‹ Le procès des DantonistesChapitre 2 sur 37 · INTRODUCTION HISTORIQUE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION HISTORIQUE

I. L'immense ébranlemeut que Ton désigne sous le nom de Révolution française, mais qui n'est qu*un mouve* ment commun, à des degrés divers, à tout Toccident de FËurope, a été déterminé par le progrès naturel de la civilisation amenant cette société» vers la fin du xviii^ siècle et en conséquence de la philosophie de cette époque, au passage difficile d'un état social moins avancé à un état social supérieur, de Tétat tbéologique et militaire à Tétat scientifique-industriel.

Car les deux groupes philosophiques secondaires qui caractérisent ordinairement ce grand siècle, Técolo de Voltaire et celle de Rousseau, attaquant Tun l'autel, Tautre le trône, tendaient^ comme la principale école, celle de Dide-

(i) Nous nous sommes exclusivement inspiré^ pour cette apprécialion générale, de la doctrine d'Augus^te Comte (a) et des développements essentiels qu'y a apportés, sur plusieurs points, M. Pierre LafQtte, dans ses cours sur l'Histoire générale de THumunité et dans ses conférences sur la Révolution. Cette étude n*est, en réalité, qu'une réduction de ces leçons mémorables (6).

(a) SyUàm» de Philosophie positive, t. VI, ch. 57 ; — Système de Poiitiçm positive, i. III, ch. 7 ; — Appel aux Conservateurs.

(6) Institution du gouvernement révolutionnaire; -*- Appréciation systématique de la Bévolutlon ; — Formation du système écotutmique de la féodalité, et sa décomposition par l'action révolutionnaire. C'est dans ces diverses expositions que nous avons pris toutes les vues nouvelles sur la RévolutioD que nous résumons ici.

rot et des Encyclopédistes^ au renversement de l'ancien régime ; quoique seul le groupe constructeur voulût systématiquement réorganiser sans dieu ni roi, et fonder un état social où la science et l'industrie remplaceraient la théologie et la guerre.

La grande école philosophique du xviii* siècle, avec Diderot pour principal représentant en France, comprenait : fe groupe cosmologùte : Glairaut, d'Alembert, Monge, Lagrange, Laplace, Lavoisier, Guyton de Morveau, BerthoUet, Vicq-d'Azir, Buffon, Lamarck, etc., qui avaient mené loin déjà la philosophie naturelle, Tétude scientifique du monde ; le groupe soctologtste : Montesquieu, Turgot, Gondorcet, Quesnay, Gournay, Mirabeau, le père, etc., qui avaient définitivement abordé la science politique ; k groupe moraliste : Diderot, d'Holbacb, Georges Leroy, de Brosse, etc., qui s'étaient plus spécialement pris à la science de l'homme.

Gette immortelle phalange de savants et de penseurs était loin, du reste, d'être bornée à la France ; pour ne citer que les plus illustres parmi ceux qui s'y rattachaient immédiatement en Occident, nous rappellerons les noms de Priestly, Beccaria, Kant, etc., et surtout celui de David Hume, génie profond et universel, qui, comme Diderot, se livra aux plus fortes spéculations sur la politique, sur la philosophie et sur la morale.

Mais la disproportion spontanée et en quelque sorte fatale (vu la difficulté inégale des deux efforts) entre la vitesse du mouvement de décomposition de l'ancien régime et de recomposition du régime nouveau, fit qu'à ce moment l'ébranlement occidental ne pouvait amener qu'une crise sociale, c'est-à-dire une aspiration avortée vers l'état de civilisation supf^rieur, portant le coup décisif au régime antérieur, et posant, sans le résoudre, le problème de la réorganisation ' actuelle.

Tel est, en effet, le caractère de cette grande période liistoiique; telle est aussi la cause priocipale de la direction

vicieuse qu'a suivie la Révolution et du résultat incomplet qu'elle a obtenu, son principe, ou la destruction de Tordre ancien, et son but, ou la reconstruction de Tordre moderne, étant en discordance radicale de tendances et de moyens, à cause de la préparation trop inégale des deux opérations.

Quoi qu'il en soit, dès 1789, la crise était aussi indispensable qu'inévitable, bien que la réorganisation ne fût point prête.

Elle pouvait seule dévoiler assez la caducité sociale irrémédiable d'où elle résultait, surtout caractérisée par la décadence et le discrédit croissants de la royauté et de ses principaux organes administratifs et militaires ; caducité encore assez dissimulée, cependant, pour permettre au système de dorer quelque temps et de retarder la marche de la société.

Elle était aussi seule capable de faire apprécier Tessor des éléments sociaux qui sont le fondement nécessaire du nouveau régime^ les savants, les artistes et les industriels, alors concentrés dans le tiers-état, comme les nobles et les prêtres étaient la base de l'ancien régime.

Seule, encore, elle pouvait mettre en lumière l'impuissance des principes critiques, pour réorganiser la société, et faire sentir la nécessité d'une nouvelle élaboration, organique et positive, de la philosophie politique; permettre à l'esprit directeur que ferait surgir la situation de construire la conception de Tordre nouveau; donner au public Témancipation nécessaire pour qu'il puisse comprendre et suivre la rénovation.

Enfin, la crise était inévitable, parce que l'ancien régime dévorait, à proprement parler, la société actuelle, qui ne pouvait plus l'entretenir et le supporter.

Mais, quoique le besoin de réformes fût alors commun à tout rOccident, c'est-à-dire aux grandes nations associées depuis Charlemagne dans l'œuvre de la civilisation générale, France, Italie, Espagne, Angleterre, Allemagne, comme le le prouvent les efforts des Pombal, des Gampomanès, des

d'Aranda, des Joseph II, et surtoat du grand Frédéric : c'est en France qu'il s'était caractérisé, et que le double mouvement de décomposition du régime ancien, ou d'émancipation théologique et politique, et de recomposition du régime nouveau, c'est-à-dire de développement simultané de l'industrie, de la science et de la philosophie, était le plus avancé; c'est pourquoi elle devait avoir l'initiative de la crise, ou de la Révolution.

Tout l'indiquait : et la mémorable expulsion des jésuites, en 1764, sous Louis XV, par cette royauté même qu'ils voulaient rétablir dans son ancienne suprématie; et l'avortement de la grande tentative faite par Turgot, de 1774 à 1776, qui indiquait assez la nécessité d'une énergique intervention nationale contre les abus moustrueux désormais inhérents à la politique rétrograde; et la guerre d'Amérique* qui témoignait hautement de l'universelle disposition des esprits français envers l'ébranlement décisif.

Amenée par l'irrévocable décomposition de l'ancien régime, la Révolution se présenta donc, dès sou début, comme étant surtout destinée à opérer une régénération directe de la société occidentale, idées, mœurs, institutions, d'abord et surtout en France ; régénération pour laquelle la destruction, quelque indispensable qu'elle fût encore, n'était cependant qu'un préambule secondaire.

Or, comme nous l'avons déjà fait pressentir, la doctrine organique indispensable pour assigner le véritaJble caractère de cette reconstruction n'étant alors ni constituée, ni répandue, la philosophie négative, ou révolutionnaire, élaborée dans les trois siècles précédents, se présentait seule pour diriger le mouvement, et l'on peut juger par avance de son insufOsance à cet égard, puisqu'elle ne savait que pousser à énerver et à atténuer de plus en plus les anciennes autorités, soit à considérer comme étant la solution définitive du problème social actuel d'apporter à leur action des restrictions de plus en plus accusées, sans prétendre aucunement à les

remplacer définitivement elle&-mêmes par les éléments' de Tordre nouveau, c'est-à-dire par un système philosophique et politique où les savants et les industriels, en vertu d'idées positives et de dispositions fraternelles et pacifiques, à eux propres, auraient la direction de la société.

L'inévitable ascendant de la doctrine critique devait donc assurer, pendant la grande crise, la prépondérance sociale aux métaphysiciens et aux légistes (et, parmi ceux-ci, non plus aux juges, définitivement incorporés à l'ancien régime, mais aux avocats), enfin aux publicistes et aux littérateurs capables de propager par la parole et par le livre ou le journal les conceptions des penseurs révolutionnsùres.

Mais avant d'apprécier dans son ensemble oette Révolution, dont nous venons d'indiquer le caractère général, le siège principal et les agents spéciaux, nous devons revenir en arrière et dire quelques mots de la grande tentative de réformation gouvernementale dont nous avons déjà parlé.

II. On peut concevoir, en supposant à la nature humaine plus de force mentale et morale qu'elle n'en a effectivement^ et à la conduite des événements politiques plus de prévoyance et d'esprit de suite qu'elle n'en affecte d'ordinaire, que la Révolution française aurait pu s'opérer systématiquement, po;' en Aaw^ c'est-à-dire d'après Teffort d'un gouvernement suffisamment éclairé et dévoué au bien public.

Cette hypothèse est d'autant plus légitime qu'elle aurait précisément pu se réaliser : si, par exemple, le grand Frédéric avait surgi à la place de Louis XVI, ou si celui-ci, seulement, avait été capable, comme Louis XIII avec Richelieu, de subir l'ascendant du ministre si parfaitement apte à comprendre la nature, l'étendue et l'exécution de l'indispensable régénération de l'empire.

Nous avons nommé Turgot, homme d'Etat véritable, qui se trouva effectivement investi de la puissance ministérielle, mais ^ qui l'indispensable adhésion du roi fit définitivement défaut.

La solution, dans le cas hypothétique que nous considé-

rons, si éminemment favorable au succès de la Révolution, aurait consisté dans l'avènement au trône de France d'un roi qui, spontanément ou sous l'influence de son premier ministre, aurait sciemment et volontairement transformé la prépotence monarchique, la dictature rétrograde des Louis XIV et des Louis XV, en une dictature progressive, c'est-à-dire en une présidence républicaine caractérisée par l'institution de Vhérédité sociocratique (ou choix de son successeur par le chef du pouvoir lui-même, d'après la considération du mérite), combinée avec le maintien de l'ordre matériel et le respect de la liberté spirituelle, et s'appuyant, pour gouverner, sur les éléments de la nouvelle société, sur les industriels, sur les philosophes et sur les savants, principalement sur la grande école des Physiocrates et des Encyclopédistes.

M. Mignet a certainement eu le sentiment de celte éventualité historique lorsqu'il a écrit en parlant de Louis XVI :

« Il aurait pu, de cette manière, restaurer son pouvoir, et se garantir des excès d'une révolution en topérant lui-même. Si, prenant l'initiative des changements, il avait fixé avec fermeté, mais avec justice, le nouvel ordre des choses; si, réalisant les vœux de la France, il eût déterminé les droits des citoyens, les attributions des Etatsgénéraux, les limites de la royauté ; s'il eût renoncé à l'arbitraire pour lui, h l'inégalité pour la noblesse, aux privilèges pour les corps ; enfin, s'il eût accompli toutes les réformes qui étaient réclamées par l'opinion, et qui furent exécutées par l'Assemblée constituante, cette résolution aurait prévenu les funestes dissensions qui éclatèrent plus tard (1). o

Cependant, tout récemment encore, à l'Académie et dans le journalisme, des esprits considérés et de beaucoup de prétention, des politiciens tout à la politique de résultats, ont nié la valeur même de Turgot, parce qu'il échoua dans sa grande entreprise ; — « Ce qui caractérise le véritable homme d'Etat,

(1) Histoire de la Révolution française.

c'est le succès. On le reconnaît surtout à ce signe, c'est qu'il réussit» ; — et ont traité de «niaiserie solennelle», de «vieille thèse d'école si ressassée et puérile », de « question qui n'a jamais valu la peine qu'on la posât », cette hypothèse de la Révolution par en haut, que nous venons de résumer.

Or, si Turgot ne réussit point à rester au ministère, et Ton sait pourquoi : la Ligue contre les réformes l'explique assez ; il n'en sot pas moins, en un an, améliorer les finances de l'Etat de près de 35 millions ; ce qui, pour un contrôleur-général, surtout à ce moment, est un résultat assez palpable ; d'autant mieux qu'un mois après son renvoi il fallut établir une loterie royale pour combler le nouveau déficit et faire face aux dettes criardes.

Sans parler des motifs logiques qui autorisent pleinement notre hypothèse, motifs si décisifs pour j uger la marche qu'aurait dû suivre la Révolution, les raisons historiques, ou de fait, dont on peutl'appuyer, nous semblent donc répondre suffisamment à de pareils dédains, que le succès, les résultats obtenus jusqu'à ce jour, en France, par le parlementarisme constitutionnel, ou même démocratique, ne sauraient assurément justifier.

Turgot se proposait, en effet, et proposa au roi : sons le rapport économique, sans banqueroute, sans augmentation d'impôts, sans emprunt, et seulement en accroissant la production, la richesse nationale, et en diminuant les dépenses de la Cour, en adoptant l'économie et l'égalisation des charges publiques, d'arriver à l'équilibre du budget et à l'extinction de la dette par la supression des corvées, des jurandes et des maîtrises, soit par l'établissement de la liberté du commerce et de l'industrie ; en politique, d'écarter toutes les difficultés provenues de l'arbitraire et du despotisme de l'ancien régime, par l'établissement du système municipal, ainsi que d'une réprésentation provinciale et nationale pour toutes les questions d'impôts et d'intérêts populaires; d'effectuer la séparation de l'Eglise et de l'Etat, que nous attendons encore

aujourd'hui ; enfin de procéder àla suppression des fondations, substitutions et droits de maii^morte^ qui aurait atteint la noblesse et surtout le clergé, an profit de la nation. A celle-ci, il réservait encore, dans ses desseins les plus élevés, un vaste système d'instruction publique qui ne devait pas différer beaucoup, sans doute, de celui que son illustre ami, Gondorcet, présenta plus tard à la Convention nationale.

Turgot voulait donc, ou à peu près, ce qu'a effectué plus tard, malgré le roi^ l'Assemblée constituante. Tout ce qu'il projetait était donc réalisable, et l'aurait été d'autant mieux qu*à la place de Louis XYI se seraient trouvés des hommes comme Frédéric de Prusse ou comme Louis XIII.

Voilà pourquoi l'hypothèse de la Révolution faite par en haut^ par Turgot assisté des hommes de 89 appelés au gouvernement, n'est point un procédé caduc.

Mais Turgot trouva sur son chemin de réformateur, d'abord et nécessairement, tous les privilégiés de l'ancien régime, les courtisans, le clergé, les nobles, le Parlement, les financiers, puis la Cour, ayant à sa tète Marie-Antoinette d'Autriche, qui entraîna bientôt dans la résistance le roi lui-môme, quoiqu'il eût d'abord formellement consenti les réformes (i).

Turgot fut brisé I

(1) Voici ce qu'on lit à cet égard dans la correspondance de la reioe de France avec sa mère l'impératrice Marie-Thérèse :

Lettre LXXVI, Marie-Antoineffe à Marie-Thérèse :

« .....M. de Bfalesherbes a quitté le ministère avant-hier, il a été remplacé tout de suite par M. Amelot. M.Tui^otaété renvoyé le même Jour et M. de Claguy le remplacera. J'avoue à ma chère maman que je ne suis pas fâchée de ces départs, mais je ne m'ensuis pas mêlée. »

Lettre LXXVII^ Marte-Thérèse à Marie-Antoinette :

« Je suis bien contente que vous n'avez point de part au changement des deux ministres, qui ont pourtant bien de la réputation dans le public et qui n'ont manqué à mon avis que d'avoir trop entrepris à la fois. Vous dites que vous n'en êtes pas fâchée; vous devez avoir vos bonnes raisons; mais le public depuis un temps ne parle plus avec tant d'élogee de vous, et vous attribue tout plein de petites menées, qui ne seraient convenables à votre place, n "

Maria Thehesia und Marie Antoinette^ Leipzig, KOhler, 1866.

La responsabilité de sa chute pesa bientôt d'un poids terrible sur Lonis XYI, et le renvoi du ministre restera dans Thistoire comme sa principale faute politique.

Par cette faute, ou plutôt par ce premier crime social, la Révolution devait désormais s*opérer empiriquement, par en bas, c'est-à-dire en dehors du Gouvernement et contre lui, par des efforts spontanés, violents, proportionnés aux résistances.

III. La partie négative de la Révolution française, la seule qui soit accomplie, présente trois phases distinctes et successives : Tune préliminaire et surtout parlementaire, qui va de 1789 au 10 août 1792 ; la seconde, du 10 août au 16 germinal an II (mort de Danton), qui constitue la période décisive et caractéristique ; la dernière, d'avril 1794 à 1815, de Tavénement officiel de Robespierre à la chute de Napo*< léon P% phase essentiellement rétrograde, qui consomme Vavortement de la Révolution ; la France étant restée depuis dans on statu quo caractérisé surtout par des alternatives d'anarchie et de rétrogradation.

Préparés par les cinq siècles d^évolution antérieure, l'Occident et surtout la France étaient mûrs pour cette grande transformation, mais il fallait une occasion pour conmiencer le mouvement, ce fut la convocation des Etats-généraux, presque universellement demandés^ et dont la royauté prit forcément l'initiative.

On sait au milieu de quels enthousiasmes et de quelles es* pérances les députés du Tiers furent choisis.

Cette élection, vraiment solennelle, était du reste facile.

Dans une génération instruite et élevée par la philosophie du xvin* siècle, pleine de lumières et de sentiments généreux, d'intentions pures et de désirs de bien public, dans cette partie de la population qui était bien réellement l'élite de la nation, les électeurs du deuxième degré n'avaient qu'à . prendre pour ainsi dire au hasard, avec la certitude de bien tomber.

Aussi, la Constituante, qui dura du 5 mai 1789 au 30 septembre 1791, eut-elle pour se diriger et se faire entendre des individualités de la plus haute distinction.

D'abord, un homme d'une force incontestable en politique, sinon tout à fait un homme d'Etat, Tabbé Sieyès, le père de la Constitution de 91, esprit très-éclairé, déjà consacré par la popularité d'un écrit justement célèbre. Il exerça la plus grande influence sur les discussions de rAssem])lée, sur les travaux de ses comités, et doit être considéré comme son véritable chef. Ensuite elle eut un grand orateur, un portevoix illustre, quoique non pas un politique réel et honorable, Mirabeau, esprit aussi brillant que superficiel, nature monstrueuse, aussi perfide que corrompue I Elle eut un homme d'épée: Lafayette. Enfin elle compta beaucoup d'aatres capacités dans Tondre législatif, administratif et politique, les Baiiiy , les Duport, lesLameth, les Bamave, les Chapelier, les d'André, les Tbouret, les Desmeûnier, etc.

Néanmoins, en dépit de son ardente aspiration vers une régénération totale de la société française^ malgré la vigueur avec laquelle elle procéda au déblaiement des institutions de l'ancien régime, elle crut que la conservation de la royauté était nécessaire, compatible avec la réforme qu'elle poursuivait, et qu'il était suffisant de la restreindre et de l'énerver.

C'est cette illusion inouïe qui donna à toute cette phase de la Révolution son caractère incomplet et préliminaire, malgré les résultats considérables qu'elle obtint, mats qui fussent devenus eux-mêmes incertains, sans teffort définitif effectué dans la phase suivante par la Convention,

La première Assemblée nationale française dut donc constamment s'efforcer d'établir chez nous, malgré la différence profonde des antécédents historiques et des dispositions actuelles, la constitution anglaise, en prenant notre haute bourgeoisie et l'Eglise gallicane à la place de l'aristocratie et du protestantisme britanniques, pour y faire contre-poids, soi-disant, à la royauté.

De là cette fatale détermination qui amena la constitution civile du clergé et la séparation croissante des chefs industriels et des masses ouvrières placées sous leur patronage et associées à leurs travaux, afin d'unir de plus en plus, selon Tesprit anglais, les riches aux classe? aristocratiques et rétrogrades.

On sait quelle funeste influence cette double me: ure exerça dès lors et depuis sur la marche de la Révolution.

L'implantation de la constitution d'Angleterre en France était profondément irrationnelle, un tel type politique s'étant développé d'après des conditions toutes particulières à ce pays et ne pouvant convenir au nôtre, dont les antécédents historiques étaient absolument différents. Car, au lieu de descendre, comme on Ta tant de fois prétendu, de Tantique régime saxon, le système anglais repose tout entier sur la prépondérance d'un élément social dominateur, l'artstocratie, que la royauté avait, au contraire, entièremont abaissé et subordonné, chez nous, et que la Révolution ne voulait ni devait relever. La Constituante elle-même, en repoussant le vote par ordre, avait supprimé toute distinction entre la noblesse et le Tiers-Etat, anéanti le principe de la pairie et ôté toute analogie entre les formes des gouvernements anglais et français.

D'autre part, l'Assemblée constituante française, d'après sa foi entière aux principes négatifs^ à la doctrine révolutionnaire, qui poussaient fatalement à restreindre à Tinfini le pouvoir central, le gouvernement, pour exalter et rendre absolument indépendantes les forces locales, surtout les municipalités^ l'Assemblée, disons-nous, tout en s'abstenant d'abolir la royauté, et quoiqu'en améliorant beaucoup la situation administrative sous tous les rapports secondaires, procéda à une sorte de désorganisation politique du pays, bù les districts devenaient autant de petites républiques.

Or, il est aisé de concevoir quelles difficultés cette situation pouvait à apporter, l'intérieur, à raccomplissement de la

régénération nationale ello-même, si la passion du moment, l'obéissance aux lois, venait à se ralentir ou à changer d'objet, et, au dehors, à la défense et au maintien de Tintégrité du foyer de la Révolution ; enfin, quelle force disponible elle offrait à la royauté, toujours présente et s'acharnant à reconquérir son ancien ascendant.

Auguste Comte a laissé sur la Constituante un jugement que nous devons en partie rapporter ici, pour compléter ce qui précède :

a Dans le degré initial, dit-il, le besoin de régénération, encore trop vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine conservation indéfinie du régime ancien, réduit h ses dispositions les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les abus secondaires.

« Quoique cette première époque ?oit communément jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux combinaisons les plus contradictoires.

« On y était certainement plus éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale; l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique (1) ; par suite, enfin, un irrettionnel esprit réglementaire y obtenait une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes déceptions sur réternelle durée des institutions les moins stables : en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi définitive,

« Suivant notre théorie historique, en vertu de Tentière condensation antérieure des divers éléments du régime ancien autour de la royauté, il est clair que l'effort primor-

tl) Cette eoD/litioD partiralière, si dangereuse pour la liberté et ei favorable au despotieme, fut le propre de la rétrogradation accomplie par Robespierre après la mort de Danton (a). — R.

