‹ Le procès des Dantonistes, d'après les documents, précédé d'une introduction historique. Recherches pour servir à l'histoire de la révolution françaiseChapitre 20 sur 43 · AUTEURS ET COMPLICES DE L'ATTENTAT DE GERMINAL · texte numérisé non relu

AUTEURS ET COMPLICES DE L'ATTENTAT DE GERMINAL

« Mentir is impudentissime! »

Le bénéûciairc du coup d'Etat de germinal en fut aussi rinstigateur.

Nous accusons Robespierre d'avoir, avant qui que ce soit et plus que tout autre, convoité, dirigé et consommé le massacre des Dantonistes. Les preuves viennent de lui.

Les premières résultent de deux pièces capitales, écrites de sa main, et qui ne permettent pas le doute : le projet de discours ayant pour but d'établir la trahison et la complicité des Dantoniens et des Hébertistes (2) ; les notes à Saint- Just pour son rapport contre les Vieux-Cordeliers (3).

C'est à la fin de décembre 1793, vraisemblablement, quand

(1) V. à DOS pièces Justificatives^ troisième série, n^* 18 à 27 : déclarations d'Â. PaDtJD, TopiDO-Lebrun, Daubigny, Robert WolffjJ. Paris, Dufourni, ThirioD, et séance des Jacobins du 16 germinal, les preuves de ce que nous avançons dans le texte.

(2) Projet de discours contre les Modérés et les Ultra, trouvé dans les papiers de Robespierre lors de son arrestation {Archives nationales).

(3) Projet rédigé par Robespierre du rapport fait à la Convention nationale, par Saint-Just, contre Fabre d'Eglantine, Danton, Pbilippeaiix, lAcroiz, etc. (V. la pièce n«4.)

les Hébertistes eurent échoué dans leur tentative pour établir le culte de la Raison, et les Dantonistes dans celle de renouveler le comité de Salut public, que la première fat écrite, quoique Bûchez et Roux, sans donner de raisons, semblent en rapporter l'origine au mois de novembre précédent; la seconde au mois de février suivant.

Bien que Saint-Just fût alors à Tarmée du Rhin, il était du complot; seulement, il voulait employer la force, tandis que Robespierre préféra le machiavélisme. Cela résulte du projet de discours lui-même, et d'une note autographe de Saint- Just trouvée dans ses papiers lors de son arrestation, où on lit : « .... Danton, Lacroix.... Meuider à Paris, secrètement^ 2,000 de Tarmée du Rhin (1). »

Cependant, Tidée d*attaquer à la fois tous ceux que Ton voulait perdre, la Montagne en Danton et la Commune dans Hébert, au lieu de les armer l'un contre l'autre pour les accabler séparément, idée suivie par Robespierre dans son projet de discours contre les Ultra et les Modérés, et qui était bien digne de son incapacité pratique, ne pouvait être adoptée dans la conduite effective d'une entreprise aussi hasardée. Elle fut combattue victorieusement par les habiles du parti : Couthon et Vadier peut-être ; Tattaque fut scindée. On commença par les Hébertistes, on finit par les Daatoniste.

Mais Robespierre n'en reste pas moins l'auteur et le promoteur de toutes les calomnies produites et de toutes les machinations mises en œuvre en cette circonstance, Tinventeur de cette conspiration de l'Etranger qui permit de pratiquer une si large saignée à la République.

Les deux pièces que nous venons de signaler servirent en e^Tet de base pour le fond et pour la forme, pour l'ensemble et pour les détails, aux déclamations du parti, tant à la Convention qu'aux Jacobins et dans les feuilles publiques, aux

(1) Archives nationales, F'', 4,436.

rapports de Saint^ust et d'Ëlie Lacoste, aux arrêtés du comité de Salut public et surtout aux actes du Tribunal révolutionnaire, qui amenèrent la condamnation. De sorte que FoQ peut €tffirmer qu'il n'y a pas une menée, pas une calonmie produite dans ce but, qui ne soit émanée de Robespierre.

Avec un troisième projet de discours contre les agioteurs, où rincorruptible incrimine Fabre et s'efforce d'innocenter Chabot {i)t et un autre, contre les athées et les socialistes, qu'il rattache aussi à la faction de FËtranger (2), les deux pièces en question constituent les éléments essentiels du système de diffamation par lequel Robespierre obtint Tanéantissement des différents partis qui faisaient échec à sa domination.

C'est dans le discours contre les Modérés et les Ultra, contre les Dantonistes et les Bébertistes, qu'est l'assimilation des Yieux-Gordeliers à une faction ayant pour but de renverser ]a République et de rétablir la monarchie! Cette accusation inouïe s'y trouve développée dans une analyse fantastique où la conduite politique de Danton, de Fabre d'Ëglantine, de Desmoulins, de Lacroix, d'Hérault de Séchelles, de Philippeaux, de Westermann, de Merlin (de Thionville) et de tous les Montagnards qui, de près ou de loin, se rattachaient à eux, est présentée sous des couleurs si atrocement fausses, avec des interprétations si arbitraires, des raffinements d'hypocrisie si subtils et des audaces de calomnie si inajbtendues, qu'en aucun temps et en aucun lieu, on peut le dire, sous aucune tyrannie et par aucun prescripteur, le mépris du sens commun, de la notoriété publique, de la vérité, de la justice, ne fut poussé à ce degré d'insolence et de perversité (3).

(1) Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices, imprimées en exécution du décret du 3 Tendémiaire. — De Timprimerie nationale, an III, broch. in-8.

(2) Ibid.

(3) Voir la pièce n9 4.

Ces textes nous ont paru suffisants pour justifier l'épigraphe de ce chapitre ! Et il nous semble oiseux, après cela^ de disputer encore avec les panégyristes du « divin sansculotte », pour savoir s'il fut navré ou ravi, s'il protesta avec autant de sincérité que de fureur, lorsque Billaud, qu'il avait amené à ce point par ses calomnies et par ses intrigues, proposa au Comité Tarrestation des Dantonistes.

Maximilien les avait depuis longtemps marqués un à un pour la guillotine; il avait préparé leur massacre ; et tous ses semblants d'amitié, comme quand il feignit de défendre Danton aux Jacobins et au Comité, qu'il appuya Camille dans l'entreprise du Vieux-Cordeltet' et qu'il l'embrassa la veille même du jour où il le fit arrêter et mettre au secret, n'étaient que traquenards et grimaces.... Il aurait été autrement surpris, si Billaud se fut abstenu ; aussi, la détestable comédie qu'il joua à cette occasion ne doit-elle en imposer à personne.

Une autre série de preuves dissiperait Thésitation, s'il en pouvait rester.

L'insistance avec laquelle Robespierre, dès le mois de janvier 1794 (le 8 notamment), associa dans ses discours à la Convention et aux Jacobins et dans les différents projets dont nous venons de parler, surtout celui contre Delaunay , la qualification de fripon à celle de traître et de modéré dans ses allusions] aux Dantonistes, accuse nettement le dessein de les faire confondre avec les agioteurs.

Le soin qu'il eut, vers le même temps, dans ses notes à Saint-Just et ailleurs, tout en chargeant Fabre des prétendues trahisons de son parti et le présentant comme chef de la faction modérée (alors qu'il n'osait encore désigner nominalement Danton), de déclarer l'auteur du Philinte complice ou même auteur du faux commis dans l'affaire de la Compagnie des Indes, confirme cette manière de voir.

Enfin, ses rapports et son incontestable entente avec Chabot pour arriver à ce résultat, soit en lui conseillant certai-

nés démarches, soit en lui ordonnant certaines réticences dans ses déclarations, en sont nne preuye formelle.

En effet, dans une lettre écrite de la prison du Luxembourg, le 4 frimaire, le Capucin s'exprime ainsi : a Robespierre...., toi qui chéris les patriotes^ daignes te souvenir que tu m'as compté dans leur liste; que j*ai toujours marché derrière toi dans le chemin de la vertu et de Tamour de l'Humanité ; ne m'abandonne pas à la fureur de mes ennemis, qui sont les tiens, n'en doute pas. N'oublie pas surtout que je suis malade, au secret, pour avoir ponctuellement exécuté tes ordres. »

Dans une autre, écrite du même lieu le 28 frimaire, il dit : « Robespierre, Delaunay s'est vanté de me conduire à l'échafaud avec lui, m'y laisseras-tu marcher pour avoir voulu déjouer le plus infernal des complots et pour avoir tu, d'après tes observations, une foule de faits qui pouvaient assurer le triomphe de mon innocence.*.. Je baise respectueusement ta main; mais je te recommande les derniers jours d'une mère que tu formas puissamment à la vertu. Console-la en lui donnant la conviction de mon innocence, que tu connais, dans le procès que les ennemis de ma patrie me suscitent. » — Les Comités, dont l'Incorruptible était le chef.

Au Tribunal, d'après Topino-Lebrun, Chabot s'exprima ainsi : (c Robespierre hésita de dénoncer et me dit d'aller doucement, o

Dans son testament, celui du 27 ventôse, on lit :, « Si jamais on imprime les pièces de ce grand procès du crime contre la vertu, si surtout le Gouvernement permet l'impression de mon compte-rendu à mes commettants, dont Robes-pierre est dépositaire, etc. (1). »

Enfm l'on sait que ce dernier, un moment, essaya de décharger son agent, d'abord dans le projet de discours contre les Dantonistes et les Hébertistes, où il dit, à propos des accusa-

(i) Archives nationales.

lions du Père Duchênt contre Chabot : « l'autre (faction) calomnie sourdement ks défenseurs de la liberté^ veut accabler en détail tout patriote qui s'est une fois égaré.... » ; et aussi dans le projet de discours contre Delaunay, Julien, etc., où il rapporte la manière dont Chabot était entré dans Vassacith tion, et le présente comme s'y étant mis pour la démasquer (1). Le Capucin est même obstinément défendu par l'Incorruptible dans son troisième projet de discours autographe, celui sur les corrompus, où il le traite de « victime de la perfidie ». — Peut-être alors avait-il encore Tintentioa de le sauver; mais il jugea sans doute bientôt qu'il était préférable de briser aussi, pour le faire disparaître, le principal instrument de cette intrigue monstrueuse.

