‹ Le procès des DantonistesChapitre 27 sur 37 · CINQUIÈME FAIT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME FAIT

Le lendemain, Chabot vint chez moi de grand matin et pour la première et unique fois de sa vie. J'étais couché, je dormais. C'est un député qui me demande ; je me lève et le reçois jambes nues. « On a accepté tes corrections, me dit Chabot; voici la copie au « net, et mot à mot, du projet de décret tel que tu l'as corrigé, « signe-le. » Sans autre façon, je prends une plume et je signe la « copie du projet de décret bien projet (i).

(1) V. les pièces.

Je signe, dis-je, cette copie qui était sans rature, puisque c'était une copie au net, je signe le premier. Chabot reprend la copie qull va, dit-il-, faire signer aux autres, et me quitte. Ce n'est pas encore là falsifier un décret; mais en vertu de son droit et de son devoir, signer avec plaisir son opinion que l'on croit bonne et que des collègues se résolvent enfin à adopter.

SIXIÈHE FAIT.

Depuis cet instant où Chabot, emportant cette copie, me quitta, tout le reste m'est absolument étranger. Je n'ai participé à rien autre qu'aux faits que je viens d'énoncer, je n'ai paticipé à rien de ce qui a pu être fait et pratiqué après, sous quelque rapport que ce puisse être, ni en fait, ni en relation, ni en pensée, ni même en souvenir de cette matière, ni en quoi que ce soit; enûn, je le répète, d'aucune espèce de manière quelconque, et je défie qu'on me prouve le contraire. Voilà les faits. Et je demande maintenant oii est mon crime? Delaunay rédige un projet, il en recueille et fait recueillir isolément l'approbation et les signatures; il va lui-même chercher celle de Cambon, qui me l'a dit, et à qui Delaunay a dit à son tour que c'était moi qui avais rédigé le projet, ce qui est faux, puisque Chabot m'a déclaré que Fauteur et le rédacteur du projet était Delaunay. Chabot vient à son tour solliciter mon opinion, et comme chargé de la Commission, me demande mes corrections si le projet ne me parait pas assez bon; je lis ce projet, je vois qu'on y élude mon amendement, amendement décrété, je le restitue au projet dans son intégrité et je signe. Je suis le seul qui, parmi tous, conserve Tesprit pur et réel de cet amendement décrété, et c'est moi que l'on blâme, que l'on attaque, que l'on accuse.

Maintenant, c'est à la pièce corrigée par moi au crayon qu'il faut avoir recours; qu'on la regarde, qu'on estime ce que j'ai imprimé de mon opinion au projet de Delaunay, et c'est par là que l'on verra qui, du rédacteur ou du correcteur au crayon, déjouait ou favorisait le mieux les administrateurs de la Compagnie des Indes, et par conséquent avait plus à cœur les intérêts de la nation. Je n'ai pas la pièce sous mes yeux, mais elle existe : mais par elle on se convaincra de la pureté, de la chaleur de mon zèle pour la patrie, en posant pour base de ce jugement que le but de la Convention et l'utilité publique voulaient que les administrateurs ne pussent s'emparer seuls de la liquidation de la Compagnie.

Certes, je ne vois rien que de louable dans ce que j'ai fait. 11 n'y

a point de décret falsifié. Il y a de ma part, en vertn de mon droit de membre de la Commission et requis par un de ses membres, qui est là, qui Tatleste, qui atteste bien plus encore en ma faveur, comme on va le voir; il y a, dis-je, de ma part, loyauté, bonne foi, franchise, intention droite prouvée par mes corrections elles-mêmes, et non pas crime. Le crime, le voici; mais s'il a été commis, c'est loin de moi, loin de tout moi-même, je le jure, et l'univers entier n'est pas capable de me prouver le contraire. Le crime, c'est la supposition d'un décret.

