P DUPLESSIS
Heureusement, cette lettre ne fut pas remise à son destinataire.
Cependant, le 16 germinal, au club des Jacobins, quelques heures à peine après le massacre de ses anciens amis, Robespierre appelait sur les « scélérats » dont la tête venait de tomber sous le glaive de la loi, les profanations les plus lâches et les plus cyniques. Couthon, Vadier, Levasseur, Ghasles, Arthur, Payan, Dumas, etc., etc., s'empressaient de répondre à cet appel magnanime et venaient à Tenvi souiller les mânes des fondateurs de la République (1).
Quelques jours plus tard, et pour accabler ses victimes jusque dans la tombe et devant la postérité, Robespierre réunissait dans une publication ofQcielle tout ce que ses complices et lui-même avaient entassé depuis quatre mois d'impostures et d'insultes contre les Vieux-Cordeliers (2).
Enfin, le 26 prairial, il mettait le sceau à son œuvre, le couronnement à l'édifice, par son rapport sur la conspiration de Batz ou de l'Etranger, dans lequel on ne peut méconnaître son faire, bien qu'un Lacoste l'ait signé (3).
(1) Moniteur universel, — Notice des pièces authentiques relatives aux principaux agents de la faction de V Etranger, qui ont conspiré contre la Souveraineté du peuple français et contre la Représentation nationale, — V. pièce n' 27.
(2) Notice des pièces authentiques, ut suprà.
(3) Rapport fait au nom des Comités réunis de Salut public et de Sûreté générale, sur la coospiratioa de Batz ou de l'EtraDger, par Elie Lacoste, dans la séance du 26 prairial an îl, etc. Imprimé par ordre de la Convention.
Et c'est en présence de témoignages aussi nombreux et aussi décisifs^ tons authentiques et de notoriété facile, que les panégyristes de rincorruptible ont osé prétendre qu*il n'avait point trempé dans le complot de germinal et qu'il n'avait fait, en cette occasion, que subir la pression des Comités l,.,. C'est en face de ces preuves irrésistibles, accablantes, qui proclament son action directrice, meurtrière et perverse, sa perfide hypocrisie, sa rage implacable et intéressée, qu'ils ont osé exalter sa mansuétude et son civisme, l'abandon stoïque qu'il avait su faire de ses amis devenus coupables, le sacrifice admirable de ses attaches personnelles, de ses affections les plus tendres^ au salut de la patrie et de la liberté !...
Il faut oser le dire, on n'a jamais manqué plus grièvement à l'histoire, à la pitié, au juste, à tout ce qu'un écrivain doit au public et à la postérité, qu'en soutenant une pareille prétention.
Robespierre, en effet, ne fut pas conduit à son entreprise par des erreurs ou des discordances d'opinion seulement, mais par les plus détestables mobiles, par une implacable envie et par une ambition que ne justifiaient ni ses tendances sociales, ni ses vues politiques, ni ses services révolutionnaires, ni sa capacité pratique.
Ce ne furent pas plus les principes de la politique que les règles de la morale qui dirigèrent ici sa conduite, mais les seuls intérêts de son ambition. La Montagne et la Commune lui faisaient obstacle pour arriver au pouvoir suprême, il brisa tous les liens privés et publics qui l'unissaient à leurs principaux représentants et se défit par la diffamation et par la guillotine des Dantoniens, des Hébertistes, des Socialistes et des Athées. C'est ainsi que Danton, Chaumette, Jacques Roux, Ëuloge Schneider, Anacharsis Clootz et tant d'autres furent trmnés sur la claie d'infamie et sacrifiés à l'élévation du pouvoir personnel.
Mais lors même que Robespierre eût eu raison et que la révolution puritaine, l'établissement, par la force, du déisme
officiel et du régime de Sparte, eût été le but normal de la Révolution, ce que nous contestons absolument, rien ne l'autorisait à employer les moyens infâmes auxquels il eut recours pour assurer le triomphe de ses idées et de sa personne.
Son principal complice fut Saint-Just. Car les desseins de Maximilien n'auraient jamais abouti, par son manque de courage, sans Taveugle et énergique assistance de ce jeune fanatique.
Il lut à la Convention, le 27 ventôse, le lendemain du jour où Amar avait requis contre Fabre d'Ëglantine, un rapport contre Hérault de Séchelles et Philippe Simond qui dépasse peut être en violence calomniatrice celui du il germinal, contre les Dantonistes (i).