L'accord existait donc entre ces deux hommes.

11 avait pour but : premièrement, d'impliquer Fabre d'Ëglantine dans l'afTaire de la Compagnie des Indes; secondement, de faire figurer le baron de Batz à la tête de la conspiration de l'Etranger.

Car les faits tus par Chabot dans ses déclarations, d'après ordre de Robespierre, sont surtout relatifs à la fabrication du faux décret; et ils auraient, sans aucun doute, déchargé le Capucin quant au chef d'altération et de supposition d'é* critures, mais, fatalement aussi, leur constatation aurait mis Fabre hors de cause. Enfin, c'est bien Tlncorruptible aussi qui lui donna le mot d'ordre de colorer d'une visée politique les manœuvres d'agiotage (V. IP partie).

Maintenant, l'entente remonte-t-elle jusqu'à l'époque du faux décret ou même avant? Robespierre alla-t-il jusqu'à diriger son entremetteur pour obtenir la signature de Fabre sur cette pièce? Nous ne saurions l'affirmer, faute de docur ments.

Cependant, si on relit ce passage de son projet de rapport sur l'affaire de la Compagnie des Indes : « Le premier qui se

ri) Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre,

présente est Delaunay.... tous les citoyens initiés dans les événements de la Révolution savent que Delaunay était un agent hypocrite de la faction girondine, le confident et le valet de ce lâche Garitat (Condorcet), qui, à l'exemple de son ami Brissot, a fui la justice nationale et qui ne Ta pas moins méritée.... Lorsqu'à rapproche de la lumière, le lâche Condorcet commença à redouter la responsabilité de ses impostures liberticides, Delaunay les signa conjointement avec lut..,, » ; — lorsqu'on relit ce passage, disons-nous, et que Ton songe que c'est Chabot qui dénonça Condorcet, on est porté à croire que ce misérable était déjà à cette époque (8 juillet 1793) l'agent de l'Incorruptible et qu'il agissait sous son impulsion.

En tout caS; nous sommes à peu près sûrs que si Tillustre ami de Voltaire et de Turgot avait été sous la main des Comités au commencement du mois de germinal an II, il aurait figuré au procès des Dantoniste comme faussaire et complice de Delaunay I

Heureusement pour l'honneur de l'Humanité, il put se donner à temps la mort de Socrate.

Au reste, ici, pas plus qu'ailleurs, Robespierre n'agit ouvertement. D'une nature essentiellement machiavélique, ce qui n'implique aucune capacité politique réelle, il ne marchait à son but que par des voies détournées, le plus souvent impénétrables à ses agents.

C'est ainsi qu'il monta les Hébertistes contre les Dantonistes, et vée versa; et que, tandis qu'il utilisait les agissements et les délations de l'aveugle Chabot contre Delaunay, Julien et de Batz, il employait les colères du Père Duchêne contre Chabot^ Danton et d'Eglantine, ainsi que les notes politiques de ce dernier et les articles brûlants de Desmoulins contre Hébert et les Etrangers; et qu'enfin, brisant indifféremment amis et ennemis, agents et opposants, il abaissa un jour la hache du Comité sur la Commune et sur la Montagne, de manière à pouvoir s'élever.

Son silence à la Convention lors de la proposition faite par Âmar au nom des Comités, le 24 nivôse an II (13 janvier 1794), de décréter Fabre d'accusation comme auteur du faux décret^ proposition basée, comme nous l'avons établi précédemment, sur un mensonge flagrant qui ne pouvait abuser Robespierre, vu la connaissance approfondie qu'il avait de TaŒaire, ne laisse pas plus de doute à ce sujet.

Enfin, c'est lui qui encore, le â6 nivôse suivant, à la Convention, aussitôt qu'Amar eut terminé son rapport sur l'affaire de la Compagnie des Indes, insista avec Billaud pour que le premier indiquât dans la conclusion de son travail que le renvoi de Fabre devant le Tribunal révolutionnaire était, avant tout, motivé sur ce qu'il avait agi comme agent de Pitt, ou de V Etranger^ et pour avilir la Convention nationale, donnant par là un caractère essentiellement politique à une prévention privée.

(( BilUmdrVarennes : Les détails qui vous ont été présentés par le rapporteur ont dû vous soulever contre tant d'infamie de la part de quelques membres de la représentation nationale, mais il n'a pas assez fixé votre attention sur le principal objet de la conspiration ; elle ne voulait pas seulement couvrir de turpitude quelques individus, mais bien verser la diffamation sur la Convention nationale tout entière. Oui, citoyens, c'était là l'objet de la conspiration qui vient d'être déjouée. Le parti de l'Etranger sait bien que pour renverser la liberté il faut d'abord dissoudre la représentation nationale ; pour arriver à ce but, il voulait la diffamer et la présenter comme un ramas d'bommes infâmes et de scélérats. Voilà le but de l'intrigue dont Cbabot était l'&me, c'est sous ce rapport qu'il doit être accusé.

« Vous avez dit que la justice et la morale seraient désormais à l'ordre du jour. Ainsi accusez les coupables d'avoir voulu avilir la représentation nationale, en violant les principes de l'honneur et de la probité. C'est sous ce rapport principal que vous devez frapper les conspirateurs, que vous

devez accuser Chabot. Je demande que le décret porte, que la Convention accuse Chabot et ses complices d'avoir voulu la diffamer. (On applaudit.)

« Robespierre : Comme Billaud-Yarennes^ je dois manifester ma surprise de ce que le rapporteur n'a pas mieux saisi Fesprit dans lequel il devait faire son rapport, de ce qu'il a oublié l'objet le plus important, celui de dénoncer à l'unie vers le système de diffamation adopté par la tyrannie contre la liberté, par le crime contre la vertu.

« Oui, il le faut dire hautement ici : les crimes de quel ques-uns de nos collègues sont l'ouvrage de l'Etranger; et le principal fruit qu'il se proposait d'en recueillir, n'était pas la perte de ces individus, mais celle de la République française, qui devait s'opérer en ôtant au peuple la confiance dont il a investi ses représentants....

« ... Je suis obligé de le dire avec douleur, le rapport que l'on vous a fait aurait dû renfermer les observations que je viens de vous présenter; et peut-être sa rédaction^ dans ce système, eût-elle été mieux conçue. Comme nous devons faire, dans toutes les circonstances, le sacrifice de ce qui est personnel, à la chose publique, je demande, en appuyant l'amendement de Billaud-Varennes, que le rapport d'Amar ne soit pas livré à l'impression avant d'avoir été revu. (On applaudit.) »

Il est donc certain que dès le commencement du mois de janvier 1794 au plus tard, le dessein de compromettre, par Fabre d'Ëglantine, les Dantonistes avec les agioteurs, était formellement arrêté chez Robespierre ; qu'au mois de mars suivant ce projet avait reçu son exécution ; et que ce dernier reste, avant tous ses complices, responsable de cette prévarication. Il n'est pas moins vrai que, dans le même temps, Danton, Desmoulins, Hérault, Lacroix, Philippeaux et "Westermann, comme Fabre d'Ëglantine, étaient désignés par ses délations ou ses calomnies avec une perfidie et une haine affreuses, incriminés, appréhendés et livrés par ses soins.

G*est le 5 février 1794, à la Convention, dans une homélie sur les principes moraux et les moyens politiques du gouvernement républicain, qu'il laissa pressentir le travail secret qu'il accomplissait dans le sein du comité de Salut public, conformément aux conclusions de son projet de discours contre les Ultra et les Modérés (1). Il y est dit en substance que l'égalité, la vertu et la terreur étant les ressorts essen> tiels du gouvernement révolutionnaire, tout ce qui s^en éloigne en plus ou en moins doit être supprimé. — a L'une de ces factions (le parti Dantoniste) nous pousse à la faiblesse, l'autre (le parti Hébertiste) aux excès; Tune veut changer la liberté en bacchante, l'autre en prostituée. »

Puis, suivent des allusions s'appliquant à Danton : le corrupteur de l'esprit et des mœurs publics ; à Desmoulins : le corrupteur de la justice révolutionnaire ; à Fabre : le corrupteur de la Convention nationale ; aux faux révolutionnaires : Hébert, Vincent, Ronsiu, qui corrompent la vertu en l'exagérant ! tous également à la solde de VEtranger..,.

Aussi, Saint-Just, qui avait pour charge d'expliquer la parole du maître et d'en dissiper les obscurités, venait-il, le 23 ventôse suivant (13 mars 1794), dénoncer à l'Assemblée une conspiration ourdie par l'Etranger et par les deux factions corruptrices, contre la vertu, et demander des armes contre elles, ce qui lui était immédiatement accordé (2).

Le lendemain, 24, les Hébertistes étaient arrêtés; le surlendemain, 26, Fabre était déféré au Tribunal révolutionnaire ; le 27, sur un rapport de Saint-Just, Hérault de Séchelles était arrêté; le 29, la Commune de Paris était dénoncée^ le 4 germinal suivant, les Hébertistes étaient guil-

(1) Diecoors sur les principes de morale politique qui doivent guider la CouTention nationale dans l'administration intérieure de la République {Moniteur),

(2) Rapport fait à la Convention nationale, au nom du comité de Salut public, sur les factions de l'Etranger et sur la conjuration ourdie par eues pour anéautir le gouvernement républicain par la corruption et pour affamer le peuple {Moniteur),

lotinés; le il, sur un nouveau rapport de Saint-Just et d'après un autre discours de Robespierre, les Dantonistes étaient livrés au Tribunal, et, le i6, ils étaient exécutés.

