‹ Le procès des DantonistesChapitre 6 sur 37 · DÉFENSE DES ACCUSÉS · texte numérisé non relu

DÉFENSE DES ACCUSÉS

« Ma demeure sera bientôt dans le néant, quant à mon nom vous le trouverez au panthéon de l'histoire. » — {Danton au Tribunal révolutionnaire.)

• Je crois encore Fabre bon citoyen. • {Ibid.)

Les Dantonistes furent donc condamnés sans avoir été cori' vaincus, puisque leur défense se trouva empêchée, contrairement à la jurisprudence du Tribunal, d'après un ordre extralégal arraché à la Convention par une manœuvre des meneurs du comité de Salut public ; puisque les témoins à décharge qu'ils avaient droit de faire ouïr leur furent arbitrairement refusés, et que ceux au moyen desquels on devait les confondre ne furent pas davantage appelés; puisque les preuves écrites d'après lesquelles on se targuait de mettre leur criminalité hors de conteste ne furent jamais produites, malgré leurs instances pressantes et réitérées ; puisque les débats contradictoires, qui seuls peuvent amener la conviction de l'accusé, furent supprimés, et que la plaidoirie des avocats, tous nommés d'office, ne fut même pas entendue.

Nous allons essayer d'établir leur défense d'après les documents judiciaires qui ont subsisté, et d'après les faits historiques les plus généralement admis.

La première observation que nous ayons à présenter est que la cause des Dantoniens ne tenait, par quelque point que ce soit, à celle des agioteurs^ avec laquelle elle fut appelée, et que ni les Comités, ni la Convention, ni le Tribunal, n'étaient fondés à réunir ces deux préventions. Et parmi les Dantoniens nous comprenons Fabre d'Eglantine qui, moins que tout autre, méritait cette assimilation.

D'abord il ne fut question aux audiences^ ni directement ni indirectement, de la complicité de Danton, Desmoulins, Lacroix, Pbilippeaux, Westermann, Hérault de Séchelles, avec Chabot et Delaunay. C'est là un fait capital, et qui suffirait à lui seul pour séparer absolument les deux catégories d'accusés.

En second lieu, si l'on tient compte du temps que les Comités eurent par devers eux pour instruire ce procès (cinq mois au moins , depuis la déclaration de Chabot jusqu'à la mise en accusation], si l'on examine les pièces qui constituent le corps du délit et celles produites pendant l'enquête, on ne peut mettre en doute que les services de Fabre et sa complète innocence dans cette affaire étaient aussi certains, à première vue, que l'improbité et la culpabilité de Delaunay. On est obligé de reconnaître que personne, après examen, n'avait pu se trouver fondé à l'incriminer, même préventivement, et Ton demeure convaincu que sa mise en accusation, comme prévenu de faux, fut un premier manquement à la justice, pour souiller et perdre les Dantoniens en les mêlcmt aux agioteurs.

Aucune solidarité n'existait donc, au procès de germinal, entre les deux catégories de prévenus, et le Gouvernement, encore plus que la Convention et le Tribunal, avait forfait en les confondant. C'est pourquoi nous séparons défmitivement Danton, Fabre d'Eglantine, Desmoulins, Hérault, Philippeaux, Lacroix et Westermann de leurs coaccusés.

La seconde remarque préliminaire que nous ayons à produire est que ces mêmes prévenus ne laissèrent aucune accu-

sation ni interpellation sans réponse, qu'elles vinssent du Tribunal ou des Comités; qu'ils les démentirent toutes formellement; qu'ils mirent sans cesse leurs accusateurs au déQ de leur opposer des témoignages oraux ou écrits, et qu'on n'osa pas une seule fois recourir à ce genre d'épreuve, malgré leurs sommations, si ce n'est au moyen de documents falsifiés, ce qui établit incontestablement leur non-culpabilité et l'impossibilité où l'on était de soutenir l'accusation.

Ce déni de justice, cette violation flagrante de la procédure, ces substitutions criminelles, suffiraient, avec les témoignages de l'histoire, pour mettre hors de discussion l'innocence des condamnés ; cependant nous devons l'établir par l'exposé des preuves qu'ils auraient eux-mêmes fournies si on ne les eût empêchés, tant l'esprit de parti a obscurci la vérité.

