‹ Le procès des Dantonistes, d'après les documents, précédé d'une introduction historique. Recherches pour servir à l'histoire de la révolution françaiseChapitre 3 sur 43 · XVI. Le 9 thermidor étant donné, que fallait-il faire · texte numérisé non relu

XVI. Le 9 thermidor étant donné, que fallait-il faire

D'abord et avant tout, tl ne fallait pas rappeler les Otrùndins. Leur complète et subite amnistie fut, de la part de la Convention, d'ailleurs en pleine décadence, une faute lourde, et qui prouve une fois de plus qu'en politique il ne faut jaaaaaiB se laisser guider par le sentiment, mais par la raison.

En effet, les Girondins étaient tous plus ou moins coupables de trahison en face de l'ennemi. Ils revenaient, en outre, avec Texagération des défauts politiques qui avaient nécessité leur expulsion, et leur rappel servait de prétexte à la rentrée d'une foule d'autres réactionnaires (2).

Ils furent donc bien réellement un nouvel élément de perturbation dans l'Assemblée, si menacée déjà de désagré-

(1) Politique positive, tome III, page 600.

(2) M. Pierre Lafûlte, Conférences sur la Révolution.

gatioDy et Toccasion d'un changement fâcheux dans sa direction générale. Les Girondins apportèrent, en effet, à ce que Ton appelait la plaine, c'est-à-dire à la majorité, qui, alors, n'était pas encore décidément rétrograde, une impulsion qui la fi t réagir beaucoup trop violemment ; oar aussitôt après leur rentrée, elle alla, d'un saut, jusqu'à proscrire Cambon 1 -*- Du reste, Robespierre avait tellement exaspéré tous ses collègues, qu'ils finirent, en haine de lui, par se montrer aussi modérés et tolérants envers les royalistes qu'injustes et violents à l'égard des jacobins, c'est-à-dire des républicains. C'est ainsi que la Convention devint si rigoureuse contre les insurrections révolutionnaires et si clémente pour celles des manarchiâtes. Et c'est ce qui amena, d*après la complicité incontestable des Girondins avec les royalistes, l'épouvantable système de représailles qui sévit, en Tan III, par toute la France, mais particulièrement dans le Jffîdi, et qui porie le nom de réaction thermidorienne (1).

Seules, cette décadence rapide de la grande Assemblée et cette transformation inouïe prouveraient, contrairement au prétendu axiome démocratique, ce que vaut, en politique, DQe indiTidnalité supérieure, un véritable homme d'État.

XYII. Cependant, comme la grande majorité des provinces, en France, élait demeurée rétrograde, attachée d'habitudes et d'instinct à Tancien régime, comme elle avait, en quelque sorte, la nostalgie de la royauté, cette faiblesse de la Convention devenait de plus en plus menaçante pour la République.

L'Assemblée ouvrit enfin les yeux, vit tout le danger qu'une pareille situation faisait arriver jusqu'à elle, et décida que dans les conseils des Anciens et*des Cinq-Cents (Sénat et Ciorps législatif) qui étaient appelés, aux termes de la nouvelle Constitution (celle de Tan III), à la remplacer elle-

(4) Voir, aux Archives nationales, les innombrables documents de cette douloureuse histoire, et ce que nous avons déjà dit au paragraphe viii de cette io traduction.

même, fes deux tiers des membres élus seraient pris dans son sein (1).

Cette mesure était tout ce qu'il y a de plus contraire aux principes démocratiques, puisque les mandataires du peuple y limitaient eux-mêmes sa souveraineté en matière d'élection. Cependant elle sauva la situation.

Aussi, par tactique, les meneurs de la réaction, les coryphées du royalisme, les La Harpe, les Gérisy^ les Marchena et tant d'autres crièrent-ils bien haut dans leurs clubs et dans leurs feuilles en faveur des principes de la souveraineté populaire^ méconnus, il est vrai, mais si heureusement violés par TAssemblée nationale.

C'est, du reste, ce décret tutélaire qui amena l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire an III, si vigoureusement et si utilement réprimée.

XYIII. Quant à la Constitution de l'an III, que la Convention avait élaborée avant de se séparer, elle manifestait les mêmes préoccupations et des précautions identiques contre le retour des royalistes à la direction des affaires par l'action du suffrage populaire.

D'abord, elle créait comme pouvoir exécutif an Directoire de cinq membres, dont les premiers titulaires devaient être pris parmi les Conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVL

Ensuite, les deux Chambres, les Anciens et les Cinq-Cents^ étaient nommés au vote à deux degrés, pour éviter la prépondérance rétrograde des campagnes, dans l'intérêt de la République, quoi qu'en aient dit les historiens démocrates.

Toutefois, le vice de cette organisation politique, son côté faible, étaient, toujours sous la fatale influence de la théorie révolutionnaire, le renouvellement annuel des deux Assemblées, par tiers, et du Directoire, ou du Gouvernement, par cinquième.

(1) Décrets des 5 et 13 fructidor an 111 (22 et 30 août 1795).

Il aurait évideiniaent fallu fixer poar ce re^uTellement un laps de temps beaucoup plus considérable'; dix ans peutêtre (1)?

Mais les préjugés qui dominaient la Convention Tempèchèrent de prendre cette dernière mesure >de salut«

Aussi, TU Tesprit de la masse de la population, les éleo^ tiens annuelles furent aussitôt et de plus en plus roycdistes, ce qui devint bientôt menaçant pour le nouvel ordre de choses; à ce point que le Directoire se vit forcé de faire le coup d'Etat du 18 fructidor an Y, contre la légalité, assu* rément, contre le droit du peuple, ou des électeurs, dont la majorité voulait la monarchie, mais pour sauver la France des fîirears de la réaction et pour conserver la République.

Il n'est pas possible de trouver un exemple plus frappant des illusions que peut inspirer la théorie qui attribue au peuple la clairvoyance et la rectitude suprêmes en politique, çt qui re^ désarmée en f^ce das attentats des fauteurs de monarchie ayant le peuple lui-même pour auxiliaire.