(a) Voir Le pontificat de Robespierre, par M. J.-B. Foacart, dans la Politique po*i- <«&e (Revue occidentale); E. Leroux, Paris, J 872-1873.

dial de la Révolution française pour quitter irrévocablement l'antique organisation devait nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance populaire contre le pout>oir royal, dont la prépondérance earactérisait seul un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or, quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre destination politique que d'amener graduellement l'élimination prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient d'aJt>ord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique constitutionnelle rêvait alors, au contraire, Tm* dissoluble union du principe monarchique avec Cascendant populaire, comme celle de la constitution catholique avec l'émancipation mentale (1). »

lY. Cette incontestable appréciation générale ne saurait, du reste, empêcher de reconnaître les pas accomplis par l'Assemblée constituante sur le chemin de la Révolution, confonnément aux vœux unanimes exprimés dans les cahiers du Tiers-Etat avant les élections, vœux qui peuvent se résumer ainsi : la souveraineté réside dans le peuple et ne peut s'exercer <jue par la représentation nationale d'accord avec le roi. Il faut une Constitution, des lois, qu'ont seuls le droit de faire les Etats-Généraux, comme de voter l'impôt et de contrôler les dépenses. Les agents du pouvoir exécutif doivent être responsables, les privilèges de la noblesse et du clergé abolis, le servage supprimé, tous les citoyens admia aux emplois. Le culte et la presse doivent être libres. Il faut réformer la procédure, adoucir les lois pénales, supprimer tonte juridiction exceptionnelle. L*industrie et le commerce seront entièrement libres aussi.

Pour diriger la Révolution, non-seulement dans sa partie positive ou de réorganisation, mais même dans sa partie négative, ou destructrice, il aurait fallu, avons-nous dit, une théorie, une vue générale de la situation et des changements

(1) Système de philo9ophie positive, t. VI.

à opérer. Or, noas le répétons aussi, la doctrine organique, qui seule eût été capable de constater Tétat réel des choses et d'indiquer les modifications rationnelles qu'il fallait y apporter, n'était pas prête encore; elle n'était même arrêtée que sur des points spéciaux, quoique fondamentaux, comme les sciences physiques préliminaires et les éléments des conditions matérielles de la science sociale; c'était là une base, il est vrai, mais par trop incomplète, et qui ne pouvait évidemment fournir les formules générales indispensables pour conduire à bien une pareille entreprise.

L'Assemblée fut donc réduite à adopter et appliquer la doctrine métaphysique exposée dans le Contrat social et qui avait inspiré la rédaction des Cahiers; doctrine très-propre à servir de guide pour détruire l'ancien régime, mais non pour réorganiser la société.

Cette philosophie était composée en substance des principes suivants: liberté d'examen, ou de conscience; éga- . lité des individus; souveraineté du peuple opposée au droit divin des rois ; indépendance des peuples.

Tel est le système d'idées générales qui détermina la marche politique de la France, à ce moment et depuis.

On peut dire, en effet, que toutes les réformes, de 1789 jusqu'à 1793, furent inspirées par un principe unique : la souveraineté effective et réelle de la nation, ayant pour sanction le droit à l'insurrection, codifié dans la Déclaration des droits de thomme.

Le 17 juin 1789, les députés du Tiers-Etat se constituèrent en Assemblée nationale et confirmèrent cet acte solennel, le 20 du même mois, par le serment du Jeu de paume ; s'attribuant le pouvoir législatif et subordonnant, en principe, la royauté, bientôt presque annulée en fait, par les insurrections décisives de Paris au 14 juillet et aux 5 et 6 octobre de la même année.

C'est presque immédiatement après que l'Assemblée proclama le principe du droit politique nouveau, la souveraineté.

Vanité et la permanence du Corps législatif, avec défense au roi de pouvoir le dissoudre ni prendre l'initiative des lois. Elle ne lui laissait que le veto suspensif.

En conséquence, elle abolit les droits féodaux, les servitudes personnelles, les dîmes^ les privilèges de corps et de provinces, les justices seigneuriales, la vénalité des offices de jndicature, les immunités pécuniaires et Tinégalité des impôts, les jurandes et les maîtrises, les barrières intérieures ou douanes de provinces à provinces, etc. C'est-à-dire qu'elle établit la liberté du commerce et de l'industrie, Tégalité de rimpôt et des successions.

Elle réforma dans le même esprit les lois civiles et criminelles, abolit la torture, introduisit l'égalité dans Tapplication des peines, et rendit la magistrature élective. Elle institua le jury, supprima les Parlements, les ordres sociaux et religieux, les titres honorifiques. Enfin, elle réforma aussi Tannée dans le sens populaire et national.

Mais par une conlradiction explicable, du reste, elle établit un système électoral à deux degrés, d'après une condition de cens très-modique, et institua d'une manière analogue le recrutement et la formation de la garde nationale.

Elle décomposa la France en communes, districts et départements, avec unité de monnaies, de poids et de mesures; acte éminemment révolutionnaire, qui remplaçait toute Tancienne organisation catholique, féodale et monarchique en paroisses, comtés, duchés et provinces.

Enfin, elle décréta la constitution civile du clergé et la reprise par l'Etat de tous les biens-fonds et revenus de TEglise, moyennant un traitement fixe et proportionné affecté à ses différents membres (2 décembre 1789) ; décision capitale, qui, à part le grave inconvénient général que nous avons précédemment signalé (consistant à faire reconnaître une sorte de religion d'Etat, en n'évitant pas, toutefois, de molester les consciences catholiques), attaquait dans son assise fondamentale un des éléments essentiels de l'ancien

régime, un des ordred prépondérants les plus redouiabies pour la Révolution, et le subordonnait matériellement à Tau* torité civile. Cette immense opération permit» en outre, â*éviter la banqueroute, et assura^ au moyen des assignats, les finances du nouveau régime.

Donnant un exemple qui fut suivi par la nation presque entière, à ce moment, l'Assemblée constituante, suivant une remarque vraie, « n'eût qu'une passion, celle de la loi (i) ». Si son œuvre politique, l'institution de la monarchie constitutionnelle, à laquelle elle assignait une éternelle durée, fut aussi éphémère, c'est qu'elle s'était profondément abusée, nous l'avons dit précédemment, sur la condition la plus essentielle de la Révolution et sur son besoin le plus fonda^ mental et le plus imprescriptible : Tabolition de la royauté et l'avènement de la République.

C'est cette double contradiction de la proclamation de la souveraineté nationale et de la conservation simultanée de la mouarchie, ainsi que de l'exclusion du peuple lui-même du gouvernement de l'Etat par le suffrage à deux degrés, qui explique la fragilité de son œuvre.

V. Entre la Constituante et la Convention, il y a l'action intermédiaire de l'Assemblée législative, qui, en défendant le nouvel ordre de choses contre ses ennemis, accentua encore le mouvement révolutionnaire et assista, sans l'empêcher, au renversement de la monarchie, imposé et effectué ' par Paris. En effet, dans la discussion sur la mise en accusation deLafayette (8 août 1792), la Législative ayant repoussé la proposition par 406 voix contre 224, sur 630 votants, il est bien certain que sans l'insurrection de la Capitale elle n'aurait jamais consenti à la déchéance du roi.

Avant de clore sa session, la Constituante avait décrété, sur la motion de Robespierre, qu'aucun de ses membres ne pourrait faire partie de l'Assemblée qtil allait lui succéder.

(t) MigDet, Histoire de la Révolution française.

Cette mesure, assez ifijustiûable en soi, était cependant opportune au point de vue révolutionnaire, car elle ne pouvait manquer d'introduire à la Législative des hommes nouveaux et nécessairement plus avancés, plus fermes que les constituants.

Ces hommes nouveaux, sous la qualification générale de Girondins, devaient aussitôt se trouver en face d'un peo'ti très-dangereux, celui des constitutionnels, ou Feuillants, dirigé, hors de l'Assemblée, par d'anciens députés, Adrien Duport, Barnave, les Lameth, etc. Il préconisait Texpectation, par respect pour la loi, en face des menées évidentes des ennemis intérieurs et extérieurs de la Révolution, émigrés^ coalisés, prêtres réfractaires et courtisans, sans parler des ministres et de la famille royale*

Cette division caractéristique, si fortement accusée au sein de l'Assemblée législative, existait naturellement aussi dans la nation elle-même, et s'y trouvait encore aggravée par l'hostilité et le machiavélisme de la Cour, ralliant autour d'elle toutes les forces contre-révolutionnaires et se montrant chaque jour plus réactionnaire et plus perturbatrice envers Tordre nouveau, de manière à mettre finalement hors de doute la nécessité de l'abolition de la royauté.

Le danger était encore augmenté par la récente organisation administrative de la France, qui, d'après le développe-^ ment extrême des pouvoirs locaux et leur indépendance à l'égard du centre politique, ou du gouvernement, c'est-à-dire le Ministère et l'Assemblée elle-même, donnait une trop . grande force à l'aristocratie et au clergé toujours très-influents dans les campagnes. Pour en avoir une idée exacte, il est bon de se rappeler qu'au mois de septembre 1792, au Conseil exécutif, dans une discussion mémorable, Danton avait été amené à faire cette déclaration à ses collègues :

a .... Le 10 août a divisé la France en deux partis, dont l'un est attaché à la royauté et l'autre veut Ja République. Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler V extrême mino-

rtté dans l'État^ est k seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre (i). »

Toutefois, à côté de cet inconvénient majeur, le régime issu de la Constitution de 1791 présentait une utilité secondaire, c'était de tenir toute la population en haleine et d'appeler chacun à prendre part à la Révolution. Âussi^ le rôle de roiiinion publique exprimée par la presse et par les réunions politiques, était-il des plus considérables en ce temps : le club des Cordeliers exerçait une influence réelle à Paris, et celui des Jacobins possédait, en France, une action pour ainsi dire universelle. Le club des Feuillants leur était opposé, et ralliait les efforts de tous les soi-disant modérés.

C'est à ce moment que Danton, qui devait prendre une attitude tout à fait prépondérante pendant la période décisive de la Révolution, sut exercer déjà sur les districts parisiens, principalement sur celui des Cordeliers, où il résidait, et sur ceux des Enfants-Trouvés (Saint- Antoine) et des Gobelins (Saint-Marceau), oii il avait des relations intimes, une influence active comme président de son district que Ton appelait la République des Cordeliers, et comme membre de la mairie, ou du pouvoir exécutif de la commune de Paris.

Ses efforts portèrent surtout alors sur le ralliement des forces révolutionnaires effectives, sur le groupement des éléments d'action, contre Lafayette, contre les Feuillants, et, de plus en plus, contre la royauté. Le parti du Champ de Uars, ou de la déchéance du roi, dont il était Tàme, était bien réellement le parti de la République, qu'il préparait effectivement.

Aussi les Girondins n'eurent-ils qu'à consacrer la défaite du parti monarchique constitutionnel, lorsqu'ils arrivèrent

(1) Ce fait capital, indiscutable, persista bien longtemps, chez nous, si tant est qu'il n'y soit pas encore à l'état de réalité, et doit toujours être pris en considération dans le cours de cette histoire, quand on veut juger de l'opportunité de la légalité constitutionnelle, et du péril qu'offrait l'exercice du suffrage universel à ce moment — R.

à 1* Assemblée législative. Sa déchéance et celle de la Constituante elle-même avaient été consommées dès avant qu'ils ne surgissent, par la force des choses, parVeffort de Danton et de ses amis, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Robespierre, Marat; c'est après la fuite de Varennes que le président des Cordeliers leur avait porté les derniers coups.

Quant à TAssemblée législative, d'après le caractère général que nous lui avons reconnu, les mesures politiques et même financières qu'elle fut amenée à prendre furent presque toutes des mesures défensives du nouvel ordre de choses, constamment attaqué et miné par l'effort des contre-révolutionnaires; et si ses déterminations urgentes, provoquées par le sentiment et l'évidence du péril, manquèrent trop souvent de vigueur, ce fut encore parce que l'Assemblée entendait aussi reculer devant cette nécessité inéludable : la suppression de la royauté.

Parmi ces mesures, nous devons signaler les premiers décrets rendus contre Monsieur (frère du roi), contre les émigrés et contre les prêtres réfractaires ; le décret de séquestre des biens de Monsieur et sa déchéance de la régence du royaume ; le décret de séquestre des biens des émigrés ; enfin les décrets relatifs aux biens dits nationaux et à la déportation des prêtres réfractaires, mesures aussi indispensables que légitimes.

Cependant, la coalition^ excitée par les frères du roi et par les émigrés, appelée par la Cour et par Louis lui-même, concentrait ses forces sur nos frontières et menaçait de plus en plus la France.

Il était urgent de songer à la guerre.

Ce fut l'honneur de l'Assemblée législative, sous l'impulsion des Girondins qui y constituaient le parti de la guerre, d'avoir reconnu cette nécessité et d'y avoir satisfait.

ISultimatum absolument inacceptable de l'empereur d'Allemagne, François II, et les préparatifs certains, publics, de

la coalition européenne montraient assez que la guerre était imminente, inérvitable.

Les Girondins en prirent donc Tinitiative avec ardeur et fermeté, et ils eurent à combattre, aux Jacobins, Toppositioa tout à fait impolitique de Robespierre; opposition qui ne pouvait guère s'expliquer que par Tesprit de rivalité. Quoique la Cour, pour de toutes autres raisons que celles des Girondins et des patriotes, se fût elle-même déclarée pour la guerre, c'était le bon parti ; il fallait le suivre.

Au dehors, Louis XVI, la reine et leur entourage conspiraient avec rétranger; au dedans, ils désorganisaient la défense par Fineptie et Tincurie préméditées, voulues, des ministres, de ceux de la guerre, des affaires étrangères et de la maritie en particulier. Us étaient secondés dans leur trahison par le parti constitutionnel, par les Feuillants, sans en excepter Lafayette.

Bien que davantage énervée encore par la politique et les mesures de TAssemblée législative, la royauté résistait donc sans relâche. Tant qu'elle n'était pas détruite, elle pouvait, de concert avec les prêtres et les nobles, et de connivence avec rétranger, reprendre ce qu'elle avait perdu, et ne comptait, en effet, l'obtenir que par le moyen de l'invasion.

Dès le mois de mai 1791, Louis XYI s'entendait secrètement avec l'Autriche, contre la France, par Tentremise du comte de Durfort (conférence de Mantoue); au mois de juillet suivant, le comte de Provence, Monsieur^ quittait la France avec les pouvoirs du roi, en qualité de régent, pour traiter avec rétranger; au mois d'août 1791, à Pilnitz, le comte d'Artois traitait aussi, du consentement du roi, avec l'empereur d'Autriche, pour l'invasion de la France, et de Breteuil essayait de régler avec Leurs Majestés prussienne et autrichienne, d'après les ordres de Sa Majesté française, le rôle des émigrés dans la guerre prochaine; enfin en 1792, Louis lui-même encourageait et appelait les coalisés, d'accord avec ce comité autrichien de Paris qui le circonvenait, et se

composait de la reine, du oomte de Mercy-Argenteau, du comte de Lamarck, du comte de Fersen, du baron de Breteuil, de l'abbé de Yermond en sous ordre, etc. — Mission secrète de Mallet-Dupan auprès des coalisés pour prendre toutes les mesures relatives à Tinvasion (juin 1792). —Refus du roi, même après le 20 juin, d'accéder aux projets de réaction des Feuillants et de Lafayette, parce qu'il préférait être sauvé et rétabli par les armées étrangères. — Discours de Ycrgniaud et de Brissot, dénonçant la trahison du roi et appelant la déchéance. — Enfin, en août 1792, manifeste de Brunswick, inspiré et revu par Louis XVI lui-même, qui en avait arrêté tous les points I

Sincèrement et irrévocablement rétrograde et catholique, ia royauté était donc devenue absolument aveugle, incapable d'entrevoir jusqu'aux conditions de son salut.

Force était de la supprimer !

Or, l'Assemblée ne le voulait pas ; seule, une insurrection le pouvait.

VI. Elle eut lieu le 10 août 1792, et fut victorieuse; elle fut légitime aussi, puisqu'elle se trouvait d'accord avec l'ensemble des nécessités sociales du moment. ,

Dans le cours des événements politiques, lorsqu'une organisation temporaire a rendu tons les services dont elle était susceptible (et dès avant 1789 la royauté française était dans ee cas), lorsqu'elle abuse, opprime et devient un obstacle définitif à l'existence régulière et au développement d'une nation (comme cela était, en réalité, chez nous, depuis la seconde moitié du règne de Louis XIV), l'opposition à un pai-eil régime, Tinsurrection, même, sont nécessaires^ et celle-ci peut être tout aussi légitime que le coup d'État.

Ce dernier, en général, est effectué par le gouvernement Itti-même, on par l'un des pouvoirs qui le constituent; l'autre est opérée par la partie la plus active des gouvernés, soulevée contre les gouvernants. Tel est leur caractère différentiel.

Mais insurrection et coup d'État ont un caractère commun

fondamental : c'est la violation et le renversement par la force, en cas de succès, de l'organisation légale.

Partout la légalité, ou l'ordre artificiel, constitue le complément nécessaire de l'organisation spontanée, ou naturelle ; c'est la formulation des prescriptions publiques qui sont obligatoires, sous des peines déterminées, d'après les principes sur lesquels repose la société correspondante.

Un coup d'État, ou une insurrection, est donc légitime lorsque la légalité n'étant plus en rapport avec l'état spontané et le développement naturel de la société, menace l'intérêt public.

Il en était ainsi au 14 juillet 1789, aux 5 et 6 octobre, au 10 août principalement ; c'est pourquoi ces journées furent si grandes et si pleinement légitimes ! Car sans elles l'œuvre de l'Assemblée constituante elle-même n'aurait pu ni s'accomplir, ni durer. Elles arrachèrent la France à une légalité séculaire, il est vrai, mais caduque et condamnée, qui arrêtait son développement naturel et menaçait jusqu'à son existence. Un grand peuple réellement affranchi déjà par l'effet de la civilisation et par le progrès des lumières, mais encore sans droits politiques, était obligé, à cause des refus essuyés, ou par les obstacles qui lui étaient opposés par cette légalité arriérée, de les conquérir lui-même : c'est ce qu'il fit, aux dates glorieuses que nous venons de rappeler.

Mais s'ensuit-il que l'insurrection puisse être considérée d'une manièi e absolue, ainsi que le faisait la déclaration des droits et comme l'ont admis la théorie et la pratique démocratiques, comme un procédé politique normal, d'un emploi constant et régulier en quelque sorte officiel? — Nous ne le pensons point.

Le trouble et les hasards qu'entraîne fatalement avec soi un semblable moyen d'amélioration sociale diminuent d'autant son efficacité et doivent le faire considérer seulement comme une réaction exceptionnelle, dont la nécessité est amenée pur la force des choses, contre un mal plus graud

et autrement irrémédiable; comme une médication héroïque, mais offrant inévitablement un certain péril, et qui ne peut, par conséquent, entrer en ligne de compte dans une action publique normale et régulière ; enfin comme un procédé dont la nécessité incontestable peut seule fonder la légitimité (1).

Danton fut l'homme politique qui dirigea le coup décisif du 10 août.

Il avait dC'^h pris part aux journées d'octobre 1789, si importantes elles-mêmes, puisqu'elles mirent la royauté sous la garde de Paris qu'elles faisaient ainsi, de nouveau, capitale; et^ dans une lutte non moins essentielle, quoique moins éclatante, longtemps et patiemment soutenue contre les Feuillants, il était parvenu à déconsidérer et annuler le parti constitutionnel, à tenir en échec les Lafayette, les Barnave, les Lameth, les Duport, les Pastoret, les Bailly, et Mirabeau lui-même, qui prétendaient établir la prépondérance de la grande bourgeoisie sur la petite et sur le peuple proprement dit, en même temps que sur cette royauté par eux conservée (2).

C'est lui qui organisa la prise du château.

C'est lui qui, en août et septembre 1792, dans l'intervalle d<''cisif qui sépare la Législative de la Convention, au Conseil exécutif et à l'Assemblée, comme ministre et comme membre du conseil, sut diriger victorieusement la Révolution contre la coalition, à Paris^ en Champagne, en Savoie et en Belgique.

a Vous n'ignorez pas, dit-il, à ceux de ses collègues qui Youlaient fuir derrière la Loire, que la France est dans Paris; si vous abandonnez la capitale à l'étranger, vous vous livrez

(1) M. Pierre Lâffilte, Conférences sur la Révolution,

(2) V. la 1" et la 2« partie du Frocès; Le Dix-Août et la Symbolique positiviste, hrochure in-8, parle D' Robinet; et, Danton, do'mments authentiques pour servir à Vhistoire de la Révolution française, par Alfred Bougeart, Paris, 1861.

et TOUS lui livrez la France, c'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne puis adopter le plan qui tend à vous en éloigner.... Mon avis est que, pour déconcerter leurs mesures et arrêter l'ennemi, il faut faire peur aux royalistes.... »

Et à l'Assemblée législative :«.... Le canon que vous eii^ tendez n'est point le canon d'alarme ; c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que fautil? de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace ! »

L'histoire atteste que, dans la bouche du formidable patriote, ce n'étaient pas là de vains mots.

La République prit donc effectivement naissance le 10 août 4792, voyons par quelles voies et moyens elle put se constituer et se maintenir.

Elle n'avait plus pour souverain but, comme l'Assemblée constituante, d'établir la liberté, mais d'assurer le salut public, et son action ne devait être qu'une longue et ter* rible campagne contre les partis et contre l'Europe coalisée.

Une première opération indispensable, en deux actes distincts et corrélatifs, à laquelle Danton eut aussi une partiel* pation supérieure, consista dans la rupture irrévocable avec l'ancien régime par la condananation et la mise à mort du roi (janvier 1793), et dans l'élimination non moins nécessaire des éléments insuffisants, d'ailleurs purement métaphysiques, qui énervaient le groupe républicain, les Girondins (31 mai et 2 juin de la même année).

VIL L'exécution de Louis XVI n'était pas moins légitime que politique, et pas moins opportune que nécessaire.

Il avait pactisé avec rennemi de la Constitution et de la France, au dehors comme au dedans. Il correspondait avec l'étranger et empêchait par tous les moyens à sa disposition l'organisation de la défense nationale, afin de livrer le pays.

Gela est prouvé, aujourd'hui, malgré ses dénégations men-

songèresy inouïes, devant la Convention nationale, lors du procè^?.

