M. PIERRE LAFFITTE
SES LEÇONS PUBLIQUES SUR L*H1ST0IRE GÉNÉRALE DE L^HUMANITÉ ET SUR LÀ RÉVOLUTION FRANÇAISE
Je dof's également consigner ici le témoignage de ma gratitude pour tous ceux qui ont bien voulu m'aider à mener à fin cette relation du procès des Dantonistes : principalement MM. Emile Laurent, de la bibliothèque du Coiys législatif; E. Campa rdon, des Archives nationales; Peyronnet, des Archives du ministère des finances f qui m'ont tant facilité mes recherches; MM. Pou- CART, de ValeficienneSy e/ Eugène Despois, si regretté^ qui m'ont fourni des documents importants et nombreux ; ma Femme^ mts Enfants et quelques Amis^ qui m'ont prêté le concours le plus dévoué pour des travaux de recherche et de copie qui m'auraient été impossibles.
Nota. — Le résamé que nons avons publié en 1872-73, dana la Revue occidentale, ne peut compter comme première édition, et doit, au contraire, être regardé maintenant comme non avenu. — R.
L'appréciation de la Révolution française ne tient qu'une place nécessairement peu étendue, — puisqu'il a fallu la proportionner à l'ensemble de l'œuvre, — dans la philosophie d'Auguste Comte.
Aussi a-t-il exprimé le vœu qu'un de ses disciples écrive, au point de vue de sa doctrine, une histoire abrégée de la Révolution.
Inhabile à un pareil labeur, nous avons essayé, cependant, de rassembler quelques données précises propres à aider Fhistorien positiviste.
En même temps, nous avons voulu rendre hommage à la mémoire de l'homme qui nous a paru à la fois le plus méconnu et le plus considérable de cette période de notre histoire nationale.
De là l'origine de ces recherches.
Danton et ses amis furent condamnés à mort par le Tribunal révolutionnaire de Paris, devant lequel ils avaient été tradaits d'après un ordre de la Convention nationale rendu sur la proposition de ses comités de Salut public et de Sûreté générale, comme ayant été convaincus d'avoir pris part à une
conspiration ourdie contre le peuple et contre sa liberté, tendant à diiTamer, corrompre et avilir la représentation nationale, à renverser la république et à rétablir la monarchie
Les comités de gouvernement auraient donc conçu à Tégard des Dantonistes des présomptions de crime, la Convention aurait partagé ces appréhensions, et le Tribunal révolutionnaire aurait confirmé les craintes communes, après une discussion consciencieuse des faits, en rendant un verdict de culpabilité et un arrêt de mort ? Enfin Topinion publique et rhîstoire, depuis la punition des coupables, auraient pu soutenir en connaissance de cause la légitimité de la condamnation.
Malgré tant de sufTrages et malgré le temps qui les a consacrés, nous venons entreprendre la révision du procès des Dantonistes et provoquer la cassation du jugement qui les a sacrifiés I Nous venons affirmer et prouver que Danton, Camille et Lucile Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Eglantine, Lacroix, Westermann et Philippeaux furent traduits . sur des faits imaginés ; qu^aucun crime, de leur part, aucune forfaiture, aucun délit, ne fut constaté au procès ; qu'aucun témoin, aucune preuve ne put leur être opposée ; et qu'on ne parvint à donner à leur condamnation quelque semblant de légitimité qu'à force de fraudes, de violences et de trahisons, en empêchant leur défense, en falsifiant des documents, en soustrayant des pièces, en supposant des charges, en simulant des conspirations, enfin en foulant aux pieds à leur égard toutes les règles du droit, toutes les garanties de la procédure et jusques aux plus vulgaires exigences de Thumanité ! Nous venons affirmer et prouver que leur condamnation fut une œuvre de haine, de convoitise et de peur, un coup cTEtat criminel, une conjuration odieuse aussi contraire à la justice • et à la morale que fatale à la RépubUquc ; et qu'enfin, l'équivoque qui a été maintenue jusqu'à ce jour sur une telle iniquité, soit par les contemporains de l'événement, soit par les
écrivains qui ont suivi, témoigne d'une conniveuce ou d'une faiblesse également coupable avec lesquelles Thistoire ne saurait transiger.