La conduite du grand Carnot, qui, an cette circonstance, préféra perdre la République plutôt que d^enfreindre la volonté de la majorité électorale, et s'opposa au coup d'État {on sait qu'il fut décrété avec les pires monarchistes), est le type le plus caractérisé et le plus déplorable de cette sorte d'hallucination, incurable sans aucun doute, puisque de nos jours, après l'effroyable exemple d'incapacité que donna le suffrage universel en 1851 en faveur de Napoléon III, ou voit encore des personnes considérables nier au Gouvernement le droit et le devoir de rectifier par l'autorité dont il dispose ces aberrations funestes.

Voici ce qu'on lit à cet égard dans une brochure de M. Henri Martin, destinée à la plus grande publicité :

a Mais, si nous étions vainqueurs an dehors, l'inférieur de la France était plus troublé que jamais. La réaction, vaincue

(1) M. P. Laffitte, loco cUaio. '

nagnère les«ftne« à la main, en vendémiaire, par Bonaparte, avait remporté la victoire dans les élections. £e peupk n'avait pas encore la pktne conscience de ses droits et de 9es mté^ rets politiques. Il votait peu et laissait des minorités disposer de son soit. Les Assemblées (Anciens et Cinq-Cents), non pas royalistes -en majorité, comme on l'a dit, nuis aveuglément réactionnaires^ semblaient marcher à la contre-révolution. Celle qui aurait dû être, par son mode iékction^ ia plus démo^ cratique des deux, les Cinq-Cents, avait été jusqu'à élire pour président le général Pichegru, le plus perfde ennemi de Ia République. L'esprit de parti repoussait, oomme des calomnies jacobines, les bruits trop fondés qui couraient sur la trahison de Pichegru. Hoche, lui, connaissait trop bien cet homme pour douter de son crime.

« Il crut la contre-révolution imminente, si Von. ne prévenait les projets d'une faction dont il s'exagérait la force (i). Toilà ce qui explique comment cet homme si ami des lois, si ennemi de la violence, a pu être entraîné jusqu'à approuver ee que la majorité du D&ectoire préparait alors contre la majorité des Assemblées, le mouvement du 18 fructidor..^

t( Il approuva donc, et ce fut une faute (3). » .

Edgar Quinet va bien plus loin et s'écrie, à propos du même événement :

K Le conseil des' Cinq-Cents en vint au point d'ôter au Directoire les fonds nécessaires aux dépenses les plus urgentes.

ti C'était rinsulter et le désarmer à la fois.

a A tant de provocations, le Directoire répond par le 18 fructidor, c'est-à-dire par la proscription de ses adver-

(1) L'auteur en dounerait sans doute pour preuve le rétablissement de ta mouarcliie, quelque temps après, par Bonaparte et Louis ZVIII? — R.

(3) Hoche et Bonaparte, par Henri Martin, député de TÂisue; broch. m-12, à la librairie de la Bibliothèque démocratique, place des Victoires, 9$ Paris, 1875.

saires. Garoot et Barthélémy proscrits, les deux Assemblées hiTesties, elnqaante. représentants arrêtés, traînés sur des charrettes à travers toute la France transie de peur; ces représentants, déportés sur les plages de Cayenoe, où un grand nombre devait mourir et illustrer de leur agonie les solitudes de Sinamary ; les soldats maîtres des conseils, les joumalistes exilés, la presse muette, le peuple indifférent ou terrifié; Tépéeà la place de la loi; voilà cette journée de froetidor, qui ouvre la porte toute grande au 18 brumaire et

à VEmpire On ne vit plus, on n'admira plus (}ue le sabre.

A ce point de vue, cette journée, qui ne répandit point de sang, fut la plm funeste à la liberté (I). n

Ainsi, les corps politiques nommés pour constituer le gou-* vemement de la République conspirent son renversement sons la direction d*un scélérat, d'un traître à la patrie ; ils violent en cela la Constitution quUls doivent appliquer; l'en* semble du mouvement humain, la force des cboses condam« nent absolument la monarchie et lui substituent spontanément la République, comme étant la seule organisation compatible avec l'ordre et le progrès des société modernes, avec leur existence ; rhistoire et la raison proclament que la République est au-dessus du suffrage restreint et universel, qui ne peut émaner que d'elle-même, et que le Directoire, issu, lui aussi, de la volonté populaire, a un droit égal à celui de l'Assemblée : n'importe, la doctrine démocratique et ses doc« teurs les plus compétents déclarent qu'il faut laisser faire les majorités factieuses et criminelles^ et, dût périr la patrie, dût le Gouvernement, qui assurait d ailleurs ainsi les élections répubUcaines de Van F/, manquer à tous ses devoirs de conservateur de la Gonstitulion jurée, il faut respecter dans tous ses dêportements la souveraineté du nombre et les excès de ses plus indignes représentants I

Excepté dans les funestes plébiscites de 1851 et de 1869,

(1) La RévobUUm, tome II, pageê 327-328.

nous le répétons^ il n*est pas possible de trouver un exemple plus déplorable et plus funeste de raveyglement démocratique; aussi, à nos yeux, son accession au coup d'Etat de fructidor est-elle, pour le général Hoche, un titre mémorable, décisif, qui fera éternellement regretter qu'il n'en ait pas été le principal acteur et le bénéficiaire.

Nous sommes donc, quant à ce point fondamental, en désaccord absolu avec Edgar Quiiiet et avec l'honorable M. Henri Martin; fort du dilemne posé par un historien très-clairvoyant aussi, très-renseigné, M. Mignet, qui n'a point hésité à écrire :

« On peut dire qu'au 18 fructidor an V il fallait que le Directoire triomphât de la contre-révolution, en décimant ks conseils; ou que les conseils triomphassent de la République , en renversant le Directoire (1). »

Donc, violant les principes, celui-ci envoya les conspirateurs monarchistes qui remplissaient les nouveaux conseils à Gayenne, et il ùi son devoir.

^ci, on peut le dire, l'armée, où s'étaient conservées les convictions et l'ardeur républicaines, sauva la situation. Elle n'ouvrit pas plus la porte au 18 brumaire, en cette circonstance, que les mémorables campagnes de l'an II ne préparèrent les guerres criminelles de l'Empire; le même procédé doit être jugé tout différemment^ lorsqu!)3 le but vient à changer. Honneur donc à tous ceux qui> comme le général Hoche, concoururent à ce grand résultat.

