloignement de trente-deux députés qui metr tent un obstacle journalier aux délibérations de l'Asseml^lée et qui s'opposent au bien public. Pendant cette réponse, un aide de camp de Henriot, que j'ai vu s'apfjprocher de Danton, Ivi parle à V oreille ainsi ^qu*à LcLcroix, J'ai entendu (ainsi qn'un de mes cousins, Hector B., [ue le bruit des dangers avait fait accourir à côté de moi sur la >lace du Carronsel) : a C'est bien cela, cela va bien », et Danton ïrra la main à l'aide de camp (1). Alors Hérault dit que l'Assemlée voulait se séparer et que l'attroupement devait se dissiper, it survint, Marat, cet atroce aide de camp de Danton ; il dit Le l'Assemblée, pour prouver que sa liberté n'était pas violée, pait qu'à se promener dans les Tuileries. Les députés allèrent lasse vers les différentes grilles ou issues ; ils les trouvèrent des des troupes de Henriot, ayant défense de laisser sortir »onne. Marat était triomphant et souriait comme le tigre qui »mber sur sa proie. Il força par ses cris les députés à rentrer la salle; et dès lors la liberté publique fut perdue (2). »
Hci, enfin, comment Danton s'exprimait à quelque temps
i, le 13, sur les événements qui venaient de s'accomplir,
le débat qu'entraînèrent les récriminations d'une partie
.ssemblée contre le coup d'Etat du 2 juin et la demande
use en accusation du général Henriot :
Ions touchons au moment de fonder véritablement la liberté
^aise, en donnant à la France une Constitution républi-
C'est au moment d'une grande production que les corps
iques, comme les corps physiques, paraissent toujours mena-
'd'une destruction prochaine. Nous sommes entourés d'orages.
Voir aussi première partie du Procès {Notes de Topino-Lebrun).
) Ce qui n*empècha point Barère de prendre très librement part au ^emement de la France depuis le 31 mai jusqu'au 9 thermidor et lelà. — R.
la foudre gronde. Eh bien 1 c*est du milieu de ces éclats que sortira Touvrage qui immortalisera la nation française: rappelez- TOUS, citoyens, ce qui s'est passé du temps de la conspiration de Lafayette. Nons semblions être dans la position dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui ; rappelez-vous ce qu'était alors Paris : les patriotes étaient opprimés, proscrits partout, no.us étions menacés des plus grands malheurs; c'est aujourd'hui la même position, il semble qu'il n'y ait de péril que pour ceux qui ont créé la liberté. Lafayette et sa faction furent bientôt démasqués^ aujourd'hui, les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-mêmes, ils ont fui, ils ont changé de noms, de qualités, ils ont pris de faux passeports. (On applaudit.) Ce Brissot, ce coryphée de la secte impie qui va être étouffée, cet homme qui vantait son courage et son indigence en m'accusant d'être couvert d'or, n'est plus qu'un misérable qui ne peut échapper au glaive des lois, et dont le peuple a déjà fait justice en l'arrêtant comme un conspirateur.
« On dit que l'insurrection de Paris cause des mouvements dans les départements, je le déclare à la face de l'univers, ces événements feront la gloire de cette superbe cité; je le proclame à la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans V insurrection, les conspirateurs triompîiaient; ils nous donnaient la loi. (On applaudit à plusieurs reprises dans une très grande partie de l'Assemblée et dans les tribunes.) Que le crime de cette insurrection retombe sur nous. Je l'ai appelée, moi, cette insurrection^ lorsque j'ai dit que s'il y avait cent hommes dans la Convention qui me ressemblassent, nous résisterions à l'oppression^ nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables (1).
« Rappelez-vous qu'on a dit que l'agitation qui règne dans les départements ne s'était manifestée que depuis les événements qui se sont passés ici. Eh bien I il y a des pièces qui constatent qu'avant le 31 mai, les départements avaient envoyé des circulaires pour faire une fédération et se coaliser. {Un grand nombre de voix : C'est vrai.)