Mais dès cette époque même, les pièces trouvées dans les bureaux de l'intendant de la Liste civile, signées de sa main pour la plupart, mettaient hors de doute ses relations secrètes avec Témigration et la coalition européenne, ses correspondances inconstitutionnelles avec les princes de sa famille et les membres les plus compromis du clergé réfractaire, son accord intime, constant et criminel avec ses frères devenus les chefs de Témigration et qu'il feignait de désavouer en public, tandis qu'il les dirigeait et les poussait en secret, enfin les projets et les actes les plus décisifs contra la patrie et contre la Révolution (1).

En même temps, la découverte et les révélations de l'armoire de hv, en établissant l'action corruptrice de la Cour envers tous les partis, not ;mment à Tégard de Mirabeau, les intrigues les plus coupables avec Talon, et le concert le plus criminel avec Bouille, déjà sous la Constituante, autorisaient toutes les accusations.

C'est à la mort de Mirabeau, qui conspirait avec la Cour la ruine de Paris et de la Révolution, que Louis XVI comprit qu'aucun secours ne pouvait plus lui venir du dedans et qull se tourna irrévocablement vers l'étranger.

(1) Rapport de Louis-Jérôme Gohier, député d*IUe-et-Vilaine, sur les pa^ piers ittvtitoriés dam les bureaux de In Liste civile, fait à la séance du 16 septembre 1792 ; broch. in-8». — Rnpport fait à la Convention nationale, en décembre 1792 et janvier 1793, par Philippe Rûbl, député da Eis-Rhia. — Recueil des pièces justificatives de l'acte énenciatif des crimes de Louis-Capet, réunies par la Commission des Vingt-et-un, réim^ primé par ordre de la Convention nationale; 1 vol. in-8<>. — Exposition des natifs diaprés lesquels VAsssemblée nationale a proclamé la convocation (Tune Convention nationale, et prononcé la suspension du pouvoir exécutif entre les mains du roi; broch, in-S», de rinapritnerie nationale, 1792. — Recueil de pièces trouvées dans le secrétaire du roi, chez MM» de Mont" marin, Laporie, intendant de la Liste civile, d'Abancourt, ex-ministre, et à rhâtel Massias, etc., etc. — Histoire impartiale du procès de Louis XVI, par Jouffret, homme de loi; 8 vol. iu-S®, 1793. — Histoire diplomatique de r Europe pendant la Révolution française^ par F. de Bourgoing; 3 vol. iD-8% Michel Lévy, Paris, 1871. *- Le comte de Fersen et la cour de France; 2 vol. in-8S Firinio-Didot, Paris, 1878.

Chacun se rappelle le manifeste de Brunswick, etTindignation vengeresse qu'il souleva dans la France entière (1). Ce que Ton connaît moins, ce sont les paroles d'exécration dont le Wigh Sheridan, l'ami de Fox, dans le parlement anglais, flétrit cet acte féroce : «... Cet odieux outrage fait à tous les sentiments de l'humanité, ce méprisable tissu d'orgueil, de folie et d'inhumanité, qui a endurci le cœur et troublé le cerveau de tous les Français jusqu'à la rage, aiguisé le poignard des assassins de septembre et la hache suspendue en ce moment sur la tête d'un monarque infortuné I » Mais ce que Sheridan ne savait pas, et ce qu'un trop grand nombre de Français ignore encore à cette heure, c'est que ce document si tristement célèbre n'était point et ne fut jamais l'œuvre du généralissime de la coalition, mais celle du « monarque infortuné » lui-même, de ce Louis, qui, aux yeux de tant de gens, passe toujours pour le père et pour le bienfaiteur de son peuple.

Brunswick n'avait fait que signer et endosser cette lettre de change exterminatrice tirée par le roi de France sur les rois coalisés contre la France elle-même, pièce écrite d'abord par Mallet-Dupan, revue, corrigée et augmentée par le roi, amplifiée par un émigré, M. de Limon, un protégé de Calonne, et acceptée par Leurs Majestés prussienne et autrichienne (2).

En voici un extrait:

« C'est dans ces vues que moi, le soussigné général, commandant en chef les deux armées, déclare :

(( Ceux des gardes nationales qui auront combattu

contre les troupes des deux Cours alliées et qui seront pris les

(1) Déclaration que Son Altesse sérénissime le duc régnant de Brunswick' Lunebourg, commandant des armées coalisées de Leurs Majestés CEmpe* reur et le Roi de Prusse^ adresse aux habitants de la France, — Coblenlz,

(2) Voir le détail de cette révélation capitale dans V Histoire diplomatique de l'Europe pendant la Révolution française, par M. de Bourgoiog, ancien secrétaire d'ambassade; 2^ partie, 1. 1°^ p. 143 à 153.

armes à la main, seront traités en ennemis et punis comme rebelles à leur roi et comme perturbateurs du repos public »

« Les habitants des villes^ bourgs et villages qui oseraient se défendre contre les troupes de LL. MM. impériale et royale, et tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ, suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées »

a 8** La ville de Paris et tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes royales, Tinviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers leurs souverains. LL. MM. impériale et royale rendent responsables de tous les événements, sur leurs têtes, et pour être jugés militairement sans espoir de pardon, tous lesmembresdeTAssemblée nationale, du Département, du District, de laMunicipali té et de la garde nationale de Paris, juges de paix et tous autres qu'il appartiendra. Déclarent en outre LL. dites MM. sur leur foi et parole d'empereur et de roi , que si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à LL. MM. le roi et la reine et à la famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, & leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et aune subversion totale, et lès révoltés coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités »

C'est H. de Bourgoing qui nous a appris avec le plus de détail que ce « manifeste n'est en réalité que le développement peu adroit des instructions et du mémoire confié par le roi au journaliste genevois (Mallet-Dupan), où, notamment, la menace contre Paris est indiquée de la façon la plus explicite. »

Et c'est à ce propos que Louis XVI consomma le mensonge public le plus osé qui ait été commis peut-être, en s'apitoyant, dans son message du 3 août 1792 à TAssemblée législative, sur les malheurs qu'allait entraîner pour la France une guerre qu'il avait lui-même fomentée et qu'il n'avait cessé de solliciter des puissances étrangères; en reniant le manifeste du duc de Brunswick, qu'il avait dicté et corrigé de sa main; en affirmant son amour pour ce peuple de Paris qu'il sortait de vouer à l'extermination, aux outrages et à la férocité des soldats allemands.

Louis XVI s'était donc bien réellement rendu coupable envers la France de ce que, dans son langage indigné et patriotique, le cardinal de Richelieu appelait <( le plus sale de tous les crimes » : la trahison politique ; de ce que, dans son énergique attachement au bien public, ce grand ministre faisait inflexiblement punir de mort î

Voilà pour la légitimité de la poursuite et du verdict de condamnation.

D'autre part, il était utile, indispensable, de montrer que le nouveau gouvernement, la République, était réellement capable de se faire respecter, de briser le prestige théocratique et de le subordonner à l'intérêt social. A ce point de vue, aucune argutie de jurisprudence et de légalité ne pouvait prévaloir contre la raison d'Ëtat.

Nous le répétons, toute l'éloquence de Desèze ne pouvait changer cette triste vérité que les réformes arrachées à Louis par la force des événements, non consenties par lui de plein gré, étaient en même temps reniées par lui-même, en lui-même, et qu'il se promettait, en les accordant, de les reprendre bientôt par la force, au moyen de l'étranger,

(( — Il se trouvait conduit fatalement à cette conséquence, dit M. de Bourgoing, fatale à lui-même et à son parti, de fonder tout son espoir sur le succès de la coalition. »

VIII. Quant aux Girondins, les appelants du jugement rendu contre « Louis Gapet » , comme on disait en 93, pour bien

comprendre la décision que Ton fut forcé de prendre h leur égard, il faut se rappeler la situation extérieure et intérieure de la République dans les premiers temps de son avènement.

Tandis que la guerre éclatait au dehors, à Tintérieur une partie très-considérable de la France, de ce pays encore si monarchique et si catholique, surtout dans les campagnes, était opposée à la Révolution.

La doctrine politique dirigeante empêchait tout gouvernement, au moment où il devenait indispensable qu'il y en eût un très-fortement constitué.

Non seulement le pouvoir exécutif se trouvait entièrement subordonné au pouvoir législatif, mais Torganisation municipale était pour ainsi dire indépendante de FEtat.

Il y avait là un danger profond, caché à presque tous les yeux, mais qui devait se faire sentir et se traduire en faits redoutables aussitôt que rattachement à la Révolution ne serait plus dans sa ferveur primitive. Car la majorité électorale étant rétrograde, sous les Girondins comme sous les Constituants, la laisser se prononcer librement en politique et surtout concourir au gouvernement, c'était perdre la situation (i).

On le vit à Caen, Lyon, Toulon, Marseille, Bordeaux, lorsque les Girondins vinrent y faire appel à la souveraineté nationale contre la Convention. On le vit plus tard encore, et bien souvent, lors du renouvellement de nos différentes assemblées, sans parler de nos changements de gouvernement; on le voit même aujourd'hui, où cette disposition est demeurée la cause profonde de tous nos déchirements.

L'Assemblée constituante, dont les Girondins n'étaient que les continuateurs et les interprètes fidèles, avait annulé le pouvoir central, le gouvernement, et fait des districts autant de petites républiques, qui toutes, au nom de leur autono-

(1) M. Pierre LAffitte, Conférences sur la Révolution*

mie, pouvaient émietter à l'infini l'action nationale, quand elle avait besoin de sa plus entière unité et qu'elle devait s'exercer par une dictature énergique au lieu d'une démocratie dissolvante, afin de défendre la France contre l'étranger, la République contre la monarchie, le progrès social contre la rétrogradation cléricale et aristocratique.

C'est justement à ce point de vue, comme d'après leurs tendances constantes à opposer les départements à la capitale et à changer le siège du gouvernement en abusant de l'indépendance locale dont nous avons signalé les inconvénients, que Ton doit reprocher aux Girondins une visée fédéraliste qui aurait infailliblement livré la France à la coalition.

Les républicains comprenaient ce péril.

Aussi la Convention se divisa-t-elle, dès son début, en deux partis bien distincts : les Montagnards et les Girondins.

Les premiers, surtout inspirés par la députation parisienne, dans laquelle on comptait, entre autres, Danton, Robespierre, Marat, eurent de suite l'instinct, et même quelques-uns la conception de cette situation contradictoire et périlleuse, ainsi que le sentiment des nécessités qu'elle comportait, et se montrèrent disposés à faire plier la rigueur des principes devant l'exigence des faits. Dès le début ils firent proclamer l'indivisibilité de la république, concentrée pour eux dans Paris capitale.

Les seconds, dominés et menés par la députation de Bordeaux, Vergniaud, Guadet, Gensonné, auxquels il faut joindre Buzot, Barbaroux et quelques autres, esprits métaphysiques absolus, amoureux effrénés des principes, exclusivement attachés à la théorie, faisaient bon marché de l'unité nationale et de la concentration des pouvoirs, provoquaient la France à la dissolution démocratique en face de l'ennemi, et la poussaient à sa perte certaine, inévitable. — « Leur opposition a été dangereuse, a dit M. Thiers, leur indignation impolitique, ils ont compromis la Révolution, la liberté et la

France; ils ont compromis même la modération en la défendant avec aigreur.... (i) ».

Leur action effective, leur pratique politique, furent bien loin d'être irréprochables, du reste.

Il suffit de rappeler, pour s'en convaincre, leur tactique impudente et véritablement odieuse relativement aux massacres de septembre; événement terrible sans aucun doute, mais très-explicable, auquel ils ne furent pas tant étrangers (2).

Us avaient alors le ministère de l'intérieur et la mairie de Paris (à ce titre, lloland et Pétion étaient les deux seuls fonctionnaires directement responsables de Tordre dans tout le royaume); ils avaient la majorité dans l'Assemblée, et de l'influence sur les compagnies de fédérés qui traversaient la capitale; ils savaient tout : et ce qui se passait à Paris et ce qui se consommait à Meaux, à Versailles, etc. ; ils en causaient à la table de Roland, chez qui on entendit Brissot déplorer que Morande, son ennemi personnel, eût échappé (3) : et ils ne firent rien pour empêcher ou abréger les exécutions populaires!

(1) Révolution française,

(2) Malgré les exagérations des écrivains réoctionnaires, il ne paraît pas possible d^évaiuer à plus de onze cents environ le nombre des personnes qui ont succombé dans ( es journées, y compris les déplorables victimes de Bicêtrc et de la Salpétrière.

Or, il n*est guère possible non plus de trouver des motifs moins puissants et des circonstances moins entrafnantes à ces exterminations qu'à celles de la Saint-Bartbéleray, de la révocation de Tédit de Nantes, on du renversement de la Commune de Paris, eu 1871. EL bien! d'après Bossuet, trente mille individus eu France et six mille à Paris {dix mille j selon Davila) payèrent de leur vie le triomphe du catholicisme au mois d'août 1572; cinq cent mille, le retour offensif de Louis XIV contre le protestantisme (dragonnades et exils) (a); tre7ite mille (non compris les dé\torUis et les coulumnces), d'après les estimations les plus modérées, le rétablissement de l'ordre par M. Thiers.

Au point de vue de l'économie du sang, l'avantage est donc encore, et de beaucoup, à la Révolution!

(3) Histoire parlementaire^ t. xviii, p. 382-386, lettre de Rolland à l'As-

(a) Le seul Noailles écr vait à Louvois : « Le nombre des religionnaires, dans celle province, est de deux cent quartmte mille, je crois qu'à la fin du mois tout sera

LXPCUIÉ. M

Mais aussitôt après l'ouverture des séances de la Convention, ils prirent là le prétexte menteur de leur rupture avec les Montagnards, de leurs menées et de leurs imprécations contre la capitale, de leurs attaques incessantes et déloyales contre les chefs de la députation parisienne.

Et si l'on veut une autre preuve que le tempérament des Girondins ne répugnait pas essentiellement à des accidents de ce genre, qu'on se rappelle leur attitude dans rhorrible et bien autrement meurtrière réaction de Tan III. La Convention, redevenue girondine par la rentrée de ce qui restait des 32 et des 73, et par la disparition des chefs montagnards, se montra alors absolument sourde aux cris des victimes et refusa d'arrêter la fureur des assassins. Ses membres en mission, Isnard, Cadroy, Chambon, Durand-Mailhanne, semblèrent plutôt présider les massacres ! L'Assemblée, au lieu de faire le procès aux égorgeurs, attendit patiemment qu'ils fussent rassasiés de meurtres ; et les modérés surpassèrent de beaucoup ici les terroristes.

Du 21 septembre 1792 au 31 mai 1793, ce sont les Girondins qui portèrent les premiers et les derniers coups contre la Montagne et contre Paris, dans la lutte antipatriotique qu'ils ne cessèrent d'entretenir au sein de la Convention ; et, après le 2 juin, c'est encore eux qui ne craignirent pas d'élever leurs armes contre l'Assemblée et contre la France ellemême.

Les discours de Louvet contre Robespierre, celui de Lasource contre Danton, les diatribes de Guadet, Salles et Ponfrède contre Marat, sont le type de ces provocations funestes et injustifiées; le discours de Guadet pour le renouvellement de la municipalité parisienne et pour le remplacement de la Convention par ses suppléants, à Bourg'es, est également

semblée sur les massacres; p. 401, Camille Desmoulins sur Brissot; t XX, p. 238, Fabre d'Eglantine, aux Jacobins, sur les Girondins en général et sur Brissot en particulier; t. xxvi, p. 430, Legras contre Gorsus.

caractéristique et montre tout le danger que le triomphe de ce parti eût fait courir à la chose publique.

Quant à son entente avec Dumourîez^ aurait-elle pu aller jusqu'à le suivre s'il l'avait emporté sur la Convention, et s'il avait pu pousser jusqu'au rétablissement de la Constitution de 1791, avec un d'Orléans pour roi? En principe, la chose ne paraît pas impossible ; en fait, excepté Vergniaud peutr être, on ne voit pas que des hommes comme « le fougueux Isnard », comme Henri Larivière, le comte Lanjuinais et tutti quanti, y eussent essentiellement répugné.

L'histoire devra surtout condamner ici l'influence funeste de deux personnages certainement coupables : les Roland, que leur incurable envie et leur antipathie invincible pour toutes les supériorités qui refusaient de se subordonner à eux-mêmes ou à leur coterie, jetèrent dans l'intrigue criminelle qui empêcha l'alliance si désirable des Montagnards et des Girondins, l'unité de la Convention.

M"* Roland, qui se crut un instant reine de France après le 10 août, inaugura et poussa à sa limite extrême l'odieux et néfaste système de calomnies qui rendit impossible tout retour à la concorde entre les deux partis. On peut se faire une idée de ce qu'osa sa criminelle incontinence, si l'on songe qu'elle ne craignit pas d'accuser Danton et ses amis du vol du garde-meuble, en septembre 1792 I Elle alluma ainsi la haine de Fabre d'Eglantine et déchaîna la redoutable ironie de Camille Desmoulins, qui retombèrent si lourdement sur elle-même et sur son parti.

C'est Roland qui, comme mmistire de l'intérieur, fit aux révolutionnaires parisiens cette guerre inique et arbitraire, oii il répandait d'autorité, dans la France entière, les libelles de son parti, tandis qu'il arrêtait administrativement la défense de ses adversaires.

Ce sont les Girondins, ces amants incorruptibles de la modération et de la liberté, qui, l'exploitant à leur profit, dans l'intérêt exclusif de leur domination, faisaient empri-

sonner Hébert, proscrivaient Marat, demandaient les têtes de Robespierre et de Danton^ et donnaient ainsi, les premiers, l'exemple de tous les excès et de la mutilation de la représentation nationale.

Enfin, comme plus grand crime : ils empêchaient toute direction des afifdires, tout gouvernement, dans la situation la plus anxieuse que la patrie ait eu à supporter !

C'est pourquoi le 31 mai fut légitime ; car il mit fin à une lutte que sa prolongation, aussi bien que le triomphe du fédéralisme, aurait bientôt rendue désastreuse et même irrémédiable pour la France (1).

Du reste, l'attitude des Girondins après le 2 juin, Téchauffourée de Gaen, l'assassinat de Marat, leur participation aux révoltes de Lyon, de Marseille, de Toulon, de Bordeaux, de concert avec les royalistes, ain-i que leur conduite politique aussitôt qu'ils furent rentrés dans la Convention après le 9 thermidor, conséquence de leurs opinions sur la souveraineté individuelle, de leurs aberrations et de leur complet défaut de sentiment social, les juge définitivement et indique assez ce qu'il y avait à faire à leur égard.

Parmi les trente-deux, ceux qui, au moment où la France était de toutes parts attaquée et envahie, n'avaient pas craint de provoquer la révolte à main armée, la guerre civile, méritaient la morti Les autres, l'emprisonnement ou l'exil.

Aucun parti ne différa donc davantage, en principe et en action, de celui de la Gironde, que celui de Danton, parti du gouvernement de la France par Paris et de la subordination des théories aux résultats, de refTacement de la bigoterie et des superstitions démocratiques devant le triomphe effectif de la République et de la défense nationale.

(1) Voyez, Ile partie, rappréciation plus complète de ce coup d'Etat mené à bonne fin par les moatagnardis du Comité de salut public, Danton et Lacroix, par Textrôrae gauche de la Convention, par les clubs, par la garde nationale et par les autorités municipales de Paris.

Noos avons le droit, par conséquent, de trouver étrange que les nouveaux-hébertistes, à la suite de Babeuf et de Buonarotti, prétendent traiter Danton de bourgeois et de girondin! Sans doute il était de ce tiers-état qui, en 89 et 93, et même de nos jours, ne nous paraît avoir démérité ni de la patrie, ni de la République, mais, pour girondin, nous le nions absolument.

IX. La deuxième opération capitale dont la nécessité résultait du renversement même de la monarchie et de la proclamation de la République, était la constitution d'un gouvernement réel, et non plus d'une direction politique intérimaire comme celle du Conseil exécutif provisoire après le 10 août.

Cette création difficile ne pouvait être conçue collectivement, par une Assemblée, car elle exigeait, non-seulement Taction dune intelligence supérieure, mais tout Teffort d'un véritable génie politique.

En effet, pour établir ce gouvernement, il fallait avant tout s'assurer de Paris, des grandes vilJes, de la minorité républicaine en un mot, pour défendre la France en quelque sorte malgré elle, et lui imposer la République en faisant précisément le contraire de ce que prescrivait cette doctrine révolutionnaire universellement adoptée par les esprits avancés; c'est-à-dire qu'il fallait constituer un gouvernement très-intense, une dictature inflexible comme fut celle du Comité de salut public, dans une situation qui, en principe, ne coulait pas de gouvernement et préconisait la libre action des communes et des individus (1).

Toutes les élections qui eurent lieu à cette époque (sans parler de celles que nous avons vues depuis), même celles de la Constituante, de la Législative et de la Convention, confirment ce fait fondamental que la plus grande masse de la population française, par habitude ou par instinct, était

(1) H. P. UfQite, loco citato.

opposée au régime nouveau, dont la minorité seule comprenait la nécessité et la légitimité.

Le centre et la droite de nos trois premières Assemblées se montrèrent toujours plus ou moins réfiractaires aux mesures radicales les plus urgentes, qui leur furent constamment arrachées par la gauche, ou par la partie la plus avancée de ces corps politiques, appuyée par l'énergique et admirable intervention de la population parisienne, notamment au 14 juillet 1789 (qui amena la nuit du 4 août), aux 5 et 6 octobre (qui subordonnèrent la royauté à TAssemblée constituante), au 10 août (qui renversa le trône), au 31 mai et au â juin (qui donnèrent la direction des afiaires aux républicains) ; et chacune de ces Assemblées, du moins le centre et le côté droit; eut des phases de réaction, des emportements rétrogrades, comme au 17 juillet 1791 (massacre du Champ de Mars), comme aussi après le 16 germinal et le 9 thermidor an II, etc., qui montrent le fond de leur esprit politique, et prouvent que la Convention nationale elle-même, prise en masse et comme expression électorale de la France, était encore assez éloignée de vouloir accepter le nouvel ordre social et politique, et restait attachée à l'ancien régime jusqu'au degré de la monarchie constitutionnelle inclusivement.

Mais ce fut bien autre chose après elle, lors du renouvellement des nouveaux corps législatifs, quand toutes les élections successives amenèrent des majorités franchement royalistes, qui nécessitèrent de la part du gouvernement proprement dit, ou du pouvoir exécutif, pour maintenir la République, l'indispensable répression de vendémiaire et le coup d'État du 18 fructidor.