Lorsque Chabot dénonça au comité de Sûreté générale une conspiration dans laquelle il était entré, selon sa déclaration, pour la dévoiler, Chabot, au nombre des faits nombreux dont il composa sa dénonciation, dénonça, sous le rapport du projet de corruption, tenté à l'égard des membres de la Convention nationale, dénonça, dis-je, le fait de cette supposition de décret. Il dit que Delaunay avait glissé dans les cartons de décrets à expédier le projet de décret dont je viens de parler, sans le proposer à la Convention, et comme si l'assentiment de la Convention l'eût solennellement converti en décret. Cette dénonciation faite, Chabot et Delaunay, arrêtés en vertu des faits y contenus, je ne tardai pas à l'apprendre comme tout le monde. A la première nouvelle que j'en reçus, et sachant que mon nom était mêlé dans l'affaire de ce prétendu décret, j'adressai surle-champ au comité de Sûreté générale, dans la personne du rapporteur investi de cette affaire, ma déclaration précise, exacte et formelle de tous les faits ci-dessus énoncés, en tant qu'ils étaient à ma connaissance, et qui se trouvèrent parfaitement concordants avec la dénonciation de Chabot et de Bazire. Cette déclaration que je fis à cette époque est entre les mains du rapporteur, et l'on peut la consulter pour s'assurer de ma véracité. Le comité de Sûreté générale me donna, subséquemment à cette déclaration, communication des faits et me montra l'original da décret supposé par Delaunay. Je reconnus la copie du projet de décret que Chabot était venu me faire signer chez moi de grand matin, comme il est rapporté dans le fait cinquième ci-dessns. Mais cette copie, au lieu d'être parfaitement au net comme je l'avais signée, est chargée de ratures, un article entier entre autres, est totalement biffé pour faire place à un nouveau mis en marge, et le tout de plusieui^ encres et de plusieurs plumes. Dans l'intitulé projet de décret, le mot projet est effacé d'un trait. Ma signature, que je reconnus parfaitement sur cette copie, porte au-dessus ces mots, ont signés (avec cette môme ortho-

graphe signés, au pluriel, est un solécisme), mais comme ma signature est fort proche du texte, les mots ont signés, intercalés après coup entre ce texte et ma signature enjambent sur l'un et sur l'autre d'une manière évidemment forcée. A la suite de ces mots ONT SIGNÉS et de ma signature sont rapportées les signatures apposées au bas du projet de décret sur lequel j'avais imprimé mon opinion au crayon. Je n'ai pas lu et encore moins pesé le sens de cette copie ainsi raturée et supposée décret, je ne sais si elle contient le sens de la copie du projet de décret sans mes corrections, on plus étendu encore, selon les vues et les intérêts de Delaunay et consorts ; ainsi, je n'en puis rien dire, mais je ne puis être garant de ces falsifications évidentes, et il n'a tenu qu'aux coupables de mettre au-dessus de ma sigûature tout ce qu'ils ont voulu.

Tout ce que je sais, c'est que Chabot déclare dans sa dénonciation les faits suivants :

Chabot déclare : i^ Que Delaunay voulait tromper la Convention; 2<* Que j'avais aperçu le piège tendu dans son rapport, que f avais craché sur son amorce^ ce sont ses termes, par mon amendement qui chassait les administrateurs et faisait triompher la nation de cette intrigue; 3® Que Delaunay ne craignait donc que moi dans la Commission comme opposant à son projet d'éloigner le gouvernement de la liquidation de la Compagnie des Indes ; 4<^ Qu'il avait été résolu par Delaunay et consorts qu'il fallait me corrompre et qu'on sacrifierait 100,000 liv.; 5® Que lui. Chabot, s'était chargé de cette corruption ; 6® Que Chabot m'avait en conséquence tâté en m'apportant le projet de décret; 7® Qu'il doit me rendre une justice éclatante que je me suis comporté dans cette affaire en homme infini^ ment probe^ et qu'il s'est convaincu^ qu'étranger à tout intérêt particulier, je ne cherchais qu'à servir la natioti, etc., etc. Ce sont ses propres paroles signées de lui, autant que ma mémoire peut m'en fournir actuellement le texte littéral; 8« Qu'après cette épreuve faute sur moi, il avait été tranquille et rassuré, c'est-à-dire, selon le sens de sa dénonciation, convaincu qu'il n'avait point apparemment de découverte à faire sur mon compte qui pût retarder son intention de révéler ce qu'il avait à dire au comité de Sûreté générale; ^ Que les 100,000 liv. lui avaient été remises en deux portions par Delaunay et par un certain Benoit aussi fourré dans la conspiration dont il parle; 10® Qu'il a fait accroire à Delaunay qu'il m'avait remis les 100,000 liv.; H « Qu'il n'avait suivi la chose aussi loin que pour avoir une preuve matérielle de sa dénonciation, et, qu'en conséquence, il remettait au comité de Sûreté générale les

100,000 iiv. en question, comme effectivement il a déposé cette somme.