C'est donc la rectification de la tradition relative à Tun des événements les plus graves et les plus décisifs de la Révolution que nous entendons provoquer.
Les documents sur lesquels nous appuyons cette revendication nécessaire sont :
1" Ceux que Ton peut appeler vulgaires, parce qu'ils se trouvent dans le domaine public, à savoir, les journaux du temps, les rapports imprimés par ordre de la Convention, les brochures et livres contemporains ;
2° Les pièces oËQcielles et les autographes de diverse nature qui se trouvent en nombre très-considérable aux Archives nationales, et qui constituent la majeure partie de nos preuves ;
3' Enfin, des notes prises par Topino-Lebrun au procès de Danton et à celui de Fouquier-Tinville (1).
Quelques mots sont nécessaires pour faire sentir toute la valeur de ce dernier témoignage.
Topino-Lebrun avait trente ans environ lors du procès des Dantonistes. Il était né dans une ville, Marseille, que la Révolution avait d'abord profondément remuée. De plus, il se trouvait lié avec Antonelle, maire d'Arles, en 1789, membre de l'Assemblée constituante, et, plus tard, juré au Tribunal révolutionnaire de Paris.
Peintre d'avenir, Topino étudiait à ce moment sous David, et ces relations, autant que son ardeur républicaine, l'avaient fait nommer juré au même Tribunal.
(1) Ces notes ont été publiées en 1875 (Paris, librairie J. fiaadet, rae Saint-Placide, 27), par M. Chardoillet, d'après une copie collationnée sur le manuscrit original. C'est cette version que nous avons adoptée.
Il y était en exercice au mois de germinal an II et avait été désigné pour siéger dans Taffaire Danton; mais il fut écarté avant l'ouverture des débats.
Ce n'est donc pas comme juré siégeant, mais comme spectateur, qu'il prit, à l'audience, les notes qui nous servent aujourd'hui à rectifier l'histoire.
Après le 18 brumaire, Topino-Lebrun fut impliqué dans la prétendue conspiration d'Aréna. Voici comment M. Lanfrey raconte sa mort :
« Au moment où eut lieu l'explosion du 3 nivôse (il s'agit de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise), Céracchi et ses compagnons (Topino-Lebrun, Aréna, Demerville) étaient en prison depuis près de trois mois sans qu'on leur eût fait leur procès, tant les charges produites contre eux paraissaient insuffisantes. On n'avait à leur reprocher, en fait, que des déclamations de club et d'atelier. X « Des agents de police, dirigés par un scélérat nommé Harel, avaient seuls fait tout le complot. Le jour même où l'on devait, selon eux, frapper le consul, Céracchi seul s'était trouvé dans la salle de l'Opéra, et encore y était-il sans armes. L'unique témoignage qui s'élevât contre eux était la déposition de Barère (1) qui, prévenu par son ami Demerville de ne pas se rendre à l'Opéra, s'était empressé d'aller le dénoncer au général Lannes, commandant de la garde consulaire.
« On profita de l'impression d'horreur produite par l'événement de la rue Saint-Nicaise pour arracher leur condamnation à la conscience troublée d'un jury intimidé et prévenu. Céracchi et Topino-Lebrun étaient des artistes de talent dont les torts se résumaient dans cette intempérance de langage si fréquente chez les' imaginations vives. Aréna et Demerville étaient des républicains ardents ; mais on n'avait que des paroles à leur reprocher ; tout ce qui avait eu dans le complot
(1) L'ancien membre du Comité de salut public. — R.
— laie caractère d'un semblant d'exécution avait été l'ouvrage de la police. Tous les quatre furent condamnés à mort et exécutés (1). »
Les papiers de Topino-Lebrun avaient été mis sous séquestre lors de son arrestation ; parmi eux se trouvait le document dont nous nous appuyons aujourd'hui. Son authenticité est établie par une expertise d'écriture et par cette déclaration tracée de la main du juré en tête de ses notes :
« François Topino-Lebrund (sic), âgé de 31 ans, né à Marseille, dép* des Bouches-du-Rhône.