Enfin l'avènement de l'empire et la restauration de la royauté de droit divin, aussitôt après que la minorité républicaine eut été assez décimée par les luttes politiques, par la réaction et par la guerre, lèvent tous les doutes. Sur ce point, on peut le dire, la démonstration est faite.

« Des poignées d'hommes décidaient de tout ; plus tard, quand cette tête fut détruite, il resta, comme par le passé, une nation étonnée de ce qu'elle avait fait, prête à renier ses guides.

a L'âme vivante de la Révolution était dans un petit nombre ; voilà pourquoi la nation s'en est si vite lassée. Elle suivait les audaces de quelques-uns, passive encore jusque dans ses plus fières révoltes (1) ».

Mais, si les républicains étaient en minorité au 10 août et depuis, leur entreprise était donc illégitime ?

Nous répondrons toujours : la légitimité, en politique, ne résulte pas plus du nombre que de la nadssance, de la souveraineté populaire que du droit divin des rois. Elle résulte de la conformité de la conduite de ceux qui gouvernent avec les lois naturelles des phénomènes sociaux, avec la force des choses, ou Tordre universel.

Ce qui illusionnait ici la démocratie française, c'était la théorie révolutionnaire, qui, en transportant la souveraineté du roi au peuple, douait imaginairement, ou en principe, le nouveau souverain des perfections idéales de l'ancien.

A ce point de vue, le peuple était non-seulement la puissance souveraine, mais la souveraine intelligence, le souverain bien^ la raison et la justice, la République elle-même.

Seulement, en réalité, il restait oe que l'avait fait l'ancien régime, ignorant, surtout en politique, égoïste et fort éloigné du point de vue social, prêt à lécher bien longtemps encore la rude main qui le flagellait depuis tant de siècles, à renier et frapper les grands citoyens qui, au prix de leur sang, venaient de lui enlever ses chaînes (2).

(1) Edgar Quinet, La Révolution,

(2) A moins que les choses n'aient bien changé depuis quelques mois, on peut dire qu'il n'y a peut être pas un paysan, en France, qui ait gardé et qui honore la mémoire d'un Danton, d'un Caruot, d'un Hoche, d'un Cambon, ou d'un Robert Lindet! et qu'il n'y en a pas un, au contraire, qui n'ait ou n'ait eu à ^n foyer quelque image des Bonaparte.

Ce qui illusionne plus complètement encore, de nos jours, sinon d'une manière aussi justifiable, les successeurs des métaphysiciens de 1789, c'est leur persistance à conserver et à appliquer la théorie démocratique, malgré les leçons de l'histoire, et à ne pas vouloir ou pouvoir franchir le pas de l'ancienne à la nouvelle mentalité, en remplaçant les fictions théologiques et métaphysiques préliminaires et transitoires par les principes positifs ou scientifiques, seuls définitifs; à ne pas vouloir ou pouvoir reconnaître, par exemple, qu'il n'y a qu'une souveraineté normale, qu'une autorité légitime, extérieure à rîndividu, et s'imposant inéludablement aux choses, aux personnes et aux peuples : la science universelle, ou l'ensemble des lois naturelles de tous les phénomènes comme de tous les êtres, lois cosmologiques, lois biologiques, lois sociales et lois morales.

Un esprit aussi fort que celui de Danton avait sans contredit l'instinct de cette légalité réelle et immuable, quand il tournait la difficulté immense offerte par la légalité métaphysique qui prévalait alors, pour la subordonner à la force des choses, aux nécessités fondamentales de la situation complexe et vraiment terrible où il se trouvait comme homme d'État! Là fut son mérite, là est sa gloire.

Mais en quoi consista, d'une manière générale, cette politique dictatoriale à la façon de Louis XI et de Richelieu, qu'il reprit à son jour? A reconnaître la tendance des lois naturelles de la société, et à vouloir y conformer son époque ; à se servir des éléments existants, des institutions et des agents qu'il avait sous la main, pour satisfaire aux nécessités du moment et réaliser les progrès indispensables, par conséquent légitimes, en dépit de la légalité féodale et de la légalité révolutionnaire; en un mot, à effectuer le bien public, malgré les préjugés courants.

Saisissant d'une vue prompte et sûre, avec ce coup d'œil qui n'appartient qu'au génie, l'ensemble de l'état présent de la France et même de l'Occident, avec toutes ses exigences

et tous ses intérêts, sous tous ses rapports essentiels et dans toutes ses relations principales, Danton sentit profondément les conditions fondamentales de leur concours effectif. Il demanda donc et obtint que le comité de Salut public fût érigé en Gouvernement :

« .... Le vaisseau de la raison, dit-il, doit avoir son gouvernail, c'est la saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se rappelant que rétablissement du comité de Salut public est une des conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le développement dont elle peut être susceptible.... Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité, et pour qu'elle puisse Vêtre, que votre comité de Salut public soit érigé en Gouvernement provisoire; que les ministres ne soient plus que les premiers agents de ce comité de Gouvernement, etc.... (1) ».

Plus tard il obtenait Tajournement de la mise en pratique de la Constitution de 93 et le maintien de la dictature décem virale jusqu'à la paix, c'est-à-dire la suspension des lois municipales ou de l'autonomie des communes.

Voilà comment les villages de France, et même les villes qui étaient restées indifTérentes ou antipathiques à la Révo* lution, furent subordonnés à un pouvoir central fermement républicain, au moins pour la levée des troupes et des impôts» sinon sous tous autres rapports !

Mais il fallait à ce gouvernement, pour se défendre et se faire obéir, une arme sûre, « une justice » ; ce fut le tribunal révolutionnaire, proposé par Danton dès le mois de mars 1793, et mis en pleine activité au mois de septembre suivant. C'était une justice militaire exercée par des magistrats civils (2).

« .... S'il est, avait dit Danton, si difficile d'atteindre un crime politique, n'est-il pas nécessaire que des lois extraor-

(!) Moniteur, Convention nationale, séance du !«' août 1793. [i) M. P. Laffîtle.

dinaires, prises hors du corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables? Ici, le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire.

« .... Organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que le glaive de la loi pèse sur la tète de tous ses ennemis (1) ».

Jusqu'à la fin de 1793, l'ensemble des individus frappés par le tribunal révolutionnaire était réellement coupable envers la patrie et la République^ coupable de crimes d'État d'après les lois qui régissent et ont toujours régi des situations pareilles. Il n'y a pas même à excepter Malesherbes, convaincu de correspondance <toec V ennemi^ avec les émigrés.

Cette mise en état de siège de toute une nation, au moment où la coalition cernait la France de toute part, voilà le fait fondamental qui constitue et légitime le cas exceptionnel connu dans l'histoire sous cette dénomination caractéristique : la Te9Teur\ et voOà ce que n'ont pu comprendre les écrivains royalistes et démocrates qui ont déclamé, au point de vue de la liberté platonique, contre une telle nécessité.

La Terreur a sauvé la France d'elle-même et de l'étranger! voilà pour son but; quant aux procédés d'extermination, elle s'est montrée, malgré ses rigueurs et ses erreurs mêmes, résultées principalement de sa prolongation abusive, infini^ ment plus humaine et réservée que la monarchie agissant en semblable cas, mais pour des intérêts infiniment moins puissants et légitimes, comme à la Saint-Barthélémy et à la révocation de l'édit de Nantes, que nous avons déjà citées. La Terreur n'a employé ni la torture ni les supplices proprement dits.

X. Dans la pensée de son fondateur, le gouvernement révolutionnaire ne devait être que provisoire ; c'était encore là

(1) Moniteur, CoDveiition nationale, séance da 10 mars 1793.

une voe profonde et spontanément positive, qui prouve toute la relativité d'un tel esprit, aussi dégagé qu'il était possible de l'absolu mélapyhsique, et ne prétendant aucunement, dans une transition pareille, à créer de toutes pièces des institutions éternelles, comme le vulgaire des faiseurs de constitutions, mais à trouver la forme la plus efficace de gouvernement pouvant convenir à la situation.

Aussi, ce gouvernement, le grand comité de Salut public, fut-il une dictature progressive, supprimant momentanément la trop grande indépendance des administrations locales, pour faire prévaloir la direction centrale, à laquelle la Convention elle-même était subordonnée.

Il disposait en effet de toutes les forces nationales, nommait et destituait les ministres, les généraux, les représentants en missions, les juges et les jurés du tribunal criminel extraordinaire. Il avait l'initiative de toutes les lois, de toutes les mesures, et ses propositions étaient toujours acceptées par l'Assemblée. Au moyen de ses commissaires il dirigeait les départements et les armées, la politique intérieure et extérieure, frappant à la fois les révoltés au dedans et les coalisés au dehors. Par la loi des suspects il tenait les personnes, et par le tribunal, il disposait des existences ; son bras s'étendait, par les réquisitions et le maximum, sur toutes les fortunes: c'était donc bien la mise en état de siège de toute la France, avec la justice révolutionnaire de Paris pour conseil de guerre ! Le salut était à ce prix I car c'est seulement ainsi, nous le répétons, que l'on parvint à contraindre tous les districts à concourir effectivement à la défense nationale en subissant les réquisitions et les levées militaires (1).

« C'était le comité de Salut public, dit M. Mîgnet, qui, en accablant de sa forte et redoutable main l'intérieur de la France, avait développé des ressources, organisé des armées, trouvé des généraux et commandé des victoires qui

(1) M. P. Lafâlte.

avaient défînitivement assuré le triomphe de la Révolution à regard de l'Europe . »

— (( S'ils avaient été vaincus, dit, en parlant des décemvirs, un écrivain royaliste déjà cité, M. de Bourgoing, la France tombait avec eux, et le sort misérable de la Pologne ne nous apprend que trop celui qui nous était réservé. Les nations sans pitié nous fouleraient aux pieds, et, pour se dispenser de remords, elles nous reprocheraient, comme aux Polonais, nos divisions, les crinr.es des uns, les appels des autres à l'étranger ; les panégyristes du succès proclameraient que nous avons mérité notre sort (1). »

Ces paroles graves, patriotiques, honorent autant celui qui les a écrites que les adversaires politiques auxquels il les a consacrées.

Il est donc plus vrai qu'il ne le croyait lui-même, cet amer paradoxe du fougueux de Maistre : la Révolution étant donnée, la France ne pouvait être sauvée que par le jacobinisme I — En effet, le grand Comité et le grand homme d'Etat de 93 restent bien « le miracle étonnant u de cette situation sans pareille

Ce qui arriva par la détente qui suivit le 9 thermidor, c'està-dire par la cessation de la dictature révolutionnaire, prouve suffisamment qu'avec la mise en pratique de la Constitution de l'an II et le règne effectif du suffrage universel, la défense nationale n'aurait jamais pu s'accomplir, et que la monarchie serait aussitôt revenue, légalement, par l'action du corps électoral, et pour la ruine irrémédiable de la patrie.

Quand on pèse une aune toutes les conditions de la situation où se trouvait la Convention en n93, ayant à maintenir contre la France elle-même et contre l'Europe cette République dont la marche de la civilisation nous imposait la nécessité, on est donc amené à reconnaître que le régime de la Terreur était aussi indispensable qu'inévitable, dût-il verser

(1) Histoire diplomatique de f Europe, t. III, p. 115.

dans le principal danger de son institution : Texagération de son principe et de sa durée.

C'est pourquoi cette création décisive, cette vue de génie qui enfanta le gouvernement révolutionnaire, auquel fut incontestablement dû^ à ce moment, le salut de la France comme celui de la République, cet empirisme politique tellement supérieur qu'il s*élevait au-dessus de tous les préjugés théoriques du temps pour arriver au vrai, à Tutile et à Tindispensable^ consacrent Danton comme homme d'Etat, comme un politique de la famille des Richelieu^ des Henri lY et des Turgot, et font de son nom, malgré tant de malédictions aveugles, Tun des plus grands noms de France.

Ajoutons que c'est encore à lui qu'est due la motion et la mise en œuvre de la levée en masse, ou de la grande réquisition^ qui consolida définitivement Tannée sans-culotte, avec laquelle les généraux de la Montagne firent la terrible guerre intérieure et extérieure de Tan II, en Vendée et sur le Rhin, à Lyon, à Toulon, aux Alpes et aux Pyrénées, et mirent la République hors de page :

« Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre populaire entre les mains, il faut que les envoyés des assemblées primaires^ là oîi l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant la chaleur de Tapostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus axxx commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter avec les délégués des assemblés primaires, afin d'armer cette force nationale, de pourvoir à sa subsistance, et de la diriger vers un même but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis d'effroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse, nous

en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux voix et adoptées » (1).

Voici en «quels termes le plus éclairé, le plus sage et le plus impartial des écrivains de la Révolution, M. Bligoet, constate Fimportance de cette mesure :

tt La levée en masse qui eut lieu pendant Tété de 1793, forma les troupes de la Montagne. Les chefs de ce parti choisirent bientôt dans les rangs secondaires des généraux montagnards en remplacement des généraux girondins. Ces généraux furent Jourdan, Pichegru, Hoche, Marceau, Westeimann, Dugommier, Moreau, Joubert, Kléber, eto. Carnet devint, par son entrée au comité de Salut public, le ministre de la guerre et le major général de toutes les années républicaines. »

L'action du grand homme d'Etat ne se bornait pas, du reste, à institution générale de la politique et de la guerre, c'est encore d'après son énergique initiative que le comité de Salut public fut renforcé par les quarante-quatre mille comités révolutionnaires de France, de même que le tribunal criminel extraordinaire par l'armée révolutionnaire, etc. (2).

XL Quant au comité dô Salut public, le principal danger de sa situation était précisément l'exagération de son action. Il abusa.

Il dépassa souvent le but, dans Texercice d'attributions cependant illimitées, surtout en prolongeant le terme normal de sa durée, en tant que moteur effectif du système de terreur. Celui-ci aurait dû cesser aussitôt que le principal danger extérieur fut conjuré^ la France ayant été mise sur le pied de résister à tout.

La dictature décemvirale, sinon l'action administrative et

(1) MoniieuVi Convention nationale, séance du 14 août 1793.

(2) Voyez le Moniteur et les Ilotes de Topino-Lebrun, édition Chardoillet.

politiqne du Comité, aurait donc dû prendre fin dès le commencement de 1794, après les victoires de Wattignles, du Mans, de Savenay, la reprise des lignes de Wissembourg et de Toulon.

Danton eut certainement conscience, à ce moment même, d'une telle nécessité, et, seul aussi, il aurait été capable d'amener le Comité à résigner la toute-puissance, comme de di^ riger et de modérer son action.

Malheureusement, il avait cru indispensable, pour faire accepter l'institution, d'en paraître personnellement désin-* téressé, et de jurer de n'en faire jamais partie.

Contrairement aux préjugés vulgaires, il faut donc reconnaître qu'ici l'insuffisance de ce grand citoyen provint de son extrême valeur morale, de sa magnanimité, qui, à défaut d'ambition, le détournèrent de prendre lui-même en mains le gouvernement. Sa haute sociabilité le poussait invincible* ment à servir et à se dévouer, elle inspirait à son génie, sous raigoillon des calamités publiques et des dangers de la patrie, les grandes mesures de salut, mais elle n'était pas soutenue par une personnalité assez âpre pour lutter contre la bassesse et la malignité du vulgaire et pour supporter les dégoûts inséparables de la pratique politique.

Non seulement il aurait dû consentir, comme la Convention Yj poussa par un décret, à entrer au comité de Salut public, mais chercher à y faire entrer ses amis. Il aurait dû mesurer toute la portée de l'instrument qu'il avait créé, songer qu'il pourrait un jour se retourner contre lui-même, contre rintérêt public, et ne pas se contenter d'une influence géné-^ raie sur les opérations gouvernementales, d'une action pure-ment consultative, toujours insuffisante et qui devait tôt ou tard être contestée.

En même temps qu'il se fût maintenu aux Cordeliers, sans pour cela délaisser les Jacobins, Danton aurait donc pu preudre la présidence du comité de Salut public, avec des hommes comme Cambon, Carnot, Robert Lindet, les

Priear, Pache, Fabre d'Eglantine et tant d'autres pour coUègaes, travaillant avec lui et sous son impulsion.

Alors on eût évité le 16 germinal, les lois de prairial, le 9 thermidor! Et, selon la vue bien tardive, hélas I deBillaud- Varennes, le i 8 brumaire n*eût pas été possible.

XIl. Toutefois, le gouvernement révolutionnaire, le grand comité de Salut public, eut un rôle immense, conforme aux choses et à sa propre puissance.

D'abord, par Cambon, qu'il n'est point excessif de qualifier ici d'illustre, le Comité apporta l'ordre dans les finances de l'Etat, dont il constitua l'organisation actuelle. Il les disposa contre l'ancien régime par l'établissement fondamental du grand-livre y qui classe dans un ordre unique toutes les valeurs quelconques et supprime les dettes privilégiées, n'en reconnaissant désormais qu'une seule catégorie, celle des débiteurs de l'Etat, quels qu'ils puissent être.

Par Cambon, encore, le comité put réaliser l'opération colossale de l'emprunt forcé de un milliard en assignats, garantis par hypothèque sur les biens nationaux^ et sut donner ainsi à la Révolution sa liberté d'action civile et militedre.

On sait tout ce qu'effectuèrent, dans cette dernière direction, les autres membres de ce gouvernement, les Carnot, les Robert Lindet, les Prieur, etc., si admirablement secondés, toujours, par l'homme d'Etat de la Révolution, par la Convention elle-même, par les représentants en missions, par la population parisienne, par celle des grandes villes républicaines et de quelques campagnes, enfin par l'armée; immense et patriotique effort, qui se résuma dans la défense victorieuse de la France et de la République.

Pour apprécier exactement ici l'influence de Danton, ce serait un important relevé à faire que celui de toutes ses motions dans la période décisive de la Convention, surtout dans la seconde moitié de 1793, pour le comparer avec les prises en considération et les décrets de l'Assemblée, ainsi qu'avec les arrêtés du comité de Salut public. On pourrait

ainsi se rendre un compte exact de la force politique du grand patriote, de l'impulsion réelle qu'il communiqua au gouvernement révolutionnaire, et de la place qu'il tient dans la phase la plus critique de notre histoire nationale.

IjC petit ouvrage de Vermorel (1), mais surtout le livre de M. Bougeart (2), faciliteraient beaucoup cette étude comparative, qui permettrait de juger une bonne fois la valeur de cette formule démocratique, que les hommes ne sont rten^ et qu'il n'y en a pas de nécessaires/ Dans les circonstances les plus difficiles de la Révolution, en août 1792 et en août 1793, quand la patrie et la République semblaient prêtes à s'abîmer sous TefiFort réuni de leurs ennemis intérieurs et extérieurs, Danton regarda le danger en face, sans trembler ; il prit le péril corps à corps, et fournit les moyens politiques de sortir d'aussi redoutables crises. Il sauva la situation.

Pour ceux qui, par aveuglement d'esprit ou par infirmité de cœur, ou seulement par habitude et tradition, professant le culte de l'ingratitude en histoire, préfèrent expliquer les événements humains par l'intuition souveraine et l'infaillible instinct de la multitude, nous voulons reproduire ici quelques pages du livre d'Edgar Quinet sur la Révolution.

Malgré l'appréciation trop souvent amère, fausse et injuste, au moins étrange et regrettable de la part d'un républicain, qu'y a donnée cet écrivain des principaux événements de la grande crise, notamment du 21 janvier, du 31 mai, de l'institution du gouvernement révolutionnaire, et du 18 fructidor, qu'il regarde comme autant de fautes, sinon comme des crimes, nous allons rappeler les considérations, à notre avis beaucoup plus judicieuses, bien que contradictoires, qu'il a laissées sur Timportance des hommes dans la marche des événements politiques.

(1) Œuvres de Danton; iD-12, Coumiol, Paris, 1867.

(2) Danton, documents authentiques pour servir à P histoire de la RévO' lution française; Paris, Lacroix, 1861.

(( Si Ton recherche la part de TiDdividu et celle des masses dans la Révolution française, dit-il, voici le résultat auquel on est conduit, et il s'applique à toutes les révolutions humaines.

(( D'abord, au milieu du silence^ des ténèbres et de Tassujettissement de tous, on voit quelques hommes subitement éclairés d'une lumière qui semble sortir d'eux-mêmes. Ils sont comme les cimes de THumanité, qui rayonnent sous un soleil invisible, quand le reste de la terre est encore dans les ténèbres. Si ce petit nombre d'hommes disparaissait, la nuit seule s'étendrait sur tout un siècle. Otez du dix-huitième siècle Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, Diderot, Turgot ; et dites ce que devient l'esprit humain ! Aux clartés de ce premier groupe s'éclaire, s'échauffe, s'allume un groupe plus nombreux, mais qui n'est encore qu'une imperceptible fraction au prix de la multitude ; et ce sont ceuxlà qui commencent à agir sur elle, àTexciter, à la provoquer. Ils font descendre sur ce froid limon une partie du feu sacré qui les dévore. Longtemps la foule, en apparence inanimée, résiste à toutes les excitations des esprits supérieurs. Elle ne peut s'échauffer d'un si noble feu et elle les désespère par son inertie ou son incapacité. C'est le temps des plaintes de Voltaire et des Encyclopédistes, de d'Alembert, de Mably, de Mirabeau dans sa jeunesse, de Lafayette à la réunion des notables. Tous ceux qui se sont hâtés s'indignent de la lenteur que les masses mettent à les suivre ou même à les comprendre. Epoque de 1770 à 1788.