Observons et rapprochons maintenant tous ces faits, et voyons ce qui en résulte à mon égard. Suis-je à l'abri, non plus que toat autre, des projets honteux et turpides que Delaunay ou Chabot, on tous deux ensemble, peuvent former et de la part qu'ils s'imaginent pouvoir m'y faire prendre? Qu'y a-t-il de commun entre moi et Delaunay et consorts? Quand, où, comment ai-je eu la moindre relation avec Delaunay ? En aucun lieu, en aucun temps, sons aucun rapport, je ne l'ai firéquenté, mon habit n'a jamais touché le sien. J'en dis autant de Chabot, que j'ai vu, à la vérité, à la Convention, aux Jacobins, mais jamais la moindre relation n'a été entre nous.

Quant à Chabot, je l'ai vu excellent patriote et par cette raison porté à bien juger de lui autant qu'il dépend de ma raison d'en bien juger, je déclare néanmoins que je ne puis voir sans douleur et sans indignation qu'il ait pu laisser croire à Delaunay qu!i\ m'avait proposé et fait accepter les 100,000 iiv.; comment auraitil fait quadrer cette imposture avec ma conduite franche et loyale? Comment n'a-t-il pas craint d'être soupçonné d'avoir persuadé à Delaunay que je fermerais les yeux sur la supposition du décret, pour s'emparer lui-môme des 100,000 Iiv.? C'est pourtant le soupçon sur lequel il doit s'attendre. Je ne l'accuserai pas formellement d'avoir voulu s'approprier cette somme ; mais il me parait évident que le décret n'a été supposé que par la sécurité qui a pn être inspirée au coupable de ce crime.

Ce qui me le fait penser, c'est un fait qui, quoique léger dans son aperçu, devient ici très important. Il a peut-être fait tout découvrir. Il prend sa source dans ma bonne foi, et j'en suis la victime, qu'il serve du moins à ma justification. Ce fait, le voici :

Quelques jours après que Chabot m'eût présenté, de grand matin, la copie au net du projet de décret, à signer, et qu'il m^eût alors renouvelé, en termes très exprès, l'assurance de l'humeur ^ de la colère, que Delaunay avait conçues contre moi, comme je montais les bancs de la Convention, mes yeux rencontrèrent ceux de Delaunay qui me cherchaient et qui ne me dirent pas que Delaunay fût aussi courroucé contre moi que Chabot avait voulu me le faire entendre; je saluai Delaunay d'un coup de tôte et lui dis, en passant, ces paroles-ci qu'il faut bien observer : « Eé bien! «t quand présente&4u le projet de décret ? » Comme j'avançais vers la Montagne, je n'entendis pas ce qu'il répondit, mais je me souviens

qu'avec an air de surprise il youlut d*abord me dire une chose et qu'il se reprit comme pour vouloir m'en dire une autre. Ses paroles ne m'offrirent aucun sens déterminé, parce qne j'avançais, je le répète, et que ma démarche n'était autre chose que cette prévenance que l'on a pour un collègue à qui l'on est fâché d'avoir inspiré quelque haine. Ce lait est aussi rapporté dans ma déclaration au comité de Sûreté générale.

