CONNAITRE SON VOEU, IL SERA EXACTEMENT SUIVI
(1) On sait que Fouquier ne s'adressa pas à la Convention, mais au comité de Salut public, — R.
« — Danton, reprit aussitôt le président, vous êtes accusé d'avoir blâmé Henriot dans la journée du 31 mai; de l'avoir accusé de vouloir vous assassiner et d'avoir demandé la tête de ce patriote qui servait si bien la liberté; et, en cela vous étiez d'accord avec Hérault et Lacroix; vous lui faisiez un crime du mouvement qu'il avait fait pour s'écbapper à un acte d'oppression de votre part, comme vous présagiez laperte de Paris,
Danton. — « C'est une monstrueuse calomnie dirigée contre mot; je ne fus point ennemi de la Révolution du 31 mai, ni de pensée, ni d'action, et je combattis fortement les opinions d'Isnard ; je m'élevai fortement contre les présages ; je dis : Y a-t-il cinquante membres comme nous ? Us suffiraient pour exterminer tous lesmachinateurs.
L'Accusateur public. — « N'ayant pu consommer votre projet, vous dissîmiulâtes votre fureur, vous regardâtes Henriot et lui dites d'un ton hypocrite : N'aie pas peur, va toujours ton train. »
Danton. — « Bien longtemps avant l'insurrection, elle avait été prévue par moi, et nous ne nous sommes présentés devant la force armée que pour constater que la Convention n'était pas esclave. Je somme de nouveau les témoins qui pourraient m'accuser, comme j'invoque l'audition de ceux propres à m'absoudre (Y).
L'Accusateur public (s'adresSant à Lacroix au lieu de répondre à Danton). — « Lacroix, on vous accuse d'être Vomi des rois, d'avoir énoncé des opinions contraires à Marat et à la Montagne ?
(Y) m J'ai appelé Vinsurrection en demandant cinquante révolutionnaires comme moi : La Convention m'appuya.
« J*avais dit trois mois avant^ il n^y a plus de paix avec les Girondins. — Ai-je la face hypocrite ?
« Henriot crut que fêtais opposé à Vinsurrection, et alors je lui dis : Va toujours ton train, n^aye pas peur^ nous voulons constater que V Assemblée est libre.
■ Je pris la main à Henriot et je lui dis : Tiens bon, » — T,-L.
Lacroix. — « J'ai fait preuve en plusieurs rencontres de mon aversion pour les rois. Jamais, dans aucune société, dans aucun parti je n'ai énoncé des opinions contraires à celles des patriotes.
(( Je dirai plus, je ne suis revenu à la Convention que pour assister au jugement.de Capet et concourir à faire prononcer la mort de ce tyran, et, à cet égard, je donnerai une preuve, le témoignage de Legendre et la lettre qu'il m'adressait pour m'informer que la Montagne n'était pas en force pour faire ordonner cette condamnation. — A la bataille de Nervins {sic), indigné de la déroute de l'armée, je fus le premier à proposer l'arrestation de Miranda (Z). »
Un juré reproche à Lacroix d'avoir désespéré à haute voix de la journée du 31 mai, et à Danton d'avoir proposé l'arrestation d'Henriot.
Lacroix. — « J'ai dit à Henriot : Tiens ferme. Sans cela, nous sommes perdus ; il faut qu'aujourd'hui le peuple et la Convention aient satisfaction de tous Jes aristocrates.
Danton. — « Je n'ai point demandé l'arrestation d'Henriot et je fus un de ses plus fervents appuis.
L'Accusateur public (à Lacroix). — « N'avez-vous pas demandé l'arrestation des Vingt-Deux et de tous les appeleurs {sic), et cela, dans t intention perfide de soulever tous les départements contre Paris, d'accord avec Hérault?
Lacroix. — « Je n'ai point eu les intentions perfides que l'on me prête, et je n'avais d'autre but que de délivrer la Convention des membres qui obstruaient ses opérations.
Hérault de Séchelles. — « Quant à moi, j'ai fourni à Henriot les moyens de se justifier contre les inculpations d'Amar qui le nommait l'auteur de tous les maux de la France (A'). »
(Z) « Je n'ai bu 9ii mangé avec Miranda, et je proposai à mes collègues de ^arrêter; il^ s'y opposèrent. » — T.-L.
