‹ Le procès des DantonistesChapitre 17 sur 37 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

AUTEURS ET COMPLICES DE L'ATTENTAT DE GERMINAL (i)

« Mentiris impudentissime! »

Le bénéficiaire du coup d'Etat de germinal en fut aussi l'instigateur.

Nous accusons Robespierre d'avoir, avant qui que ce soit et plus que tout autre, convoité, dirigé et consommé le massacre des Dantonistes. Les preuves viennent de lui.

Les premières résultent de deux pièces capitales, écrites de sa main, et qui ne permettent pas le doute : le projet de discours ayant pour but d'établir la trahison et la complicité des Dantoniens et des Hébertistes (2) ; les notes à Saint- Just pour son rapport contre les Vieux-Gordeliers (3).

C'est à la fin de décembre 1793, vraisemblablement, quand

(1) V. à nos pièces justiticatives, troisième série, no* 18 à 27 : déclarations d'A. Pantin^ Topino-Lebrun, Daubigny, Robert WoIfT^J. P&ris, Dufourni, Thirion, et séance des Jacobins da 16 germinal, les preuves de ce que nous avançons dans le texte.

(2) Projet de discours contre les Modérés et les Ultra, trouvé dans les papiers de Robespierre lors de son arrestation {Archives nationales).

(3) Projet rédigé par Robespierre du rapport fait à la Convention nationale, par Saint-Just, contre Fabre d'Eglantine, Danton, Pbilippeanx, Lacroix, etc. (V. la pièce no4.)

les Hébertistes eurent échoué dans leur tentative pour établir le culte de la Raison, et les Dantonistes dans celle de renouveler le comité de Salut public, que la première fut écrite, quoique Bûchez et Roux, sans donner de raisons, semblent en rapporter l'origine au mois de novembre précédent; la seconde au mois de février suivant.

Bien que Saint-Just fût alors à Tarmée du Rhin, il était du complot; seulement, il voulait employer la force, tandis que Robespierre préféra le machiavélisme. Cela résulte du projet de discours lui-môme, et d'une note autographe de Saint- Just trouvée dans ses papiers lors de son arrestation, où on lit : a .... Danton, Lacroix.... Mander à Paris, secrètement^ 2,000 de Tarmée du Rhin (1% »

Cependant, Vidée d'attaquer à la fois tous ceux que Ton voulait perdre, la Montagne en Danton et la Commune dans Hébert, au lieu de les armer l'un contre Vautre pour les accabler séparément, idée suivie par Robespierre dans son projet de discours contre les UUrà et les Modérés, et qui était bien digne de son incapacité pratique, ne pouvait être adoptée dans la conduite effective d'une entreprise aussi hasardée. Elle fut combattue victorieusement par les habiles du parti : Couthon et Vadier peut-être ; l'attaque fut scindée. On commença par les Hébertistes, on finit par les Daatoniste.

Mais Robespierre n'en reste pas moins l'auteur et le promoteur de toutes les calomnies produites et de toutes les machinations mises en œuvre en cette circonstance, l'inventeur de cette conspiration de l'Etranger qui permit de pratiquer une si large saignée à la République.

Les deux pièces que nous venons de signaler servirent en effet de base pour le fond et pour la forme, pour l'ensemble et pour les détails, aux déclamations du parti, tant à la Convention qu'aux Jacobins et dans les feuilles publiques, aux

(1) Archives nationales, F 7, 4,436.

rapports de Saint-Just et d'Elie Lacoste, aux arrêtés da comité de Salut public et surtout aux actes du Tribunal révolutionnaire, qui amenèrent la condamnation. De sorte que Ton peut affirmer qu'il n'y a pas une menée, pas une calomnie produite dans ce but, qui ne soit émanée de Robespierre.

Avec un troisième projet de discours contre les agioteurs^ où rincorruptible incrimine Fabre et s'efforce d'innocenter Chabot (1), et un autre, contre les athées et les socialistes, qu'il rattache aussi h la faction de l'Ëtranger [2\ les deux pièces en question constituent les éléments essentiels du système de diffamation par lequel Robespierre obtint l'anéantissement des différents partis qui faisaient échec à sa domination. •

C'est dans le discours contre les Modérés et les Ultrà^ contre les Dantonistcs et les Hébertistes, qu'est l'assimilation des Vieux-Cordeliers à une faction ayant pour but de renverser la République et de rétablir la monarchie I Cette accusation inouïe s'y trouve développée dans une analyse fantastique où la conduite politique de Danton, de Fabre d'Eglantine, de Desmoulins, de Lacroix, d'Hérault de Séchelles, de Philippeaux, de Westermann, de Merlin (de Thionville) et de tous les Montagnards qui, de près ou de loin, se rattachaient à eux, est présentée sous des couleurs si atrocement fausses, avec des interprétations si arbitraires, des raffinements d'hypocrisie si subtils et des audaces de calomnie si inattendues, qu'en aucun temps et en aucun lieu, on peut le dire, sous aucune tyrannie et par aucun prescripteur, le mépris du sens commun, de la notoriété publique, de la vérité, de la justice, ne fut poussé à ce degré d'insolence et de perversité (3).

(1) Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et 'complices, imprimées en exécution da décret du 3 vendémiaire. — De Timprimerie nationale, an III, broch. in-8,

(2) Ibid.

(3) Voir la pièce no 4,

Ces textes nous ont paru suffisants pour justifier Fépigraphe de ce chapitre 1 Et il nous semble oiseux, après cela, de disputer encore avec les panégyristes du < divin sanscalotte », pour savoir s*il fut navré ou ravi, s'il protesta avec autant de sincérité que de fureur, lorsque BiUaud, qu'il avait am^é à ce point par ses calomnies et par ses intrigues, proposa au Comité l'arrestation des Dantonistes.