Maintenant je conçois combien la surprise de Delaunay dut être grande de m'entendre dire : « Hé biefi! quand présentes-tu le projet a de décret » ? puisque ce projet était déjà frauduleusement transformé en décret; attentat sur lequel Delaunay croyait avoir permission de moi, au moyen des i 00,000 livres dont, sur l'assurance de Chabot, il me croyait sans doute acceptant et possesseur. Je vais plus loin. Ne serait-il pas possible que sur l'explication que Delaunay a dû vouloir prendre après ce fait auprès de Chabot, il ne soit survenu une querelle entre eux sur les 100,000 livres que Delaunay a soupçonné alors ne m'avoir pas été remises, et qu'après les suites plus ou moins pressantes d'une telle explication. Chabot se soit hâté de venir faire sa dénonciation au comité de Sûreté générale. 11 y a toute apparence à ce que je présume ici. Car Delaunay voyant qu'il avait supposé le décret, dès lors sans mon congé, et qu'il allait infailliblement être découvert par moi, dont, je le répète, il voyait qu'il était loin d'avoir l'assentiment sur sa manœuvre, et qui lui avais bien signifié antécédeaiment que, s'il profitait de mon absence pour faire passer quelque décret contraire à mon opinion, je m* en plaindrais à la Convention et le ferais rapporter; fermeté sur laquelle il devait bien compter d'après le décret de précaution que j'avais fmi rendre, ainsi qu'il est rapporté dans le second fait. Delaunay, donc, dut connaître sa position fâcheuse, il dut mettre le feu aux poudres dans la clique conspiratrice et corruptrice : c'est encore là ce qui explique ce qu'a dit Chabot qu'il s'était tenu renfermé pendant deux fois vingt-quatre heures pour n'être pas assassiné par cette clique. Malheureusement je ne prends jamais ma distiibution et le Bulletin des décrets me passa, sans quoi j'aurais éventé la mine bien avant Chabot; quoiqu'il soit vrai de dire qu'il précipita fort sa dénonciation. Peut-être que Chabot avait de son côté tout autant de peur que Delaunay d'être découvert, et que je ne fusse bientôt instruit de la supposition du décret, soit par l'impression, soit par les enquêtes de Delaunay. La situation réciproque de ces deux hommes était fort critique^ fort embarrassante et fort singulière, c'est à eux

à expliquer dans quels rapports, ou périlleux ou coupables, ils en ont éprouvé les effets et voulu esquiver on dévoiler les résultats. Mais de toute manière Chabot a un tort très grave, c'est d'avoir, je le redis, fait accroire à Delaunay qu'il m'avait proposé et fait accepter les iOO,000 liv., il n'a pu vouloir lui persuader cette imposture que pour l'autoriser à la supposition du décret dont il me déclarait par là complice à Delaunaj; action, je le déclare, nonseulement sans délicatesse, mais honteuse, mais digne de bien d'autres noms. Sans cela, Delaunay surtout, d'après mes corrections obstinées, faites au crayon, Delaunaj n'eût jamais osé, non-seulement supposer un décret, mais insister même pour faire passer un projet totalement dans son sens, en mon absence : bien sûr qu'il était que je l'aurais tôt ou tard fait rapporter.

Il est maintenant aisé de voir que cette preuve matérielle de 100,000 livres, dont on s'est servi contre moi à la Convention, est une preuve évidente de ma loyauté et de ma bonne foi; puisque mon opposition aux instructions de Delaunay formait un tel obstacle aux malversateurs et tellement utile à la nation, qu'on voulait en acheter la destruction 100,000 liv., il serait absurde de dire que j'aurais participé gratuitement à une action honteuse lorsqu'on voulait la payer si bien. Le propre d'une action de cette nature est d'être payée. Si l'on me l'avait payée, les 100,000 livres et l'attestation formelle, authentique, et je puis dire religieuse de Chabot sur ma loyauté, ne seraient pas au comité de Sûreté générale : si l'on n'avait pas dû me la payer, pourquoi aurait-on donné 100,000 liv.? Me fera-tron cupide et corrompu d'une part, généreux et désintéressé de l'antre dans le même acte? Voyez comme la vérité se fait jour dans toute cette affaire. Il est bien vrai que je tiens du citoyen Jagot, membre du comité de Sûreté générale, que Delaunay nie avoir remis les 100,000 livres k Chabot; entre eux le débat : mais les 100,000 livres sont néanmoins au Comité et la déclaration de Chabot aussi, et celle de Bazire aussi, très concordante à celle de Chabot.

