ET SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Je dois également consigner ici le témoignage de ma gratitude pour tous ceux qui ont bien voulu m'aider à mener à fin cette relation du procès des Dantonistes : principalement MM. Emile Laurent, de la bibliothèque du Corps législatif; E. Gampardon, des Archives nationales; Peyronnet, des Archives du ministère des finances^ qui m'ont tant facilité mes recherches; MM. Fou- CART, de ValencienneSy e^ Eugène Despois, si regretté^ qui m'ont fourni des documents importants et nombreux ; ma Femme^ mes Enfants et quelques Amis, qui m'ont prêté le concours le plus dévoué pour des travaux de recherche et de copie qui m'auraient été impossibles.
Nota. — - Le résamë que Doas avons publié en 1872-73, dans la Revue occidentale^ ne peut compter comme première édition, et doit, au contraire, être regardé maintenant comme non avenu. — R.
L'appréciation de la Révolution française ne tient qu'une place nécessairement peu étendue, — puisqu'il a fallu la proportionner à Tensemble de Tœuvre, — dans la philosophie d'Auguste Comte.
Aussi a-t-il exprimé le vœu qu'un de ses disciples écrive, au point de vue de sa doctrine, une histoire abrégée de la Révolution.
Inhabile à un pareil labeur, nous avons essayé, cependant, de rassembler quelques données précises propres à aider rhistoiien positiviste.
En même temps, nous avons voulu rendre hommage à la mémoire de l'homme qui nous a paru à la fois le plus méconnu et le plus considérable de cette période de notre histoire nationale.
De là l'origine de ces recherches.
Danton et ses amis furent condamnés à mort par le Tribunal révolutionnaire de Paris^ devant lequel ils avaient été traduits d'après un ordre de la Convention nationale rendu sur la proposition de ses comités de Salut public et de Sûreté générale, connue ayant été convaincus d'avoir pris part à une
— iO —
conspiration ourdie contre le peuple et contre sa liberté, tendant à diffamer, corrompre et avilir la représentation nationale, à renverser la république et à rétablir la monarchie
Les comités de gouvernement auraient donc conçu à Tégard des Dantonistes des présomptions de crime, la Convention aurait partagé ces appréhensions, et le Tribunal révolutionnaire aurait confirmé les craintes communes, après une discussion consciencieuse des faits, en rendant un verdict de culpabilité et un arrêt de mort? Enfin l'opinion publique et Thistoire, depuis la punition des coupables, auraient pu soutenir en connaissance de cause la légitimité de la condamnation.
Malgré tant de suffrages et malgré le temps qui les a consacrés, nous venons entreprendre la révision du procès des Dantonistes et provoquer la cassation du jugement qui les a sacrifiés ! Nous venons affirmer et prouver que Danton, Camille et Lucile Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Eglantine, Lacroix, Westermann et Philippeaux furent traduits sur des faits imaginés ; qu'aucun crime, de leur part, aucune forfaiture, aucun délit, ne fut constaté au procès ; qu'aucun témoin, aucune preuve ne put leur être opposée ; et qu'on ne parvint à donner à leur condamnation quelque semblant de légitimité qu à force de fraudes, de violences et de trahisons, en empêchant leur défense, en falsifiant des documents, en soustrayant des pièces, en supposant des charges, en simulant des conspirations, enfin en foulant aux pieds à leur égard toutes les règles du droit, toutes les garanties de la procédure et jusques aux plus vulgaires exigences de l'humanité ! Nous venons affirmer et prouver que leur condamnation fut une œuvre de haine, de convoitise et de peur, un coup d'Etat criminel, une conjuration odieuse aussi contraire à la justice et à la morale que fatale à la République ; et qu'enfin, l'équivoque qui a été maintenue jusqu'à ce jour sur une telle iniquité, soit par les contemporains de l'événement, soit par les
écrivains qui ont suivi, témoigne d'une connivence ou d*une faiblesse également coupable avec lesquelles Thistoire ne saurait transiger.
C'est donc la rectification de la tradition relative à Tun des événements les plus graves et les plus déôisifs de la Révolution que nous entendons provoquer.
Les documents sur lesquels nous appuyons cette revendication nécessaire sont :
1' Ceux que l'on peut appeler vulgaires, parce qu'ils se trouvent dans le domaine public, à savoir, les journaux du temps, les rapports imprimés par ordre de la Convention, les brochures et livres contemporains ;
â* Les pièces officielles et les autographes de diverse nature qui se trouvent en nombre très-considérable aux Archives nationales, et qui constituent la majeure partie de nos preuves ;
3* Enfin, des notes prises par Topino-Lebrun au procès de Danton et à celui de Pouquîer-Tinville (1).
Quelques mots sont nécessaires pour faire sentir toute la valeur de ce dernier témoignage.
Topino-Lebrun avait trente ans environ lors du procès des Dantonistes. Il était né dans une ville, Marseille, que la Révolution avait d'abord profondément remuée. De plus, il se trouvait lié avec Antonelle, maire d'Arles, en 1789, membre de l'Assemblée constituante, et, plus tard, juré au Tribunal révolutionnaire de Paris.
Peintre d'avenir, Topino étudiait à ce moment sous David^ et ces relations, autant que son ardeur républicaine, l'avaient fait nommer juré au même Tribunal.
(i) Ces notes ont été publiées en 1875 (Paris, librairie J. Baudet, rue Saint-Placide, 27), par M. Chardoillet, d'après une copie collatîonoée sur le manuscrit origiual. C'est celte version que nous avons adoptée.
Il y était en exercice au mois de germinal an II et avait été désigné pour siéger dans TafTaire Danton; mais il fut écarté avant l'ouverture des débats.
Ce n'est donc pas comme juré siégeant, mais comme spectateur, qu'il prit, à l'audience, les notes qui nous servent aujourd'hui à rectifier l'histoire.
Après le 18 brumaire, Topino-Lebrun fut impliqué dans la prétendue conspiration d'Aréna. Voici comment M. Lanfrey raconte sa mort :
« Au moment où eut lieu l'explosion du 3 nivôse (il s'agit de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise), Géracchi et ses compagnons (Topino-Lebrun, Aréna, Demerville) étaient en prison depuis près de trois mois sans qu'on leur eût fait leur procès, tant les charges produites contre eux paraissaient insuffisantes. On n'avait à leur reprocher, en fait, que des déclamations de club et d'atelier.
(( Des agents de police, dirigés par un scélérat nommé Harel, avaient seuls fait tout le complot. Le jour même où l'on devait, selon eux, frapper le consul, Céracchi seul s'était trouvé dans la salle de l'Opéra, et encore y était-il sans armes. L'unique témoignage qui s'élevât contre eux était la déposition de Barère (i) qui, prévenu par son ami Demerville de ne pas se rendre à l'Opéra, s'était empressé d'aller le dénoncer au général Lannes, commandant de la garde consulaire.
« On profita de l'impression d'horreur produite par l'événement de la rue Saint-Nicaise pour arracher leur condamnation à la conscience troublée d'un jury intimidé et prévenu. Céracchi et Topino-Lebrun étaient des artistes de talent dont les torts se résumaient dans cette intempérance de langage si fréquente chez les imaginations vives. Aréna et Demerville étaient des républicains ardents ; mais on n'avait que des paroles & leur reprocher ; tout ce qui avait eu dans le complot
(1) L'ancien membre du Comité de salut public. — R.
le caractère d'un semblant d'exécution avait été louvrage de la police. Tous les quatre furent condamnés à mort et exécutés (i). »
Les papiers de Topino-Lebrun avaient été mis sous séquestre lors de son arrestation; parmi eux se trouvait le document dont nous nous appuyons aujourd'hui. Son authenticité est établie par une expertise d'écriture et par cette déclaration tracée de la main du juré en tête de ses notes :
« François Topino-Lebrund (sic) y âgé de 31 ans, né à Marseille, dép* des Bouches-du-Rhône.
a Un juré révolutionnaire, mélange de justice et de rigueur, que Tardent amour de la patrie rend passionné. Quand un accusé de contre-révolution se présente à lui, il est alors comme un homme en présence de son ennemi particulier et alors il doit se garder de l'esprit de prévention. >
L'histoire est redevable delà découverte, de la conservation et de la divulgation des notes de Topino-Lebrun à M. Eugène Labat, archiviste de la préfecture de police de Paris, qui eut le mérite de les reconnaître dans l'immense amas des papiers séquestrés et de les faire arriver au jour.
C'est pourquoi nous lui avons dédié ce livre : en souvenir de son culte éclairé pour la Révolution, en mémoire du zèle et de l'intégrité qu'il mettait à restaurer les monuments de notre histoire, en reconnaissance de la générosité avec laquelle il livrait à tous ceux qui cherchaient la vérité les richesses amassées par ses soins et tous les résultats de ses travaux. — Ce serait manquer à un devoir que d'omettre ici le juste hommage qui lui est dû.
Né dans la petite ville d'Agde, en 1797, dans les rangs du tiers-état (son père, d'abord ofGcier dans le bataillon de l'Hé-
(1) Histoire de Napoléon /", par P. LaDfrey, t. II, p. 265. — Voir aussi, pour le détail de cet assassinat, la défense de Taccusé par lai-même, brochure iQ-8<» de 22 pages, sans nom d'imprimeur, avec ce titre : Topino-Lebrund (sic), non Jugé, mais condamné à la peine de mort par le Tribunal criminel de la Seine j /e 19 nivôse, onze heures du soir.
raull, devint ensuite juge de paix à Béziers), Kerre-Auguste- Eugène Labat fut porté par la révolution de juillet 1830 à la place d'archiviste de la préfecture de police de Paris, qu*îl occupa jusqu'à sa mort, arrivée le 25 octobre 1867.
Homme de bien, d'esprit et de caractère, laborieux, intègre, éclairé, toujours prêt à servir selon sa conscience et selon son devoir, sa longue vie de fonctionnaire ne connut d'autre loi que l'utile et le juste.
C'était une de ces natures affectueuses, intelligentes et fermes^ toujours portées au bien et au vrai, qui servent la société et qui relèvent l'espèce humaine, quelque position que le hasard vienne à leur attribuer.
U est aisé de comprendre ce concours de qualités élevées et celte puissance dans le bien, quand on sait qu'avec une nature remarquablement douée et une instruction première très-substantielle, M. Labat avait commencé sa vie d'homme sous les plus rares auspices.
En effet, après avoir achevé ses études de médecine sans vouloir cependant, et pour les motifs les plus délicats, embrasser la profession de médecin, il vint à Paris et fut admis dans la société la plus éminente du temps, celle de la veuve de Condorcet.
Il y resta jusqu'à la mort de cette noble femme, en contact avec les plus illustres débris d'une époque incomparable, et toute sa vie en demeura marquée du sceau de haute sociabilité, d'intelligence supérieure et d'inaltérable civisme, qui marquait les grands hommes du xviii^ siècle.
Voilà comment M. Labat, tout en exerçant des fonctions modestes, sut se distinguer d'abord dans la sphère étroite de son service journalier et s'élever ensuite, en dehors de sa profession, parla culture des lettres, des sciences et de la philosophie. Voilà comment il sut accorder toujours avec les occupations les plus variées de l'ordre intellectuel et de la vie publique, les devoirs les plus stricts et les détails les plus humbles de sa fonction.
D'autres ont dit les services que sa droiture et son civisme lui ont permis de rendre à la société, et d^autres l'aménité constante et la bienveillance avec lesquelles il savait obliger (1). Il ne restait^ qprès avoir rappelé ce que Thistoire doità ses soins, qu'à signaler en lui ce caractère à la fois éminent et rare de Thomme qui, tout en payant à la société sa dette de travail spécial, directement utile et obligé, et tout en comptant pour peu dans la hiéoarchie officielle, ne s'éleva pas moins, dans le classement moral, à un rang trèsélevé qui commande à tous Testime et le respect.
Un mot, à présent, sur Tesprit même de cet ouvrage.
Mous avons voulu, premièrement, y rendre justice^ y faire réparation, au nom de Thistoire, à d'illustres calomniés ; secondement y mettre en lumière Faction d'un groupe politique à qui revient une part considérable dans le succès de la Révolution.
Car aucun parti n'a autant concouru que celui de Danton au but de cet immense ébranlement, et ce véritable homme d'Etat, par sa participation prépondérante au renversement de la monarchie, à la fondation de la république, et à la direction de la défense nationale, «a certainement fait plus qu'aucun autre, parmi ses contemporains, quelque soit d'ailleurs devenue, avec le temps, la popularité de chacun d'eux.
II est donc aussi opportun que juste de le remettre à sa vraie place, aujourd'hui surtout que les différents groupes politiques qui se disputent la direction de la société s'agitent sous l'influence reconnue ou ignorée des partis qui ont fait la Révolution et s'y rattachent inévitablement.
11 y a, en effet, au fond de la situation actuelle, sauf le degré du talent, du dévouement, de l'énergie et de la vertu,
(i) Voir les Notices de MM. Charles Ménétrier, Loais Ulbach, Jules Claretie, etc.
et à part certaines idées nouvelles encore trop peu répandues dans le public, les idées positivistes, tout ce qui est venu aux prises en 1789 : cléricaux, monarchistes de droit divin, royalistes constitutionnels, libéraux, enfin républicains de toutes sortes : girondins, robespierristes, hébertistes, partisans de Jacques Roux et de Marat, dantonistes ou dantoniens.
Ce sont ces derniers, les meilleurs entre tous par Tesprit et par le sentiment politiques, par l'énergie, par la sincérité et par Tabnégation, que nous venons relever ici, persuadé que la Révolution ne pourra sortir du marasme qui semble la consumer, et retrouver la puissance qui lui manque pour transformer définitivement la société, qu'en reprenant et développant, en politique, avec la différence des situations, la tradition du parti dantonien^ qui adapta si bien sa conduite à cette devise trop oubliée : l'union fait la force^ et dont Faction la plus audacieuse et même la plus violente ne méconnut jamais Tobligation de subordonner les stipulations les plus inévitables du progrès aux exigences de Tordre.
Quant à la légitimité même d'une telle réhabilitation^ elle ne saurait être davantage contestée que son utilité.
Nous n'en donnerons que quelques preuves :
Sans rappeler ici tout ce qui a été accumulé de diffamations et d'outrages sur les Dantonistes par leurs comtemporains immédiats, depuis Bertrand-Molleville, Lafayette, les Rolland et Robespierre, jusqu'à Senard, Prudhomme et Vasselin, ainsi que par les historiens plus rapprochés de nous, depuis MM. Granier de Gassagnac, de Lamartine (i) et Mor-
(1) Le roman de ce dernier sur la Révolution française offre le type le plus naïf du sans-façon historique que nous condamnons ici.
Lamartine le reconnaît dans sa Critique de VHisstoire des Girondins, par Fauteur des Girondins lui-même {Œuvres, t. XV, p. 239) ;
« S'il y a excès ici. dit-il, à propos de son jugement sur le conventionnel, c'est excès de sévérité sous ma plume. J'accuse Danton sans preuves, par ce besoin honnête de trouver un criminel pour personnifier en lui l'horreur du crime. Ma conscience, aujourd'hui, m'oblige à avouer que j'ai chargé sa mémoire d'une horreur qu'il ne mérite peutêtre pas. »
limer-Ternaux par exemple, jusqu'à Buonarottî, Laponneraye, MM. Bûchez et Roux, Louis Blanc et tant d'autres,, nous citerons d'abord une page plus récente, émanée d*un milieu plus jeune et plus accentué encore dans ses prétentions à rectifier l'histoire et tenir inflexible le fléau de la balance, mais qui résume et dépasse, en réalité, tout ce que Tesprit de parti a pu commettre d'injustices flagrantes et de manquements cyniques. — On pourra juger, d'après cela, s'il était, ou non, indispensable de protester.
Yoici donc comment s'exprimait, en 1865, sur le groupe dantonien, après les travaux de MM. Yillaumé^ Despois, Marc Dufraisse et Bougeart, l'apologiste et le rémunérateur des Hébertistes, si ombrageux pour toutes les critiques adressées à ce parti, et qui encore quelques années après, dans un des principaux journaux démocratiques de Paris, ne craignait pas de comparer le chef de la défense nationale en 1792, au traître de Metz, àBazaine I
0 Ah! Pereyra, le marchand de tabac 1 Voilà le juifl Voilà le BayonnaisI martyr de l'inquisition portugaise et délivré par Figaro-Beaumarchais, toujours humain I Comme le bonnet rouge fait bien qu'il a planté pour enseigne, dès 92, sur la façade de sa maison rue Saint-Denis I Ace bonnet il doit sa fortune! Aussi il braille, il gouaille, il tonne, et comme pas un. Tout le monde l'entend et tout le monde le croit, le bon compagnon ! Quels services ne peut-il pas rendre ? Beaumarchais le savait mieux que quiconque,
lorsqu'on 90 il écrivait à à qui?..... Chut! Au ministre
Montmorin (1) : a Je vous le donne pour l'homme le plus tt capable de bien servir l'Etat dans tous les détails fureteurs
(f dont les événements âûgent que vous soyez instruit »
Assez! Vous comprenez? Fort bien. Aussi, conmie il
marche fier de ses mérites au bras de Dubuisson, le régisseurauteur du théâtre Louvois I Gomme il buvait hier à pleine
(i) Catalogue Fossé (TArcosse.
gorgée le vin de Desfieux, nie de la Grange-Batelière, chez Gufitine ! Gomme il le boit encore aujourd'hui chez Gusman rocstnoSy chez Tabbé d'Espagnao, ou au tripot de la Sainte- Amaranthe-Demeurs, en compagnie de Danton, de Fabre, de Camille, d'Hilarion Ghabot, de Bedford et d'O'Quin, un Irlandais qui entretient une des petites Sainte- Âmaranthe, et justement celle qu'a épousée le fils Sartine. Ah I voilà de joyeux convives I Tous de nature diplomatique I Ecoutez-les après boire, car ton bordeaux n'est pas triste, mademoiselle Desfieux ; ni maigres tes repas, Dona Gusman, descendant du
Campéador « Cent écus par têtel » peut dire fièrement le
petit hidalgo. -^ Ecoutez comme Danton parle de la postérité) Desfleux de la paternité, Fabre de la probité, Camille de
la fidélité; — le tout par manière de joyeuseté I Mais
silence !*... maintenant que les bouchons ont sauté, que la banque saute ! Maître Taschereau^ ex-attaché d'ambassade en Espagne et marchand de draps conmie feu M. Guillaume, faites le jeu I
a Faites le jeu au tripot, soit; mais celui de la France, plus ne le ferez^ mes drôles, disait Anacharsis (Gloots). Le temps de la mystification girondine est passé. En cas d'échec ou de trahison, ce n'est pas en vos mains qu'iront les affaires de la sanS'Culotterie. Tu arrives de Valenoiennes, Dubuisson? M'est avis que c'est là ton dernier voyage, mon ami. Et toi Pereyra, dis aux compères que jamais section ne viendra plus, comme après la reddition de Mayence, vous prier de courir en sauveurs à la frontière. C'est fait de vous, pacificateursplâtriers 1 Et Robespierre, malgré vos murmures contre moi, ne Semble guère édifié des vertus de votre tourbillon. Pour Danton, je vous le lai^sse : c'est un bon diable ! Mais qu'il cesse vite de faire son lion qui dort et qu'on réveille ; on sait maintenant qu'il rugit taux (I). »
(1) Anacharsis Cloots^ L'orateur du genre humain, par Georges Avenel , t. II, p. 184, 185 et 186. — Aussitôt après ki pabltcatioa de cet ouvrage,
Il est yrai que depuis, après examen et par une rétractation des plus honorables, l'auteur de ces imputations a écrit :
ce Non, Danton ne fut jamais vendu à la cour, m ne servit jamazs la politique de Mirabeau ; non, il ne fut pas conçus^ sionnatre dans ses missions en Belgique; non, il ne conspira jamais contre la nation avec Dumouriez. Quant à ses rapports avec la reine, c'est làune chose qu'on ne réfute qu'en levant les épaules de dégoût (1). n
Mais ces rétractations peuvent-elles racheter les lignes dé* plorables que nous avons précédemment rapportées?.....