A quelque parti que l'on s'attache dans la Révolution, on est forcé de reconnaître que nos deux premières Assemblées n'eurent pas une influence exclusive sur son développement et qu'une certaine initiative y appartient à la capitale de la France. C'est l'appui que la population parisienne voua, dès le début, à l'Assemblée nationale qui la maintint et qui la rendit une force ; et l'on doit toujours se demander ce que serait devenu, à côté de la puissance royale, ce précieux mais faible élément de régénération, sans cette indispensable et décisive assistance, sans la prise de la Bastille, sans la translation du gouvernement à Paris, après le 6 octobre, et sans la mémorable journée du 10 août.

Mais Paris ne fut pas absolument homogène pour l'élan révolutionnaire, et il est incontestable, également^ que le groupe patriote et républicain qui surgit de très bonne heure dans le district des Cordeliers, devint le centre principal du mouvement^ comme il est vrai que Danton fut, de tout temps, l'âme de ce partie le chef de la République des Cordeliers, ainsi que l'appelaient les royalistes en 1791.

Enfin, à moins de se tenir de parti pris en contradiction avec Tauthenticité historique, il faut admettre aussi que tout en ayant le plus et le mieux contribué au renversement de la royauté et à rétablissement de la République, cet homme politique est encore celui dont Faction se montra prépondérante pour la maintenir. Comme nous Tavons établi précédemment, l'irrésistible impulsion qu'il sut imprimer à la défense nationale, Vinitiative qu'il eut quant à l'institution du gouvernement et de la justice destinés à diriger et défendre la Révolution sont, en réalité, les fondements de l'œuvre républicaine.

De même, il faut reconnaître, sous peine de manquer à la vérité, que quand le conventionnel eut, malheureusement, abdiqué, en août 1793, lorsqu'il refusa d'entrer dans le comité érigé par lui-même en gouvernement, il continua d'exercer dans l'Assemblée, par l'adjuration et le conseil, un office des plus utiles à la chose publique, qui ne cessa qu'avec sa vie, par une mort consentie, surtout destinée, dans sa pensée, à éviter à la France des déchirements dont il avait prévu tout le péril : « J'embrasserais mon ennemi pour la patrie, disaitr il, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer !.... Mon nom est accoté de toutes les institutions révolutionnaires : levée, armée révolutionnaires, comités révolutionnaire, comité de Salut public. Tribunal révolutionnaire: Cest mot qui me suis donné la mort, enfin, et je suis un modéré (4) ! »

C'est cependant cet homme que ses rivaux ont accusé de s'être constamment couvert du masque du patriotisme pour servir la contre-révolution ; d'avoir été le complice de tous les attentats contre la liberté, et d'avoir incessamment servi la tyrannie ; de n'avoir pas connu de patrie/.,., de s'être vendu à tous : à Mirabeau, à Montmorin, à d'Orléans, à Lafayette, à Dumouriez, àPitt, à Cobourg

C'est lui, ce sont ses compagnons de labeur et de civisme,

(1) Notes de Topino-Lebrun,

que les mêmes ont taxé de n'avoir feint de servir la chose

publique que pour tromper et s'enrichir Et c'est à la

rude période qui va de 1789 à 1792, et durant laquelle la phalange des Vieux-Cordeliers accomplit de si grandes choses, que ces individus, qui n'avaient alors recherché ni ses travaux, ni ses dangers, placent le temps des premières trahisons et de la vénalité (1).

Voyons donc si de telles imputations, présentées par les Comités, soutenues par le Tribunal et acceptées par la presque totalité des partis et des historiens de la Révolution, offrent des points de vraisemblance ou d'authenticité dans le détail, car, dans l'ensemble, la vie de Danton et celle de ses amis les repoussent absolument ?

En ce qui concerne Mirabeau, nous observerons d'abord que, tandis que celui-ci faisait à la Cour ses premières avances, au mois de septembre 1789 , par son attitude dans la question du veto , Danton dirigeait contre elle des attaques directes.

C'est du Palais-Royal, en effet, où il dominait avec ses amis, et très-certainement sous son influence, que s'élevèrent ces protestations énergiques, transmises à Versailles au nom du peuple de Paris, qui fortifièrent les Constituants et les enhardirent à refuser au monarque la plénitude de cette exorbitante prérogative (2).

(4) Voir la pièce n«> 4 : A. Projet rédigé par Robespierre du Rapport fait à la Convention nationale^ par Saint-Jast, contre Fabre d'EglantlDe^ DantoD, etc. ; brochure in-8o, chez FraDce, Paris, 1841. — B. Rapport de Saint-Just.