Le comité de Sûreté générale, immédiatement après la dénonciation et l'emprisonnement de Chabot, en me communiquant les particularités de cette affaire de laquelle je m'informai auprès de lui, le Comité, dis-je, jugea si bien alors de mon intégrité, que dans l'instruction assez embarrassante et pénible qu'il fallait en faire (car Chabot dénonce une vaste conspiration trop réelle, dont cette affaire-ci n'est qu'un des moindres effets), le rapporteur me pria de l'aider dans son travail.

Mon interrentioD, dans ce travail, était d'autant pins naturelle, que j'avais pénétré moi-même cette conspiration, sous ses grands rapports, deux mois auparavant. J^en avais résumé les probabilités en un petit mémoire rédigé en forme de questions, et je l'avais dénoncée à une collection de membres du comité de Salut public et de Sûreté générale, convoqués expressément, et au nombre de dix à douze. Cette pièce, dont le temps a justifié tous les faits et résolu tous les doutes^ est entre les mains du rapporteur ; et ce n'est pas un des moindres griefs aux yeux des agents nombreux de la conspiration, tons mes calomniateurs. Ce sont eux qui ne cessent de me ruiner par voie oblique et indirecte, auprès des meilleurs patriotes, trop confiants sans doute, mais que l'excès de la perversité et de l'audace dont ils ont été les dupes, ramènera à plus de clairvoyance sur les manœuvres ourdies contre la patrie et à plus de confiance et de justice envers moi. J'ai donc procédé au travail dont je parle, de l'aveu, à la pressante invitation et à la connaissance de beaucoup de mes collègues, avec soin, activité et impartialité, pendant plus d'un mois, sans interruption, et jour et nuit. Le rapporteur peut me rendre la j ustice qui m'est due à cet égard, et sur mon travail qui est dans ses mains, ei sur l'esprit de ce travail, et sur la manière dont je m'en suis acquitté. Mais, je dois le dire ici, c'est à cette fonction dangereuse que je dois ce nombre d'ennemis qui me poursuit sourdement d'une part, et avec tant de rage et d'extravagante audace de l'autre. La frayeur s'est emparée de bien des personnes. Vous avez dû voir, dans le temps, quelle différence la révélation et l'instruction de cette cx)nspiration apportèrent dans l'audace précédente et le langage de bien des gens. La conversion fut frappante ; la douceur et la bénignité saccédèrent, tant dans les paroles que dans les écrits, à la fureur antécédente ; les paroles de paix aux turbulences, les éloges des patriotes à la calomnie. Un grand nombre de conspirateurs et d'agents tremblaient d'être découverts. On laissa agir mon zèle, pour en détourner secrètement les effets. Je trouvais chaque jour quelque nouveau fil. On me connaît de l'activité, du zèle ; on m'accorde plus de pénétration peut-être que je n'en ai, et la guerre la plus terrible fut sourdement résolue contremoi. Tout à coup l'instruction cessa. Bientôt je me vis attaqué par des clameurs insignifiantes, par lescalomnies les plus vagues en public, mais sans doute en secret par les plus atroces, et on ne peut se défendre de celles-ci. Mais les patriotes éminents par leurs talents et leur vertu, ceux à qui la nation a confié un grand ascendant et une grande puissance, ne

manqaeront pas enCn de se dire qae si les tyrans^ les machiaTelistes de Londres et tons les ennemis de la Républiqae ont des agents, c'est auprès des patriotes accrédités et constitués en puissance qu'ils doivent avoir placé les pins perfides et les plus dangereux : qu'il n'est pas un seul de ces patriotes puissants qui ne doive être, à son insu, circonvenu par la perfidie ; que ses yeux, ses oreilles doivent être continuellement en garde ; qu'il n'en est pas un seul de ces patriotes puissants, dont le caractère, et la pins petite passion, et le plus petit intérêt ne soit étudié avec art, avec soin^ avec précaution par les calomniateurs et les reptiles qui bavent sur la République pour produire la haine, la division, la méfiance et l'esprit de parti entre les bons républicains, et anéantir par là cette République qui a coûté tant de soins et de peines à nous tous. Si cela n'était pas ainsi, nos ennemis seraient bien stupides et bien peu concordants à leur politique et à leur morale.