Maximilien les avait depuis longtemps marqués un à un pour la guillotine; il avait préparé leur massacre; et tous ses semblants d'amitié, comme quand il feignit de défendre Danton aux Jacobins et au Comité, qu'il appuya Camille dans l'entreprise du Vieux-Cordelier et qu'il l'embrassa la veille même du jour où il*le fit arrêter et mettre au secret, n'étaient que traquenards et grimaces.... Il aurait été autrement surpris, si BiUaud se fut abstenu ; aussi, la détestable comédie qu'il joua à cette occasion ne doit-elle en imposer à personne.

Une autre série de preuves dissiperait l'hésitation, s'il en pouvait rester.

L'insistance avec laquelle Robespierre, dès le mois de janvier 1794 (le 8 notamment), associa dans ses discours à la Convention et aux Jacobins et dans les différents projets dont nous venons de parler, surtout celui contre Delaunay, la qualification de fripon à celle de traître et de modéré dans ses allusions| aux Dantonistes^ accuse nettemeat le dessein de les faire confondre avec les agioteurs.

Le soin qu'il eut, vers le même temps, dans ses notes à Saint-Just et ailleurs, tout en chargeant Fabre des prétendues trahisons de son parti et le présentant comme chef de la faction modérée (alors qu'il n^osait eDCore désigner nominalement Danton), de déclarer l'auteur du PhiUnte complice ou même auteur du faux commis dans l'affaire de la Compagnie des Indes, confirme cette manière de voir.

Enfin, ses rapports et son incontestable entente avec Chabot pour arriver à ce résultat, soit en lui conseillant certai-

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nés démarches, soit en lui ordonnant certaines réticences dans ses déclarations, en sont une preuve formelle.

En effet, dans une lettre écrite de la prison du Luxembourg, le 4 frimaire, le Gapucin s'exprime ainsi : « Robespierre...., toi qui chéris les patriotes^ daignes te souvenir que tu m'as compté dans leur liste; que j'ai toujours marché derrière toi dans le chemin de la vertu et de Tamour de THumanité ; ne m'abandonne pas à la fureur de mes ennemis, qui sont les tiens, n'en doute pas. N'oublie pas surtout que je suis malade, au secret, pour avoir ponctuellement exécuté tes ordres. »

Dans une autre, écrite du même lieu le 28 frimaire, il dit : (( Robespierre, Delaunay s'est vanté de me conduire à l'échafaud avec lui, m'y laisseras-tu marcher pour avoir voulu déjouer le plus infernal des complots et pour avoir tu^ cFaprès tes observations^ une foule de faits qui pouvaient assurer le triomphe de mon innocence, ... Je baise respectueusement ta main; mais je te recommande les derniers jours d'une mère que tu formas puissamment à la vertu. Gonsole-la en lui donnant la conviction de mon innocence, que tu connais, dans le procès que les ennemis de ma patrie me suscitent. » — Les Comités, dont l'Incorruptible était le chef.

Au Tribunal, d'après Topino-Lebrun, Chabot s'exprima ainsi : « Robespierre hésita de dénoncer et me dit d'aller doucement. »

Dans son testament, celui du 27 ventôse, on lit : « Si jamais on imprime les pièces de ce grand procès du crime contre la vertu, si surtout le Gouvernement permet l'impression de mon compte-rendu à mes commettants, dont Robes^ pierre est dépositaire ^ etc. (1). »

Enfin l'on sait que ce dernier, un moment, essaya de décharger son agent, d'abord dans le projet de discours contre les Dantonistes et les Hébertistes, où il dit, à propos des accusa-

(1) Archives nationales.

lions du Père Duchênt contre Chabot : « l'autre (faction) calomnie sourdement les défenseurs de la liberté^ veut accabler en détail tout patriote qui s'est une fois égaré,,.. » ; et aussi dans le projet de discours contre Delaunay, Julien, etc., où il rapporte la manière dont Chabot était entré dans Vassociation, et le présente comme s'y étant mis pour la démasquer (1). Le Capucin est même obstinément défendu par rincorruptible dans son troisième projet de discours autographe, celui sur les corrompus, où il le traite de « victime de la perfidie » . — Peut-être alors avait-il encore l'intention de le sauver; mais il jugea sans doute bientôt qu'il était préférable de briser aussi, pour le faire disparaître^ le principal instrument de cette intrigue monstrueuse.

L'accord existait donc entre ces deux hommes.

11 avait pour but : premièrement, d'impliquer Fabre d'Ëglantine dans l'afTaire de la Compagnie des Indes ; secondement, de faire figurer le baron de Batz à la tête de la conspiration de l'Etranger.

Car les faits tus par Chabot dans ses déclarations, d'après ordre de Robespierre, sont surtout relatifs à la fabrication du faux décret; et ils auraient, sans aucun doute, déchargé le Capucin quant au chef d'altération et de supposition d'écritures, mais, fatalement aussi, leur constatation aurait mis Fabre hors de cause. Enfin, c'est bien rincorruptible aussi qui lui donna le mot d'ordre de colorer d'une visée politique les manœuvres d'agiotage (V. IP partie).

Maintenant, l'entente remonte-t-elle jusqu'à l'époque du faux décret ou même avant? Robespierre alla-t-il jusqu'à diriger son entremetteur pour obtenir la signature de Fabre sur cette pièce? Nous ne saurions l'affirmer, faute de documents.