Et n'est-ce pas l'Incorruptible qui, le jour de leur arrestation, quand Legendre essayait de les défendre devant la Convention et demandait qu'ils fussent amenés à la. barre, ce qui pouvait les sauver, se leva pour briser cette dernière planche de salut et fit rejeter la proposition?

« A ce trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette Assemblée, dit-il, aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui (Legendre) qui a parlé avant le dernier opinai»t, il est aisé de s'apercevoir, en effet, qu'il s'agit ici d'un grand intérêt ; qu'il s'agit de savoir si quelques hommes, aujourd'hui, doivent l'emporter sur la patrie.

« Quel est donc ce changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de cette Assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté? Pourquoi une doctrine qui paraissait naguère criminelle et méprisable est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand elle fut proposée par Danton pour Bazire, Chabot et Fabre d'Eglantine, a-t-eile été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de cette Assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français?

« Il (Legendre) a parlé de Danton parce qu'il croit

sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège ; non^ nous n'en voulons point, de privilèges ; non, nous n'en voulons point, d'idole. (On applaudit à plusieurs reprises.)

« Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français.... En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami et son confident, doit il a été

Tardent défenseur? En quoi est-il supérieur à ses conciloyens?

(( Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un

danger pour la patrie; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté; car c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait donner plus de faveur à un citoyen

qu'à un autre C'est défendre aussi, indirectement, les eons-

pirateurs, qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce qu'on a eu avec eux un commun intérêt; c'est rompre l'égalité. Il est donc de la dignité de la Représentation nationale de maintenir les principes. Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre (1). »

En quoi consistait donc cette égalité revendiquée si haut par rincorruptible ? A supprimer, pour les victimes qu'il désignait aux Comités dans la Convention, la défense, l'enquête parlementaire et le débat contradictoire.

Yoici, en effet, quelles iniquités cet exécrable sophisme était destiné à couvrir : c'est au nom de l'égalité que fut repoussée, le 22 nivôse, la proposition de Moyse Bayle et de Danton, de mettre les originaux du faux imputé à Pabre sous les yeux de l'Assemblée et de faire interroger le prévenu, à la barre, sur la signification de ces documents; et que, le 11 germinal, il fut répondu par une fin de nonrecevoir à Legendre et à ceux qui voulaient que Danton fût entendu par la Convention avant d'être envoyé au Tribunal révolutionnaire. C'est au nom de l'égalité, par conséquent, que l'Assemblée prit parti sans savoir, et condamna sans entendre; car, s'en remettre au Tribunal, à l'instrument des Comités, c'était livrer, les yeux fermés, ceux dont il fallait d'abord établir la culpabilité.

Pour se prononcer ainsi au criminel, l'Assemblée était tenue, avant tout, de s'éclairer sur le bien fondé de l'accusation ; de s'informer de la valeur des témoignages que celle-ci in-

(1) Moniteur universel.

Yoquait : faux décret, lettres espagnoles, lettre suisse, etc. , etc. ; d'interroger elle-même les prévenus et de n'émettre son vote qu'après une enquête réelle.

C'était là le droit commun; et c'était a rompre l'égalité » que de croire sur parole le rapporteur des Comités, et de ne point soumettre ses affirmations à la loi nécessaire de la contradiction.

En quoi, du reste, Chabot pouvait-il être l'égal de Danton ?.....

C'est Robespierre aussi qui fit refuser la barre à la femme de Philippeaux, demandant à éclairer la Convention sur l'origine des accusations élevées contre son mari, à savoir la haine personnelle que lui avait vouée Levasseur (de la Sai the).

C'est lui qui, le 12 germinal, veille de l'ouverture des débats, envoyait Tordre suivant, écrit de sa main, à l'un de ses agents les plus sûrs :

« Le comité de Salut public invite le citoyen Dumas, viceprésident du Tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances demain à midi. a Robespierre. »

C'est lui qui, en octobre ou novembre 1793, avait fait décréter par la Convention, sur la demande de Fouquier-Tinville, qu'au bout de trois jours de débats, le président du Tribunal révolutionnaire serait autorisé à demander au jury si sa conscience était suffisamment éclairée, et & clore, en cas de réponse affirmative.

C'est lui qui entraîna le comité de Salut public et l'Assemblée à faire refuser aux Dantonistes la comparution de leurs témoins, confessant ainsi qu'il n'osait point se présenter devant ses victimes, devant ceux qu'il ccdomniait aussi atrocementy pour soutenir contradictoirement ses accusations.

C'est lui qui dirigeait secrètement, par Nicolas et Cofinhal, la rédaction du Bulletin du Tribunal révolutionnaire; et lors-

qu'on lit ce prétendu compte-rendu officiel, on en vient à se demander s'il ne mit pas lui-même, en cette circonstance, la main à sa rédaction, tant il reproduit Tesprit et la lettre de ses Notes à Saint-Just?

Du reste, le soir de l'exécution des Dantonistes, aux Jacobins, il entendait impassiblement la lâche et dégoûtante diatribe prononcée par Couthon, son agent et son amî, contre les prisonniers du Luxembourg, et il impliquait lui-même, par un autre mensonge, Fun de ses ennemis abattu et absent, Fabre, « l'homme à la lorgnette », dans les troubles de Lyon, ^

Enfin, le 15 germinal, à la Convention, au lieu de dénoncer la double imposture de Saint-Just et Billaud, qui venaient accuser les prévenus, pour les faire mettre hors des débats, de rébellion envers le Tribunal et de conspiration avec les détenus des prisons, il dit, s'associant ainsi ouvertement au crime : « Je demande que cette lettre (le procès-verbal de police contenant déclaration de la conspiration prétendue) et le rapport de Saint-Just soient envoyés au Tribunal révolulionnaire et qu'il lui soit enjoint de les lire à Taudience (1). »

Cette injonction cachait de bien autres menées.

Le 25 nivôse précédent (15 janvier 1794), un espion de prison que Robespierre avait à son service, le nommé Amans, se disant aide de camp, et exerçant, en cette qualité, la spécialité de dénoncer les généraux, lui adressait une délation relative aux prisonniers du Luxembourg, qu'il était chargé de surveiller, Arthur Dillon principalement.

Cette suggestion ne fut point vaine.

Le 15 germinal suivant, un autre espion entretenu par le comité de Salut public dans ladite maison, le nommé Laflotte, lui dénonçait, à point nommé, la conspiration de ce même Dillon avec Lucile Desmoulins (2).

(1) Moniteur universel.

(2) Voir !'« partie du Procès,

Cette coïncidence a besoin d'être expliquée. Yoici d'abord ce qu'écrivait Amans à Robespierre, à la date du 14 janvier :

« Citoyen Représentant,

(( Je veux te faire part de quelques observations que j'ai faites, qui pourraient être utiles au salut public; ta vertu républicaine, qui ne s'est jamais démentie, m'est un sûr garant que tu les mettras à profit, si tu les juges sous le même rapport que moi. Voici le fait : je suis détenu, depuis quelques jours, dans la maison d'arrêt du Luxembourg, jusqu'à ce que l'affaire de Kellermarm soit mise en jugement, ayant déposé contre lui. L' ex-général Dillon, qui se trouve détenu, m'engagea, il y a quelques jours^ à aller dans sa chambre ; je me rendis à son invitation, et j'y ai été pendant deux jours de suite. Je n'ai pas été longtemps sans m'apercevoir que les détenus de la chambre de l'ex-général n'étaient pas des révolutionnaires, et feignant d'être de leur avis, pour tirer quelque fruit de leur conversation, d'après quel-, ques mots jetés au hasard par Dillon, Dublin^ Doucetj Doldemkoph (sic), contre toi. Je me méfiai d'eux, d'autant mieux^ qu'ils parlaient toujours à l'avantage de Camille Desmoulins, de Philippeaux et de Fabre d'Eglantine, N'étant pas politique assez profond pour démêler ces discussions, j'écrivis au président du comité de Sûreté générale, sans lui rien dire autre chose qu'il envoie un membre du Comité, que j'avais quelque chose à lui communiquer pour le bien général ; je n'ai obtenu aucune réponse. L'arrestation de Fabre d'Eglantine me coufirme encore mieux dans l'idée que j'ai qu'il y a une grande conspiration. J'ai jeté les yeux sur le journal d'hier, et j'y vois que l'on devait dissoudre la représentation nationale, en allumant une guerre civile entre les protestants et les catholiques. Ce projet m'a fait frémir d'horreur, et ma conscience ne peut me permettre plus longtemps de garder le silence; en conséquence, voici ce que j'ai conjecturé : DU-

Ion travaille à son bureau quasi toutes les nuits, jusqu'à cinq ou six heures du matin ; il a un commissionnaire fidèle qui va et vient pour porter ses paquets ; des êtres qui me paraissent fort suspects, viennent le voir et s'entretiennent en particulier; il prêche beaucoup pour le parti des Jacobins, qui, selon ce que je vois, n'est pas le bon. Dillon est d'une famille protestante, et nécessairement il y tient; son oncle, ancien archevêque de Narbonne, est en Angleterre ; sa société au Luxembourg n'est liée qu'avec tous les ci-devant monseigneurs, ducs, marquis et autres conspirateurs de la République. J'ai pensé que tu pourrais trouver des renseignements, en se saisissant (sic) adroitement des papiers qui lui parviennent et de ceux qu'il envoie, ou en faisant une visite à sa chambre, la nuit, quand il écrit. Il faut éviter que les gens de la maison le sachent; car il est bon de te dire qu'ici ceux qui ont beaucoup d'argent sont les mieux servis et ont plus de prérogatives, et les sans-culottes ne peuvent voir personne. Je suis quasi persuadé que les grands conspirateurs se font mettre dans des maisons d'arrêt pour être à l'abri de la surveillance nationale, et par là mieux servir la cause des tyrans. Tes vertus républicaines et ta sévérité sur l'exécution des lois qui doivent affermir la République, me sont un sûr garant que tu ne négligeras rien pour découvrir le fil de cette conspiration. Je sais que ton temps est trop bien employé pour répondre aux lettres que tu reçois; mais pour être assuré que ma lettre te soit parvenue, je te prie de faire un reçu au citoyen qui te la remettra.