Certain de n'être pas soumis au débat contradictoire, il y affirmait, avec un sang-froid criminel, devant un auditoire irrévocablement asservi, les mensonges les plus meurtriers contre des adversaires désarmés, absents^ tenus au secret : « Le comité de Salut public avait déclaré depuis environ quatre mois au premier (Hérault), qu'il ne délibérerait plus en sa présence, qu'on le regardait comme un ami de l'Étranger et comme suspect, pour avoir réclamé, les larmes aux yeux, la liberté de Proly, s'être saisi des papiers diplomatiques du comité, les avoir compromis de manière qu'ils ont été imprimés dans les journaux et répandus au dehors » ! — Calomnies infâmes, que nous avons précédemment réfutées (V. l** et 2^ partie du procès).
Son rapport du il germinal, pour faire consacrer par la Convention l'arrestation des Dantoniens et leur renvoi au Tribunal, dépasse en impudence et en frénésie les plus furieux réquisitoires des séides du despotisme, et son imposture du 15, lorsqu'il supprima la lettre de Fouquier et qu'il annonça faussement une révolte pour faire mettre les
(1) Voir notre pièce n» 9.
accusés hors des débats, Tassocie irrémédiablement aux plus détestables fauteurs de cet irréparable attentat.
Cependant il faut tenir compte de son extrême jeunesse, de la fascination que Robespierre exerçait sur lui et des manœuvres qui furent employées par les meneurs des Comités pour le tromper et le faire servir à leurs fins.
<( Us travaillèrent une année entière, dit Courtois, au succès de leur attaque. Ils fournirent à Saint-Just toutes les notes qui servirent à la contexture de son rapport. Saint- Just eut si peur la veille de l'arrestation de Danton, qu'il refusa de le prononcer. Poussé à bout par ces scélérats, il jeta au feu le rapport ainsi que son chapeau. Amar retira Tun et Tautre des flammes.
« Saint-Just disait un jour à un particulier, au moment ou Danton entrait dans Fappartement où il était : « Je frémis « en songeant qu'on veut que cet homme n'existe pas dans « dix jours (i). »
Quant à Billaud, il fut du complot, et a affreusement ».
11 assista Robespierre dans les comités, à la tribune de la Convention ou des Jacobins et dans la presse, avant le 10 germinal ; il appuya l'arrestation de Fabre et proposa celle de Danton ; il affirma, avec Saint-Just^ la rébellion et la conspiration des accusés au Tribunal; enfin, comme Robespierre, il obéit autant à ses haines privées qu'à ses entraînements de parti dans la poursuite des Yieux-Cordeliers. Il enviait à Danton sa supériorité naturelle et le détestait pour avoir été son subordonné (2). Il haïssait Camille, parce que celui-ci avait fait allusion, dans une brochure, à sa mésaventure de Châlons, lors de sa mission en Champagne (3).
Disons à sa décharge que son âme ombrageuse fut aussi
(1) Notes sur la Révolution (Archives de la préfecture de police).
(2) Voir l'« partie.
(3) Voir 2« partie, et une brochure de Gadolie, de Duukerque, intitulée i Tuenaa menli, Billaudl — Archives nationaies^ DXLIII, c. I.
trop exposée aux menées du chef de la conjuratioD, et, surtout, que plus tard il se repentit.
Voici ce qu'on lit à cet égard dans un article nécrologique sur ses dernières années :
« .... La mort de Danton était alors à ses yeux un crime; un crime en raison des immenses services qu'il avait rendus.
« Hélas I disait-il souvent, j'y ai trempé, trop directement et avec une haine affreuse. Le malheur des révolutions, c'est qu'il faut agir trop vite ; vous n'avez pas le temps d'examiner; vous n'agissez qu'en pleine et violente fièvre, sous l'effroi de ne pas agir, je m'entends, de voir avorter vos idées. Danton et ses amis étaient d'habiles gens, des patriotes invincibles à la tribune et dans l'action publique, et nous les avons massacrés I Ils n'avaient pas, comme nous, excepté le brave Westermann, le Murât de la République, les mains pures de trafics et de rapines, ils aimaient trop le luxe, mais ils avaient le cœur noble et révolutionnaire. Vous saurez leurs services un jour, quand on fera l'histoire sincère de notre époque.
« .... Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et en 1793; il avait fait le 10 août; il n'avait pas voulu nominativement le pouvoir. Que de calme et d'activité puissante avait cet homme, quand les circonstances étaient difficiles I Quelle étendue d'esprit, quelle facilité !
