V. — Extrait du rapport d*Blie Lacoste
« .... Antoinette, Chabot, Danton, Lacroix, Ronsin, Hébert, vivaient encore. Quelle ressource pour les tyrans I
<c .... Les factions de Chabot et de Julien de Toulouse, d'Hébert et de Ronsin, de Danton et de Lacroix, de Cbaumette et de Gobel, sont autant de branches de celle dont nous venons de vous dévoiler les forfaits (il s'agit de la faction de Batz, ou de l'étranger).
« .... Batz, une main appuyée sur les guinées d'Angleterre, et tenant de l'autre le fil électrique avec lequel il embrasait la Vendée, Lyon, Bordeaux, Toulon et Marseille, dirigeait le plan de conspiration qui avait été tracé par les étrangers et les émigrés.
« Les objets principaux de ce plan étaient l'enlèvement de la veuve Capet, la dissolution de la Convention nationale, et^ enfin, la contre-révolution.
« .... Une maison de plaisance, dite de VEermitage, dépendante do ci-devant château de Bagnolet, et située à Charonne, était le repaire où se tenaient leurs ténébreux conciliabules ; c'est là qu'ils méditaient à loisir l'exécution de leurs noires entreprises, c'est de là que partait la correspondance de ces scélérats avec leurs agents éloignés.
« .... Cortey, épicier de la section Lepeltier, chez lequel Batz
(1) Archives Dationales, C. W« 389, dossier 904 (V. Campardon).
avait an pîed-à-terre, comme ami, et où se réunissaient souvent les conjurés, accaparait l'or. Il était secondé par un nommé Devauz, fonctionnaire public de la section de Bonne-Nouvelle, et secrétaire de Batz. Ce scribe du chef de la ligue était, avec Roussel, le confident de ses plus secrètes pensées. Roussel devait être Tintirae de Batz, puisqu'il était lié très particulièrement avec le parricide LadmiraJ, comme nous l'avons déjà dit. Aussi descendait-il alternativement chez Roussel ou Cortey, lorsqu'il venait à Paris exécuter quelque projet formé à Charonne.
« Devaux, Roussel, Cortey, la Grandmaison (1), Ladmiral et tous les royalistes que nous avons déjà nommés étaient donc des agents de la conspiration. »
« Mais ce qui n'est pas démontré avec moins d'évidence à vos Comités j c'est que longtemps même avant le mois de juillet 1793, Chabot, Danton^ Lacroix, Bazire, étaient liés avec Batz. Ils se fréquentaient, et conspiraient d'intelligence entre eux. Quatre fois par semaine, ils mangeaient ensemble. Là, tandis que la France souffrait de la disette que leur fureur avait combinée, eux, en cercle autour d'une table splendide, et dans l'ivresse de la débauche, commerçaient de la liberté de la France^ et méditaient le renversement de la République (2).
Ainsi^ plus de doute, les fondateurs de la République, Danton et ses amis faisaient partie du Comité autrichien; Danton et Lacroix dînaient quatre fois par semaine avec de Batz; ils faisaient la disette et, le verre en main, complotaient ensemble la dévastation de la France, la délivrance de Louis XVI, Tenlèvement de la reine et du Dauphin, en un mot, toute la contre-révolution I
Ce fait capital, au moins douteux jusqu'au moment où les conspirateurs eurent la tête tranchée, puisque le Tribunal
(1) M"e GrandmaisoQ (Marie Buret), actrice des Italiens, locataire de rilermitage, décapitée le 29 prairial an II. — R.
(2) Rapport fait au nom des Comités de salut public et de sireté générale sur la conspiration de Batz ou de C Étranger^ jjar Elle Lacoste, dans la séance du 28 prairial an II de la République française, une et indivisible. — Page 11 de ce rapport, Fabre d'I^lantine et Hérault de Séchelles sont rattachés à la conspiration par le moyen d'un nommé Comte, leur confident, qui aurait eu des entrevues secrètes avec d'Artois.
n'eut garde de les convaincre, ni seulement de les interpeller à ce sujet, devint patent après leur mort, c'est-à-<lire lorsqu'ils ne furent plus là pour se défendre et répondre à leurs diffamateurs.
Allons aux preuves.
D'abord, quant au fait de la porte Saint-Denis, les extraits qui suivent, empruntés aux journaux et documents officiels du temps, établissent surabondamment sa fausseté, et que de Batz ne put y effectuer et n'y effectua aucune tentative pour délivrer Louis XVI.
« Le cortège a suivi les boulevards jusqu*au lieu du supplice; le plus grand silence régnait tout le long du chemin. Louis lisait les prières des agonisants ; il est arrivé à dix heures dix minutes à la place de la Révolution.
« Deux heures après, rien n'annonçait dans Paris que celui
qui naguère était le chef de la nation venait de subir le supplice des criminels. La tranquillité publique n'a pas été troublée un instant. » -— [Moniteur universel du 23 janvier 1793.)
— « Une force publique immense' était sur pied, le calme le plus imposant a régné sur la place et dans toute la ville. » — (le Pch triote français,)
— « Les précautions prises pour maintenir la tranquillité publique étaient importantes sans doute, la prudence les avait dictées ; mais elles se sont trouvées tout au moins superflues. Pas une voix qui ait crié grâce pendant le supp/tce, pas une qui se soit élevée en faveur de l'homme qui naguéres faisait les destinées de la France. Un profond silence régnait tout autour de lui, et lorsque sa tête a été montrée au peuple, de toutes parts se sont élevés des cris de : Vive la nation! Vive la république! Le reste de la journée a été parfaitement calme. » — (Journal de Marat, VAmi du peuple.)
— « Hier, à dix heures un quart, le jugement de Louis Gapet
a été mis à exécution. Les ponts et les principales avenues étaient interceptées, jet garnis de canons; les boutiques sont restées fermées toute la journée ; il y a eu peu de monde dans les rues et dans les
places publiques A cinq heures du matin, on a rappelé dans
toutes les sections. Entre sept et huit heures, toute la force armée était sous les armes, et tous les bataillons se sont portés à leurs postes respectifs. Gapet est sorti à neuf heures moins un quart du Temple ; il était alors dans une voiture verte avec son confesseur;
les chevaux de la voiture allaient au pas. Le plus grand calme a régné sur son passage. Il est arrivé à dix heures et un quart sur la place de la Révolution. » — {La Chronique de Paris,)
— « Cependant la sagesse du peuple a triomphé de tous ses
ennemis. Ces tigres, enchaînés par sa main toute puissante, ont été réduits à voir en frémissant la punition du tyran qu'ils voulaient conserver. » — (Robespierre, Lettre à mes commettants.)
— « Arrivé à la voiture, qui était celle du maire, il (le roi) y
monta, son confesseur se mit près de lui ; le lieutenant et le maréchal des logis en face; pendant le trajet, il lut les prières des agonisants et les psaumes de David. Le silence le plus profond régnait de tous côtés, » {Révolutions de Paris.)
— « Depuis la porte de sortie dans la cour jusqu'à la grande
porte qui donne sur la rue, il y avait une double haie de volontaires; il (le roi) monta en voiture. Plus de dix mille hommes étaient aux environs du Temple, et surtout 'du côté où il devait passer. Une double haie bordait le chemin de Tun et l'autre côté, depuis le Temple jusqu'à la place de la Révolution. Aucune voiture ne roulait ce jour-là, et, dans tous les quartiers où il devait passer, il y avait à peine des issues pour ceux qui étaient à pied. Nul ne pouvait y paraître s'il n'était armé d'un fusil, d'un sabre ou d'une pique. » — {Procès des Bourbons, t. II, p. 15i, récit d'un témoin oculaire.)
— « Il (le roi) a dit à Santerre : Marchons; il a traversé une
cour à pied et est monté en voiture dans la seconde; pendant laroute, le plus profond silence a régné. Il n'est arrivé aucun événement. » — {Extrait du procés-verbal de la mort de Louis XVI dressé par les commissaires du Conseil exécutif et du conseil général de la Commune nommés pour assister à l'exécution : Lefèvre, Momoro, Saillais, Isabeau, Bernard et Jacques Roux ; les deux derniers ne quittèrent pas un instant la voiture du roi, du Temple à la place de la Révolution.)
L'abbé Edgeworth, qui fut à côté du roi pendant le trajet qui séparait la prison de réchafaud, n'est pas moins explicite. Il dit, à propos de la tentative qu'on aurait pu faire pour le délivrer :
<( Au reste, le mouvement qu'on appréhendait n'était rien moins qu'une chimère. Un grand nombre de personnes dévouées au roi avaient résolu de l'arracher de vive force des mains de ses bourreaux, ou du moins de tout oser pour cela. Deux des principaux
acteurs, jeunes gens d*un nom très connu, étaient venus m'en prévenir la veille, et j'avoue que, sans me livrer absolument à Tespérance, j*en conservai cependant une lueur jusqu'au pied de l'échafaud. J'appris depuis que les ordres de cette affreuse matinée avaient été conçus avec tant d'art, que de quatre à cinq cents personnes qui s'étaient ainsi dévouées pour leur prince, vingt-cinq seulement avaient réussi à gagner le lieu du rendez-vous.