(A') Hérault : — « CTest moi qui ai découvert fordre signé au crayon par Henriot pour laisser passer la Convention, ainsi, etc. » — T.-L.
L'accusateur public passant alors brusquement à PhUippeaux, lui reproche d'avoir attaqué le gouvernement par ses écrits; d'avoir voté Tappel au peuple; d'avoir calomnié Marat et de s'être déclaré le défenseur de Roland.
L'accusé répond qu'effectivement il s'était trompé au commencement de sa carrière politique sur le compte de Roland, mais qu'il s'en était séparé dès qu'il avait reconnu son erreur, et que, dès lors, sa marche avait été irréprochable. Il rappelle que six mois avant la proscription du ministre et de sa faction, il avait su les apprécier et les démasquer. Il proteste contre toute imputation de fédéralisme et observe que Robespierre lui-même s'était abusé sur le compte de Roland. Quant à Marat, bien loin de l'avoir calomnié, il était du nombre des soixante-dix-huit représentants qui protestèrent contre son arrestation (1).
Relativement à l'appel au peuple, il avoue avoir d'abord cru que c'était une mesure légitime, conforme à sa souveraineté, mais qu'il l'avait combattu dès qu'il avait été convaincu qu'il n'avait été proposé que comme moyen de discorde et pour opposer la France à Paris.
Enfin, il expose que, loin d'avoir attaqué le gouvernement
(1) Voir VÂppel nominal qui a eu lieu du 13 où 14 avHl 1793, Van U de la République française, à la suite du rapport du Comité de législation, sur la question: Y a-t-il lieu à accusation contre Marat, membre de la Convention nationale ? — Imprimé par ordre de la Ckynvention nationale, envoyé à tous les départements et aux armées. — Brochure in-S» de 78 pages, de l'Imprimerie nationale, page 17.
« Département de la Sarthe:
« Philippeaux : Si j'étais assez vil pour vouloir satisfaire ma vengeance contre Marat aux dépens de la justice, je voterais pour le décret d'accusation, car cet homme m'a calomnié dans ses feuilles. Mais je dois oublier mon injure personnelle, au moment où je deviens juge, et ne consulter que les principes austères de la justice. Or, ces règles ont été violées dans l'affaire que vous voulez juger sans observer aucune forme capable d'éclairer la conscience des votants. Je déclare donc qu'il m'est impossible d'émettre aucun vœu jusqu'à ce que ces formes esseotieUes aient été remplies. Et, quant à présent^ je dis ^on, »
Philippeau figure, en conséquence, parmi les 92 députés sur 360, qui ont voté contre la mise en accusation de Marat, ce qui confirme absolument son dire au Tribunal révolutionnaire, — R.
en publiant ses déclarations au sujet de la Vendée, il croit avoir rempli son devoir de Représentant : « Envoyé commissaire à la Vendée, j'ai dénoncé bien des horreurs au comité de Salut public ; fatigué de voir ces dénonciations infructueuses, je vins à Paris, je témoignai ma douleur de ce qui se passait, et voyant qu'on n*y avait aucun égard, je demandai mon rappel.
« J'avais fait inutilement des démarches près de ce comité ; voulant remplir mon mandai, j'écrivis à la Convention la vérité, je dévoilai les trames des intrigants, je dénonçai le comité de Salut public, qui n'était que le mandataire de la Convention, et, en cela, j'ai connu mes devoirs et je les ai remplis. Je n'ai pas avili la représentation nationale, je m'honore de mes écrits (B').
L'Accusateur public — « Il ne manque à ce que vous dites que les actions.
Philippeaux. — « Il vous est permis de me faire périr ; mais m'outrager, je vous le défends ! »
L'accusateur lit alors au prévenu un passage de la lettre écrite le 9 germinal précédent par Garnier de Saintes, député, au comité de Salut public, laquelle implique Philippeaux dans une conspiration qu'il aurait découverte au Mans (1).
(BO « Arrivé de. mon départ, f ignorais les intrigues^ je fus trompé par Roland, Lorsque je m'aperçus du piège tendu dans V appel au peuple ^ je montai à la tribune et j* abjurai et votai de suite comme la Montagne.