Cependant, si on relit ce passage de son projet de rapport sur l'affaire de la Compagnie des Indes : « Le premier qui se

f 1) Pièces trouvées dans Içs papiers de Robespierre,

présente est Delaunay.... tous les citoyens initiés dans les événements de la Révolution savent que Delaunay était un agent hypocrite de la faction girondine, le confident et le valet de ce lâche Garitat (Gondorcet), qui, à Texemple de son ami Brissot, a fui la justice nationale et qui ne Ta pas moins méritée.... Lorsqu'à rapproche de la lumière, le lâche Gondorcet commença à redouter la responsabilité de ses impostures liberticides, Delaunay les signa conjointement avec lui.... » ; — lorsqu'on relit ce passage, disons-nous, et que Ton songe que c'est Chabot qui dénonça Gondorcet, on est porté à croire que ce misérable était déjà à cette époque (8 juillet 1793) Tagent de Flncorruptible et qu'il agissait sous son impulsion.

En tout cas, nous sommes à peu près sûrs que si Tiliiistre ami de Voltaire et de Turgot avait été sous la main des Comités au commencement du mois de germinal an II, il aurait figuré au procès des Dantoniste comme faussaire et complice de Delaunay 1

Heureusement pour l'honneur de l'Humanité, il put se donner à temps la mort de Socrate.

Au reste, ici, pas plus qu'ailleurs, Robespierre n'agit ouvertement. D'une nature essentiellement machiavélique, ce qui n'implique aucune capacité politique réelle, il ne marchait à son but que par des voies détournées, le plus souvent impénétrables à ses agents.

C'est ainsi qu'il monta les Hébertistes contre les Dantonistes, et vice versa; et que, tandis qu'il utilisait les agissements et les délations de l'aveugle Chabot contre Delaunay, Julien et de Batz, il employait les colères du Père Duchêne contre Chabot, Danton et d'Eglantine, ainsi que les notes politiques de ce dernier et les articles brûlants de Desmoulins contre Hébert et les Etrangers; et qu'enfin, brisant indifiéremment amis et ennemis, agents et opposants, il abaissa un jour la hache du Comité sur la Commune et sur la Montagne, de manière à pouvoir s'élever.

Son silence à la Convention lors de la proposition faite par Amar an nom des Comités, le 24 nivôse an II (13 janvier 1794), de décréter Fabre d'accusation comme auteur du faux décret^ proposition basée, comme nous l'avons établi précédemment, sur un mensonge flagrant qui ne pouvait abuser Robespierre, vu la connaissance approfondie qu'il avait de Taffaire, ne laisse pas plus de doute à ce sujet

Enfin, c'est lui qui encore, le 26 nivôse suivant, à la Convention, aussitôt qu'Amar eut terminé son rapport sur l'affaire de la Compagnie des Indes, insista avec Biliaud pour que le premier indiquât dans la conclusion de son travail que le renvoi de Fabre devant le Tribunal révolutionnaire était, avant tout, motivé sur ce qu'il avait agi comme agent» de Pitt, ou de V Etranger, et pour avilir la Convention nationale, donnant par là un caractère essentiellement politique à une prévention privée.

u Btllaud-Varermes : Les détails qui vous ont été présentés par le rapporteur ont dû vous soulever contre tant d'infamie de la part de quelques membres de la représentation nationale, mais il n'a pas assez fixé votre attention sur le principal objet de la conspiration ; elle ne voulait pas seulement couvrir de turpitude quelques individus, mais bien verser la diffamation sur la Convention nationale tout entière. Oui, citoyens, c'était là l'objet de la conspiration qui vient d'être déjouée. Le parti de l'Etranger sait bien que pour renverser la liberté il faut d'abord dissoudre la représentation nationale ; pour arriver à ce but, il voulait la diffamer et la présenter comme un ramas d'hommes infâmes et de scélérats. Voilà le but de l'intrigue dont Chabot était l'âme, c'est sous ce rapport qu'il doit être accusé.

« Vous avez dit que la justice et la morale seraient désormais à l'ordre du jour. Ainsi accusez les coupables d'avoir voulu avilir la représentation nationale, en violant les principes de l'honneur et de la probité. C'est sous ce rapport principal que vous devez frapper les conspirateurs, que vous

devez accuser Chabot. Je demande que le décret porte, que la Convention accuse Chabot et ses complices d'avoir voulu la diffamer. (On applaudit.)

« Robespierre : Comme Billaud-Varennes, je dois manifester ma surprise de ce que le rapporteur n'a pas mieux saisi Tesprit dans lequel il devait faire son rapport, de ce qu'il a oublié Fobjet le plus important, celui de dénoncer à l'univers le système de diffamation adopté par la tyrannie contre la liberté, par le crime contre la vertu.

« Oui, il le faut dire hautement ici : les crimes de quel ques-uns de nos collègues sont l'ouvrage de l'Etranger; et le principal fruit qu'il se proposait d'en recueillir, n'était pas la perte de ces individus, mais celle de la République française, qui devait s'opérer en ôtant au peuple la confiance dont il a investi ses représentants....