« La marche dura près de deux heures. Toutes les ri.es étaient
barrées de plusieurs rangs de citoyens armés, tantôt de piques et tantôt de fusils. En outre, la voiture elle-même était entourée d'un
corps de troupe imposant Personne ne paraissait ni aux portes,
ni aux fenêtres, et Ton ne voyait dans les rues que des citoyens armés, c'est-à-dire des citoyens qui, tout au moins par faiblesse, concouraient à un crime qu'ils détestaient peut-être dans le cœur. » — Mémoires, 2® édition, Paris, 1815.)
Les Mémoires de Santerre, qui commandait alors la garde nationale de Paris et qui, en celte qualité, était chargé d'escorter le roi et de veiller à son exécution, Mémoires rédigés d'après des notes manuscrites, non-seulement n'indiquent rien qui puisse faire supposer que la moindre tentative ait eu lieu, mais affirment au contraire que rien ne fut et ne pouvait être essayé [Santerre, sa Vie politique et privée; Paris, 1847, ch. ix).
Voici enfin l'avis d'un de ces nombreux royalistes qui, après le retour de Louis XVIII, rivalisèrent de zèle pour prouver au nouveau roi qu'ils avaient tous mis ou voulu mettre la main à l'œuvre pour sauver Louis XVI (1) :
« Ce que je ne puis passer sous silence, dit-il, ce sont les prétendus morts et blessés le 21 janvier 1793, près la porte Saint-Denis, lors de l'attaque prétendue de l'escorte qui accompagnait le roi, laquelle attaque aurait été dirigée par M. Batz, demeurant à Chadieu (Puy-de-Dôme) ; lesquels morts et blessés n'ont existé que dans Fimagination de M. Eckard, qui a voulu faire sa cour et pousser ses
(1) Ce n*étaieat plus alors quatre ou cinq cents personnes qui s'étaient dévouées pour leur prince, mais des milliers, presque toutes celles qui gollicitaient les faveurs du souverain. Cet homme sensé ne s'y laissa pas prendre.
amis Une tentative devait effectivement avoir lieu à cette époque, mais sous la direction de M. Prousteau de Mont-Louis, vivant et demeurant présentement boulevard Beaumarchais, n^ 83 6ts, alors lieutenant de la garde nationale de Paris, qui s^était adjoint
des hommes de cœur et dévoués Ces braves ne purent rien en-
treprendre^ n'étant pas assez nombreux. » — {Souvenirs historiques, p. 34.)
Nous pourrions citer à TinGni, sans arriver à une conclusion différente.
On peut donc affirmer que de Batz ni autre ne fit de démonstration le 21 janvier 1793, et que Téchauffourée de la porte Saint-Denis est de pure invention/
Cette certitude ne saurait être ébranlée par ce qu'a écrit M. Eckard dans ses Mémoires historiques sur Louis XVII et dans une brochure intitulée : L'ombre du baron de Batz. Evidemment cet auteur, de même que M. Gampardon dans son Tribunal révolutionnaire de Paris, s'en est laissé imposer par le caractère officiel des documents émanés des Comités, dont nous avons établi la fausseté et dont ils admettent la véracité sans les soumettre à aucune critique (1). M. Eckard va jusqu'à s'appuyer du rapport trop évidemment mensonger de Lacoste, et ne tient aucun compte des dénégations du baron, qu'il semble ignorer (Voir La journée des Soixante),
Elle ne saurait l'être non plus par l'interrogatoire de Devaux, puisque le marquis de La Guiche, que celui-ci donne comme l'un des trois individus accompagnant de Batz le sabre à la main, était alors hors de France I Alibi qui annule sa réponse, quel que soit d'ailleurs le motif qui la lui ait dictée.
Quant au second point de l'accusation de Lacoste, l'enlèvement de la Reine et du Dauphin du Temple, il suffit d'en-
(1) Comment les manifestants de la porte Saint-Denis auraient-ils pu rien effectuer, sans être massacrés sur place, ou arrêtés et jugés? etc., etc.
trer dans quelques détails pour en reconnaître aussitôt lïn* vraisemblance; Tindignité de Timputation ne pouvant d'ailleurs faire doute à prïorî,
La dépêche de l'ambassadeur d'Espagne disait que Danton et Lacroix devenus girondins (après le 31 mail), avaient eu des conférences au Temple avec la Reine et que la Commune en était informée.
Voilà qui est net, et qui était facile à vérifier.
£h bien ! au lieu de produire contre les deux coupables, soit aux Jacobins, avant le procès de Germinal, soit au Tribunal surtout, pendant les débats, soit dans la presse^ ce document si grave en apparence, Robespierre, qui en était détenteur, ne voulut jamais le livrer à une discussion publique.
Il permit à Lullier d'en répandre mystérieusement le bruit, et à Saint-Just d'y faire une allusion meurtrière dans son réquisitoire contre les Dantoniens ; il fit ou laissa faire par le président Herman une copie falsifiée d'un certain paragraphe, pour CONVAINCRE Hérault de Séchelles de haute trahison! Mais il ne remit pas ce papier d'Etat, qu'il n'avait aucun droit à s'approprier, ce corps de délit, cette pièce à conviction, à Taccusateur public, pour, aux audiences, être signifiée, lue intégralement et communiquée aux prévenus, afin de la voir, par eux, discutée, acceptée ou récusée.
C'est qu'en effet, ce tranche-montagne n'était qu'une bulle de savon.
Si Danton et Lacroix avaient réellement eu des conférences au Temple avec la Reine, il en serait resté des témoins, il y aurait eu des complices. A défaut des municipaux et des gardes, Simon aurait vu et parlé; Roussel, Cortey, Devaux, M"* Grandmaison, Marie-Antoinette auraient plus tard laissé échapper quelque allusion ; la Commune, enfin, qui, selon la lettre espagnole, affirmait ces conciliabules, et avait en mains les copies des lettres delà Reine^ aurait infail-
liblement poursuivi les coupables, et tout se serait éclairci, liquidé devant le Tribunal.
Au lieu de cela, Robespierre, LuUier, Herman, Fouquier, Pache, Chaumette, Hébert, Henriot, Simon, etc., ayant des preuves, ne soufflent mot, ni en août 1793, ni au procès de la Reine, ni en germinal; et les hauts justiciers en sont réduits, contre leurs victimes, à supposer des charges, à falsifier des écritures, à fabriquer des conspirations! Ce n'est que quand Téchafaud les a délivrés de la peur de Danton, de la crainte de voir sa légitime fureur éclater et soulever enfin le public, qu'ils osent s'aventurer à détailler la trahison.
Disons donc qu'en cette circonstance l'ambassadeur d'Espagne, si réellement il avait écrit cette lettre, n'avait recueilli et envoyé à son ministre (son texte même en fournit la preuve) qu'un de ces mille racontages qui assaillent en tout temps la diplomatie, et dont la source, dans l'espèce, n'est pas bien difficile à déterminer, lorsque l'on songe que l'officine de diffamation Robespierre-Hébert était déjà en pleine activité, et que la pièce dont il s'agit avait été rapportée de Toulon par Robespierre jeune à Robespierre aîné.
Mais la force de la tradition est si grande, la pente de l'esprit de parti si rapide, que l'on a pu voir il y a quelques mois encore (au printemps de 1873) à Paris, un journal démocratique des plus sérieux et qui devrait cependant savoir ce que valent de tels procédés envers les hommes d'Etat qui ont, ne fût-ce qu'un moment, dirigé les affaires de leur pays, asseoir gravement Danton, comme apprenti régent, entre les deux hommes les plus éloignés de son génie, de sa magnanimité et de son patriotisme, et les plus indignes assurément de lui être comparés : Bazaine et Mirabeau I
Quoi qu'il en soit, en ce qui concerne les relations personnelles de Danton et Lacroix avec de Batz, si imperturbablement affirmées par Elie Lacoste, voici ce qu'imprimait, en l'an III, le baron lui-même, dans sa réfutation du réquisitoire fantastique des Comités de Gouvernement et de l'acte dressé
contre lui par Taccusateur public, au Tribunal révolutionnaire (1):
« Je n'ai vu de ma vie la figure de Danton, ni celle de La Croix (sic). Je n'ai eu relations quelconques, directes ni indirectes avec eux, et jamais nous ne nous sommes trouvés à une même table. Je porte encore à qui que ce soit sur la terre le défi de fournir une preuve de t assertion contraire. »
Mais il ne nie aucunement, qu'on le remarque bien, dans cette pièce si importante, ni ses entrevues, ni ses relations avec Chabot, Bazire, Julien, Delauuay et Lullier, non plus qu'avec la plupart des condamnés du 28 prairial, ses coaccusés : le marquis de La Guiche, Sombreuil, les Roban, M"" Grandmaison, Devaux, Roussel, Cortey, etc. ; relations qu'il reconnaît au contraire, et qu'il explique à sa manière.