Et pourtant; il y a pis encore!
C'est ce qu'a publié en 1874, et réimprimé deux fois depuis, en dépit des attestations les plus formelles de Thistoire et au mépris de Thonneur même de la Révolution, un démocrate illustre, qui, s'il s'est placé haut parmi les poètes, est descendu dans la légende, en ce qui touche le président du Conseil exécutif de la République française aux mois de septembre et d'août n9â, plus bas que les contempteurs rétrogrades les plus osés.
Dans une iSction inouïe, où il est impossible de retrouver
nous avons adressé à son auteur copie du passage ci-dessus, en le priant de 7oaloir bien nous dire s'il avait, par tradition orale ou écrite, la preuve qu'une scène semblable se fût jamais passée, ou que les mœurs du groupe dantonien autorisassent une pareille description.
Au lieu de nous répondre par lettre, M. Âvenel nous fit Thonneur d'une visite, et nous dit qu'il n'avait absolument aucujie preuve à l'appui de cette manière de voir, qui résultait de ses impressions suri*bi0« totre de notre révolution, la réunion Desfieux, précitée, n'étant pour lai qu'un schéma historique, une représentation idéale n'ayant d'autre fondement objectif que les dires d^s contemporains béberiistes et ro» bespierristes.
(i) Lundis révolutionnaires , par G. Avenel, un vol. in-8<>, chez E. Leroux, éditeur, rue Bonaparte, 28 ; Paris, ISIS. — Dans ce travail, routeur passe aussi condamnation pour flérault de Séchelles et Fabre d'Eglantine. Il ne se montre incorrigible qu'envers Desmoulins, s'oubliant, dans sa rancune d'hébertiste, jusqu'à faire penser qu'il suspecte réellement Camille pour ses Observations sur VécJumge du comté de Sancerre et pour sa lettre au général Dillon ! Animosité aussi injustifiable que regrettable chez un écrivain qui a laissé tant de pages estimées et patriotiques sur l'histoire de notre Révolution.
— sole plus pâle reflet de réalité, et dans laquelle la connaissance de la nature humaine n'est pas moins absente que la vérité historique, puisque la plus haute action sociale y est attribuée à un immonde scélérat, le romancier met aux prises, vers le milieu de 1793, dans je ne sais quel bouge du district des Cordeliers, Marat, Robespierre et Danton, s'entretenant de la sorte :
a — Danton, dit l'ami du peuple, rendez compte des trente mille écus, argent sonnant, que Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de votre charge de procureur au Châtelet.
« — J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.
<( — Et le garde-meuble ? et les diamants de la couronne ?
« — J'étais du 6 octobre,
« — Et les vols de votre alter ego, Lacroix, en Belgique ?
« — J'étais du 20 juin.
(( — Et les prêts faits à la Montansier ?
« — Je poussais le peuple, au retour de Varennes.
« — Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec de l'argent fourni par vous?
« — J'ai armé les sections de Paris.
<( — Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice ?
« — J'ai fait le 10 août.
« — Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez pris le quart ?
« — J'aiarrôté l'ennemi en marche et j'ai barré le passage aux rois coalisés»
« — Prostitué I dit Marat.
(( Danton se dressa effrayant.
« — Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais j'ai sauvé le monde (1). »
(1) Quatre-vingt' treize , grand roman historique par M. Victor Hugo. — La scène que nous venons de citer a été reproduite avec un luxe
Autant de mots, autant de blasphèmes I... Et rien, mieux que de tels égarements, ne montre la réalité de ce que nous avons dit de la filiation des partis actuels envers la Révolution.
Les néo-robespierristes et les nouveaux-hébertistes surtout ont eu la prime de cet entraînement. Les premiers, tout en n'osant pas nier absolument la valeur politique de Danton, Vont néanmoins poursuivi personnellement des calomnies les plus atroces ; les seconds, en ne reconnaissant même point ses services publics, Font aussi accablé des accusations les plus mensongères.
M, Michelet, qui d'ailleurs a tant à se reprocher dans l'espèce, mais qui s'est aussi noblement rétracté (1), a bien caractérisé la nature et l'intensité de cette aberration, quand il a dit:
« Les Dantonistes, d'une part ; de l'autre, Cloots, Ghaumette, la Commune de Paris, ont disparu tous à la fois. Leurs meurtriers ont survécu.
« Plusieurs, dans leur âpre vieillesse, inquiète de la postérité, oat pu, jusqu'à près de cent ans, travailler la calomnie,
tout parliculier dans la nouvelle édilion illustrée de Quatre-vingt» treize (Paris, 1876). En affiches, elle a couvert nos murs ; en statuettes, elle s'est étalée à nos vitrines; en gravure, elle orne l'édition j9opu- /aire donnée par M. Victor Hugo, dont rimmense clientèle (les pères qui fatiguent l'outil et n'ont point le temps de contrôler les fictions des poètes, les mères et les enfants qui acceptent de confiance) a pu apprendre ainsi que le patriote sans peur et sans reproche qui tenait le drapeau de la France républicaine dans les circonstances les plus critiques peut-être qu'offre son histoire, n'était qu'un prostitué {a).
(1) Voir dans son Histoire de la Révolution française les passages où il incrimine Danton et ses amis; et, dans la préface de sa deuxième édition du même ouvrage, la rétractation de ces attaques : <( Yilliaumé, Esquirog (dans son livre éloquent) le défendirent, et les actes encore mieux. Publiés récemment par fiougeart» Robinet, ils le couvrent aujourd'hui, absolvent sa grande mémoire. »
(a) Une réfutation détaillée du passage en question a été publiée en 1877, & Paris, mus le pseudonyme d'un Vieux Cordelier et sous ce titre : Danton et Victor Hugo; Aux 100,000 leetewn de « Quatre-vingt-treize » (brochure in-i2, Dolahaye, rue Caaimir-Delavigne).
conseiller les écrivains, écrire, murer dan3 la nuit de Terreur la mémoire de leurs victimes.
« Hébertistes et Robespierristes, Choudieu> Levasseur, deux octogénaires, ont pu continuer d'ensemble leur guerre contre Philippeaux, nier l'évidence, démentir Kléber et les témoins oculaires, les actes authentiques. Contre Danton, Desmoulins, ont pu mentir à leur aise les oracles toujours consultés, un Barère, qui les livra, un Souberbielle qui les jugea. Pour comble, Técole de Babel, les catholico-robespierristes, ravis de septembriser la mémoire des incrédules, ont achevé de brouiller tout (i).
« Je me tais sur ceux qu'on peut appeler la famille et rintimité de Robespierre. Je respecte en eux la religion du souvenir. Cependant, comment essaient-ils de défendre leur idole ? en continuant la cruelle persécution des Dantonistea, en admettant comme preuves les on dit sur la foi desquels on les mena à la mort.
0 Dans toute la Révolution une méthode invariable a servi auxRobespierristes pour tuer leurs ennemis, une même accusation. Quelle contre Jacques Roux ? Le vol. Contre Hébert ? Le vol. Et Pabre ? Le vol. Et Danton ? Le vol. Quand Robespierre périt^ il en était à Cambon^ qu'il appela fripon le 8 thermidor (2). »
Il était donc indispensable, ici, de refaire l'histoire.
C'est pourquoi nous avons entrepris de réviser, ou de raconter exactement ce procès, qui décharge moralement et politiquement les condamnés, et pourquoi nous l'avons fait précéder d'une Introduction historique qui résume leur œuvre, leur apport à la Révolution, leurs titres à la reconnaissance et au respect de la postérité.
(1) MM. Bâchez et Roux, dans VHistoire pcu^lementaire. — R.
(2) Histoire de (a Révolution française^ 2« édition, t. VI, p. 153-154.
h L'immense ébranlement que Ton désigne sous le nom de Révolutioa française, mais qni n'est qu'un mouve^ ment commun, à dos degrés divers, à tout Toccldent de TEurope, a été déterminé par le progrès naturel de la civili*sation amenant cette société, vers la lin du xviii^ siècle et en conséquence de la philosophie de cette époque, au passage difficile d'un état social moins avancé à un état social supérieur, de Fétat tbéologique et militaire à Tétat scientifique-industriel.
Car les deux groupes philosophiques secondaires qui caractérisent ordinairement ce grand sièclcj l'école de Voltaire et celle de Rousseau, attaquant l'un l'autel, l'autre le trône, tendaient^ comme la principale école, celle de Dide-
(i) Noas nous sommes exclusivemeat inspiré^ pour cette appréciation générale, de la doctrine d'Auguste Comte (a) et dtis développements essentiels qu'y a apportés, sur plusieurs points, M.' Pierre LAfûtte, dans ses cours sur l'Histoire générale de l'Humanité et dans ses conférences sur la Révolution. Cette étude n'est, en réalité, qu'une réductiou de ces leçons mémorables (6).
(a) Sy$tême de Philosophie positive, t. VI, ch. 57 ; — Syitéme de Politique positive, t. m, ch. 7; — Appel aux Coruervateurs.
(6) Institution du gouvernement révolutionnaire; — Appréciation systématique de la dévolution ; — Formation du système économique de la féodalité, et sa dé:omposition par l'action révolutionnaire. C'est dans coa diversoa expositions quo nous avons pris tooles les vuos nouTelles sur la Révolation que nous résumons ici.
rot et des Encyclopédistes^ au renversement de Tancien régime; quoique seul le groupe constructeur voulût systématiquement réorganiser sans dieu ni roi, et fonder un état social où la science et Tindustrie remplaceraient la théologie et la guerre.
La grande école philosophique du xviii* siècle, avec Diderot pour principal représentant en France, comprenait : le groupe cosmologiste : Glairaut, d'Alembert, Monge, Lagrange, Laplace, Lavoisier, Guyton de Morveau, BerthoUet, Vicq-d*Azir, BufTon, Lamarck, etc., qui avaient mené loin déjà la philosophie naturelle, Tétude scientifique du monde ; le groupe sociologiste : Montesquieu, Turgot, Condorcet, Quesnay, Goumay, Mirabeau, le père, etc., qui avaient définitivement abordé la science politique ; le groupe moraliste : Diderot, d'Holbacb, Georges Leroy, de Brosse, etc., qui s'étaient plus spécialement pris à la science de Thomme.
Cette immortelle phalange de savants et de penseurs était loin, du reste, d'être bornée à la France ; pour ne citer que les plus illustres parmi ceux qui s'y rattachaient immédiatement en Occident, nous rappellerons les noms de Priestly, Beccaria, Kant, etc., et surtout celui de David Hume, génie profond et universel, qui, comme Diderot, se livra aux plus fortes spéculations sur la politique, sur la philosophie et sur la morale.
M€ds la disproportion spontanée et en quelque sorte fatale (vu la difficulté inégale des deux efforts) entre la vitesse du mouvement de décomposition de l'ancien régime et de recompositioa du régime nouveau, fit qu'à ce moment l'ébranlement occidental ne pouvait amenor quune cf^se socialfif c'est-à-dire une aspiration avortée vers l'état de civilisation supi^rieur, portant le coup décisif au régime antérieur^ et posant, sans le résoudre^ le problème de la réorganisation actuelle.
Tel est, en efTcf, le caractère de crotte grande période historique; telle est aussi la cause principale de la direction
vicieuse qu'a suivie la Révolution et du résultat incomplet qu'elle a obtenu, son principe, ou la destruction de Tordre ancien, et son but, ou la reconstruction de Tordre moderne, étant en discordance radicale de tendances et de moyens, à cause de la préparation trop inégale des deux opérations.
Quoiqu'il en soit, dès 1789, la crise était aussi indispensable qu'inévitable, bien que la réorganisation ne fût point prête.
Elle pouvait seule dévoiler assez la caducité sociale irrémédiable d'où elle résultait, surtout caractérisée par la décadence et le discrédit croissants de la royauté et de ses principaux organes administratifs et militaires; caducité encore assez dissimulée, cependant, pour permettre au système de durer quelque temps et de retarder la marche de la société.
Elle était aussi seule capable de faire apprécier Tessor des éléments sociaux qui sont le fondement nécessaire du nouveau régime, les savants, les artistes et les industriels, alors concentrés dans le tiers-état, comme les nobles et les prêtres étaient la base de Tancieù régime.
Seule, encore, elle pouvait mettre en lumière Timpuissance des principes critiques, pour réorganiser la société, et faire sentir la nécessité d'une nouvelle élaboration, organique et positive, de la philosophie politique; permettre à l'esprit directeur que ferait surgir la situation de construire la conception de Tordre nouveau; donner au public Témancipation nécessaire pour qu'il puisse comprendre et suivre la rénovation.
Enfin, la crise était inévitable, parce que l'ancien régime dévorait, à proprement parler, la société actuelle, qui ne pouvait plus l'entretenir et le supporter.
Mais, quoique le besoin de réformes fût alors commun à tout TOccident, c'est-à-dire aux grandes nations associées depuis Charlemagne dans l'œuvre de la civilisation générale, France, Italie, Espagne, Angleterre, Allemagne, comme le le prouvent les efforts des Pombal, des Campomanès, des
d'Âranda^ des Joseph II, et surtout du grand Frédéric : c'est en France qu'il s'était caractérisé, et que le double mouvement de décomposition du régime ancien, ou d'émancipation théologique et politique, et de recomposition du régime nouveau, c'estrà-dire de développement simultané de l'industrie» de la science et de la philosophie, était le plus avancé; c'est pourquoi elle devait avoir l'initiative de la crise, ou de la Révolution.
Tout l'indiquait : et la mémorable expulsion des jésuites, en 1764, sous Louis XV, par cette royauté même qu'ils voulaient rétablir dans son ancienne suprématie; et Tavortement de la grande tentative faite p£ir Turgot, de 1774 à 1776, qui indiquait assez la nécessité d'une énergique intervention nationale contre les abus monstrueux désormais inhérents à la politique rétrograde; et la guerre d'Amérique, qui témoignait hautement de l'universelle disposition des esprits français envers l'ébranlement décisif.
Amenée par l'irrévocable décomposition de l'ancien régime, la Révolution se présenta donc, dès son début, comme étant surtout desUnée à opérer une régénération directe de la société occidentale, idées, mœurs, institutions, d'abord et surtout en France ; régénération pour laquelle la destruction, quelque indispensable qu'elle fût encore, n'était cependant qu'un préambule secondaire.
Or, comme nous l'avons déjà fait pressentir, la doctrine organique indispensable pour assigner le véritable caractère de cette reconstruction n'étant alors ni constituée, ni répandue, la philosophie négative, ou révolutionnaire, élaborée dans les trois siècles précédents^ se présentait seule pour diriger le mouvement, et l'on peut juger par avance de son insuffisance à cet égard, puisqu'elle ne savait que pousser à énerver et a atténuer de plus en plus les anciennes autorités,
soit à considérer comme étant la solution définitive du problème social actuel d'apporter à leur action des restrictions de plus en plus accusées, sans prétendre aucunement à les
remplacer définitivement elles-mêmes par les éléments de Tordre nouveau, c'est-à-dire par un système philosophique et politique où les savants et les industriels, en vertu dldées positives et de dispositions fraternelles et pacifiques, à euz propres, auraient la direction de la société.
L'inévitable ascendant de la doctrine critique devait donc assurer, pendant la grande crise, la prépondérance sociale aux métaphysiciens et aux légistes (et, parmi ceux-ci, non plus aux juges, définitivement incorporés à l'ancien régime^ mais aux avocats), enfin aux publicistes et aux littérateurs capables de propager par la parole et par le livre ou le journal les conceptions des penseurs révolutionnaires.
Mais avant d'apprécier dans son ensemble oette Révolution, dont nous venons d'indiquer le caractère général, le siège principal et les agents spéciaux, nous devons revenir en arrière et dire quelques mots de la grande tentative de réformation gouvernementale dont nous avons déjà parlé.
II. On peut concevoir, en supposant à la nature bu* maine plus de force mentale et morale qu'elle n'en a effectivement^ et à la conduite des événements politiques plus de prévoyance et d'esprit de suite qu'elle n'en affecte d'ordinaire, que la Révolution française aurait pu s'opérer systématiquement, par en Aau^ c'est-à-<lire d'après Teffort d'un gouvernement suffisamment éclairé et dévoué au bien public.
Cette hypothèse est d'autant plus légitime qu'elle aurait précisément pu se réaliser : si, par exemple, le grand Frédé* rie avait surgi à la place de Louis XVI, ou si celui-ci, seulement, avait été capable, comme Louis XIII avec Richelieu, de subir l'ascendant du ministre si parfaitement apte à comprendre la nature, l'étendue et l'exécution de l'indispensable régénération de l'empire.
Nous avons nommé Turgot, homme d'Etat véritable, qui se trouva effectivement investi de la puissance ministérielle, mais à qui l'indispensable adhésion du roi fit définitivement défaut.
La solution, dans le cas hypothétique que nous considé-
rons, si éminemment favorable au succès de la Révolution, aurait consisté dans Tavènement au trône de France d'un roi qui, spontanément ou sous Tinfluence de son premier ministre, aurait sciemment et volontairement transformé la prépotence monarchique, la dictature rétrograde des Louis XIV et des Louis XV, en une dictature progressive, c'est-à-dire en une présidence républicaine caractérisée par l'institution de Vhérédité sociocratique (ou choix de son successeur par le chef du pouvoir lui-même, d'après la considération du mérite), combinée avec le maintien de Tordre matériel et le respect de la liberté spirituelle, et s*appuyant, pour gouverner, sur les éléments de la nouvelle société, sur les industriels, sur les philosophes et sur les savants, principalement sur la grande école des Physiocrates et des Encyclopédistes.
M. Mignet a certainement eu le sentiment de celte éventualité historique lorsqu'il a écrit en parlant de Louis XVI :
« Il aurait pu, de cette manière, restaurer son pouvoir, et se garantir des excès d'une révolution en Vopérant lui-même. Si, prenant rinitîative des changements^ il avait fixé avec fermeté^ mais avec justice, le nouvel ordre des choses; si, réalisant les vœux de la France, il eût déterminé les droits des citoyens, les attributions des Etatsgénéraux, les limites de la royauté ; s'il eût renoncé à l'arbitraire pour lui, à l'inégalité pour la noblesse, aux privilèges pour les corps ; enfin, s'il eût accompli toutes les réformes qui étaient réclamées par l'opinion, et qui furent exécutées par l'Assemblée constituante, cette résolution aurait prévenu les funestes dissensions qui éclatèrent plus tard (1). t>
Cependant, tout récemment encore, à l'Académie et dans le journalisme, des esprits considérés et de beaucoup de prétention, des politiciens tout à \vl politique de résultats, ont nié la valeur même de Turgot, parce qu'il échoua dans sa grande entreprise ; — « Ce qui caractérise le véritable homme d'Etat,
(l) Histoire de la Révolution française.
c'est le succès. On le reconnaît surtout à ce signe, c'est qu'il réussit» ; — ef ont traité de «niaiserie solennelle», de «vieille thèse d'école si ressassée et puérile », de « question qui n'a jamais valu la peine qu'on la posât », cette hypothèse de la Révolution par en haut, que nous venons de résumer.
Or, si Turgot ne réussit point à rester au ministère, et l'on sait pourquoi : la Ligue contre les réformes l'explique assez ; il n'en sut pas moins, en un an, améliorer les finances de l'Etat de près de 35 millions ; ce qui, pour un contrôleur-général, surtout à ce moment, est un résultat assez palpable ; d'autant mieux qu'un mois après son renvoi il fallut établir une loterie royale pour combler le nouveau déficit et faire face aux dettes criardes.