« Salut et fraternité.

« AmanS)

« Aide de camp, à la maison d'arrêt du Luzembottiig.

« P.'S. Je désirerais que tu te fisses remettre, par le comité de Sûreté générale, une copie de mon compte-rendu sur les dénonciations que j'ai faites sur plusieurs généraux de l'armée des Alpes.

« Paris, le 25 nivôse, Tan deuxième de la République, une, indivisible et impérissable.

« Dillon, ex-général.

« Dublin y rédacteur du journal intitulé : fe Mercure universel.

« Doucet, j'ignore ce qull est. '

c Doldemkopfj attaché au prince de Salnij et ci-devant au roi de Prusse, d'à-présent.

c Merlin, ci-devant premier commis de la guerre sous le tyran.

« Nota. Tous ces individus forment une seule chambrée (1). »

Voici maintenant sur ce personnage quelques renseignements confirmatifs. Ils sont extraits d'une déclaration faite au comité de Sûreté générale^ le 26 thermidor an II, par Denis Julien, sur les faits dont il avait en connaissance au Luxembourg, pendant qu'il y était détenu, relativement aux manœuvres que la police entretenait dans cette prison par l'entremise de faux prévenus, conmie Amans ou Laflotte, qu'elle y plaçait à titre d'espions, et qui venaient déposer au Tribunal révolutionnaire comme témoins à charge contre ceux de leurs codétenus qu'ils y avaient fait traduire par leurs délations. Cette espèce est connue sous la désignation de moutons :

« .... Je dois dire un mot des témoins appelés avec moi^ et particalièrement désignés par la voix unanime. C'est un nommé Amans, homme de la plus profonde dissimulation, qui s*est vanté des liaisons les plus intimes avec Robespierre, et de lui écrire presque tous les jours avec la plus grande familiarité,

« Il a le plus contribué au fanatisme de Boyaval (2), et a

(1) Archives nationales^ F?, 4,436.

(2) TaiUear d*habits, lieutenant d'iafanterie légère dans la Légion batave ; l'un des plus dangereux espions de prison. — R.

fait tous ses efforts pour Vexalter autant que pour Téloigner de nous et de Leymerie (1).

« .... Les choses étaient en cet état, lorsqu'un ami de la même section que moi m'avertit confidentiellement que des murmures affreux circulaient contre quelques-uns des témoins appelés avec moi au Tribunal ; qu'on voyait avec peine mes liaisons avec eux; qu'il était question de listes de proscription, etc. Alors, je lui ouvris mon cœur, et en lui avouant que des scélérats cherchaient à monter une intrigue de sang, que l'administration de police était à latête, je lui dis que si je voyais Boyaval, Amans et Beausire, c'était pour sauver la prison entière et déjouer les infamies; que j'étais concerté avec d'Hilliers (2), Bauchelet (3) et Meusnier (4) pour suivre à la piste les meneurs et les scélérats, que même nous avions déjà dénoncé l'administration de police, et que c'était le vrai motif qui me portait à ne perdre personne de vue ; qu'ainsi les bons citoyens finiraient par nous bénir tous les quatre et nous distinguer des auteurs comme des instruments des buveurs de sang. Cette conversation se passa entre nous le 1" thermidor. Ce citoyen se nomme Durand, et je demande que l'on prenne sa déclaration (5). »

Enfin, un extrait de la déposition de Real, au procès de Fouquier-Tinville, complétera tous ces renseignements.

« C'était un état que d'être témoin au Luxembourg,

c'était une espèce de fonctionnaire public (sic); ceux qui étaient admis aux honneurs du témoignage jouissaient visà-vis du concierge et des autres subalternes de la prison d'une très haute considération.

(1) Médecin, détenu au Luxembourg. — R.

(2) Louis Baraguay-d'HiUiers, général de brigade à Tannée du Rhin, alors détenu au Luxembourg. — R.

(3) Autre espion de prison; il était ren/ter à Choisy-sur-Seine. — R.

(4) Ancien porte-clef du Luxembourg, détenu depuis Taffaire DiUon. — R.

(5) Archives nationales, F^, 4,438.

n L'occupation la plus ordinaire de ces témoins était l'espionnage; les plus favorisés d'entre eux étaient chargés de la confection des listes et allaient ensuite affirmer au Tribunal que les malheureux qu'ils avaient portés sur ces listes de mort étaient des aristocrates et complices de quelques conspiration.

« A la tête de ces faiseurs de listes et immédiatement audessous de Verney et de Guyard, directeurs de cette sanglante entreprise, se place Boyaval.

« Il ne cachait pas sa mission ; il s'en vantait. C'est lui qui a fait, avec Verney et Guyard, la liste des cent cinquantehuit enlevés dans la nuit du 18 au 19 messidor ; d'autres y ont fait des additions et des soustractions ; mais c'est Bovaval qui en fut le principal rédacteur.

« Il menaçait ouvertement de Pouquieret du Tribunal

quiconque le regardait de travers. Il s*est vanté d'être mis en réquisition au Luxembourg par ordre du Comité, et d'avoir eu deux conférences nocturnes avec Robespierre {\), »

— Eh bien I au moment où les administrateurs de police, d'accord avec les Amans, les Laflotte et les Boyaval, dénonçaient la conspiration du Luxembourg^ Robespierre, qui ne connaissait que trop ces individus, s'emparait de leurs dires, de ces délations commandées, enjoignait à la Convention de les faire lire, en audience, au Tribunal, et provoquait, au comité de Salut public, l'arrestation de Lucile Desmoulins/

Voici l'ordre :

« Du quinzième jour de germinal, l'an II de la République française, une et indivisible.

«Les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis

(1) Archives nationales, W. 369. — Les leclenrs qui voudraient Thistoire complète de ces conspirations contre les prisons y n'eut qu'à lire le procès de Fouquier-Tinville dans VHistoire parlementaire j i, XXXIV et XXXV, et le livre de M. Campardon, sur le Tribunal révolutionnaire de Paris, notamment le résumé dudit procès fait en audience par Cambon (du Gard), substitut de l'accusateur public.

arrêtent que la femme de Camille Desmoulins sera mise surle-champ en arrestation à Sainte-Pélagie. Le scellé sera mis sur ses papiers.

M Les membres du comité de Salut public et de Sûreté générale,

«Gouthon, Dubarran, G.- A. Prieur, Garnot, Voulland, Barère, Robespierre. »

C*est là le texte de Tordre transcrit sur le registre des arrêtés du comité de Salut public; quant à la minute, elle ne porte que trois signatures : celles d'un membre du comité de Salut et du comité de Sûreté^ étrangers à Tintrigue (Gamot et Dubarran), et celle de Robespierre lui-mime (1).

Ecrouée le jour même, au moment où Gamille, écumant de rage et de désespoir sur le banc des accusés, criait à ses juges : — « Les scélérats, non contents de m' assassiner, ils veulent encore assassiner ma femme ! » — Lucile monta sur Téchafaud le 24 du mois, huit jours après le doyen des Gordeliers.

Aucune charge n'existait contre elle. Absolument inoffensive, tout à fait étrangère à la politique, le seul témoignage qui aurait pu la compromettre, celui du porte-clef Lambert, se trouvait précisément à sa décharge. Elle n'avait eu de communication quelconque avec Dillon, elle n'en avait reçu ni lettre, ni argent (ce dernier outrage était inutile !); et le général n'avait pas conspiré.

Mais elle était la femme de Gamille, un reproche vivant, intolérable, pour son prescripteur.... on ne pouvait l'épargner.

D'ailleurs elle avait écrit à Robespierre lui-même une lettre dont le sens et l'inspiration avaient dû transpirer, bien qu'elle fût demeurée inachevée et sans destination.

Voici ce document, que M. Matton aîné, parent de Desmoulins, a conservé et publié :

(1) ÂrcbiTos nationales.

« Est-ce bien toi qui oses nons accuser de projets contrerévolutionnaires, de trahison envers la patrie? Toi qui as déjà tant profité des efforts que nous avons faits uniquement pour elle. Camille a vu naître ton orgueil, il a pressenti la marche que tu voulais suivre; mais il s'est rappelé votre ancienne amitié, et, aussi loin de Tinsensibillté de ton Saint- Just que de ses basses jalousies^ il a reculé devant Tidée d'accuser un ami de collège, un compagnon de ses travaux. Cette main qui a pressé la tienne a quitté la plume avant le temps, lorsqu'elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton éloge. Et toi, tu l'envoies à la mort ! Tu as donc compris son silence? il doit t'en remercier. La patrie le lui aurait reproché peutrètre; mais, grâce à toi, elle n'ignorera pas que Camille Desmoulins fut contre tous le soutien, le défenseur de la République.