Observons aussi que la maison de Charonne, où se seraient faites les orgies et cachées les conspirations présidées par de Batz, dans laquelle se serait tenu le Comité autrichien, et où, selon Lacoste, Danton et Lacroix auraient été faire ripaille quatre fois par semaine avec les conjurés, avait été investie, fouillée, fermée et mise sous les scellés dès le 30 septembre 1793 ; que de Batz ni autres n'y avaient remis les pieds, par conséquent; et qu'enfin tous ceux de ses affidés qui auraient assisté avec lui et les deux Montagnards à ces saturnales, y compris la locataire de VHermitage (M"® Grandmaison), étaient, depuis cette époque, écroués ou sous la main de la police. Rappelons enfin que Danton et Lacroix étant restés en Belgique jusqu'à la fin de mars 4793, ce n'est que d'avril à septembre de la même année qu'ils auraient pu faire orgie à Charonne.
Or, aucune des personnes arrêtées et interrogées le 30 septembre chez M"^ Grandmaison, gens de service ou amis, ny
(1) La conjuration de Vitranger et le baron de Batz, ou la journée des Soixante, par le baron de Batz.
parle de leur apparition à une époque quelconque; aucune des autorités requérantes ou assistantes, ni le commissaire de la section Lepeltier, Vergnes, ni les municipaux de Gharonne, François dit Piprel, maire, et Lignier, procureur de la Commune, ne mentionnent de près ou de loin cette circonstance, que Gbabot ni Bazire, qui avaient dîné avec de Batz à VBermitage, n'indiquent pas davantage dans leur déclaration écrite au comité de Sûreté générale, ni dans leurs dépositions orales, ni dans leurs correspondances, et à laquelle, nous le répétons, il ne fut même pas fait allusion par le Tribunal révolutionnaire aux audiences des 13, 14, 15 et 16 germinal. En effet, des personnages ayant dîné avec lui à Gbaronne au mois de juillet 1793, Ghabot ne désigne que Julien, Delaunay, Bazire et de Batz, tandis que Bazire ne signale, outre les précédents et lui-même, qu'une dame de Beaufort (amie de Julien de Toulouse et du Père Duchêne), La Harpe (le littérateur), et Benoit (d'Angers) (1).
Aucun ne parle de Lacroix, ni de Danton.
Leur présence chez de Batz est donc encore une invention criminelle.
Mais, sinon à Gharonne, au moins à Paris, avaient-ils festoyé contre la République? Car on se souvient que pendant Tété de 1793, Thomme de llncorruptible, le seul qui fût acquitté le 16 germinal, Lullier, avait confié que Danton arrangeait quelque chose pour le petit Gapet, qu'il dînait souvent rue Grange-Batelière avec des Anglais, avec Gus-
(1) Déclarations de Chabot et Bazire au Comité de sûreté générale, les 25 et 26 bramaire an II. — Archives nationales, papiers du Tribunal révolutionnaire, C. 342, dossier 648.
Le procès-verbal de la perquisition faite à VHermitage, ainsi que les interrogatoires de Cortey, Roussel et Devauz, sont aux Archives nationales : W, 389, dossier 904. M. Campardon les a reproduits dans son Tribunal révolutionnaire de Paris, 2* édition. Quant à la déclaration de Chabot, ses lettres écrites dans la prison du Luxembourg et son testament, ils se trouvent également aux Archives. La déclaration a été donnée, avec quelques lettres, dans les Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices, brochure imprimée par ordre de la Convention.
man, avec « Finfâme » Sainte-Amaranthe^ avec le fils de Sartines, avec Lacroix, et qu'ils y faisaient des repas à cent écus par tête (environ neuf cents francs de notre monnaie) (1). Assertion déjà bien grosse, que Lacoste ne craignit point d'hyperboliser encore, à Tinstigation de Robespierre, dans son trop fameux rapport du 26 prairial.
Quelque improbables que le caractère de Danton et sa situation dans la République rendissent déjà ces étranges insinuations, elles se trouvent fort ébranlées encore par ce fait que lui-même et Lacroix, au procès, avaient précisément inscrit l'hôtelier de la rue Grange-Batelière, le sieur Rosse, sur la liste des témoins à déch£u*ge qu'ils voulaient faire entendre^ et que le Tribunal s'était bien gardé de laisser comparaître et déposer ce personnage ! Mais voici que cette fable se trouve, en outre, directement démentie par une révélation intime faite en 1852, et dont il n'est guère possible de contester la véracité (2).
L'auteur est la fille d'un administrateur de l'ancien régime, familière des Sainte-Amaranthe, qui se mit à jaser m extremis.
Voici ce qu'elle rapporte sur un des festins légendaires à cent écus par tête.
On s'ennuyait à Sucy (campagne des Sainte-Amarantbe), lorsque le comte de Morand, de Pressac (un aide de camp de Lauzun), Fleury, le marquis de Fenouil (ex-officier aux g£u*des), et d'autres galants proposèrent d'emmener les dames à Paris.
Chacun devait, à son tour, les traiter chez une des renommées du temps, et le comte, en dernier, les mena au célèbre restaurant de la Grange-Batelière.
« Que je suis malheureux, Mesdames (fit Rosse, lorsqu'on fut entré) ! Les préparatifs pour vous recevoir étaient
(i) Bulletin du Tribunal révolutionnaire ^ no 19.
(2) La famille Sainte-Àmaranthet par M»« A. R. — Paris> Goupil, 1852.
faits dans le plus beau de mes salons, lorsque le citoyen Danton a fait commander un dîner et préciser le local auquel il tenait.
« — A tout seigneur tout honneur (dit M"* de Sainte- Amaranthe en riant) ; donnez nos places au citoyen Danton et ne vous en tourmentez pas trop ; vous pourrez bien nous loger quelque part?
« — Oh I oui, madame, au même étage, un salon assez joli ; mais ce n'est pas celui que je voulais offrir à madame. »
Les chambres étant contiguës, la société Sainte-Amaranthe pouvait entendre la conversation toute politique des invités de Danton :
« Ils sont plus graves que nous, de ce côté (observa le comte de Morand). »
Après le repas, on conduisit les dames aux Français^ où le hasard amena également Danton et ses amis.
M°® de Sainte-Amaranthe désira le voir de près et dit à M°^ A. R. : « Voulez-vous venir avec moi? la loge à côté de la sienne est vacante. Allons-y. Et toi, Amélie?
(( — Ohl je reste (répondit Tadorable Sartines); quand j'ai envie de voir des bêtes féroces, je vais au jardin du roi. ))
Après être demeurée une moitié d'acte dans le voisinage du lion : « J'en ai assez (dit la Sainte-Amaranthe), et vous! — Moi (répondit la dame R.), j'en ai trop. » — ({ Voilà, je le jure, ajoute cette dernière, les uniques rapports qui existèrent entre la famille Sainte-Amaranthe et Danton (i) ; ils dînèrent le même jour chez Rosse, dans deux salons fort séparés. J'accorde que l'on conspirait peut-être dans celui du fameux chef de parti, mais certes, dans le nôtre, nous étions paisibles, presque gais. »
Plus loin la même plume raconte les amours d'Ëlleviou, de rOpéra-Comique, à Sucy, et ses escapades de nuit au même
(1) Pourrait-on en dire autant de Maximilien? — R.
lieu, qu'il convint un moment aux meneurs du Comité de mettre sur le compte de?... de Danton I peut-être pour donner le change sur les assiduités de Y Incorruptible lui-même près de la châtelaine de Seine-et-Oise. — Un certain Ghenard, républicain et ami du chanteur, voulait, pour rétablir la vérité, que celui-ci allât s'ouvrir à la police... Elleviou s'abstint et fit sagement sans doute ; car il n'est pires sourds que ceux qui ne veulent entendre.
La conspiration de Danton et des Sainte-Amaranthe n'est donc qu'une fable de plus.
11 en est ainsi des soupers à cent écus I Sans quoi Rosse eût été entendu en germinal, ou décapité en prairial, infailliblement^ après la dénonciation de Lacoste.
Enfin, si l'on veut juger d'un coup quelles origines misérables avaient souvent les déclarations les plus graves des Comités en matière de répression politique, et sur quelles bases ragiles, inacceptables, ils ne craignaient pas d'engager contre leurs adversaires la plus terrible action, il faut lire le rapport de l'espion de prison Armand sur les prétendues relations de Danton avec de Batz, dans le Catalogue si important de la collection Gharavay (Paris, 1862, p. 226). — Par respect pour la Révolution, nous nous abstenons de le reproduire et même de Tanalyser.