«... Je suis obligé de le dire avec douleur, le rapport que Ton voas a fait aurait dû renfermer les observations que je viens de vous présenter; et peut-être sa rédaction^ dans ce système, eût-elle été mieux conçue. Comme nous devons faire, dans toutes les circonstances, le sacrifice de ce qui est personnel, à la chose publique, je demande, en appuyant l'amendement de Billaud-Varennes, que le rapport d'Amar ne soit pas livré à l'impression avant d'avoir été revu. (On applaudit.) »

Il est donc certain que dès le commencement du mois de janvier 1794 au plus tard, le dessein de compromettre, par Fabre d'Ëglantine, les Dantonistes avec les agioteurs, était formellement arrêté chez Robespierre; qu'au mois de mars suivant ce projet avait reçu son exécution; et que ce dernier reste, avant tous ses complices, responsable de cette prévarication. Il n'est pan moins vrai que, dans le même temps, Danfon, Desmoulins, Hérault, Lacroix, Philippeaux et Westermann, comme Fabre d'Ëglantine, étaient désignés par ses délations ou ses calomnies avec une perfidie et une haine affreuses, incriminés, appréhendés et livrés par ses soins.

C'est le 5 février 1794, à la Convention, dans une homélie sur les principes moraux et les moyens politiques du gouvernement républicain, qu'il laissa pressentir le travail secret qu'il accomplissait dans le sein du comité de Salut public, conformément aux conclusions de son projet de discours contre les Ultra et les Modérés (1). Il y est dit en substance que l'égalité, la vertu et la terreur étant les ressorts essentiels du gouvernement révolutionnaire, tout ce qui s'en éloigne en j9^ttô ou en moins doit être supprimé. — « L'une de ces factions (le parti Dantoniste) nous pousse à la faiblesse, l'autre (le parti Hébertiste) aux excès ; l'une veut changer la liberté en bacchante, l'autre en prostituée. x>

Puis, suivent des allusions s'appliquant à Danton : le cor^ rupteur de l'esprit et des mœurs publics ; à Desmoulins : le corrupteur de la justice révolutionnaire ; à Fabre : le corrupteur de la Convention nationale ; aux faux révolutionnaires : Hébert, Vincent, Ronsin, qui corrompent la vertu en l'exagérant ! tous également à la solde de V Etranger.,,.

Aussi, Saint-Just, qui avait pour charge d'expliquer la parole du maître et d'en dissiper les obscurités, venait-il, le 23 ventôse suivant (13 mars 1794), dénoncer à l'Assemblée une conspiration ourdie par l'Etranger et par les deux factions corruptrices, contre la vertu, et demander des armes contre elles, ce qui lui était immédiatement accordé (2).

Le lendemain, 24, les Hébertistes étaient arrêtés; le surlendemain, 26, Fabre était déféré au Tribunal révolutionnaire ; le 27, sur un rapport de Saint-Just, Hérault de Séchelles était arrêté; le 29, la Commune de Paris était dénoncée; le 4 germinal suivant, les Hébertistes étaient guil-

(1) Discours sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans Tadministration intérieure de la République (Moniteur),

(2) Rapport fait à la Convention nationale, au nom du comité de Salut public, sur les factions de l'Etranger et sur la conjuration ourdie par elles pour anéantir le gouvernement républicain par la corruption et pour affamer le peuple (Moniteur).

lotinés; le 41, sur un nouveau rapport de Saint-Just et d'après un autre discours de Robespierre, les Dantonistes étaient livrés au Tribunal, et, le 16, ils étaient exécutés.

Et n'est-ce pas l'Incorruptible qui, le jour de leur arrestation, quand Legendre essayait de les défendre devant la (Convention et demandait qu'ils fussent amenés à la barre, ce qui pouvait les sauver, se leva pour briser cette dernière planche de salut et fit rejeter la proposition?

« A ce trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette Assemblée, dit-il, aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui (Legendre) qui a parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet, qu'il s'agit ici d'un grand intérêt; qu'il s'agit de savoir si quelques hommes, aujourd'hui, doivent l'emporter sur la patrie.

« Quel est donc ce changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de cette Assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté? Pourquoi une doctrine qui paraissait naguère criminelle et méprisable est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand elle fut proposée par Danton pour Bazire, Chabot et Fabre d'Eglantine, a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de cette Assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français?

« Il (Legendre) a parlé de Danton parce qu'il croit

sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège ; non^ nous n'en voulons point, ck privilèges ; non, nous n'en voulons point, (Ttdole, (On applaudit à plusieurs reprises.)

« Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français.... En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami et son confident, dont il a été

Tardent défenseur? En quoi est-il supérieur à ses concitoyens?

« Au reste, la discussion qui vient de s'engagper est un

danger pour la patrie; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté; car c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait donner plus de faveur à un citoyen

qu'à un autre C'est défendre aussi, indirectement, les cons^

pirateurs, qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce qu'on a eu avec eux un commun intérêt; c'est rompre l'égalité. Il est donc de la dignité de la Représentation nationale de maintenir les principes. Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre (1). »

En quoi consistait donc cette égalité revendiquée si haut par l'Incorruptible ? A supprimer^ pour les victimes qu'il désignait aux Comités dans la Convention, la défense, l'enquête parlementaire et le débat contradictoire.

Yoici, en effet, quelles iniquités cet exécrable sophisme était destiné à couvrir : c'est au nom de l'égalité que fut repoussée, le 22 nivôse, la proposition de Moyse Bayle et de Danton, de mettre les originaux du faux imputé à Fabre sous les yeux de l'Assemblée et de faire interroger le prévenu, à la barre, sur la signification de ces documents ; et que, le 11 germinal, il fut répondu par une fin de nonrecevoir à Legendre et à ceux qui voulaient que Danton fût entendu par la Convention avant d'être envoyé au Tribunal révolutionnaire. C'est au nom de l'égalité, par conséquent, que l'Assemblée prit parti sans savoir, et condamna sans entendre; car, s'en remettre au Tribunal, à l'instrument des Comités, c'était livrer, les yeux fermés, ceux dont il fallait d'abord établir la culpabilité.