« J*ai voté pour Morat. (C'est faux, il n*a voté ni pour ni contre )
a Le Comité ne répondant point à mes lettres ^ je suis venu ici. Le Comité ne m* a point entendu. Alors ^ pour remplir mon devoir, j'ai écrit à la Con-' vention] et t événement, sur Hébert, a prouvé, etc. On a fait des adressescontre moi, etc. On a envoyé chez moi trois commissaires pour connaître les faits, et Levasseur les a fait arrêter. » — T.-L.
(1) Comme toujours, l'extrait que donne le Bulletin n'est nullement conforme à TorigiDal de la lettre de Garnier (V. la pièce n» 10), car l'organe officiel du Tribunal révolutionnaire ne craint pas d'imprimer en toutes lettres:
« De grands mouvements se manifestent dans le Mans. Il m'a fallu contenir une révolte sérieuse. Cette révolte a été fomentée par ceux-là
mêmes qui rédigèrent une adresse en faveur de Philippeaux » —
Bulletin; n» 25.
Il y a encore ici mensonge et prévarication. — R.
« — Je n'ai d'autres crimes à me reprocher (répond l'accusé) que d'avoir retracé dans ma lettre à la Convention
toutes les horreurs de la Vendée Deux cents citoyens ont
attesté la vérité des faits que j'énonce. Trois commissaires sont venus réclamer justice pour moi et j'ai eu la douleur de les voir plonger dans la captivité. J 'attribue ces vexations aux menées sourdes de Levasseur, mon ennemi juré.
« Il serait à désirer pour moi que le Tribunal fût éclairé sur les événements de la Vendée; j'en ai dit la vérité dans mon rapport; j'ai rempli mes devoirs avec une exactitude, une fidélité austères; je n'ai pointattaqué le gouvernement... Je n'ai aucune part à la révolte dont se plaint Gamier et dont il me soupçonne l'auteur; supérieur à toute injure, à toute espèce d'outrage, je sais pardonner sans jamais me venger : je n'ai rien de plus à ajouter à ma défense. »
L'Accusateur public (à Westermann). — « Vous êtes accusé de complicité avec Dumouriez : qu'avez-vous à répondre?
Westermann. — « Lors des trahisons de Dumouriez dans la Belgique, j'étais en Hollande et ne savais nullement ce que devenait l'armée de Dumouriez ; j'ai beaucoup souffert dans mon poste, car tout était confondu.
L'Accusateur public — « Westermann, vous êtes cependant accusé d'être l'agent particulier de Dumouriez, le porteur de ses missives, son plus actif correspondant ; vous étiez son courrier secret, vous veniez deux fois par mois apporter ses dépêches à Gensonné.
Westermann. — « Envoyé au camp de Maulde, c'est là que je vis Dumouriez à Sainte-Menehould ; l'armée manquait de souliers, je fus chargé d'aller à Paris pour en demander. Le 20 octobre, les Français livrèrent le combat aux Prussiens; on fit plusieurs prisonniers, du nombre desquels était le secrétaire du roi de Prusse. Informé par Dumouriez que ce secrétaire avait été réclamé par son maître, et qu'il venait de lui être rendu, je me mis à l'instant, sans dire mot à Dumouriez, à la poursuite de ce secrétaire. J'eus le bonheur
de Fatteindre et de le ramener au camp des Français. Sur de nouvelles propositions et demandes du roi de Prusse, je me rendis dans son camp et lui déclarai que s'il voulait obtenir la liberté de son secrétaire,, il devait nous rendre les députés retenus par lui. Je vis dans ce camp le ci-devant Monsieur, qui voulait persuader au tyran prussien que Capet était confondu avec les scélérats. Dumouriez me blâma d'avoir arrêté, de mon autorité privée, le secrétaire dont je viens de parler, (et) me dit qu'il n'aurait pas été fâché de me voir retenu par le tyran de Prusse.