Ici il devient évident, en effet, que l'affaire de la conspiration de rétranger n'était qu'une machination des Comités servis par la police, un immense procès de Blois! Et, ce qui le prouve plus que tout, c'est l'immunité même accordée à de
Batz, QUI FUT TOUJOURS SYSTÉMATIQUEMENT ÉPARGNÉ.
Le système d'épuration conçu par Robespierre s'écroulait en effet de lui-même, si le baron était amené sur les bancs de l'accusation avec ses soi-disant complices, et qu'on l'eût confronté avec Danton, avec M"° Grandmaison, La Guiche, Devaux, Cortey; alors, adieu les orgies de Charonne, la conjuration du Temple, le roman de la porte Saint-Denis, la connivence avec Londres, Vienne, Berlin, Lyon, Toulon, la
Vendée !... A tout prix, deBatz devait garder sa tète, et ne pas être exhibé au Tribunal.
Il faut donc reconnaître que les chefs de la Révolution puritaine agirent de la façon la plus frauduleuse* et la plus criminelle en introduisant les Dantoniens, tout au moins, dans une conspiration où leur action ne put jamais être constatée et qui n'exista, en ce qui les concerne, que comme un expédient abominable imaginé par les hommes de prairial pour abaisser, au gré dç leur ambition et de leurs haines, le tranchant de la guillotine sur les républicains qui portaient ombrage à leur toute-puissance. Si Robespierre et consorts avaient eu des témoins et des preuves que les Vieux-Cordeliers avaient conspiré avec les royalistes, il était de leur intérêt, encore plus que de leur devoir, de les produire au Tribunal. S'ils ne l'ont pas fait, s'ils ont, au contraire, et comme nous l'avons surabondamment établi et répété, cherché à étouffer toute discussion et à écarter tous détails, c'est-à-dire toute démonstration à ce sujet, c'est qu'ils manquaient absolument de ces témoins, de ces preuves et qu'ils calomniaient pour abattre leurs rivaux et les souiller après leur mort.
Certes, nous ne contestons pas que, pendant la Révolution, l'étranger ait conspiré contre la France, ni qu'il y ait entretenu des intelligences actives avec les royalistes, nous nions seulement, et d'une manière absolue, que Danton et ses amis aient eu part à cette conjuration.
Ce n'est donc pas la punition des parlementaires de Toulouse et de Paris, des assassins de Calas, etc., ou de ce Pasquier que le grand Turgot appelait le bœuf-tigre, ni celle des traîtres de Lyon, de Toulon, de Marseille, etc., que nous reprochons ici aux Comités, mais l'extermination des fondateurs de la République.
Il est aisé de juger, d'après l'exposition douloureuse que nous venons de faire, si les Dantonistes étaient coupables, s'ils s'étaient mis hors de la légalité et des intérêts les plus essentiels de la Révolution, comme le prétendirent leurs proscrip-
leurs, lorsqu'ils voulurent trop tard et trop faiblement, hélas! pour ramener le régime des lois et constituer l'ordre républicain, arrêter le torrent de la déviation démocratique et empêcher l'établissement de l'épouvantable système d'arbitraire, de délation et de meurtre qui prévalut de germinal à thermidor et par lequel tout fut perdu.
Mais ces considérations ne sont plus strictement de l'ordre juridique, et nous devons les abréger, laissant à l'histoire le soin déjuger définitivement le robespiernsme, et, au temps, la tâche longue et difficile de le faire oublier, après avoir cicatrisé les blessures profondes, encore saignantes et peutr être mortelles que les puritains ont faites à la République.
La défense des co-accusés de Danton résulte d'abord des relations qu'ils eurent avec lui et de l'assistance qu'ils vouèrent à sa politique. Liés à son œuvre, compagnons de ses travaux et de sa mort, ils ont, de fait, part à sa réhabilitation : Camille Desmoulins et Fabre d'Eglantine, tous deux Vieux-Gordeliers, membres illustres de ce district fameux qui fut le foyer de la révolution militante, tous deux ouvriers de la première heure et des grandes journées. Camille, le patriotique et courageux auteur de la France libre, des Révolutions de France et de Brabant, de la Tribune des patriotes, du Vieux Cordélier, l'un des premiers républicains de France, avec Danton et Condorcet, promoteur du 14 juillet, combattant du 10 août, et qui mourut avec la conscience de pouvoir reposer sa tête guillotinée sur le bouclier de ses œuvres civiques! Fabre, l'auteur du Philinte, soldat du 10 août, secrétaire du président du Conseil exécutif de la République française au mois de septembre 1792, missionnaire derArgonne,run des auteurs du calendrier républicain ! Hérault de Séchelles, combattant
de la Bastille, missionnaire du Mont-Blanc et du Haut-Rhin, négociateur de la neutralité de la Suisse, principal collaborateur et rapporteur de la Constitution de Tan II, président de la fête nationale du 10 août 1793 1 Lacroix et Philippeaux, républicains éclairés qui reconnurent Danton à Toeuvre et soutinrent sa politique jusqu'à Téchafaud!...
Ce sont ces patriotes que le rapporteur du comité de Salut public vint traîner sur la claie, en 94, comme fauteurs des plus ignobles intrigues et des forfaitures les plus abjectes.
Camille Desmoulins, dit Saînt-Just, combatitla loi contre les Anglais et en reçut des remerciements dans les journaux britanniques. — « Avez-vous remarqué que tous ceux qui ont été loués dans T Angleterre ont trahi leur patrie? »
Passons ; en observant, toutefois, que Desmoulins, au Tribunal, sans qu'on ait pu rien lui opposer, démentit formellement le fait et objecta que Ton venait d'incriminer Lullier et Delaunay pour le contraire, c'est-à-dire pour avoir soutenu la loi contre les Anglais (1).
<c 11 (Camille), dit encore Saint-Just, attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses conséquences ; il parla effrontément en faveur des ennemis de la Révolution, proposa jDOMr eicx un comité de clémence.
« 11 avait été le défenseur de Tinfâme Dillon, avec la
même audace que montra Dillon lui-même, lorsqu'à Maubeuge il ordonna à son armée de marcher sur Parts et de prêter serment de fidélité au roi. »
Ici, deux accusations formelles : 1** d'avoir défendu le royaliste Dillon; 2* d'avoir attaqué le comité de Salut public et proposé la clémence pour les ennemis de la Révolution. Dans l'un et l'autre cas, le corps du délit nous reste, c'est-à-dire la lettre de Camille Desmoulins au général Dillon et ses numéros du Vieux Cordelier. Nous pouvons juger sur pièces.
Dillon avait, en efTet, encouru à plusieurs reprises le soup-
(1) Voir première partie.
çon des républicains, entre autres pour un ordre du jour du 13 août 1792, ainsi conçu :
(( De grands et sinistres événements ont eu lieu dans la ville de Paris. Le général Arthur Dillon, commandant en chef sur la frontière du Nord, ne peut les communiquer à Tarmée avant d'en avoir été instruit d'une manière officielle ou certaine; mais on assure que la Constitution a été violée. Quels que soient les parjures, ils sont les ennemis de la liberté française. Le général saisit cette occasion périlleuse de renouveler le serment de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le maintien et l'intégrité de la Constitution du royaume, décrétée par l'Assemblée nationale constituante, aux années 1789, 1790 et 1791, et d'être en tout fidèle à la nation, à la loi et au roi. »
Mais Dillon s'était bientôt rendu aux faits, qui lui furent exposés par Delmas, Bellegarde et Dubois-Dubais, envoyés comme commissaires de la Convention à la frontière du Nord. Il s'était rallié au nouvel ordre de choses et avait même consenti à passer sous le commandement de Dumouriez, nommé à sa place par le Conseil exécutif. En aucun temps et dans aucune occasion, il n'avait ordonné à son armée de marcher sur Paris.
Militaire distingué, le général avait le premier, selon lui et suivant Camille, conçu le plan de la campagne de l'Argonne et avait très effectivement contribué à son succès en occupant de son chef la côte de Biesme, qui fut l'obstacle où les Prussiens vinrent se briser et qu'il défendit avec une opiniâtreté victorieuse (1).
Pour ce service et d'autres moins décisifs, quoique importants encore, la Convention avait retiré, le 6 février 1793, l'arrêté par lequel Dillon avait été déclaré déchu de la confiance nationale et suspendu de son commandement.
(1) Voir le Compte-rendu au ministre de la guerre par le général A, Ditlofiy commandant Formée des Ârdennes, suivi de pièces justificatives, Brochore in-S de 70 pages, rue de l'Hirondelle, no 8; Paris, 1792.