(2) Voir les journaux et brochures du temps : Arrêt de la Cour nationale du Palais-Royal de Paris, in-So, 6 mai 1790 ; Jugement national rendu en dernier ressort par le Comité général des diétines du Palais- Royal, à Paris, iii-8o, 14 juillet et 25 août 1789; et Taffaire Saint-Huragae.

En octobre suivant, tandis que Mirabeau faisait à la Ciour des offres plus précises dans le triste Mémoire remis à Monsieur, frère du roi, par le comte de La Marck, où le premier proposait tous les moyens d*une contre-révolution : la rédtuy tîon de Parts par la force et par la famine^ t annulation de V Assemblée nationale, la coalition des provinces contre la capitale^ la fuite du Boi, la guerre civile et même la chouannerie (i), et qu'il concourait à TAssemblée à Tédiction de la loi martiale, Danton, au contraire, dirigeant, comme officier de la garde nationale et comme tribun, ces factieux que le comte vouait à toutes les vengeances et à toutes les rigueurs du pouvoir, tentait les efforts les plus courageux et les plus fructueux pour amener le gouvernement à Pcuris, sous Tœil et dans la main de la Révolution (journées des 4, 5 et 6 octobre 1789) (2).

N'est-ce pas ici Foccasion de rappeler le certificat de civisme qui lui fut décerné quelque temps après par le district des Cordeliers et par un organe considérable de la presse patriote, le journal des Révolutions de Paris?

« Les aristocrates ne se sentent pas assez forts, quoique formant la majorité dans l'Assemblée nationale. Il faudrait encore pour faire réussir leurs projets, qu'ils eussent dans les municipalités et les districts, quelque prépondérance. Il y a des districts qui, sans autre force que celle de Topinion publique^ en déclarant simplement leur TŒu, ont effrayé, dérouté l'aristocratie.

« Le district des Cordeliers a lié son nom à l'histoire de la Révolution par la sagesse et la vigueur de ses arrêtés. Les aristocrates ont tout tenté pour faire élire un président qui pût d'un seul coup flétrir la gloire de ce district, en lui suggérant quelque parti indigne de tout ce qu'il a fait. M. d'Anton (sic) a été continué quatre fois, malgré leurs efforts. Dans leur désespoir ils ont eu recours à leur moyen ordinaire, la calomnie. Nous consignons ici l'arrêté par lequel le district a détruit jusqu*à l'évidence, celle dont on a voulu flétrir l'honorable M. d'Anton. C'est de notre part un acte de pure

(1) Correspondance La Marck, L I^'^ p. 364.

(2) Voir^ ire partie, les réponses de Danton au Tribunal.

jasiice; nous ne le connaissons que par son excellente réputation, et par le témoignage de son district.

« ExiraU des registres des délibérations de V Assemblée du district des Cordeliers, du 11 décembre 1789.

« L'Assemblée générale du district des Cordeliers, instruite des calomnies répandues contre M. d'Anton son président, par des ennemis du bien public; instruite qu'ils ont osé supposer que M. d'Anton accaparait les voix pour prolonger le temps de sa présidence, et qu'il n'obtenait l'unanimité des suffrages qu'en les achetant.

c Considérant que ces bruits calomnieux blessent également la dignité de l'Assemblée, les principes sé?ères qui distinguent les citoyens de ce district, et le zèle pur et infatigable du président qu'ils ont choisi.

« Considérant que de tels bruits, quoique méprisables et indignes d'occuper l'Assemblée, peuvent, dans des circonstances aussi délicates, s'accréditer et fournir des armes aux ennemis de la liberté, déclare :

Q( Que la continuité et l'unanimité de ses suffrages ne sont que le juste prix du courage, des talents et du civisme dont M. d'Anton a donné les preuves les plus fortes et les plus éclatantes^ comme militaire et comme citoyen.

« Que la reconnaissance des membres de l'Assemblée pour ce chéri président, la haute estime qu'ils ont pour ses rares qualités, l'effusion de cœur qui accompagne le concert honorable des suffrages à chaque réélection, rejettent bien loin toute idée de séduction et de brigue.

« Que l'Assemblée se félicite de posséder dans son sein un aussi ferme défenseur de la liberté, et s'estime heureuse de pouvoir souvent lui renouveler sa conGance.

c L'Assemblée a arrêté que cette délibération serait communiquée aux cinquante-neuf autres districts.