Sans parler des motifs logiques qui autorisent pleinement notre hypothèse, motifs si décisifs pour juger la marche qu'aurait dû suivre la Révolution, les raisons historiques, ou de fait, dontonpentl'appuyer, nous semblent donc répondre suffisamment à de pareils dédains, que le succès, les résultats obtenus jusqu'à ce jour, en France, par le parlementarisme constitutionnel, ou même démocratique, ne sauraient assurément justifier.
Turgot se proposait, en effet, et proposa au roi : sous le rapport économique, sans banqueroute, sans augmentation d'impôts, sans emprunt, et seulement en accroissant la production, la richesse nationale, et en diminuant les dépenses de la Cour, en adoptant l'économie et l'égalisation des charges publiques, d'arriver à l'équilibre du budget et à l'extinction de la dette par la supression des corvées, des jurandes et des maîtrises, soit par l'établissement de la liberté du commerce et de l'industrie ; en politique, d'écarter toutes les difficultés provenues de l'arbitraire et du despotisme de l'ancien régime^ par l'établissement du système municipal, ainsi que d'une répr(^sentation provinciale et nationale pour toutes les questions d'impôts et d'intérêts populaires; d'effectuer la séparation de l'Eglise et de l'Etat, que nous attendons encore
aujourd'hui; enfin de procéder àla suppression des fondations^ Substitutions et droits de main-morte, qui aurait atteint la noblesse et surtout le clergé, au profit de la nation. Â celle-ci, il réservait encore, dans ses desseins les plus élevés, un vaste système d'instruction publique qui ne devait pas différer beaucoup, sans doute, de celui que son illustre ami, Gondorcet, présenta plus tard à la Convention nationale.
Turgot voulait donc, ou à peu près, ce qu*a effectué pluà tard, malgré le roi^ l'Assemblée constituante. Tout ce qu'il projetait était donc réalisable, et l'aurait été d'autant mieux qu'à la place de Louis XYI se seraient trouvés des hommes comme Frédéric de Prusse ou comme Louis XIH.
Voilà pourquoi l'hypothèse de la Révolution faite par en haut^ par Turgot assisté des hommes de 89 appelés au gouvernement, n'est point un procédé caduc.
Mais Turgot trouva sur son chemin de réformateur, d*abord et nécessairement, tous les privilégiés de l'ancien régime, les courtisans, le clergé, les nobles, le Parlement, les financiers, puis la Cour, ayant à sa tète Marie-Antoinette d'Autriche, qui entraîna bientôt dans la résistance le roi lui-même, quoiqu'il eût d'abord formellement consenti les réformes (i).
Turgot fut brisé !
(i) Voici ce qu*OD lit à cet égard dans la correspondance de la reine de France avec sa mère Timpératrice Marie-Thérèse :
Lettre LXXVI, Marie-Antoinette à Marie-Thérèse :
« M. de IMalesherbee a quitté le ministère avant-hier, il a été
remplacé tout de suite par M. Ameiot. M. Turgot a été renvoyé le même jour et M. de Clugny le remplacera. J*avoue à ma chère maman que je ne suis pas fâchée de ces départs, mais je ne m*en suis pas môlée. »
Lettre LXXVII^ Marie^Thérèse à MariC' Antoinette :
« Je suis bien contente que vous n'avez point de part au changement des deux ministres, qui ont pourtant bien de la réputation dans le public et qui n'ont manqué à mon avis que d'avoir trop entrepris à la fois. Vous dites que vous n'en êtes pas fâchée; vous devez avoir vos bonnes raisons; mais le public depuis un temps ne parle plus avec tant d'éloges de vous, et vous attribue tout plein de petites menées, qui ne seraient convenables à votre place, »
Mabia Theresia und Marie Antoinette^ Leipzig, Kôhicr, 1866.
La responsabilité de sa chute pesa bientôt d*an poids terrible snr Louis XYI, et le renvoi du ministre restera dans l'histoire comme sa principale faute politique.
Par cette faute, ou plutôt par ce premier crime social, la Révolution devait désormais s'opérer empiriquement, par en b<u^ c'est-à-dire en dehors du Gouvernement et contre lui, par des efiTorts spontanés, violents, proportionnés aux résistancesé
IIL La partie négative de la Révolution française, la seule qui soit accomplie, présente trois phases distinctes et successives : Tune préliminaire et surtout parlementaire^ qui va de 1789 au 10 août 1793 ; la seconde, du 10 août au 16 germinal an II (mort de Danton), qui constitue la période décisive et caractéristique ; la dernière, d'avril 1794 à 1815 » de Tavénement officiel de Robespierre à la chute de Napoléon I'% phase essentiellement rétrograde, qui consomme Va* vortement de la Révolution ; la France étant restée depuis dans tin ^tatu quo caractérisé surtout par des alternatives d'anarchie et de rétrogradation. »
Préparés par les cinq siècles d'évolution antérieure, TOc* cident et surtout la France étaient mûrs pour cette grande transformation, mais il fallait nue occasion pour commencer le mouvement, ce fut la convocation des Etats-généraux, presque universellement demandés, et dont la royauté prit forcément Tinitiative.
On sait au milieu de quels enthousiasmes et de quelleii espérances les députés du Tiers furent choisis.
Cette élection, vraiment solennelle, était du reste facile.
Dans une génération instruite et élevée par la philosophie du xvin* siècle, pleine de lumières et de sentiments généreux, d'intentions pures et de désirs de bien public, dans cette parlie de la population qui était bien réellement l'élite de la nation, les électeurs du deuxième degré n'avaient qu'à prendre pour ainsi dire au hasard, avec la certitude de bien tomber.
Aussi, la Constituante, qui dura du 5 mai 1789 an 30 septembre i79i, eut-elie pour se diriger et se faire entendre des individualités de la plus haute distinction.
D'abord, un homme d'une force incontestable en politique, sinon tout à fait un homme d'Etat, Tabbé Sieyès^ le père de la Constitution de 91, esprit très-éclairé, déjà consacré par la popularité d'un écrit justement célèbre. Il exerça la plus grande influence sur les discussions de l'Assemblée, sur les travaux de ses comités, et doit être considéré eomme son véritable chef. Ensuite elle eut un grand orateur, un portevoix illustre, quoique non pas un politique réel et honorable, Mirabeau, esprit aussi brillant que superflciel, nature monstrueuse, aussi perflde que corrompue I Elle eut un homme d'épée: Lafayette. Enfin elle compta beaucoup d'autres capacités dans l'ordre législatif, administratif et politique, les Bailly, les Duport, lesLameth, les Bamave^ les Chapelier, les d'André, les Thouret, les Desmeûnier, etc.
Néanmoins, en dépit de son ardente aspiration vers une régénération totale de la société française^ malgié la vigueur avec laquelle elle procéda au déblaiement des institutions de l'ancien régime, elle crut que la conservation de la royauté était nécessaire, compatible avec la réforme qu'elle poursuivait, et qu'il était suffisant de la restreindre et de l'énerver.
C'est cette illusion inouïe qui donna à toute cette phase de la Révolution son caractère incomplet et préliminaire, malgré les résultats considérables qu'elle obtint, mais qui ftASsent devenus eux-mêmes incertain, sans Peffort définitif effectué dans la phase suivante par la Convention,
La première Assemblée nationale française dut donc constamment s'efforcer d'établir chez nous, malgré la différence profonde des antécédents historiques et des dispositions actuelles, la constitution anglaise, en prenant notre haute bourgeoisie et l'Eglise gallicane à la place de l'aristocratie et du protestantisme britanniques, pour y faire contre-poids, soi-disant, à la royauté.
De là cette fatale détermination qui amena la constitution civile du clergé et la séparation croissante des chefs industriels et des masses ouvrières placées sous leur patronage et associées à leurs travaux, afin d'unir de plus en plus, selon Tesprit anglais, les riches aux classes aristocratiques et rétrogrades.
On sait quelle funeste influence cette double mesure exerça dès lors et depuis sur la marche de la Révolution.
L'implantation de la constitution d'Angleterre en France était profondément irrationnelle, un tel type politique s'étant développé d'après des conditions toutes particulières à ce pays et ne pouvant convenir au nôtre, dont les antécédents historiques étaient absolument différents. Car, au lieu de descendre, comme on l'a tant de fois prétendu, de l'antique régime saxon, le système anglais repose tout entier sur la prépondérance d'un élément social dominateur, l'amtocratiCy que la royauté avait, au contraire, entièrement abaissé et subordonné, chez nous, et que la Révolution ne voulait ni devait relever. La Constituante elle-même, en repoussant le vote par ordre, avait supprimé toute distinction entre la noblesse et le Tiers-Etat, anéanti le principe de la pairie et ôté toute analogie entre les formes des gouvernements anglais et françtds.
D'autre part, l'Assemblée constituante française, d'après sa foi entière aux principes négatifs, "à la doctrine révolutionnaire, qui poussaient fatalement à restreindre à l'infini le pouvoir central, le gouvernement, pour exalter et rendre absolument indépendantes les forces locales, surtout les municipalités, l'Assemblée, disons-nous, tout en s'abstenant d'abolir la royauté, et quoiqu'en améliorant beaucoup la situation administrative sous tous les rapports secondaires, procéda à une sorte de désorganisation politique du pays, où les districts devenaient autant de petites républiques.
Or, il est aisé de concevoir quelles difficultés cette situation pouvait à apporter, l'intérieur, à T accomplissement de^la
régénération nationale elle-même, si la passion du moment, l'obéissance aux lois, venait à se ralentir ou à changer d'objet, et, au dehors, à la défense et au maintien de l'intégrité du foyer de la Révolution ; enfin, quelle force disponible elle offrait à la royauté, toujours présente et s'acharnant à reconquérir son ancien ascendant.
Auguste Comte a laissé sur la Constituante un jugement que nous devons en partie rapporter ici, pour compléter ce qui précède :
« Dans le degré initial, dit-il, le besoin de régénération, encore trop vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les abus secondaires»
« Quoique cette première époque soit communément jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance cèsolue aux combinaisons les plus contradictoires.
c On y était certainement plus éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale; l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique (1) ; par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes déceptions sur l'éterneUe durée des institutions les moins stables : en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi définitive.
« Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière condensation antérieure des divers éléments du régime ancien autour de la royauté, il est clair que l'effort primor-
(1) Cette condition particulière, si dangereuse pour la liberté et si favorable au despotisme, fut le propre de la rétrogradation accomplie par Robespierre après la mort de Danton (a). — R.
(a) Voir Le pontificat de Robespierre, par M. J.-B. Fouoart, dans la Politique poii- /to0(RoTue occidentale); E. Leroax, Paris, 1872-1873.
dial de la Révolution française pour quitter irréyocablement l'antique organisation devait nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance populaire contre le pouvoir royale dont la prépondérance caractérisait seul un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or, quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre destination politique que d'amener graduellement l'élimination prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n' auraient d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique constitutionnelle rêvait alors, au contraire, Tihdissobible tmion du principe monarchique avec Cascendant populaire, comme celle de la constitution catholique avec l'émancipation mentale (1). »
ly. Cette incontestable appréciation générale ne saurait, du reste, empêcher de reconnsutre les pas accomplis par l'Assemblée constituante sur le chemin de la Révolution, conformément aux vœux unanimes exprimés dans les cahiers du Tiers-Etat avant les élections, vœux qui peuvent se résumer ainsi : la souveraineté réside dans le peuple et ne peut s'exercer que par la représentation nationale d'accord avec le roi. Il faut une Constitution, des lois, qu'ont seuls le droit de faire les Ëtats-Généraux, comme de voter l'impôt et de contrôler les dépenses. Les agents du pouvoir exécutif doivent être responsables, les privilèges de la noblesse et du clergé abolis, le servage supprimé, tous les citoyens admis aux emplois. Le culte et la presse doivent être libres. Il faut réformer la procédure, adoucir les lois pénales, supprimer toute juridiction exceptionnelle. L'industrie et le commerce seront entièrement libres aussi.
Pour diriger la Révolution, non-seulement dans sa partie positive ou de réorganisation, mais même dans sa partie négative, ou destructrice, il aurait fallu, avons-nous dit, une théorie, une vue générale de la situation et des changements
(t) Système de philosophie positive y t. VI.
à opérer. Or, nous le répétons aussi, la doctrine organique, qui seule eût été capable de constater l'état réel des choses et d'indiquer les modifications rationnelles qu'il ralliait y apporter, n'était pas prêle encore; elle n'était même arrêtée que sur des points spéciaux, quoique fondamentaux, comme les sciences physiques préliminaires et les éléments des conditions matérielles de la science sociale; c'était là une base, il est vrai, mais par trop incomplète, et qui ne pouvait évidemment fournir les formules générales indispensables pour conduire à bien une pareille entreprise.
L'Assemblée fut donc réduite à adopter et appliquer la doctrine métaphysique exposée dans le Contrat social et qui avait inspiré la rédaction des Cahiers; doctrine très-propre à servir de guide pour détruire l'ancien régime, mais non pour réorganiser la société.
Cette philosophie était composée en substance des principes suivants : liberté d'examen, ou de conscience ; égalité des individus ; souveraineté du peuple opposée au droit divin des rois ; indépendance des peuples.
Tel est le système d'idées générales qui détermina la marche politique de la France, à ce moment et depuis.
On peut dire, en efTet, que toutes les réformes, de 1789 jusqu'à 1793, furent inspirées par un principe unique : la souveraineté efTective et réelle de la nation, ayant pour sanction le droit à l'insurrection, codifié dans la Déclaration des droits de rhomme.
Le 17 juin 1789^ les députés du Tiers-Etat se constituèrent en Afisemblée nationale et confirmèrent cet acte solennel, le 20 du même mois, par le serment du Jeu de paume; s'attribuant le pouvoir législatif et subordonnant, en principe, la royauté, bientôt presque annulée en fait, par les insurrections décisives de Paris au 14 juillet et aux 5 et 6 octobre de la même année.
C'est presque immédiatement après que l'Assemblée proclama le principe du droit politique nouveau, la souveraineté.
l'unité et la permanence du Corps législatif, avec défense au roi de pouvoir le dissoudre ni prendre l'initiative des lois. Elle ne lui laissait que le veto suspensif.
En conséquence, elle abolit les droits féodaux, les servitudes personnelles, les dîmc^, les privilèges de corps et de provinces, les justices seigneuriales, la vénalité des offices de judicature, les immunités pécuniaiies et Tinégalité des impôts, les jurandes et les maîtrises, les barrières intérieures ou douanes de provinces à provinces, etc. C'est-à-dire qu'elle établit la liberté du commerce et de l'industrie, l'égalité de l'impôt et des successions.
Elle réforma dans le même esprit les lois civiles et criminelles, abolit la torture, introduisit l'égalité dans l'application des peines, et rendit la magistrature élective. Elle institua le jury, supprima les Parlements, les ordres sociaux et religieux, les titres honorifiques. Enfin, elle réforma aussi l'armée dans le sens populaire et national.
Mais par une contradiction explicable, du reste, elle établit un système électoral à deux degrés, d'après une condition de cens très-modique, et institua d'une manière analogue le recrdtement et la formation de la garde nationale.
Elle décomposa la France en communes, districts et départements, avec unité de monnaies, de poids et de mesures ; acte éminemment révolutionnaire, qui remplaçait toute laocienne organisation catholique, féodale et monarchique en paroisses, comtés, duchés et provinces.
Enfin, elle décréta la constitution civile du clergé et la reprise par l'Etat de tous les biens-fonds et revenus de l*Eglise, moyennant un traitement fixe et proportionné affecté à ses différents membres (2 décembre 1789] ; décision capitale, qui, à part le grave inconvénient général que nous avons précédemthent signalé (consistant à faire reconnautre une sorte de religion d'Etat, en n'évitant pas, toutefois, de molester les consciences catholiques], attaquait dans son a-sise fondamentale un des éléments essentiels de l'ancien
régime, un des ordres prépondérants les plus redoutables pour la Révolution^ et le subordonnait matériellement à Tautorité civile. Cette immense opération permit, en outre, d'éviter la banqueroute^ et assura, au moyen des aîisiguats, les finances du nouveau régime.
Donnant un exemple qui Ait suivi par la nation presque entière, à ce moment, l'Assemblée constituante, suivant une remari|ue vraie, « n'eût qu'une passion, celle de la loi (i) » . Si son œuvre politique, Tinstitution de la monarchie constitutionnelle, à laquelle elle assignait une éternelle durée, fut aussi éphémère, c'est qu'elle s'était profondément abusée, nous l'avons dit précédemment, sur la condition la plus essentielle de la Révolution et sur son besoin le plus fondamental et le plus imprescriptible : l'abolition de la royauté et l'avènement de la République.
C'est cette double contradiction de la proclamation de la souveraineté nationale et de la conservation simultanée de la monarchie, ainsi que de l'exclusion du peuple lui-même du gouvernement de l'Etat par le suffrage à deux degrés, qui explique la fragilité de son œuvre.
V. Entre la Constituante et la Convention, il y a l'action iatérmédiaîre de l'Assemblée législative, qui, en défendant le nouvel ordre de choses contre ses ennemis, accentua encore le mouvement révolutionnaire et assista, sans l'empêcher, au renversement de la monarchie, imposé et effectué par Paris. En effet, dans la discussion sur la mise en accusation de Lafayette (8 août 1792), la Législative ayant repoussé la proposition par 406 voix contre 224, sur 630 votants, il est bien certain que sans l'insurrection de la Capitale elle n'aurait jamais consenti à la déchéance du roi.
Avant de clore sa session, la Constituante avait décrété, sur la motion de Robespierre, qu'aucun de ises membres ne pourrait faire partie de l'Assemblée qui allait lui succéder.
(i) Mignel, Histoire de la Révolution française.
Cette mesure^ assez injustifiable en soi, était cependant opportune au point de vue révolutionnaire, car elle ne pouvait manquer d'introduire à la Législative des hommes nouveaux et nécessairement plus avancés, plus fermes que les constituants.
Ces hommes nouveaux, sous la qualification générale de Girondins, devaient aussitôt se trouver en face d'un parti très-dangereux, celui des constitutionnels, ou Feuillants, dirigé, hors de l'Assemblée, par d'anciens députés, Adrien Duport, Barnave, les Lameth, etc. Il préconisait Texpectation, par respect pour la loi, en face des menées évidentes des ennemis intérieurs et extérieurs de la Révolution, émigrés, coalisés, prêtres réfractaires et courtisans, sans parler des ministres et de la famille royale.
Cette division caractéristique, si fortement accusée au sein de l'Assemblée législative, existait naturellement aussi dans la nation elle-même, et s'y trouvait encore aggravée par rhostilité et le machiavélisme de la Cour, ralliant autour d'elle toutes le.s forces contre-révolutionnaires et se montrant chaque jour plus réactionnaire et plus perturbatrice envers Tordre nouveau, de manière à mettre finalement hors de doute la nécessité de Tabolition de la royauté.
Le danger étail encore augmenté par la récente organisation administrative de la France, qui, d'après le développement extrême des pouvoirs locaux et leur indépendance à l'égard du centre politique, ou du gouvernement, c'est-à-dire le Ministère et l'Assemblée elle-même, donnait une trop grande force à l'aristocratie et au clergé toujours très-influents dans les campagnes. Pour en avoir une idée exacte, il est bon de se rappeler qu'au mois de septembre 1792, au Conseil exécutif, dans une discussion mémorable, Danton avait été amené à faire cette déclaration à ses collègues :
tt .... Le 10 août a divisé la France en deux partis, dont l'un est attaché à la royauté et l'autre veut la République. Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler F extrême mino-
rite dans TÉtat^ est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre (1). »
Toutefois, à côté de cet inconvénient majeur, le régime issu de la Constitution de 1791 présentait une utilité secondaire, c*était de tenir toute la population en haleine et d'appeler chacun à prendre part à la Révolution. Aussi^ le rôle de To, inion publique exprimée par la presse et par les réunions politiques, était-il des plus considérables en ce temps : le club des Cordeliers exerçait une influence réelle à Paris, et celui des Jacobins possédait, en France, une action pour ainsi dire universelle. Le club des Feuillants leur ^tait opposé, et ralliait les efforts de tous les soi-disant modérés.