Toutefois, en juillet de la même année, il était de nouveau tombé en disgrâce et avait été mis en état d'arrestation par le comité de Salut public.
C'est alors que Desmoulins avait pris sa défense, c'estànlire, demandé qu'on pressât son jugement.
Il avait connu Dillon au comité de Défense, dont il était membre, à l'époque où le général était venu à Paris pour rendre compte à la Convention. Il avait longtemps partagé les préventions de tous^ mais il s'était enfin rendu à ce qui lui paraissait l'évidence, et avait fini par se déclarer pour ce militaire dans le comité.
C'est pourquoi, lorsqu'il entendit Cambon, le Jl juillet, demander à la Convention de valider son arrestation comme (îonspirateur, il s'écria : « Il n'y a rien d'absurde comme la fable qu'on vient de débiter. »
Cette apostrophe singulière excita des protestations violentes et l'Assemblée confirma l'ordre d'arrestation.
Alors Desmoulins demanda la parole, et le tumulte redoubla. Billaud voulait que la Convention l'empêchât de se déshonorer et Legendre qu'il allât défendre Dillon au Tribunal révolutionnaire.
On passa à l'ordre du jour.
N'ayant pu parler, Desmoulins voulut écrire; de là sa fameuse lettre à Arthur Dillon, imprimée, vendue et criée sur la voie publique (1) :
« Afin, dit-il au général, de faire monter ma réponse par les airs et à travers les barreaux jusque dans votre chambre, j'ai recours à un moyen infaillible, c'est de faire crier dans
(1) Letire de Camille Désmoulins, député de Paris à la Convention, au géiéral Dillon, en prison aux Madelonnettes, Brochure îd-S de 60 pages; Paris, 1793, avec cette épigraphe : n Le tailleur d'Henri IV lui ayant parlé d'affaires, celui-ci dit qu'on allât chercher le chancelier pour lui prendre mesure d'un habit. C'était un propos insolent et d'un aristocrate. Il faut que le tailleur parle à son tour, à la Section ou à la Convention, mais il ne faut pas qu'il fasse taire les autres. Et puisqu'on m'a ôté la parole, à moi mon écritoirel »
les mes : « Grande trahison découverte et correspondance de Camille Desmoulins avec le général Dillon. r>
Ensuite il explique comment une brouillerie avec Bréard, et la critique qu'il fit lui-même des opérations du premier comité de Salut public lui attirèrent Tanimosité de ses membres, de Bréard particulièrement, qui crut se venger en dénonçant à la tribune ses relations avec Dillon ; relations qu'il expose et légitime d'après les services et les qualités militaires reconnues au général par Drouet, Delmas, Alquier, Merlin de Thion ville, Merlin de Douai, etc.
L'irritation du Comité n'en alla pas moins jusqu'à ajouter à la fin du compte-rendu de sa gestion une dénonciation portant que Dillon conspirait avec un organiste pour Louis XVII, et à demander qu'il fût maintenu en arrestation.
Dans sa lettre, comme à la Convention, Camille traite cette imputation de fable absurde et reproche néanmoins, en ces termes, à Dillon, de ne pas avoir dénoncé son prétendu complice au moment où celui-ci était venu le faire chanter :
a On m'avait rapporté qu'un nommé Ernest dit Lépinoy, pauvre diable et moitié fou, reconnu tel par la police, était venu chez vous vous offrir amicalement l'épée de connétable de Louis XVII, pour vous venger ainsi de l'ingratitude de la République, et avait terminé par vous emprunter de Targent sur les appointements de cette grande charge ; que vous vous étiez contenté de le mettre à la porte et de refuser de l'argent à ce fou qui, vous prenant pour Sancho, vous offrait le gouvernement de l'île de Barataria; qu'il était allé de même chez Henri Castellane à qui il avait fait les mêmes offres d'honneurs et la même demande d'argent ; qu'ayant été également mis à la porte et n'ayant point reçu d'argent, il s'était peut-être rabattu sur le comité de Salut public, à qui il avait dénoncé qu'il vous était allé faire une ouverture de contre- révolution sans que vous l'ayez dénoncé, en quoi vous avez eu grand tort. Je me mets à votre place : Vous avez vu un homme, qui au milieu de sa folie, sentait les injustices qu'on vous a faites et vous montrait de l'amitié à sa manière, et son projet était trop bête pour mériter la guillotine à votre avis. Vous avez fait conscience de le dénoncer, de peur que mon cher cousin Fouquier-Tinville ne prit la chose au sérieux, et ne fût obligé par la loi de l'envoyer rejoindre la servante. Vous vous
êtes contenté de lui défendre de mettre les pieds chez vous et de continuer à faire votre malle pour partir sous trois jours pour r Amérique, sur le vaisseau oti vous aviez déjà payé votre passage avec un passeport en régie. Vous avez dit comme Curiace : S'il faut, pour être patriote parfait, faire guillotiner ce pauvre hère au lieu de laisser à la misère le soin de faire justice de ses extravagances, je rends grdces aux dieux de n'être pas Romain.
« Mais vous n'en avez pas moins eu un tort végiel^et le Comité a fait son devoir en s'assnrant de votre personne. Atissi, je n'ai jamais songé à me plaindre de voire arrestation, mais seulement de votre détention si longue au secret. Je voulais demander qu'on vous jugeât^ et couronner le rapport de Cambon en provoquant contre vous le décret d'accusation et votre translation au Tribunal révolutionnaire pour vous tirer du secret et vous mettre en présence du peuple et des juges^ libre de confondre la calomnie et sur le chemin de vos pénates ou delà guillotine, »
Ensuite Desmoulins raconte les deux séances do la Convention où il essaya de demander la mise en jugement du général et ne put se faire entendre, ainsi que toutes les mésaventures qui en résultèrent pour lui. Il termine par ces paroles :
« Citoyen Dillon! vous voyez que je me suis fait anatiième inutilement pour vous défendre. Il ne me reste plus qu'à vous exhorter, comme Tadministrateur qui vous a interrogé, à prendre patience et à réfléchir que la chambre oh vous êtes à la Mairie n'est pas aussi insupportable pour la chaleur que les plombs de la République de Venise. Peut-être ma plume où est toute ma force vous servira-t-elle mieux dans l'opinion que ma voix dans la Convention. J'aurai fait, du moins, en demandant contre un accusé le décret d'accusation, ]>our le mettre sur le chemin de la justice et le retirer du secret et des mains de l'arbitraire, mon devoir de député et mon devoir de citoyen, en rendant témoignage à vos connaissances militaires et à votre patriotisme pratique et non pas seulement spéculatif. Après quoi, si Condé, Valenciennes, tombent au pouvoir des ennemis, ma conscience ne me reprochera rien; et, malgré le préjugé, j'aurai parlé de vous en homme libre. Je suis sûr que le général Dillon n'a jamais pensé à se retirer chez les Volsques, pour se venger de l'ingratitude de sa patrie; je me fais gloire, dussé-je être le seul, de m'être opposé à l'injustice de Rome pour les services de Coriolan. »
Voilà la trahison ! un engouement opiniâtre pour un militaire qull croyait avoir sauvé son pays; un intérêt légitime, si Dillon était innocent des faits qui lui étaient reprochés, mais assurément inopportun (1).
Car, pour défendre, Camille avait attaqué, et s'en était pris à des gens qui ne regardaient pas à tuer un homme pour un bon mot. — « Demandez à Billaud quelle peur Dillon lui a donnée en lui faisant voir Tennemi? Voyez Saint-Just porter sa tête comme un Saint-Sacrement ! » avait-il dit, — «Nous te ferons porter la tienne comme un saint Denis », avaient répondu les deux décemvirs.
En effet, Desmoulins fut guillotiné, et sa femme envoyée à l'échafaud avec Arthur Dillon I
Même chose, ou à peu près, pour le Vieux Cor délier :
« 1.6 vaisseau de la République vogue, comme j*ai dit (écrit Camille), entre deux écueils : le modérantisme et l'exagération. J*ai commencé mon journal par une profession de foi politique qui aurait dû désarmer la calomnie ; j'ai dit avec Danton, qu'ou/rer la Révolution avait moins de périls et valait mieux encore que de rester en deçà; que, dans la route que tenait le vaisseau, il fallait encore plutôt s'approcher du rocher de l'exagération que du banc de sable du modérantisme...
«... Le rayon d'espérance que j'ai fait luire au fond des prisons aux patriotes détenuSy l'image du bonheur à venir de la République française, que j'ai présentée à l'avance et par anticipation à mes lecteurs, et le seul nom de Comité de clémence que j'ai prononcé, à tort si l'on veut pour le moment, ce mot seul a-t-il fait sur toi, Hébert, l'effet du fouet des furies? N'as-tu donc pu supporter l'idée que la nation fût un jour heureuse et un peuple de frères? Puisqu'à ce mot de clémence, que j'avais pourtant si fort amendé, en ajoutant : Arriére la pensée d'une amnistie, arriére Vouverture des prisons, te voilà à te manger le sang, etc..