« Signé: Testulat de Charmières, vice-président; Aubisse; «c Fabre d'Eglantine; Lescot; Sentex, secrétaires (i). »

(1) Révolutions de Paris, t. II, n» xxiii, p. 20.

MM. Bûchez et Roux, Histoire parlementaire, t. IV, p. 26, commencent ici même leur système d'insinuations indignes et malhonnêtes contre Danton. Voici la singulière note dont ils font précéder la reproduction de la pièce que Ton vient de lire : a Dans le public, on attribuait cet esprit

Au mois de mars 1790 encore, tandis que Mirabeau joignait ses bons offices aux efforts tentés par l'administration municipale et par le Ghâtelet pour briser la plume de Marat, Danton, quoi qu'en aient dit, en 1794, ses dénonciateurs et ses juges (impudence toute magistrale I), soutint VAmi du peuple avec une énergie qui lui attirait à lui-même un décret de prise de corps, contre lequel Mirabeau ne protesta ni à la Commune ni au Département, ni. à l'Assemblée devant qui cette affaire fut cependant portée (1).

Au mois de mai suivant, lorsque Mirabeau faisait tant d'efforts pour conserver au roi le droit de décider à son gré de la guerre ou de la paix, Danton, aux Cordeliers et dans la presse civique, combattait pour la nation.

On peut juger de sa politique par le passage suivant, que nous empruntons à un livre considérable en la matière : « Moins grave que Brissot, moins rogue que VAmi du peuple^ moins véhément que Carra, moins biblique que Loustalot, notre charmant ami, ie rieur Camille, allait légèrement au cœur des choses avec le stylet de son esprit. — D'abord, il était d'avis qu'on laissât Georges III faire le coup de poing avec Charles IV. La guerre intervertirait l'ordre du jour et empêcherait d'entendre la sonnette du président au milieu du bruit des canons. La guerre mettrait les finances et l'armée dans les mains du pouvoir exécutif. C'est pour le coup que Necker viendrait tous les matins nous demander un déjeuner de vingt millions et ne rendrait jamais ses comptes. Puis, il ajoutait de sa plume aristophanesque : « C'est à l'Assem-

des Ck>rdelier8 à l'influence exercée par Danton, son président perpétuel parce qu'il était toujours réélu ; et Von cherchait Vorigine de Par» deur de celui-ci partout ailleurs que dans son caractèî*e ou ses convictions. Une chose bien remarquable, c'est que Danton fut obligé, pour se disculper, d'invoquer l'autorité de son district. » — On croirait entendre Robespierre ! — R.

(1) Voir les journaux du temps : les Révolutions de Paris, VOrateur du Peuple, les Révolutions de France et de Brahant, le mémoire à l'Assemblée nationale pour M. Danton (manuscrit), et, dans V Histoire par^ lementaire (t. V, p. 140-41), l'arrêté protecteur du district des Cordeliers.

« blée, c'est au peuple qu'il appartient de faire la guerre ou « la paix, parce que c'est nous qu'on tue et non pas la dy- « nastie qui a fait égorger tant de millions d'hommes sans « qu'il lui en ait coûté une de ses oreilles (4). a

Le 30 septembre 4790 enfin, tandis que Mirabeau, à l'Assemblée, fdsait décréter que le général (M. de Bouille), les troupes de ligne et les gardes nationales qui avaient réprimé l'insurrection du régiment de Château-Vieux soutenu par une partie de la population, à Nancy, seraient approuvés pour avoir glorieusement rempli leur devoir, voici la réponse que Danton mettait à l'ordre du jour du bataillon des Gordeliers, où il était officier supérieur, relativement à une demande du commandant général (Lafayette), qui voulait aussi faire voter des remerciements aux vainqueurs de Nancy par la garde nationale parisienne : « Quelque opinion que nous ayons de la valeur de toutes les gardes nationales qui ont pris part à la malheureuse affaire de Nancy, nous ne pouvons manifester d'autre sentiment que celui de la douleur (2). »

Et quelques jours plus tard, un de ses amis politiques, un autre Gordelier, Legendre, parlant au nom du district sur la tombe de Loustalot, ne craignait pas de s'écrier :

« C'est la douleur du massacre de tant de nos frères à Nancy, qui a causé ta mort. Va leur dire qu'au seul nom de Bouille le patriotisme frémit; dis-leur que, chez un peuple libre, rien ne reste impuni; dis-leur que tôt ou tard ils seront vengés. »

Mais le Moniteur lui-même montre à quel point Mirabeau avait fermé la bouche à Danton, et comment celui-ci savait rester muet.