(( Un juré révolutionnaire^ mélange de justice et de rigueur, que l'ardent amour de la patrie rend passionné. Quand un accusé de contre-révolution se présente à lui^ il est alors comme un homme en présence de son ennemi particulier et alors il doit se garder de l'esprit de prévention. »
L'histoire est redevable delà découverte, de la conservation et de la divulgation des notes de Topino-Lebrun à M. Eugène Labat, archiviste de la préfecture de police de Paris, qui eut le mérite de les reconnaître dans l'immense amas des papiers séquestrés et de les faire arriver au jour.
C'est pourquoi nous lui avons dédié ce livre : en souvenir de son culte éclairé pour la Révolution, en mémoire du zèle et de Tintégrité qu'il mettait à restaurer les monuments de notre histoire, en reconnaissance de la générosité avec laquelle il livrait à tous ceux qui cherchaient la vérité les richesses amassées par ses soins et tous les résultats de ses travaux. — Ce serait manquer à un devoir que d'omettre ici le juste hommage qui lui est dû.
Né dans la petite ville d'Agde, en 1797, dans les rangs du tiers-état (son père, d'abord officier dans le bataillon de l'Hé-
(1) Histoire de Napoléon /«», par P. Lanfrey, t. II, p. 265. —Voir aussi, pour le détail de cet assassinat, la défense de raccusé par lai-même, i)rochare in-8o de 22 pages, sans nom d'imprimeur, avec ce titre : TopiTiO'Lebrund (sic), non jugé, mais condamné à la peine de mort par le Tribunal criminel de la Seine, le id nivôse, onze heures du soir.
ranit, devint ensuite juge de paix à Béziers), Pierre-Auguste- Eugène Labat fut porté par la révolution de juillet 1830 à la place d'archiviste de la préfecture de police de Paris, qu'il occupa jusqu'à sa mort, arrivée le 25 octobre 1867.
Homme de bien, d'esprit et de caractère, laborieux, intègre, éclairé, toujours prêt à servir selon sa conscience et selon son devoir, sa longue vie de fonctionnaire ne connut d'autre loi que l'utile et le juste.
C'était une de ces natures affectueuses, intelligentes et fermes^ toujours portées au bien et au vrai, qui servent la société et qui relèvent l'espèce humaine, quelque position que le hasard vienne à leur attribuer.
Il est aisé de comprendre ce concours de qualités élevées et cette puissance dans le bien, quand on sait qu'avec une nature remarquablement douée et une instruction première très-substantielle, M. Labat avait commencé sa vie d'homme sous les plus rares auspices.
En effet, après avoir achevé ses études de médecine sans vouloir cependant, et pour les motifs les plus délicats, embrasser la profession de médecin, il vint à Paris et fut admis dans la société la plus éminente du temps, celle de la veuve de Condorcet.
Il y resta jusqu'à la mort djB cette noble femme, en contact avec les plus illustres débris d'une époque incomparable, et toute sa vie en demeura marquée du sceau de haute sociabilité, d'intelligence supérieure et d'inaltérable civisme, qui marquait les grands hommes du xv!!!*^ siècle.
Voilà comment M. Labat, tout en exerçant des fonctions modestes, sut se distinguer d'abord dans la sphère étroite de son service journalier et s'élever ensuite, en dehors de sa profession, par la culture des lettres, des sciences et de la philosophie. Voilà comment il sut accorder toujours avec les occupations les plus variées de l'ordre intellectuel et de la vie publique, les devoirs les plus stricts et les détails les plus humbles de sa fonction.
B^autres ont dit les services que sa droiture et son civisme lui ont permis de rendre à la société, et d'autres l'aménité constante et la bienveUlance avec lesquelles il savait obliger (I). Il ne restait, après avoir rappelé ce que l'histoire doità ses soins, qu'à signaler en lui ce caractère à la fois éminent et rare de Thomme qui, tout en payant à la société sa dette de travail spécial, directement utile et obligé, et tout en comptant pour peu dans la hiérarchie officielle, ne s'éleva pas moins, dans le classement moral, à un rang trèsélevé qui commande à tous l'estime et le respect.