« Quelques jours après, je vis Dumouriez et Kellermann s'enfermer avec les généraux prussiens et entretenir ensemble une très longue conférence. J'en témoignai mon étonnement à Dumouriez, qui me répondit qu'il s'agissait de négocier quelques ouvertures de la part de l'ennemi . Je fus même chargé de me transporter à Paris pour communiquer au Conseil exécutif les propositions du roi de Prusse. Mais ces missions étaient connues de tous les agents du Gouvernement, de toutes les autorités constituées, je n'ai jamais eu avec Dumouriez aucunes intelligences qui fussent contraires aux intérêts de ma patrie, et qui ne puissent être approuvées du patriote le plus sévère et le plus ami de son pays.
a Nommé adjudant-major, j'ai assisté à la bataille de Jemmapes ; je m'y suis montré en brave militaire, ainsi qu'à Mons. J'ai affronté les plus grands dangers, et les blessures dont je suis couvert, et dont je m'honore, doivent répondre à mes calomniateurs, et écarter tous les soupçons de trahison dont on se plaît à m'accabler.
(( J'ai fait un troisième voyage à Paris, après la prise de Bruxelles; j'ai vu (sw) Malus, d'Espagnacet Gensonné, et j'ai remis au Comité diplomatique le papier qui lui était destiné (C). ))
(C) « Lorsque Dumouriez était en Belgique, fêtais en Hollande, — Abandonné entre les ennemis y vivant de pillage, je suis arrivé à Envers (sic) avec ma légion. Le régiment de cavalerie fut attaqué, je repoussai t ennemi.
Interpellé sur ses entrevues secrètes avec Desfieux, etc., lorsqu'il accompagna Dumouriez à Paris, Westermann répond qu*il n'en eut aucune; qu'il avait dénoncé Proly, aux Jacobins, comme Tagent secret de TEmpereur, et qu'on lui avait ri au nez; qu'aucun déjeuner n'avait eu lieu entre Desfieux et Dumouriez ; que celui-ci n'était point allé aux Jacobins parce qu'il ne pouvait pas voir Marat; que lui, Westermann, ne connaissait point Talma, avec qui on l'accusait d'avoir intrigué pour le général (1). •
— « Lorsque la Convention nationale (reprit l'accusateur public en s'adressant à Westermann), convaincue des perfidies de Dumouriez, Tout déclaré hors la loi, lorsque cette déclaration vous fut notifiée avec injonction de ne plus avoir rien de commun avec ce traître, ne répondîtes-vous pas que vous ne connaissiez que Dumouriez, et ne continuâtes-vous pas de le fréquenter, de recevoir ses ordres? N'avez-vous pas dirigé, avec Dumouriez, l'attaque «ur les murs de Lille?
Westermann. — « Ce sont autant de calomnies accumulées contre moi, et je les ai déjà détruites (2).
• Accusé de venir deux et trou fois apporter les dépêches de Dumouriez à Gensonné,
« Uarmée manquait de souliers. Je fUs envoyé par Dumouriez au Conseil (a) et je les rapportai à V armée.
« Dumouriez lui montra la lettre du roi de Prusse^ pour son secrétaire^ qu'il avait renvoyé. Je courus après et l'arrêtai de mon pouvoir, etc.
« Le second voyage pour porter le pli des articles arrêtés entre les généraux,
« // {Westermatin) a encore été envoyé en otage à Mons lors de Véva' cuation,
u Troisième voyage pour amener Malus et cTEspagnac, et porta un paquet au président du Comité diplomatique,
« J'ai dénoncé aux Jacobins, au Comité^ le fils naturel de Proly (sic), et on me rit au nez. — // ( Westermann ?) engagea un déjeuner pour rétablir Dumouriez aux Jacobins. » — T.-L.
(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire. — Notes de Topino-Lebrun.
(2) Conveotioa nationale, Interrogatoire du général Westermann, adjudant général commandant ia légion du Nord, séance du vendredi 10 avril 1793. — R.
(a) An Confleil exécutif. — R.
L'Accusateur public. — « Telles sont cependant les déclarations de Miaczinsky contre vous.
Wbstermann. — « Il fallait m'appeler du vivant de Miaczinsky, me comparer avec lui, et je l'aurais confondu. On sait d'ailleurs que ce scélérat n'a demandé à révéler de prétendus secrets, importants pour la patrie, que dans l'espoir de sauver sa vie, et au moment où il redoutait de la perdre. J'ai déjà été accusé de complicité avec Dumouriez, et par un décret du 4 mai, j'en ai été acquitté. Je ne sais pourquoi cette accusation est encore reproduite contre moi (D').
— « Gomment vous justifîerez-vous (reprit l'accusateur) des mauvais traitements par vous exercés sur les volontaires de la Vendée? Tous s' accordent à vous reprocher des actes d inhumanité {i).