Si on repasse dans son esprit les abominables excès de la terreur blanche, en 1815^ les horreurs qui accompagnèrent le rétablissement de la monarchie, et qiii laissent loin derrière elles les déportements robespierristes de 1794, on imaginera facilement les atrocités, les exterminations horribles et sans nombre qui auraient eu lieu en France, en Tan Y, si le trône et l'autel y eussent été relevés.

(1} Révolution française, tome II, page 229,

— iOl —

Tel fut peut-être, en effet, le seul avantage réel de l'avènement de Bonaparte, quels qu'aient été ses vices et ses crimes, c'est qu'il empêcha que la restauration royaliste se fît légalement en iSOO, et servit ainsi de frein au mouvement de réaction monarchique qui, triomphant trop tôt, aurait étendu à la France entière, en les aggravant encore^ les massacres du Midi.

En définitive, faute d'une théorie qui indiquât et permît alors rétablissement (Tune dictature civile^ d'un gouvernement républicain mis à l'abri des attentats du suffrage universel, on ne put assurer le maintien de la République qu'au moyen de l'armée, ce qui était extrêmement fâcheux, puisque cela pouvait ouvrir la voie à une usurpation militaire.

A défaut d'une doctrine réelle et positive, le parti républicain ne voyait pas ce qu'il devait vouloir et faire en politique ; au contraire, la doctrine révolutionnaire lui traçait une voie impossible, puisque le verdict du suffrage universel tendait constamment et de plus en plus au rétablissement de la monarchie.

Dans un tel état de choses, Varmée étant incontestablement plus républicaine que la nation^ l'empirisme poussait donc fatalement vers la solution militaire.

XIX. A défaut de Danton, que le fanatisme révolutionnaire avait si déplorablement et si odieusement sacrifié, et qui manquait alors si cruellement à la situation. Hoche était, de tous les généraux républicains, le plus digne et le pins capable de prendre en main cette inévitable dictature. Mais il mourut, comme le grand conventionnel, à la fleur de Fâge, sans avoir pu épuiser sa force et son génie au service de sa patrie.... et ce fut un homme étranger à la France et à la Révolution qui surgit à sa place !

a A cette époque, dit encore M. Henri Martin dans la brochure que nous avons citée, Bonaparte, poursuivant ses desseins, préparait le pacte de Campo-Formio. Reniant déjà pleinement les traditions de la Révolution et foulant aux

pieds les droits des peuples, il entendait partager Tltalie avec TAutriche, lui livrer Venise,

« Le Directoire, rendons-lui cette justice, résistait à cette politique. Il comprit qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen d'assurer le succès de sa résistance et d*échapper à l'ascendant impérieux de Bonaparte : c'était que^ dans nos armées, les deux grands généraux (Hoche et lui) se fissent tout au moins équilibre. Le Directoire réunit toutes les armées du Nord et deVEst, depuis la Hollande jusqu'à la Suisse, souale commandement de Hoche, qui eut ainsi dans la main une force plus que double de celle de Bonaparte. Cette grande armée du Rhin, la plus patriotique et la plus vertueuse qui ait jamais existé, partageait tous les sentiments de son ebef.

a Si la guerre recommence, Hoche va marcher sur Vienne ; rien au monde ne pourra Tarrôter. Bonaparte n'a plus alors d'autre avenir que de rester général républicain. C'en est fait de ses projets.

« La France ne devait pas avoir cette fortune....

(( // était alors inévitable que la France subit u$îê certaine suprématie militaij^, après ces guerres immenses, après le coup d'État de fructidor ; mais dans quelles conditions cette suprématie se fiit-elle produite avec un tel homme h la tète de l'armée^ un homme si désintéressé, si généreux et aimant si siocèrement, si profondément les institutions républicaines? Cet homme eût évidemment ramené peu à peu la France au régime régulier dont elle était un moment sortie en frucr tidor. H eût été ce que Bonaparte a dit un jour, mensongèrement, vouloir être : le Washington de la France (4). »

Qu'aurait dû être cette présidence de la République française, occupée par un militaire, que Hoche ne put exercer et

(1) « Ses derniers jours sont la chose du monde la plus touchante. Il ne pensait qu*à sa patrie, qu'il laissait mal gouvernée, mal ordonnée, et lui, qui se sentait capable de la remeftte en ordre et de la conduire à la liberté comme à la victoire, il se sentait mourir!.... » — (Henri Martin, loco citatOf pages 10, 11^ 12.)

qui échut à Napoléon? Qu'aurait dû faire le gouyernemeDi du Consolai? Eeprendre, avec la différence des temps el d'après une vue plus complète et plus systématique» la conception de Danton sur le gouvernement révolutionnaiiei cette dictature provisoire qu'il avait fait accepter par la GonventioD en août 17^3^ et dont le plan avait été exposé piu- BiUaud-Yarennes dans son rapport du 28 brumaire an IL

Il feliait garder inflexiblement la République, s^irveiller ligoareusejnent les royalistes^ ne laisser rentrer les émi^ gTé& à aucun prix, et décréter Texclusion des monarchiàte& et des aristocrates restés à Fintérieur de Téiigibilité aux fonctions publiques quelconques^ poliliques et mumcipales^ U fallait maintenir Tordre matériel au dedans et an dehors, ou assurer la paix intérieure et extérieure ; laisser k la nation nue entière liberté spirituelle, liberté religieuse et philosophique, liberté d'^enseignement, liberté de la presse, de réunion et d'association, conséquence inévitable des idées courantes sur la souveraiBeté du peuple^ et qui seules pouvaient permettre de faire surgir une cjroyanee sociale commune, et, par suite, un ordre politique définitif» Il fallait, enfin, et ceci était une des exigences les plus palpables de la situation, seconde sagement le mou- Tement industriel, la reprise du travail, s^ir lesquels repose Texifftence même de la société; ee qui supposait Tobligation peur le nouveau Gouvernement de renoncer à la guerre de propagande, d*occupatioa et surtout de conquête, pour vivre en paix avec l'étranger.