C'est à ce moment que Danton, qui devait prendre une altitude tout à fait prépondérante pendant la période décisive de la Révolulion, sut exercer déjà sur les districts parisiens, principalement sur.celui des Cordeliers, où il résidait, et sur ceux des Enfants-Trouvés (Saint- Antoine) et des Gobelins (Saint-Marceau), où il avait des relations intimes, une influence active comme président de son district que Ton appelait la République des Cordeliers, et comme membre de la mairie, ou du pouvoir exécutif de la commune de Paris.
Ses efforts portèrent surtout alors sur le ralliement des forces révolutionnaires effectives, sur le groupement des éléments d'action, contre Lafayette, contre les Feuillants, et, de plus en plus, contre la royauté. Le parti du Champ de \tars, ou de la déchéance du roi, dont il était Tàme, était bien réellemcit le parti de la République, qu'il préparait effectivement.
Aussi les Girondins n'eurent-ils qu'à consacrer la défaite du parti monarchique constitutionnel, lorsqu'ils arrivèrent
(1) Ce fait capital, indiscatable, persista biea longtemps, chei nous, si tant est qu'il u*y soit pas encore à Tétat de réalité, et doit toujours être pris en considération dans le coure de cette hi?toir(>, i!)and on ▼eut juger de Topportunité de la légalité coustitutionnelle, et du péril qu'offrait 4*exercice du suffrage universel à ce momenL — R.
à r Assemblée législative. Sa déchéance et celle de la Constituante elle-même avaient été consommées dès avant qu'ils ne surgissent, par la force des choses, parrefTort de Danton et de ses amis, Camille Desmoulins, Fabre d^Ëglantine, Robespierre, Marat; c'est après la fuite de Yarennes que le président des Cordeliors leur avait porté les derniers coups.
Quant à TAssemblée législative, d'après le caractère gêné* rai que nous lui avons reconnu, les mesures politiques et même financières qu'elle fut amenée à prendre furent presque toutes des mesures défensives du nouvel ordre de choses, constamment attaqué et miné par l'effort des contre-révolutionnaires ; et si ses déterminations urgentes, provoquées par le sentiment et l'évidence du péril, manquèrent trop souvent de vigueur, ce fut 'encore parce que l'Assemblée entendait aussi reculer devant cette nécessité includable : la suppression de la royauté.
Parmi ces mesures, nous devons signaler les premiers décrets rendus contre Monsieur (frère du roi), contre les émigrés et contre les prêtres réfractaires ; le décref de séquestre des biens de Monsieur et sa déchéance de la régence du royaume ; le décret de séquestre des biens des émigrés ; enfin les décrets relatifs aux biens dits nationaux et à la déportation des prêtres réfractaires, mesures aussi indispensables que légitimes.
Cependant, la coalition, excitée par les frères du roi et par les émigrés, appelée par la Cour et par Louis lui-même, concentrait ses forces sur nos frontières et menaçait de plus en plus la France.
Il était urgent de songer à la guerre.
Ce fut Thonneur de l'Assemblée législative, sous l'impulsion des Girondins qui y constituaient le parti de la guerre, d'avoir reconnu cette nécessité et d'y avoir satisfait.
h'ultùnaium absolument inacceptable de l'empereur d'Allemagne, François II, elles préparatifs certains, publics, de
la coalition européenne montraient assez que la guerre était imminente, inévitable.
Les Girondins en prirent donc Finitiative avec ardeur et fermeté, et ils eurent à combattre, aux Jacobins, Topposition tout à fait impolitique de Robespierre; opposition qui ne pouvait guère s'expliquer que par Tesprit de rivalité. Quoique la Gour, pour de toutes autres raisons que celles des Girondins et des patriotes, se fût elle-même déclarée pour la guerre, c'était le bon parti ; il fallait le suivre.
Au dehors, Louis XVI, la reine et leur entourage conspiraient avec rétranger; au dedans, ils désorganisaient la défense par Fineptie et Tincurie préméditées, voulues, des ministres, de ceux de la guerre, des affaires étrangères et de la marine en particulier. Ils étaient secondés dans leur trahison par le parti constitutionnel, par les Feuillants, sans en excepter Lafayette.
Bien que davantage énervée encore par la politique et les mesures de TAssemblée législative, la royauté résistait dune sans relâche. Tant qu'elle n'était pas déti'uite, elle pouvait, de concert avec les prêtres et les nobles, et de connivence avec l'étranger, reprendre ce qu'elle avait perdu, et ne comptait, en effet, l'obtenir que par le moyen de l'invasion.
Dès le mois de mai 179i, Louis XVI s'entendait secrètement avec l'Autriche, contre la Frai\ce, par l'entremise du comte de Durfort (conférence de Mantoue); au mois de juillet suivant, le comte de Provence, Monsieur^ quittait la France avec les pouvoirs du roi^ en qualité de régent, pour traiter avec l'étranger; au mois d'août 1791, à Pilnitz, le comte d'Artois traitait aussi, du consentement du roi, avec l'empereur d'Autriche, pour l'invasion de la France, et de Breteuil essayait de régler avec Leurs Majestés prussienne et autrichienne, d'après les ordres de Sa Majesté française, le rôle des émigrés dans la guerre prochaine; enfin en 1792, Louis lui-même encourageait et appelait les coalisés, d'accord avec ce comité autrichien de Paris qui le circonvenait, et se
composait de la reine, du comte de Mercy-Argenteau, du comte de Lamarck, du comte de Fersen, du baron de Breteuil, de l'abbé de Vermond en sous ordre, etc. — Mission secrète de Mallet-Dupan auprès des coalisés pour prendre toutes les mesures relatives à l'invasion (juin 1792). — Refus du roi, même après le 20 juin, d'accéder aux projets de réaction des Feuillants et de Lafayette, parce qu'il préférait être sauvé et rétabli par les armées étrangères. — Discours de Vergniaud et de Brissot, dénonçant la trahison du roi et appelant la déchéance. — Enfin, en août 1792, manifeste de Brunswick, inspiré et revu par Louis XVI lui-même, qui en avait arrêté tous les points !
Sincèrement et irrévocablement rétrograde et catholique, la royauté était donc devenue absolument aveugle, incapable d'entrevoir jusqu'aux conditions de son salut.
Force était de la supprimer !
Or, l'Assemblée ne le voulait pas ; seule^ une insurrection le pouvait.
VI. Elle eut lieu le 10 août 1792, et fut victorieuse; elle fut légitime aussi, puisqu'elle se trouvait d'accord avec l'ensemble des nécessités sociales du moment.
Dans le cours des événements politiques, lorsqu'une organisation temporaire a rendu tous les services dont elle était susceptible (et dès avant 1789 la royauté française était dans ce cas), lorsqu'elle abuse, opprime et devient un obstacle définitif à l'existence régulière et au développement d'une nation (comme cela était, en réalité, chez nous, éepuis la seconde moitié du règne de Louis XIV), l'opposition à un pareil régime, l'insurrection, même, sont nécessaires, et celle-ci peut être tout aussi légitime que le coup d'État.
Ce dernier, en général, est effectué par le gouvernement lui-même, ou par l'un des pouvoirs qui le constituent; l'autre est opérée par la partie la plus active des gouvernés, soulevée contre les gouvernants. Tel est leur caractère différentiel.
Hais insurrection et coup d'État ont un caractère commun
fondamental : c'est la violation et le renversement par la force, en cas de succès, de l'organisation légale.
Partout la légalité, ou l'ordre artificiel, constitue le complément nécessaire de l'organisation spontanée, ou naturelle; c'est la formulation des prescriptions publiques qui sont obligatoires, sous des peines déterminées, d'après les principes sur lesquels repose la société c >rrespondante.
Un coup d'État, ou une insurrection, est donc légitime lorsque la légalité n'étant plus en rapport avec l'état spontané et le développement naturel de la société, menace Tintérêt public.
Il en était ainsi au 11 juillet 1789, aux 5 et 6 octobre, au 10 août principalement; c'est pourquoi ces journées furent si grandes et si pleinement légitimes ! Car sans elles l'œuvre dé l'Assemblée constituante elle-même n'aurait pu ni s'accomplir, ni durer. Biles arrachèrent la France à une légalité séculaire, il est vrai, mais caduque et condamnée, qui arrêtait son développement naturel et menaçait jusqu'à son existence. Un grand peuple réellement affranchi déjà par l'effet de la civilisation et par le progrès des lumières, mais encore sans droits politiques^ était obligé, à cause des refus essuyés, ou par les obstacles qui lui étaient opposés par cette légalité arriérée, de les conquérir lui-même : c'est ce qu'il fit, aux dates glorieuses que nous venons de rappeler.
Mais s'ensuit-il que l'insurrection puisse être considérée d'une manièie absolue, ainsi que le faisait la déclaration des droits et comme l'ont admis la théorie et la pratique démocratiques, comme un procédé politique normal, d'un emploi constant et régulier en quelque sorte officiel? — Nous ne le pensons point.
Le trouble et les hasards qu'entraîne fatalement avec soi un semblable moyen d'amélioration ^ociale diminuent d'autant son efficacité et doivent le faire considérer seulement comme une réaction exceptionnelle, dont la nécessité est amenée par la force des choses, contre un mal plus grand
et autrement irrémédiable; comme une médication héroïque, mais offrant inévitablement un certain péril, et qui ne peut, par conséquent, entrer en ligne de compte dans une action publique normale et régulière ; enfin comme un procédé dont la nécessité incontestable peut seule fonder la légitimité (1).
Danton fut l'homme politique qui dirigea le coup décisif du 10 août.
Il avait déjà pris part aux journées d'octobre 1789, si importantes elles-mêmes, puisqu'elles mirent la royauté sous la garde de Paris qu'elles faisaient ainsi, de nouveau, capi* taie ; et, dans une lutte non moins essentielle, quoique moins éclatante, longtemps et patiemment soutenue contre les Feuillants, il était parvenu à déconsidérer et annuler le parti constitutionn'/l, à tenir en échec les Lafayette, les Barnave, les Lameth, les Duport, les Pastoret, les Bailly, et Mirabeau lui-même, qui prétendaient établir la prépondérance de la grande bourgeoisie sur la petite et sur le peuple proprement dît, en même temps que sur cette royauté par eux conservée (2).
C'est lui qui organisa la prise du château.
C'est lui qui, en aoftt et septembre 1792, dans l'intervalle décisif qui sépare la Législative de la Convention, au Conseil exécutif et à l'Assemblée, comme ministre et comme membre du. conseil, sut diriger victorieusement la Révolution contre la coalition, à Paris, en Champagne, en Savoie et en Belgique.
o Vous n'ignorez pas, dit-il, à ceux de ses collègues qui voulaient fuir derrière laLoire^ que la France est dans Paris; sî vous abandonnez la capitale à l'étranger, vous vous livrez
(i) M. Pierre Laffitte, Conférences sur la Révolution.
(2) V. la ire et la 2" partie du Procès; Le Dix- Août et la Symbolique positiviste, hrochuTu iu-S, parle D' Robinet; et, Danton, do*mmeitts authentiques pour servir à thistoire de la Révolution française, par Alfred Bougeart, Paris, 1861.
et vous lui livrez la France, o'esi dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne puis adopter le plan qui tend à vous en éloigner.... Mon avis est que, pour déconcerter leurs mesures et arrêter Tennemi, il faut faire peur aux royalistes.... »
Et à l'Assemblée législative : a .... Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme ; c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que fautil? de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace ! » ' L'histoire atteste que, dans la bouche du formidable patriote, ce n'étaient pas là de vains mots.
La République prit donc effectivement naissance le iO ao&t 1792, voyons peu* quelles voies et moyens elle put se constituer et se maintenir.
Elle n'avait plus pour souverain but, comme l'Assemblée constituante, d'établir la liberté, mais d'assurer le salut public, et son action ne devait être qu'une longue et terrible campagne contre les partis et contre l'Europe coalisée.
Une première opération indispensable, en deux actes dis* tincts et corrélatifs, à laquelle Danton eut aussi une participation supérieure, consista dans la rupture irrévocable avec l'ancien régime par la condamnation et la mise à mort du roi (janvier 1793), et dans l'élimination non moins nécessaire des éléments insufiisants, d'ailleurs purement métaphysiques, qui énervaient le groupe républicain, les Girondins (31 mai et â juin de la même année).
YIL L'exécution de Louis XYI n'était pas moins légitime que politique, et pas moins opportune que nécessaire.
Il avait pactisé avec l'ennemi de la Constitution et de la France, au dehors comme au dedans. Il correspondait avec l'éti anger et empêchait par tous les moyens à sa disposition l'organisation de la défense nationale, afin de livrer le pays.
Gela est prouvé, aujourd'hui, malgré ses dénégations men-
songèresy inouïes, devant la Convention nationale, lors du procès.
Mais dès cette époque même, les pièces trouvées dans les bureaux de l'intendant de la Liste civile, signées de sa main pour la plupart, mettaient hors de doute ses relations secrètes avec l'émigration et la coalition européenne, ses correspondances inconstitutionnelles avec les princes de sa famille et les membres les plus compromis du clergé réfractaire, son accord intime, constant et criminel avec ses frères devenus les chefs de Témigration et qu'il feignait de désavouer en public, tandis qu'il les dirigeait et les poussait en secret, enfm les projets et les actes les plus décisifs contre la patrie et contre la Révolution (1).
En même temps, la découverte et les révélations de l'armoire de fer, en établissant l'action corruptrice de la Cour envers tous les partis, notamment à l'égard de Mirabeau, les intrigues les plus coupables avec Talon, et le concert le plus criminel avec Bouille, déjà sous la Constituante, autorisaient toutes les accusations.
C'est à la mort de Mirabeau, qui conspirait avec la Cour la ruine de Paris et de la Révolution, que Louis XVI comprit qn^aucun secours ne pouvait plus lui venir du dedans et qu'il se tourna irrévocablement vers l'étranger.
(1) Rapport de Louis-Jérôme Gohier, député d^Ule-et'Vilaine, sur lespa^ fiers inventoriés dans les bureaux de la Liste civile, fait à la sétmce du 16 septembre !792 ; broch. in-S». — Rapport fait à la Convention natiofiale, en décembre 1792 et janvier 1793, par Philippe Hûbl, député du Bas-Rhio. — Recueil des pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes de Louis-Capet, réunies par la Commission des Vingt-et^un, réimprimé par ordre de la Convention nationale; 1 vol. in-S*. — Exposition des motifs d'après lesquels VAsssemblée nationale a proclamé la convocation ifune Convention nationale^ et prononcé la suspension du pouvoir exécutif entre les mains du roi; broch. in-8o, de rimprimerie nationale, 1792. — Recueil de pièces trouvées dans le secrétaire du roi, chez MM. de Mont' marin, Laporte, intendant de la Liste civile, (TAbancourty ex-ministre, et à rhôtel Massias, etc., etc. — Histoire impartiale du procès de Louis XV ï, par Jouffret, homme de loi; 8 vol. iu-8<», 1793. — Histoire diplomatique de r Europe pendant la Révolution française, par F. de Bourgoing; 3 vol. in-8o, Michel Lévy, Paris, 1871. — Le comte de Fersen et la cour de France; 2 vol. in-8«, Firmin-Didot, Paris, 1878.
Chacun se rappelle le manifeste de Brunswick, et l'indignation vengeresse qu'il souleva dans la France entière (i). Ce que Ton connaît moins, ce sont les paroles d'exécration dont le Wigh Sheridan, l'aïui de Fox, dans le parlement anglais, flétrit cet acte féroce : «... Cet odieux outrage fait à tous les sentiments de l'humanité, ce méprisable tissu d'orgueil, c'e folie et d'inhumanité, qui a endurci le cœur et troublé le cerveau de tous les Français jusqu'à la rage, aiguisé le poignard des assassins de septembre et la hache suspendue en ce moment sur la tête d'un monarque infortuné I » Mais ce que Sheridan ne savait pas, et ce qu'un trop grand nombre de Français ignore encore à cette heure, c'est que ce document si tristement célèbre n'était point et ne fat jamais l'œuvre du généralissime de la coalition, mais celle du a monarque infortuné » lui-même, de ce Louis, qui, aux yeux de tant de gens, passe toujours pour le père et pour le bienfaiteur de son peuple.
Brunswick n'avait fait que signer et endosser cette lettre de change exterminatrice tirée par le roi de France sur les rois coalisés contre la France elle-même, pièce écrite d'abord par Mallet-Dupan, revue, corrigée et augmentée par le roi, amplifiée par un émigré, M. de Limon, un protégé de Calonne, et acceptée par Leurs Majestés prussienne et autrichienne (2).
En voici un extrait:
(( C'est dans ces vues que moi, le soussigné général, commandant en chef les deux armées, déclare :
(( Ceux des gardes nationales qui auront combattu
contre les troupes des deux Cours alliées et qui seront pris les
(1) Déclaration que Son AUesse sérénissime le duc régnant de Brunswick- Lunebourg^ commandant des animées coalisées de Leurs Majestés tEmpe^ reur et le Roi de PrussCj adresse aux habitants de la France, — Cobleatz, n92.
(2) Voir le détail de cette révélation capitale daos VHistoire diplomatique de V Europe pendatit la Révolution française, par M. de Bourgoing, aocien secrétaire d'aiiibuesade; 2« partie, t. I«r^ p. 143 tk 153.
armes à la main, seront traités en ennemis et punis comme rebelles à leur roi et comme perturbateurs du repos public 0
c Les habitants des villes, bourgs et villages qui oseraient se défendre contre les troupes de LL. MM. impériale et royale, et tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-cbamp, suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées »
a 8* La ville de Paris et tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes royales, Tinviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers leurs souverains. LL. MM. impériale et royale rendent responsables de tous les événements, sur leurs têtes, et pour être jugés militairement sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée nationale, du Département, du District, delaMunicipalité et de la garde nationale de Paris, juges de paix et tous autres qu'il appartiendra. Déclarent en outre LL. dites MM. sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à LL. MM. le roi et la reine et à la famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités o
C'est H. de Bourgoing qui nous a appris avec le plus de détail que ce « manifeste n'est en réalité que le développement peu adroit des instructions et du mémoire confié par le roi au journaliste genevois (Mallet-Dupan), oii, notamment, la menace contre Paris est indiquée de la façon la plus explicite. »
£t c'est à ce propos que Louis XVI consomma le mensonge public le plus osé qui ait été commis peut-être, en s'apitoyant, dans son message du 3 août i792 à TAssemblée législative, sur les malheurs qu'allait entraîner pour la France une guerre qu'il avait lui-même fomentée et qu'il n'avait cessé de solliciter des puissances étrangères ; en reniant le manifeste du duc de Brunswick, qu'il avait dicté ei corrigé de sa main; en affirmant son amour pour ce peuple de Paris qu'il sortait de vouer à l'extermination, aux outrages et à la férocité des soldais allemands.!
Louis XYl s'était donc bien réellement rendu coupable envers la France de ce que, dans son langage indigné et patriotique, le cardinal de Richelieu appelait « le plus sale de tous les crimes » : la trahison politique ; de ce que, dans son énergique attachement au bien public, ce grand ministre faisait inflexiblement punir de mort !
Voilà pour la légitimité de la poursuite et du verdict de condamnation.
D'autre part, il était utile, indispensable, de montrer que le nouveau gouvernement, la République, était réellement capable de se faire respecter, de briser le prestige théocratique et de le subordonner à l'intérêt social. A ce point de vue, aucune argutie de jurisprudence et de légalité ne pouvait prévaloir contre la raison d'Etat.