Un mot, à présent, sur l'esprit même de cet ouvrage.
Nous avons voulu, premièrement, y rendre justice, y faire réparation, au nom de l'histoire, à d'illustres calomniés ; secondement y mettre en lumière l'action d'un groupe politique à qui revient une part considérable dans le succès de la Révolution.
Car aucun parti n'a autant concouru que celui de Danton au but de cet immense ébranlement, et ce véritable homme d'Etat, par sa participation prépondérante au renversement de la monarchie, à la fondation de la république, et à la direction de la défense nationale, a certainement fait plus qu'aucun autre, parmi ses contemporains, quelque soit 'd'ailleurs devenue, avec le temps, la popularité de chacun d'eux.
n est donc aussi opportun que juste de le remettre à sa vraie place, aujourd'hui surtout que les différents groupes politiques qui se disputent la direction de la société s'agitent sous l'influence reconnue ou ignorée des partis qui ont fait la Révolution et s'y rattachent inévitablement.
11 y a, en effet, au fond de la situation actuelle, sauf le degré du talent, du dévouement, de l'énergie et de la vertu.
(1) Voir les Notices de MM. Charles Ménétrier, Louis (Jlbach, Jules Claretie, etc.
et à part certaines idées nouvelles encore trop peu répandues dans le public, les idées positivistes, tout ce qui est venu aux prises en 4789 : cléricaux, monarchistes de droit divin, royalistes constitutionnels, libéraux, enfin républicains de toutes sortes ; girondins, robespierristes, hébertistes, partisans de Jacques Roux et de Marat, dantonistes ou dantoniens.
Ge sont ces derniers, les meilleurs entre tous par Tesprit et par le sentiment politiques, par l'énergie, par la sincérité et par l'abnégation, que nous venons relever ici, persuadé que la Révolution ne pourra sortir du marasme qui semble la consumer, et retrouver la puissance qui lui manque pour transformer définitivement la société, qu'en reprenant et développant, en politique, avec la différence des situations, la tradition du parti dantonien^ qui adapta si bien sa conduite à cette devise trop oubliée : l'unim fait la force, et dont Faction la plus audacieuse et même la plus violente ne méconnut jamais l'obligation de subordonner les stipulations les plus inévitables du progrès aux exigences de l'ordre.
Quant à la légitimité même d'une telle réhabilitation^ elle ne saurait être davantage contestée que son utilité.
Nous n*en donnerons que quelques preuves :
Sans rappeler ici tout ce qui a été accumulé de diffamations et d'outrages sur les Dantonistes par leurs comtemporains immédiats, depuis Bertrand-MoUeville, Lafayette, les Rolland et Robespierre, jusqu'à Senard, Prudhomme et Vasselin, ainsi que par les historiens plus rapprochés de nous, depuis MM. Granier de Gassagnac, de Lamartine (i) et Mor-
(i) Le roman de ce dernier sur la Révolution française offre le type le plus naïf du sans-façon historique que nous condamnons ici.
lÂmartine le reconnaît dans sa Critique de VHvitoire des Girondins^ par routeur des Girondins lui-même {Œuvres, t. XV, p. 239) :
a S'il y a excès ici. dit-il, à propos de son jugement sur le conventionnel, c'est excès de sévérité sous ma plume. J'accuse Danton sam preuves, par ce besoin honnête de trouver un criminel pour personnifier en lui rhorreur du crime. Ma conscience, aujourd'hui, m'oblige à avouer que j'ai chargé sa mémoire d'une horreur qu'il ne mérite peutêtre pas. »
timer-Ternaux par exemple, jusqu'à Buonarotti, Laponneraye, MM. Bûchez et Roux, Louis Blanc et tant d'autres, nous citerons d*abord une page plus récente, émanée d*un milieu plus jeune et plus accentué encore dans ses prétentions à rectifier Thistoire et tenir inflexible le fléau de la balance, mais qui résume et dépasse, en réalité, tout ce que Tesprit de parti a pu commettre d'injustices flagrautes et de manquements cyniques. — On pourra juger, d'après cela, s'il était, ou non, indispensable de protester.