(( Enfin une partie de la masse a ressenti l'effet de cette longue incubation du génie. On dirait qu'une âme a pénétré ce qui n'était auparavant qu'une inerte argile. Les secrets, les aspirations de quelques-uns^ en devenant l'Ame du plus grand nombre, lui apportent à la fois la chaleur, la vie, le mouvement, l'audace, C'est la foudre qui a allumé toute une forêt ; et comme la masse a été lente à s'animer, comme elle n'a d'abord suivi que de loin et en rampant ses hardis initia-

leurs, maintenant c'est elle qui les devance. Elle est enivrée de cet esprit si nouveau ; elle ne peut se Texpliquer, ni le contredire, ni l'arrêter. Il remporte, et par-delà toutes les barrières qu'avaient assignées ceux qui les premiers le lui ont révélé.

tt Les peuples dépassent alors leurs initiateurs en hardiesse. Les timides deviennent les téméraires et les téméraires devfennent les timides. De Taudace, de l'audace et encore de l'audace 1 Ce mot, prononcé d'abord par le chancelier Bacon, est retrouvé par Danton; il devient la devise de tout un peuple. 14 juillet, 20 juin, 10 août.

a Quand les masses sont ainsi déchaînées, qui pourra désormais les arrêter? Sans doute elles parcourront la terre en trois pas, conmie les dieux d'Homère. Mais c'est là une apparence trompeuse. Car si par l'effet d un piège bien tendu ou par la lassitude qui s'empare des meilleurs, ou parce qu'ils se sont entre-tués, ceux qui conduisaient le peuple viennent à disparaître, alors voici l'étonnant spectacle auquel vous assistez, et c'est la fin de la Révolution.

a Privés de ceux qui leur donnaient Timpulsion et la vie, les peuples déchaînés, devant lesquels la terre semblait trop petite, s'arrêtent.

a C'est un fleuve privé de sa source, il s'épuise promptement. Un désespoir subit s'empare de la multitude. 10 germinal, 1" prairial.

« Comme si les peuples n'avaient reçu qu'une vie empruntée, ils la perdent en perdant leurs anciens chefs. Cette matière incandescente se refroidit peu à peu, depuis qu'elle ne reçoit plus chaque jour les rayonnements des grandes âmes qu'elle a laissées périr. Et par degrés, elle retombe à l'état d'inertie d'où elle avait été tirée (1). »

XIII. Cependant, malgré ses luttes et ses batailles, malgré tant de combats acharnés, souvent héroïques, et malgré ses

(1) La Hévolution, t. I, llv. Il, p. 68-70.

victoires, la Révolution française, dans ses tendances profondes, essentielles^ ne cessa jamais d'être pacifique, nullement portée aux conquêtes. Elle voulait pour elle la liberté, l'indépendance, rien de plus. Bien qu'émettant des principes universels en politique, elle entendait s'organiser et se développer sans opprimer les autres nations.

Sans doute la Convention déclara la guerre à la seconde coalition, comme Louis XYl, ou l'Assemblée législative, à la première alliance des rois; mais, dans les deux cas, c'était bien réellement prendre l'initiative d'une guerre de stricte défense, contre des ennemis dep^^is longtemps conjurés et prêts à fondre sur la France pour s'en partager les lambeaux.

Ainsi attaquée, la Révolution fut bien obligée de se défendre.

Et comment ?

En continuant, au fonl, et sauf des modifications inévitables, la politique extérieure de Richelieu et de Henri lY.

Elle se soutint en massant toute la nation, surtout le paysannat, pour la défense de TÉtat.

Ayant à sa tête la bourgeoisie du xviii* siècle, ce paysannat forma une armée incomparable, qui triooipha de l'Europe coalisée, en même temps qu'elle sortit l'art militaire lui-même de la routine de l'ancien régime. Mais toujours animées par le secret iostinct de la grande transformation qu'elles devaient accomplir en substituant les idées réelles, la science, à la théologie, et le travail à la guerre, l'activité fraternelle et pacifique des peuples à l'action antagoniste et toute militaire des rois, nos trois grandes Assemblées, Constituante, Législative et Convenfion, proclamèrent, en principe, et appliquèrent constamment, en fait, que la France n'entendait point se livrer à des conquêtes ni à des agressions contre ses voisins, mais qu'elle voulait seulement se maintenir à leur égard en état de légitime défense.

Ce point essentiel, dogiuatiquement établi par le fondateur

de la philosophie positive, a été mis hors de conteste, historiquement, dans un livre remarquable, qui méritera toujours de fixer l'attention des esprits sérieux, V Histoire du droit de guerre et de paix, de i789 à 1815, par Marc Dufraisse.

La guerre de propagande, ou plutôt la propagande armée, conception de Textrême démocratie représentée par Thébertisme, lancée on moment sur le terrain de la pratique politique par suite de Tinîtiative enthousiaste d'un homme étranger à la France, le baron de Gloots, ne fut bien réellement qu*ttn entraînement de courte durée (d'ailleurs fort légitime au point de vue des représailles), auquel ne participèrent longtemps ni la Convention nationale, ni le comité de Salut public, seuls représentants réels de la France à ce moment.

 cet égard, comme en tant d'autres occasions^ ce fut encore Danton qui donna le signal du retour aux saines idées sur les relations internationales.

Dès le mois d'avril 1793, on le vit, instruit sans doute par l'expérience qu'il venait de faire en Belgique, combattre le cosmopolitisme à la Convention, et, dans une allocution du sens à la fois le plus fin et le plus profond, esquisser en quelques mots le programme de politique extérieure, toute de liberté et de paix, qui convient aux nations modernes.

« 11 est temps, citoyens, dit-il, que la Convention fasse connaître à l'Europe que la France sait allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans un mouvement d'enthousiasme, un décret dont le motif était bon sans doute (i), puisque vous vous êtes obligés adonner protection aux peuples qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. // faut^ avant tout, songer à la conservation de notre

(1) Décret du 19 novembre 1792, par lequel la Conveotion s'engageait à accorder fraternité et secours k tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté. — R.

corjès politique^ et fonder la grandeur française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses lumières et son éner^ gie^ fera attraction sur les autres peuples... » — (Séance du 13 avril 1793.)

Plus tard, à propos d'une motion du comité de Salut public, il disait encore :

a II (le comité) n'a pas assez considéré que le peuple français ne peut jamais faire de guerre offensive....

€ Une guerre offensive serait celle où, sans aucune provocation, nous combinerions des attaques inopinées et injustes, dans des vues d'agrandissement de notre territoire. Le Cîorps législatif ne serait jamais secondé dans une telle entreprise. Sans doute, si des puissances ennemies nous ont suscité une guerre injuste, si elles nous ont entraînés à des dépenses énormes, nous pouvons séquestrer momentanément une portion de leur territoire pour nous indemniser; mais c'est encore au Corps législatif à veiller à cet égard aux'intérêts de la nation... » — (Convention nationale, séance du 13 juin 1793.)

Outre l'exaltation du moment, cette grave erreur de la propagande armée fut certainement amenée par l'infatuation fâcheuse qui faisait croire à notre démocratie, alors comme plus tard, que toute l'Europe était à son unisson, qu'elle comprenait la France, qu'elle l'admirait et qu'elle Vappelait!

Combien elle en était loin....

Sa sympathie pour nous, éveillée en 1789 par la réunion des États-Généraux et par la prise de la Bastille, avait toujours été en diminuant depuis cette époque, et s'était graduellement transformée en antipathie, puis en haine après l'exécution de Louis XYI. C'est à peine si quelques individualités supérieures, en Angleterre, en Italie et en Allemagne, Fox^ Shéridan, Fichte, Schiller, etc., nous étaient demeurées fidèles.

La politique de Cloots manquait donc do raison, de base objective, et ne pouvait être celle de la Révolution, de la

Convention et du comité de Salut public, qui, dans la que»* lion extérieure, abandonnèrent vite la guerre de propagande, pour la grande guerre défensive.

Celle-ci consistait à assurer et à faire reconnaître l'indépendance de la France et son intégrité : d'abord en expulsant Tennemi de son territoire, et en réprouvant assez fortement pour le lui faire réellement respecter ; ensuite, en rendant cette indépendance définitive, par Toccupation provisoire de la Savoie et de la Belgique (condition si largement obtenue par rimmortelle campagne de Tan II, 1793-1794); en détruisant par la diplomatie et par la guerre la coalition euro* péenne; enfin, en assurant Tappui moral de la France, sans aucune arrière-pensée d'annexion (amendement essentiel et décisif apporté par la Révolution à la politique de Henri lY et de Richelieu), à celles des nations les plus voisines qui eussent voulu arriver à la liberté, comme la Hollande, la Westpha* lie, le Piémont^ etc., où de telles aspirations étaient loin de faire défaut ; tout cela sans pression militaire^ sans conquêtes, par des conseils, par Texemple de notre hégémonie, ou par TefTort de notre propagande pour la rénovation politique, sociale, intellectuelle et morale de TOccident.

En un mot, la République française, dans Fintérêt même de la civilisation générale, devait rester assez forte pour faire admettre et respecter chez elle, par TEurope entière, un état social libre et rationnel, sans Dieu ni roi, basé sur des principes démontrables, avec un gouvernement soumis à la loi de l'utilité et de la responsabilité, déterminé lui-même à respecter et maintenir au dehors le statu quo.

C'était là, alors comme aujourd'hui, notre seule vraie politique extérieure, celle de Danton^ de la Convention et du Gouvernement révolutionnaire, la politique de Henri IV et de Richelieu, mais non celle de Louis XIV et d« Napoléon I*', qui aspiraient par la violence et la ruse à la monarchie universelle.

Or, en 1793^ la coalition voulait certainement démembrer

— vêla France (1). Aucun des Etats qui en faisaient partie ne se proposait sérieusement, exclusivement, comme but de guerre, de sauver ou de venger Louis XVI. Tous entendaient s'attribuer un morceau de notre pays : la Flandre, la Lorraine et l'Alsace à l'Autriche, avec une compensation en Pologne pour la Prusse ; Dunkerque à l'Angleterre ; la Provence à la Sardaigne; le Roussillon à l'Espagne, etc

Mais notre armée, si fortement constituée en 1793, recueillit, dès 1794, le fruit des efforts et des travaux immenses effectués dans ce but.

C'est par ses victoires, par sa discipline, par son dévouement et son noble fanatisme, par les formidables campagnes de 1793, de 1794, de 1795 et 1797, en France et au dehors, en Vendée, sur le Rhin, aux Alpes et aux Pyrénées, que la Convention, le comité de Salut public et le Directoire parvinrent à ruiner la coalition, plutôt qu'à renverser des trônes ou s'annexer des territoires. La grande guerre défensive l'ayant définitivement emporté sur la guerre de propagande, qui' ne fut réellement reprise et développée, à son point de vue personnel, que par Bonaparte, pour le malheur de la République, de la France et de l'Humanité.

Car, c'est l'état de guerre indéfinie, institué d'après cette aberration militaire captieuse et subversive, c'est l'éloignement permanent de l'armée dans des expéditions lointaines, qui finit par la séparer de la nation pour l'attacher à son chef et lui faire perdre le respect de la patrie et le culte de la Révolution.

Au contraire, ce sont les besoins de la défense nationale qui ont graduellement et fatalement poussé à la proclamation de la République, en montrant que la royauté n'était pas seulement l'obstacle à l'établissement de la liberté à Tin-

Ci) Voir le« traités passés entre l'Autriche et la Prusse, entre TAngleterre, les précédentes, la SarJaigae, TEspagne, etc., et, en général, rhislorique de la seconde coalition, dau» V Histoire diplomatique, etc., par M. F. de Bourgoing.

térienr, mais aussi aa maintien de Tindépendance et de l'intégrité de la patrie. De plus, les nécessités de cette défense ont encore poussé à Torganisation d'un gouvernement républicain réel, énergique^ contrairement au libéralisme dispersif de ce temps. Enfin, c'est la défense nationale et non le cosmopolitisme qui a fait surgir cette classe guerrière nouvelle, la partie alors la plus civique et la plus émancipée de toute la nation^ qui pouvait servir de base à la dictature militaire dont l'action était devenue indispensable à la conservation même des résultats de la Révolution (on le vit au i8 fructidor), et qui les aurait certainement assurés et maintenus si Hoche, par exemple, eût pu surgir au lieu de Bonaparte (1).

On sait que le principal rôle assigné par la force des choses à ce pouvoir de transition était d'assurer l'indépendance nationale et l'ordre intérieur, contre les royalistes du dehors et du dedans, par l'inébranlable maintien de la République, en favorisant le mouvement industriel indispensable à l'existence nationale et faisant respecter la liberté spirituelle nécessaire à la refonte définitive des opinions, des mœurs et des institutions, d'après l'élaboration d'une nouvelle doctrine générale.

XIV. Quant à la Convention elle-même {pour revenir sur nos pas et terminer l'analyse des pouvoirs directeurs du grand mouvement révolutionnaire), considérée dans son ensemble, surtout après l'élimination des Girondins, on la vit s'élever pendant la phase ascendante de sa durée, du 31 mai 1793 à la fin de cette incomparable année, et pendant la principale période de l'action politique de Danton, à une hauteur qui laisse bien loin derrière elle toutes les autres Assemblées que la France ait eues pour se gouverner.

Elle jouit de la plénitude de tous les pouvoirs, législatif, administratif, exécutif, au moins jusqu'au fonctionnement

(i] Voir Auguste Comte, Système de philosophie positive, t. VI, p. 886.

régulier du grand comité de Salut public. Elle exerça le dernier par ses comités, par ses miuistres et par TactioD de ses commissaires dans les provinces et aux armées; elle exerça constamment les deux premiers par ses comités aussi, et par ses propres délibérations.

Les comités de la Convention, au nombre de vingt-deux, comprenaient ceux chargés des fonctions intérieures de T Assemblée et ceux occupés du régime général de la République, ces derniers embrassant toutes les parties du gouvernement proprement dit. Dans les premiers on comptait les archives, les procès-verbaux, les décrets, le comité des pétitions et de la correspondance, le comité des inspecteurs de la salle et du secrétariat, etc. ; dans les seconds : le comité de constitution, où étaient, entre autres, Danton, Gondorcet, Yergniaud, Sieyès ; le comité de sûreté générale (avec Hérault de Séchelles pour premier président) ; le comité d'instruction publique, de législation, des travaux publics, du commerce, des finances avec Cambon pour directeur ; de la guerre, où dès le début figura Camot; le comité de la marine, où siégeait déjà Jean Bon Saint-André; enfin le comité diplomatique, dont faisaient partie, au début, Brissot et Anacbarsis Gloots.

C'est par le labeur incessant de ces diverses commissions que r Assemblée put mener de front ses immenses travaux.

Mettant de côté les fictions constitutionnelles, elle comprit, dès sa première séance, que Tabolition immédiate de la royauté était le préambule indisp^fisable de la régénération sociale dont l'accomplissement lui était imposé. Sur ce point, pas d'hésitation.

La royauté était, en effet, la clé de voûte et le dernier vestige de ce régime des castes dont les progrès de la civilisation exigeaient enfin la suppression ; et cela, au moment où la rationnante croissante des connaissances et des conceptions relatives à l'art de gouverner rendait l'aptitude au gouvernement politique lui-même de plus en plus indépendante de tout apprentissage spécial de famille ou de caste.

d'après une éducation systématique que pouvaient dès lors recevoir tous ceux, bourgeois ou prolétaires, qui se trouveraient doués de Tesprit d'ensemble, lequel, au temps que nous considérons, était bien loin d'appartenir aux seules maisons royales où à la baute noblesse^ comme le prouve rjtùstoire de notre Révolution.

Par une conséquence toute logique, la grande Assemblée n'bésita pas davantage à porter la main sur les éléments de l'ancien régime, encore subsistant, et qui, dans la pbase de la monarchie absolue, s'étaient groupés et concentrés autour de la royauté pour lui servir d'appui : institutions de tous genres, militaires, ecclésiastiques, administratives, judiciaires, littéraires» artistiques et même scientifique. C'est ainsi que fut supprimée, entre autres, l'Académie des sciences, dont l'action était devenue dispersive et finalement nuisible aux progrès de l'esprit humain, depuis que l'étude synthétique de l'homme et de la société était h l'ordre du jour.

Par contre, la Convention témoigna hautement de son instinct sympathique pour les éléments essentiels du régime nouveau, l'industrie, la science proprement dite et les beaux-arts, affranchid des influences de Tancien régime^ par sa sollicitude constante et effective envers le prolétariat, et par la fondation, outre les écoles primaires, de divers ét»blissements tels que le Conservatoire des arts et métiers, le Musée, la Calcographie, l'École normale, le Muséum, et sur^ tout rÉcole polytechnique^ création supérieure à toutes les autres institutions de ce genre (1).

Son comité d'instruction publique comprenait vingt-quatre membres^ répartis en treize sections : section de l'organisa*tion générale de l'instruction publique; de l'éducation morale, de l'éducation physique, de l'éducation des femmes, de l'édu-

(1) Voir Le vandalisme révolutionnaire ; un vol. in-12, par E. Despois Paris, iS63.

cation des orphelins, des aveugles*nés et des sourds-muets; des voyages, bibliothèques, musées, collections, etc. ; des examens, prix et encouragements; des fêtes nationales ; des promotions aux places vacantes^ traitements, pensions de retraite et indemnités aux personnes attachées aux établissements de Tancien régime ; de la bibliographie et du catalogue général des richesses littéraires de la République ; enfin, du dictionnaire des municipalités.

Les premiers membres du comité de Tinstruction publique furent Dussaux, A. G. Prieur, M. J. Chénier, G. Romme, le peintre David, Roux-Fazillac, l'ami de Georges Leroy, de d'Holbach et de Diderot, Fouché de Nantes, Buzot^ Bailly, Pupuis, et plus tard Gondorcet, Lakanal, etc.

Tels furent les moyens et les agents du vandalisme de la Convention.

En même temps elle faisait pénétrer dans la pratique sociale les notions de justice antérieurement élaborées par les philosophes du siècle, par la réforme judiciaire et par la codification qui la consacrait définitivement.

Nous avons précédemment indiqué ce que TAssemblée constituante avait déjà réalisé dans cet ordre de réformes. En matière civile, le principe des successions lui est dû. L'institution des actes de Tétat civil appartient à la Législative. La Convention décréta Fégalité de partage entre les héritiers ; elle posa les principes sur la paternité, la tutelle, les contrats, les obligations, etc. C'est en 1793 même que la grande Assemblée demanda à son comité de législation, où siégeaient Merlin de Douai, Treilhard, Berlier, Cambacérès, Thibaudeau, etc., ce grand labeur, le Code civil, qui conserva l'empreinte vigoureuse de son origine, même lorsqu'il fut remanié, altéré, et promulgué par Napoléon. Ce n'était encore point tant « son code », que celui de la Convention !

Mais sa manifestation la plus caractérisée comme aspira^ tion à la rénovation universelle fut, sans contredit, l'adhésion

qu'elle accorda un moment à la détermination la plus audacieuse qu'ait prise la Commune de Paris : la suppression du christianisme/ mesure éminemment propice à la réorganisation ultérieure^ puisqu'elle témoignait à la fois de la caducité d'un dogme devenu à ce point indifférent et même étranger à la Tie moderne, ainsi que de la nécessité d'une nouvelle croyance générale et d'une direction spirituelle nouvelle pour obtenir la régénération de la société. Car, suivant la remarque profonde de Micbelet, « la Révolution n*était rien, sans la révolution religieuse, »

Notre première Assemblée nationale était demeurée dans l'ancien régime autant par l'établissement de la constitution civile du clergé que par la transformation de la monarchie absolue en une royauté constitutionnelle ; et l'on peut affirmer que sur ces deux points fondamentaux elle avait failli à la mission que lui imposait le xviii® siècle.

Tout restait à faire, après elle, quant au renversement efiTectif du système du moyen-âge ; et, seule, la Convention sut obéir à la nécessité d'opérer table rase.

Elle ne rendit, il est vrai, aucun décret supprimant officiel^ lement la religion catholique, ou les cultes protestant et juif, mais elle abolit le privilège d'Etat accordé à la première par l'Assemblée constituante; elle proclama la liberté de tous les cultes; elle ne s'opposa point à la fermeture des églises par les municipalités, notamment à Paris ; elle ne désavoua pas davantage les mesures antireligieuses prises par ceux de ses membres qui la représentaient dans les provinces : entre autres, lorsque Rhul, un des Montagnards les plus purs, eut brisé de sa main, sur la place publique de Reims, la sainte ampoule qui servait au sacre des rois. L'Assemblée applaudit et aucun de ses membres ne désavoua l'énergique représentant! De plus, elle reçut les dépouilles des temples et les affecta aux services publics, à la défense nationale; elle accepta dans son sein même toutes les déprêtrisatîons ; enfin elle assista en corps, officiellement

et malgré le comité de Saint public, à la première fête de La Raison, célébrée dans Téglise métropolitaine de la capitale de la France, transformée en un temple philosophique. Il est donc hors de doute qu*elie ait voulu, pendant un temps, Fabolition du christianisme.

Nous reviendrons bientôt sur ce fait considérable ; notons seulement ici que, par cette suppression de la royauté et de la religion d'Etat, Tancien régime se trouvait atteint jusque dans ses assises les plus essentielles.

Malheureusement, et toujours à défaut de la doctrine organique indispensable pour diriger la reconstruction, la Convention, comme l'Assemblée constituante, n'avait à sa portée que la doctrine révolutionnaire, bonne pour détruire, impropre pour édifier ; et rétablissement du régime nouveau exigeait une conception réelle, une tbéorie positive ou scientifique du monde et de l'homme, surtout de la société, de sa constitution et de son développement. Or, cette philosophie nouvelle se trouvait à peine entrevue dans les écrits de Montesquieu, de Turgot, de Gondorcet, et la science sociale était à peine soupçonnée.

C'est là, nous ne nous lassons point de le répéter, ce qui fit l'impuissance de la Convention à remplacer ce qu'elle avait détruit, et permit la funeste déviation introduite par les novateurs négatifs dont Robespierre est le type, ainsi que, plus tard, les diverses tentatives de restauration de l'ancien régime, ou ces rétrogradations choquantes autant que désastreuses chez le peuple investi de l'initiative du progrès moderne, dont cette lourde fatalité explique suffisamment les variations inévitables.

Ni le protestantisme, ni même le déisme, par oela qu'ils n'étaient que des atténuations de la croyance théologique antérieure, ne pouvaient servir à opérer la rénovation spirituelle, la plus haute et la plus difficile de toutes, ni par conséquent à remplacer le catholicisme ; et le culte de la Raison lui-même, quelque pressentiment qu'il eût du caractère de la foi nouvelle,

restait encore trop métaphysique^ pour faire surgir h temps le culte de THumanité. Voilà pourquoi la tentative de rénovation religieuse de 1793 dut nécessairement avorter, et pourquoi le catholicisme put être restauré si peu de temps après.

D'autre part, la formidable coalition qui se forma en Europe dès 1789, contre la Révolution et contre la France qui en était le principal foyer, coalition à la tête de laquelle on vit bientôt se placer Taristocralie anglaise, quoique sa situation insulaire semblât la mettre à l'abri des change* ments qui s'étaient opérés sur le continent, témoigne assez de l'étendue de ce grand mouvement social, qui était commun, au fond, par ses tendances et sa nécessité, à toutes les populations de l'Occident.