Nous le répétons, toute l'éloquence de Desèze ne pouvait changer cette triste vérité que les réformes arrachées à Louis par la force des événements, nop consenties par lui de plein gré, étaient en même temps reniées par lui-même, en lui-même, et qu'il se promettait, en les accordant, de les reprendre bientôt par la force, au moyen de l'étranger.
« — 11 se trouvait conduit fatalement à cette conséquence, dit M. de Bourgoing, fatale à lui-même et à son parti, de fonder tout son espoir sur le succès de la coalition. »
YIII. Quant aux Girondins, les appelants du jugement rendu contre « Louis Capet » , comme on disait en 93^ ponr bien
comprendre la décision que Ton fut forcé de prendre à leur égard, il faut se rappeler la situation extérieure et intérieure de la République dans les premiers temps de son avènement.
Tandis que la guerre éclatait au dehors, à l'intérieur une partie très-considérable de la France, de ce pays encore si monarchique et si catholique, surtout dans les campagnes, était opposée à la Révolution.
La doctrine politique dirigeante empêchait tout gouverne^ ment, au moment où il devenait indispensable qu'il y en eût un très-fortement constitué.
Mon seulement le pouvoir exécutif se trouvait entièrement subordonné au pouvoir législatif, mais l'organisation municipale était pour ainsi dire indépendante de TEtat.
11 y avait là un danger profond, caché à presque tous les yeux^ mais qui devait se faire sentir et se traduire en faits redoutables aussitôt que rattachement à la Révolution ne serait plus dans sa ferveur primitive. Car la majorité électorale étant rétrograde, sons les Girondins comme sous les Constituants, Ja laisser se prononcer librement en politique et surtout concourir au gouvernement, c'était perdre la situation (1).
On le vit à Caen, Lyon, Toulon, Marseille, Bordeaux, lorsque les Girondins vinrent y faire appel à la souveraineté nationale contre la Convention. On le vit plus tard encore, et bien souvent, lors du renouvellement de nos différentes assemblées, sans parler de nos changements de gouvernement; on le voit même aujourd'hui, où cette disposition est demeurée la cause profonde de tous nos déchirements.
L'Assemblée constituante, dont les Girondins n'étaient que les continuateurs et les interprètes fidèles, avait annulé le pouvoir central, le gouvernement, et fait des districts autant de petites républiques, qui toutes, au nom de leur autono-
(1) M. Pierre Laffitte, Conférences sur la Révolution,
mie, pouvaient émietter à l'infini l'action nationale, quand elle avait besoin de sa plus entière unité et qu'elle devait s'exercer par une dictature énergique au lieu d'une démocratie dissolvante, afin de défendre la France contre l'étranger, la République contre la monarchie, le progrès social contre la rétrogradation cléricale et aristocratique.
C'est justement à ce point de vue, comme d'après leurs tendances constantes à opposer les départements à la capitale et à changer le siège du gouvernement en abusant de l'indépendance locale dont nous avons signalé les inconvénients, que Ton doit reprocher aux Girondins une visée fédéraliste qui aurait infailliblement livré la France à la coalition.
Les républicains comprenaient ce péril.
Aussi la Convention se divisa-t-elle, dès son début, en deux partis bien distincts : les Montagnards et les Girondins.
Les premiers, surtout inspirés par la députation parisienne, dans laquelle on comptait, entre autres, Danton, Robespierre, Marat, eurent de suite l'instinct, et même quelques-uns la conception de cette situation contradictoire et périlleuse, ainsi que le sentiment des nécessités qu'elle comportait, et se montrèrent disposés à faire plier la rigueur des principes devant l'exigence des faits. Dès le début ils firent proclamer l'indivisibilité de la république, concentrée pour eux dans Paris capitale.
Les seconds, dominés et menés par la députation de Bordeaux, Vergniaud, Guadet, Gensonné, auxquels il faut joindre Buzot, Barbaroux et quelques autres, esprits métaphysiques absolus, amoureux effrénés des principes, exclusivement attachés à la théorie, faisaient bon marché de l'unité nationale et de la concentration des pouvoirs, provoquaient la France à la dissolution démocratique en face de l'ennemi, et la poussaient à sa perte certaine, inévitable. — « Leur opposition a été dangereuse, a dit M. Thiers, leur indignation impolitique, ils ont compromis la Révolution, la liberté et la
France; ils ont compromis même la modération en la défendant avec aigreur.... (1) ».
Leur action effective, leur pratique politique, furent bien loin d'être irréprochables, du reste.
Il suffit de rappeler, pour s'en convaincre, leur tactique impudente et véritablement odieuse relativement aux massacres de septembre; événement terrible sans aucun doute, mais très-explicable, auquel ils ne furent pas tant étrangers (2).
Ils avaient alors le ministère de l'intérieur et la mairie de Paris (à ce titre, Roland et Pétion étaient les deux seuls fonctionnaires directement responsables de Tordre dans tout le royaume); ils avaient la majorité dans l'Assemblée, et de l'influence sur les compagnies de fédérés qui traversaient la capitale; ils savaient tout : et ce qui se passait à Paris et ce qui se consommait à Meaux, à Versailles, etc. ; ils en causaient à la table de Roland, chez qui on entendit Brissot déplorer que Morande, son ennemi personnel, eût échappé (3) : et ils ne firent rien pour empêcher ou abréger les exécutions populaires!
|i) RévohUion française.
(2) Malgré les exagérations des écrivains réactionnaires, il ne paraît pas possible d'évaluer à plus de onze cents environ le nombre des personnes qui ont succombé dans res journées, y compris les déplorables victimes de Bicètre et de la Salpélrière.
Or, il n'est guère possible non plus de trouver des motifs moins puissants et des circonstances moins entraînantes à ces exterminations qua celles de la Saint-Barthélémy, de la révocation de Tédit de Nantes, un du renversement de la Commune de P^ris, eu 1871. Eh bien! d'après Bossuet, (rente mille individus en France et six mille à Paris {dix mille, selon Davila} payèrent de leur vie te triomphe du catholicisme au mois d'août 1572; cinq cent milles le retour offensif de Louis XIV contre le protestantisme (dragonnades et exils) {a) ; trente mille (non compris les déportés et les contumaces), d'après les estimations les plus modérées, le rétablissement de l'ordre par M. Thiers.
An point de vue de l'économie du sang, l'avantage est donc encore, et de beaucoup, à la Révolution !
(3) Histoire parlementaire^ t. xviii, p. 382-386, lettre de Rolland à l'As-
(a) Le seul Noailles éer.Tait à Louvois : « Le nombre des religionnaires, dans cetle proTÏnoe, est de deux cent quarante mille^ je crois qu'à la lin da mois tout bkra
EXVtott. »
Mais aussitôt après l'ouverture des séances de la Convention, ils prirent là le prétexte menteur de leur rupture avec les Montagnards, de leurs menées et de leurs imprécations contre la capitale, de leurs attaques incessantes et déloyales contre les chefs de la députation parisienne.
Et si Ton veut une autre preuve que le tempérament des Girondins ne répugnait pas essentiellement à des accidents de ce genre, qu'on se rappelle leur attitude dans rhorrible et bien autrement meurtrière réaction de l'an III. La Convention, redevenue girondine par la rentrée de ce qui restait des 32 et des 73, et par la disparition des chefs montagnards, se montra alors absolument sourde aux cris des victimes et refusa d'arrêter la fureur des assassins. Ses membres en mission, Isnard, Cadroy, Chambon, Durand-Mailhanne, semblèrent plutôt présider les massacres ! L'Assemblée, au lieu de faire le procès aux égorgeurs, attendit patiemment qu'ils fussent rassasiés de meurtres ; et les modérés surpassèrent de beaucoup ici les terroristes.
Du 21 septembre 1792 au 31 mai 1793, ce sont les Girondins qui portèrent les premiers et les derniers coups contre la Montagne et contre Paris, dans la lutte antipatriotique qu'ils ne cessèrent d'entretenir au sein de la Convention; et, après le 2 juin, c'est encore eux qui ne craignirent pas d'élever leurs armes contre l'Assemblée et contre la France ellemême.
Les discours de Louvet contre Robespierre, celui de Lasource contre Danton, les diatribes de Guadet, Salles et Fonfrède contre Marat, sont le type de ces provocations funestes et injustifiées ; le discours de Guadet pour le renouvellement de la municipalité parisienne et pour le remplacement de la Convention par ses suppléants, à Bourges, est également
semblée sar les massacres; p. 401, Camille Desmoulins sar Brissot; t. XX, p. 238, Fabre d'Eglantine, aux Jacobins, sur les Girondins en général et sur firissoten particulier; t. xxvi^ p. 430, Legras contre Gorsus.
earactéristique et montre toat le danger que le triomphe de ce parti eût fait courir à la chose publique.
Quant à son entente avec Dumouriez, aurait-elle pu aller jusqu'à le suivre s'il Tavait emporté sur la Convention, et s'il avait pu pousser jusqu'au rétablissement de la Constitution de 179i, uvec un d'Orléans pour roi? En principe, la chose ne parait pas impossible; en fait, excepté Yergniaud peutr être, on ne voit pas que des hommes comme « le fougueux Isnard », comme Henri Larivière, le comte Lanjuinais et tutti quanti, y eussent essentiellement répugné.
L'histoire devra surtout condamner ici l'influence funeste de deux personnages certainement coupables : les Roland, que leur incurable envie et leur antipathie invincible pour toutes les supériorités qui refusaient de se subordonner à eux-mêmes ou à leur coterie, jetèrent dans l'intrigue criminelle qui empêcha l'alliance si désirable des Montagnards et des Girondins, l'unité de la Convention.
M""* Roland, qui se crut un instant reine de France après le 10 août, inaugura et poussa à sa limite extrême l'odieux et néfaete système de calomnies qui rendit impossible tout retour à la concorde entre les deux partis. On peut se faire une idée de ce qu'osa sa criminelle incontinence, si l'on songe qu'elle ne craignit pas d'accuser Danton et ses amis du vol du garde-meuble, en septembre 1792 I Elle alluma ainsi la haine de Fabre d'Eglantine et déchaîna la redoutable ironie de Camille Desmoulins, qui retombèrent si lourdement sur elle-même et sur son parti.
C'est Roland qui, comme ministre de l'intérieur, fit aux révolutionnaires parisiens cette guerre inique et arbitraire, où il répandait d'autorité, dans la France entière, les libelles de son parti, tandis qu'il arrêtait administrativement la défense de ses adversaires.
Ce sont les Girondins, ces amants incorruptibles de la modération et de la liberté, qui, l'exploitant à leur profit, dans l'intérêt exclusif de leur domination, faisaient empri-
sonner Hébert, proscrivaient Marat, demandaient les tètes de Robespierre et de Danton, et donnaient ainsi, les premiers, l'exemple de tous les excès et de la mutilation de la représentation nationale.
Enfln, comme plus grand crime : ils empêchaient toute direction des affaires, tout gouvernement, dans la situation la plus anxieuse que la patrie ait eu à supporter 1
Gest pourquoi le 31 mai fut légitime ; car il mit fin à une lutte que sa prolongation, aussi bien que le triomphe du fédéralisme, aurait bientôt rendue désastreuse et même irrémédiable pour la France (1).
Du reste, l'attitude des Girondins après le â juin, Téchauffourée de Gaen, l'assassinat de Marat, leur participation aux révoltes de Lyon, de Marseille, de Toulon, de Bonleaux, de concert avec les royalistes, ainsi que leur conduite politique aussitôt qu'ils furent rentrés dans la Convention après le 9 thermidor, conséquence de leurs opinions sur la souveraineté individuelle, de leurs aberrations et de leur complet défaut de sentiment social^ les juge définitivement et indique assez ce qu'il y avait à faire à leur égard.
Parmi les trente-deux, ceux qui, au moment où la France était de toutes parts attaquée et envahie, n'avaient pas craint de provoquer la révolte à main armée, la guerre civile, méritaient la mort/ Les autres, l'emprisonnement ou l'exil.
Aucun parti ne différa donc davantage, en principe et en action, de celui de la Gironde, que celui de Danton, parti du gouvernement de la France par Paris et de la subordination des théories aux résultats, de Teffacement de la bigoterie et des superstitions démocratiques devant le triomphe effectif de la République et de la défense nationale.
(1) Voyez, II« partie, Tappréciatioa plus complète de ce coup d*Etat mené à bonne fin par les montagnards du Comité de salut public, Danton et Lacroix, par Textrôrae gauche de la Convention, {Olt les clubs, par la garde nationale et par les autorités municipales de Paris.
Nous avons le droit, par conséquent, de trouver étrange que les nouveaux-hébertistes, à la suite de Babeuf et de Buonarotii, prétendent traiter Danton de bourgeois et de girondini Sans doute il était de ce tiers-état qui, en 89 et 93, et même de nos jours, ne nous paraît avoir démérité ni de la patrie, ni de la République, mais, pour girondin, nous le nions absolument.
IX. La deuxième opération capitale dont la nécessité résultait du renversement même de la monarchie et de la proclamation de la République, était la constitution d'un gouvernement réel, et non plus d'une direction politique intérimaire comme celle du Conseil exécutif provisoire après le 10 août.
Cette création difficile ne pouvait être conçue collectivement, par une Assemblée, car elle exigeait, non-seulement Taction d'une intelligence supérieure, mais tout Telfort d'un véritable génie politique.
£n effet, pour établir ce gouvernement, il fallait avant tout s'assurer de Paris, des grandes villes, de la minorité républicaine en un mot, pour défendre la France en quelque sorte malgré elle, et lui imposer la République en faisant précisément le contraire de ce que prescrivai t cette doctrine révolutionnaire universellement adoptée par les esprits avancés; c'est-à-dire qu'il fallait constituer un gouvernement très-intense, une dictature inflexible comme fut celle du Comité de salut public, dans une situation qui, en principe, ne voulait pas de gouvernement et préconisait la libre action des communes et des individus (1).
Toutes les élections qui eurent lieu à cette époque (sans parler de celles que nous avons vues depuis), même celles de la Constituante, de la Législative et de la Convention, confirment ce fait fondamental que la plus grande masse de la population française, par habitude ou par instinct, était
(i) M. P. Lafatte, loco citato.
opposée au régime nouveau, dont la minorité seule comprenait la nécessité et la légitimité.
Le centre et la droite de nos trois premières Assemblées se montrèrent toujours plus ou moins réfractaires aux mesures radicales les plus urgentes, qui leur furent coostamment arrachées par la gauche, ou par la partie la plus avancée de ces corps politiques, appuyée par l'énergique et admirable intervention de la population parisienne, notamment au 14 juillet 1789 (qui amena la nuit du 4 août), aux 5 et 6 octobre (qui subordonnèrent la royauté à l'Assemblée constituante), au 10 août (qui renversa le trône), au 31 mai et au 2 juin (qui donnèrent la direction des afilaires aux républicains) ; et chacune de ces Assemiblées, du moins le centre et le côté droite eut des phases de réaction, des emportements rétrogrades, comme au 17 juillet 1791 (massacre du Champ de Mars), comme aussi après le 16 germinal et le 9 thermidor an 11^ etc., qui montrent le fond de leur esprit politique, et prouvent que la Convention nationale elle-même, prise en masse et comme expression électorale de la France, était encore assez éloignée de vouloir accepter le nouvel ordre social et politique, et restait attachée a Tancien régime jusqu'au degré de la monarchie constitutionnelle inclusivement.
Mais ce fut bien autre chose après elle, lors du renouvellement des nouveaux corps législatifs, quand toutes les élections successives amenèrent des majorités franchement royalistes, qui nécessitèrent de la part du gouvernement proprement dit, ou du pouvoir exécutif, pour maintenir la République, Tindispensable répression de vendémiaire et le coup d'État du 18 fructidor.
Enfin l'avènement de l'empire et la restauration de la royauté de droit divin, aussitôt après que la minorité républicaine eut été assez décimée par les luttes politiques, par la réaction et par la guerre, lèvent tous les doutes. Sur ce point, on peut le dire, la démonstration est faite.
a Des poignées d'hommes. décidaient de tout; plus tard, quand cette tête fut détruite, il resta, comme par le passé, nne nation étonnée de ce qu*elle avait fait, prête à renier ses guides.
« L'âme vivante de la Révolution était dans un petit nombre ; voilà pourquoi la nation s'en est si vite lassée. Elle suivait les audaces de quelques-uns, passive encore jusque dans ses plus fîères révoltes (1) ».
Mais, si les républicains étaient en minorité au 10 août et depuis, leur entreprise était donc illégitime ?
Nous répondrons toujours : la légitimité, en politique, ne résulte pas plus du nombre que de la naissance, de la souveraineté populaire que du droit divin des rois. Elle résulte de la conformité de la conduite de ceux qui gouvernent avec les lois naturelles des phénomènes sociaux, avec la force des choses, ou Tordre universel.
Ge qui illusionnait ici la démocratie française, c'était la théorie révolutionnaire, qui, en transportant la souveraineté du roi au peuple, douait imaginairement, ou en principe, le nouveau souverain des perfections idéales de Tancien.
A ce point de vue, le peuple était non-seulement la puissance souveraine, mais la souveraine intelligence, le souverain bien, la raison et la justice, la République elle-même.
Seulement, en réalité, il restait ce que l'avait fait l'ancien régime, ignorant, surtout en politique, égoïste et fort éloigaé du point de vue social, prêt à lécher bien longtemps encore la rude main qui le flagellait depuis tant de siècles, à renier et frapper les grands citoyens qui, au prix de leur sang, venaient de lui enlever ses chaînes (2).
(1) Edgar Quinet, La Révolution,
(2) A moius que les choses n'aient bien changé depuis quelques mois, on peut dire qu'il n'y a peut être pas un paysan, en France, qui ait gardé et qui honore la mémoire d'uo Danton, d'un Carnot, d'un Hoche, d'un Cambon, ou d'un Robert Liudet! et qu'il n'y en a pas un, au contraire, qui n'ait ou n'ait eu à sou foyer quelque image des Bonaparte.
Ge qui illusionne plus complètement encore, de nos jours, sinon d^une manière aussi justifiable, les successeurs des métaphysiciens de 1789, c'est leur persistance à conserver et à appliquer la théorie démocratique, malgré les leçons de l'histoire, et à ne pas vouloir ou pouvoir franchir le pas de Tancienne à la nouvelle mentalité, en remplaçant les fictions théologîques et métaphysiques préliminaires et transitoires par les principes positifs ou scientifiques, seuls définitifs ; à ne pas vouloir ou pouvoir reconnsutre, par exemple, qu'il n'y a qu'une souveraineté normale, qu'une autorité légitime, extérieure à l'individu, et s'imposant inéludablement aux choses, aux personnes et aux peuples : la science universelle, ou i'ensemble des lois naturelles de tous les phénomènes comme de tous les êtres, lois cosmologiques, lois biologiques, lois sociales et lois morales.
Un esprit aussi fort que celui de Danton avait sans contredit l'instinct de cette légalité réelle et immuable, quand il tournait la difficulté immense offerte par la légalité métaphysique qui prévalait alors, pour la subordonner d la force des choseSy aux nécessités fondamentales de la situation complexe et vraiment terrible où il se trouvait comme homme
d'Etat! Là fut son mérite, là est sa gloire.
Mais en quoi consista, d'une manière générale, cette politique dictatoriale à la façon de Louis XI et de Richelieu, qu'il reprit à son jour? A reconnaître la tendance des lois naturelles de la société, et à vouloir y conformer son époque ; à se servir des éléments existants, des institutions et des agents qu'il avait sous la main, pour satisfaire aux nécessités du moment et réaliser les progrès indispensables, par conséquent légitimes, en dépit de la légalité féodale et de la légalité révolutionnaire; en un mot, à effectuer le bien public, malgré les préjugés courants.