XX» Est-il besoin de rappeler à quel point Bonaparte a manqué à ce programme,, pour s'efforcer,, au contraire> de restaurer l'ancien régime, le système catholique et féodal,* en se mettant lui-même à la place du roi?

n ramena, il est vrai, la prépondérance du pouvoir central,, aa du gouTememeot, sur le pouvoir local (assemblées nationales,, départementales ei municipales),, sur ces districts rendus souverains par la Constituante, et dont l'indépendance^

à la chuto du grand comité de Salut public, avait amené ranarchie administrative et l'impuissance qui annulèrent le Directoire ; mais il le fît dans une mesure excessive et dans un but de domination personnelle. Il restreignit aussi Texercice du suffrage populaire en ce qui concernait la nomination des juges et en ce qu'il pouvait avoir de dangereux pour le civisme et Tindépendance de la magistrature; mais il ne conserva, d'autre part, des institutions de 89 et de 93, que le Gode civil, en le mutilant ou faisant amender dans un sens contraire à Tesprit de libellé et de justice de la Révolution; en y rétablissant, notamment, ce qui était le plus opposé aux tendances de cette époque : les majorais et les substitutions. Et si, comme plus tard Louis XVIIÏ, il eut le soin de garantir contre toute atteinte présente et future Taliénation des biens du clergé et des émigrés, dits biens nationaux^ et la paisible possession de ceux-ci par leurs acquéreurs, il fut guidé en cela bien plutôt par Tintérèt de sa propre conservation que par aucune tendance libérale. De même, avec un sûr instinct de rétrogradation, il reprit la réaction religieuse commencée par Robespierre, en mettant le catholicisme à la place du déisme et supprimant tout ce qui avait été fait dans le sens de la séparation de TEglise et de l'Etat. C'est alors que le Concordat, qui nous régit encore à cette heure, vint remplacer, à la stupéfaction générale, Tentière liberté des cultes consacrée par la Constitution de Tan III. Du reste, tous les procédés de despotisme inventés par le Justicier de prairial furent repris par le soi-disant César : mépris de la liberté des personnes et du droit de défense pour les accusés; conseils de guerre au lieu de commissions populaires et de tribunaux d'exception ; fusiller au lieu de guillotiner !

Voici, pour en donner un exemple, ce que le dernier écrivait à Eugène, prince d'empire, en sa vice-royauté d'Italie :

« Ne laissez pas oublier que je suis le maître de faire ce que je veux : cela est nécessaire pour tous les peuples... Votre système est simple ; l'empereur le veut... On dit que

révêqae d*Udine s'est mai comporté ; si cela est, il faut le faire fusiller... que cela soit fait dans les vlngt-quatre heures après la réception de ma lettre; c'est un exemple utile... s*il y a quelque grande famille qui se soit mal comportée, je veux la détruire de fond en comble, pères, frères, cousins, pour qu'elle serve d'exemple (1). »

Cet ordre caractéristique, cité entre mille, concernait Fétranger; à. Tintérieur, Napoléon ne se montra guère plus scrupuleux; Texiermination et la transportation des républicains, de tous ceux qui, grands ou petits, avaient marqué dans la Révolution et lui restaient attachés, et qui se trouvaient inscrits, de ce chef, dans ce que le tyran appelait « son dictionnaire » , dépassèrent en arbitraire et en sansfaçon de crime tout ce qu'on en pourrait rapporter (2). Nous rappellerons cependant l'assassinat juridique de Géracchi, Aréna, Topino-Lebrun, etc., et la grande déportation de Tan IX, auxquels, de Taveu même de Bonaparte, l'affaire du 3 nivôse servit de prétexte : « On n'avait pas de preuves^ dit-il, que les terroristes fussent les auteurs de Cattentat. On les déportait, non pour le 3 nivôse^ mais pour le 2 septembre^ le 31 mai, la conspiration de Babeuf. Le dernier événement n'était pas la cause de la mesure, il n'en était que F occasion (3). »

Faudrait-il chercher bien longtemps pour établir qu'à cet égard Robespierre a au moins égalé Napoléon (4)?

(1) Correspondance de Napoléon /«', publiée par ordre de P Empereur Napoléon IJI; Pion, éditeur.

(2) Voir, entre autres, le tome II de YHistoire de Napoléon /•', par P. Lanfrey ; les deux mémoires de Lefranc et de Fescourt, seuls sur- ▼ivants de la grande déportation du 4 janvier 1801; et Les déportations du Consulat, par Jean Destrem, petit- fils du glorieux condamné de ce nom ; brochure ia-8, chez Germer-BaiUère, 108, boulevard Saint-Germain, Paris, 1878.

(3) Lanfrey, Histoire de Napoléon /•', t. ii, p. 263.

(4) Voyez, aux Archives nationales, les registres de police du comité de Salut pablic, les pièces originales des rapports de Courtois et de Saladin^ les cartons du Tribunal révolutionnaire, et, outre les affaires Euloge Schneider, Danton^ etc., celle dite des Chemises rouges ou des Soixante-deux,

Sattf la forfanterie impériale au lieu de PinfatHation mystique du démocrate, Tanalogie est complète entre les deux tyrans; mtoies adulations encore pour Tun et pour Taatre; car nous ne pensons pas que Ton ait rien oCfert de plas corsé, en fait de flagorneries^ à Temperear et roi qu'au dieu des Jacobins.

— tf Vous qui soutenez la patrie ehaneelante eontre le torrent du despotisme et de l'intrigue, voua que je ne connais que, comme dieu, par des merTeille&«.. i» — (SaintrJost à Robespierre, 1790.)

— tf AdmiFable Robespierre, flambean, cofomiev pierre &ûr gulaire de rédifice de la République française, salut... a — (Picard à Robespierre, i794.)

•— a Fondateur de la République française. . .je vous regardô, <âtoyen, comme le messie que l'Etre éternel nous a preasôs pour réforme tonte chose.... » — (Chanvety capitaine des Vétérans, à Robespierre^ 1794.)

— «Robespierre, colonne de la République, protecteur des patriotes, génie incorruptible, montagnard éclairé qui vois tout, préTois-tont, d^ooes tout, et qu*on ne peut tromper et séduire.... » — (Peyset RompiMon à Robespierre, i79â.)