C'est par les manœuvres sourdes de ces agents perfides qoe toutes mes actions ont été empoisonnées ; c'est eux qui ont controuvé les calomnies dont on m'assaille, encore ne dit-on qne des choses vagues ; c'est par eux que mon zèle est précisément converti en mauvaise intention, mon activité en projets secrets, mon étude des hommes, mon occupation constante depuis que ma raison existe, mon occupation habituelle, involontaire même, en prescience sur les choses ; alors, et pour peu que ces perfides interceptent les communications entre les âmes et les personnes; pour peu qu'ils empêchent les éclaircissements entre les calomnies et les auditeurs de la calomnie, la prévention arrive bientôt, et les hypothèses s'arrangent, et le calomnié seul, ignorant les coups qu'on lui porte, allant de bonne foi, et n'en allant que plus droit, n'en tombe que plus rapidement dans les filets des traîtres; et il y gémit victime de l'imposture^ jusqu'à ce que la vérité, la vérité foile se fait jour enfin à travers ces machinations. Mais le temps n'est pas loin où cette vérité triomphera. Déjà je la sens, je la touche du doigt dans le cœur et dans la pensée de plus de personnes que mes ennemis et ceux de la patrie ne se l'imaginent.

Après cette opinion favorable du comité de Sûreté générale sur mon compte, lors de l'arrestation de Chabot, je ne conçois pas comment il a pu en changer. Voici cependant l'explication qu'il en donne :

« Des déclarations faites par de DeUmnay d^AngerSy il résulte qu'il

« devait se trouver une pièce essentielle parmi ses papiers mis sous le « scellé^ qui deoait faire connaître les vrais coupables (1). »

Voilà donc les motifs qui ont pu faire juger au Comité que j'étais moi le coupable. Je vais prouyer qu'il est et a été impossible au Comité de former cette conjecture. La pièce en question est précisément celle qui parie le plus en ma faveur. Cette pièce est le Projet de décret, bien Projet, bien intitulé projet, je ne me lasserai point de le répéter, sur lequel la Commission^ par le ministère de Chabot, l'un de ses membres, a requis mon avis, mon opinion, mes modifications comme le seul opposant au succès^ à l'intention et au Projet de Delaunay, et sur lequel projet, j'ai attaché mon opinion an crayon avec paraphe à chaque correction ou addition, bien en tonte bonne foi, sur-le-champ, dans la salle de la Liberté, palam omnibus, et comme tous les députés le font lorsque sur des différences d'opinion, ils se raccordent, se concilient, se parlent, se cherchent, se font parler, le tout pour éviter les discussions trop longues ou trop contentieuses. Car il faut bien vous remettre ici sons les yeux que Delaunay n'éprouva d'opposition à la tribune que de ma part, qu'il fut soutenu par Cambon, par Chaboty par Bamel; qne je ne fus adjoint à cette Commission qu'en vertu de mon opposition ; qu'en m'abstenant d'assister à celte Commission lorsque j'y trouvai les quatre membres contre mon avis, j'y laissai cette assurance bien formelle que je les attendais à la tribune ; que ce ne fut que pour éviter les débats que l'on requit et que ]a dus penser que Ton requérait mon adhésion ou simple on modifiée, qne ce ne fut que dans ce sens que Chabot vint me requérir, et que je consentis volontiers et très franchement à ce moyen; que le lendemain Chabot vint m'apporter l'assurance de l'adhésion de la Commission à mon opinion et la copie au net du projet modifié par mes corrections. Ainsi je ne vois pas sur quels raisonnements le Comité a pu fonder le jugement qu'il dit avoir porté sur moi à Faspect de cette pièce.

Estrce par le sens de mes corrections? oh ! pour le coup je les invoque. On n'y a pas regardé. Qu'on consulte les personnes les moins versées dans cette matière ; on verra que par le p^^ojei de Delaunay, les administrateurs pouvaient écarter le gouvernement de la liquidation, et qu'au moyen de mes corrections cela ne se pouvait plus. 11 est certes bien facile de s'en convaincre.