Saisissant d'une vue prompte et sûre, avec ce coup d'œil qui n'appartient qu'au génie, l'ensemble de l'état présent de la France et même de l'Occident, avec toutes ses exigences
et tons ses intérêts, sous tous ses rapports essentiels et dans toutes ses relations principales, Danton sentit profondément les conditions fondamentales de leur concours effectif. Il demanda donc et obtint que le comité de Salut public fût érigé en Gouvernement :
a .... Le vaisseau de la raison, dit-il, doit avoir son gouvernail, c'est la saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se rappelant que l'établissement du comité de Salut public est une des conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le développement dont elle peut être susceptible.... Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité, et pour qu'elle puisse Cêtre, que votre comité de Salut public soit érigé en Gouvernement provisoire; que les ministres ne soient plus que les premiers agents de ce comité de Gouvernement, etc.... (i) ».
Plus tard il obtenait l'ajournement de la mise en pratique de la Constitution de 93 et le maintien de la dictature décemvirale jusqu'à la paix, c'est-à-dire la suspension des lois municipales ou de l'autonomie des communes.
Voilà comment les villages de France, et même les villes qui étaient restées indifférentes ou antipathiques à la Révolution, furent subordonnés à un pouvoir central fermement républicain, au moins pour la levée des troupes et des impôts, sinon sous tous autres rapports !
Mais il fallait à ce gpuvernement, pour se défendre et se faire obéir, une arme sûre, « une justice » ; ce fut le tribunal révolutionnaire, proposé par Danton dès le mois de mars 1793, et mis en pleine activité au mois de septembre suivant. C'était une justice militaire exercée par des magistrats civils (2).
« .... S'il est, avait dit Danton, si difficile d'atteindre un crime politique, n'est-il pas nécessaire que des lois extraor-
(1) Moniteur, Convention nationale, séance du 1®' août 1793.
(2) M. P. Laffilte.
dînaires, prises hors du corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables ? Ici, le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire.
« .... Organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis (i) ».
Jusqu'à la fin de 1793, l'ensemble des individus frappés par le tribunal révolutionnaire était réellement coupable envers la patrie et la République, coupable de crimes d'État d'après les lois qui régissent et ont toujours régi des situations pareilles. Il n'y a pas même à excepter Malesherbes, convaincu de correspondance avec Fennenii, avec les émigrés.
Cette mise en état de siège de toute une nation, au moment où la coalition cernait la France de toute part, voilà le fait fondamental qui constitue et légitime le cas exceptionnel connu dans l'histoire sous cette dénomination caractéristique: la Te7Teur; et voilà ce que n'ont pu comprendre les écrivains royalistes et démocrates qui ont déclamé, au point de vue de la liberté platonique, contre une telle nécessité.
La Terreur a sauvé la France d'elle-même et de l'étranger! voilà pour son but; quant aux procédés d'extermination, elle s'est montrée, malgré ses rigueurs et ses erreurs mêmes, résultées principalement de sa prolongation abusive, infiniment plus humaine et réservée que la monarchie agissant en semblable cas, mais pour des intérêts infiniment moins puissants et légitimes, comme à la Saint-Barthélémy et à la révocation de l'édit de Nantes, que nous avons déjà citées. La Ter^ reur n'a employé ni la torture ni les supplices proprement dits.
X. Dans la pensée de son fondateur, le gouvernement révolutionnaire ne devait être que provisoire ; c'était encore là
(1) Moniteur, Convention nationale, séance du 10 mars 1793.
une vue profonde et spoutanément positive, qui prouve toute la relativité d'un tel esprit, aussi dégagé qu'i] était possible de Tabsolu métapyhsique, et ne prétendant aucunement, dans une transition pareille, à créer de toutes pièces des institutions étemelles, comme le vulgaire des faiseurs de constitutions, mais à trouver la forme la plus efficace de gouvernement pouvant convenir à la situation.
Aussi, ce gouvernement, le grand comité de Salut public^ fut-il une dictature progressive, supprimant momentanément la trop grande indépendance des administrations locales, pour faire prévaloir la direction centrale, à laquelle la Convention elle-même était subordonnée.
Il disposait en effet de toutes les forces nationales, nommait et destituait les ministres, les généraux, les représentants en missions, les juges et les jurés du tribunal criminel extraordinaire. Il avait rinitiative de toutes les lois, de toutes les mesures, et ses propositions étaient toujours acceptées par TAssemblée. Au moyen de ses commissaires il dirigeait les départements et les armées^ la politique intérieure et extérieure, frappant à la fois les révoltés au dedans et les coalisés au dehors. Par la loi des suspects il tenait les personnes, et par le tribunal, il disposait des existences ; son bras s'étendait, par les réquisitions et le maximum, sur toutes les fortunes : c'était donc bien la mise en état de siège de toute la France, avec la justice révolutionnaire de Paris pour conseil de guerre! Le salut était à ce prix I car c'est seulement ainsi, nous le répétons, que Ton parvint à contraindre tous les districts à concourir effectivement à la défense nationale en subissant les réquisitions et les levées militaires (1).
« C'était le comité de Salut public, dit M. Mignet, qui, en accablant de sa forte et redoutable main l'intérieur de la France, avait développé des ressources, organisé des armées, trouvé des généraux et commandé des victoires qui
(1) M. P. Uffitte.
avaient définitivement assuré le triomphe de la Révolution à regard de TEurope. »
— « S'ils avaient été vaincus, dit, en pariant des décemvirs, un écrivain royaliste déjà cité, M. de Bourgoing, la France tombait avec eux, et le sort misérable de la Pologne ne nous apprend que trop celui qui nous était réservé. Les nations sans pitié nous fouleraient aux pieds, et, pour se dispenser de remords, elles nous reprocheraient, comme aux Polonais, nos divisions, les crinr.es des uns, les appels des autres à l'étranger ; les panégyristes du succès proclameraient que nous avons mérité notre sort (i). t
Ces paroles graves, patriotiques, honorent autant celui qui les a écrites que les adversaires politiques auxquels il les a consacrées.
Il est donc plus vrai qu'il ne le croyait lui^mémcy cet amer paradoxe dufougueuxdeMaistre: la Révolution étant donnée, la France ne pouvait être sauvée que par le jacobinisme / — Eu effet, le grand Comité et le grand homme d'Etat de 93 restent bien « le miracle étonnant » de cette situation sans pareille
Ce qui arriva par la détente qui suivit le 9 thermidor, c'està-dire par la cessation de la dictature révolutionnaire, prouve suffisamment qu'avec la mise en pratique de la Constitution de l'an II et le règne effectif du suffrage universel, la défense nationale n'aurait jamais pu s'accomplir, et que la monarchie serait aussitôt revenue, légalement^ par l'action du corps électoral, et pour la ruine irrémédiable de la patrie.
Quand on pèse une à une toutes les conditions de la situation oi!i se trouvait la Convention en il93, ayant à maintenir contre la France elle-même et contre l'Europe cette République dont la marche de la civilisation nous imposait la nécessité, on est donc amené à reconnaître que le régime de la Terreur était aussi indispensable qu'inévitable, dût-il verser
(1) Histoire diplomatique de r Europe^ t. III, p. U5.
dans le principal danger de son institution : Texagération de son principe et de sa durée.
C'est pourquoi cette création décisive, cette vue de génie qui enfanta le gouvernement révolutionnaire, auquel fut incontestablement dû^ à ce moment, le salut de la France comme celui de la République, cet empirisme politique tellement supérieur qu'il s'élevait au-dessus de tous les préjugés théoriques du temps pour arriver au vrai, à l'utile et à l'indispensable^ consacrent Danton comme homme d'Etat, comme un politique de la famille des Richelieu^ des Henri lY et des Turgot, et font de son nom, malgré tant de malédictions aveugles, l'un des plus grands noms de France.
Ajoutons que. c'est encore à lui qu'est due la motion et la mise en œuvre de la levée en masse, ou de la grande réquisition^ qui consolida définitivement l'armée sans-culotte, avec laquelle les généraux de la Montagne firent la terrible guerre intérieure et extérieure de l'an 11^ en Vendée et sur le Rhin, à Lyon, à Toulon, aux Alpes et aux Pyrénées, et mirent la République hors de page :
f( Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la fondre populaire entre les mains, il faut que les envoyés des assemblées primaires^ là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant la chaleur de Tapostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus aux commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter avec les délégués des assemblés primaires, afin d'armer cette force nationale, de pourvoir à sa subsistance, et de la diriger vers un même but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis d'eifroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse, nous
en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux voix et adoptées » (1).
Voici en quels termes le plus éclairé, le plus sage et le plus impartial des écrivains de la Révolution, M. Migoet, constate rimportance de cette mesure :
« La levée en masse qui |eut lieu pendant Tété de 1793, forma les troupes de la Montagne. Les chefs de ce parti choisirent bientôt dans les rangs secondaires des généraux montagnards en remplacement des généraux girondins. Ces généraux furent Jourdan, Pichegru, Hoche, Marceau, Westermann, Dugommier, Moreau, Jouhert, Kléber, etc. Car* not devint, par son entrée au comité de Salut public, le ministre de la guerre et le major général de toutes les armées républicaines. »
L'action du grand homme d'Etat ne se bornait pas, du reste, à l'institution générale de la politique et de la guerrci c'est encore d'après son énergique initiative que le comité de Salut public fut renforcé par les quarante-quatre mille comités révolutionnaires de France, de même que le tribunal criminel extraordinaire par Tarmée révolutionnaire, etc. (2).
XL Quant au comité de Salut public, le principal danger de sa situation était précisément l'exagération de son action. Il abusa.
Il dépassa souvent le but, dans l'exercice d'attributions cependant illimitées^ surtout en prolongeant le terme normal de sa durée^ en tant que moteur effectif du système de terreur. Celui-ci aurait dû cesser aussitôt que le principal danger extérieur fut conjuré, la France ayant été mise sur le pied de résister à tout.
La dictature décemvirale, sinon l'action administrative et
(1) Moniteur, CoDveDtion nationale, séance du 14 août 1793.
(2) Voyez le Moniteur et les Notes de Topino-Lebi^n, édition Chardoillet.
politique du Comité, aurait donc dû prendre fin âès le commencement de 1794, après les victoires de Wattignies, du Mans, de Savenay, la reprise des lignes de Wissembourg et de Toulon.
Danton eut certainement conscience, à ce moment même, d'une telle nécessité, et, seul aussi, il aurait été capable d'amener le Comité à résigner la toute-puissance, comme de diriger et de modérer son action.
Malheureusement, il avait cru indispensable, pour faire accepter l'institution, d'en paraître personnellement désintéressé, et de jurer de n'en faire jamais partie.
Contrairement aux préjugés vulgaires, il faut donc reconnaître qu'ici l'insuffisance de ce grand citoyen provint de son extrême valeur morale, de sa magnanimité, qui, à défaut d'ambition, le détournèrent de prendre lui-même en mains le gouvernement. Sa haute sociabilité le poussait invinciblement à servir et à se dévouer, elle inspirait à son génie, sous l'aiguillon des calamités publiques et des dangers de la patrie, les grandes mesures de salut, mais elle n'était pas soutenue par une personnalité assez âpre pour lutter contre la bassesse et la malignité du vulgaire et pour supporter les dégoûts inséparables de la pratique politique.
Non seulement il aurait dû consentir, comme la Convention l'y poussa par un décret^ à entrer au comité de Salut public, mais chercher à y faire entrer ses amis. Il aurait dû mesurer toute la portée de l'instrument qu*il avait créé, songer qu'il pourrait un jour se retourner contre lui-même, contre l'intérêt public, et ne pas se contenter d'une influence générale sur les opérations gouvernementales, d'une action purement consultative, toujours insuffisante et qui devait tôt ou tard être contestée.
En même temps qu'il se fût maintenu aux Gordeliers, sans pour cela délaisser les Jacobins, Danton aurait donc pu prendre la présidence du comité de Salut public, avec des hommes comme Cambon, Camot, Robert Lindet, les
Prieur, Pache, Pabre d'Eglantine et tant d'autres pour collègues, travaillant avec lui et soijs son impulsion.
Alors on eût évité le 16 germinal, les lois de prairial, le 9 thermidor! Et, selon la vue bien tardive, hélas! deBillaud- Yarennes, le i 8 brumaire n'eût pas été possible.
XII. Toutefois, le gouvernement révolutionnaire, le grand coipité de Salut public, eut un rôle immense, conforme aux choses et à sa propre puissance.
D'abord, par Cambon, qu il n'est point excessif de qualifier ici d'illustre, le Comité apporta Tordi^e dans les finances de l'Etat, dont il constitua l'organisation actuelle. Il les disposa contre l'ancien régime par rétablissement fondamental du grand-livre^ qui classe dans un ordre unique toutes les valeurs quelconques et supprime les dettes privilégiées, n'en reconnaissant désormais qu'une seule catégorie, celle des débiteurs de l'Etat, quels qu'ils puissent être.
Par Gambon, encore, le comité put réaliser l'opération colossale de l'emprunt forcé de un mUllard en assignats, garantis par hypothèque sur les biens nationaux ^ et sut donner ainsi à la Révolution sa liberté d'action civile et militaire.
On sait tout ce qu'effectuèrent, dans cette dernière direction, les autres membres de ce gouvernement, les Garnot, les Robert Lindet, les Prieur, etc., si admirablement secondés, toujours, par l'homme d'Etat de la Révolution, par la Gonvention elle-même, par les représentants en missions, par la population parisienne, par celle des grandes villes républicaines et de quelques campagnes, enlin par l'armée; immense et patriotique effort, qui se résuma dans la défense victorieuse de la France et de la République.
Pour apprécier exactement ici l'influence de Danton, ce serait un important relevé à faire que celui de toutes ses motions dans la période décisive de la Convention, surtout dans la seconde moitié de 1793, pour le comparer avec les prises en considération et les décrets de l'Assemblée, ainsi qu'avec les arrêtés du comité de Salut public. On pourrait
ainsi se rendre un compte exact de la force politique du grand patriote, de rimpulsion réelle qu'il communiqua au gouvernement révolutionnaire, et de la place qu'il tient dans la phase la plus critique de notre histoire nationale.
Le petit ouvrage de Vermorel (1), mais surtout le livre de H. Bougeart (2), faciliteraient beaucoup cette étude comparative, qui permettrait de juger une bonne fois la valeur de cette formule démocratique, que les hommes ne sont rien^ et qu'il ny en a pas de nécessaires! Dans les circonstances les plus difficiles de la Révolution, en août 1792 et en août 1793, quand la patrie et la République semblaient prêtes à s'abîmer sous Teffort réuni de leurs ennemis intérieurs et extérieurs, Danton regarda le danger en face, sans trembler ; il prit le péril corps à corps, et fournit les moyens politiques de sortir d'aussi redoutables crises. Il sauva la situation.
Pour ceux qui, par aveuglement d'esprit ou par infirmité de cœur, ou seulement par habitude et tradition, professant le culte de l'ingratitude en histoire, préfèrent ejcpliquer les événements humains par l'intuition souveraine et rinfaillible instinct de la multitude, nous voulons reproduire ici quelques pages du livre d'Edgar Quinet sur la Révolution.
Malgré l'appréciation trop souvent amère, fausse et injuste, au moins étrange et regrettable de la part d'un républicain, qu*y a donnée cet écrivain des principaux événements de la grande crise, notamment du 21 janvier, du 31 mai, de l'institution du gouvernement révolutionnaire, et du 18 fructidor, qu'il regarde comme autant de fautes, sinon comme des crimes, nous allons rappeler les considérations, à notre avis beaucoup plus judicieuses, bien que contradictoires, qu'il a laissées sur Hmportance des hommes dans la marche des événements politiques.
(i) Œuvres de Danton; iu-12, Coumiol, Paris, 1867.
(2) Danton, documents authentiques pour servir à Vhistoire de la Bévo^ luHon française; Paris, Lacroix^ 1861.
« Si Ton recherche la part de Tindividu et celle des masses dans la Révolution française, dit-il, voici le résultat auquel on est conduit, et il s'applique à toutes les révolutions humaines.
(( D*abord, au milieu du silence^ des ténèbres et de Tassujettissement de tous, on voit quelques hommes subitement éclairés d*une lumière qui semble sortir d'eux-mêmes. Ils sont comme les cimes de THumaaité, qui rayonnent sous un soleil invisible, quand le reste de la terre est encore dans les ténèbres. Si ce petit nombre d'hommes disparaissait, la nuit seule s'étendrait sur tout un siècle. Otez du dix-huî^ tième siècle Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, Diderot, Turgot ; et dites ce que devient Fesprit humain ! Aux clartés de ce premier groupe s'éclaire, s'échauffe, s'allume un groupe plus nombreux, mais qui n'est encore qu'une imperceptible fraction au prix de la multitude ; et ce sont ceuxlà qui commencent à agir sur elle, à l'exciter, à la provoquer. Us font descendre sur ce froid limon une partie du feu sacré qui les dévore. Longtemps la foule, en apparence inanimée, résiste à toutes les excitations des esprits supérieurs. Elle ne peut s'échauffer d'un si noble feu et elle les désespère par son inertie ou son incapacité. C'est le temps des plaintes de Voltaire et des Encyclopédistes, de d'Alembert, de Mably, de Mirabeau dans sa jeunesse, de Lafayette à la réunion des notables. Tous ceux qui se sont hâtés s'indignent de la len> teur que les masses mettent à les suivre ou même à les comprendre. Epoque de 1770 à 1788.
(( Enfin une partie de la masse a ressenti l'effet de cette longue incubation du génie. On dirait qu'une âme a pénétré ce qui n'était auparavant qu'une inerte argile. Les secrets, les aspirations de quelques-uns, en devenant l'ftme du plus grand nombre, lui apportent à la fois la chaleur, la vie, le mouvement, l'audace. C'est la foudre qui a allumé toute une forêt ; et comme la masse a été lente à s'animer, comme elle n'a d'abord suivi que de loin et en rampant ses hardis initia-
leurs, maintenant c'est elle qui les devance. Elle est enivrée de cet esprit si nouveau ; elle ne peut se l'expliquer, ni le contredire, ni l'arrêter. Il l'emporte, et par-delà toutes les barrières qu'avaient assignées ceux qui les premiers le lui ont révélé.
(( Les peuples dépassent alors leurs initiateurs en hardiesse. Les timides deviennent les téméraires et les téméraires deviennent les timides. De l'audace, de l'audace et encore de l'audace 1 Ce mot, prononcé d'abord par le chancelier Bacon, est retrouvé par Danton; il devient la devise de tout un peuple. 14 juillet, 20 juin, 10 août.
« Quand les masses sont ainsi déchaînées, qui pourra désormais les arrêter? Sans doute elles parcourront la terre en trois pas, comme les dieux d'Homère. Mais c'est là une apparence trompeuse. Car si par l'effet d'un piège bien tendu ou par la lassitude qui s'empare des meilleurs, ou parce qu'ils se sont entre-tués, ceux qui conduisaient le peuple viennent à disparaître, alors voici l'étonnant spectacle auquel vous assistez^ et c'est la un de la Révolution.
a Privés de ceux qui leur donnaient Timpulsion et la vie, les peuples déchaînés, devant lesquels la terre semblait trop petite, s'arrêtent.
« C'est un fleuve privé de sa source, il s'épuise prompteméat. Un désespoir subit s'empare de la multitude. 10 germinal, 1®' prairial.
« Gomme si les peuples n'avaient reçu qu'une vie empruntée, ils la perdent en perdant leurs anciens chefs. Cette matière incandescente se refroidit peu à peu, depuis qu'elle ne reçoit plus chaque jour les rayonnements des grandes âmes qu'elle a laissées périr. Et par degrés, elle retombe à l'état d'inertie d'où elle avait été tirée (1). »
XlII. Cependant, malgré ses luttes et ses batailles, malgré tant de combats acharnés, souvent héroïques, et malgré ses
(1) La Révolution, i, I, liv. II, p. 68-70.
victoires, la Révolution française, dans ses tendances profondes, essentielles^ ne cessa jamais d'être pacifique, nullement portée aux conquêtes. Elle voulait pour elle la liberté, Tindé* pendance, rien de plus. Bien qu'émettant des principes universels en politique, elle entendait s'organisef* et se développer sans opprimer les autres nations.