« .... Je reste avec la conviction intime qu'il n'y avait pas de i8 brumaire possible, si Danton, Robespierre et Camille fussent restés unis au pied de la tribune (1). »
Peut-on avoir le cœur noble et les mains chargées de rapines?.... Peut-on être le boulevard de la République et le pourvoyeur de la Monarchie?....
On voit par ces contradictions mêmes que la conscience
(1) Extrait d'un article anonyme intitulé : Les dernières années de Billaud'VarenneSy remis par le général Bernard, alors ministre de la guerre, au journal ia Nouvelle-Minerve, Paris, 1835. T. I.
— Mode Billaud-Yarennes fut infectée jusqu'à son dernier jour par le venin robespiemste. — Puisse cet aveuglement lui servir d^excuse auprès de la postérité.
Mais nulle circonstance atténuante pour Gouthon, qui, sans s'être compromis par des prévarications publiques aussi flagrantes que celles de ses deux autres collègues, n'en fut pas moins partout et toujours derrière l'Incorruptible.
U signa Tordre d'arrestation des Dantoniens; il requit à la Convention contre Westermann ; il les diiïama tous à la tribune et dans les feuilles du parti, ainsi que dans sa correspondance avec ses commettants (1), et l'on peut voir par ses dires des il et 16 germinal principalement jusqu'où se porta son ardeur calomniatrice.
Quant à Barère, il fut ici, comme toujours, avec les plus forts.
C'est lui qui écrivit sous la dictée, et en dissimulant son écriture toutefois, Tordre d'arrestation du 10 germinal; c'est lui qui s'indigna, dans une tribune publique, de ce que ces contre-révolutionnaires de Danton et de Desmoulins respirassent encore; c'est lui qui transmettait au Tribunal, sous forme officieuse, les calomnies que le parti fabriquait et faisait courir contre les accusés.
Voici un spécimen de ces secrets d'Etat :
(c Pour les repas avec Sainte-Amarantbe, les Anglais, etc., faire assigner le traiteur, rue Grange-Batelière, et d'Albarède, commis à la liquidation, actuellement à Cherbourg, comme commissaire du Conseil. On ignore sa demeure à Paris. — Pour l'échange des louis, faire entendre le citoyen Jacob fils aîné, menuisier, rue Meslée. — Il faut recommander expressément de les interroger en déclaration, chacun pour le fait qui les concerne. » — Etc., etc.
L'Accusation se garda de produire de semblables inepties,
(1) Correspondance de Georges Couihon, âéituié da Puy-de-Dôme, etc., 1791-1194; un vol. grand in-8, Paris, Aubrj, 1872.
qu'elle n'était pas en mesure de convertir en charges réelles, et que nous avons ramenées à leur juste valeur, ici et dans notre Mémoire sur la vie privée de Danton.
Homme du Vœ vtctiSy Barère dénonçait alors ses anciens patrons, Danton, Hérault, Camille, comme plus tard encore Robespierre lui-même, et ensuite, sous Bonaparte, son secrétaire au comité de Salut public, Demerville, et ses amis, Aréna, Géracchi, Topino -Lebrun.... Il en vint, nous l'avons déjà dit, jusqu'à émarger sur les fonds secrets de Louis-Philippe (i).
Au comité de Sûreté générale, les plus acharnés furent Amar, David et VouUand.
Nous avons indiqué précédemment quel rôle joua le premier dans le procès de Fabre d'Eglantine ; bien que, dans cette forfaiture, il ait surtout obéi, il n'en fut pas moins criminel.
Ud autre puritain, un démocrate à chevrons (soixante années de vertu!) Vadier, le compère et l'ami de Fouquier- Tinville, le héros de l'affaire Darmaing, sans avoir été aussi loin qu'Amar, officiellement du moins, fut cependant d'un acharnement singulier.
Cet homme mépris6d)le et cruel, ce réactionnaire déguisé, qui, en 1789, se démenait encore pour le maintien des droits sacrés de la féodalité^ et en 1791, à la Constituante, déclarait détester le système républicain^ voulut, lui surtout, témoigner contre les fondateurs de la République et provoquer leur extermination.