(1) Histoire du droit de guerre et de paix, de 1789 à 1815, par M. Marc Dufraisse ; Lechevalier, Paris, 1867.

(2) Le 24 oclobre 1790, Danton était nommé commandant du bataillon des Cordelière à la place du marquis de Vilette. — « A cette nouyelle (dit VAmi du peuple), le général (Lafayette) a frémi de crainte et de rage ; il a fêté ses soldats à Montrouge et les a engagés à protester contre cette nouvelle nomination. » — R.

C^estle 10 novembre 1790; une députation de la municipalité conduite par le maire, Bailly, est admise à la barre de l'Assemblée pour demander^ au nom des quarante-huit sections de la capitale, le renvoi des ministres, et Torateur, « monsieur Danton » , s'exprime ainsi :

« L'Assemblée nationale a cra deyoir décider qu'il n*y avait pas lieu à délibérer sur la proposition qui lui a été faite, de déclarer an roi que les ministres avaient perdu la confiance publique.

a L'Assemblée nationale, les amis de la liberté, la France entière n'en avaient pas moins lieu de penser que ces ministres ne porteraient pas rimpudeur jusqu'à se faire un triomphe d'un décret négatif. La France entière avait lieu de penser qu'ils donneraient une démission que l'Assemblée nationale aura toujours le droit d'exiger lorsqu'elle le jugera convenable.

« M. l'âbbé Maurf. -~ ce Qui est-ce qui a dit cela ? » (Il s'élève beaucoup de murmures, on demande que M. l'abbé Maury soit rappelé à l'ordre et que l'orateur continue).

« M. Cazalès. — (c On doit tout écouter, même les absurdités politiques.

« L'Orateur de la députation. — « La Commune de Paris, plus à portée qu'aucune autre commune d'apprécier la conduite des ministres

a M. l'abbé Maury. — o Pourquoi cela? » (On murmure et l'on insiste pour que M. l'abbé Maury garde le silence).

« L'Orateur de la députation. — « Cette Commune, composée de citoyens qui appartiennent en quelque sorte aux quatre-vingt-trois départements (plusieurs membres de la partie droite : Cela n^ est pas vrai), jalouse de remplir, au gré de tous les bons Français (plusieurs membres de la droite : Il n'y en a pas d'autres), les devoirs de première sentinelle de la Constitution, s'empresse d'apporter un vœu cher à tous les ennemis du despotisme; un vœu qui se serait fait entendre de toutes les parties de la grande famille de l'Etat, si les sections de- l'Empire avaient pu se réunir aussi promptement que celles de Paris. Ce vœu est le renvoi prompt, le renvoi immédiat des ministres.

a M. l'abbé Maurt. — o Je demande la parole.

« L'Orateur de la députation. — a L'un d'eux, M. Champion (1 ), est

(1) Champion de Gicé, archevêque de Bordeaux, garde-d es -sceaux. — R.

accusé et déjà convaincu d*ayoir altéré le texte de plusieurs décrets (plusieurs membres de la partie droite : Celan^est pas vrai], d'avoir retardé Texécution et Tenvoi de décrets qui importaient à la tranquillité publique^ et notamment de celui qui ordonnait l'information contre les contre-révolutionnaires de Montauban (plusieurs voix de la droite : Il n'y en a pas); d'avoir choisi pour commissaires du roi un grstnd nombre d'individus ennemis déclarés du nouvel ordre de choses, et notanmient pour le Tribunal du district de Moissac, le procureur syndic de la commune de Montauban, accusé d'être un des plus ardents fauteurs des troubles de cette dernière ville. (Plusieurs membres de la droite demandent que l'orateur de ladéputation soit rappelé à l'ordre.)

a M. LE PRÉSIDENT. — « Plusicurs membres ont demandé la pa- ■ rôle sur différentes phrases de la pétition dont on vous fait lecture. Il faut attendre que cette lecture soit achevée

« L'Oratedr de la DÉPDTATioN. — « Eufin, d'avoir fait imprimer pour ces mêmes commissaires du roi une longue instruction, dans laquelle les décrets sont c/)mmentés, et les pouvoirs de ces commissaires étendus au-delà des bornes prescrites par la Constitution.

a Un autre, M. Guignard (1), qui ne connaît d'autre patriotisme qae celui qu'il a puisé dans la politique du divan, est accusé juridiquement d'avoir osé menacer de son fameux damas les têtes patriotiques : ceux qui ont lu le journal, les interrogatoires de M. Bonne- Savardin et ses réponses, ne doutent pas que M. Guignard ne soit un des complices du plan de contre-révolution de M. Maillebois.