« Mais, Robespierre, pourras-tu bien accomplir les funestes projets que t'ont inspirés sans doute les âmes viles qui t'entourent? As-tu oublié ces liaisons que Camille ne se rappelle jamais sans attendrissement? Toi qui fis des vœux pour notre union, qui joignis nos mains dans les tiennes, toi qui as souri à mon fils et que ses mains enfantines ont caressé tant de fois, pourras-tu donc rejeter ma prière, mépriser mes larmes, fouler aux pieds la justice. Car, tu le sais toimême, nous ne méritons pas le sort qu'on nous prépare ; et tu peux le changer. S'il nous frappe, c^est que tu l'auras ordonné ! Mais quel est donc le crime de mon Camille?....

u Je n'ai pas sa plume pour le défendre ; mais la voix des bons citoyens et ton cœur, s'il est sensible et juste, seront pour moi. Crois-tu que l'on prendra confiance en toi, en te voyant immoler tes amis? Crois-tu que l'on bénira celui qui ne se soucie ni des larmes de la veuve, ni de la mort de Torphelin? Si j'étais la femme de Saint-Just, je lui dirais : la cause de Camille est la tienne, c'est celle de tous les amis de Robespierre. Le pauvre Camille, dans la simplesse de son cœur, qu'il était loin de se douter du sort qui l'attend aujourd'hui ! Il croyait travailler à ta gloire en te signalant ce qu'il

manquait encore à notre République. On Ta sans doute calomnié près de toi, Robespierre, car tu ne saurais le croire coupable; songe qu'il ne t'a jamais demandé la mort de personne, qu'il n'a jamais voulu nuire à ta puissance, et que tu étais son plus ancien ami, son meilleur ami. Lors même qu'il n'eut pas autant aimé la patrie, qu'il n'eût pas été autant attaché à la République, je pense que son attachement pour toi lui eût tenu lieu de patriotisme, et lu croirais que pour cela nous méritons la mort?... Car le frapper, lui, c'est.... »

Lorsqu'on dépouille le dossier du prétendu procès où elle fut jetée, on est saisi d'une tristesse profonde : pas une pièce, pas un interrogatoire, pas une confrontation, pas même une accusation ! — A l'audience, on ne s'en occupa guère davantage. — Et voici, néanmoins^ quel fut le dénouement de cette sanguinaire menée :

« Il est constant, dit le président Dumas (un homme de Robespierre) aux jurés, qu'il a existé une conspiration contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple, tendant à troubler l'Etat par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres, et contre l'exercice de l'autorité légitime, par suite de laquelle, dans le courant de ventôse dernier {sic), des conjurés devaient dissoudre la représentation nationale, assassiner ses membres et les patriotes, détruire le gouvernement républicain, s'emparer de la souveraineté du peuple, rétablir la monarchie et donner un tyran à l'Etat....

(( .... Anne-Lucile Laridon-Duplessis, veuve Camille Desmoulins, est-elle auteur et complice de cette conspiration?

« — OUI ! répondirent les jurés (4).... »

En vertu de quoi le Président prononça contre la femme Desmoulins la peine capitale, qui lui fut immédiatement appliquée.

« J'ai vu au greffe de la Conciergerie (dit Thiriet-Grand-

(t) Archives nationales.

pré, chef de dlvisîoQ à la Commission des administrations civiles, dans sa déposition au procès de Fouquier-Tin ville), le lendemain de leur comparution à Taudience et le jour même de leur jugement, les femmes Hébert et Camille ensemble. La femme Hébert dit à la femme Camille : « Tu es « bien heureuse, toi, il n*y a pas eu hier une seule déposition « contre toi; nulle ombre de soupçon jetée sur ta conduite; tu a vas sortir sans doute par le grand escaliery et moi je vais « aller à Téchafaud. »

« La femme Camille, pénétrée sans doute de Tatrocité de ses juges, ne leva pas les yeux, ne manifesta ni crainte, ni espérance, mais attendit modestement son jugement. Elle monta quelques minutes après ; les débals avaient été clos la veille; Taudience ne se tenait que pour la prononciation du jugement. Elle fut condamnée et exécutée comme les autres (1). »

Ce meurtre est le plus cruel et le plus lâche qu'ait commis Robespierre.

L'intérêt qui s'attachait naturellement à la victime, ses charmes, ses douces vertus, son entière innocence et les relations que l'assassin avait eues avec elle, avec son mari, avec toute sa famille, rendent le forfait encore plus exécrable.

La lettre suivante, qui fut écrite au meurtrier au momen* de la condamnation de Lucile, par Madame Duplessis sa mère, caractérise parfaitement l'attentat :

« Citoyen Robespierre, « Ce n'est donc pas assez d'avoir assassiné ton meilleur ami, tu veux encore le sang de sa femme ! Ton monstre de Pouquier-Tinville vient de donner l'ordre de l'emmener à l'échafaud; deux heures encore et elle n'existera plus. Robespierre, si tu n'es pas un tigre à face humaine, si le sang de Camille ne t'a pas enivré au point de perdre tout à fait la raison, si tu te rappelles encore nos soirées d'intimité,

(1) Histoire parlementaire^ procès de Fouquier-Tinville.

si tu te rappelles les caresses que tu prodiguais an petit Horace que tu te plaisais à tenir sur tes genoux, si tu te rappelles que tu devais être mon gendre^ épargne une victime innocente ; mais si ta fureur est celle du lion, viens nous prendre aussi, moi, Adèle et Horace; viens nous déchirer tous trois de tes mains encore fumantes du sang de Camille ; viens, viens, et qu'un seul tombeau nous réunisse.

tt F* DUPLESSIS. I)

Heureusement, cette lettre ne fut pas remise à son destinataire.

Cependant, le 16 germinal, au club des Jacobins, quelques heures à peine après le massacre de ses anciens amis, Robespierre appelait sur les « scélérats » dont la tête venait de tomber sous le glaive de la loi, les profanations les plus lâches et les plus cyniques. Couthon, Vadîer, Levasseur, Chasles, Arthur, Payan, Dumas, etc., etc., s'empressaient de répondre à cet appel magnanime et venaient à l'envi souiller les mânes des fondateurs de la République (1).

Quelques jours plus tard, et pour accabler ses victimes jusque dans la tombe et devant la postérité, Robespierre réunissait dans une publication officielle tout ce que ses complices et lui-même avaient entassé depuis quatre mois d'impostures et d'insultes contre les Vieux-Cordeliers (2).

Enfin, le 26 prairial, il mettait le sceau à son œuvre, le couronnement à l'édifice, par son rapport sur la conspiration de Batz ou de l'Etranger, dans lequel on ne peut méconnaître son faire, bien qu'un Lacoste l'ait signé (3).

(1) Moniteur universel, — Notice des pièces authentiques relatives aux principaux agents de la faction de V Etranger , qui ont conspiré contre ia Souveraineté du peuple français et contre la Représentation nationale. — V. pièce n* 27.

(2) Notice des pièces authentiques, ut suprà.

(3) Rapport fait au nom des Comités réunis de Salut public et de Sûreté géjiéraie, sur la conspiration de Batz ou de l'Etranger, par Elie Lacoste, dans la séance du 26 prairial an II, etc. Imprimé par ordre de la CouYention.

Et c'est en présence de témoignages aussi nombreux et aussi décisifs, tous authentiques et de notoriété facile, que les panégyristes de Tlncorruptible ont osé prétendre qu'il n'avait point trempé dans le complot de germinal et qu'il n'avait fait, en cette occasion, que subir la pression des Comi^ tés/,.,. C'est en face de ces preuves irrésistibles, accablantes, qui proclament son action directrice, meurtrière et perverse, sa perfide hypocrisie, sa rage implacable et intéressée, qu'ils ont osé exalter sa mansuétude et son civisme, l'abandon stoïque qu*il avait su faire de ses amis devenus coupables, le sacrifice admirable de ses attaches personnelles, de ses affections les plus tendres^ au salut de la patrie et de la liberté !...

Il faut oser le dire, on n'a jamais manqué plus grièvement à l'histoire, à la pitié, au juste, à tout ce qu'un écrivain doit au public et à la postérité, qu'en soutenant une pareille prétention.

Robespierre, en effet, ne fut pas conduit à son entreprise par des erreurs ou des discordances d'opinion seulement, mais par les plus détestables mobiles, par une implacable envie et par une ambition que ne justifiaient ni ses tendances sociales, ni ses vues politiques, ni ses services révolutionnaires, ni sa capacité pratique.

Ce ne furent pas plus les principes de la politique que les règles de la morale qui dirigèrent ici sa conduite, mais les seuls intérêts de son ambition. La Montagne et la Commune lui faisaient obstacle pour arriver au pouvoir suprême, il brisa tous les liens privés et publics qui l'unissaient à leurs principaux représentants et se défit par la diffamation et par la guillotine des Dantoniens, des Hébertistes, des Socialistes et des Athées. C'est ainsi que Danton, Chaumette, Jacques Roux, Euloge Schneider, Anacharsis Clootz et tant d'autres furent traînés sur la claie d'infamie et sacrifiés à l'élévation du pouvoir personnel.

Mais lors même que Robespierre eût eu raison et que la révolution puritaine, l'établissement, par la force, du déisme

officiel et du régime de Sparte, eût été le but normal de la Révolution, ce que nous contestons absolument, rien ne Tautorisait à employer les moyens infâmes auxquels il eut recours pour assurer le triomphe de ses idées et de sa personne.

Son principal complice fut Saint-Just. Car les desseins de Maximilien n'auraient jamais abouti, par son manque de courage, sans Taveugle et énergique assistance de ce jeune fanatique.

Il lut à la Convention, le 27 ventôse, le lendemain du jour où Amar avait requis contre Fabre d'Eglantine, un rapport contre Hérault de Séchelles et Philippe Simond qui dépasse peut être en violence calomniatrice celui du 11 germinal, contre les Dantonistes (1).

Certain de n'être pas soumis au débat contradictoire, il y affirmait, avec un sang-froid criminel, devant un auditoire irrévocablement asservi, les mensonges les plus meurtriers contre des adversaires désarmés, absents, tenus au secret : (( Le comité de Salut public avait déclaré depuis environ quatre mois au premier (Hérault), qu'il ne délibérerait plus en sa présence, qu'on le regardait comme un ami de l'Étranger et comme suspect, pour avoir réclamé, les larmes aux yeux, la liberté de Proly, s'être saisi des papiers diplomatiques du comité, les avoir compromis de manière qu'ils ont été imprimés dans les journaux et répandus au dehors » ! — Calomnies infâmes, que nous avons précédemment réfutées (V. 1" et 2° partie du procès).