« ... L'anarchie, en rendant tous les hommes maîtres, les réduit bientôt à n'avoir qu'un seul maître.
« C'est ce seul maître que j'ai craint ; c'est cet anéantissement de
(i) « Marat s'est trompé sur Proly, dit-il au Tribunal révolutionnaire. — Quel est rhomme qui n'a pas eu son Dillon?»
la République, ou du moins ce démembrement. Jji comité de Salut public, ce comité sauveur, y a porté remède ; mais je n*eQ ai pas moins le mérite d'avoir le premier appelé ses regards sur ceux de nos ennemis les plus dangereux, et assez habiles pour avoir pris la seule route possible de la contre-révolution... » (1).
Aucune des charges élevées contre Desmoulins n'était donc soutenable. On le sacrifia, avec une froide et hypocrite cruauté^ à des haines personnelles, à des convenances de parti.... il avait offensé les dieuxl Et d'ailleurs, Danton mort, il ne pouvait rester.
Pour Hérault de Séchelles nous ne discuterons non plus que deux chefs d'accusation : avoir fait passer à l'étranger les délibérations du comité de Salut public, du temps qu'il en faisait partie; avoir donné asile à un émigré. Les autres charges nous paraissent par trop dénuées d'intérêt public, et, d'ailleurs, au Tribunal, l'accusé lui-même les a mises à néant (2).
Le point de départ de la première imputation se trouve dans une note de Robespierre (toujours Robespierre!) inscrite sur le carnet de poche qui fut saisi chez lui après le 9 thermidor. Elle est ainsi conçue :
« Organisation du Comité. — Infâme violation des secrets du Comité, soit de la part des commis, soit de la part d^ autres personnes,
« 1° Placez-vous dans un local convenable;
(1) Le Vietix Cordelier, journal rédigé par Camille Desmoulins, député à la Convention et doyen des Jacobins. — No V^ grand discours justificatif de Camille Desmoulins aux Jacobins.
(2) V. Ifo partie.
« 2** Chassez surtout le traître qui siégerait dans votre sein (1). »
A quelque temps de là, sous une influence qu'il ne serait pas difficile de déterminer, un dénonciateur infatigable, universel, Bourdon (de TOise), disait à la Convention :
a Je vous dénonce le ci-devant avocat général, le ci-devant noble Hérault de Séchelles, membre du comité de Salut public et maintenant commissaire à Tannée du Rhin, pour ses liaisons avec Péreyra, Dubuisson et Proly. w — Et Robespierre dans ses notes à Saint-Just pour le rapport contre les Dantoniens : « Proly, autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, principal agent de la faction de Tétranger.
a Hérault, entièrement lié avec Proly.
(( Hérault, tenant des conciliabules de conspirateurs ; ami de Hébert et autres.
« Hérault, entouré de tous les scélérats de r Europe,... Hérault espion des cours étrangères au comité de Salut public, dont il transmet les opérations à Vienne par le canal de Proly (V. une lettre écrite à de Forgues par un de nos envoyés) (2). »
Dans son rapport, Saint-Just aggrave et précise ces accusations : « Hérault, dit-il, qui s'était placé à la tête des
affaires diplomatiques, mit tout en usage pour éventer les projets du Gouvernement. Par lui les délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères étaient communiquées aux gouvernements ennemis» Il fit faire plusieurs voyages à Dubuisson, en Suisse, pour y conspirer sous le cachet même de la République.... Nous avons intercepté des lettres de Las-Cazas, ambassadeur d'Espagne à Vienne {sic)^ dans lesquelles il rapporte les délibérations diplomatiques du Comité au temps d^ Hérault (3). »
(1) Archives nationales, C. F 1, 4,436.
(2) C'est la lettre de B&le. — Archives nationales^ C. W, 342, dossier 648. — No 7 de nos Pièces justificatives.
(3) Rapport, pièces n«» 4 et 9.
Avant le procès, Fouquier-Tinville inscrit sur sa liste de pièces à rechercher pour étahlir Taccusation : « la lettre de Las-Cazas, où est rapportée en détail une séance du Comité, qui ne peut avoir été ainsi livrée en détail que par Hérault (1). »
Au Tribunal, le président soutient l'accusation avec âpreté et dit à Hérault de Séchelles, après lui avoir fait lire par le greffier de soi-disant passages des dépèches de Las-Gazas et de Clémente de Campos : « Ces lettres sont- elles conçues en termes propres à vous convaincre de vos correspondances avec nos ennemis? Vous ne redoutiez pas le plus léger indice, pas le moindre adminicule de la communication de nos plans à l'ennemi, et je vous administre des preuves complètes (2). n
Enfin, longtemps après germinal, un individu dont l'histoire ne saurait sans doute accepter le témoignage sans examen, le dénonciateur de la conspiration d'Aréna, Bertrand Barère, ancien membre du comité de Salut public, rapporte ainsi les faits relatifs à la félonie d'Hérault de Séchelles.
Quelque répugnance que nous éprouvions pour ce personnage, espion et transfuge de tous les partis, et qui mourut pensionnaire des fonds secrets de la monarchie de juillet, nous relatons néanmoins ses dires, afin de répondre à tout :
a Un nouvel incident, dit-il dans le deuxième volume de ses Mémoires, fut provoqué au Comité par l'arrivée d'un grand paquet qu'une de nos frégates en croisière dans la Méditerranée avait trouvé sur une goélette napolitaine allant à Carthagène. Ce paquet, envoyé de Toulon, renfermait des papiers et documents diplomatiques de la plus haute importance, puisqu'ils avaient trait au partage de la France entre les puissances coalisées... Cette découverte des papiers officiels de la coalition fit beaucoup de bruit parmi les membres de la Convention; chacun me demandait quand j'en ferais un rapport circonstancié. Mais pendant que f attendais une occasion favorable de dévoiler en présence de l'inexorable histoire les intentions criminelles
(1) Archives nationales, G. F?, 4, 436.
(2) Bulletin du Tribunal révolutionnaire et première partie du Procès,
de nos ennemis, Hérault de Séchelles^ qui ne paraissait être qite curieux de voir ces cordes et ces signatures royales et impériales, me demanda COMMUNICATION DU DOSSIER. J'igQorais alors quelle dangereuse intimité liait ce député, trop confiant ou trop faible pour la direction des affaires politiques, avec le comte de Proly, fils naturel du baron de thugut, ministre autrichien. Cette particularité ne se découvrit que par les événements qui suivirent. Hérault de Séchelles eut l'imprudence de communiquer ces pièces diplomatiques à son ami. Je les réclamai à plusieurs reprises; cbaqpie fois il m'assurait qu'il les reporterait incessamment au Comité. Il ajoutait que puisque j'étais occupé de tant de travaux et de tant de rapports, il se chargerait volontiers de faire celui qui était relatif au partage éventuel de la France.
« Je lui opposai la volonté du Comité, qui m'avait confié ce rapport essentiel. Il fallait, disais-je, y démontrer à l'Europe, même victorieuse (ce qui était bien loin de nos craintes), que l'intégrité de la France était impossible à détruire pour trois ans seulement; que les peuples de France, accoutumés à exister réunis sous le même lien fédératif de province et sous le même gouvernement, ne resteraient jamais longtemps sous un joug étranger et sous une domination conquérante ; enfin, que la France libre, puissante et une, était devenue de premier ordre et de premier besoin dans la fédération générale des familles européennes.
« Je me proposais de développer tout cela, reprit naïvement Hérault de Séchelles, et j'ai commencé mon travail. J'insistai pour la restitution des pièces au Comité et dans mes mains; il me donna de vaincs promesses. Il fallut d'autres événements pour lui prouver la nécessité d'être fidèle à ses engagements; mais ce furent des événements trop malheureux pour cet excellent collègue. Quanta moi, je n'ai pas cessé de le conseiller, et ensuite de le plaindre^ lorsqu'il fut accusé par le comité de Sûreté générale qui avait découvert ses liaisons avec Proly. Jusqu'au moment de son arrestation, j'avais été bien loin de le soupçonner d'aucun mauvais procédé, moins encore d'aucune action répréhensible. Avant qu'on songeât à l'accuser, il était venu au Comité me prier de solliciter pour lui son envoi en mission à Huningue et dans le département du Haut-Rhin ; Il s'ennuyaitf disait-il, de la monotonie des travaux de la Convention. Je demandai donc ce congé le soir même, après lui avoir fait observer qu'il n'y avait pas de motifs pressants pour que le Comité envoyât un commissaire à Huningue, oh se trouvait le générai Pichegru, qu'on observait toutefois, à cause du voisinage du prince de Condé
et du corps des émigrés. « Eh bien! je l'observerai, ajouta-t-il, et « le but de ma mission est utile. »
« On s'étonna, il est vrai, de la demande que j'exposais pour Hérault de Séchelles, mais on Vaccorda cependant. Nous n'y pensions plus lorsque M. Backer, autant qu'il m'en souvient, un de nos résidents dans les cantons, nous écrivit que Hérault de Séchelles n'était resté que quelques xmtants à Huningue, et qu'il s'était rendu à Bâle, où il avait conféré longtemps avec l'embassadeur français, M. Barthélémy; que, sans doute, le député en mission avait agi de concert avec le Comité, mais qu'il croyait néanmoins de son devoir de relater ce fait dans ses rapports diplomatiques.