a Que nous reste-t-il à faire? A nous identifier avec le peuple de Paris, avec tous les bons citoyens, à faire le récit de tout ce qui s'est passé. On sait que moi, plus que tout autre, j'ai été menacé des baïonnettes, qu'on les a appuyées sur ma poitrine ; on sait que nous avons couvert de nos corps ceux qui se croyaient en
(1) Comparer cette déclaration avec les repenses de Danton au TribiiDal révolutionnaire, première partie du Procès {Bulletin et Notes de Topino-Lebrun),
danger. Nod, les habitants de Paris n'en voulaient pas à la liberté d'aucun représentant du peuple; ils ont pris l'attitude qui leur convenait, ils se sont mis en insurrection. Que les adresses envoyées des départements pour calomnier Paris ne vous épouvantent pas; elles sont l'ouvrage de quelques intrigants, et non celui des citoyens des départements : rappelez-vous qu'il en est venu de semblables contre Paris en faveur du tyran. (On applaudit.) Paris est le centre où tout vient aboutir, Paris sera le foyer qui recevra tons les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous ses ennemis. Je demande que vous vous expliquiez loyalement sur l'insurrection qui a en de si heureux résultats. Le peuple voit que ces hommes qu'on avait accusés de vouloir se gorger du sang du peuple, ont plus fait depuis huit jours pour le bonheur du peuple, que la Convention tourmentée par des intrigants n'en avait pu faire depuis son existence. (Applaudissements.) Voilà le résultat qu'il faut présenter au peuple des départements ; il est bon, il applaudira à vos sages mesures. Les hommes criminels qui ont fui, ont répandu des terreurs partout sur leur passage; ils ont tout exagéré, tout amplifié; mais le peuple détrompé réagira plus fortement et se vengera sur ceux qui l'ont trompé.
« Quant à la question qui nous occupe^ je crois qu'il faut prendre des mesures générales pour tous les départements; il faut qu'il soit accordé vingt- quatre heures aux administrateurs qui auraient pu être égarés, sans cependant donner une amnistie aux instigateurs. Il faut que dans les départements où des communes patriotes luttent contre des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitués et remplacés par de vrais républicains. Je demande enfin que la Convention déclare que, sans l'insurrection du 34 mai, il n'y aurait plus de liberté. (On applaudit.)
a Citoyens, point de faiblesse! Faites cette déclaration solennelle au peuple français; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles; dites-lui que la horde scélérate vient de prouver qu'elle ne voulait pas de constitution ; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette faction ; dites aux citoyens français : rentrez dans vos droits imprescriptibles ; serrez-vous autour de la Convention ; préparezvous à accepter la constitution qu'elle va vous présenter, cette constitution qui, comme je l'ai déjà dit, est une batterie qui fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté, et qui les écrasera tous. Préparez une force armée, mais que ce soit contre les rebelles de la Vendée. (On applaudit.) Etouffez la rébellion de cette partie de la France, et vous aurez la paix.
« Le peuple, instruit sur cette dernière époque de la Révolution, ne se laissera plus surprendre ; on n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la liberté, et passera avec elle à l'immortalité. (Vifs applaudissements.) (1) »
Enfin, le 11 septembre suivant, Henriot ay§nt été dénoncé
aux Jacobins par un gendarme qui l'accusait d'avoir mangé avec les députés déténus, les Girondins, Danton le défendit avec énergie, rappelant le service qu'il avait rendu au 31 mai.
C'était le cas, pour Robespierre, de lui jeter à la face qu'il avait voulu lui-même faire arrêter le général et s'opposer au coup d'Etat ! Il n'en fit rien.
Il est donc faux que Danton, Lacroix, Hérault, aient failli à la Révolution en cette circonstance. Ici, comme ailleurs, rincorruptible a mcnlil Et, de même, ses complices du Tribunal et des Comités.
 partir du 31 mai, les principales accusations que l'on trouve dans le réquisitoire de Saint-Just relativement à la période ultime de la vie du conventionnel, sont les suivantes :
(( Danton ayant été expulsé du Comité (quand, comment, par qui et pourquoi?), dit à quelqu'un (à qui donc?) : a Je « ne me fâche point, je n'ai pas de rancune, mais j'ai de la (( mémoire. »
« Ce fut Danton qui proposa que Ton érigeât le Comité en Comité de gouvernement; c'était donc un piège quil croyait lui tendre?
a Fabre, plus d'une fois, provoqua l'agrandissement des
(1) Moniteur, n» 167, année 1793.
pouvoirs du comité de Salut public, soit par lui-même, soit par ses amis ; nous frémîmes souvent cTun piège si méchant.
« Celui qui panni nous accepta toujours avec plus de joie le pouvoir fut Hérault, le complice de Fabre et de Vétronger{\), )>
Ainsi, Dantdh et ses amis n'avaient proposé et appuyé rinstitution du gouvernement révolutionnaire, la dictature du comité de Salut public, qu'afîn de perdre ceux qui en feraient partie, qu'ils ne pouvaient connaître à l'avance y et au nombre desquels plusieurs d'entre eux se trouvèrent placés !