Sans doute la Convention déclara la guerre à la seconde coalition, comme Louis XVI, ou TAssemblée législative, à la première alliance des rois; mais, dans les deux cas, c'était bien réellement prendre Finitiative d'une guerre de stricte défense, contre des ennemis depuis longtemps conjurés et prêts à fondre sur la France pour s'en partager les lambeaux.
Ainsi attaquée, la Révolution fut bien obligée de se défendre.
Et comment ?
En continuant, au fonl, et sauf des modifications inévitables, la politique extérieure de Richelieu et de Henri IV.
Elle se soutint en massant toute la nation, surtout le paysannat, pour la défense de TÉtat.
Ayant à sa tète la bourgeoisie du xviii* siècle, ce paysannat forma une armée incomparable, qui triompha de l'Europe coalisée, en même temps qu'elle sortit l'art militaire lui-même de la routine de l'ancien régime. Mais toujours animées par le secret instinct de la grande transformation qu'elles devaient accomplir en substituant les idées réelles, la science, à la théologie, et le travail à la guerre, l'activité fraternelle et pacifique des peuples à l'action antagoniste et toute militaire des rois, nos trois grandes Assemblées, Constituante, Législative et Convention, proclamèrent, en principe, et appliquèrent constamment, en fait, que la France n'entendait point se livrer à des conquêtes ni à des agressions contre ses voisins, mais qu'elle voulait seulement se maintenir à leur égard en état de légitime défense.
Ce point essentiel, dog.uatiquement établi par le fondateur
de la philosophie positive, a été mis hors de conteste, historiquement, dans un livre remarquable, qui méritera toujours de fixer Tattention des esprits sérieux, V Histoire du droit de guerre et de paix, de 1789 à 1815, par Marc Dufraissc.
La guerre de propagande, ou plutôt la propagande arméey conception de l'extrême démocratie représentiée par Thébertisme, lancée on moment sur le terrain de la pratique politique par suite de l'initiative enthousiaste d'un homme étran* ger à la France, le baron de CHoots, ne fut bien réellement qu'un entraînement de courte durée (d'ailleurs fort légitime an point de vue des représailles), auquel ne pcuiicipèrent longtemps ni la Convention nationale, ni le comité de Salut public, seuls représentants réels de la France à ce moment.
A cet égard, comme en tant d'autres occasions^ ce fut encore Danton qui donna le signal du retour aux saines idées sur les relations internationales.
Dès le mois d'avril 1793, on le vit, instruit sans doute par l'expérience qu'il venait de faire en Belgique, combattre le cosmopolitisme à la Convention, et, dans une allocution du sens à la fois le plus fin et le plus profond, esquisser en quelques mots le programme de politique extérieure, toute de liberté et de paix, qui convient aux nations modernes.
a II est temps, citoyens, dit-il, que la Convention fasse connaître à l'Europe que la France sait allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans un mouvement d'enthousiasme, un décret dont le motif était bon sans doute (1), puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. // fatU, avant tout, songer à la conservation de notre
(1) Décret du 19 novembre 1792, par lequel la GonveatioD s'engageait à accorder fraternité et secours k tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté. -• R.
corjts politique^ et fonder la grandeur française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses lumières et son éner* gie^ fera attraction sur les autres peuples... » — (Séance du 13 avril 1793.)
Plus tard, à propos d'une motion du comité de Scdut public, il disait encore :
« Il (le comité) n'a pas assez considéré que le peuple français ne peut jamais faire de guerre offensive....
« Une guerre offensive serait celle où, sans aucune provo* cation, nous combinerions des attaques inopinées et injustes, dans des vues d'agrandissement de notre territoire. Le Corps législatif ne serait jamais secondé dans une telle entreprise. Sans doute, si des puissances ennemies nous ont suscité une guerre injuste, si elles nous ont entraînés à des déposes énormes, nous pouvons séquestrer momentanément une portion de leur territoire pour nous indemniser; mais c'est encore au Corps législatif à veiller à cet égard aux intérêts de la nation... » — (Convention nationale, séance du 13 juin 1793.)
Outre l'exaltation du moment, cette grave erreur do la propagande armée fut certainement amenée par l'infatuation fâcheuse qui faisait croire à notre démocratie, alors comme plus tard, que toute l'Europe était à son unisson, qu'elle comprenait la France, qu'elle l'admirait et qu'elle Y appelait l
Combien elle en était loin....
Sa sympathie pour nous, éveillée en 1789 par la réunion des États-Généraux et par la prise de la Bastille, avait toujours été en diminuant depuis cette époque, et s'était graduellement transformée en antipathie, puis en haine après l'exécution de Louis XYI. C'est à peine si quelques individualités supérieures, en Angleterre, en Italie et en Allemagne, Fox, SWridan, Fichte, Schiller, etc., nous étaient demeurées fidèles.
La politique de Cloots manquait donc de raison, de base objective, et ne pouvait être celle de la Révolution, de la
Convention et du comité de Salut public, qui, dans la question extérieure, abandonnèrent vite la guerre de propagande, pour la grande guerre défensive.
Celle-ci consistait à assurer et à faire reconnaître l'indépendance de la France et son inliégrité : d'abord en expulsant Tennemi de son territoire, et en réprouvant assez fortement pour le lui faire réellement respecter ; ensuite, en rendant cette indépendance définitive, par Toccupation provisoire de la Savoie et de la Belgique (condition si largement obtenue par rimmortelle campagne de Tan II, 1793-1794) ; en détruisant par la diplomatie et par la guerre la coalition européenne; enfin, en assurant Tappui moral de la France, sans aucune arrière-pensée d'annexion (amendement essentiel et décisif apporté par la Révolution à la politique de Henri IV et de Richelieu), à celles des nations les plus voisines qui eussent voulu arriver à la liberté, comme la Hollande^ la Westphalie, le Piémont, etc., où de telles aspirations étaient loin de faire défaut ; tout cela sans pression militaire^ sans conquêtes, par des conseils, par l'exemple de notre hégémonie, ou par l'effort de notre propagande pour la rénovation politique, sociale, intellectuelle et morale de TOccident.
En un mot, la République française, dans l'intérêt même de la civilisation générale, devait rester assez forte pour faire admettre et respecter chez elle, par l'Europe entière, un état social libre et rationnel, sans Dieu ni roi, basé sur des principes démontrables, avec [un gouvernement soumis à la loi de l'utilité et de la responsabilité, déterminé lui-même à respecter et maintenir au dehors le statu quo.
C'était là, alors comme aujourd'hui, notre seule vraie politique extérieure, celle de Danton, de la Convention et du Gouvernement révolutionnaire, la politique de Henri IV et de Richelieu, mais non celle de Louis XIV et de Napoléon I*', qui aspiraient par la violence et la ruse à la monarchie universelle.
Or, en 1793, la coalition voulait certainement démembrer
la France (1). Aucun des Etats qui en faisaient partie ne se proposait sérieusement, exclusivement, comme but de guerre, de sauver ou de venger Louis XVI. Tous entendaient s'attribuer un morceau de notre pays : la Flandre, la .Lorraine et VAlsace à T Au triche, avec une compensation en Pologne pour la Prusse; Dunkerque à l'Angleterre; la Provence à la Sardaigne; le Roussillon à l'Espagne, etc
Mais notre armée, si fortement constituée en 1793, recueillit, dès 1794, le fruit des efforts et des travaux immenses effectués dans ce but.
C'est par ses victoires, par sa discipline, par son dévouement et son noble fanatisme, par les formidables campagnes de 1793, de 1794, de 1795 et 1797, en France et au dehors, en Vendée, sur le Rhin, aux Alpes et aux Pyrénées, que la Convention, le comité de Salut public et le Directoire parvinrent à ruiner la coalition, plutôt qu'à renverser des trônes ou s'annexer des territoires. La grande guerre défensive l'ayant définitivement emporté sur la guerre de propagande, qui ne fut réellement reprise et développée, à son point de vue personnel, que par Bonaparte, pour le malheur de la République, de la France et de l'Humanité.
Car, c'est l'état de guerre indéfinie, institué d'après cette aberration militaire captieuse et subversive, c'est l'éloignement permanent de l'armée dans des expéditions lointaines, qui finit par la séparer de la nation pour l'attacher à son chef et lui faire perdre le respect de la patrie et le culte de la Révolution.
Au contraire, ce sont les besoins de la défense nationale qui ont graduellement et fatalement poussé à la proclamation de la République, en montrant que la royauté n'était pas seulement l'obstacle à l'établissement delà liberté à l'in-
{{) Voir les traités passés entre l'Autriche et la Prusse, entre TAngleterre, les précédentes, la SarJaigue, l'Espagne, etc., et, en général, rhislorique de la seconde coalition, daa» Vjtlisioire diplomatique, etc., par M. F. de Bourgoing.
térieur, mais aussi au maintien de Findépendance et de Tintégrité de la patrie. De plus, les nécessités de cette défense ont encore poussé à Torganisation d'un gouvernement républicain réel, énergique, contrairement au libéralisme dispersif de ce temps. Enfin, c'est la défense nationale et non le cosmopolitisme qui a fait surgir cette classe guerrière nouvelle, la partie alors la plus civique et la plus émancipée de toute la nation, qui pouvait servir de base à la dictature militaire dont Taction était devenue indispensable à la conservation même des résultats de la Révolution (on le vit au 18 fructidor), et qui les aurait certainement assurés et maintenus si Hoche, par exemple, eût pu surgir au lieu de Bonaparte (1).
On sait que le principal rôle assigné par la force des choses à ce pouvoir de transition était d'assurer l'indépendance nationale et Tordre intérieur, contre les royalistes du dehors et du dedans, par l'inébranlable maintien de la République, en favorisant le mouvement industriel indispensable à l'existence nationale et faisant respecter la liberté spirituelle nécessaire à la refonte définitive des opinions, des mœurs et des institutions, d'après l'élaboration d'une nouvelle doctrine générale.
XW. Quant à la Convention elle-même (pour revenir sur nos pas et terminer l'analyse des pouvoirs directeurs du grand mouvement révolutionnaire), considérée dans son ensemble, surtout après l'élimination des Girondins, on la vit s'élever pendant la phase ascendante de sa durée, du 3! mai 1793 à la fin de cette incomparable année, et pendant la principale période de Faction politique de Danton, à une hauteur qui laisse bien loin derrière elle toutes les autres Assemblées que la France ail eues pour se gouverner.
Elle jouit de la plénitude de tous les pouvoirs, législatif, administratif, exécutif, au moins jusqu'au fonctionnement
(l) Voir Auguste Comte, Système de philosophie positive j i, VI, p. 386.
régulier du grand comité de Salut public. Elle exerça le dernier par ses comités, par ses ministres et par Taction de ses commissaires dans les provinces et aux armées; elle exerça constamment les deux premiers par ses comités aussî^ et par ses propres délibérations.
Les comités de la Convention, au nombre de vingt-deux, comprenaient ceux chargés des fonctions intérieures de TAssemblée et ceux occupés du régime général de la République, ces derniers embrassant toutes les parties du gouvernement proprement dit. Dans les premiers on comptait les archives, les procès-verbaux, les décrets, le comité des pétitions et de la correspondance, le comité des inspecteurs de la salle et du secrétariat, etc. ; dans les seconds : le comité de constitution, oii étaient, entre autres, Danton, Gondorcet, Yergniaud, Sieyès ; le comité de sûreté générale (avec Hérault de Séchelles pour premier président) ; le comité d'instruction publique, de législation, des travaux publics, du commerce, des finances avec Cambon pour directeur; de la guerre, où dès le débat figura Camot; le comité de la marine, où siégeait déjà Jean Bon Saint*André; enfin le comité diplomatique, dont faisaient partie, au début, Brissot et Anacbarsis Gloots.
C'est par le labeur incessant de ces diverses commissions que l'Assemblée put mener de front ses immenses travaix.
Mettant de côté les fictions constitutionnelles, elle comprit, dès sa première séance, que l'abolition immédiate de la royauté était le préambule indispensable de la régénération sociale dont l'accomplissement lui était imposé. Sur ce point, pas d'hésitation.
La royauté était, en effet, la clé de voûte et le dernier ves* tige de ce régime des castes dont les progrès de la civilisation exigeaient enfin la suppression ; et cela, au moment où la rationnante croissante des connaissances et des conceptions relatives à l'art de gouverner rendait l'aptitude au gouvernement politique lui-même de plus en plus indépendante de tout apprentissage spécial de famille ou de caste,
d après une éducation systématique que pouvaient dès lors recevoir tous ceux, bourgeois ou prolétaires, qui se trouveraient doués de l'esprit d'ensemble, lequel, au temps que nous considérons, était bien loin d'appartenir aux seules maisons royales ou à la haute noblesse^ comme le prouve l'histoire de notre Révolution.
Par une conséquence toute logique, la grande Assemblée n'hésita pas davantage à porter la main sur les éléments de l'ancien régime, encore subsistant, et qui, dans la phase de la monarchie absolue, s'étaient groupés et concentrés autour de la royauté pour lui servir d'appui : institutions de tous genres, militaires, ecclésiastiques, administratives, judiciaires , littéraires , artistiques et même scientifique. C'est ainsi que fut supprimée, entre autres, l'Académie des sciences, dont l'action était devenue dispersive et finalement nuisible aux progrès de l'esprit humain, depuis que l'étude synthétique de l'homme et de la société était h l'ordre du jour.
Par contre, la Convention témoigna hautement de son ins-' tinct sympathique pour les éléments essentiels du régime nouveau, l'industrie, la science proprement dite et les beaux-arts, affranchis des influences de l'ancien régime^ par sa sollicitude constante et effective envers le prolétariat, et par la fondation, outre les écoles primaires, de divers éta« blissements tels que le Conservatoire des arts et métiers, le Musée, la Calcographie, l'École normale, le Muséum, et surtout l'École polytechnique^ création supérieure à toutes les autres institutions de ce genre (1).
Son comité d'instruction publique comprenait vingt-quatre membres^ répartis en treize sections : section de l'organisa* tien générale de l'instruction publique ; de l'éducation morale, de l'éducation physique, de l'éducation des fenmies, de l'édu-
(i) Voir Le vandalisme révolutionnaire; un vol. in-12, par E. Despois Paris, 4868.
cation des orphelins, des aveugles-nés et des sourds-muets; des voyages, bibliothèques, musées, collections, etc. ; des examens, prix et encouragements; des fêtes nationales; des promotions aux places vacantes^ traitements, pensions de retraite et indemnités aux personnes attachées aux établissements de Tancien régime ; de la bibliographie et du catalogue général des richesses littéraires de la République ; enfin, du dictionnaire des municipalités.
Les premiers membres du comité de Tinstruction publique furent Dussaux, A. C. Prieur, M. J. Chénier, G. Homme, le peintre David, Roux-Fazillac, l'ami de Georges Leroy, de d'Holbach et de Diderot, Fouché de Nantes, Buzot^ Bailly, Dupuis, et plus tard Gondorcet, Lakanal, etc.
Tels furent les moyens et les agents du vandalisme de la Convention.
En même temps elle faisait pénétrer dans la pratique sociale les notions de justice antérieurement élaborées par les philosophes du siècle, par la réforme judiciaire et par la codiflcation qui la consacrait définitivement.
Nous avons précédemment indiqué ce que TAssemblée constituante avait déjà réalisé dans cet ordre de réformes. En matière civile, le principe des successions lui est dû. L'institution des actes de Tétat civil appartient à la Législative. La Convention décréta Tégalilé de partage entre les héritiers ; elle posa les principes sur la paternité, la tutelle, les contrats, les obligations, etc. C'est en 1793 même que la grande Assemblée demanda à son comité de législation, où siégeaient Merlin de Douai, Treilhard, Berlier, Cambacérès, Thibaudeau, etc., ce grand }abeur, le Code civil, qui conserva l'empreinte vigoureuse de son origine, même lorsqu'il fut remanié, altéré, et promulgué par Napoléon. Ce n*était encore point tant a son code », que celui de la Convention !
Mais sa manifestation la plus caractérisée comme aspii^ation à la rénovation universelle fut, sans contredit, l'adhcsion
qu'elle accorda un moment à la détermination la plus audacieuse qu*ait prise la Commune de Paris : la suppression du christianisme/ mesure éminemment propice à la réorganisation ultérieure^ puisqu'elle témoignait à la fois de la caducité d'un dogme devenu à ce point indifférent et même étranger à la vie moderne, ainsi que de la nécessité d'une nouvelle croyance générale et d'une direction spirituelle nouvelle pour obtenir la régénération de la société. Car, suivant la remarque profonde de Michelet, « la Révolution n'était rien, sans la révolution religieuse. »
Notre première Assemblée nationale était demeurée dans l'ancien régime autant par rétablissement de la constitution civile du clergé que par la transformation de la monarchie absolue en une royauté constitutionnelle ; et Ton peut affirmer que sar ces deux points fondamentaux elle avait failli à la mission que lui imposait le xviii^ siècle.
Tout restait à faire, après elle, quant au renversement effectif du système du moyen-âge ; et, seule, la Convention sut obéir à la nécessité d'opérer table rase.
Elle ne rendît, il est vrai, aucun décret supprimant officiellement la religion catholique, ouïes cultes protestant et juif, mais elle abolit le privilège d'Etat accordé à la première par l'Assemblée constituante; elle proclama la liberté de tons les cultes ; elle ne s'opposa point à la fermeture des églises par les municipalités, notamment à Paris ; elle ne désavoua pas davantage les mesures antireligieuses prises par ceux de ses membres qui la représentaient dans les provinces : entre autres, lorsque Rhul, un des Montagnards les plus purs, eut brisé de sa main, sur la place publique de Reims, la sainte ampoule qui servait au sacre des rois. L'Assemblée applaudit et aucun de ses membres ne désavoua l'énergique représentant! De plus, elle reçut les dépouilles des temples et les affecta aux services publics, à la défense nationale; elle accepta dans son sein même toutes les déprêtrisations ; enfin elle assista en corps, officiellement
et malgré le comité de Salut public, h la première fête de la Raison, célébrée dans Téglise métropolitaine de la capitale de la France, transformée en un temple philosophique. 11 est donc hors de doute qu*elle ait voulu, pendant un temps, Vabolition du christianisme.
Nous reviendrons bientôt sur ce fait considérable ; notons seulement ici que, par cette suppression de la royauté et de la religion d'Etat, Tanoien régime se trouvait atteint jusque dans ses assises les plus essentielles.
Malheureusement, et toujours à défaut de la doctrine organique indispensable pour diriger la reconstruction, la Convention, comme TAssemblée constituante, n'avait à sa portée que la doctrine révolutionnaire, bonne pour détruire, impropre pour édifier ; et rétablissement du régime nouveau exigeait une conception réelle, une théorie positive ou scientifique du monde et de Thomme, surtout de la société, de sa constitution et de son développement. Or, cette philosophie nouvelle se trouvait & peine entrevue dans les écrits de Montesquieu, de Turgot, de Gondorcet, et la science sociale était à peine soupçonnée.
C'est là» nous ne nous lassons point de le répéter, ce qui fît Vimpuissaqce de la Convention à remplacer ce qu'elle avait détruit^ et permit la funeste déviation introduite par les novateurs négatifs dont Robespierre est le type^ ainsi que, plus tard, les diverses tentatives de restauration de rancien régime, ou ces rétrogradations choquantes autant que désastreuses chez le peuple investi de Tinitiative du progrès moderne, dont cette lourde fatalité explique suffisamment les variations inévitables.