Voici donc comment s'exprimait, en 1865, sur le groupe dantonien, après les travaux de MM. Yillaumé^ Despois, Marc Dufraisse et Bougeart, l'apologiste et le rémunérateur des Hébertistes, si ombrageux pour toutes les critiques adressées à ce parti, et qui encore quelques années après, dans un des principaux journaux démocratiques de Paris, ne craignait pas de comparer le chef de la défense nationale en 1792, au traître de Metz, àBazaine I
a Ah ! Pereyra, le marchand de tabac 1 Voilà le juif ! Voilà le BayonnaisI martyr de l'inquisition portugaise et délivré par Figaro-Beaumarchais, toujours humain ! Comme le bonnet rouge fait bien qu'il a planté pour enseigne, dès 92, sur la façade de sa maison rue SainIrDenisI Ace bonnet il doit sa fortune I Aussi il braille, il gouaille, il tonne, et comme pas un. Tout le monde l'entend et tout le monde le croit, le bon compagnon ! Quels services ne peut-il pas rendre? Beaumarchais le savait mieux que quiconque,
lorsqu'en 90 il écrivait à à qui? Chut! Au ministre
Montmorin (1) : « Je vous le donne pour l'homme le plus «capable de bien servir l'Etat dans tous les détails fureteurs
a dont les événements exigent que vous soyez instruit ))
Assez! Vous comprenez? Fort bien. Aussi, comme il
marche fier de ses mérites au bras de Dubuisson, le régisseurauteur du théâtre Louvois I Gomme il buvait hier à pleine
(i) Catalogue Fossé cTArcosse,
gorgée le vin de Desfleux, rué de la Grange-Batelière, chez Gustine ! Gomme il le boit encore aujourd'hui chez Gusman TocsmoSy chez Tabbé d'Espagnac, ou au tripot de la Sainte- Âmaranthe^Demeurs, en compagnie de Danton, de Fabse, de Camille, d'Hilarion Chabot, de Bedford et d'O'Quin, un Irlandais qui entretient une des petites Sainte- Amaranlfae, et justement celle qu'a épousée le fils Sartine. Ah 1 votlà de joyeux coavives ! Tous de nature diplomatique ! Ecoutez-les après boire, car ton bordeaux n'est pas triste, mademoiselle Desfieuz ; ni maigres tes repas, J)ona Gusman, descendant du
Campéador « Cent écus par tête! o peut dire fièrement le
petit hidalgo. — Ecoutez comme Danton parle de la postérité, Desfieux de la paternité, Fabre de la probité, Camille de
la fidélité; — le tout par manière de joyeuseté I Mais
silence !.... maintenant que les bouchons ont sauté, que la banque saute I Maître Taschereau^ ex-attaché d'ambassade en Espagne et marchand de draps comme feu M. Guillanme, faites le jeu I
«Faites le jeu au tripot, soit ; mais celui de la France, plus ne le ferez, mes drôles, disait Anacharsis (Gioots). Le temps de la mystification girondine est passé. En cas d'échec ou de trahison, ce n'est pas en vos mains qu'iront les affaires de la sans-culttterie. Tu arrives de Valenciennes, Dubuisson? M'est avis que c'est là ton dernier voyage, mon ami. Et toi Pereyra, dis aux compères que jamais section ne viendra plus, comme après la reddition de Maye&ce, vous prier de courir en sauveurs à la frontière. Cest fait de vous, pacificateursplâtriers! Ëtfiobaspierre, malgré vos murmures contre moi, ne semble guère édifié des vertus de votre tourbillon. Poux DantoOi je vous le laisse : c'est un bon diable I Mds qu'il eeese vite de faire son lion qui dort et qu'on 4>éveille ; on sait maintenant qu'il rugit faux (1). »
(1) Anacharsis ChotSf L'orateur du genre humain, par Georges Ayenel , t. II, p. 184, 185 et 186. -^ Aussitôt après Ift publication de cet ouvrage,
II est vrai que depuis, après examen et par ane rétractation des plus honorables, Tauteur de ces imputations a écrit :
n NoHy Dantùn ne fut jamais vendu à la cour^ ni ne servit jamais la politique de Mirabeau ; non, il ne fui pas conçussionnaîre dans ses missions en Belgique; non, il ne conspira jamais centre la nation avec Dumouriez, Quant à ses rapports avec la reine, c'est là une chose qu'on ne réfute qu'en levant les épaules de dégoût (1). »
Mais ces rétractations peuvent-elles racheter les lignes déplorables que nous avons précédemment rapportées?