Il suffit, pour flétrir de semblables bouffonneries, de les rappeler et de leur opposer les faits :
« Ce n est pas être homme public que de craindre la calomnie, s'écriait Danton, dans la séance de la Convention du 1" août 1793 ; lorsque. Tannée dernière, dans le Conseil exécutif, je pris seul, sur ma responsabilité, les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion, pour faire marcher la nation sur les frontières, je me dis : qu'on me ca lomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je sauverai la liberté. » — Et le 9 septembre suivant : « Hier, l'Assemblée a passé à Tordre du jour lorsqu'on lui a annoncé que je n'acceptais point ma nomination de membre du comité de Salut public. Je déclare que je n'ai point accepté, et que je n'accepterai point, parce que lorsque je fis la motion d'organiser le comité de Salut public en Comité de gouvernement, je fis le serment de n'être d'aucun Comité, non que je renonce au droit d'aller dans les Comités pour y être utile autant qu'il sera en moi, mais je dois, avant tout, tenir mon serment 1 »
Voilà comment il fut expulsé.
Mais de quelle façon Saint-Just parvint-il, à si peu de distance, et sans être hué, à violer à ce point la notoriété pu-
(1) Rapport de Saint-Just.
blique? — Ceci regarde la Convention et l'histoire politique de ce temps.
Quand les Vieux-Cordeliers (les républicains de la veille) s'aperçurent que les Jacobins (les républicains du lendemain) s'étaient emparés, pendant Teffort qui dura d'août 1792 jusqu'à la fin de 1793, de tous les postes publics, et qu'ils commençaient, à la faveur de cette toute-puissance, à « faire la chasse aux patriotes du 10 août et du 14 juillet » décimés par une pareille lutte, sous prétexte que « le système du patriotisme était changé » ; quand les Vieux-Cordeliers, en un mot, se trouvèrent obligés de reconnaître que ces derniers venus menaçaient d'étouffer la République sous la démocratie, justement effrayés d'une déviation qui ne tarda point à arrêter dans sa marche la Révolution elle-même et qui la compromet encore aujourd'hui, ils voulurent la ramener aux principes primitifs et aux tendances normales, qui étaient d'établir dans la France indépendante et respectée au dehors un gouvernement civil (sans roi, ni castes) comportant l'ordre et la liberté (1).
Mais le moment était passé, et l'occasion qui s'était, pour eux, deux fois présentée, avait foi sans retour...
Affaibli dans les sections, dans les clubs, à la Commune et dans la Convention, par la mort ou l'absence de la plupart de ses membres, presque tous aux armées ou en mission, le parti dantonien s'était, de plus, par une abnégation fatale, placé de lui-même en dehors du gouvernement; de sorte qu'au commencement de 1794, ses chefs se trouvaient isolés,
(i) La dëTiation dont il est question ici consistait à méconnaître le bat de la Révolution, la substitution de la science à la théologie, et du travail à la guerre, c'est-à-dire la transformation de Tancien régime, tout théologique et militaire^ en un système social rationuel et pacifique. Cette tendance vicieuse revenait à assurer la prépondérance de la politique d'à priori, d'inspiration et d'absolu, théoriquement instituée par Rousseau et appliquée par Robespierre, sur la politique cTobserva' tioTif de conformation de l'action publique à l'ordre naturel des choses^ relative aux temps et aux lieux, conçue par les Encyclopédistes et poursuivie par Danton.
sans moyens comme sans soldats, sans aucune force ofûcielle, en face de rivaux avides, implacables, qui s'étaient rendus maîtres de tout : de la presse, de la tribune, de Fadministration, de la police, de la force armée, du gouvernement.
Hommes et choses, tout avait changé.
Aussi, lorsqu'ils essayèrent de réagir contre la déviation démocratique et d'arrêter le torrent robespierriste, ils furent au même instant enveloppés, saisis, bâillonnés, exterminés, maudits...
C'est ainsi que la tentative de Danton, Fabre, Philippeaux et Camille, pour amener le retour de la légalité, leur fut imputée à crime.
Quelle conjuration, en effet, que ces motions publiques aux Jacobins et à l'Assemblée, que ces brochures adressées au gouvernement, à la Convention, à la nation tout entière, que ce journal paraissant à époques périodiques et se distribuant en plein midi?