Westermann. — « Lqp bons soldats se louent de moi et me rendent justice; le blâme des lâches qui se plaignent de moi et m'accusent ne peut que concourir à ma justification. »
L'accusateur s'adressa alors à l'un des prévenus de l'affaire Delaunay, Deisderichen, qu'il s'obstinait à qualifier d avocat du roi de Danemark, et qui avait été mis en cause pour
(DO a Pourquoi ne m'a-t-on pas appelé lors de la déposition de Miajinski (sic) ; fêtais ici mandé à la barre?
« Dumownez m*a toujours éloigné de lui, a protesté sur la cnpitulation d'Anvers f sur le fait de Lille, —Avant d'arriver à Menhein {Menin), Proly me dénonça,
« Ici on me mis (sic) hors de la loi, et un officier ptnissien me montra la feuille de la Convention, et m*engagea à rester , qu'on me payerait, et chercha à m'effrayer en me disant que les autres généraux avaient été massacrés. — Voir au Comité militaire . — Je fus à Lille avec ma troupe^je trouvai Moreton et vint (sic) prendre son ordre pour venir à la barre. J'ai prêté serment, avant, à Douai. — Le décret du 4 mai dit qu'il n'y avait lieu à m*accuser, J^étais déîioncé aux comités, — Je ne connais pas Talma. » — — T.-L.
(1) Le dossier du géDéral (Archives nationales) ne contient que quelques lettres contre lui et des témoignages nombreux et décisifs de l'estime et de l'attachement que ses soldats avaient pour sa personne. -R.
ses relations avec les Frey, beaux-frères de Chabot. Ses réponses n'ont aucun intérêt historique, et nous nous bornerons ici à rappeler que ce malheureux eut le courage de glorifier ses bienfaiteurs, au lieu de les renier et de les charger pour sauver sa tète (1).
L'audience du 15 germinal fut ainsi terminée.
Avant de rapporter celle du lendemain, quatrième et dernière du procès, nous devons rappeler ce qui s'était passé le même jour à la Convention.
On se souvient que l'accusateur public, sur la réclamation de Lacroix, qui voulait faire entendre les témoins que la loi garantit à tout accusé, avait écrit pendant l'audience, non pas à la Convention, mats au comité de Salut public, pour lui exposer les réclamations des prévenus relativement à leurs témoins, prétention que la jurisprudence du Tribunal ne lui permettait pas d'écarter.
Voici cette lettre, d'après l'original qui est resté aux Archives :
n Paris le 15 germinal de l'an second de la République une et indivisible :
a Citoyens représentants,
a Un orage terrible gronde depuis que la séance est commencée : les accusés, en forcenés, réclament l'audition des témoins à décharche (sic), des C. députés : Simond, Courtois, Laignelot, Fréron, Panis, Ludot, Calon, Merlin de Douai, Gossuin, Legendre, Robert Lindet, Robin, Goupilleau de Montaigu, Lecointre de Versailles, Brival et Merlin de Thionville (2). Ils en appellent au peuple du refus quils prétendent éprouver; malgré la fermeté du président et du Tribunal'
(1) Voir les Notes de Topino'Lebrun, édition Gbardoillet; et le Bulletin du Trib. rév.
(2) Ce D*e8t pas sans intention, peut-être, que cette liste différait autant de celle que nous avons précédemment donnée page 76, et qui contenait, entre autres^ les noms de Guytonde Morveau, pourTaffairede Béthune, Rosse, pour les repas à cent écus par tête, et Pache pour le 31 mai? — R.
entier, leurs réclamatioDs multipliées troublent la séance, et ils annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas que leurs témoins ne soient entendus ; nous vous invitons à nous tracer déûnitivemenl une règle de conduite sur cette réclamation, tordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus sans un décret.
« A. Q. Fouquier, Herman, président. »
Il est aisé de voir, d'après le compte-rendu du Bulletin lui-même, et surtout d'après le témoignage de Didier Thirion et autres (pièces n^* 23, 25 et 26), que l'accusateur dénaturait le caractère de l'insistance légitime et toute légale que les prévenus avaient mise à exiger l'audition de leurs témoins, et que, s'il n'osait prendre sur lui de leur enlever ce droit, il suggérait du moins au Comité le moyen de les en dépouiller, en indiquant qu'on pourrait arriver à ce résultat par un décret.