Le 22 nivôse, à la Convention, il attesta que c'était Fabre d'Ëglantine qui avait commis le faux décret, et on l'entendait dire, à la fin de ventôse, en parlant de Danton : « Nous allons donc vider ce gros turbot farci ! »
Le 15 germinal suivant, secondant de toute sa fureur la manœuvre de Robespierre, Saint-Just et Billaud pour faire mettre les Dantoniens hors des débats, il vint affirmer à
(1) Taschereau, Revue rétrospective.
l'Assemblée, comme Tayant vu, que les prévenus étaient en pleine révolte, et que le député Simond et le général Dillon conspiraient pour eux dans les prisons. Comme' Barère, il s'indignait que ces scélérats vécussent encore....
Enfin, le soir de Texécution, aux Jacobins, joignant ses lâches insultes à celles de Robespierre, de Couthon, de Chasles, de Levasseur, il reproduisit contre Danton Taccusation d'avoir voulu sortir le Dauphin du Temple pour le proclamer roi et dénonça Dufourny comme lui ayant dit qu'il n'y avait pas de preuves contre le président des Gordeliers (1).
Voulland, lui, se contenta de garder le silence lors de l'imposture du 22 nivôse, bien qu'étant un des commissaires chargés de saisir chez Delaunay la pièce qui servit à l'équivoque d'Amar contre d'Eglantine et sur le sens de laquelle il ne pouvait, par conséquent, être abusé ! Ce fut lui qui aussi, avec Amar, porta au Tribunal le décret de mise hors les débats, en disant à Fouquier : « Voilà de quoi vous mettre à votre aise ! »
Quant au peintre David, d'abord feuillant, puis girondin, puis robespierriste et impérialiste, comme Barère, et qui savait, selon les temps, illustrer de son pinceau Marat ou Bonaparte, il s'en allait avec Arthur et Nicolas, colportant les calomnies de l'Incorruptible, prônant sa dictature et travaillant à son profit la conscience du public et des jurés.
Au moment du sacrifice, on le voyait s'afficher avec une gaîté de commande sur le passage des condamnés, dans un café du quai de l'Ecole (celui de Jérôme Charpentier peutêtre ?) prostituant son crayon jusqu'à tracer la caricature des victimes
Voilà les vétérans civiques, les républicains sans tache, les hommes purs dont Robespierre s'aida pour égorger ses amis!
(1) Pièce no 24, déclaration de Dufourny.
Ceux des membres des Comités que nous n'avons point nommés, furent tous plus ou moins passifs dans la proscription des Dantonien s, Robert Lindet et Philippe Rûhl exceptés, qui refusèrent, avec le courage et la probité antiques, de tremper leurs mains dans ce sang généreux.
A TAssemblée, les plus près de Robespierre furent: Ghasles, Fayau, Garlier, Garnier (de Saintes), Tinventeur ou l'endosseur de la conspiration du Mans, Levasseur (de la Sarthe), l'ennemi de Philippeaux, Je calomniateur de Danton et Lacroix après leur mort, etc., etc. — La Plaine, bien entendu, vota à cœur joie le massacre des républicains, et la Montagne décapitée, désormais asservie, passa tête basse sous les fourches puritaines pour avoir la vie sauve... Legendre est le type le plus lamentable de cet abaissement.
Mais c'est au Tribunal que reviennent les derniers honneurs.
Parmi les jurés, tous inscrits sur les listes d'avancement dressées par Robespierre, ipsâ manu^ ceux qui auraient pu hésiter furent séduits par des promesses, ou domptés par des menaces. Parmi les juges, aucun n'essaya même de juger (i). Quant au président et à l'accusateur public, Herman et Fouquier, ils furent au-dessus de tout éloge ; voici la nomenclature de leurs exploits :
D'abord ils convoquèrent le jury le 13 germinal seulement, le jour même de la première audience, trop tard pour que les prévenus pussent en connaître la liste et exercer leurs récusations. De plus, sur les treize jurés ïiinsi convoqués par Boucher, huissier au Tribunal révolutionnaire, en vertu d'une ordonnance du Président, sept furent écartés, savoir : Laporte, Gauthier, Fauvety, Didier, Trey, Topino-Lebrun
(1) Peu de jours après le procès de Danton, Souberbielle fut nommé officier de santé au camp de l'Ecole de Mars et Herman devint ministre. Mais Denizot et Masson, Juges, Gauthier et Fauvety, jurés, qui avaient hésité, furent réformés lors du renouvellement du Tribunal révolutionnaire, le 22 prairial.
et Gravier; six seulement furent maintenus : Trinchard, Renaudin , Desboisseaux , Leroy (Dix-Août) , Lumière et Ganney, auxquels Souberbielle fut adjoint, pour compléter le nombre 7, nécessaire pour délibérer légalement (1).