Leur seul crime, mais irrémissible, fut d'avoir, parles voies les plus légitimes, comme citoyens et comme mandataires du peuple, exercé un droit et un devoir imprescriptibles en revendiquant, contre un gouvernement devenu tyrannique, une politique plus conforme à la raison, à la liberté, à la justice, à l'humanité.
Aussi, le Tribunal ne sut-il davantage les convaincre sur ce chef d'accusation que d'après aucun autre, et l'histoire, au contraire, est-elle amenée à reconnîdtre, à cet égard, le bien fondé et la générosité de leur action.
Nous n'avons plus, pour terminer ce qui a rapport à la défense do Danton, qu'à examiner l'accusation portée contre lui et quelques-uns de ses amis, avant et après leur mort,
pour amener et légitimer le meurtre, d'avoir conspiré pour délivrer Louis au moment où on le menait à Téchafaud, enlever la reine et l'enfant royal du Temple, et proclamer le Dauphin roi!!
Cette imputation (nous n'avons en vue, bien entendu, que sa formulation officielle, laissant de côté les menus propos) fut présentée à la Convention par ses comités de Salut public et de Sûreté générale le 11 germinal an II (rapport de Saint- Just) et le 26 prairial suivant (rapport d'Ëlie Lacoste).
Voici les faits :
Dans une lettre de l'ambassadeur d'Espagne à Venise au duc de La Alcudia (le célèbre Godoï), àMadrid, saisie, paraît-il, sur un navire ibérique par nos croiseurs de la Méditerranée, au mois de juillet 1793, on lisait :
a La Commune de Paris prétend qu'an agent du prince deCoboarg a des iatelligences avec la reine, que Danton et La Crois (sic), qui étaient du parti de la Montagne sont deoenus girondins et ont eu des conférences avec Sa Majestéy qae ledit agent est neveu du général Ferraris, qu'il vient à Paris et s'en retourne à pied de peur d'être reconnu, et qu'il partit le 7 dans la nuit en emportant des lettres de la reine ; avant qu'il les recuit^ elles durent passer par les mains du commissaire du Temple à qui on croyait pouvoir se fier ; mais ce coquin les porta à la Commune qui les fit copier (1). C'est avec ces pièces que la Commune veut se déclarer accusatrice, et former un acte d'accusation composé de H articles.
a Cette situation critique ne fait pas moins trembler que la suppression du comité de Sûreté publique (2) et son renouvellement (3). Neuf des principaux chefs maratistes en sont les membres, Karat Im-
(1) Comment, alors, Tageut put-il les emporter? La Commune les lui avait donc elle-même remises. — R.
(2) Comité de salut pablic? — R.
(3) Renoavelé de mois en mois, et non supprimé pour être aussitôt après reformé, le Comité de salut public fut composé, le il juillet 1793 (à la date de la lettre ci-dessus), de Barère, Gasparin, Couthon, Thuriot, Saint-Just, Prieur de la Marne, Hérault de Séchelles, Robert Lindet, Jean-Bon Saint-André et Robespierre. Du 7 avril au 11 juillet, le Comité avait été formé, comme nous Tavons déjà rappelé, par Barère, Delmas, Bréard, Danton, Robert Lindet,Trdilhard, Guy ton de Morveaux,
même est président {i), Robespierre secrétaire. On espère cependant qu'il s'y trouve un espion royaliste déguisé sous le masque mara< tiste (2). »
C'est ce qui a permis à Saint-Just, dans son rapport du 11 germinal à la Convention, de s'écrier par figure oratoire et en s'adressant aux accusés détenus et absents :
« Des lettres de l'ambassadeur d'Espagne à Venise, au duc d'Âlcudia, disent qu'on te soupçonnait à Paris d'avoir eu des conférences au Temple avec la reine. L'étranger est toujours très instruit sur les crimes commis en sa faveur. Ce fait est connu de Lullier et peut s'éclaircir dans la procédure.
« L'ambassadeur d'Espagne dit dans la même lettre, écrite au mois de juin dernier: « Ce qui nous fait trembler, c'est le renouvellement du comité de Salut public. » — Tu en étais, Lacroix ; tu en étais, Danton 1 »
Et le Bulletin du Tribunal révolutionnaire d'ajouter :
« L'été dernier (3), Hérault dit que Lullier, procureur général du département de Paris, avait confié qu'il existait un parti en faveur du jeune Gapet, et que si le gouvernement pouvait perdre faveur et ce parti arriver au degré d'influence nécessaire, ce serait Danton qui montrerait au peuple cet enfant. »
Enfin, les pièces qui suivent et l'extrait que nous donnons ensuite du rapport d'Elie ï^acoste tendent à établir la participation de Lacroix et Danton à la délivrance du roi, de la reine et du Dauphin et à toute la conspiration monarchique :
Lacroix, Carabon, auxquels ou avait adjoint, au renouvellement de juin, Gaspariu et Jean-Bon Saint-Âodré.