Son rapport du 11 germinal, pour faire consacrer par la Convention Tarrestation des Dantoniens et leur renvoi au Tribunal, dépasse en impudence et en frénésie les plus furieux réquisitoires des séides du despotisme, et son imposture du 15, lorsqu'il supprima la lettre de Fouquier et qu'il annonça faussement une révolte pour faire mettre les

(1) Voir notre pièce n» 9.

accusés hors des débats, l'associe irrémédiablemeat aux plus détestables fauteurs de cet irréparable attentat.

Cependant il faut tenir compte de son extrême jeunesse, de la fascination que Robespierre exerçait sur lui et des manœuvres qui furent employées par les meneurs des Comités pour le tromper et le faire servir à leurs fins.

« Ils travaillèrent une année entière, dit Courtois, au succès de leur attaque. Ils fournirent à Saint-Just toutes les notes qui servirent à la contexture de son rapport. Saint- Just eut si peur la veille de l'arrestation de Danton, qu'il refusa de le prononcer. Poussé à bout par ces scélérats, il jeta au feu le rapport ainsi que son chapeau. Amar retira Tun et l'autre des flammes.

« Saint-Just disait un jour à un particulier, au moment où Danton entrait dans l'appartement où il était : « Je frémis « en songeant qu'on veut que cet homme n'existe pas dans c( dix jours (1). »

Quant à Billaud, il fut du complot, et a affreusement ».

11 assista Robespierre dans les comités, à la tribune de la Convention ou des Jacobins et dans la presse, avant le 10 germinal ; il appuya l'arrestation de Fabre et proposa celle de Danton ; il affirma, avec Saint-Just, la rébellion et la conspiration des accusés au Tribunal ; enfin, comme Robespierre, il obéit autant à ses haines privées qu'à ses entraînements de parti dans la poursuite des Vieux-Cordeliers. Il enviait à Danton sa supériorité naturelle et le détestait pour avoir été son subordonné (2). Il haïssait Camille, parce que celui-ci avait fait allusion, dans une brochure, à sa mésaventure de Châlons, lors de sa mission en Champagne (3).

Disons à sa décharge que son âme ombrageuse fut aussi

(1) Notes sur la Révolution (Archives de la préfecture de police).

(2) Voir 1" partie.

(3) Voir 2« partie, et une brochure de Gadolle, de Dunkerque, intitulée i Tu en as menti, Billaudl — Archives nationales, DXLIII, c. I.

trop exposée aux menées du chef de la conjuration, et, surtout, que plus tard il se repentit.

Voici ce qu'on lit à cet égard dans un article nécrologique sur ses dernières années :

« .... La mort de Danton était alors à ses yeux un crime; un crime en raison des immenses services qu'il avait rendus,

« Hélas! disait-il souvent, j'y ai trempé, trop directement et avec une haine affreuse. Le malheur des révolutions, c'est qu'il faut agir trop vite ; vous n'avez pas le temps d'examiner; vous n'agissez qu'en pleine et violente fièvre, sous l'effroi de ne pas agir, je m'entends, de voir avorter vos idées. Danton et ses amis étaient d'habiles gens, des patriotes invincibles à la tribune et dans l'action publique, et nous les avons massacrés I Ils n'avaient pas, comme nous, excepté le brave Westermann, le Murât de la République, les mains pures de trafics et de rapines, ils aimaient trop le luxe, mais ils avaient le cœur noble et révolutionnaire. Vous saurez leurs services un jour, quand on fera l'histoire sincère de notre époque.

« .... Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et en 1793; il avait fait le 10 août; il n'avait pas voulu nominativement le pouvoir. Que de calme et d'activité puissante avait cet homme, quand les circonstances étaient difficiles I Quelle étendue d'esprit, quelle facilité !

« .... Je reste avec la conviction intime qu'il n'y avait pas de 18 brumaire possible, si Danton, Robespierre et Camille fussent restés unis 8Cu pied de la tribune (1). »

Peut-on avoir le cœur noble et les mains chargées de rapines?.... Peut-on être le boulevard de la République et le pourvoyeur de la Monarchie?....

On voit par ces contradictions mêmes que la conscience

(1) Extrait d'un article anonyme intitulé : Les dernières années de BiYtoMrf-K<7ren7i«, remis par le général Bernard, alors ministre de la guerre, au journal la Nouvelle-Minerve. Paris, 1835. T. I.

de Billaud-Yarennes fut infectée jusqu'à son dernier jour par le venin robespierriste. — Puisse cet aveuglement lui servir d'excuse auprès de la postérité.

Mais nulle circonstance atténuante pour Coutbon, qui, sans s'être compromis par des prévarications publiques aussi flagrantes que celles de ses deux autres collègues, n'en fut pas moins partout et toujours derrière l'Incorruptible.

Il signa l'ordre d'arrestation des Dantoniens; il requit à la Convention contre Westermann; il les diffama tous à la tribune et dans les feuilles du parti, ainsi que daus sa correspondance avec ses commettants (1), et l'on peut voir par ses dires des 11 et 16 germinal principalement jusqu'où se porta son ardeur calomniatrice.

Quant à Barère, il fut ici, comme toujours, avec les plus forts.

C'est lui qui écrivit sous la dictée, et en dissimulant son écriture toutefois, l'ordre d'arrestation du 10 germinal; c'est lui qui s'indigna, dans une tribune publique, de ce que ces contre-révolutionnaires de Danton et de Desmoulins respirassent encore; c'est lui qui transmettait au Tribunal, sous forme officieuse, les calomnies que le parti fabriquait et faisait courir contre les accusés.

Voici un spécimen de ces secrets d'Etat :

(( Pour les repas avec Sainte-Amaranthe, les Anglais, etc., faire assigner le traiteur, rue Grange-Batelière, et d'Albarède^ commis à la liquidation, actuellement à Cherbourg, comme commissaire du Conseil. On ignore sa demeure à Paris. — Pour l'échange des louis, faire entendre le citoyen Jacob fîls aîné, menuisier, rue Meslée. — Il faut recommander expressément de les interroger en déclaration, chacun pour le fait qui les concerne. » — Etc., etc.

L'Accusation se garda de produire de semblables inepties.

(1) Correspondance de Georges Couihon, député du Puy-de-Dôme, etc., 1791-1794 ; un ^ol. grand in-8, Paris, Aubry, 1872.

qu'elle n'était pas en mesure de convertir en charges réelles, et que nous avons ramenées à leur juste valeur, ici et dans notre Mémoire sur la vie privée de Danton.

Homme du Vx victiSj Barère dénonçait alors ses anciens patrons, Danton, Hérault, Camille, comme plus tard encore Robespierre lui-même, et ensuite, sous Bonaparte, son secrétaire au comité de Salut public, Demerville, et ses amis, Aréna, Géracchi, Topino-Lebrun.... Il en vint, nous l'avons déjà dit, jusqu'à émarger sur les fonds secrets de Louis-Philippe (1).

Au comité de Sûreté générale, les plus acharnés furent Amar, David et Voulland,

Nous avons indiqué précédemment quel rôle joua le premier dans le procès de Fabre d'Eglantine ; bien que, dans cette forfaiture, il ait surtout obéi, il n'en fut pas moins criminel.

Un autre puritain, un démocrate à chevrons (soixante années de vertu I) Vadier, le compère et Tami de Fouquier- Tinville, le héros de Taffaire Darmaing, sans avoir été aussi loin qu'Amar, officiellement du moins, fut cependant d'un acharnement singulier.

Cet homme méprisable et cruel, ce réactionnaire déguisé, qui, en 1789, se démenait encore pour le maintien des droits sacrés de la féodalité^ et en 1791, à la Constituante, déclarait détester le système républicain^ voulut, lui surtout, témoigner contre les fondateurs de la République et provoquer leur extermination.

Le 22 nivôse, à la Convention, il attesta que c'était Fabre d'Eglantine qui avait commis le faux décret, et on l'entendait dire, à la fin de ventôse, en parlant de Danton : a Nous allons donc vider ce gros turbot farci I »

Le 15 germinal suivant, secondant de toute sa fureur la manœuvre de Robespierre, Saint-Just et Billaud pour faire mettre les Dantoniens hors des débats, il vint affîrmer à

(1) Taschereau, Revue rétrospective.

l'Assemblée, comme Tayant vu, que les prévenus étaient en pleine révolte, et que le député Simond et le général Dillon conspiraient pour eux dans les prisons. Comme' Barère, il s'indignait que ces scélérats vécussent encore....

Enfin, le soir de l'exécution, aux Jacobins, joignant ses lâches insultes à celles de Robespierre, de Gouthon, de Ghasles, de Levasseur, il reproduisit contre Danton Taccusation d'avoir voulu sortir le Dauphin du Temple pour le proclamer roi et dénonça Dufoumy comme lui ayant dit qu'il n'y avait pas de preuves contre le président des Gordeliers (1).

Voujland, lui, se contenta de garder le silence lors de l'imposture du 22 nivôse, bien qu'étant un des commissaires chargés de saisir chez Delaunay la pièce qui servit à l'équivoque d'Amar contre d'Eglantine et sur le sens de laquelle il ne pouvait, par conséquent, être abusé ! Ge fut lui qui aussi, avec Amar, porta au Tribunal le décret de mise hors les débats, en disant à Fouquier : « Voilà de quoi vous mettre à votre aise ! »

Quant au peintre David, d'abord feuillant, puis girondin, puis robespierriste et impérialiste, comme Barère, et qui savait, selon les temps, illustrer de son pinceau Marat ou Bonaparte, il s'en allait avec Arthur et Nicolas, colportant les calomnies de l'Incorruptible, prônant sa dictature et travaillant à son profit la conscience du public et des jurés.

Au moment du sacrifice, on le voyait s'afficher avec une gaîté de commande sur le passage des condamnés, dans un café du quai de l'Ecole (celui de Jérôme Charpentier peutêtre ?) prostituant son crayon jusqu'à tracer la caricature des victimes

Yoilà les vétérans civiques, les républicains sans tache, les honmies J9tir5 dont Robespierre s'aida pour égorger ses

amis!