Ce triage fut effectué avant Taudience par Taccusateur public. Tous les jurés qui lui parurent douteux furent rayés, il ne garda que les solides^ ceux qui, en effet, allèrent jusqu'au bout.
Le fait est attesté par la différence des deux listes, celle de rhuissier Boucher et celle du compte-rendu d'Herman (2) ; il est attesté par cette déposition faite par le greffier du Tribunal lui-même, Nicolas-Joseph Paris, dans le procès de Fouquier-Tin ville : « Lors de l'affaire de Danton, il y eut un triage de jurés pour composer la section qui devait juger cette affaire ; ce triage fut fait par Fleuriot et Tinville, dans la Chambre du conseil, en présence de plusieurs juges (3). » Enfin, il est indiqué par la note suivante, que nous empruntons au manuscrit de Topino-Lebrun : « N'ayant point accepté (il s'agit de Fouquier) la récusation du juré Renaudin, son ennemi, par Camille, ce qui aurait ôté le nombre 7 déterminé. » Il faut relever, en outre, Id facilité avec laquelle Fouquier brochait ses actes d'accusation, dans lesquels, sans aucune preuve, et même contre toutes preuves, il confondait sans cesse et à dessein les prévenus politiques et les inculpés d'agiotage, comme dans Tacte d'accusation des Frey, par exemple {Archiv. nat.)\ manœuvres qui servaient aussitôt aux calomnies du Bulletin du Tribunal révolutionnaire et de tous les coryphées du parti.
Ensuite, Westermann fut amené sur le banc des accusés sans que Ton ait pris la peine d'observer à son égard aucune forme judiciaire. Ainsi, il n'avait pas subi d'interrogatoire, et
(1) Arch. nat.
(2) Convocation de juré y kvchrr^^ nationales ; Procès verbal d'audience, ibidem, et pièce n» 13.
(3) Voir la pièce no 23.
son acte'd'accusation, qu'on ne lui avait pas notifié, — comment pouvait-il préparer sa défense? — avait été rédigé par Fouquier d'après des pièces qu'il déclarait avoir examinées et qu'il n'avait même pas vues, puisqu'elles étaient sous scellés^ comme en témoigne un procès-verbal dressé ce même jour au domicile du général, rue Meslée, 63, par des membres du Comité de surveillance de la section des Gravilliers (1).
Quatrièmement : Taudition des témoins à charge ou à décharge fut supprimée par le Tribunal. Un seul, Gambon, fut entendu. Et quelque instance, quelque opiniâtreté que mirent les accusés à réclamer, au nom de la loi, Faudition des autres, elle leur fut refusée.
Cinquièmement : le président refusa aussi, avec le même droit, à Pabre d'Eglantine, prévenu de faux, la représentation du corps de délit, s'obstinant, dans un débat qui ne pouvait être vidé que par une expertise d'écritures, à lui mettre sous les yeux «ne copie de la pièce incriminée.
De même il lut à Hérault de Séchelles et à Philippeaux une copie falsifiée de lettres où devait se trouver, selon lui, la preuve de leur crime.
Septièmement : Herman et Fouquier communiquèrent ensemble et se concertèrent, contrairement à tout droit, pendant les audiences, comme le prouvent les autographes suivants, qu'ils échangeaient pendant le cours des débats :
H. — « Dans une demi-heure, je ferai suspendre la défense de Danton; il faudra prendre quelques-uns de détail. »
F. — « J'ai une interpellation à faire à Danton relativement à la Belgique, lorsque tu cesseras les tiennes. »
H. — « Il ne faut pas entamer, relativement à d'autres que Lacroix et Danton, l'affaire de la Belgique; et, quand nous en serons là, il faut avancer (2). »
Huitièmement : en effet, Herman ne manqua point de
(1) Archives nationales, W«, 342, et II« partie.
(2) Archives nationales, W*, 342.
mettre fin à la défense de Danton, en lui retirant la parole avec promesse de la lui rendre, ce qu'il ne fit aucunement. Il ne manqua point, de concert avec Fouquîer, d'interrompre et couper sans cesse la défense des accusés, afin d*empôcber qu'ils se justifiassent, et pour gagner les trois jours au bout desquels le jury pouvait se déclarer suffisamment éclairé. C'est par ces illégalités, par le refus d'appeler les témoins et d'ouvrir les débats contradictoires, que l'un et l'autre amenèrent les Dantoniens à des réclamations qu'ils ne craignirent pas de présenter ensuite au comité de Salut public comme un manquement à la justice, en lui suggérant l'idée du décret de mise hors les débats, pour couper court à la difficulté (i).