Pour se prononcer ainsi au criminel, l'Assemblée était tenue, avant tout, de s'éclairer sur le bien fondé de l'accusation ; de s'informer de la valeur des témoignages que celle-ci in«

(1) Moniteur universel.

voqaait : faux décret, lettres espagnoles, lettre suisse, etc., etc. ; d'interroger elle-même les prévenus et de n'émettre son vote qu'après une enquête réelle.

G'ét€Ût là k droit commun; et c'était « rompre l'égalité » que de croire sur parole le rapporteur des Comités, et de ne point soumettre ses affirmations à la loi nécessaire de la contradiction.

En quoi, du reste, Chabot pouvait-il être l'égal de Danton?

C'est Robespierre aussi qui fît refuser la barre à la femme de Philippeaux, demandant à éclairer la Convention sur l'origine des accusations élevées contre son mari, àsavoir la haine personnelle que lui avait vouée Levasseur (de la Sarthe).

C'est lui qui, le 12 germinal, veille de l'ouverture des débats, envoyait Tordre suivant, écrit de sa main, à Ton de ses agents les plus sûrs :

« Le comité de Salut public invite le citoyen Dumas, viceprésident du Tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances demain à midi. « Robespierre. »

C'est lui qui, en octobre ou novembre 1793, avait fait décréter par la Convention, sur la demande de Fouquier-Tinville, qu'au bout de trois jours de débats, le président du Tribunal révolutionnaire serait autorisé à demander au jury si sa conscience était sufQsamment éclairée, et à clore, en cas de réponse afQrmative.

C'est lui qui entraîna le comité de Salut public et l'Assemblée à faire refuser aux Dantonistes la comparution de leurs témoins, confessant ainsi qu'il n'osait point se présenter devant ses victimes, devant ceux qu'il calomniait aussi atrocement, pour soutenir contradictoirement ses accusations.

C'est lui qui dirigeait secrètement, par Nicolas et Cofmhal, la rédaction du Bulletin du Tribunal révolutionnaire; et lors-

qu'on lit ce prétendu compte-rendu officiel, on en vient à se demander s'il ne mit pas lui-même, en cette circonstance, la main à sa rédaction, tant il reproduit Tesprit et la lettre de ses Notes à Saint- Just?

Du reste, le soir de l'exécution des Dantonistes, aux Jacobins, il entendait impassiblement la lâche et dégoûtante diatribe prononcée par Couthon, son agent et son ami, contre les prisonniers du Luxembourg, et il impliquait lui-même, par un autre mensonge, Tun de ses ennemis abattu et absent, Fabre, « Thomme à la lorgnette », dans les troubles de Lyon.

Enfin, le 15 germinal, à la Convention, au lieu de dénoncer la double imposture de Saint-Just et Billaud, qui venaient accuser les prévenus, pour les faire mettre hors des débats, de rébellion envers le Tribunal et de conspiration avec les détenus des prisons, il dit, s'associant ainsi ouvertement au crime : « Je demande que cette lettre (le procès-verbal de police contenant déclaration de la conspiration prétendue) et le rapport de Saint-Just soient envoyés au Tribunal révolulionnaire et qu'il lui soit enjoint de les lire à l'audience (1). »

Cette injonction cachait de bien autres menées.

Le 25 nivôse précédent (15 janvier 1794), un espion de prison que Robespierre avait à son service, le nommé Amans, se disant aide de camp^ et exerçant, en cette qualité, la spécialité de dénoncer les généraux, lui adressait une délation relative aux prisonniers du Luxembourg, qu'il était chargé de surveiller, Arthur Dillon principalement.

Cette suggestion ne fut point vaine.

Le 15 germinal suivant, un autre espion entretenu par le comité de Salut public dans ladite maison, le nommé Laflotte, lui dénonçait, à point nommé, la conspiration de ce même Dillon avec Lucile Desmoulins (2).

(1) Moniteur universel,

(2) Voir 1" partie du Procès.

Cette coïncidence a besoin d'être expliquée. Voici d'abord ce qu'écrivait Amans à Robespierre, à la date du 14 janvier :

a Citoyen Représentant,

« Je veux te faire part de quelques observations que j'ai faites, qui pourraient être utiles au salut public; ta vertu républicaine, qui ne s'est jamais démentie, m'est un sûr garant que tu les mettras à profit, si tu les juges sous le même rapport que moi. Voici le fait : je suis détenu, depuis quelques jours, dans la maison d'arrêt du Luxembourg, jusqu'à ce que l'affaire de Kellei^mann soit mise en jugement, ayant déposé contre lui, L'ex-général Dillon, qui se trouve détenu, m'engagea, il y a quelques jours, à aller dans sa cbambre ; je me rendis à son invitation, et j'y ai été pendant deux jours de suite. Je n'ai pas été longtemps sans m'apercevoir que les détenus de la chambre de l'ex-général n'étaient pas des révolutionnaires, et feignant d'être de leur avis, pour tirer quelque fruit de leur conversation, d'après quelques mots jetés au hasard par Dillon, Dublin, Doucet^ Doldemkoph (sic), contre toi. Je me méfiai d'eux, d'autant mieux qu'ils parlaient toujours à l'avantage de Camille Desmoulins, de Pkilippeaux et de Fabre d'Eglantine, N'étant pas politique assez profond pour démêler ces discussions, j'écrivis au président du comité de Sûreté générale, sans lui rien dire autre chose qu'il envoie un membre du Comité, que j'avais quelque chose à lui communiquer pour le bien général ; je n'ai obtenu aucune réponse. L'arrestation de Fabre d'Fglantine me confirme encore mieux dans l'idée que j'ai qull y a une grande conspiration. J'ai jeté les yeux sur le journal d'hier, et j'y vois que l'on devait dissoudre la représentation nationale, en allumant une guerre civile entre les protestants et les catholiques. Ce projet m'a fait frémir d'horreur, et ma conscience ne peut me permettre plus longtemps de garder le silence; en conséquence, voici ce que j'ai conjecturé : Dil-