— « Citoyen Maihnilien Robe^ierre, législateur et père protecteur du bon peuple, le conseil général et toute la commune de Marion, canton de Gtrignols, district de Bazas^ département du Bec-d*Ambès, assemblés au sujet de la religion, étant dans la crainte et Tespérance, ont rhonneur de vous représenter qu'au moment qu'elle reçut votre rapport fait au nom du comité de Salut public, le quintidi 15 frimaire, imprimé par ordre de la Convention nationale, et réimprimé par ordre des représentants du peuple,. & Bordeaux, elle chanta, avec son charitable pasteur, bon républicain, le Te Deum, à la fin duquel des acclamations de Vive Bobespierrd Vive la République ! s.* élevèrent jusqu'au ciel.

« Quelque ennemi de votre bienfaisance eut la malice.... d'aller nous dénoncer comme perturbateurs du repos p»-

blio.... Le oonseil général et toule la conunune se jettent à vos piedft, espérant que vous voudrex bien avoir pour agréa* Me qu'elle garde son pasteur a.

a Labé, agent national ; Bronens« Dupooy, officiers mu- * nieipaux; Figuez» notable; Darnauzani Sauvain, notables, (i). »

Du reste la légende sur la divinité de Robespierre persista bien après tbernûdor, puisqu'on 1848, il était encore associé à Jésus dans les effusions de notre démocratie, et que, s*il faut en croire une publication récente, sous Louis-Philippe, le plus pur et le plus dévoué des républicains écrivait du M ont-Saint-Micbel où il était prisonnier :

« Citoyen, je vous renvoie les livres qui me sont offerts par il'abbé Montés, auquel je vais répondre* Je vous remercie de votre intermédiaire^ mais je ne pui» accepter ces auteurs* Jt m/i recimnaù <f autre Dieu çue B»be$pierre^ Salut et frar temité. Barbes (2). »

Napoléon rétablit donc à son profit la monarchie absolue dans le pays qui venait de renverser, juger» condamner et exécuter Louis XVI l... restauration véritablement criminelle, si Ton songe à la nécessité et à la légitimité de la Ré^ publique; acte imbécile, quant à Bonaparte lui-mâme^ puisqu*il amena Fiovasion de la France par auiia du régime de conquête, et le relèvement de la monarcbio lé^ gitime par suite de Tinvasion. Enfin, celle-ci ne pouvant durer, la royauté constitutionnelle» le régime de juillet, le pire de tous par sa corruption» fut encore une conséquence de la principale faute politique du soldat couronné.

« Pas d'état politique fixe» avait-U dit, s'tZ n*y a un carp$ enseignant avec desprincipes fixes, » — C'est pourquoi il rétablit rUniversité, exclusivement chargée d'enseignée auic jeunes

(1) Ces citations sont extraites des pièces originales déposées anx ÀrelilTes nationales. ^ R.

(2) Bn voiture celiulaire, par P. Sarrasin; in-32, Paris, Dreyfus, 1878.

générations : i^ les préceptes de la religion catholique; 2® la fidélité à l'empereur, à la monarchie impériale dépositaire du bonheur du peuple, et à la dynastie napoléonienne conservatrice de Vunité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions ; 3*^ l'obéissance aux statuts qui ont pour objet Vuniformité de t enseignement y etc., etc.

Il faut le reconnaître d'après les ravages de cette dangereuse institution, le grand Turgot lui-même avait commis, quant à la question de renseignement, dans son plan de réformation, une erreur grave, qui fut développée après lui par Talleyrand et par Condorcet : il avait conçu et préconisé renseignement national universel, ou par l'Etat.

On voit de suite, quand la chose passe des mains de la Constituante ou de la Convention en celles d'un Bonaparte, et si on se place au point de vue des conditions de la libre pensée et de la libre conscience, au point de vue des intérêts et des droits de la liberté spirituelle, religieuse, philosophique, scientifique et même littéraire, on voit de suite tout le danger d'une pareille institution, dont la preuve, hélas! n'est plus à faire, surtout avec les hasards du suffrage universel, qui peut ramener des gouvernements rétrogrades et tout différents de celui qui résulte de son principe même.

Il y avait donc dans cette restauration de l'Université un moyen d'oppression des plus funestes, dont Bonaparte se garda bien de ne point user. Et l'on vit cette HUe cadette de l'empereur rivaliser aussitôt de zèle et de platitude envers lui avec celte fille aînée, l'Eglise, qu'il avait également relevée.

Dans le Catéchisme destiné aux écoles, à la suite du quatrième commandement : Tes pèreetmère honoreras, l'Université et l'Eglise avaient, en effet, inscrit : v Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon I" notre empereur, Tamour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordon-

nés pour la conservation et la défense de son empire et de son trône

— c( Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur ?

« Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à Tordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éter* nelle. »

Le conventionnel Thibaudeau avait donc eu raison de protester contre le rapport de Lakanal. Car, nous le répétons, entre les maios de Bonaparte, le projet de Gondorcet et de Turgot, quelque grand qu*il fût, allait bientôt devenir un terrible instrument d'oppression spirituelle et de rétrogradation.

C'est l'enseignement de l'Université impériale qui forma la bourgeoisie réactionnaire dont l'avènement eut lieu avec Louis-Pbilippe, ainsi que les classes dirigeantes qui font le péril actuel de notre France, d'un pays si bien disposé moralement et patriotiquement, mais qui manque absolument de vues nettes pour se conduire, d'idées et de convictions positives, et ne peut se donner une direction conforme à ses aspirations et à ses besoins les plus fondamentaux.

D'un autre côté, dans sa politique extérieure, Bonaparte se montra comme une sorte de fou lucide, comme un aventurier parvenu à qui l'excès de la fortune et l'abus de la toute-puissance auraient fait perdre la raison et le gouvernement de soi-même.

a Mon frère, écrivait41 à Joseph, vos proclamations ne sentent pas assez le maître. Ce n'est pas en cajolant les peuples qu'on les gagne Mettez trente millions de contributions sur le royaume, payez bien votre armée, remontez bien votre cavalerie et vos attelages, faites faire des souliers et des habits. Tout cela ne peut se faire qu'avec de l'argent.

« L'établissement d'une imposition ne fera pas l'effet que que vous imaginez ; tout le monde s'y attend et la trouvera naturelle

« Puisqtie la Galabte s'est révoltée, pùutqvm ne prmérktvous pas & moitié des propriétés du pays pour les dàiriiwr d Tisrmée ? Ce serait nne ressource.