C'est encore Fouquier qui, au mépris de toute pudeur, constituait aux accusés un conseil dérisoire et des défenseurs tout prêts, au contraire, à les accabler (2).
Neuvièmement : ce sont eux qui, après la misé hors les débats, et quand le jury fut entré dans la salle de ses délibérations, y pénétrèrent en personne, foulant aux pieds toute légalité comme tout respect humain, pour menacer de mort ceux qui hésiteraient à prononcer la condamnation (3). — « Pourquoi le quatrième jour, dit Topino-Lebrun dans ses Notes sur Fouquier-Tinville, s'est-il trouvé avec Herman dans la Chambre des jurés, pour les engager à déclarer : être suffisamment instruits? {A) » — Herman et Fouquier eux-mêmes, lors de leur procès, ne purent nier avoir ainsi communiqué avec les jurés, et en donnèrent une raison dilatoire (5).
(1) V. !" partie.
(2) Rapport sur le jugement de Danton et Lacroix, fait à la Société pO" pulaire de GisorSy par Ambroise Pantin, commandant de la garde nationale de la Commune. V. pièce n<» 18.
(3) Dépositions écrite et orale de F. P&ris. — Y. pièce n» 23.
(4) Voir pièce n« i9.
(5) Hùttoire prémentaire, t. XXXV, p. 477.
Dixièmement : la loi fut encore violée par le Tribunal en ce qui concerne le prononcé du jugement, qui ne fut point lu aux accusés à Taudience. Singulier aveu de son iniquité.
Onzièmement : le président et Taccasateur public se rendirent aussi coupables de deux autres délits : 1** en antidatsint le jugement, c'est-à-dire, en le rédigeant et signant avant qu'il eût été rendu ; — le greffier Paris ayant refusé de le oontre-signer fut, pour ce, mis en arrestation; — 2" en soustrayant cette pièce accusatrice, qui ne fut jamais retrouvée (1).
Douzièmement : enfin ils s'associèrent aux falsifications inouïes du Bulletin du Tribunal révolutionnaire y en ne poursuivant point les auteurs de cette dégoûtante et sanguinaire mystification, deux familiers de Robespierre, Nicolas et Coffinhal.
Nous extrayons des numéros 16 et 17, des passages qui paraîtront décisifs sans doute. Nous recommandons de les comparer au texte d'Amar, que nous avons rapporté au n" 3 de nos pièces justificatives, d'après le Moniteur, et d'après la Notice des pièces authentiques relatives aux agents de la faction de l'Etranger.
« Le Président : Accusés, soyez attentifs à ce que vous allez entendre.
« Le greffier lit le rapport d'Amar relatif à Chabot, Delaunay, Fabre d'Eglantine, Bazire et Julien de Toulouse.
« Le rapport d'Amar, membre du comité de Sûreté générale et de Salut public^ lu par le greffier comme comi^encement d'acte d'accusation, n'avait une application directe que contre quelques-uns des coaccusés, tels que Fabre d'Eglantine, Chabot, Delaunay, Bazire, Camille Desmouuns, et Julien de Toulouse, absent.
(1) Déclaratiou de Tavernier {Archives du département de Seine-et- Oise),
« Le rapporteur, après avoir rendu grâces au puissant génie de la liberté, qui dévoile et déjoue toutes les trames et complots ourdis contre la patrie, qui fait triompher la République des machinations infernales dirigées de toutes parts contre elle, pour saper ses fondements et la replonger dans le néant, continue en ces termes :
« Les faits dont je vais vous entretenir appartiennent
principalement à quatre de vos collègues, savoir : Chabot, Fabre d'Eglantine, Delaunay et Bazire. Julien de Toulouse et Camille Desmouuns ne peuvent même se défendre d'avoir pris quelque part à ces délits.
a Vous vous rappelez, citoyens, Fépoque à laquelle vous avez senti qu'il était de l'intérêt public de donner toute votre attention aux abus multipliés introduits dans les compagnies financières, telles que celle des Indes. Vous avez reconnu la nécessité d'anéantir ces compagnies, comme seul moyen d'extirper le mal dans sa source, et c'est le 24 août dernier que vous avez décrété la suppression de toutes ces compagnies.