Ion travaille à son bureau quasi toutes les nuits, jusqu'à cinq ou six heures du matin; il a un commissionnaire fidèle qui va et vient pour porter ses paquets ; des êtres qui me paraissent fort suspects, viennent le voir et s'entretiennent en particulier; il prêche beaucoup pour le parti des Jacobins, qui, selon ce que je vois, n'est pas le bon. Dillon est d'une famille protestante, et nécessairement il y tient; son oncle, ancien archevêque de Narbonne, est en Angleterre ; sa société au Luxembourg n'est liée qu'avec tous les ci-devant monseigneurs, ducs, marquis et autres conspirateurs de la République. J'ai pensé que tu pourrais trouver des renseignements, en se saisissant (sic) adroitement des papiers qui lui parviennent et de ceux qu'il envoie, ou en faisant une visite à sa chambre, la nuit, queuid il écrit. Il faut éviter que les gens de la maison le sachent; car il est bon de te dire qu'ici ceux qui ont beaucoup d'argent sont les mieux servis et ont plus de prérogatives, et les sans-culottes ne peuvent voir personne. Je suis qtmsi persuadé que les grands conspirateurs se font mettre dans des maisons d'arrêt pour être à l'abri de la surveillance nationale, et par là mieux servir la cause des tyrans. Tes vertus républicaines et ta sévérité sur l'exécution des lois qui doivent affermir la République, me sont un sûr garant que tu ne négligeras rien pour découvrir le fil de cette conspiration. Je sais que ton temps est trop bien employé pour répondre aux lettres que tu reçois; mais pour être assuré que ma lettre te soit parvenue, je te prie de faire un reçu au citoyen qui te la remettra.

n Salut et fraternité.

« AMANS, « Aide de camp, à la maison d'arrêt du Luxembourg.

« P.-S. Je désirerais que tu te fisses remettre, par le comité de Sûreté générale, une copie de mon compte-rendu sur les dénonciations que j'ai faites sur plusieurs généraux de l'armée des Alpes.

« Paris, le 25 nivôse, Tan deuxième de la République, une, indivisible et impérissable.

a Dillon, ex-général.

« Dublin y rédacteur du journal intitulé : le Mercure universel,

« Doucet, j'ignore ce qu'il est.

« Doldemkopfy attaché au prince de Salm^ et ci-devant au roi de Prusse, d'à-présent.

c Merlin, ci-devant premier commis de la guerre sous le tyran.

a Nota. Tous ces individus forment une seule chambrée (1). »

Voici maintenant sur ce personnage quelques renseignements confirmatifs. Us sont extraits d'une déclaration faite au comité de Sûreté générale^ le 26 thermidor an II, par Denis Julien, sur les faits dont il avait eu connaissance au Luxembourg, pendant qu'il y était détenu, relativement aux manœuvres que la police entretenait dans cette prison par l'entremise de faux prévenus, comme Amans ou Laflotte, qu'elle y plaçait à titre d'espions, et qui venaient déposer au Tribunal révolutionnaire comme témoins à charge contre ceux de leurs codétenus qu'ils y avaient fait traduire par leurs délations. Cette espèce est connue sous la désignation de moutons :

« .... Je dois dire un mot des témoins appelés avec moi, et particulièrement désignés par la voix unanime. C'est un nommé âmans, homme de la plus profonde dissimulation, qui s'est vanté des liaisons les plus intimas avec Robespierre, et de lui écrire presque tous les jours avec la plus grande familiarité.

« Il a le plus contribué au fanatisme de Boyaval (2), et a

(1) Archives nationales^ Ft, 4,436.

(2) Tailleur d'babits, lieutenant d'infanterie légère dans la Légion batave ; Fun des plus dangereux espions de prison. — R.

fait tous ses efforts pour Texalter autant que pour l'éloigner de nous et de Leymerie (1).

« .... Les choses étaient en cet état, lorsqu'un ami de la même section que moi m'avertit confidentiellement que des murmures affreux circulaient contre quelques-uns des témoins appelés avec moi au Tribunal; qu'on voyait avec peine mes liaisons avec eux; qu'il était' question de listes de proscription, etc. Alors, je lui ouvris mon cœur, et en lui avouant que des scélérats cherchaient à monter une intrigue de sang, que l'administration de police était à la tête, je lui dis que si je voyais Boyaval, Amans et Beausire^ c'était pour sauver la prison entière et déjouer les infamies; que j'étais concerté avec d'Hilliers (2), Bauchelet (3) et Meusnier (4) pour suivre à la piste les meneurs et les scélérats, que même nous avions déjà dénoncé l'administration de police, et que c'était le vrai motif qui me portait à ne perdre personne de vue ; qu'ainsi Vbs bons citoyens finiraient par nous bénir tous les quatre et nous distinguer des auteurs comme des instruments des buveurs de sang. Cette conversation se passa entre nous le 1" thermidor. Ce citoyen se nomme Durand, et je demande que l'on prenne sa déclaration (5). »

Enfîn, un extrait de la déposition de Real, au procès de Fouquier-Tinville, complétera tous ces renseignements.