(1) Pièce no 24, déclaration de Dufoumy.

Ceux des membres des Comités que nous n'avons point nommés, furent tous plus ou moins passifs dans la proscription des Dantoniens,RûbertLindet et Philippe Riihl exceptés, qui refusèrent, avec le courage et la probité antiques, de tremper leurs mains dans ce sang généreux.

A l'Assemblée, les plus près de Robespierre furent : Ghasles, Fayau, Garlier, Garnier (de Saintes), Tinventeur ou Tendosseur de la conspiration du Mans, Levasseur (de la Sarthe), Tennemi de Philippeaux, le calomniateur de Danton et Lacroix après leurmort^ etc., etc. — La Plaine, bien entendu, vota à cœur joie le massacre des républicains, et la Montagne décapitée, désormais asservie, passa tête basse sous les fourches puritaines pour avoir la vie sauve... Legendre est le type le plus lamentable de cet abaissement.

Mais c'est au Tribunal que reviennent les derniers honneurs.

Parmi les jurés, tous inscrits sur les listes d'avancement dressées par Robespierre, ipsâ manuj ceux qui auraient pu hésiter furent séduits par des promesses, ou domptés par des menaces. Parmi les juges, aucun n'essaya même de juger (1). Quant au président et à l'accusateur public, Herman et Pouquier, ils furent au-dessus de tout éloge ; voici la nomenclature de leurs exploits :

D'abord ils convoquèrent le jury le 13 germinal seulement, le jour même de la première audience, trop tard pour que les prévenus pussent en connaître la liste et exercer leurs récusations. De plus, sur les treize jurés ainsi convoqués par Boucher, huissier au Tribunal révolutionnaire, en vertu d'une ordonnance du Président, sept furent écartés, savoir : Laporte, Gauthier, Fauvety, Didier, Trey, Topino-Lebrun

(1) Peu de jours après le procès de DantoD, Souberbielle fut Dommé officier de santé au camp de TEcole de Mars et Herman devint ministre. Mais Denizot et Masson, juges, Gauthier et Fauv«ty, jurés, qui avaient hésité, furent réformés lors du renouvellement du Tributial révolutionnaire, le 22 prairial.

et Gravier; six seulement furent maintenus : Trinchard, Renaudin , Desboisseaux , Leroy (Dix-Août) , Lumière et Ganney, auxquels Souberbîelle fut adjoint, pour compléter le nombre 7, nécessaire pour délibérer légalement (1).

Ce triage fut effectué avant l'audience par Taccusateur public. Tous les jurés qui loi parurent douteux furent rayés, il ne garda que les solides ^ ceux qui, en efTet, allèrent jusqu'au bout.

Le fait est attesté par la différence des deux listes, celle de rhuissier Boucher et celle du compte-rendu d'Herman (2) ; il est attesté par cette déposition faite par le greffier du Tribunal lui-même, Nicolas-Joseph Paris, dans le procès de Fouquier-Tinville : « Lors de l'affaire de Danton, il y eut un triage de jurés pour composer la section qui devait juger cette affaire; ce triage fut fait par Fleuriot etTinville, dans la Chambre du conseil, en présence de plusieurs juges (3). » Enfin, il est indiqué par la note suivante, que nous empruntons au manuscrit de Topino-Lebrun : « N'ayant point accepté (il s* agit de Fouquier) la récusation du juré Renaudin, son ennemi, par Camille, ce qui aurait ôté le nombre 7 déterminé. » Il faut relever, en outre, la facilité avec laquelle Fouquier brochait ses actes d'accusation, dans lesquels, sans aucune preuve, et même contre toutes preuves, il confondait sans cesse et à dessein les prévenus politiques et les inculpés d'agiotage, comme dans l'acte d'accusation des Frey, par exemple {Archiv, nat,)\ manœuvres qui servaient aussitôt aux calomnies du Bulletin du Tribunal révolutionnaire et de tous les coryphées du parti.

Ensuite, Westermann fut amené sur le banc des accusés sans que l'on ait pris la peine d'observer à son égard aucune forme judiciaire. Ainsi, il n'avait pas subi d'interrogatoire, et

(1) Ârch. Dat.

(2) Convocation de juré^KtQ\ï\y%% Dationales ; Procès verbal d'audience, ibidem, et pièce n® 13.

(3) Voir la pièce d» 23.

son acte d^accusatioa, qu^on ne lui avait pas notifié, — comment pouvait-il préparer sa défense? — avait été rédigé par Fouquier d'après des pièces qu'il déclarait avoir examinées et qu'il n'avait même pas vues^ puisqu'elles étaient sous scellés, comme en témoigne un procès- verbal dressé ce même jour au domicile du général, rue Meslée, 63, par des membres du Comité de surveillance de la section des Gravilliers (1).

Quatrièmement : Faudition des témoins à charge ou à décharge fut supprimée par le Tribunal. Un seul, Gambon, fut entendu. Et quelque instance, quelque opiniâtreté que mirent les accusés à réclamer, au nom de la loi, Taudition des autres, elle leur fut refusée.

Cinquièmement : le président refusa aussi, avec le même droit, à Fabre d'Eglantine, prévenu de faux, la représentation du corps de délit, s'obstinant, dans un débat qui ne pouvait être vidé que par une expertise d'écritures, à lui mettre sous les yeux une copie de la pièce incriminée.

De même il lut à Hérault de Séchelles et à Philippeaox une copie falsifiée de lettres où devait se trouver, selon lui, la preuve de leur crime.

Septièmement : Herman et Fouquier communiquèrent ensemble et se concertèrent, contrairement à tout droit, pendant les audiences, comme le prouvent les autographes suivants, qu'ils échangeaient pendant le cours des débats :

H. — « Dans une demi-heure, je ferai suspendre la défense de Danton; il faudra prendre quelques-uns de détail. »

F. — « J'ai une interpellation à faire à Danton relativement à la Belgique, lorsque tu cesseras les tiennes. »

H. — « Il ne faut pas entamer, relativement à d'autres que Lacroix et Danton, l'affaire de la Belgique ; et, quand nous en serons là, il faut avancer (2). »

Huitièmement : en effet, Herman ne manqua point de

(1) Archives nationales, W<, 342, et n« partie.

(2) Archives nationales^ W*, 342.

mettre fin à la défense de Danton, en lui retirant la parole avec promesse de la lui rendre, ce qu'il ne fit aucunement. 11 ne manqua point, de concert avec Fouquier, d'interrompre et couper sans cesse la défense des accusés, afin d*empècber qu'ils se justifiassent, et pour gagner les trois jours au bout desquels le jury pouvait se déclarer suffisamment éclairé. C'est par ces illégalités, par le refus d'appeler les témoins et d'ouvrir les débats contradictoires, que l'un et l'autre amenèrent les Dantoniens à des réclamations qu'ils ne craignirent pas de présenter ensuite au comité de Salut public comme un manquement à la justice^ en lui suggérant l'idée du décret de mise hors les débats, pour couper court à la difficulté (1).

C'est encore Fouquier qui, au mépris de toute pudeur, constituait aux accusés un conseil dérisoire et des défenseurs tout prêts, au contraire, à les accabler (2).

Neuvièmement : ce sont eux qui, après la mise hors les débats, et quand le jury fut entré dans la salle de ses délibérations, y pénétrèrent en personne, foulant aux pieds toute légalité comme tout respect humain, pour menacer de mort ceux qui hésiteraient à prononcer la condamnation (3). — « Pourquoi le quatrième jour, dit Topino-Lebrun dans ses Notes sur Fouquier-Tinville, s'est-il trouvé avec Herman dans la Chambre des jurés, pour les engager à déclarer : être suffisamment instrutts? {A) » — Herman et Fouquier eux-mêmes, lors de leur procès, ne purent nier avoir ainsi communiqué avec les jurés, et en donnèrent une raison dilatoire (5).

(1) V. l" partie.

(2) Rapport sur le jugement de Danton et Lacroix, fait à la Société populaire de Gisors, par Ambroise Pantin^ commandant de la garde nationale de la Commune. V. pièce n^ 18.

(3) Dépositions écrite et orale de F. P&ris. — V. pièce n» 23.

(4) Voir pièce n» 19.

(5) HUtoire prémentaire, t. XXXV, p. 477.

Dixièmement : la loi fut encore violée par le Tribunal en ce qui concerne le prononcé du jugement, qui ne fat point lu aux accusés à Taudience. Singulier aveu de son iniquité.

Onzièmement : le président et Taccusateur public se rendirent aussi coupables de deux autres délits : 1^ en antidatant le jugement, c'est-à-dire, en le rédigeant et signant avant qu'il eût été rendu ; — le greffier Paris ayant refusé de le contre-signer fut, pour ce, mis en arrestation; — 2° en soustrayant cette pièce accusatrice, qui ne fut jamais retrouvée (1).

Douzièmement : enfin ils s'associèrent aux falsifications inouïes du Bulletin du Tribunal révolutionnaire y en ne poursuivant point les auteurs de cette dégoûtante et sanguinaire mystification, deux familiers de Robespierre, Nicolas et Coffinhal.

Nous extrayons des numéros 16 et 17, des passages qui paraîtront décisifs sans doute. Nous recommandons de les comparer au texte d'Amar, que nous avons rapporté au n* 3 de nos pièces justificatives, d'après le Moniteur, et d'après la Notice des pièces authentiques relatives aux agents de la faction de l'Etranger.

<( Le Président : Accusés, soyez attentifs à ce que vous allez entendre.

« Le greffier lit le rapport d'Amar relatif à Chabot, Delaunay, Fabre d'Ëglantine, Bazire et Julien de Toulouse.

« Le rapport d'Amar, membre du comité dô Sûreté générale et de Salut public, lu par le greffier comme commencement d'acte d'accusation, n'avait une application directe que contre quelques-uns des coaccusés, tels que Fabré d'Eglantine, Chabot, Delaunay, Bazire, Camille Desmouuns, et Julien de Toulouse, absent.