C'est alors que Saint-Just se présenta à la Convention et que, sans lire la lettre de Vaccusateur public, il en fit un horrible abus.
Voici comment le Moniteur rend compte de cette nouvelle prévarication :
Saint-Just, au nom des comités de Salut public et de Sûreté générale :
« L'Accusateur public du Tribunal révolutionnaire nous a mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre les débats de la justice jusqu'à ce que la Convention ait pris des mesures. Vous avez échappé au danger le plus grand qui jamais ait menacé la liberté : maintenant tous les complices sont découverts, et la révolte des criminels aux pieds de la justice même, intimidés par la loi, explique le secret de leur conscience; leur désespoir , leur fureur, tout annonce que la bonhomie qu'ils faisaient paraître, était le piège le plus hypocrite qui ait été tendu à la Révolution.
« Quel innocent s'est jamais révolté devant la loi? Il ne faut plus dauti^es preuves de leurs attentats que leur audace.
Quoi I ceux que nous avons accusés d'avoir été lescomplices de Dumouriez et de d'Orléans, ceux qui n'ont fait une révolution qu'en faveur d'une dynastie nouvelle; ceux-là qui ont conspiré pour le malheur et l'esclavage du peuple mettent le comble à leur infamie I
« S'il est ici des hommes véritablement amis de la liberté, si l'énergie qui convient à ceux qui ont entrepris d'affranchir leur pays est dans leur cœur, vous verrez qu'il n'y a plus de conspirateurs cachés à punir, mais des conspirateurs à front découvert, qui, comptant sur l'aristocratie avec laquelle ils ont marché depuis plusieurs années, appellent sur le peuple la vengeance du crime.
« Non, la liberté ne reculera pas devant ses ennemis ; leur coalition est découverte. Dillon, qui ordonna à son armée de marcher sur Paris, a déclaré que la femme de Desmoulins
AVAIT TOUCHÉ DE l'aRGENT POUR EXCITER UN MOUVEMENT POUR assassiner les patriotes ET LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
Nous vous remercions de nous avoir placé au poste de l'honneur; comme vous, nous couvrirons la patrie de nos corps.
« Mourir n'est rien, pourvu que la Révolution triomphe; voilà le jour de gloire; voilà le jour où le Sénat romain lutta contre Catilina ; voilà le jour de consolider pour jamais la liberté publique. Vos comités vous répondent d'une surveillance héroïque. Qui peut vous refuser sa vénération dans ce moment terrible oii vous combattez pour la dernière fois contre la faction qui fut indulgente pour vos ennemis, et qui aujourd'hui retrouve sa fureur pour combattre la liberté.
« Vos comités estiment peu la vie ; ils font cas de l'honneur. Peuple, tu triompheras ; mais puisse cette expérience et faire aimer la Révolution par les périls auxquels elle expose tes amis.
a 11 était sans exemple que la justice eut été insultée ; et si elle le fut, ce n'a jamais été que par des émigrés insensés, prophétisant la tyrannie. Eh bien^ les nouveaux conspirateurs ont récusé la conscience publique. Que faut-
il de plus pour achever de nous convaincre de leurs attentats ? Les malheureux I ils avouent leur crime, en résistant aux lois. Il n'y a que les criminels que Téquité terrible épouvante. Combien étaient-ils dangereux tous ceux qui, sous des formes simples, cachaient leurs complots et leur audace I En ce moment, on conspire dans les prisons en leur faveur; eu ce moment, l'aristocratie se remue : la lettre qu'on va vous lire vous démontrera vos dangers.
0 Est-ce par privilège que les accusés se montrent insolents? Qu'on rappelle donc le tyran, Custine et Brissot du tombeau: car ils n'ont point joui du privilège épouvantable d'insulter leurs juges.
« Dans le péril de la patrie, dans le degré de majesté où vous a placés le peuple, marquez la distance qui vous sépare des coupables ; c'est dans ces vues que vos comités vous proposent le décret suivant :
« La Genvention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités de Salut public et de Sûreté générale, décrète que le Tribunal révolutionnaire continuera .l'instruction relative à la conjuration de Lacroix, Danton, Chabot et autres ; et que le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du Tribunal révolutionnaire, et pour réprimer toute tentative de la part des accusés pour troubler la tranquillité publique, et entraver la marche de la justice;
« Décrète que tout prévenu de conspiration, qui résistera ou insultera à la justice nationale, sera mis hors des
DÉBATS SUR-LE-CnAMP (i).