« Cet avis éveilla l'attention sur la mission de Hérault de Séchelles à Huningue. Le comité de Sûreté générale fut prévenu qu'il avait recelé chez lui un ancien commissaire des guerres émigré. Le fait fut constaté dès le retour de Hérault de Séchelles à Paris. Il se trouva, en outre, chez lui, une grande quantité de cartons remplis de papiers diplomatiques qu'il avait, dit-il, fait apporter a son domicile par un chef de division des bureaux du comité de salut public, afin de les étudier, étant chargé, de concert avec moi, de cette partie de l'administration.
« Le comité de Sûreté générale avait déjà fait arrêter Vémigré, Hérault de Séchelles en référa ensuite au Comité, qui me demanda pourquoi les cartons du bureau des relations extérieures se trouvaient distraits du Comité et mis à la discrétion d'un de ses membres? — Je répondis que les faits concernant cette translation de papiers m'étaient complètement étrangers et inconnus; que pour s'assurer de la vérité, il fallait interroger le chef de division de ce bureau, vieillard plein de probité (il se nommait Maudru et jouissait d'une juste réputation de franchise et de loyauté; c'était un homme âgé de soixante ans). Appelé, en effet, à dire ce qui s'était passé, cet employé témoigna que depuis plus d'un mois je n'avais pas paru une seule fois au bureau diplomatique, retenu que j'étais par mes nombreux rapports; mais qu'avant son départ pour le Haut-Rhin, Hérault de Séchelles lui avait ordonné de porter chez lui les divers cartons contenant les dossiers des relations extérieures. M. Maudru l'entendant ajouter qu'il n'avait le temps de les parcourir que chez lui, s'était conformé à ses ordres.
« On apprit ensuite, par les rapports des domestiques de Hérault, que l'Autrichien Proly venait tous les jours passer plusieurs heures chez leur maître. On comprit dès lors le motif de cette translation de cartons et comment s'était opérée la soustraction des cartes
anglaises du traité de Pilnitz et des autres pièces et instructions concernant le partage de la France.
« Je ne sentis que dans ce moment combien ma liaison avec Hérault de Séchelles et sa coupable conduite auraient pu m' être funestes, dans un temps où les soupçons et les accusations planaient sur toutes les têtes. Mats le Comité s'empressa de me déclarer qu'il était constamment satisfait de ma conduite et de mes travaux; je les continuai avec un nouveau zèle (i). »
Ce concours de témoignages est écrasant, sans doute?. . . . mais pour les accusateurs seulement! Sur quelles preuves en effet, orales ou écrites, reposent toutes ces imputations?
Hérault de Séchelles était entré au comité de Salut public lors du renouvellement qui eut lieu le 11 juillet 1793. Il n'y était que supporté par Robespierre, dont tous les efforts tendirent à l'en écarter.
Il est donc assez peu vraisemblable déjà et d'ailleurs nullement prouvé qu'il ait, comme le prétend Barère, demandé d'être envoyé dans le Haut-Rhin à la fin de 1793. Il est, au contraire, présumable que cet éloignement lui fut proposé, sinon imposé.
Hérault, qui était un autre personnage que le marquis de Vieuzac, et tenait un rang élevé parmi les républicains, avait déjà été envoyé dans le Mont-Blanc (Savoie) au commencement de 1793, avec des instructions diplomatiques de la plus haute importance. C'est à son retour qu'il avait présidé tout à la fois la Convention au 31 mai et au 2 juin, la Commission nommée pour la rédaction de la Constitution, et la fête anniversaire du 10 août. Et c'est à ce moment, c'està-dire à l'apogée de son influence, qu'il fut envoyé en Alsace.
Or, cette nouvelle mission n'était rien moins qu'inutile, si l'on en juge par son principal résultat, la neutralité de la
(1) Mémoires de B, Barère ^ membre de la Constituante, de la Convention, du Comité de Salut public et de la Chambre des Représentants, publiés par MM. Hippolyte Carnot, membre de la Chambre des députés^ et David (d'Angers), membre de l'Institut. 4 vol. in-8, chez Labitte, quai Voltaire, 3 à Paris. — Tome II, pages 158 à 161.
Suisse, négociée et obtenue par Hérault de Séckelles {V. 1'* pai^ tie). Il n'avait donc rien eu à solliciter, en cette occasion^ du sieur Barère, ni du Comité lui-même, où il pouvait traiter et traitait en effet d'égal à égal avec tout le monde.
Ce premier mensonge, encore plus burlesque qu'odieux, et qui témoigne au moins de l'imperturbable vanité d'un personnage qui rampait alors dans la domesticité de Robespierre, sauf à le trahir bientôt, n'était pas inutile à relever.
Enfin, quelle importance, quel but pouvait avoir la communication, par Proly, aux coalisés, de leur acte de partage ; et qui fera-t-on croire à une pareille bourde?
Quoi qu'il en soit^ averti des menées qui se tramaient à la faveur de son absence, le missionnaire du Haut-Rhin demanda son rappel, et reparut à la Convention le 29 décembre 1793 (il nivôse an II), pour y répondre à ses accusateurs.
« Pendant que les soldats de la liberté, dit-il, repoussent victorieusement Tennemi loin du territoire du Bas-Rhin, et vous envoient chaque jour la nouvelle d^un succès contre les satellites des despotes, j'ai rempli la mission qui m'était assignée de garantir la sûreté intérieure du département du Haut-Rhin. J'ai épuré les sociétés populaires et toutes les autorités constituées ; j'ai accéléré leur mouvement; j'y ai ranimé l'exécution des lois, les assignats, le maximum, la taxe ; j'ai purgé les traîtres (stc), arrêté un grand nombre d'individus suspects, préservé la frontière des communications conspiratrices ; en un mot, ma conscience me rend témoignage que ce département n'a plus besoin que d'être soutenu, et qu'il est actuellement remonté au niveau des autres parties de la République, et que les patriotes, qui y étaient en petit nombre, ou sans appui et sans force, y ont repris ce caractère d'énergie avec lequel ils sont toujours sûrs de reconquérir la prééminence qui leur appartient. Je me borne à vous présenter ce résultat général. Je n'abuserai point des moments de la Convention par de plus longs détails. Comme j'ai eu l'honneur d'être calomnié pour avoir rempli sévèrement mon devoir, et comme je rapporte avec moi des pièces décisives, il est essentiel que ma conduite soit mise au jilus grand jour. Je le demande avec instance. Soit que j'en rende compte au comité de Salut pubUc, soit que je publie ce compte par la voie de l'im-
pression, si vous le préférez; on verra qui, de mes dénonciateurs ou de moi, a le mieux servi la République.
« Actuellement, qu'il me soit permis de vous entretenir un instant d'une autre inculpation diriîçée contre moi ; inculpation non moins facile à détruire que toutes les autres, et que ne méritait pas d'éprouver un ami sincère de la liberté, un homme dont le patriotisme ardent et pur n'a pas varié une seule minute depuis le commencement de la Révolution.
« J'ai appris, citoyens, par les pa[)iers publics, qu'un membre de la Convention, m'attaquant en mon absence, avait cherché à vous présenter en moi des liaisons intimes et suspectes avec Proly, Péreyra et Dubuisson.
tt Ma réponse est bien simple. J'ai vu quatre à cinq fois dans ma vie Péreyra et Dubuisson; je les connais à peine. Quant à Proly, je l'ai rencontré, non pas habituellement, mais plus souvent. 11 était répandu au milieu des patriotes; il n'a jamais proféré en ma présence une seule parole qui m'eût mis à portée de le dénoncer, comme je n'y aurais pas manqué, si j'eusse décx)uvert qu'il fût en contradiction avec les intérêts de la liberté et de la République.
a Au surplus, je déclare que je l'ai beaucoup moins connu que plusieurs excellents patriotes dont la vertu républicaine est aussi notoire qu'irréprochable. Je déclare aussi que je n'ai jamais eu de correspondance avec ces hommes auxquels on me suppose si intimement lié. Au commencement de l'année, j 'a! été six mois absent dans le Mont>Blanc ; je viens encore d'être absent deux mois. Pendant ces huit mois, je n'ai jamais entendu parler d'eux que par les gazettes. Appréciez maintenant cette grande intimité, et voyez à quoi elle se réduit. Je vais plus loin : quand même je me serais trompé sur le compte d'individus qui, suivant un décret de la Convention nationale, avaient bien mérité de la patrie en accusant Dumouriez, mon erreur ne pourrait m'êlre imputée à crime qu'au moment où je persisterais à les soutenir en dépit de Fopinion publique et des découvertes qu'on a pu faire postérieurement à mon départ.