Les monarchies de l'ancien monde reconnaissaient qu'elles étaient intéressées au maintien du système théologique et militaire, comme les peuples devaient sentir^ tôt ou tard, l'avantage qu'il y avait pour eux à en sortir et & s'assimiler le régime républicain.

L'attaque inique des rois contre la nation françdse eut en effet pour résultat de forcer celle-ci à proclamer au dehors l'universalité de sa cause, et de provoquer à l'intérieur une identité de sentiments et de vues politiques, une concentration d'efforts indispensable au triomphe de la plus juste et de la plus sublime défense dont l'histoire puisse jamais offrir le tableau.

« C'est là surtout, fait observer Auguste Comte, ce qui détermina^ ou du moins maintint^ Ténergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérents à leur doctrine et à leur situation.

(( Quoique constamment poussée par la philosophie métaphysique h des conceptions vagues et absolues, l'Assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne

pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s*élever enfin à Tadmirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant.

(( C'est ainsi que^ supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si aveuglément imitée par leurs successeurs, les Conventionnels français, renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste dictature temporelle, équivalant à celle graduellement élaborée par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentiments de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inféiîeures une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes à une saine appréciation philosophique deTensemble desbesoins sociaux.

« En général, l'étude approfondie de cette grande

crise fera de plus en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances extérieures, les éminents attributs qui la distinguent furent essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale, soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement ; tandis que les graves aberrations qui s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui do-

minait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique (1). »

L'un des principaux titres de la Convention, pendant sa période ascendante, est donc d'avoir noblement subi la direction de son chef principal, et celle du second comité de Salut public, qu'il avait fait ériger en gouvernement et qu'il inspira si puissamment.

Le sentiment intense et continu de la rénovation universelle qu'il fallait accomplir inspira, du reste, à cette grande Assemblée des mesures dignes de toute noti e admiration : entre autres celles qui témoignent de son intime désir de rapprochement général des peuples et de fraternelle union de la famille humaine^ telles que la réforme des poids et mesures et celle du calendrier d'après un type scientifique international, fixe et universellement acceptable. C'est ainsi encore qu'elle ébaucha le culte de la nature, en affectant chacun des jours de l'année à un des produits de la terre, aux animaux qui la couvrent, ou aux instruments de l'agriculture, et qu'elle donna aux mois des désignations en rapport avec les saisons correspondantes. Enfm elle accepta, comme nous l'avons déjà dit, à l'instigation de la Commune de Paris, ridéalisalion plus élevée et plus abstraite, se rapportant exclusivement au type humain, connue sous le nom de culte de la Raison, que le Positivisme considère à juste titre comme une ébauche spontanée de la religion de l'Humanité (2).

Le seul reproche qu'aient à encourir à cet égai*d la Commune et la Convention, est d'avoir tenté d'imposer ce qui, évidemment, ne devait être que proposé, comme toutes les matières spirituelles, comme tout ce qui regarde la conscience. Il en est de même de la suppression du christianisme auquel

(1) Système de philosophie positive, t. VI, p. 372-375.

(2) Voir rintrodiiction de CEssai sur la prière, par J. Lonchampt; in-32, Leroux, rue Boaaparlc, 28; Paris, 1878.

il suffisait d'enlever tout caractère et tout appui officiels, d'après une entière séparation de l'Eglise et de TEtat, avec pleine liberté des cultes quelconques considérés comme des manifestations privées, sans recourir à la dévastation des temples et à l'oppression des fidèles.

Nous avons expliqué précédemment comment la domination absolue de la doctrine révolutionnaire rendait presque impossible une telle tolérance et une pareille rectitude de vues et d'action^ sans parler de la surexcitation alors résultée de la guerre civile et étrangère.

Il n'en est pas moins vrai que la suppression du culte de la Raison marque la fin du mouvement ascendant de la Ré^ volution et de la Convention nationale elle-même » comme son installation en avait marqué l'apogée.

Outre les motifs généraux que nous venons d'indiquer, des intérêts politiques plus particuliers en amenèrent la chute.

La Commune de Paris, qui, vers la fin de 1793, sous la fâcheuse influence d'Hébert, commençait à porter ombrage au comité de Salut public et à méconnaître la Convention ellemême, avec lesquels elle semblait vouloir se mettre en rivalité, était le foyer apparent du nouveau mouvement religieux. C'est elle qui avait osé prendre l'initiative de la suppression du christianisme en ordonnant la fermeture des églises et des temples, et celle plus audacieuse encore de la substitution du culte de la Raison à celui de Jésus.

Le comité de Salut public, autant par esprit rétrograde chez ses membres prépondérants (Robespierre, Saint-Just, Couthon), que par intérêt de parti, se prononça de prime abord contre la tentative de la Commune ; et il finit par entraîner la Convention dans cette résistance, bien qu'elle eût primitivement incliné en sens contraire.

Danton, cependant aussi émancipé en religion qu'en politique (1), mais capté et d'ailleurs subordonné par Robespierre,

(1) On ne peut guère douter du complet affrauchiseemeut thâolo-

ne chercha pas à arrêter l'Assemblée dans ce revirement (1).

Faute grave à tons les points de vue, puisqu'il augpmentait, en lui abandonnant des éléments de résistance très- vigoureux, la force du futur tyran, et qu'il cédait sur une question capitale pour Tachèvement de la Révolution.

Il aurait dû, en restreignant seulement Faction de la Commune au lieu de la laisser frapper, c'est-à-dire en la faisant rentrer dans ses attributions légales et lui imposant le res^ pect du décret sur la liberté des cultes, stipuler formelle* ment que cette liberté appartiendrait au même titre à la re* lîgion civile, au culte de la Raison, et exiger, d'autre part, la suppression de tout appui matériel et moral de la part de l'Etat envers la religion catholique, comme envers les cultes protestant et juif.

La difficulté; ici, était tout intellectuelle, quoique d'ordre politique ; elle provenait de ce que la théorie du gouvernement des sociétés, ou la science sociale, n'avait point encore dégagé le principe fondamental de l'organisation du régime moderne : la séparation du spirituel et du temporel, condition exclusive de la liberté de conscience.

Absolument confondus dans l'antiquité, séparés au moyenâge au profit de l'Eglise, de nouveau réunis, à partir du XIII* siècle, au profit de la royauté : les deux grands pouvoirs sociaux qui constamment, universellement et inévitCLblement

gique de Tbomme qui, au moinent de mourir, répondait avec calme an juge lui demandaut ses qualités civiles :

« Ma demeure sera bientôt dan^ le néant; quant h mon nom, vous le trouverez au panthéon de Thistoire. •

Est-il possible, vu la circonstance, d'être plus net sur ce que Diderot appelait le grand préjugéy et davantage au point de vue humain?

(1) Dans une occasion toute récente, le 3 décembre 1793, aux Jacobins, déjà en butte à la défaveur du pirti républicain, par euite de la déviation démocratique, Tbomuie d'Elat de la Révolution avait dû se laisser défendre par Robespierre contre les imputations odieuses que celui-ci faisait lui-même circuler dans les masses par ses agents et par ses journaux, notamment par le Père DtAchéne^ alors tout dévoué à Tlncorruptible.

Dantod dut reconnaître amèrement, à cette heure même, la faute qu'il avait commise en refusant d'entrer au comité de Salut public.

dirigent le monde, le conseil et le commandement, la reli« gion et la politique, l'Eglise et l'Etat, se trouvaient encore amalgamés, pendant la Révolution, dans le centre essentiel du régime représentatif, TAssemblée nationale : Constituante, Législative ou Convention.

Sans nul doute, les Constituants, les Girondins et les Dantonistes, disciples de Voltaire ou de Diderot, voulaient la liberté ! mais la formule nécessaire, le moyen indispensable pour l'instituer et la faire passer du domaine de la théorie dans le champ de la pratique : la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'étant point trouvés, aucun de ces partis ne parvint à l'établir d'une manière effective.

Voilà comment la seule politique conforme à la doctrine révolutionnaire, qui confond les deux pouvoirs, ou la politique de Robespierre, prévalut sur les tendances libérales de la Convention.

L'homme d'Etat de 93 subit ici, comme l'Assemblée, la fatalité du moment ; ne voyant plus assez loin, ni d'assez haut, il ne put surmonter la domination sophistique de Rousseau et sacrifia aux exigences du Comité, à des combinaisons et à des représailles de parti, voire à des préoccupations de tranquillité publique, la question si grave de la tentative de rénovation spirituelle de l'an IL

Dès lors, par sa motion contre les mascarades antireligieuses, et par l'action critique de Camille à l'égard de Cloots et de Chaumette, Danton, sans le prévoir ni le vouloir, rendit possible l'immolation de la Comnïune, l'arrêt du mouvement révolutionnaire, sa propre chute, et la tyrannie de Robespierre.

Jusque-là moteur principal de la Révolution, il s'arrêta le jour même ou il monta à la tribune pour soutenir le comité de Salut public et l'Etre suprême contre la Commune et contre la nouvelle déesse (26 décembre 1793) (i).

(1) Lorsque ici, et dans ce qui précède, nous n'iavoquons^ eu ce qui

Il ne restade lui, désormais, que le patriote et le citoyen

Hais combien grand encore? Jusqu'à s*immoler pour la

République et cimenter avec son sang ses fondements et son unité.

Quoi qu'il puisse être de cette interprétation, le msdtreœuvre de la Convention doit être représenté par Tensemble des événements accomplis dans l'immortelle année 93, la plus féconde et la plus décisive de toute notre histoire nationale, savoir :

Le jugement du roi ;

L'élimination des Girondins ;

L'institution du gouvernement révolutionnaire ;

La formation d'une armée nationale ;

Les plus vastes opérations civiles et militaires ;

Le grand-livre ;

La tentative de rénovation philosophique et religieuse ;

Wattignies, Wissembourg, Landau, Lyon, Toulon, Le Mans, Savenuy ;

L'unité et l'indépendance françaises, l'affranchissement et l'intégrité du foyer de la Révolution^ le salut et l'exaltation de la patrie !

Explosion sublime, inouïe, dont la contemplation fait encore bondir le cœur à près d'un siècle de distance, et dont on ne trouve, comme Ta fait observer l'admirable auteur du Système de philosophie positive, l'équivalent dans l'histoire d'aucun peuple.

Et si l'on veut bien se reporter maintenant à ce que nous avons indiqué au commencement de cette intro-

concerne le culte de la Raison, que la Commune de Parie, c'est par simple artifice oratoire, pour n'employer que le signe au lieu de la chose signifiée. Car le mouvement antithéologique, parti des entrailles mêmes du xvuK siècle, avait précédé, à la Couvention et dans toute la France, la manifestation des municipaux parisiens; et il présenta dans les provinces, et jusque dans des communes très-petites, une intensité et une durée bien plus grandes que dans la capitale. C'était, nous le démontrerons quelque jour, le Credo propre au tiers-état, à toute la boun^eoisie émancipée.

duction relativement à la nature et au but de la grande crise, qui, d'après les lois aujourd'hui connues du progrès social} devait conduire Tavant-garde de THumanité (l'Occident et surtout la France), de l'ancien régime, du système théolo* gique et militaire, au régime moderne, celui de Tindustrie et de la science : on saisira mieux encore toute l'importance et la grandeur du mouvement de 93, remplaçant la royauté, le pouvoir absolu et le droit divin par un gouvernement ctvily relatifs humain, et la théologie, le dogme révélé et imposé, par la libei-té de conscience indispensable pour arriver au règne des vérités observées.

Avec un instinct sublime, avec une sorte de divination civique, la Convention avait donc bien réellement entrevu le point culminant de cette suprême évolution : Tinstallation d'un régime d'activité pacifique dirigé par une foi démontrable; et elle s'en était approchée autant que le permettait la seule philosophie qui fût à sa disposition.

Toutefois, convenons, à regret et pour rester dans la vérité, que la grande Assemblée oscilla trop souvent et trop profondément au gré des conjonctures et des chefs dont elle subit toujours rinfluence : hésitante et divisée pendant la rivalité des Girondins et des Montagnards ; forte, active et féconde sous l'impulsion de Danton ; complice affolée et muette de Robespierre, elle subit une phase de rétrogradation plus marquée encore, et non moins sanglante, après la chute de ce dernier, par la rentrée des Girondins qui avaient survécu.

XY. A la mort de Danton commence donc officiellement le déclin ; en pleine révolution, à l'apogée du mouvement républicain, la France retombe subitement, par la confusion du spirituel et du temporel, par le déisme légal, au droit divin d'un seul, à la théocratie de Rousseau : Robespierre prépare Bonaparte.

Danton ayant refusé, en août 1793, d'entrer au comité de Salut public devenu gouvernement, et d'en prendre la présidence, celle-ci échut à l'Incorruptible.

Il ne fat pas long à se prononcer.

Il procéda à Textermination de ceax qui ne pensaient pas comme lui; les émancipés de la Commune et les promoteurs du culte de la Raison d'abord : Ëuloge Schneider, Momoro, Gobel, Vincent, Ronsin, Hébert, Gloots» Ghaumette, eto. ; puis les politiques de la Convention qui lui portaient ombrage : Danton, Fabre d*Eglantine^ Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Philîppaux, Lacroix

Ce fut comme le rétablissement de Tlnquisition et des crimes par suspicion de possibilité de faillir, ou par manque de vertu; la proclamation offlcielle d'un Etre suprême pour dogme d'Etat, avec Téchafaud pour démonstration et sanc-^ tion, selon la religion civile de Jean^acques : « Il y a donc une profession de foi purement civile, dit le philosophe de Genève, celui que Diderot appelait le grand sophiste, dont il appctrtient au souverain de fixer les articles^ non pas préc isément comme dogme de religion^ mais comme sentiments de sociabilité tans ksquek il est impossible (Têtre bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de VEtat quiconque ne les croit pas\ il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu pu-* bliquement ces mômes dogmes, se conduit comme ne lescroyant pas, qu'il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.

(( Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires» L'existence de la Divinité puissante, intelligente ^ bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bon^ heur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois ; voilà les dogmes positifs. » — {Du contrat socialy livre IV, chapitre vin).

Toute la politique de Robespierre est dans ces quelques lignes. Il en a tracé le programme dans ses discours »nr les

principes de morale publique (5 février 1794), sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains (7 mai), et sur TÊtre suprême (8 juin), auxquels Saint-Just a joint ses sinistres commentaires.

Ce fut le gouvernement personnel^ au profit de Tlncorruptible devenu souverain, avec la loi de prairial pour code essentiel et le 9 thermidor pour terme fatal, aussi indispensable qu'inévitable.

En théorie, Robespierre voulait faire de la France, à la fin du XVIII* siècle, une république à la manière des anciens. Gomme celui de Rousseau^ son idéal était Sparte (i). La domination du peuple, des magistrats intègres et sans orgueil, des citoyens sans vices, la fraternité, la probité et la modestie des rapports, la simplicité des manières, Taustérité des mœurs, voilà, soi-disant, ce qu'il voulait établir.

Ses principales formules étaient: égalité pour le gouvernement de l'Etat; république et indivisibilité pour sa forme; salut public pour sa défense et sa conservation; vertu pour son principe ; Etre suprême pour son culte. Le tout imposé par la loi, avec la guillotine pour raison.

Or, la loi elle-même émanait du législateur suprême, de Robespierre, qui, outre le décret du 22 prairial supprimant la défense pour tous les accusés traduits devant les tribunaux révolutionnaires (c'est le principal monument de ce despotisme inouï !), fit rendre encore celui sur la police générale (27 germinal an II) et l'arrêté du 3 prairial suivant, relatif à l'institution des commissions populaires d'incarcération, de bannissement et de transportation.

En pratique^ outre son rôle parlementaire à la Convention, il eut surtout dans le gouvernement révolutionnaire, au Comité, une action de police, qu'il partagea souvent avec Couthon et Saint-Just, mais dont il garda toujours la surintendance. Il en est resté dans nos archives nationales des

(1) Voyez 6on discours sur cette question : Si le rétablissement des sciences et clés arts a contribué à épurer les mosurs?

témoignages irrécusables, entre autres : son projet de discours, ou dedéDonciation, contre les inodérésetlesti//rà(autographe); ses notes à Saint-Just pour le rapport contre Danton, Fabre d*Eglantine, etc. ; ses projets de rapport, ou de dénoncia- UoD, contre les socialistes, Jacques Roux, Varie t, etc., et contre les agioteurs, Delaunay, Julien, etc. (autographes) ; d'autres notes manuscrites sur différents membres de la Convention ; les registres de police qu'il tenait au comité de Salut public et les rapports secrets qui lui étaient adressés et qui lui seryaient à préparer le travail du tribunal révolutionnaire; son carnet de poche et les pièces très*nombreuses qui établissent son influence cachée et souveraine sur le tribunal révolutionnaire eocore et sur les autres commissions judiciaires extraordinaires, sur les administrations publiques et sur la Convention nationale elle-même ; ses listes manuscrites d'agents et de fonctionnaires de toute sorte ; enfin la correspondance qui lui était adressée de tons les points de la République par des individus, ou des administrations, et qui, outre des adulations sans exemple, contenait surtout des dénonciations (1). c Cet ensemble de documents, dont aucun ne peut être récasé, met hors de doute que Robespierre jouit pendant quatre mois au moins de la souveraine puissance, d'un pouvoir moins limité que celui de Louis XIY, et qu'il employa cette force incomparable, au mépris de toute liberté, de toute justice et de toute humanité, contrairement au véritable courant du mouvement social, à réaliser ses utopies, à satisfaire son ambition personnelle et à assouvir ses haines privées. De même, ces pièces établissent absolument l'impossibilité de sa politique et sa nullité comme homme d'Etat, puisque, maître de tout, il ne put ni fonder, ni durer (2). »

(i) Voir, à ce gajet, le très-remarqoable article de M. J.-B. Poncart, intitulé : Le pontificat de Robespierre, dans la Politique positive (Revue occidentale), u^ 20 et 21.

(2) Dantùn, Mémoire sur sa vie privée, par le D' Robinet, préface, page XVI.

Ce n*6st donc pa3 à lui qu'il faut rapporter, du 16 germinal au 9 thermidor de l'an II, et avant, la grande action intérieure du gouvernement révolutionnaire, ou du comité de Salut public, qu'il jalousa sans cesse, qu'il entrava souvent, qu'il soupçonna toujours, et dont il exagéra constamment l'abus inévitable et flnaiement dangereux.

C'est en dehors et au-dessus de sa politique tracassière et ombrageuse, que les Cambon, les Lindet, les Carnet, les Prieur, les Hérault de Séchelles, les Jean-Bon Saint-André, etc. , guidés par l'homme d'Etat de la Révolution^ pendant sa vie, et encore inspirés par sa politique après sa mort, servaient la patrie et la République.

L'analyse historique la plus minutieuse ne peut que confirmer le jugement d'Auguste Comte pour la période qui nous occupe : n Quand Danton eut succombé sous l'ombrageuse rivalité d'un déclamateur sanguinaire, la nouvelle dictature dégénéra bientôt en une rétrogradation anarchique, à laquelle rien ne sera jamais comparable (1). »

XVL Le 9 thermidor étant donné, que fallaiMl faire?

D'abord et avant tout, il ne fallait pas rappeler les Girondins. Leur complète et subite amnistie fut, de la part de la Convention, d'ailleurs en pleine décadence, une faute lourde* et qui prouve une fois de plus qu'en politique il ne faut jamais se laisser guider par le sentiment, mais par la raison»

En effet, les Girondins étaient tous plus ou moins coupables de trahium en face de l'ennemi. Ils revenaient, en outre, aveo Texagération des défauts politiques qui avaient nécessité leur expulsion, et leur rappel servait de prétexte à la rentrée d'une foule d'autres réactionnaires (2).

Ils furent donc bien réellement un nouvel élément de perturbation dane l'Assemblée, si menacée déjà de désagré-

(1) Politique positive, tome III, page 600.

(2) M. Pierre Laffitte, Conférences sur la Révolution.

galion, et Toccasion d'un changement fâcheux dans sa direction générale. Les Girondins apportèrent, en effet, à ce que Ton appelait la plaine, c'est-à-dire à la majorité, qui, alors, n*éiait pas encore décidément rétrograde, une impulsion qui la fit réagir beaucoup trop violemment ; car aussitôt après leur rentrée, elle alla, d'un saut, jusqu'à proscrire Cambon I ■— Du reste, Robespierre avait tellement exaspéré tous ses collègues, qu'ils finirent, en haine de lui, par se montrer aussi modérés et tolérants envers les royalistes qu'injustes et violents à l'é» gard des jacobins, c'est-à-dire des républicains. C'est ainsi que la Convention devint si rigoureuse contre les insurrec* lions révolutionnaires et si clémente pour celles des monar-» chistes. Et c'est ce qui amena, d'après la complicité incontestable des Girondins avec les royalistes, l'épouvantable système de représailles qui sévit, en l'an III, par toute la France, mais particulièrement dans le Midi, et qui porte le nom de réaction thermidorienne (1).

Seules, celle décadence rapide de la grande Assemblée et cette transformation inouïe prouveraient, contrairement au prétendu axiome démocratique, ce que vaut, en politique, une individualité supérieure, un véritable homme d'État.

XVII. Cependant, comme la grande majorité des provinces, en France, élail demeurée rétrograde, attachée d'habitudes et d'instinct à l'ancien régime, comme elle avait, en quoique sorte, la nostalgie de la royauté, cette faiblesse de la Convention devenait de plus en plus menaçante pour la République.

L'Assemblée ouvrit enfin les yeux, vit tout le danger qu'une pareille situation faisait arriver jusqu'à elle, et décida que dans les conseils des Anciens et des Cinq»Cents (Sénat et Corps législatif) qui étaient appelés, aux termes de la nouvelle Constitution (celle de l'an III), à la remplacer elle-

(1) Voir, aux Archives nationales, les innombrables documents de celle duuloureuse histoire, et ce que nous avons déjà dit au paragraphe VIII de cette introduction*

même, les deux tiers des membres élus seraient pris dans son sein (1).

Cette mesure était tout ce qu'il y a de plus contraire aux principes démocratiques, puisque les mandataires du peuple y limitaient eux-mêmes sa souveraineté en matière d'élection. Cependant elle sauva la situation.

Aussi, par tactique, les meneurs de la réaction, les coryphées du royalisme, les La Harpe, les Gérisy^ les Marchena et tant d'autres crièrent-ils bien haut dans leurs clubs et dans leurs feuilles en faveur des principes de la souveraineté populaire^ méconnus, il est vrai, mais si heureusement violés par l'Assemblée nationale.