« Billaud-Varennes. — (( Avant de rendre ce décret, je demande que la Convention entende la lecture de la lettre que les Comités ont reçue de l'administration de police ; elle verra
(1) Nous rappelons que la résistance des accusés avait consisté seulement à demander Taudition de leurs témoins (Voir pièces 25 et 26). -R.
quel péril menace la liberté, et quelle intimité règne entité les conspirateurs traduits au Tribunal et ceux des prisons: cette lettre contient le récit de leurs attentats.
« Un secrétaire fait lecture de cette lettre ; elle est ainsi conçue :
« Commune de Paris. — Ce jourd*huy 15 germinal.
« Nous, Administrateur du département de police, sur une lettre à nous écrite par le concierge de la maison d'arrêt du Luxembourg, nous nous sommes à l'instant transportés en ladite maison d'arrêt, et avons fait comparaître devant nous le citoyen Laflotte (1), ci-devant ministre delà République, à Florence, détenu en ladite maison depuis environ six jours, lequel nous a déclaré qu'bier, entre six et sept heures du soir, étant dans la chambre du citoyen Arthur Dillon (2), que lui déclarant a dit ne connaître que depuis sa détention, ledit Dillon, après Tavoir tiré à part, lui avait demandé s'il avait en connaissance de ce qui avait eu lieu ce jour au Tribunal révolutionnaire ; que, sur une réponse négative de la part dudit Laflotte, ledit Dillon lui avaitdit que les accusés, Danton, Lacroix, Hérault avaient déclaré ne vouloir parler qu'en présence des membres de la Convention, Robespierre, Barère, Saint-Just et autres ; que le peuple avait applaudi ; que le jury embarrassé avait écrit une lettre à la Convention, qui étant passée à Tordre du jour ; qu'à la lecture dudit décret, le peuple avait donné de fortes marques d'improbation, qui s'étaient répandues jusque sur le pont (bruits que ledit Dillon avait eu soin de répandre dans la prisonjT, que sa crainte était que les comités de Salut public et de Sûreté générale ne fissent égorger les prisonniers détenus à la Conciergerie, et que le même sort ne fût réservé aux détenus dans les autres mai-
(1) Ce Laflotte n^était autre qu^un mouton^ un de ces espions entretenus dans les prisons par les comités de Salut public et de Sûreté générale. ~ R.
(2) Le général avait déjà été signalé auparavant à Robespierre par un autre mouton, le nommé Amans (Voir 3« partie). — R.
sons d'arrêt ; qu'il fallait résister à Toppression ; que les hommes de tête et de cœur devaient se réunir ; que ledit Dillon dit encore qu'il voulait la République, mais la République libre.
« Dillon ajouta alors qu'il avait un projet concerté avec Simon, député de la Convention,^ et qui était détenu dans ladite maison, homme de tête froide et de cœur chaud ; qu'il voulait le communiquer à lui déclarant ; que lui déclarant sentant l'importance dont il pourrait être de découvrir ce projet, pour la chose publique, il prit le parti de dissimuler et d'entrer dans ses vues ; que ledit Dillon lui dit qu'il viendrait le trouver chez lui ; qu'il amènerait Simon, et ferait en sorte aussi d'amener Thouret aussi détenu; il donna alors à un porte-clef, que lui déclarant croit s'appeler Lambert, une lettre. Sur l'observation du porte-clef, ledit Dillon coupa la signature; qu'il lui dit alors que ladite lettre était pour la femme de Desmoulins; qu'elle mettait à sa disposition mille écus, à l'effet de pouvoir envoyer du monde autour du Tribunal révolutionnaire; après quoi il sortit de la chambre ; que lui déclarant se rendit dans la sienne, et que, réfléchissant sur l'importance dont pouvait être la découverte de leur projet, il se décida à avoir l'air de partager leurs idées pour mieux connaître leur plan.