« Gomme on assassine mes soldats, je rendrai moh^Sme k décret par lequel je confisquerai à leur profit la moitié des revenus de la province, par Acn&>rs et publics

a Votre couronne n'aurait aucune solidité si vous n'aviez autour de vous une centaine de généraux, de colonels et antres possesseurs de fieEs dans les royaumes de Naples et de Sicile. Je pense qne Bemadotte, Masséna, devraient être fixés à Naples avec le titre de princes et avec de gros revenus qui assurassent la fortune de leur famille. Ce moyen, je le prends pour le Piémont, pour Tltalie, pour Parme. Il faut qu'entre ces pays et Naples il ressorte la fortune de trois ou quatre cents officiers français, tons jouissant de domaines qui seraient dévolus à leurs descendants par droit de primogéniture. Bans peu d'années, cela se mariera dans les principales maisons et le trône se trouvera consolidé...,.

t Je désirerais bien que h canaille de Napks se révoltât

A tout pays conquis il faut tme révolu (i). t

Auguste Comte avait-il tort d*appeier le règne de Bonaparte : Forgie militaire'^

Egalement étranger à la France et à la civilisation de TOecidenl, dépourvu de cette passion du bien public, de cette fièvre de sociabîiitéqui avaient caractérisé l'époque révolutionnaire, sans aucun contre-poids intellectuel ni moral, comme sans tradition, avec une personnalité effrénée et une puissance presque sans limites, malgré sa capacité spéciale pour la guerre et l'administration, qui ne servirent qu'à le rendre plus malfmsant^ il s'imagina d'abord de refaire Charlemagne, et, bientôt, de conquérir toute la terre pour y établir en sa personne la monarchie universelle I Et, nouvel Attila, buveur de sang et mangeur d'hommes, il amena presque immédiate-

(i) Correspondance de Napoléon /«'.

-. Hi —

ment oontre noos une ooalition générale, p^ais TinvasioB et la réduction <ie notre pays ! Il ne s'était servi de sa force que poar nous iBznettre en esclayage an dedans et nous faire exécrer au dehors.

« LaBérésina, nom sinistre, dit H, André Lefèvre, engloutit vingt mUle cadavres (25 novembre 1812). Enfin, sur les 533,000 hommes de toutes nations qui avaient franchi le

Niémen, trok cent mille ne ie repassèrent pas »•«-(( Quand

on n'a jamais eu de revers, disait Napoléon à Jomini, il faut les avoir grands comme sa fortune (1). n

« Gomme Mettemich essayait de faire valoir auprès de lui des raisons d'humanité : « — Vous n'êtes pas militaire. Monsieur, voos n'avez pas comme moi Tâme d'un soldat, vous n'avez pas vécu dans les camps, vous n'avez pas appris à mépriser la vie d'autrui et la vôtre quand il le faut..*. Que me font à moi deux cent mille hommes ?» — Voilà en quels termes il refusa, après la victoire de Bautzeo, la paix que lui offrait l'empereur d'Autriche, au nom du Congrès de Prague, avec la ligne du Rhin poor frontière et plusieurs annexes de l'empire d'Allemagne.

« Ouvrons, s'écria Metternioh, les portes et les fenêtres ; que l'Europe entière vous entende, Sire, et ]a cause que je viens défendre, la cause de la paix, n'y perdra point! » Puis en sortant, à Berthier, qui lui demandait s'il était content de Tempereur : — a Oui, j'en suis content, car 'il a éclairé ma conscience, et je vous le jure^ votre maitre a perdu la raison {^) \ »

Noos acceptons donc à son égard, en le considérant comme définitif, ce jugement de l'auteur de la Philosophie positive :

« Il était certainement impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont la tendance, rétrograde ou

(i) Le vrai Nqjioléon f», brocbttre in*S2, Paris, Dreyfus. (2} /6û£., page 103.

progressive, devait d^ailleurs, malgré l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup, et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.

« Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie, à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France (Napoléon Bonaparte), issu d'une civilisation arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale ; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.

« On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que de vils flatteurs et d'ignorants enthousiastes ont osé longtemps comparer à Gharlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi en arrière de son siècle que

l'admirable type du moyen-âge avait été en avant du sien

Chaque vrai philosophe doit, à mon gré, regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse aujourd'hui l'ensemble de Fécole révolutionnaire à s'efforcer, par un funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire y d abord si justement abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse, la plus intense rétrogradation politique dont V Humanité dut jamais gémir.

« D'après les explications précédentes, personne assurément ne saurait croire que je prétende ici blâmer l'avènement d'une dictçiture non moins indispensable qu'inévitable : mais je voudrais flétrir, avec toute l'énergie philosophique

dont je suis susceptible, Tusage profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi d'une puissauce matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre législateur moderoe n'a pu réunir au même degré. « L'état général de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite de l'Humanité (l'occident de l'Europe), faute d'une indispensable élaboration philosophique encore inaccomplie (1) ; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément la masse des populations^ au lieu d'écarter les unes et de détourner les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les grands efforts sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative.

« Si le prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus vulgaires déclama teurs rétrogrades, que la facile démonstration de l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y présider : il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable pour tous les hommes d'Etat dignement placés, même par le seul instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne, qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à Elichelieu, à Cromwell, ou à Frédéric.

« On n'a d'ailleurs aucun besoin de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi pleine intensité, une

(1) La philosophie positive, oa l'explication scientifique du monde, de rhomme et de la société. — R.

stabilité beaucoup plus grande, en même temps que sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration, quoiqu'il dut alors entièrement renoncer à la puérile fondation d'une nouvelle tribu royale.

« Mais, à vrai dire, toute sa nature intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologîque et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions ; comme le témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité, en s'efforçanl de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne sauraient jamais rester franchement subalternes (1).

(( Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait^ à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination, qui, pour le rétablissement éphémère d'un régboae radicalement antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter, par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux de l'Humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs empruntés, comme lout le reste de ce prétendu système, aux usages les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre très actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration nobiliaire

(i) Le sacerdoce, et surtout la papauté, dans leurs rapports avec la royauté ou avec Tempire. — R.

et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était profondément contradictoire à Tétat réel des mœurs et des opinions ; la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté avec Tétranger; Tarmée, qui, pendant la crise républicaine, avait été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de Hambourg à Rome.

« Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition, suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, en honorant et améliorant les plus inférieures positions : c'est surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale déviation qui devait associer directement la plus active portion de notre population à un désastreux système de rétrogradation politique, en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe à piller et à opprimer. On doit certainement ainsi expliquer le principal développement direct d'une corruption générale déterminée, en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous recueillons aujourd'hui les tristes fruits

tf Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour la France et pour TEurope, ce ré-

gîme, fondé sur la guerre, tomba trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand la résistance fut partout devenue suffisamment populaire (dans TOccident de l'Europe), tandis que l'attaque se dépopularisait essentiellement (en France).

« Quels que soient aujourd'hui les efforts coupables ou insensés d'une fallacieuse exposition (1), dont le succès momentané prouve combien Fabsence de toute véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieure, était lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de ses plus chers priucipes.

a Cette grande catastrophe ne devra finalement laisser à la nation française d'autre éternel regret que de n'y avoir pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur rendit seule alors inévitable. c( La forme honteuse de cet indispensable renversement a constitué, depuis, l'unique base sur laquelle il soit devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de V Humanité qu'aucun autre personnage historique^ fut toujours spécialement le plus dangereux ennemi d'une Révolution dont une étrange aberration a quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant (2). »

(1) V Histoire du Consulat et de VEmpire, par Thiers. — R.

C2) Auguste Comle, Système de philosophie positive, tome VI, pages 386 à 396.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que Comte écrivait ces lignes en 1841, à une époque où florissait le culte du « grand homme » .

Sans parler du retour des cendres et des hymnes deBéranger, disons que jusqu'à l'avènement du neveu, des hommes conmie Quinet, Victor Hugo, etc., furent chaudement pour Concle; par ceux-ci, que l'on juge du reste

Ce n'est que bien plus tard, après le coup d'Etat de 1851, que commencèrent à paraître sur le martyr de Sainte- Hélène des travaux d'analyse historique plus conformes à la réalité. Il est à regretter que leurs auteurs ne se soient pas plus tôt et plus profondément inspirés du jugement porté par le fondateur du Positivisme.

Celui-ci et son homonyme Charles Comte, avocat et publiciste, l'économiste Dunoyer, Benjamin Constant, Lamartine, Chateaubriand, avaient été à peu près les seuls irréconciliables de marque sous la Restauration et sous Louis- Philippe, pendant que les Démocrates s'alliaient, dans un fallacieux espoir d'opposition et par un véritable inceste politique, avec ces mêmes Bonaparte qui venaient d'égorger la République (1). Or, n'est-ce point cette défaillance fatale qui, plus tard, permit l'avènement de Napoléon 111? Car le socialiste de Ham se produisit, en effet, sous la bannière de ce libéralisme qui naquit en 1815 d'un tel rapprochement.

Comte était donc bien réellement autorisé, malgré le reproche qu'on lui en a fait, à associer la nation française elle-même à l'énergique condamnation qu'il avait portée contre Napoléon I", et à dire dans son Système de politique positive :

u Envers la guerre, le principal reproche de la postérité doit concerner l'opinion française, au lieu de rester concentrée sur un dictateur empirique, entraîné par son instinct militaire, dont le public pouvait aisément contenir l'essor.

(1) Histoire du second Empire, par Taxile Delord, 1. 1", p. 5-6.

Car il suffisait, au début de la déviation, de blâmer dignement la spoliation de lltalie et Tinvasionde FEgypte; tandis que cette double oppression excita parmi les Français un enthousiasme unanime, surtout chez les lettrés. Quand Toceupation provisoire de la Belgique et de la Savoie eut constaté la pleine efficacité de la défense républicaine, Tactivité militaire devint nécessairement contraire à la mission occidentale de la France.

« Au début de la crise, ce peuple s'était noblement interdit toute conquête, même pour propager ses institutions, qu'une libre adhésion devait seule faire partout prévaloir. Mais ces déclarations solennelles se trouvèrent bientôt oubliées, quand la métaphysique qui les systématisa perdit son ascendant, d'après une épreuve décisive. Telle est l'insuffisance des sentiments dépourvus de convictions durables, qu'une aberration sans exemple succéda rapidement à ce digne élan, sous le vain prétexte d'une propagande oppressive promptement remplacée par un égoïsme avoué (1). »

Toutefois, ce légitime amendement apporté au jugement de la Philosophie positive n'affaiblit point le verdict rendu contre Bonaparte lui-mênoe : nous nous souvenons d'avoir entendu Auguste Comte, dans son dernier cours public sur l'histoire générale de l'Humanité, proclamer solennellement qu'entre autres réparations envers la République occidentale, la France régénérée par le Positivisme devra renvoyer inexorablement à Sainte-Hélène la cendre du grand réprouvé^ et la remplacer dans sa tombe par les glorieux restes du général Mallet.

Pour M. Mignet, dont l'opinion doit toujours être prise en si haute considération, Bonaparte était loin, sans doute, de mériter la glorification qui lui fut trop longtemps accordée.

Il dit, à propos de la suppression du conseil des Cinq- Cents par la soldatesque :

(i) Tome ni, page 606.

« Ainsi fut consommée cette violation de la loi, ce coup d'Etat contre la liberté. La force commença sa domination.

a ... Mais il est juste pourtant de distinguer le 18 brumaire de ses suites. On pouvait croire alors que l'armée n'était qu'un auxiliaire de la Révolution comme au 13 vendémiaire, comme au 18 fructidor, et que ce changement indispensable ne tournerait pas au profit d'un homme, d'un homme seul, qui changerait bientôt la France en un régiment, et qui ne ferait entendre dans le monde, jusque-là agité par une si grande commotion morale^ que les pas de son armée et le bruit de sa volonté (1). »