« C'était un état que d'être témoin au Luxembourg,

c'était une espèce de fonctionnaire public (sic); ceux qui étaient admis aux honneurs du témoignage jouissaient visà-vis du concierge et des autres subalternes de la prison d'une très haute considération.

(1) Médecin, détenu au Luxembourg. — R.

(2) Louis Baraguay-d'HiUiers, général de brigade à l'armée du Rhin, alors détenu au Luxembourg. — R.

(3) Autre espion de prison; il était rentier à Choisy-sur-Seine. — H.

(4) Ancien porte-clef du Luxembourg, détenu depuis l'affaire Dillon. — R.

« L'occupation la plus ordinaire de ces témoins était l'espionnage; les plus favorisés -d^entre eux étaient chargés de la confection des listes et allaient ensuite affirmer au Tribunal que les malheureux qu'ils avaient portas sur ces listes de mort étaient des aristocrates et complices de quelques conspiration.

« A la tète de ces faiseurs de listes et immédiatement audessous de Verney et de Guyard, directeurs de cette sanglante entreprise, se place Boyaval.

« Il ne cachait pas sa mission ; il s'en vantait. C'est lui qui a f^t, avec Verney et Guyard, la liste des cent cinquantehuit enlevés dans la nuit du 18 au 19 messidor; d'autres y ont fait des additions et des soustractions ; mais c'est Boyaval qui en fut le principal rédacteur.

« Il menaçait ouvertement de Fouquieret du Tribunal

quiconque le regardait de travers. Il s'est vanté d'être mis en réquisition au Luxembourg par ordre du Comité, et d'avoir eu deux conférences nocturnes avec Robespierre {\), »

— Eh bien! au moment où les administrateurs de police, d'accord avec les Amans, les Laflotte et les Boyaval, dénonçaient la conspiration du Luxembourg, Robespierre, qui ne connaissait que trop ces individus, s'emparait de leurs dires, de ces àé\Q.Wons*commandées, enjoignait à la Convention de les faire lire, en audience, au Tribunal, et provoquait, au comité de Salut public, l'arrestation de Lucile Desmoulins!

Voici l'ordre :

« Du quinzième jour de germinal, l'an II de la République française, une et indivisible.

«Les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis

(1) Archives nationales, W. 369. -~ Les lecteurs qui voudraient Thistoire complète de ces conspirations contre les prisons, n'ont qu'à lire le procès de Fouquier-Tinviîle dans VHistoire parlementaire, t. XXXIV et XXXV, et le livre de M. Campardon, sur le Tribunal révolutionnaire de Paris, notamment le résumé dudit procès fait en audience par Cambon (du Gard), substitut de Taccusateur public.

arrêtent que la femme de Camille Desmoulins sera mise surle-champ en arrestation à Sainte-Pélagie. Le scellé sera mis sur ses papiers.

« Les membres «du comité de Salut public et de Sûreté générale,

«Gouthon, Dubarran, G.- A. Prieur, Garnot^ YouUand, Barère, Robespierre. »

G'est là le texte de Tordre transcrit sur le registre des eorrêtés du comité de Salut public; quant à la minute, elle ne porte que trois signatures : celles d'un membre du comité de Salut et du comité de Sûreté, étrangers à Tintrigue (Garnot et Dubarran), et celk de Robespierre lui-même (1).

Ecrouée le jour même, au moment où Gamille, écumant de rage et de désespoir sur le banc des accusés, criait à ses juges : — « Les scélérats, non contents de m'assassiner, ils veulent encore assassiner ma femme! » — Lucile monta sur l'échafaud le 24 du mois, huit jours après le doyen des Cordeliers.

Aucune charge n'existait contre elle. Absolument inoffensive, tout à fait étrangère à la politique, le seul témoignage qui aurait pu la compromettre, celui du porte-clef Lambert, se trouvait précisément à sa décharge. Elle n'avait eu de communication quelconque avec Dillon, elle n'en avait reçu ni lettre, ni argent (ce dernier outrage était inutile!), et le général n'avait pas conspiré.

Mais elle était la femme de Gamille, un reproche vivant, intolérable, pour son prescripteur... . on ne pouvait l'épargner.

D'ailleurs elle avait écrit à Robespierre lui-même une lettre dont le sens et l'inspiration avaient dû transpirer, bien qu'elle fût demeurée inachevée et sans destination.

Voici ce document, que M. Matton aîné, parent de Desmoulins, a conservé et publié :

(1) Ârcbives nationales.

« Est-ce bien toi qui oses nous accuser de projets contrerévolutionnaires, de trahison envers la patrie? Toi qui as déjà tant profité des efforts que nous avons faits uniquement pour elle. Camille a vu naître ton orgueil, il a pressenti la marche que tu voulais suivre; mais il s'est rappelé votre ancienne amitié, et, aussi loin de Tinsensibilité de ton Saint- Just que de ses basses jalousies, il a reculé devant Tidée d'accuser un ami de collège, un compagnon de ses travaux. Cette main qui a pressé la tienne a quitté la plume avant le temps, lorsqu'elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton éloge. Et toi, tu l'envoies à la mort ! Tu as donc compris son silence? il doit t'en remercier. La patrie le lui aurait reproché peut-être; mais, grâce à toi, elle n'ignorera pas que Camille Desmoulins fut contre tous le soutien, le défenseur de la République.