« Vers huit heures et demie arrivèrent en effet Dillon et Simon : après lui avoir tous les deux confirmé les nouvelles que Dillon lui avait précédemment dites, ils cherchèrent à émouvoir en lui toutes les passions qui pouvaient le porter à adopter leurs projet», tantôt en éveillant les mécontentements qu'ils lui supposaient de sa détention, tantôt en lui faisant voir la gloire à laquelle il pourrait participer en travaillant à rétablir la liberté qu'ils disaient perdue, tantôt enfin en cherchant à exciter son ambition par l'espérance des places auxquelles il devait être porté. Enfin quand ils crurent s'être assurés de sa personne, quand ils s'imaginèrent l'avoir associé à leurs infâmes complots, ils lui détaillèrent et discutèrent devant lui différents projets.
<c Ne cherchant qu*à gagner du temps, et à connaître ses complices, lui déclarant accéda à tout ; il leur dit même qu'il avait quelque argent à leur disposition; enfin, quand il se fut assuré de tout, quand il se fut persuadé qu'ils étaient LES SEULS dépositaires de kur secret; quand ils lui eurent donné parole de ne point agir avant d'avoir appris les nouvelles du lendemain, il les congédia, contents de s'être acquis une créature. Il était neuf heures du soir ; les guichets étaient fermés, et il ne pouvait faire sa déposition sans donner Falarme dans la prison. 11 eut la présence d'esprit, pour ne donner aucune suspicion à Dillon, de rentrer encore dans sa chambre, et d'y rester jusqu'à onze heures à une partie de wicht [sic) ; il veilla toute la nuit ; et à la pointe du jour, il descendit au guichet, dont il se fit ouvrir la porte, et accourut dire au citoyen Coubert, qui a la confiance du concierge, ce qui s'était passé la veille, afin qu'il en fît son rapport au concierge, pour s'assurer des conspirateurs,
<c Quant au projet discuté par Simon et Dillon dans sa chambre, il se réserve, sous le bon plaisir des comités de Sûreté générale et de Salut public^ d'aller lui-même leur en faire le RAPPORT, croyant que la prudence F exige ainsi,
tt Lecture faite au citoyen Lafiotte, il a dit que la présente déclaration contient vérité, et a signé avec nous ; ajoutant encore le déclarant, que sur l'escalier du citoyen Benoit, concierge, ayant rencontré le citoyen Laminière, aussi détenu, celui-ci lui avait dit que le citoyen Arthur Dillon était descendu dans les autres chambres, vers les huit heures; qu'il lui avait aussi fait part de ces nouvelles, et de ses craintes, que ledit Laminière avait traitées de chimères, et que ledit déclarant lui avait dit qu'il allait voir à en conférer avec lesdits citoyens Simond, Thouret, et lui déclarant a signé :
« Alexandre Laplotte. »
« Sur quoi nous Administrateur de police, disons qu'il sera à l'instant référé aux comités de Sûreté générale et de
Salut public, pour par eux être ordonné ce qu'il appartiendra.
« Witchenelle (sic), administrateur de police. »
c( Le décret présenté par Saint-Just est adopté à Tunanimité (1). »
Ainsi, d'après trois faits imaginés et absolument faux, savoir : la rébellion des accusés, mensongèrement affirmée par Saint- Just, d'après la lettre d'Herman et de Pouquier-Tinville au comité de Salut public (2) ; leur connivence avec des prisonniers qui n'avaient pu avoir avec eux la moindre communication; et la conspiration de ces prisonniers entre eux pour égorger les comités et le Tribunal révolutionnaire, faits attestés devant l'Assemblée par Saint-Just et Billaud-Varennes d'après les dénonciations de l'espion de prison Laflotte, la Convention nationale, sans examiner les pièces^ sans contrôler les accusations, dont elle aurait aussitôt reconnu la fausseté, rendit un décret qui permettait désormais de supprimer la défense pour les prévenus traduits devant le Tribunal révolutionnaire, sous prétexte de rébellion, et d'envoyer les Dantoniens à la guillotine avec une apparence de légalité.
En effet, le lendemain 16 germinal, à l'ouverture de l'audience, l'accusateur public invita le greffier à donner lecture du décret rendu la veille par la Convention, et qui mettait hors des débats tout accusé qui ne respecterait pas la justice (3).
Puis il déclara aux prévenus Lacroix et Danton qu'il avait