C'est, du reste, ce décret tutélaire qui amena l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire an III, si vigoureusement et si utilement réprimée.

XVIII. Quant à la Constitution de l'an III, que la Conven-* tion avait élaborée avant de se séparer, elle manifestait les mêmes préoccupations et des précautions identiques contre le retour des royalistes à la direction des aSàires par l'action du suffrage populaire.

D'abord, elle créait comme pouvoir exécutif un Directoire de cinq membres, dont les premiers titulaires devaient être pris parmi les Conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI.

Ensuite, les deux Chambres, les Anciens et les Cinq-Cents^ étaient nommés au vote à deux degrés, pour éviter la prépondérance rétrograde des campagnes, dans l'intérêt de la République, quoi qu'en aient dit les historiens démocrates.

Toutefois, le vice de cette organisation politique, son côté faible, étaient, toujours sous la fatale influence de la théorie révolutionnaire, le renouvellement annuel des deux Assemblées, par tiers, et du Directoire, ou du Gouvernement, par cinquième.

(1) Décrets des 5 et 13 fructidor an III (22 et 30 août 1796).

— în —

Il aurait évidemment fallu fixer pour ce renouvellement un laps de temps beaucoup pins considérable'; dix ans peutêtre (1)?

Mais les préjugés qui dominaient la Convention Tempechèrent de prendre cette dernière mesure de salut.

Aussi, vu Tesprit de la masse de la population, les élections annuelles furent aussitôt et de plus en plus royalistes, ce qui devînt bientôt menaçant pour le nouvel ordre de choses; à ce point que le Directoire se vit forcé de faire le coup d*État du 18 fructidor an Y, contre la légalité, assurément, contre le droit du peuple, ou des électeurs, dont la majorité voulait la monarchie, mais pour sauver la France des fureurs de la réaction et pour conserver la République.

11 n*est pas possible de trouver un exemple plus frappant des illusions que peut inspirer la théorie qui attribue au peuple la clairvoyance et la rectitude suprêmes en politique, et qui reste désarmée en face des attentats des fauteurs de monarchie ayant le peuple lui-même pour auxiliaire.

La conduite du grand Carnot, qui, en cette circonstance, préféra perdre la République plutôt que d'enfreindre la volonté de la majorité électorale, et s'opposa au coup d'État (on sait qu'il fut décrété avec les pires monarchistes), est le type le plus caract<^risé et le plus déplorable de cette sorte d'hallucination, incurable sans aucun doute, puisque de nos jours, après l'effroyable exemple d'incapacité que donna le suffrage universel en 4851 en faveur de Napoléon III, on voit encore des personnes considérables nier au Gouvernement le droit et le devoir de rectifier par l'autorité dont il dispose ces aberrations funestes.

Yoici ce qu'on lit à cet égard dans une brochure de M. Henri Martin, destinée à la plus grande publicité :

« Mais, si nous étions vainqueurs au dehors^ l'inférieur de la France était plus troublé que jamais. La réaction, vaincue

(1) M. P. Laffltte, loco ciiaio.

naguèi*e les armes à la main, en yendémiaire, par Bonaparte, avait remporté la victoire dans les élections. 1a peuple n'a* voit pas encore la pleine conscience de ses droits et de ses inté^ rets politiques. Il votaii pen et laissait des minorités disposer de son sort. Les Assemblées (Anciens et Cinq-Cents), non pas royalistes en majorité, comme on Ta dit, maù aveuglément réactionnaires y semblaient marcher à la oontre-révolution. Celle qui aurait dû être, par son mode d'élection^ la plus démo* cratique des deux, les Cinq-Cents, avait été jusqu'à élire pomr président le général Piohegru, k plus perfide ennemi de la République. L'esprit de parti repoussait, comme des calom^ nies jacobines, les bruits trop fondés qui couraient sor la trahison de Pichegru. Hoche, lui, connaissait trop bien cet homme pour douter de son crime.

(( Il crut la contre-révolution imminente, si Ton ne préve* nait les projets d'une faction dont il s'exagérait la force (l)« Yoîlà ce qui explique comment cet homme si ami des lois, si ennemi de la riolence, a pu être entraîné jusqu'à approuvera que la majorité du Directoire préparait alors contre la majorité des Assemblées^ le mouvement du iS fructidor,.,

tt II approuva donc, et ce fut une faute (3]« »

Edgar Quinet va bien plus loin et s'écrie, à propos du même événement :

« Le conseil des Cinq-Cents en vint au point d'ôter au Directoire les fonds nécessaires aux dépenses les plus urgentes.

« C* était l'insulter et le désarmer à la fois.

a A tant de provocations, le Directoire répond par le 18 fructidor, c'est-à-dire par la proscription de ses ad ver*

(1) L*auteur en doDoerait sans doute pour preuve le rétabïîssement de la monarchie, quelque temps après, par Bonaparte et Laais XVIIIt

(2) Hoche et Bonaparte, par Henri Martin, député de TAisne; broch. in-12, à la librairie de la Bibliothèque démocratique, place des Victoires, 9; Paris^ 1875.

sûres. Garnot et Baribélemy proscrits, les deux Assemblées investies, cinquante représentants arrêtés, traînés sur des charrettes à travers toute la France transie de peur; ces représentants, déportés sur les plages de Cayenne, où un grand nombre devait mourir et illustrer de leur agonie les solitudes de Sinamary ; les soldats maîtres des conseils, les journalistes exilés, la presse muette, le peuple indifférent ou terrifié; Tépéeà la place de la loi; voilà cette journée de fructidor, qui ouvre la porte toute grande au 18 brumaire et

à VBmpire On ne vit plus, on n*admira plus que le sabre.

A ce point de vue, cette journée, qui ne répandit point de sang, fut la plus funette à la liberté (1). n

Ainsi, les corps politiques nommés pour constituer le gouvernement de la République conspirent son renversement sous la direction d'un scélérat, d'un traître à la patrie ; ils violent en cela la Constitution qu'ils doivent appliquer; l'ensemble du mouvement humain, la force des choses condamnent absolument la monarchie et lui substituent spontanément la République, comme étant la seule organisation compatible avec Tordre et le progrès des société modernes, avec leur existence ; l'histoire et la raison proclament que la République est au-dessus du suffrage restreint et universel, qui ne peut émaner que d'elle-même, et que le Directoire, issu, lui aussi, de la volonté populaire, a un droit égal à celui de l'Assemblée : n'importe, la doctrine démocratique et ses doo teurs les plus compétents déclarent qu'il faut laisser faire les majorités factieuses et criminelles,^ et, dût périr la patrie, dût le Gouvernement, qui assurait d ailletars ainsi les élections républicaines de Van V/, manquer à tous ses devoirs de conservateur de la Constitution jurée, il faut respecter dans tous ses dépoi-tements la souveraineté du nombre et les excès de ses plus indignes représentants !

Excepté dans les funestes plébiscites de IStti et de 4869,

(1) La Révolution, tome II, pages 327-32S.

nous le répétons, il n'est pas possible de trouver un exemple plus déplorable et plus funeste de Taveuglement démocratique; aussi, à nos yeux, son accession au coup d'État de fructidor estrcUe, pour le général Hoche, un titre mémorable, décisif, qui fera éternellement regretter qu'il n'en ait pas été le principal acteur et le bénéficiaire.

Nous sommes donc, quant à ce point fondamental, en désaccord absolu avec Edgar Quiiiet et avec l'honorable M. Henri Martin; fort du dilemne posé par un historien très-clairvoyant aussi, très-renseigné, M. Mignet, qui n'a point hésité à écrire :

« On peut dire qu'au 18 fructidor an V il fallait que le Directoire triomphât de la contre-révolution, en décimant ks conseils; ou que les conseils triomphassent de la République^ en renversant le Directoire (1). »

Donc, violant les principes, celui-ci envoya les conspirateurs monarchistes qui remplissaient les nouveaux conseils à Cayenne, et il fit son devoir.

Ici, on peut le dire, l'armée, où s'étaient conservées les convictions et l'ardeur républicaines, sauva la situation. Elle n'ouvrit pas plus la porte au 18 brumaire, en cette circonstance, que les mémorables campagnes de l'an II ne préparèrent les guerres criminelles de l'Empire ; le même procédé doit être jugé tout différemment, lorsque le but vient à changer. Honneur donc à tous ceux qui, comme le général Hoche, concoururent à ce grand résultat.

Si on repasse dans son esprit lea abominables excès de la terreur blanche, en 1815, les horreurs qui accompagnèrent le rétablissement de la monarchie, et qui laissent loin derrière elles les déportements robespierristes de 1794, on imaginera facilement les atrocités, les exterminations horribles et sans nombre qui auraient eu lieu en France, en Tan Y, si le trône et l'autel y eussent été relevés.

(1) Révolution française ^ tome II, page 229.

— iOl —

Tel fut peut-être, en effet, le seul avantage réel de l'avènement de Bonaparte, quels qa*aient été ses vices et ses crimes, c'est qu'il empêcha que la restauration royaliste se fît légalement en 4800, et servit ainsi de frein au mouvement de réaction monarchique qui, triomphant trop tôt, aurait étendu à la France entière, en les aggravant encore^ les massacres du Midi.

En déflnitive^ faute d'une théorie qui indiquât et permît alors l'établissement cTune dictature civile^ d'un gouvernement républicain mis à l'abri des attentats du suffrage universel, on ne put assurer le maintien de la République qu'au moyen de l'armée, ce qui était extrêmement fâcheux, puisque cela pouvait ouvrir la voie à une usurpation militaire.

A défaut d'une doctrine réelle et positive, le parti républicain ne voyait pas ce qu'il devait vouloir et faire en politique ; au contraire, la doctrine révolutionnaire lui traçait une voie impossible, puisque le verdict du suffrage universel tendait constamment et de plus en plus au rétablissement de la monarchie.

Dans un tel état de choses, Varmée étant incontestablement plus républicaine que la nation^ l'empirisme poussait donc fatalement vers la solution militaire.

XIX. A défaut de Danton, que le fanatisme révolutionnaire avait si déplorablement et si odieusement sacrifié, et qui manquait alors si cruellement à la situation. Hoche était^ de tous les généraux républicains, le plus digne et le plus capable de prendre en main cette inévitable dictature. Mais il mourut, comme le grand conventionnel, à la fleur de l'âge, sans avoir pu épuiser sa force et son génie au service de sa patrie.... et ce fut un homme étranger à la France et à la Révolution qui surgit à sa place !

« A cette époque, dit encore M. Henri Martin dans la brochure que nous avons citée, Bonaparte, poursuivant ses desseins, préparait le pacte de Gampo-Formio. Reniant déjà pleinement les traditions de la Révolution et foulant aux

pieds les droits des peuples, il entendait partager Tltalie avec rAutriche, lui livrer Venise.

c( Le Directoire, rendons-lui cette justice, résistait à cette politique. Il comprit qu'il n*y avait pour lui qu*un moyen d*assurer le succès de sa résistance et d'échapper à Fascendant impérieux de Bonaparte : c'était que^ dans nos armées, les deux grands généraux (Hoche et lui) se fissent tout au moins équilibre. Le Directoire réunit toutes les armées du Nord et deTEst, depuis la Hollande jusqu'à la Suisse, sous le commandement de Hoche, qui eut ainsi dans la main une force plus que double de celle de Bonaparte. Cette grande armée du Bhin, la plus patriotique et la plus vertueuse qui ait jamais existé, partageait tous les sentiments de son ehef,

a Si la guerre recommence, Hoche va marcher sur Vienne ; rien au monde ne pourra Tarrêtcr. Bonapcuie n'a plus alors d'autre avenir que de rester général républicain. C'en est fait de ses projets.

« La France ne devait pas avoir cette fortune.,..

« // était alors inévitable que la France mhit vne certaine suprématie militaire^ après ces guerres immenses, après le coup d'État de fructidor ; mais dans quelles conditions cette suprématie se fût-elle produite avec un tel homme h la tête de l'armée^ un homme si désintéressé, si généreux et aimant si sincèrement, si profondément les institutions i*éptfbUcaines? Cet homme eût évidemment ramené peu à peu la France au régime régulier dont elle était un moment sortie en fructidor. Il eût été ce que Bonaparte a dit un jour, mensongôrement, vouloir être : le Washington de la France (i). »

Qu'aurait dû être cette présidence de la République française, occupée par un militaire, que Hoche ne put exercer et

(1) « Ses derniers Jours sont la chose du monde la plus touchante. Il ne peusait qu'à sa patrie, qu'il laissait mal gouvernée, mal ordonnée, et lui, qai se sentait capable de la remeftte en ordre et de la conduire à la liberté comme à la victoire, il se sentait mourir!.... » — > (Henri Martin, hco citatOf pages 10, 11^ 12.)

qui échut à Napoléon? Qu'aurait dû faire le gouvernement du Consulat? Reprendre, avec la différence des temps et d*après une vue plus complète et plus systématique, la conception de Danton sur le gouvernement révolutionnaire, cette dictature provisoire qu'il avait fait accepter par la Oonveation en août i793, et dont le plan avait été exposé par BiUaud-Varennesdegis son rapport du 28 brumaire an II,

Il fallait garder inflexiblement la République, surveiller rigoureusement les royalistes, ne laisser rentrer les émigrés à aucun prix, et décréter Texclusion des monarchbtes et des aristocrates restés à l'intérieur de l'éligibilité aux fonctions publiques quelconques, politiques et munie4)ales. Il dallait maintenir l'ordre matériel au dedans et au dehors, ou assurer la paix intérieure et extérieure ; laisser à la nation une entière liberté spirituelle, liberté religieuse et pbilosophique, liberté d'enseignement, liberté de la presse, de réunion et d'association^ conséquence inévitable des idées coursCntes sur la souveraineté du peuple^ et qui seules pouvaient permettre de faire surgir une croyance sociale commune, et, par suite, un ordre politique définitif. Il fallait, enfin, et ceci était une des exigences les plus palpables de la situation, seconder sagement le mouvement industriel, la reprise du travail, sur lesquels repose l'existence même de la société ; ce qui supposait l'obligation pour le nouveau Gouveniement de renoncer à la guerre de propagande, d'occupation et surtout de conquête, pour vivre en pcdx avec l'étranger.

XX. Est-il besoin de rappeler à quel point Bonaparte a manqué à ce programme, pour s'efforceri au contraire, de restaurer l'ancien régime, le système catholique et féodal, en se mettant lui-même à la place du roi?

Il ramena, il est vrai, la prépondérance du pouvoir central, ou du gouvernement, sur le pouvoir local (assemblées nationales, départementales et municipales), sur ces districts rendus souverains par la Constituante, et dont l'indépendance,

à la chute du grand comité de Salut public, avait amené l'anarchie administrative et l'impuissance qui annulèrent le Directoire ; mais il le fit dans une mesure excessive et dans un but de domination personnelle. Il restreignit aussi Texei^ cice du suffrage populaire en ce qui concernait la nomination des juges et en ce qu'il pouvait avoir de dangereux pour le civisme et Tindépendance de la magistrature; mais il ne conserva, d'autre part^ des institutions de 89 et de 93, que le Gode civil, en le mutilant ou faisant amender dans un sens contraire à Tesprit de liberté et de justice de la Révolution ; en y rétablissant, notamment, ce qui était le plus opposé aux tendances de cette époque : les majorais et les substitutions. Et si, comme plus tard Louis XYIII, il eut le soin de garantir contre toute atteinte présente et future Faliénation des biens du clergé et des émigrés, dits biens nationaux, et la paisible possession de ceux-ci par leurs acquéreurs, il fut guidé en cela bien plutôt par Tintérêt de sa propre conservation que par aucune tendance libérale. De même, avec un sûr instinct de rétrogradation, il reprit la réaction religieuse commencée par Robespierre, en mettant le catholicisme à la place du déisme et supprimant tout ce qui avait été fait dans le sens de la séparation de TEglise et de l'Etat. C*est alors que le Concordat, qui nous régit encore à cette heure, vint remplacer, à la stupéfaction générale, rentière liberté des cultes consacrée par la Constitution de Tan III. Du reste, tous les procédés de despotisme inventés par le Justicier de prairial furent repris par le soi-disant César : mépris de la liberté des personnes et du droit de défense pour les accusés ; conseils de guerre au lieu de commissions populaires et de tribunaux d'exception ; fusiller au lieu de guillotiner I

Voici, pour en donner un exemple, ce que le dernier écrivait à Eugène, prince d'empire, en sa vice-royauté d'Italie :

« Ne laissez pas oublier que je suis le mcutre de faire ce que je veux : cela est nécessaire pour tous les peuples... Votre système est simple : l'empereur le veut... On dit que

révoque d*Udine s'est mal comporté ; si cela est, il faut le faire fusiller... que cela soit fait dans les vingt-quatre heures après la réception de ma lettre; c'est un exemple utile... s*il y a quelque grande famille qui se soit mal comportée, je veux la détruire de fond en comble, pères, frères, cousins, pour qu'elle serve d'exemple (1). »

Cet ordre caractéristique, cité entre mille, concernait l'étranger; à l'intérieur, Napoléon ne se montra guère plus scrupuleux; l'extermination et la transportation des républicains, de tous ceux qui, grands ou petits, avaient marqué dans la Révolution et lui restaient attachés, et qui se trouvaient inscrits, de ce chef, dans ce que le tyran appelait • son dictionnaire » , dépassèrent en arbitraire et en sansfaçon de crime tout ce qu'on en pourrait rapporter (2). Nous rappellerons cependant l'assassinat juridique de Céracchi, Aréna, Topino-Lebrun, etc., et la grande déportation de l'an IX, auxquels, de l'aveu même de Bonaparte, l'affaire du 3 nivôse servit de prétexte : « On n'avait pas de preuves^ dit-il, que ks terroristes fussent les auteurs de tattentat. On ks déportait, non pour k 3 nivôse^ mais pour k 2 septembre^ k 3i mai, la conspiration de Babeuf. Le dernier événement n était pas la cause de la mesure, il n'en était que F occasion (3). »

Faudrait-il chercher bien longtemps pour établir qu'à cet égard Robespierre a au moins égalé Napoléon (4)?

(1) Correspondance de Napoléon /«', publiée par ordre de F Empereur Napoléon ///; Pion, éditeur.

(2) Voir, entre autres, le tome II de VHistoire de Napoléon /«', par P. Laofrey; les deux mémoires de Lefranc et de Fescourt, seuls survivants de la grande déportation du 4 janvier 1801; et Les déportations du Consulat, par Jean Destrem, petit-fils du glorieux condamné de ce nom ; brochure in-8, chez Germer-Baillère, 108, boulevard Saint-Germain, Paris, 1878.

(3) Lanfrey, Histoire de Napoléon /•', t. ii, p. 263.

(4) Voyez, aux Archives nationales» les registres de police du comité de Salut public, les pièces originales des rapports de Courtois et de Saladin^ les cartons du Tribunal révolutionnaire, et, outre les affaires Euloge Schneider, Danton^ etc., celle dite des Chemises rouges ou des Soixante-deux.

Saaf la forfanterie impériale au lien de l'infatuatlon mystique du démocrate, l'analogie est complète entre les deux tyrans; mêmes adulations encore pour Tun et pour Vautre; car nous ne pensons pas que Ton ait rien offert de plus corsé, en fait de flagorneries^ à Tempereur et roi qu'au dieu des Jacobins.

— « Tous qui soutenez la patrie chaacelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que, comme dku^ par des merveilles..., » — (Saint*Ju8t à Robespierre, 1790.)

— « Admirable Robespierre, flambeau, colonne, pierre atigulaire de Tédifice de la République française, salut... » — (Picard à Robespierre, 1794.)

«— « Fondateur de la République française. • . je vous regarde, citoyen, comme le mes^e que TElre étemel nous a promis pour réformer toute cbose.... » ^ (Ghauvet, capitaine des Vétérans, à Robespierre, 1794.)

— «Robespierre, colonne de la République, protectisur des patriotes, génie incorruptible, montagnard éclairé qui vois tout, prévois-tout, déjoues tout, et qu'on ne peut tromper et séduire».., » — (Peyset Rompillon à Robespierre, 1703.)

— « Citoyen Maximilien Robespierre, législateur et père protecteur du bon peuple, le oons^ général et toute la commune de Blarion, canton de Grignols, district de Bazas, département du Bec-d'Ambès, assemblés au sujet de la religion, étant dans la crainte et Tespérance, ont l'honneur de vous représenter qu'au moment qu'elle reçut votre rapport fut au nom du comité de Salut public, le quintidi 15 frimaire, imprimé par ordre de la Convention nationale, et réimprimé par ordre des représentants du peuple, à Bordeaux, elle chanta, avec son charitable pasteur, bon républicain, le Te Deum, à la fin duquel des acclamations de Vive Robespierre/ Vive la République ! s'élevèrent jusqu'au ciel.

0 Quelque ennemi de votre bienfaisance eut la malice.... d'aller nous dénoncer comme perturbateurs du repos pu-

blio.... Le conseil général et toute la commune se jettent à Tos pieds, opérant que vous voudrez biea avoir pour agréa- Me qu*rile garde son pasteur ».

a Label agent national ; Broneus, Dupouy, officiers municipaux; Fîguez, notable; Darnauzan, Sauvain, notables. (1). »

Du reste la légende sur la divinité de Robespierre persista bien après thermidor, puisqu'on 1848, il était encore associé à Jésus dans les effusions de notre démocratie, et que, s'il faut en croire une publication récente, sous Louis-Philippe^ le plus pur et le plus dévoué des républicains écrivait du Mont-Saint-Micbel où il était prisonnier :

« Citoyen, je vous renvoie les livres qui me sont offerts par J'abbé Montés, auquel je vais répondre* Je vous remercie de Totre intermédiaire^ mais je ne puis accepter ces auteurs. Jt ne reconnaù dautre Dieu que Robespierre, Salut et fraternité. Barbés (3). »

Napoléon rétablit donc à son profit la monarchie absolue dans le pays qui venait de renverser, juger, condamner et exécuter Louis XVII... restauration véritablement criminelle, ei l'on songe à la nécessité et à la légitimité de la République; acte imbécile, quant à Bonaparte lui-même^, puiaqu'il amena l'invasion de la France par suite du régime de conquête, et le relèvement de la monarchie légitime par suite de Tinvasion. Enfin, celle-ci ne pouvant durer, la royauté constitutioimelle, le r^ime de juillet, le pire de tous par sa corruption, fut encore une conséquence de la principale faute politique du soldat couronné.