« Chabot a été le proxénète du faux décret, Fabre a été LE FABRICATEUR, il y a donné la première signature ; c'est Delaunay^ qui, de l'aveu même de Chabot, Ta présenté à la rignature de ce dernier, qui y a apposé son seing dans son domicile.
« Delaunay, peut- être bien intentionné avant d'avoir été corrompu par Fabre d^Églantine et ses adhérents, avait démontré à la Convention que la Compagnie des Indes avait volé 50 millions à la France ; il demanda que ses marchandises fussent assujetties à un triple droit ; que la vente et la liquidation des effets de cette Compagnie fussent consommées sous trois mois.
« L'ajccusé Chabot représenta en particulier à Delaunay que son emportement était déplacé^ qu'il faisait beaucoup de tort à la Compagnie des Indes ; et qu'en ménageant cette Compagnie, lui étant tant soit peu favorable, on en aurait pu gagner 5 à
600,000 livres, — mais que faire , ajoutait-il, avec des gens qtie Von égorge?
« Gambon et Ramel, membres du Comité des finances, ont déclaré que les mots faits en fraude (les billets et actions de la Compagnie des Indes) ne sont pas leur ouvrage; que Tarticle 4 du vrai décret a été altéré de manière que le premier décret cessait de servir de base au second ; que le mode d'échange des actions de ladite compagnie avait été entièrement dénaturé, et supposé devoir être fait suivant les statuts et règlements de ladite compagnie, tandis que ces règlements ne devaient plus être consultés, puisque la compagnie était dissoute.
« Pabre et Delaunay étaient signataires de ces changements et altérations, et proposaient à l'accusé Chabot de prendre sa part des 500,000 livres.
« Julien garantissait à Fabre et Delaunay un présent de deux millions, s'ils voulaient solliciter la conservation de la Compagnie des Indes et la faire prononcer par la Convention.
« Mais Fabrey beaucoup plus adroit, avait imaginé de travailler deux sortes de décrets, l'un propre à effrayer la Compagnie des Indes par la baisse extraordinaire de ses effets, et l'autre à leur donner une hausse exorbitante.
« Le premier travail ne devait être montré qu'à la Compagnie des Indes, et avait pour objet de l'effrayer sur la baisse de ses effets, et de l'engager à faire de grands sacrifices pour éviter cette baisse.
« L'autre, propre à faire hausser les effets de cette Compagnie, ne devait être présenté à la Convention que dans le cas où ladite Compagnie paraîtrait disposée à faire les sacrifices que Fabre voulait lui extorquer.
« Delaunay, qui avait d'abord fait une sortie si vigoureuse contre la Compagnie des Indes, et môme contre toute compagnie financière ; qui avait si fortement déclamé contre lesdits vols et dilapidations , avait prêté une oreille docile
aux propositions des solliciteurs de ces brigands en finances.
« Vivement sollicité par Julien, Fabre et Chabot, de caba- 1er en faveur des financiers qu'il venait de démasquer, il s'était laissé gagner, et avait promis de faire tous ses efforts pour que le décret de suppression de la Caisse d'escompte et de la Compagnie des Indes fût modifié à certains égards, et permît à ces compagnies de continuer ainsi leurs rapines pendant quelque temps.
a De là cette chaîne d'intrigues pour faire changer le décret de suppression dont il s'agit; de là ces moyens de corruption répandus, semés dans les bureaux, pour se concilier les esprits et les faire mouvoir à leur gré.
tt De là ces coalitions, ces intelligences criminelles entre plusieurs membres de la Convention et du comité de Sûreté générale et les compagnies supprimées^ et, à ce sujets Julien ne rougissait pas de dire à Bazire que l'association allait bien ; qu'il ne s'agissait que de se bien montrer pour faire une fortune rapide.
« Le décret qui prononçait la suppression dont il est question, est du 27 vendémiaire, cest Cambon qui en avait fourni la rédaction en plusieurs articles^ et son projet présenté à la Convention avait été décrété.
« C'est ce décret que Fabre et Chabot n'avaient pas hésité d'altérer, d'y ajouter, retrancher et même surcharger quelques articles de ce décret.
« .... Les coaccusés Fabre, Chabot, Delaunay et Bazire étaient les principaux instigateurs des manœuvres pratiquées en faveur des compagnies supprimées.
« Ce sont eux qui conjointement avec Julien de Toulouse, Benoît d'Angers, et le petit baron de Bage {sic), ont serré les nœuds de l'intrigue.