(1) Déclaralion de TaverDÎer {Archives du département de Seine-et- Oise),

(( Le rapporteur, après avoir rendu grâces au puissant génie de la liberté, qui dévoile et déjoue toutes les trames et complots ourdis contre la patrie, qui fait triompher la République des machinations infernales dirigées de toutes parts contre elle, pour saper ses fondements et la replonger 4ans le néant, continue en ces termes :

<( Les faits dont je vais vous entretenir appartiennent

principalement à quatre de vos collègues, savoir : Chabot, Fabre d'Eglantine, Delaunay et Bazire. Julien de Toulouse et Camille Desmoulins ne peuvent même se défendre d'avoir pris quelque part à ces délits.

a Vous vous rappelez, citoyens, Tépoque à laquelle vous avez senti qu'il était de l'intérêt public de donner toute votre attention aux abus multipliés introduits dans les compagnies financières, telles que celle des Indes. Vous avez reconnu la nécessité d'anéantir ces compagnies, comme seul moyen d'extirper le mal dans sa source, et c'est le 24 août dernier que vous avez décrété la suppression de toutes ces compagnies.

« Chabot a été le proxénète du faux décret, Fabre a été LE FABRiCATEUR, il y a domé la première signature ; c'est Deùmnay, qui, de Taveu même de Chabot, fa présenté à la signature de ce dernier^ qui y a apposé son seing dans son domicile.

« Delaunay, peut- être bien intentionné avant d'avoir été corrompu par Fabre dÉglantine et ses adhérents, avait démontré à la Convention que la Compagnie des Indes avait volé 50 millions à la France ; il demanda que ses marchandises fussent assujetties à un triple droit ; que la vente et la liquidation des effets de cette Compagnie fussent consommées sous trois mois.

« L'accusé Chabot représenta en particulier à Delaunay que

>3on emportement était déplacé^ qu'il faisait beaucoup de tort à

la Compagnie des Indes ; et qu'en ménageant cette Compagnie,

lui étant tant soit peu favorable, on en aurait pu gagner 5 à

600,000 livres, — mats que faire ^ ajoutait-il^ avec des gens que ton égorge?

(( Gambon et Ramel, membres du Comité des finances, ont déclaré que les mots faits en fraude (les billets et actions de la Compagnie des Indes) ne sont pas leur ouvrage; que l'article 4 du vrai décret a été altéré de manière que le premier décret cessait de servir de base au second ; que le mode d'échange des actions de ladite compagnie avait été entièrement dénaturé, et supposé devoir être fait suivant les statuts et règlements de ladite compagnie, tandis que ces règlements ne devaient plus être consultés, puisque la compagnie était dissoute.

(( Fabre et Delaunay étaient signataires de ces changements et altérations, et proposaient à l'accusé Chabot de prendre sa part des 500,000 livres,

« Julien garantissait à Fabre et Delaunay un présent de deux millions, s'ils voulaient solliciter la conservation de la Compagnie des Indes et la faire prononcer par la Convention.

« Mais FabrCj beaucoup plus adroit, avait imaginé de travailler deux sortes de décrets, l'un propre à effrayer la Compagnie des Indes par la baisse extraordinaire de ses effets, et l'autre à leur donner une hausse exorbitante.

« Le premier travail ne devait être montré qu'à la Compagnie des Indes, et avait pour objet de l'effrayer sur la baisse de ses effets, et de l'engager à faire de grands sacrifices pour éviter cette baisse.

« L'autre, propre à faire hausser les effets de cette Compagnie, ne devait être présenté à la Convention que dans le cas où ladite Compagnie paraîtrait disposée à faire les sacrifices que Fabre voulait lui extorquer.

« Delaunay, qui avait d'abord fait une sortie si vigoureuse contre la Compagnie des Indes, et même contre toute compagnie financière ; qui avait si fortement déclamé contre lesdits vols et dilapidations, avait prêté une oreille docile

aux propositions des solliciteurs de ces brigands en finances.

(( Ylvement sollicité par Julien, Fabre ej; Chabot, de caba- 1er en faveur des financiers qu'il venait de démasquer, il s'était laissé gagner ^ et avait promis de faire tous ses efforts pour que le décret de suppression de la Caisse d'escompte et de la Compagnie des Indes fût modiûé à certains égards, et permît à ces compagnies de continuer ainsi leurs rapines pendant quelque temps.

a De là cette chaîne d'intrigues pour faire changer le décret de suppression dont il s'agit; de là ces moyens de corruption répandus^ semés daus les bureaux, pour se concilier les esprits et les faire mouvoir à leur gré.

(( De là ces coalitions, ces intelligences criminelles entre plusieurs membres de la Convention et du comité de Sûreté générale et les compagnies supprimées, et, à ce sujet, .Julien ne rougissait pas de dire à Bazire que l'association allait bien ; qu'il ne s'agissait que de se biea montrer pour faire une fortune rapide.

« Le décret qui prononçait la suppression dont}! est question, est du 27 vendémiaire, c'est Cambon qui en avait fourni la rédaction en plusieurs articles^ et son projet présenté à la Convention avait été décrété.

« C'est ce décret que Fabre et Chabot n'avaient pas hésité d'altérer, d'y ajouter, retrancher et même surcharger quelques articles de ce décret.

(( .... Les coaccusés Fabre, Chabot, Delaunay et Bazire étaient les principaux instigateurs des manœuvres pratiquées en faveur des compagnies supprimées.

« Ce sont eux qui conjointement avec Julien de Toulouse, Benoît d'Angers, et le petit baron de Bage {sic), ont serré les nœuds de l'intrigue.

« Ces hommes, aveuglés par un gain sordide, dévorés de la soif insatiable de la richesse, se sont agités en tout sens pour procurer aux compagnies qui les stipendiaient la satis-

faction qu'elles se promettaient des menées sourdes de leurs croupiers; et c'est de là que sont venues toutes les falsifications que nous avons à reprocher aux accusés. Ce sont des délits matériels, qu'il n'est pas plus permis de contester que les objets qui frappent journellement nos yenx.

« Julien n'était pas le dernier à demander le prix de ses manœuvres, il importunait sans cesse ses complices pour obtenir le partage des sommes distribuées par les compagnies financières ; il paraît que ses importunités ne furent pas sans fruit, puisqu'après son évasion et lors de l'apposition des scellés dans son domicile, on lui a trouvé une somme de 100,000 livres qui ne pouvait être que le produit des cabales en faveur desdites compagnies.

« Hérault de Séckelles n'était pas étranger aux falsifications dont Fabre et autres sont les auteurs; il avait, ainsi que Bazire^ une connaissance parfaite des petites trames ourdies pour anéantir ou au moins modifier le décret d'extinction de la Compagnie des Indes,

(( Camille Desmoultns ne secondait pas moins de tout son pouvoir les espérances des compagnies financières: il voulait aussi se partager le produit de leurs rapines et disait en cette occasion qu'il ne concevait pas comment en Fbange on ne

GAGNAIT PAS D' ARGENT, PARCE QUE LUI, DeSMOULINS, PARMI UNE FOULE DE moyens QUI SE PRÉSENTAIENT A SON ESPRIT, N'ÉTAIT EMBARRASSÉ QUE DU CHOIX.

« L'ex-capucin Chabot n'était pas plus délicat que Camille.

(( .... Danton et Lacroix ne sont pas plus irréprochables

QUE les hommes DONT NOUS VENONS DE CARACTÉRISER LES DÉ- LITS, etc. »

Sous prétexte donc de citer le rapport d'Âmar, le Bulletin publie, entre guillemets, les inventions éhontées où, tendant, comme Robespierre dans son projet de discours contre les agioteurs, à décharger les véritables faussaires, il implique dans l'affaire du faux : Fabre d'Ëglantine, Hérault de Séchelles,

Camille Desmoulins, Gusman, Deisdérichen, et jusques à Lacroix et Danton; il met sur le compte de Camille et de Faore les propos de Benoît d'Angers, sur celui de Chabot et de Fabre encore les menées de Delaunay : travestissant tous les faits et mentant impudemment du commencement à la fin.

Si Ton songe que cette abominable feuille était le seul organe officiel qui portât à la connaissance du public les débats du Tribunal révolutionnaire, on comprendra retendue et la gravité de cette forfaiture, qui couronne dignement le système au moyen duquel 1 Incorruptible parvînt à égarer assez l'opinion et même Thistoire, pour leur faire accepter la condamnation des Fondateurs de la République.

Un crime fut donc consommé le i6 germinal an II sur la place de la Révolution ; crime odieux, puisqu'il fut perpétré sur des patriotes sans reproche, dans un but inique et par des moyens exécrables; crime funeste, puisqu'il anéantit des hommes indispensables à la République, pour faire fleurir quelques heures des incapacités sanguinaires, et qui! imprima au mouvement normal de la civilisation une déviation dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Car en restaurant sous des apparences mensongères le gouvernement personnel, Robespierre fonda le type de cette tyrannie monstrueuse qui confond en sa serre tous les pouvoirs et tous les droits, cache la domination effrénée de la ruse et de la force sous les auspices du consentement universel et de la légaUté, perpètre au nom de Tordre les violations les plus arbitraires et les plus fondamentales, impose toutes les servitudes au nom de la liberté, et, au nom de l'égalité, tous les arbitraires et tous les abus. — Bonaparte à piedi

Cependant, le forfait a été légalisé par un Tribunal....

C'est la cassation de ce jugement que nous sommes venus demander à l'opinion publique.

Puissent tous ceux qui sont sincèrement attachés à la Révolution, pour la servir et non pour l'exploiter, pour la

fai^e aboutir dans Tintérêt public et non pour la perpétuer dans leur intérêt propre, accepter ce point de vue essentiel. Un grand pas serait fait pour le repos de la France et vers Tunité de vues et d'action si nécessaire à raffermissement du régime républicain.

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