Et pourtant, il y a pis encore I , C'est ce qu*a publié en 1874, et réimprimé deux fois depuis, en dépit des attestations les plus formelles de l'histoire et au mépris de Thonneur même de la Révolution, un démocrate illustre, qui, s*il s'est placé haut parmi les poètes, est descendu dans la légende, en ce qui touche le président du Conseil exécutif de la République française aux mois de septembre et d'août n92, plus bas que les contempteurs rétrogrades les plus osés.
Dans une fiction inouïe, où il est impossible de retrouver
nous avons adressé à son auteur copie du passage ci-dessus, en le priant de vouloir bien nous dire sUl avait, par tradition onde ou écrite, la preuve qu'une scène semblable se fût Jamais passée^ ou que les mœurs du groupe dantonien autorisassent une pareille description.
Au Uen de nous répondre par lettre, M. Âvenel nous fit Thonneur d'une visite, et nous dit qu'il n'avait absolument aucune preuve à Tappui de cette manière de voir, qui résultait de s«s Smpretsioas sar llii»* loire de notre révolatioo, la réunion Desfieuz, précitée, n'étant pour loi qu'un schéma historique, une représentation idéale n'ayant d'autre fondement objectif que les dires des contemporain» hébertistes et ro^ bespierristes.
(1) Lundis révolutionnaires y par G. Âvenel, un vol. in-8o, chez E. Leroux, éditeur, rue Bonaparte, 28 ; Paris, 1875. — Dans ce' travail, Tautear pane auaii oondamoation pour Hérault de Séchelles et Fabre d'Gglantine. H ne se montre incorrigible qu'envers Desmoulins, s'oubliant, dans sa rancune d'hëbertiste, Jusqu'à faire penser qu'il suspecte réellement Camille pour ses Observations sur Véclumge du comté de Sancerre et pour sa lettre au général Dillon I Animosité aussi injustifiable que regrettable chez un écrivain qui a laissé tant de pages eatii ei patriotiqoes sor Tbisloire de notre Révolution»
— sole plus pâle reflet de réalité, et dans laquelle la connaissance de la nature humaine n'est pas moins absente que la vérité historique, puisque la plus haute action sociale y est attribuée à un immonde scélérat, le romancier met aux prises, vers le milieu de 1793, dans je ne sais quel bouge du district des Gordeliers, Marat, Robespierre et Danton, s'entretenant de la sorte:
« — Danton, dit l'ami du peuple, rendez compte des trente mille écus, argent sonnant, que Moatmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de votre charge de procureur au Châtelet.
« — J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.
« — Et le garde-meuble ? et les diamants de la couronne ?
« — J'étais du 6 octobre.
« — Et les vols de votre alter ego, Lacroix, en Belgique ?
« — J'étais du 20 juin,
« — Et les prêts faits à la Montansier ?
« — Je poussais le peuple, au retour de Varennes.
« — Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec de l'argent fourni par vous?
« — J'ai armé les sections de Paris.
« — Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice ?
« — J'ai fait le 10 août.
« — Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez pris le quart ?
« — J'ai arrêté Tennemi en marche et j'ai baiTé le passage aux rois coalisés.
« — Prostitué ! dit Marat. ^
« Danton se dressa effrayant.
a — Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais j'ai sauvé le monde (1). »
(1) Quatre-vingt-treize^ grand roman historique par M. Victor Hugo. — La scène que nous venons de citer a été reproduite avec un luxe
Autant de mots, autant de blasphèmes !... Et rien, mieux que de tels égarements, ne montre la réalité de ce que nous avons dit de la filiation des partis actuels envers la Révolution.