Pourquoi n'aurais-je donc pu faire ce que les autres membres

(1) V. le Moniteur du 24 nivôse.

ont fait ? Ils ont signé aveuglément ou sciemment mais isolément le projet de Delaunay, parce que sans doute ils Tont trouvé bon, mais moi dont on requiert Tavis et les corrections j'ai voulu rendre à la nation ce qui me semblait devoir lui être utile.

Le Comité ajoute que Cambon en apposant sa signature a corrigé aussi quelque chose du projet de Delaunay, mais que ces correcHom rCaltéraient pan le sens du décret. D'abord il faut dire le projet de décret et non le décret, ce qui est bien différent. Ensuite il faut voir que le mot altérer signifie diminuer la bonté, Tutilitô d'une chose. Or, j'invoque ici, encore un coup, la copie originale du projet de Delaunay et de mes corrections, et l'on verra si, loin d'altérer le projet de Delaunay, je ne renverse pas toute sa manoeuvre en liant avec rivure le gouvernement à la liquidation. Si la chose n'était pas ainsi, il n'aurait pas été supposé frauduleusement une autre copie bien raturée ; et si mes corrections étaient dans le sens de Delaunaj, il n'aurait pas été besoin à Delaunay d'escamoter cette copie et de la serrer dans ses papiers pour y en substituer une autre ; il n'avait qu'à faire décréter celle à laquelle je ne me serais pas opposé.

Cette vérité que mes corrections ruinaient la manœuvre de Delaunay, non seulement glt en fait, mais tombe encore sous les yeux d'une manière évidente. Car était-<:e pour me faire embrasser les intérêts de la Nation au détriment des Administrateurs, que les fripons voulaient me donner 100,000 liv.? Or, puisque les 100,000 liv. étaient là toutes prêtes, puisqu'elles sont au Comité en preuve matérielle malgré la dénégation de Delaunay, puisque Chabot dit dans sa dénonciation écrite, qu'il doit me rendre justice, que je me suis comporté, dans cette affaire, en homme infinimeiU probe, etc., et que Chabot n'a pas vu le moindre jour à me proposer les 100,000 liv.? comment se ferait-il que mes corrections se trouvassent anti-natiànales et altérantes, et que ce fût le texte pur de Delaunay, qui sacrifie, lui et consorts^ 100,000 liv. ; que ce fût, dis-je, ce texte pur de Delaunay, qui se trouvât le projet par excellence, civique, désintéressé, et qui devait rester inaltérable ? L'absurdité, je pense, ne pourrait aller plus loin.

Que si l'on me dit que c'était le projet de décret de la Commission et non celai de Delaunay, je réponds par un fait. Chabot en me requérant m'a dit, Chabot déclare par écrit que Delaunay était l'auteur et le rédacteur du projet ; or, jugez du sens de ce projet par les 100,000 liv., et par mon combat à la tribune contre lui. Bien plus, tous les membres de la Commission étaient de l'avis de Delaunay, et à la Convention et au Comité, moi seul j*ètais