« Au surplus qu'on me juge, non par mes paroles, mais par mes actions.
« On accuse ces hommes de projets ultra-révolutionnaires, capables de provoquer la perte de la République en outrant avec malveillance la démocratie. Eh bien ! je suis en état de prouver, par toutes les mesures que j'ai prises dans le département du Haut- Rhin, que j'avais en quelque sorte pressenti vos décrets, et que je
n*ai pas cessé de me conformer à Tesprit qai anime le comité de Salut public. D'avance, je me suis tenu dans la juste limite où le bien que Ton fait ne peut devenir un mal, et où l'ardeur révolutionnaire hâte et mûrit la liberté sans la compromettre.
« Veut-on encore une autre preuve? On accuse ces hommes d'avoir cherché à diviser les patriotes de la Montagne. Eh bien ! moi, fidèle à des principes bien opposés, j'ai, le premier, dénoncé et fait arrêter au comité de Sûreté générale un émissaire des puissances étrangères, un Français parricide, qui, semant mystérieusement les propos les plus infâmes, s'efforçait de nous désunir d'avec Danton, de le rendre suspect, et d'annuler la brûlante et redoutable énergie de ce soutien de la liberté. Citoyens, voilà ma conduite. Ah ! comment serais-je assez vil pour m'abandonner à des liaisons criminelles, moi qui, dans le monde, n ai jamais eu qu'un seul ami intime, depuis l'âge de six ans : le voilà... (en montrant le tableau de Lepelletier) Michel Lepelletier! 0 toi dont je ne me séparerai jamais, dont la vertu est mon modèle; toi qui fus en butte, comme moi, aux haines et aux vengeances parlementaires : heureux martyr ! j'envie ta gloire. Je me précipiterais comme toi, pour mon pays, au-devant des poignards liberticides ; mais fallait-il que je fusse assassiné par le poignard d'un républicain ?...
« Voici ma profession : si, d'avoir été jeté, par le hasard de la naissance, dans cette caste que Lepelletier et moi nous n'avons pas cessé de combattre et de mépriser, est un crime qui me reste à expier; si je dois encore à la liberté de nouveaux sacrifices ; si un seul membre de cette assemblée me voit avec méfiance au comité de Salut public ; si ma prorogation, source de tracasseries continuellement renaissantes, peut nuire à la chose publique, devant laquelle je dois disparaître, alors je prie la Convefition nationale d'accepter ma démission de ce Comité, et de permettre que je n'en fasse plus petrtie. Rentré tout à fait dans le sein de l'Assemblée, j'inviterai mes collègues à vérifier mes fautes en patriotisme ; j'appellerai le témoignage du vertueux Gouthon, qui nous préside en cet instant. Je le prie de vous dire si, lorsque j'ai eu le bonheur de concourir avec lui à la rédaction de la déclaration des droits et de l'acte constitutionnel, mes collègues, dans ce travail, ne m'ont pas toujours vu rechercher avec ardeur, jusqu'à la dernière limite, ce qu'il y avait de plus populaire, de plus démocratique, de plus sacré dans les intérêts du peuple et dans la dignité de la nature humaine ?
Citoyens, mes plus chères affections, ma vie entière appartiennent nécessairement, irrévocablement à cette constitution, à la
République ; et quand ou me suppose des relations contre-révolutionnaires, je serais le dernier des hommes, et en même temps le plus stupide, si j*en pouvais avoir à côté de pareils souvenirs!
« La Convention ordonne l'impression du compte de Hérault et passe à Tordre du jour sur sa démission de membre du comité de Salut public (1). »
A cela, personne ne répondit : ni Robespierre, ni Barère, ni Billaud-Varennes, ni Bourdon (de TOise) ; personne ne se leva pour soutenir raccusation, pour accabler le traître, ni même pour atténuer la confiance que rAssemblée lui témoignait et demander qu'il maintint sa démission, ou que rAssemblée Tacceptât.
Mais nous lisons dans Thistoire de M. Villiaumé (6° édition), qu'à cette date même, Robespierre écrivit à Hérault de Séchelles « pour l'inviter à opter dans le jour (H nivôse) entre la persistance dans sa démission et un rapport du Comité sur la dénonciation dont il avait été l'objet. »
D'après le même auteur, le motif de la démarche de Robespierre et de la dénonciation de Bourdon était qu'une lettre venant de l'étranger avait été interceptée, qui présentait Hérault de Séchelles comme ayant livré un secret du comité de Salut public ; sur quoi Billaud l'avait accusé de trahison et sommé de donner sa démission.
M. Michelet, avec sa profonde sagacité, donne des détails plus circonstanciés encore sur cet incident, lesquels éclaircissent parfaitement le fait relaté par M. Villiaumé. « On se rappelle, dit-il, cette pièce énigmatique que Robespierre jeune avait apportée de Toulon et que gardait Robespierre, A cette époque, voulant, par Hérault, entamer les Dantonistes, et en général les Représentants revenus de mission, il terrorisa Billaud, Gollot, tout le Comité. H exhuma cette
(1) Moniteur universet, n» 100, année 1793, séance de là Convention do 9 nivôse an II. Le rapport fut imprimé dans le courant de janvier 1794, sous ce titre : Rapport de Hérault, député, sur sa mission dans le Haut'Rhin, imprimé par ordre de la Convention.
pièce : « Il y a un traître ici voyez entre vous. )> — BU-
laud détourna le péril : « C'est Hérault, sans doute, dit-il, Hérault, Tami de Proly (1). »
Cependant Hérault ne donna point sa démission, et le Comité ne fit aucun rapport contre lui, que nous sachions ; Robespierre ne montra pas davantage les papiers mystérieux qu'il détenait, continuant à s'en servir pour perdre son collègue dans l'opinion publique et le pousser à Téchafaud.
Quels étaient donc ces témoignages si décisifs ? — 1** La lettre ou dépêche de Clémente de Campos au duc de La Alcudia, datée du 31 juillet 1793, saisie sur un navire espagnol par une de nos croisières et rapportée de Toulon par Robespierre jeune; 2° celle de Las Cazas, ambassadeur d'Espagne à Venise, au citoyen Henin, agent diplomatique de la République française à Constantinople, écrite de Vienne le 15 octobre de la même année, et envoyée au ministre des affaires étrangères à Paris (2).
La première dit, en effet : « Cette situation critique (il s'agit de la détention de la reine au Temple) ne fait pas moins trembler que la suppression du comité de Salut public et son renouvellement. Neuf des principaux chefs Maratistes en sont les membres. Marat lui-même est président, Robespierre secrétaire. On espère cependant qu'il s'y trouve un espion royaliste déguisé sous le masque maratiste. » — Et la seconde : « Sachez donc que dans un Comité de matadores (le comité de Salut public, sans doute?), tenu le XX septembre, Forgues [sic), consulté sur ce qu'il espérait des intelligences étrangères, dit que les moyens s'affaiblissaient chaque jour...
qu'il lui devait (à Barthélémy) la découverte de (cela ne
vous regarde pas) ; que les agents à fomenter les troubles de
(1) Michelct, Histoire de la RévolutioUy 1" édition, tome VII, page 161. — Voir encore la note du carnet de Robespierre, que nous avons rapportée plus haut et qui marque le point de départ de toute cette machination.
(2) Voir les pièces 5 et 6.
rirlande (cela ne vous regarde pas).... Le Comité délibéra : 1** Etc. ; 2° Etc. (cela ne vous regarde pas) ; S** La continuité
du travail d*Hénin Après cela, Henriot entra et dit
(cela ne vous regarde pas) ; etc.
« Ceci est tiré, mon ami, d'un protocole secret de vos plm secrètes affaires, écrit jour par jour. Comptez sur la vérité des faits » (1).
Or, dans aucune de ces lettres, comme nous l'avons déjà fait remarquer dans la première partie de ce procès, et comme nous ne nous lasserons point de le répéter, pas plus que dans celle écrite de Bâle au ministre des affaires étrangères à Paris, le 3 germinal an II (à la veille de Taflaire), par un anonyme que Ton pensait être Backer, agent du Comité en Suisse, pièce dont on fit, toujours sans la produire, un si odieux usage contre les Dantoniens (2), dans aucune de ces lettres, disons-nous, le nom d'Hérault- Séchelles ne se