Ni le protestantisme, ni même le déisme, par cela qu'ils n'étaient que des atténuations de la croyance théologique antérieure, ne pouvaient servir à opérer la rénovation spirituelle, la plus haute et la plus difficile de toutes, ni par conséquent à remplacer le catholicisme; et le culte de la Raison lui*méme, quelque pressentiment qu'il eût du caractère de la foi nouvelle^
restait encore trop métaphysique, pour faire sufgir à temps le culte de rHumanité. Voilà pourquoi la tentative de rénovation religieuse de 4793 dut nécessairement avorter, et pourquoi le catholicisme put être restauré si peu de temps après.
D'autre part, la formidable coalition qui se forma en Europe dès 4789, contre la Révolution et contre la France qui en était le principal foyer, coalition à la tête de laquelle on vit bientôt se placer Taristocratie anglaise, quoique sa situation insulaire semblât la mettre à l'abri des changements qui s^étaient opérés sur le continent, témoigne assez de retendue de ce grand mouvement social, qui était commun, au fond, par ses tendances et sa nécessité, à toutes les populations de TOccident.
Les monarchies de Tancien monde reconnaissaient qu'elles étaient intéressées au maintien du système théologique et militaire, comme les peuples devaient sentir, tôt ou tard, l'avantage qu'il y avait pour eux à en sortir et à s'assimiler le régime républicain.
L'attaque inique des rois contre la nation française eut en effet pour résultat de forcer celle-ci à proclamer au dehors l'universalité de sa cause, et de provoquer à l'intérieur une identité de sentiments et de vues politiques, une concentration d'efforts indispensable au triomphe de la plus juste et de la plus sublime défense dont l'histoire puisse jamais olTrir le tableau.
ff C'est là surtout, fait observer Auguste Comte, ce qui détermina, ou du moins maintint, l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérents & leur doctrine et à leur situation.
a Quoique constamment poussée par la philosophie métaphy-* siqne à des conceptions vagues et absolues, l'Assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne
pouvait lui refuser, futbientôt heureusement conduite, par les actives exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à Fadmirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant.
« C'est ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si aveuglément imitée par leurs successeurs, les Conventionnels français, renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste dictature temporelle, équivalant à celle graduellement élaborée par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentiments de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins sociaux.
(t En général, l'étude approfondie de cette grande
crise fera de plus en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances extérieures, les éminents attributs qui la distinguent furent essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale, soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement ; tandis que les graves aberrations qui s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui do-
minait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique (1). »
L'un des principaux titres de la Convention, pendant sa période ascendante, est donc d'avoir noblement subi la direction de son chef principal, et celle du second comité de Salut public, qu'il avait fait ériger en gouvernement et qu'il inspira si puissamment.
Le sentiment intense et continu de la rénovation universelle qu'il fallait accomplir inspira, du reste, à cette grande Assemblée des mesures dignes de toute notie admiration: entre autres celles qui témoignent de son intime désir de rapprochement général des peuples et de fraternelle union de la famille humaine^ telles que la réforme des poids et mesures et celle du calendrier d'après un type scientiflque international, fixe et universellement acceptable. C'est ainsi encore qu'elle ébaucha le culte de la nature, en affectant chacun des jours de l'année à un des produits de la terre, aux animaux qui la couvrent, ou aux instruments de l'agriculture, et qu'elle donna aux mois des désignations en rapport avec les saisons correspondantes. Enfin elle accepta, comme nous l'avons déjà dit, à l'instigation de la Commune de Paris, ridéalisalion plus élevée et plus abstraite, se rapportant exclusivement au type humain, connue sous le nom de culte de la Raison, que le Positivisme considère à juste titre comme une ébauche spontanée de la religion de l'Humanité (2).
Le seul reproche qu'aient à encourir à cet égard la Commune et la Convention, est d'avoir tenté d'imposer ce qui, évidemment, ne devait être que proposé, comme toutes les matières spirituelles, comme tout ce qui regarde la conscience. Il en est de même de la suppression du christianisme auquel
(1) Système de philosophie positive, t. YI, p. 372-375.
(2) Voir l'introduction de t Essai sur la prière, par J. Lonchampt; in-32, Leroux^ rue Bonaparlu, 28; Paris, 1878.
il suffisait d*enlever tout caractère et tout appui officiels, d'après une entière séparation de FEglise et de l'Etat, avec pleine liberté des cultes quelconques considérés comme des manifestations privées, sans recourir à la dévastation des temples et à Toppression des fidèles.
Nous avons expliqué précédemment comment la domination absolue de la doctiîne révolutionnaire rendait presque impossible une telle tolérance et une pareille rectitude de vues et d'action, sans parler de la surexcitation alors résultée de la guerre civile et étrangère.
Il n'en est pas moins vrai que la suppression du culte de la Raison marque la fin du mouvement ascendant de la Révolution et de la Convention nationale elle-même, comme son installation en avait marqué l'apogée.
Outre les motifs généraux que nous venons d'indiquer, des intérêts politiques plus particuliers en amenèrent la chute.
La Commune de Paris, qui, vers la fin de 1793, sous la fâcheuse influence d'Hébert, commençait à porter ombrage au comité de Salut public et à méconnaître la Convention ellemême, avec lesquels elle semblait vouloir se mettre en rivalité, était le foyer apparent du nouveau mouvement religieux. C'est elle qui avait osé prendre l'initiative de la suppression du christianisme en ordonnant la fermeture des églises et des temples, et celle plus audacieuse encore de la substitution du culte de la Raison à celui de Jésus.
Le comité de Salut public, autant par esprit rétrograde chez ses membres prépondérants (Robespierre, Saint-Just» Gouthon), que par intérêt de parti, se prononça de prime abord contre la tentative de la Commune ; et il finit par entraîner la Convention dans cette résistance, bien qu'elle eût primitivement incliné en sens contraire.
Danton, cependant aussi émancipé en religion qu'en politique (1), mais capté et d'ailleurs subordonné par Robespierre,
(1) On ne peut çoère douter du complet affranchissement théolo-
ne chercha pas à arrêter TAssemblée dans ce revirement (1).
Faute grave à tous les points de Vue, puisqu*il augmentait, en lui abandonnant des éléments de résistance très-vigoureux, la force du futur tyran, et qu'il cédait sur une question capitale pour Tachèvement de la Révolution.
11 aurait du, en restreignant seulement l'action de la Commune au lieu de la laisser frs^per, c'est-à-dire en la faisant rentrer dans ses attributions légales et lui imposant le tes* pect du décret sur la liberté des cultes, stipuler formelle^ ment que cette liberté appartiendrait au même titre à la re^ ligion civile, au culte de la Raison, et exiger, d'autre part^ la suppression de tout appui matériel et moral de la part de l'Etat envers la religion catholique, comme envers les cultes protestant et juif.
La difficulté^ ici» était tout intellectuelle, quoique d'ordre politique ; elle provenait de ce que la théorie du gouvernement des sociétés, ou la science hociale, n'avait point encore dégagé le principe fondamental de l'organisation du régime modei-ne : la séparation du spirituel et du temporel, condition exclusive de la liberté de conscience.
Absolument confondus dans l'antiquité, séparés au moyenâge au profit de l'Ëglise, de nouveau réunis, à partir du XIII* siècle, au profit de la royauté : les deux grands pouvoirs sociaux qui constamment, universellement et inévitablement
giqvie de rbomme qui, au moment de mourir, répondait avec calme an juge lui demandant 8es qualités civiles :
« Ma demeure sera bieniôt dans ie néant; quant & mon nom, vous le trouverez an panthéon de Thistoire. •
E$t-ii possible, vu la circonstance, d'être plus net snr ce que Diderot appelait ie grand préjugé, et davantage au point de vue humain?
(1) Dans une occasion toute récente, le 3 décembre 1793, aux Jacobins, déjà en butte à la défaveur du parti républicain, par suite de la déviation démocratique, Thomme d'Etat de la Révolution avait dû se laisser défendre par Robespierre contre les imputations odieuses que celui-ci faisait lui-même circuler dans les masses par ses agents et par ses joaruaux, notamment par le Père Duchéné^ alors tout dévoué à l'Incorruptible.
Danton dut reconnaître amèrement^ à cette heure même, la faiitd .qu'il avait commiie en refusant d'entrer au comité de Salut public.
dirigent le monde, le conseil et le commandement, la religion et la politique, TEglise et l'Etat, se trouvaient encore amalgamés, pendant la Révolution, dans le centre essentiel du régime représentatif, TAssemblée nationale : Constituante, Législative ou Convention.
Sans nul doute, les Constituants, les Girondins et les Dantonisles, disciples de Voltaire ou de Diderot, voulaient la liberté! mais la formule nécessaire, le moyen indispensable pour rinstituer et la faire passer du domaine de la théorie dans le champ de la pratique : la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'étant point trouvés^ aucun de ces partis ne par* vint à l'établir d'une manière effective.
Voilà comment la seule politique conforme à la doctrine révolutionnaire, qui confond les deux pouvoirs, ou la politique de Robespierre, prévalut sur les tendances libérales de la Convention.
L'homme d'Etat de 93 subît ici, comme l'Assemblée, la fatalité du moment; ne voyant plus assez loin, ni d'assez haut, il ne put surmonter la domination sophistique de Rousseau et sacrifia aux exigences du Comité, h des combinaisons et à des représailles de parti, voire à des préoccupations de tranquillité publique, la question si grave de la tentative de rénovation spirituelle de l'an II.
Dès lors, par sa motion contre les mascarades antireligieuses, et par l'action critique de Camille à l'égard de Cloots et de Chaumette, Danton, sans le prévoir ni le vouloir, rendit possible l'immolation de la Commune, l'arrêt du mouvement révolutionnaire, sa propre chute, et la tyrannie de Robespierre.
Jusque-là moteur principal de la Révolution, il s'arrêta le jour même où il monta à la tribune pour soutenir le comité de Salut public et l'Etre suprême contre la Commurie et contre la nouvelle déesse (26 décembre 1793) (1).
(1) Lorsque ici, et dans ce qui précède, uous u'invoquons, en ce qui
Il ne restade lui, désormais, que le patriote et le citoyen
Mais combien grand encore? Jusqu'à s* immoler pour la
République et cimenter avec son sang ses fondements et son unité.
Quoi qu'il puisse être de cette interprétation, le maîtreœuvre de la Convention doit être représenté par l'ensemble des événements accomplis dans l'immortelle année 93, la plus féconde et la plus décisive de toute notre histoire nationale, savoir :
Le jugement du roi;
L'élimination des Girondins ;
L'institution du gouvernement révolutionnaire ;
La formation d'une armée natiimale ;
Les plus vastes opérations civiles et militaires;
Le grand-livre ;
La tentative de rénovation philosophique et religieuse ;
Wattignies^ Wîssembourg, Landau, Lyon, Toulon, Le Mans, Savenay ;
L'unité et l'indépendance françaises, l'afirrancbissement et l'intégrité du foyer de la Révolution, le salut et l'exaltation de la patirie !
Explosion sublime, inouïe, dont la contemplation fait encore bondir le cœur à près d'un siècle de distance, et dont on ne trouve, comme l'a fait observer l'admirable auteur du Système de philosophie positive^ l'équivalent dans l'histoire d'aucun peuple.
Et si l'on veut bien se reporter maintenant à ce que nous avons indiqué au commencement de cette intro-
concerne le culte de la Raison, que la Commune de Paris, c'est par simple artifice oratoire, pour n'employer que le signe au lieu de la chose signiflée. Car le mouvement antithéologique, parti des entrailles mêmes du xviiio siècle, avait précédé, à la Convention et dans toute la France, la manifestation des municipaux parisiens; et il présenta dans les provinces, et jusque dans des communes très-petites, une intensité et une durée bien plus grandes que dans la capitale. C'était, nous le démontrerons quelque Jour, le Credo propre au tiers-état, à toute la bourgeoisie émancipée.
duction relativement à la nature et au but de la grande crise, qui, d'après les lois aujourd'hui connues do progrès social, devait conduire Tavant-garde de THumanité (FOccident et surtout la France), de Tancien régime, du système théologique et militaire, au régime moderne, celui de Tindustrie et de la science : on saisira mieux encore toute Timportance et la grandeur du mouvement de 93, remplaçant la royauté, le pouvoir absolu et le droit divin par un gouvernement civil, relatif, humain^ et la théologie, le dogme révélé et imposé, par la liberté de conscience indispensable pour arriver au règne des vérités observées.
Avec un instinct sublime, avec une sorte de divination civique, la Convention avait donc bien réellement entrevu le point culminant de cette suprême évolution : Tinstallation d*un régime d'activité pacifique dirigé par une foi démontrable; et elle s'en était approchée autant que le permettait la seule philosophie qui fût à sa disposition.
Toutefois, convenons, à regret et pour rester dans la vérité, que la grande Assemblée oscilla trop souvent et trop profondément au gré des conjonctures et des chefs dont elle subit toujours l'influence : hésitante et divisée pendant la rivalité des Girondins et des Montagnards; forte, active et féconde sous l'impulsion de Danton ; complice affolée et muette de Robespierre, elle subit une phase de rétrogradation plus marquée encore, et non moins sanglante, après la chute de ce dernier, par la rentrée des Girondins qui avaient survécu.
XY. A la mort de Danton commence donc officiellement le déclin ; en pleine révolution, à Tapogée du mouvement républicain, la France retombe subitement, par la confusion du spirituel et du temporel, par le déisme légal, au droit divin d'un seul; à la théocratie de Rousseau : Robespierre prépare Bonaparte.
Danton ayant refusé, en août 1793, d'entrer au comité de Salut public devenu gouvernement, et d'en prendre la présidence, celle-ci échut à l'Incorruptible.
Il ne fut pas long à se prononcer.
Il procéda à Texterminaiion de ceux qui ne pensaient pas comme lui ; les émancipés de la Commune et les promoteurs du culle de la Raison d'abord : Euloge Schneider, Momoro, Gobel, Vincent, Ronsin, Hébert, Gloots, Chaumette, etc. ; puis les politiques de la Convention qui lui portaient ombrage : Danton, Fabre d'Eglantine^ Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Pbilippaux, Lacroix
Ce fut comme le rétablissement de l'Inquisition et des crimes par suspicion de possibilité de faillir, ou par manque de vertu ; la proclamation officielle d'un Etre suprême pour dogme d'Etat, avec Téchafaud pour démonstration et sanction, selon la religion civile de Jean-Jacques : a II y a donc une profession de foi purement civile, dit le philosophe de Genève, celui que Diderot appelait le grand sophiste, dont tl appartient au souverain de fixer les arttcks^ non pas préc isément comme dogme de religion^ mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible (Têtre bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut ban^ nir de F Etat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mômes dogmes, se conduit comme ne les croyant poij qu'il soit pori de mort ; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.
u Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la Divinité puissante^ intelligente, bienfaisante^ prévoyante et pourvoyante, la vie à venir^ le bon^ heur des justes^ le châtiment des méchants , la sainteté du contrat social et des lois ; voilà les dogmes positifs. » — {Du contrat socialy livre IV, chapitre viii).
Toute la politique de Robespierre est dans ces quelques lignes. U en a tracé le programme dans ses discours :»ur les
principes de morale publique (5 février 1794), sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains (7 mai), et sur l'Être suprême (8 juin), auxquels Saint-Just a joint ses sinistres commentaires.
Ce fut k gouvernement personnel, au profit de l'Incorruptible devenu souverain, avec la loi de prairial pour code essentiel et le 9 thermidor pour terme fatal, aussi indispensable qu'inévitable.
En théorie f Robespierre voulait faire de la France, à la fin du xviii" siècle, une république à la manière des anciens. Comme celui de Rousseau^ son idéal était Sparte (i). La domî« nation du peuple, des magistrats intègres et sans orgueil, des citoyens sans vices, la fraternité, la probité et la modestie des rapports, la simplicité des manières, l'austérité des mœurs, voilà, soi-disant, ce qu'il voulait établir.
Ses principales formules étaient légalité pour le gouvernement de l'Etat; république et indivisibilité pour sa forme; salut public pour sa défense et sa conservation; vertu pour son principe ; Etre suprême pour son culte. Le tout imposé par la loi, avec la guillotine pour raison.
Or, la loi elle-même émanait du législateur suprême, de Robespierre, qui, outre le décret du 22 prairial supprimant la défense pour tous les accusés traduits devant les tribunaux révolutionnaires (c'est le principal monument de ce despotisme inouï !), fit rendre encore celui sur la police générale (27 germinal an II) et l'arrêté du 3 prairial suivant, relatif à l'institution des commissions populaires d'incarcération, de bannissement et de transportation.
En pratique^ outre son rôle parlementaire à la Convention, il eut surtout dans le gouvernement révolutionnaire, au Comité, une action de police, qu'il partagea souvent avec Couthon et Saint-Just, mais dont il garda toujours la surintendance. Il en est resté dans nos archives nationales des
(1) Voyez 80D discours sur cette question : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les masurs?
témoignages irrécusables, entre autres : son projet de discours, ou de dénonciation, contre les modérés et les u/^à (autographe); ses notes à Saint-Just pour le rapport contre Danton, Fabre d*Eglantine, çtc. ;ses projets de rapport, ou de dénonciation, contre les socialistes, Jacques Roux, Yarlet, etc. ^ et contre les agioteurs^ Delaunay, Julien, etc. (autographes) ; d'autres notes manuscrites sur différents membres de la Convention ; les registres de police qu'il tenait au comité de Salut public et les rapports secrets qui lui étaient adressés et qui lui servaient à préparer le travail du tribunal révolutionnaire; son carnet de poche et les pièces très-nombreuses qui établissent son influence cachée et souveraine sur le tribunal révolutionnaire encore et sur les autres commissions judiciaires extraordinaires, sur les administrations publiques et sur la Convention nationale elle-même ; ses listes manuscrites d'agents et de looctionnalres de toute sorte ; en6n la correspondance qui lui était adressée de tous les points de la République par des individus, ou des administrations, et qui, outre des adulations sans exemple, contenait surtout des dénonciations (1). c Cet ensemble de documents, dont aucun ne peut être récusé, met hors de doute que Robespierre jouit pendant quatre mois au moins de la souveraine puissance, d'un pouvoir moins linnité que celui de Louis XIV, et qu'il employa cette force incomparable, au mépris de toute liberté, de toute justice et de toute humanité, contrairement au véritable courant du mouvement social, à réaliser ses utopies, à satisfaire son ambition personnelle et à assouvir ses haines privées. De même^ ces pièces établissent absolument l'impossibilité de sa politique et sa nullité comme homme d'Etat, puisque, maître de tout, il ne put ni fonder, ni durer (2). »
(1) Voîr^ à ce sujet, le très- remarquable article de M. J.-B. Foucart, intitulé : Le pontificat de Robespierre^ dans la Politique positive {Revue occidentale)^ u»* 20 et 21.
(2) Danton^ Mémoire sur sa vie privée, par le D' Robinet, préface, page XVI.
Ce n*6st donc pas à lui qu'il faut rapporter^ du 16 germinal au 9 thermidor de l'an II, et avant, la grande action intérieure du gouvernement révolutionnaire, ou du comité de Salut public, qu'il jalousa sans cesse, qu'il entrava souvent, qu'il soupçonna toujours, et dont il exagéra constamment l'abus inévitable et finalement dangereux.
C'est en dehors et au-dessus de sa politique tracassière et ombrageuse, que les Cambon, les Lindet, les Camot, les Prieur,le8Héraultd6Séchelles,lesJean-Bon Saint-André, etc., guidés par l'homme d'Etat de la Révolution^ pendant sa vie, et encore inspirés par sa politique après sa mort^ servaient la patrie et la République.
L'analyse hifltorique la plus minutieuse ne peut que confirmer le jugement d'Auguste Comte pour la période qui noua occupe : n Quand Danton eut succombé sous l'ombrageuse rivalité d'un déclamateur sanguinaire, la nouvelle dictature dégénéra bientôt en une rétrogradation anarchique, à laquelle rien ne sera jamais comparable (I). n