« Le Consulat fut la dernière période de l'existence de la

République. La Révolution conmiença à se faire homme. Pendant la première époque du gouvernement consulaire, Bonaparte s'attacha les classes proscrites en les rappelant ; il tronva un peuple encore agité de toutes les passions, qu'il ramena au calme par le travail, au bien-être par le rétablissement de Tordre; enfin, il força l'Europe, une troisième fois vaincue, à reconnaître son élévation. Jusqu'au traité d'Amiens, il rappela dans la République la victoire, la concorde, le bien-être, sans sacrifier la liberté. 11 pouvait alors, s'il avait voulu, se faire le représentant de ce grand siècle, qui réclamait la consécration d'une égalité bien entendue, d'une liberté sage, d'une civilisation plus développée, ce noble système de la dignité humaine. La nation était entre les mains du grand homme, ou du despote, il dépendait de lui de la conserver affranchie, ou de l'asservir. Il aima mieux l'accomplissement de ses projets égoïstes, et il se préféra tout seul à t Humanité entière^ Elevé sous la tente, venu tard dans la Révolution, il ne comprit que son côté matériel et intéressé; il ne crut ni aux besoins moraux qui l'avaient fait naître, ni aux croyances qui l'avaient agitée, et qui tôt ou tard, devaient revenir et le perdre. Il vit un soulèvement qui prenait

(i) Révolution française ^ t. ii, pages 269-270.

fin, un peuple fatigué qui était à sa merci, et une couronne à terre qu'il pouvait prendre (I). »

a Son génie entreprenant et organisateur^ sa puissance

dévie et de volonté, son amour de la gloire, et rimmense force disponible que la Révolution avait mise entre ses mains j ont fait de lui l'être le plus gigantesque des temps modernes. Ce qui rendrait la destinée d'un autre extraordinaire, compte à peine dans la sienne. Sorti de l'obscurité, porté au rang suprême, de simple officier d'artillerie devenu le chef de lapins grande des nations, il a osé concevoir la monarchie universelle et l'a réalisée un moment. Après avoir obtenu l'empire par ses victoires, il a voulu soumettre l'Europe au moyen de la France, réduire l'Angleterre au moyen de l'Europe, et il a établi le système militaire contre le continent, le blocus contre la Grande-Bretagne. Ce dessein lui a réussi pendant quelques années ; et de Lisbonne à Moscou il a assujetti les peuples et les potentats à son mot d'ordre de général et au vaste séquestre qu'il avait prescrit. Mais il a manqué de cette manière à la mission réparatrice du 18 brumaire. En exerçant pour son propre compte la puissance qu'il avait reçue, en attaquant la liberté du peuple par ses institutions despotiques, l'indépendance des Etats par la guerre, il a mécontenté et les opinions et les intérêts du genre humain; il a excité d'universelles inimitiés; la nation s'est retirée de lui; et après avoir été longtemps victorieux, après avoir planté ses étendards sur toutes les capitales, après avoir, pendant dix années, augmenté son pouvoir et gagné un royaume à chaque bataille, un seul revers a réuni le monde entier contre lui, et il a succombé en prouvant combien de nos jours le despotisme est impossible (9). d

XXI. Il est aisé, d'après le contraste que présentent Danton et Bonaparte, — le premier, qui mit en œuvre toutes les

(1) Ibidem, pages 313-314.

(2) Ibid,, pages 360-361.

ressources de la France pour Uaffranchir au dedans et au dehors, et la faire sortir triomphante de la crise la plus difficile qu'elle ait eu à traverser ; le second, qui employa à la perdre et à l'asservir toutes ses forces et l'instrument même de ses victoires; — et aussi d'après la déviation fatale qu'éprouva la marche de la Révolution sous Robespierre : il est aisé de reconnaître l'importance inévitable qui résulte, en politique, même à l'égard des événements les plus considérables, de la valeur propre d'un homme réellement supérieur.

Q L'erreur de la Révolution a été de croire que les individus qui s'étaient illustrés par leurs services pouvaient être rejetés ou négligés sans inconvénient ; que les masses du peuple contenaient des sources inépuisables d'inspiration et de génie. Les temps ont montré, au contraire, que l'impulsion venait de quelques hommes ; quand ces hommes eurent été réduits à l'impuissance, les masses se trouvèrent stériles et la révolution politique avorta.

a Ge qui a manqué d'abord^ ce fut le respect des individus. On crut qu'ils seraient aisément remplacés, que le peuple fournirait une substance inépuisable à l'avenir. Première idée fausse, elle fut une des plus grandes causes de ruine de la Révolution.

« Sans Montesquieu, Voltaire^ Rousseau, BufTon, que reste-t-il du xviii* siècle? Otez les hommes illustres de la Révolution, que reste-t-il? Un peuple muet et un prompt asservissement (1). »

Sans Danton, en effet, ou sans son équivalent politique, pas de groupement et de coordination suffisants du parti républicain à Paris, ni dans le reste de la France, pour effectuer les diverses opérations essentielles qu'exigeaient le développement et le succès définitif de la Révolution, notamment le 10 août, qui fonda la République, le 21 janvier, qui mit fin au pres-

(1) E. Qainet^ La Révolution^ tome i, pages 209.

tige de caste, et les 31 mai et 2 juin qui placèrent la Montagne à la tête de la Convention.

Sans Jui encore, ou sans un homme d'Etat équivalent, pas de direction politique supérieure et générale pour organiser la République, Timplanter à Fintérieur et la défendre contre l'étranger par Tinstitution du gouvernement révolutionnaire et du tribunal criminel extraordinaire, les deux créations principales de ce grand politique.

Avec Danton, ou Une individualité équivalente, mats pourvue, en outre^ (Tune ambition personnelle suffisante pour se placer officiellement à la tête du gouvernement et pour s'y maintenir, pas de loi de prairial, pas de 9 thermidor, ni de 18 brumaire ! Tordre républicain maintenu au dedans et au dehors ; un gouvernement civil comportant Tordre, la liberté, la paix^ et permettant Télaboration graduelle de la nouvelle doctrine générale propre à relier toutes les opinions, et la constitution progressive du régime politique et social correspondant, appelés ensemble à terminer et couronner la Révolutiou.

Reconnaître ces faits, c'est à la fois affirmer la valeur historique d'un tel homme, et montrer l'importance, la nécessité qu*il y avait à le mettre en son jour, à le laver des souillures dont l'esprit de parti, la bassesse et la malignité humaines, enfin l'ingratitude de générations ignorantes et peu soucieuses de savoir d'où leur viennent les biens dont elles jouissent, Tout poursuivi jusqu'à nos jours.

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