opposant; moi senl je Taurais été; il était donc bien naturel, il me devait donc paraître très simple que Chabot vint me demander, au nom de la Commission, mon ayis, mes corrections sur ce projet de décret. D'ailleurs laissons à part les chicanes de procureur. Soyons de bonne foi et yoyons ce que c'était que l'opinion collective de la Commission des Cinq, et si les signatures et les adhésions n'en sont pas tontes aussi isolées que la mienne, et en travail de conciliation ambulante par le ministère de Delaunaj et Chabot. D'abord ▼oilà Cambon qui signe isolément entre les mains de Delaunay qui va le trouver (c'est Cambon qui me l'a dit), et qui corrige aussi le projet. En voilà un. Vient ensuite Delaunay, auteur et rédacteur et grand intéressé du projet, en voilà deux. Parait ensuite Chabot qui vient requérir mon avis au nom de tous, en voilà trois. Me voilà ensuite moi, aussi disjoint que les autres, qui signe et opine sur la réquisition de Chabot, comme Cambon avait signé et opiné sur la prière de Delaunay, en voilà quatre. Reste Ramel qui a signé je ne sais quand, ni comment, ni à la réquisition de qui. Serait-ce donc que Ramel constituerait à lui seul le corps de la Commission et les antres membres sollicités par eux-mêmes, n'avaient-ils pas aussi leur droit d'opinion? N'est-ce pas une dérision que de se refuser à voir la vérité dans tout ceci et à voir que sur un simple projet ainsi promené l'un par l'autre, chacun avait son droit de suffrage (4)7 Enfin dirait-on que Chabot ayant les 100,000 liv. en poche à mon service en cas que j'eusse molli, car je le déclare, j'ai été tàté dans ce sens, dirait-on que Chabot aurait eu le bonheur de me trouver tout à coup et très gratuitement et tellement métamorphosé, moi si furieux et obstiné à la tribune et à la Commission, que j'aurais fait de moi-même plus encore que Delaunay n'aurait voulu? Que non seulement j'aurais consenti à ses desseins, mais que j'aurais encore, dans l'excès de mes complaisances, altéré le peu d'utilité nationale que Delaunay aurait bien voulu laisser dans son projet de décret? Voilà pourtant ce que deviennent les assertions portées contre moi, lorsqu'elles sont pressées par une logique simple, claire, solide et appuyées sur tous les faits, sur toutes les pièces et sur le dire et les écrits des témoins, agents immédiats de cette affaire.

Telle est ma défense sur cette affaire, et je la crois indestructible.

Quant aux préventions suscitées et conçues contre moi, aux

(i) V. ma déclaration au comité de Sûreté générale.

déclamatioDS vagues dont on m'a assailli en mon absence, je n'ai rien à dire ; je ne réponds qu*à des faits.

Tout ce que je dis et dois dire, c'est que mon cœur, le ciel et la patrie me sont témoins qu'il ne peut exister un républicain plas vrai, plus réellement tel que moi; c'est que, depuis le 12 juillet 1789, il ne s'est pas passé un seul jour où je n'aie rendu un service à la patrie, j'en ai des témoins constants, et j'en alléguerai rénumération quand on voudra, bien et solidement appuyée sur des faits. Non, pas un seul jour ne s'est écoulé où je n'aie pu me dire que j'avais servi efficacement la patrie ; et parmi ces services, j'en puis compter quelques-uns qui l'ont sauvée, et je le prouverai.

On dit que je suis ambitieux, je n'ai jamais occupé aucun poste; je suis ambitieux de gloire solide.

On dit que j'intrigue, je défie tout ministre passé et présent, tout fonctionnaire, toute administration, de dire et de prouver que j'aie fait placer un seul balayeur de bureau.

On dit que je suis ricbe, je donne tout ce que je possède dans l'univers, hors mes ouvrages, pour moins de 40,000 îiv. ; et c'est le fruit de seize pièces de théâtre, dont le succès dû à la bienveillance du public, a été tel que telle de mes comédies a eu cent soixante représentations de suite. Qu'on lise les registres de tous les théâtres de France, et l'on verra qu'ils m'ont rendu plus de 150,000 Iiv. Voilà ce qui m'en peut rester. Voilà le fruit de vingtcinq ans d'observations sur le cœur humain, de travail, de persécution et de misère.

On dit que je suis luxueux. L'amour de tous les arts est dans mon âme; le beau, le bon me platt; je peins, je dessine, je fais de la musique^ je modèle, je grave, je fais des vers et dix-sept comédies en cinq ans. Mon réduit est orné de ma propre main, voilà ce luxe.

Cherchez, compulsez, bureaux, comités, agents, ministères, administrations. Si directement ou indirectement j'ai jamais pris intérêt à aucune espèce de commerce, d'entreprise, ou de toute autre façon d'aller à la fortune, en ce genre, je consens à passer pour un scélérat. Je n'ai jamais fait travaille] seulement mon petit pécule. Je n'ai de ma vie touché un denibi rente. Je vis au tas, je vis du jour à la journée, je vis en poète.

Accordez-moi un peu de judiciaire, une imagination vive et ardente, un esprit d'observation quelquefois trop aiguisé, un amour excessif pour la patrie, une humeur officieuse, et du courage, et vous aurez rencontré juste. Signé : Fabrb d'Eglanttnr.

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