Il Qe contenait donc ni Marat, ni maratistes. — R.
(1) Assassiné le 14 juillet, il ne pouvait présider, à la date du 31 du mènoe mois^ le Comité de salut public. — R.
(2) Voir la pièce no 5. — R.
(3) 1793. — Rappelons qu'on lit à ce propos dans les Notes de Topino- Lebrun : « Uéraolt, sur le petit Capet^ nie le fait, » — R.
I. — Lettre de CoHot-tTHerbois et Billaud-Varermes, au nom du comité de Salut, à l'Accusateur public du Tribunal révolutionnaire,
n 25 prairial a a II.
« Citoyen,
« Le comité te demande dlnterroger de nouveau Devaux, secrétaire de Baiz, sur le Comité autrichien et sur ce fait qui vient de nous êtes prouvé, que Devaux était, avec Batz, des quatre qui, passant armés de sabres derrière les rangs, quand Capet allait an supplice, criaient : A nous ceux qui veulent sauver le roi.
tt Châtelet (i) a reconnu hier soir à la Conciergerie, entre les détenus, Devaux pour celui d'entre eux à qui il parla. Tu es autorisé à offrir pardon à Devaux, s'il indique où est caché Batz, tu enverras tout de suite au Comité l'interrogatoire, et tu viendras ce soir.
0 Salut et fraternité.
Signé : « Collot-d'Herbois et Billadd-Yâremnes, avec paraphe (2). »
II. — Interrogatoire de Devaux, secrétaire du baron de Batz (3).
a Demande. — Devaux, persistez- vous à nier que vous n'avez pas eu connaissance du Comité autrichien qui se tenait chez Batz, dont vous étiez alors secrétaire 7 — A. Je persiste à soutenir que, s'il y a eu un Comité autrichien chez Batz, je n'en ai eu aucune connaissance...— D. Connaissiez-vous Cortey, capitaine de la section Le Pelletier? — B. Oui. — D. Étiez-vous de ceux qui, avec l'infâme Batz, deviez {sic) monter la garde dans le Temple, et avec quels desseins? — R, Je n'étais pas de la section Lepelletier,et je ne pouvais point aller avec Cortey; si Batz a eu des desseins, je les ignore. — D. N' étiez-vous pas sur le boulevard, quand Louis Capet passa pour aller subir le juste châtiment de ses crimes? — R. Oui. — D. Où étiez-vous? — B. Au poste qui m'avait été indiqué. —
(1) L*un des jurés du Tribunal révolutionnaire. — Note d*Eckard.
(2) Extrait de la brochure d'Eckard, intitulée : L'ombre du baron de Batz. Paris, in-8, 1833,
(3) Ibid.
D. Niez-vous que le citoyeu Ghâtelet ne vous ait vu et parlé derrière les rangs, armé d'un sabre et d'une pique? — Jl. Je me rendais à mon poste. — D. N'étiez-vous pas avec Batz? — R, Je le rencontrai. — D. Vous traversâtes avec lui les boulevards, malgré la défense? — H. J'ignorais la défense. — D. Prenez garde de dire la vérité ; vous criâtes : A nous ceux qui veulent sauver leur roi ; Ghâtelet vous entendit ? — II. Ce n'est pas moi, c'est Batz. — D, Qui était avec lui ? — B. Je ne connus que La Guiche (1). — D. Dites la vérité, dites où est caché Batz, et vous serez pardonné. — A. Je suis innocent et ne sais où est Batz. »
« Lecture faite, a persisté et a signé.
« Obvaux.
« Conforme à l'original envoyé au comité de Salut public, sur son ordre, du dernier interrogatoire du prévenu Devaux.
« Signé : A.-Q. Fohquieb. »
m. — Ordre du comité de Salut public à Fouqnier-Tinville (2).
c 26 prairial an IL
« Le comité de Salut public entend que l'accusateur public insiste fortement sur le but où tendaient tant d'assemblées tenues chez l'ex-baron de Batz pour l'évasion de la famille Capet du Temple et d'Antoinette de la Conciergerie, faits si parfaitement prouvés...