« Mais, Robespierre, pourras-tu bien accomplir les funestes projets que t'ont inspirés sans doute les âmes viles qui t'entourent? As-tu oublié ces liaisons que Camille ne se rappelle jamais sans attendrissement? Toi qui fis des vœux pour notre union, qui joignis nos mains dans les tiennes, toi qui as souri à mon fils et que ses mains enfantines ont caressé tant de fois, pourras-tu donc rejeter ma prière, mépriser mes larmes, fouler aux pieds la justice. Car, tu le sais toimême, nous ne méritons pas le sort qu'on nous prépare ; et tu peux le changer. S'il nous frappe, c'est que tu l'auras ordonné ! Mais quel est donc le crime de mon Camille?....

H Je n'ai pas sa plume pour le défendre ; mais la voix des bons citoyens et ton cœur, s'il est sensible et juste, seront pour moi. Crois-tu que l'on prendra confiance en toi, en te voyant immoler tes amis? Crois-tu que l'on bénira celui qui ne se soucie ni des larmes de la veuve, ni de la mort de l'orphelin? Si j'étais la femme de Saint-Just, je lui dirais : la cause de Camille est la tienne, c'est celle de tous les amis de Robespierre. Le pauvre Camille, dans la simplesse de son cœur, qu'il était loin de se douter du sort qui l'attend aujourd'hui I II croyait travailler à ta gloire en te signalant ce qu'il

manquait encore à notre République. On Ta sans doute calomnié près de toi, Robespierre, car tu ne saurais le croire coupable; songe qu*il ne t'a jamais demandé la mort de personne, qu'il n'a jamais voulu nuire à ta puissance, et que tu étais son plus ancien ami, son meilleur ami. Lors mêfne qu'il n'eut pas autant aimé la patrie, qu'il n'eût pas été autant attaché à la République, je pense que son attachement pour toi lui eût tenu lieu de patriotisme, et lu croirais que pour cela nous méritons la mort?... Car le frapper, lui, c'est.... »

Lorsqu'on dépouille le dossier du prétendu procès où elle fut jetée, on est saisi d'une tristesse profonde : pas une pièce, pas un interrogatoire, pas une confrontation, pas même une accusation ! — A l'audience, on ne s'en occupa guère davantage. — Et voici, néanmoins^ quel fut le dénouement de cette sanguinaire menée :

« Il est constant, dit le président Dumas (un homme de Robespierre) aux jurés, qu'il a existé une conspiration contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple, tendant à troubler l'Etat par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres, et contre l'exercice de l'autorité légitime, par suite de laquelle, dans le courant de ventôse dernier (sic), des conjurés devaient dissoudre la représentation nationale, assassiner ses membres et les patriotes, détruire le gouvernement républicain, s'emparer de la souveraineté du peuple, rétablir la monarchie et donner un tyran à l'Etat....

(( .... Anne-Lucile Laridon-Duplessis, veuve Camille Desmoulins, est-elle auteur et complice de cette conspiration?

« — OUI! répondirent les jurés (i).... »

En vertu de quoi le Président prononça contre la femme Desmoulins la peine capitale, qui lui fut immédiatement appliquée.

« J'ai vu au greffe de la Conciergerie (dit Thiriet-Grand-

(l) Archives nationales.

pré, chef de division à la Commission des administrations civiles, dans sa déposition au procès de Fouquier-Tinville), le lendemain de leur comparution à Taudience et le jour même de leur jugement, les femmes Hébert et Camille ensemble. La femme Hébert dit à la femme Camille : « Tu es « bien heureuse, toi, il n'y a pas eu hier une seule déposition « contre toi'; nulle ombre de soupçon jetée sur ta conduite; tu a vas sortir sans doute pai^ le grand escalier^ et moi je vais (( aller à Téchafaud. »

<( La femme Camille, pénétrée sans doute de Tatrocité de ses juges, ne leva pas les yeux, ne manifesta ni crainte, ni espérance, mais attendit modestement son jugement. Elle monta quelques minutes après ; les débats avaient été clos la veille ; Taudience ne se tenait que pour la prononciation du jugement. Elle fut condamnée et exécutée comme les autres (1). »

Ce meurtre est le plus cruel et le plus lâche qu'ait commis Robespierre.

L'intérêt qui s'attachait naturellement à la victime, ses charmes, ses douces vertus, son entière innocence et les relations que l'assassin avait eues avec elle, avec son mari, avec toute sa famille, rendent le forfait encore plus exécrable.

La lettre suivante, qui fut écrite au meurtrier au moment de la condamnation de Lucile, par Madame Dup]essis sa mère, caractérise parfaitement l'attentat :

« Citoyen Robespierre, « Ce n'est donc pas assez d'avoir assassiné ton meilleur ami, tu veux encore le sang de sa femme ! Ton monstre de Fouquier-Tinville vient de donner l'ordre de l'emmener à l'échafaud; deux heures encore et elle n'existera plus, Robespierre, si tu n'es pas un tigre à face humaine, si le sang de Camille ne t'a pas enivré au point de perdre tout à fait la raison, si tu te rappelles encore nos soirées d'intimité^

(1) Histoire parlementaire^ procès de Fouquier-Tjnyille.

si tu te rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace que tu te plaisais à teoir sur tes genoux, si tu te rappelles que tu devais être mon gendre, épargne une victime Innocente ; mais si ta fureur est celle du lion, viens nous prendre aussi, moi, Adèle et Horace; viens nous déchirer tous trois de tes mains encore fumantes du sang de Camille ; viens, viens, et qu'un seul tombeau nous réunisse.

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