« Pas d'état politique fixe, avait-il dit, s'tZ n'y a un corps emeifftèeint avec des principes /ues.n — C'est pourquoi il rétablit rUniversîtéi exclusivement chargée d'enseigner aux jeanes

(1) Ces citatioDs sont extraites des pièces originales/ déposées aux Archives natiooales. -^ R.

(2) Sn voiture cellulaire, par P. Sarrasin; iD-32, Paris, Dreyfus, 1878.

générations : !• fes préceptes de la religion catholique; 2° la fidélité à rempereur, à la monarchie impériale dépositaire du bonheur du peuple j et à la dynastie napoléonienne conservatrice de tunité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions ; 3* V obéissance aux statuts qui ont pour objet Vuniformité de V enseignement^ etc., etc.

II faut le reconnaître d*après les ravages de cette dangereuse institution, le grand Turgot lui-même avait commis, quant à la question de renseignement, dans son plan de réformation, une erreur grave, qui fut développée après lui par Talleyrand et par Condorcet : il avait conçu et préconisé renseignement national universel, ou par l'Etat.

On voit de suite, quand la chose passe des mains de la Constituante ou de la Convention en celles d*un Bonaparte, et si on se place au point de vue des conditions de la libre pensée et de la libre conscience, au point de vue des intérêts et des droits de la libei té spirituelle, religieuse, philosophique, scientifique et même littéraire, on voit df suite tout le danger d*une pareille institution, dont la preuve, hélas! n'est plus à faire, surtout avec les hasards du suffrage universel, qui peut ramener des gouvernements rétrogrades et tout différents de celui qui résulte de son principe même.

Il y avait donc dans cette restauration de TUniversité un moyen d'oppression des plus funestes, dont Bonaparte se garda bien de ne point user. Et Ton vit cette fllle cadette de Tempereur rivaliser aussitôt de zèle et de platitude envers lui avec cette fille aînée, TEglise, qu'il avait également relevée.

Dans le Catéchisme destiné aux écoles, à la suite du quatrième commandement : Tes père et mère honoreras, l'Université et TEglise avaient, en effet, inscrit : « Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon I" notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordon-

nés pour la conservation et la défense de son empire et de son trône

— « Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur ?

<( Selon Tapôtre saint Paul, ils résisteraient à Tordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle. »

Le conventionnel Thibaudeau avait donc eu raison de protester contre le rapport de Lakanal. Car, nous le répétons, entre les mains de Bonaparte, le projet de Gondorcet et de Turgot, quelque grand qu'il fût, allait bientôt devenir un terrible instrument d'oppression spirituelle et de rétrogradation.

C'est l'enseignement de l'Université impériale qui forma la bourgeoisie réactionnaire dont l'avènement eut lieu avec Louis-Philippe, ainsi que les classes dirigeantes qui font le péril actuel de notre France, d'un pays si bien disposé moralement et patriotiquement, mais qui manque absolument de vues nettes pour se conduire, d'idées et de convictions positives, et ne peut se donner une direction conforme à ses aspirations et à ses besoins les plus fondamentaux.

D'un autre côté, dans sa politique extérieure, Bonaparte se montra comme une sorte de fou lucide, comme un aventurier parvenu à qui l'excès de la fortune et l'abus de la toute-puissance auraient fait perdre la raison et le gouvernement de soi-même.

« Mon frère, écrivait-il à Joseph, vos proclamations ne sentent pas assez le maître. Ce n'est pas en cajolant les peuples qu'on les gagne Mettez trente millions de contributions sur le royaume, payez bien votre armée, remontez bien votre cavalerie et vos attelages, faites faire des souliers et des habits. Tout cela ne peut se faire qu'avec de l'argent.

« L'établissement d'une imposition ne fera pas l'efTet que que vous imaginez ; tout le monde s'y attend et la trouveri naturelle

ff Puisque la Galabre s^est révoltée, p&mrfmoi ne prendriezvous pas la moitié des propriétés du pays pour les dùtrièm^ à t armée? Ce serait une ressource.

« Comme on assassine mes soldats, je rendrai moi-même k décret par lequel je confisquerai à leur profit la moitié des revenus de la province, particuliers ef publics

« Votre couronne n*aurait aucune solidité si vous n'aviez autour de vous une centaine de généraux, de colonels et autres possesseurs de ûefs dans les royaumes de Naples et de Sicile. Je pense que Bemadotte, Masséna, devraient être fixés à Naples avec le titre de princes et avec de gros revenus qui assurassent la fortune de leur famille. Ce moyen, je le prends pour le Piémont, pour Tltalie, pour Parme. Il faut qu'entre ces pays et Naples il ressorte la fortune de trois oa quatre cents ofSciers français, tous jouissant de domaines qui seraient dévolus à leurs descendants par droit deprimogéniture. Dans peu d'années, cela se mariera dans les principales maisons et le trône se trouvera consolidé

• Je désirerais bien que la canaille de Napks se révoltât

A tout pays conquis il faut une révolte (l). »

Auguste Comte avait>il tort d^appeler le règne de Bonaparte : Forgie mtlitam?

Egalement étranger i la France et à la civilisation deFOecident, dépourvu de cette passion du bien pubKc, de cette flêvredesociabilitéqui avaient caractérisé l'époque révolutionnaire, sans aucun contre-poids intellectuel ni moral, comme sans tradition, avec une personnalité effrénée et une puissance presque sans limites, malgré sa capacité spéciale pour la guerre et Tadministration, qui ne servirent qu'à le rendre plus malfaisant, il s'imagina d^abord de refaire Charlemagne, et, bientôt, de conquérir toute la terre pour y établir en sa personne la monarchie universelle ! Et, nouvel Attila, buveur de sang et mangeur d'hommes, il amena presque immédiate-

(1) Correspondance de Napoléon /«'.

— il! —

ment contre nous une coalition générale» pm rmrUsîon et la rédaction de notre paye I U ne fl'éMf servi de aa force qae pour nous remettre en esclavage au dedans et nous faire exécrer au detion;.

« LaBéréâina, nom siBistre, dit M. André Lefèvre, engloutit vingt mille cadavres (25 novembre i812}. Enfin, sur les 533,000 hommes de toutes nations qui avaient franchi le

Niémen, trois cent mille ne le repassèrent pas h — « Quand

on n^a jamais eu de revers, disait Napoléon à Jomini^ U faut les avoir grands comme sa fortune (!)• »

« Comme Mettemich essayait de faire valoir aoprës de lui des raisons d'humanité : « — Vous n*êtes pas militaire. Monsieur, vous n*avez paa comme moi Tâme d'un soldat, vons n'avez pas vécu dans les campe, vous n'avez pas appris à mépriser la vie d'autrui et la vôtre quand il le faut..... Q%te me foui à mai deux cent mille hommes ? » -« Voilà en quels termes il re* fusa, après la victoire de Bautzen, la paix que lui offrait Fempereur d'Autriche, au nom du Congrès de Praguoi avec la ligne du Rhin pour frontière et plusieurs annexes de Tempire d'Allemagne.

« Ouvrons, s'écria Metternich, les portes et les fenêtres ; que l'Europe entière vons entende, Sire, et la cause que je viens dtfendre» la cause de la paix, n'y perdra point! o Puis en sortant, à Bertbier, qui lui demandait s'il était content de Fempereur : — « Oui, j'en suis content, car il a éclairé ma conscience, et je vous le jure, votre maiire a perdu la ra»o»(2)l)»

Nous acceptons donc à son égard, en le conûdérant comme définitif^ ce jugement de Fauteur de la Philosophie positine :

a 11 était certainement impossible que Fensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont la tendance, rétrograde ou

{{) Le vrai Napoléon f«, hrocbare ln-32, Paris, DreyfoSr (2) Ibid,, page 103.

progressive, devait d'ailleurs, malgré Tinfluence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup, et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la disposition personnelk de celui qui en serait honoré, parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.

(( Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie, à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France (Napoléon Bonaparte), issu d'une civilisation arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale ; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale^ sauf celle relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.

« On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que de vils flatteurs et d'ignorants enthousiastes ont osé longtemps comparer à Gharlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi en arrière de son siècle que

l'admirable type du moyen-âge avait été en avant du sien

Chaque vrai philosophe doit, à mon gré, regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous la mensongère exposition dune presse aussi coupable qu'égarée, pousse aujourdhui l'ensemble de Fécole révolution-^ naire à s'efforcer, par un funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d abord si justement abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse, la plus intense rétrogradation politique dont V Humanité dut jamais gémir.

« D'après les explications précédentes, personne assurément ne saurait croire que je prétende ici blâmer l'avènement d'une dictature non moins indispensable qu'inévitable : mais je voudrais flétrir, avec toute l'énergie philosophique

— il3 —

dont je suis susceptible, Tusage profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre législateur moderne n'a pu réunir au même degré, a L'état général de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite de l'Humanité (l'occident de l'Europe), faute d*une indispensable élaboration philosophique encore inaccomplie (1) ; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les grands efforts sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable pré* pondérance d'une métaphysique essentiellement négative.

(( Si le prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce chef ne se serait point abandonné h. son aversion trop exclusive envers la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus vulgaires déclama teurs rétrogrades, que la facile démonstration de l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y présider : il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable pour tous les hommes d'Etat dignement placés, même par le seul instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne, qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric.

« On n'a d'ailleurs aucun besoin de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi pleine intensité, une

(1) La philosophie positive^ ou rezplication scientifique du monde, de l'homme et de la société. — R.

stabilité beaucoup plus grande, en même temps que sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration, quoiqull dut alors entièrement renoncer à la puérile fondation d'une nouvelle tribu royale.

(( Mais, à vrai dire, toute sa nature intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule pensée d'une irrévocable extinction de Tantique système tbéologique et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois en comprendre suffisamment Tesprit ni les conditions ; comme le témoignèrent tant de graves contradictions dans la marché générale de sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité, en s'efforçanl de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne sauraient jamais rester franchement subalternes (1).

« Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait, à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination, qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter, par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux de l'Humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs empruntés, comme lout le reste de ce prétendu système, aux usages les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre très actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration nobiliaire

(1) Le sacerdoce, et surtout la papauté, dans leurs rapports avec la royauté ou avec l'empire. — R.

et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était profondément contradictoire à Tétat réel des mœurs et des opinions ; la France n'anrait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée comme un acte de trabison nationale concerté avec Tétranger; Tarmée, qui, pendant la crise républicaine, avait été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de Hambourg à Rome.

o EnOn, quant à l'influence morale, on n'a point encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition, suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, en honorant et améliorant les plus inférieures positions : c'est surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale déviation qui devait associer directement la plus active portion de notre population à un désastreux système de rétrogradation politique, en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe à piller et à opprimer. On doit certainement ainsi expliquer le principal développement direct d'une corruption générale déterminée, en germe, par Tensemble de la désorganisation sociale, et dont nous recueillons aujourd'hui les tristes fruits

a ..... U serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour la France et pour l'Europe, ce ré-

— ii6 —

gime, fondé sur la guerr<% tomba trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand la résistance fut partout devenue suffisamment populaire (dans TOccident de l'Europe), tandis que Tattaque se dépopularisait essentiellement (en France).

« Quels que soient aujourd'hui les efforts coupables ou insensés d'une fallacieuse exposition (1), dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieure, était lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de ses plus chers principes.

a Cette grande catastrophe ne devra finalement laisser à la nation française d'autre éternel regret que de n'y avoir pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur rendit seule alors inévitable, (( La forme honteuse de cet indispensable renversement a constitué, depuis, Tunique base sur laquelle il soit devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de V Humanité qu'aucun autre personnage historique^ fut toujours spécialement le plus dangereux ennemi d'une Révolution dont une étrange aberration a quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant (2). »

(1) V Histoire du Consulat et de l'Empire^ par Thiers. — R.

(2) Auguste Comle, Système de philosophie positive^ tome YI, pages 386 à 396.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que Comte écrivait ces lignes ea 1841, à une époque où florissait le culte du a grand homme » .

Sans parler du retour des cendres et des hymnes deBéranger, disons que jusqu'à l'avènement du neveu, des hommes comme Qiinet, Victor Hugo, etc., furent chaudement pour fonck; par ceux-ci, que Ton juge du reste

Ce n'est que hien plus tard, après le coup d'Etat de 1851, que commencèrent à paraître sur le martyr de Sainte-Hélène des travaux d'analyse historique plus conformes à la réalité. Il est à regretter que leurs auteurs ne se soient pas plus tôt et plus profondément inspirés du jugement porté par le fondateur du Positivisme.

Celui-ci et son homonyme Charles Comte, avocat et publiciste, l'économiste Dunoyer, Benjamin Constant, Lamartine, Chateaubriand, avaient été à peu près les seuls irréconciliables de marque sous la Restauration et sous Louis- Philippe, pendant que les Démocrates s'alliaient, dans un fallacieux espoir d*opposition et par un véritable inceste politique, avec ces mêmes Bonaparte qui venaient d'égorger la République (i). Or, n'est-ce point cette défaillance fatale qui, plus tard, permit l'avènement de Napoléon 111? Car le socialiste de Ham se produisit, en effet, sous la bannière de ce libéralisme qui naquit en 1815 d'un tel rapprochement.

Comte était donc bien réellement autorisé, malgré le reproche qu'on lui en a fait, à associer la nation française elle-même à l'énergique condamnation qu'il avait portée contre Napoléon 1", et à dire dans son Système de politique positive :

« Envers la guerre, le principal reproche de la postérité doit concerner l'opinion française, au lieu de rester concentrée sur un dictateur empirique, entraîné par son instinct militaire, dont le public pouvait aisément contenir l'essor.

(I) Histoire du second Empire, par Taxile Delord, t. i«', p. 5-6.

— il8 —

Car il suffisait, au début de la déviation, de blâmer dignement la spoliation de lltalie et l'invasion de TEgypte ; tandis que cette double oppression excita parmi les Français un enthousiasme unanime, surtout chez les lettrés. Quand Toccupation provisoire de la Belgique et de la Savoie eut constaté la pleine efficacité de la défense républicaine, l'activité militaire devint nécessairement contraire à la mission occidentale de la France.

« Au début de la crise, ce peuple s'était noblement interdit toute conquête, même pour propager ses institutions, qu'une libre adhésion devait seule faire partout prévaloir. Mais ces déclarations solennelles se trouvèrent bientôt oubliées, quand la métaphysique qui les systématisa perdit son ascendant, d'après une épreuve décisive. Telle est l'insuffisance des sentiments dépourvus de convictions durables, qu'une aberration sans exemple succéda rapidement à ce digne élan, sous le vain prétexte d'une propagande oppressive promptement remplacée par un égoïsme avoué {i), »

Toutefois, ce légitime amendement apporté au jugement de la Philosophie positive n'aff'aiblit point le verdict rendu contre Bonaparte lui-même : nous nous souvenons d'avoir entendu Auguste Comte, dans son dernier cours public sur l'histoire générale de l'Humanité, proclamer solennellement qu'entre autres réparations envers la République occidentale, la France régénérée par le Positivisme devra renvoyer inexorablement à Sainte-Hélène la cendre du grand réprouvé, et la remplacer dans sa tombe par les glorieuît restes du général Mallet.

Pour M. Mignet, dont l'opinion doit toujours être prise en si haute considération, Bonaparte était loin, sans doute, de mériter la glorification qui lui fut trop longtemps accordée.

Il dit, à propos de la suppression du conseil des Cinq- Cents par la soldatesque :

(1) Tome m, page 606.

— il9 —

a Ainsi fut consommée cette violation de la loi, ce coup d*£tat contre la liberté. La force commença sa domination.

a ... Mais il est juste pourtant de distinguer le 18 brumaire de ses suites. On pouvait croire alors que Tarmée n'était qu'un auxiliaire de la Révolution comme au 13 vendémiaire, comme au 18 fructidor, et que ce changement indispensable ne tournerait pas au profit d'un bomme, d'un homme seul, qui changerait bientôt la France en un régiment, et qui ne ferait entendre dans le monde, jusque-là agité par une si grande commotion morale, que les pas de son armée et le bruit de sa volonté (1). »

« Le Consulat fut la dernière période de l'existence de la

République. La Révolution commença à se faire homme. Pendant la première époque du gouvernement consulaire, Bonaparte s'attacha les classes proscrites en les rappelant ; il trouva un peuple encore agité de toutes les passions, qu'il ramena au calme par le travail, au bien-être par le rétablissement de Tordre; enfin, il força l'Europe, une troisième fois vaincue, à reconnaître son élévation. Jusqu'au traité d'Amiens, il rappela dans la République la victoire, la concorde, le bien-être, sans sacrifier la liberté. 11 pouvait alors, s'il avait voulu, 86 faire le représentant de ce grand siècle, qui réclamait la consécratibn d'une égalité bien entendue, d'une liberté sage, d'une civilisation plus développée, ce noble système de la dignité humaine. La nation était entre les mains du grand homme, ou du despote, il dépendait de lui de la conserver affranchie, ou de l'asservir. Il aima mieux l'accomplissement de ses projets égoïstes, et il se préféra tout seul à V Humanité entière. Elevé sous la tente, venu tard dans la Révolution, il ne comprit que son côté matériel et intéressé; il ne crut ni aux besoins moraux qui l'avaient fait naître, ni aux croyances qui l'avaient agitée, et qui tôt ou tard, devaient revenir et le perdre. Il vit un soulèvement qui prenait

(1) Révolution française^ t. ii, pages 269-270.

fin, un peuple fatigué qui était à sa merci, et une couronne à terre qu'il pouvait prendre (i). »

« Son génie entreprenant et organisateur, sa puissance

dévie et de volonté, son amour de la gloire, et rimmense force disponible que la Révolution avait mise entre ses mainSy ont fait de lui rêtre le plus gigantesque des temps modernes. Ce qui rendrait la destinée d'un autre extraordinaire, compte à peine dans la sienne. Sorti de l'obscurité, porté au rang suprême, de simple officier d'artillerie devenu le chef de la plus grande des nations, il a osé concevoir la monarchie universelle et l'a réalisée un moment. Après avoir obtenu l'empire par ses victoires, il a voulu soumettre l'Europe au moyen de la France, réduire l'Angleterre au moyen de l'Europe, et il a établi le système militaire contre le continent, le blocus contre la Grande-Bretagne. Ce dessein lui a réussi pendant quelques années ; et de Lisbonne à Moscou il a assujetti les peuples et les potentats à son mot d'ordre de général et au vaste séquestre qu'il avait prescrit. Mais il a manqué de cette manière à la mission réparatrice du 18 brumaire. En exerçant pour son propre compte la puissance qu'il avait reçue, en attaquant la liberté du peuple par ses institutions despotiques, l'indépendance des Etats par la guerre, il a mécontenté et les opinions et les intérêts du genre humain; il a excité d'universelles inimitiés; la nation s'est retirée de lui; et après avoir été longtemps victorieux, après avoir planté ses étendards sur toutes les capitales, après avoir, pendant dix années, augmenté son pouvoir et gagné un royaume à chaque bataille, un seul revers a réuni le monde entier contre lui, et il a succombé en prouvant combien de nos jours le despotisme est impossible (2). »

XXI. Il est aisé, d'après le contraste que présentent Danton et Bonaparte, — le premier, qui mit en œuvre toutes les

(1) Ibidem, pages 313-314.

(2) lbid.j pages 360-361.

ressources de la FraDce pour raffranchir au dedans et au dehors, et la faire sortir triomphante de la crise la plus dif- IBcile qu'elle ait eu à traverser ; le second, qui employa à la perdre et à Tasservir toutes ses forces et l'instrument même de ses victoires; — et aussi d'après la déviation fatale qu'éprouva la marche de la Révolution sous Robespierre r il est aisé de reconnaître l'importance inévitable qui résulte, en politique, même à l'égard des événements les plus considérables, de la valeur propre d'un homme réellement supérieur.

« L'erreur de la Révolution a été de croire que les individus qui s'étaient illustrés par leurs services pouvaient être rejetés ou négligés sans inconvénient ; que les masses du peuple contenaient des sources inépuisables d'inspiration et de génie. Les temps ont montré, au contraire, que l'impulsion venait de quelques hommes ; quand ces hommes eurent été réduits à l'impuissance, les masses se trouvèrent stériles et la révolution politique avorta.

a Ce qui a manqué d'abord, ce fut le respect des individus. On crut qu'ils seraient aisément remplacés, que le peuple fournirait une substance inépuisable à l'avenir. Première idée fausso, elle fut une des plus grandes causes de ruine de la Révolution.

« Sans Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Bufifon, que reste-t-il du xviii* siècle? Otez les hommes illustres de la Révolution, que reste-t-il ? Un peuple muet et un prompt asservissement (1). »

Sans Danton, en effet, ou sans son équivalent politique, pas de groupement et de coordination suffisants du parti républicain à Paris, ni dans le reste de la France, pour effectuer les diverses opérations essentielles qu'exigeaient le développement et le succès définitif de la Révolution, notamment le 10 août, qui fonda la République, le 21 janvier, qui mit fin au pres-

(i) E. Qninet, La Révolution, tome i, pages 209.

tige de caste, et les 31 mai et 2 juin qui placèrent la Montagne à la tête de la Convention.

Sans ]ui encore, ou sans un homme d^Etat équivalent, pas de direction politique supérieure et générale pour organiser la République, Timplanter à l'intérieur et la défendre contre l'étranger par l'institution du gouvernement révolutionnaire et du tribunal criminel extraordinaire, les deux créations principales de ce grand politique.

Avec Danton, ou une individualité équivalente, mais pourvue, en outre, d'une ambition personnelle suffisante pour se placer officiellement à la tête du gouvernement et pour s*y maintenir, pas de loi de prairial, pas de 9 thermidor, ni de 18 brumaire ! Tordre républicain maintenu au dedans et au dehors ; un gouvernement civil comportant Tordre, la liberté, la paix, et permettant l'élaboration graduelle de la nouvelle doctrine générale propre à relier toutes les opinions, et la constitution progressive du régime politique et social correspondant, appelés ensemble à terminer et couronner la Révolution.

Reconnaître ces faits, c'est à la fois affirmer la valeur historique d'un tel homme, et montrer l'importance, la nécessité qu*il y avait à le mettre en son jour, à le laver des souillures dont l'esprit de parti, la bassesse et la malignité humaines, enfin l'ingratitude de générations ignorantes et peu soucieuses de savoir d'oîi leur viennent les biens dont elles jouissent, Tont poursuivi jusqu'à nos jours.

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