« Ces hommes, aveuglés par un gain sordide, dévorés de la soif insatiable de la richesse, se sont agités en tout sens pour procurer aux compagnies qui les stipendiaient la satis-
faction qu'elles se promettaient des menées sourdes de leurs croupiers; et c'est de là que sont venues toutes les falsifications que nous avons à reprocher aux accusés. Ce sont des délits matériels, qu'il n'est pas plus permis de contester que les objets qui frappent journellement nos yeux.
« Julien n'était pas le dernier à demander le prix de ses manœuvres, il importunait sans cesse ses complices pour obtenir le partage des sommes distribuées par les compagnies financières ; il parait que ses importunités ne furent pas sans fruit, puisqu'après son évasion et lors de l'apposition des scellés dans son domicile, on lui a trouvé une somme de 100,000 livres qui ne pouvait être que le produit des cabaleâ en faveur desdites compagnies.
« Hérault de Séchelles n était pas étranger aux falsifications dont Fabre et autres sont les auteurs; il avait, ainsi que Bazire^ une connaissance parfaite des petites trames ourdies pour anéanr tir ou au moins modifier le décret d'extinction de la Compagnie des Indes,
« Camille Desmoulins ne secondait pas moins de tout son pouvoir les espérances des compagnies financières; il voulait aussi se partager le produit de leurs rapines et disait en cette occasion qu'il ne concevait pas comment en Fbance on ne
GAGNAIT PAS D'ARGENT, PARCE QUE LUI, DeSMOULINS, PARMI UNE FOULE DE MOYENS QUI SE PRÉSENTAIENT A SON ESPRIT, N'ÉTAIT EMBARRASSÉ QUE DU CHOIX.
c( L'ex-capucin Chabot n'était pas plus délicat que Camille.
« .... Danton et Lacroix ne sont pas plus irréprochables que les hommes dont nous venons de caractériser les htr- LITS, etc. »
Sous prétexte donc de citer le rapport d'Amar, le Bulletin publie, entre guillemets, les inventions éhontées où, tendant, comme Robespierre dans son projet de discours contre les agioteurs^ à décharger les véritables faussaires, il implique dans l'affaire du faux : Fabre d'Ëglantine, Hérault de Séchelles,
Camille Desmoulios, Gnsman, Deisdérichen, et jusques à Lacroix et Danton; il met sur le compte de Camille et de Fabre les propos de Benoît d'Angers, sur celui de Chabot et de Fabre encore les menées de Delaunay : travestissant tous les faits et mentant impudemment du commencement à la fin.
Si Ton songe que cette abominable feuille était le seul organe ofQciel qui portât à la connaissance du public les débats du Tribunal révolutionnaire, on comprendra Tétendue et la gravité de cette forfaiture, qui couronne dignement le système au moyen duquel l'Incorruptible parvint à égarer assez l'opinion et même l'histoire, pour leur faire accepter la condamnation des Fondateurs de la République.
Un crime fut donc consommé le 16 germinal an II sur la place de la Révolution ; crime odieux, puisqu'il fut perpétré sur des patriotes sans reproche, dans un but inique et par des moyens exécrables; crime funeste, puisqu'il anéantit des hommes indispensables à la République, pour faire fleurir quelques heures des incapacités sanguinaires, et qu'il imprima au mouvement normal de la civilisation une déviation dont nous souffrons encore aujourd'hui.
Car en restaurant sous des apparences mensongères le gouvernement personnel, Robespierre fonda le type de cette tyrannie monstrueuse qui confond en sa serre tous les pouvoirs et tous les droits, cache la domination effrénée de la ruse et de la force sous les auspices du consentement universel et de la légalité, perpètre au nom de l'ordre les violations les plus arbitraires et les plus fondamentales, impose toutes les servitudes au nom de la liberté, et, au nom de l'égalité, tous les arbitraires et tous les abus. — Bonaparte à pied !
Cependant, le forfait a été légalisé par un Tribunal....
C'est la cassation de ce jugement que nous sommes venus demander à l'opinion publique.
Puissent tous ceux qui sont sincèrement attachés à la Révolution, pour la servir et non pour l'exploiter, pour la
faire aboutir dans Tintérêt public et non pour la perpétuer dans leur intérêt propre, accepter ce point de vue essentiel. Un grand pas serait fait pour le repos de la France et vers Tunitéde vues et d'action si nécessaire à raffermissement du régime républicain.