Les néo-robespierristes et les nouveaux-hébertistes surtout ont eu la prime de cet entrsdnement. Les premiers, tout en n'osant pas nier absolument la valeur politique de Danton, l'ont néanmoins poursuivi personnellement des calomnies les plus atroces ; les seconds, en ne reconnaissant même point ses services publics, Tout aussi accablé des accusations les plus mensongères.
M. Michelet, qui d'ailleurs a tant à se reprocher dans l'espèce, mais qui s'est aussi noblement rétracté (1), a bien caractérisé la nature et l'intensité de cette aberration, quand il adit :
« Les Dantonîstes, d'une part ; de l'autre, Cloots, Chaumette, la Commune de Paris, ont disparu tous à la fois. Leurs meurtriers ont survécu.
a Plusieurs, dans leur âpre vieillesse, inquiète de la postérité, ont pu, jusqu'à près de cent ans, travailler la cal'jmnie,
ton! parlicalier dans la nouvelle édition illustrée de Quatre-vingt'» treize (Paris, 1876). En affiches, elle a couvert dos murs ; en statuettei^, eUe s'est étalée à nos vitrines ; en gravure, elle orne l'édition popw- /àtre donnée par M. Victor Hugo, dont rimmense clientèle (les pères qui fatiguent l'outil et n'ont point le temps de contrôler les fictions des poètes, les mères et les enfants qui acceptent de confiance) a pu apprendre ainsi que le patriote sans peur et sans reproche qui tenait le drapeau de la Fraoce républicaine dans les circonstances les plus critiques peut-être qa'offre son histoire, n'était qu'un prostitué (a).
(1) Voir dans son Histoire de la Révolution française les passages où il incrimine Danton et ses amis; et, dans la préface de sa deuxième édition du même ouvrage, la rétractation de ces attaques : «Yilliaumé, Esqniros (dans son livre éloquent) le défendirent, et les actes encore mieux. Publiés récemment par Bougeart^ Robinet, ils le couvrent aujourd'hui, absolvent sa grande mémoire, »
(a) Une réfutation détaillée du passage en question a été publiée en 1877, à Paris, BOUS le pseudonyme d'un Vieux Cordelier et sous ce titre : Danton it Victor Hugo ; Aux 100,000 leeteurê de u Quatre-vingt-treize * (brochure in-12, Delahaye, rue CttBÎmir-Dclavignc).
conseiller les écrivains, écrire, murer dans la nuit de Terreur la mémoire de leurs victimes.
« Hébertistes et Robespierristes, Ghoudieu, Levasseur, deux octogénaires, ont pu continuer d'ensemble leur guerre contre t^hilippeaux, nier Tévidence, démentir Kléber et les témoins oculaires, les actes auUientiques. Contre Danton, Desmoulins, ont pu mentir à leur aise les oracles toujours consultés, un Barère, qui les livra, un Souberbielle qui les jugea. Pour comble, Técole de Babel, les catholioo-robespierristes, ravis de septembriser la mémoire des incrédules, ont achevé de brouiller tout (4).
« Je me tais sur ceux qu'on peut appeler la famille et l'intimité de Robespierre. Je respecte en eux la religion du souvenir. Cependant, comment essaient-ils de défendre leur idole ? en continuant la cruelle persécution des Dantonistes, en admettant comme preuves les on dit sur la foi desquels on les mena à la mort.
« Dans toute la Révolution une méthode invariable a servi aux Robespierristes pour tuer leurs ennemis, une même accusation. Quelle contre Jacques Roux? Le vol. Contre Hébert ? Le vol. Et Fabre ? Le vol. Et Danton ? Le vol. Quand Robespierre périt, il en était à Gambon, qu'il appela fripon le 8 thermidor (2). »
Il était donc indispensable, ici, de refaire Vhhtoire,
C'est pourquoi nous avons entrepris de réviser, ou de raconter exactement ce procès, qui décharge moralement et politiquement les condamnés, et pourquoi nous l'avons fait précéder d'une Intraduction historique qui résume leur œuvre, leur apport à la Révolution, leurs titres à la reconnaissance et au respect de la postérité.
(1) MM. Bûchez et Roux, dans VHistoire parlementaire, — R,
(2) Histoire de la Révolution française, 2« édition, t. VI, p. 153-154.