« Supprimer les détails du grand projet que Qt échouer Simon, de de Batz et de ses complices que le capitaine Gortey devait mettre dans sa compagnie pour son jour de garde au Temple, et à qui il devait confier les postes de la tour de l'escalier, détails à omettre pour ne pas suggérer de tels moyens publiquement, mais dire le fond sans les moyens.
« Rétablir dans le réquisitoire Marino, Froidure, Soulës, admi-
(1) Si Devaux a réellement dicté ce nom, c'est par erreur, ou bien dans la persuasion, commuDe alors, que M. de La Guiche était hors de France. IL ne fit cette concession qu'afin d'être cru sur ses autres déclarations. — Note (TEcknrd.
La Guiche était, en effet, hors de France en janvier 1793, ce gui an* nule le témoignage de Devaux, quant au fait de la porte Saint- Denis. — R.
(2) Extrait du Tribunal révolutionnaire de Paris^ par Emile Compardon, archiviste aux Archives nationales, tome 1, 2^ édition, Paris, 1866t
nistrateurs de police, qui, avec Michonis, livraient le Temple à Tor de de Batz et du prince de Galles, et aux deniers de Pitt.
«Ne point parler de la femme Jeanson qui avait gagné Chabot, etc., agente enragée de la conspiration, mais chercher sa trace dans tous les interrogatoires ; en la suivant, on pourra découvrir de Batz.
a Ne pas parler du jardinier de Gharonne en qui de Batz se conûe; ne pas mettre encore en jugement l'ex-marquis de La Guiche, quoique porté dans le décret d*avant-hier 26, mais y laisser Rohan-Rochefort, Saint-Mauris, Laval-Montmorency, Sombreuil et son fils, l'ex-vicomte de Pons et Noël, secrétaires, pour être condamnés demain.
« Surtout les faire mettre en robes rouges comme assassins des Représentants du peuple. (Archives nationales, G. W. n^ 389, d. 904).
lY. — Lettre du comité de Sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale à Vaccusateur public du Tribunal révolutionnaire (1).
« Le Gomité t'enjoint de redoubler d'efforts pour découvrir l'infâme Batz. Souviens-toi, dans tes interrogatoires, que ses relations s'étendent partout, et jusque dans les maisons d'arrêt; que ce Catilina a été constamment Tâme de tous les complots contre la liberté et la représentation nationale ; qu'après avoir professé la tyrannie dans la Constituante, il tenait à Paris et à Gharonne le Gomité autrichien dirigé par la femme du tyran ; que, pour sauver Gapet, il était des quatre qu'on entendit sur le boulevard, le 21 janvier, criant : A nous ceux qui veulent sauver le roi! Que par les scélérats Michonis et Gortey, il a été au moment d'enlever la famille Gapet au Temple, oh ledit Gortey l'introduisit comme de sa compagnie et de la garde, et où, sans Simon, eux et leurs infâmes complices, pour la plupart encore inconnus, se seraient trouvés avoir les postes ;de la tour de l'escalier ; que ce monstre faisait acheter l'or pour avilir les assignats, pour corrompre les autorités, et que ce scélérat est d'autant plus dangereux qu'il nous dérobe encore le fil de ses correspondances avec Pitt, la Vendée, Toulon, Lyon, Marseille, les émigrés, et ses machinations pour faire assassiner la représentation nationale, objet de sa rage perpétuelle.
(1) Caïupardon, ibid.
% Ne néglige dans tes interrogatoires aucun indice, n'épargne aucune promesse pécuniaire, demande-nous la liberté de tout détenu qui promettra de le découvrir ou de le livrer mort ou vif, ainsi que ceux par qui on pouirait l'atteindre en se mettant à leur insu sur leurs pas. Répète qu'il est hors la loi, que sa tête est à prix, que son signalement est partout, qu'il ne peut échapper, que tout sera découvert,- et qu'il n'y aura pas de grâce pour ceux qui, ayant pu l'indiquer, ne l'auront pas fait. C'est te dire que nous voulons à tout prix ce scélérat, et que le Comité compte sur toi essentiellement. Consulte la note ci-jointe, elle t'éclairera.
« Les membres du Comité de surveillance et de Sûreté générale de la Convention nationale.
Signé : « Voulland, Jagot, Louis (du Bas-Rkin), Elie Lacoste, Amâr, Yâdier, Lâvicohterie (i). »