« Il est encore convaincu, par ses propres écrits, d'avoir tenté de former en Bretagne un noyau d'armée, autour duquel devaient se rassembler les mécx)ntents. Il est accusé de la contre -révolution projetée à Versailles, au mois de septembre 1789; il est accusé du projet récent, aussitôt détruit que formé, de créer une maison militaire du roi, de six mille hommes, avant que l'Assemblée nationale ait statué à cet égard ; enfin, il est accusé d'avoir fait outrage aux gardes-françaises, ces illustres coopérateurs de la Révolution, en cherchant à les séduire par des promesses, comme s'il avait voulu préparer sur leurs têtes le châtiment des vertus patriotiques qu'ils ont montrées, et qui seront toujours pour les fauteurs du despotisme des crimes irrémissibles.

(l) François-Emmanuel Guignard, comte de Saint-Priest, ministre de rintérieur. — R.

« Le troisième^ M. Latour-du-Pin (i), incapable d'aucune action qui lui soit propre, mais ennemi de la Révolution parce qu'il pre^ nait ses parchemins et sa vanité pour une véritable noblesse (il s'élève beaucoup de murmures dans les deux parties de la salle) : moins coupable qu'un autre parce que sa maladresse ne lui permettait pas d'être dangereux, a dégarni les frontières, opprimé, flétri un grand nombre de soldats et de sous-ofQciers, fait revivre les lettres de cachet, et détenu dans les prisons un sous-offîcier contre lequel il n'y avait ni jugement^ ni instruction, ni accusation; eniin, il a, sous les yeux de l'Assemblée nationale même, fait arrêter les députés d'un corps militaire, des soldats munis de congés.

a Ces trois ministres, il en est temps, sous l'empire de la liberté ne , doivent plas s'armer contre le peuple même de l'indulgence des représentants du peuple.

« Vous avez séparé M. Montmorin (2) ; on l'avait accusé de vous avoir pendant plusieurs jours caché les armements de l'Angleterre, sous prétexte de ne pas troubler les fêtes de la Fédération, mais vous avez jugé ses intentions, et il a obtenu de vous une distinction honorable. La Commune de Paris ne cherche pas des coupables, mais elle doit assurer sa surveillance de manière que le temple de la liberté ne devienne pas l'asile le plus sûr des fauteurs du despotisme^ et qu'ils regardent son culte extérieur comme le seul moyen qui leur reste pour adoucir la vengeance des lois; vainement objectera-t-on que la Commune n'apporte pas de preuves, la nation a le droit de dire aux mandataires qu'elle soupçonne : Vous êtes c( indignes de la confiance publique, par cela seul que vous vous ob- « stinez à rester dépositaires de mes intérêts pendant l'instruction du procès que je vous intente.» Quand l'Assemblée nationale, par le décret que nous attendons de sa sagesse, aura détruit complètement les ressources et l'espoir des ennemis de la liberté, elle constituera la haute cour nationale, et lorsque quelque grand exemple apprendra aux ministres que la responsabilité n'est point une chimère, nous les verrons peut-être enfin se soumettre à la volonté de la nation.

<t La Commune de Paris, en conséquence de la dénonciation qu'elle fait de MM. Guignard, Champion et Latour-du-Pin, supplie l'Assemblée nationale : l'^ de déclarer au roi que ses ministres sont indignes de la confiance publique, et de le prier de les renvoyer ; 2® d'or-

(1) Jean-Frédéric, comte de Lâtour-Dupin-Gouvernet, ministre de la guerre. — R.

(2) Armand -Marc, comte de Montmorin-Salnt-Herem, ministre des affaires étrangères. — R.

ganiser promptement une haute cour nationale, ou tel autre tribunal destiné à connaître des crimes de lèse-nation, et de ceux de la responsabilité des ministres et autres agents du pouvoir exécutif; 3<^ d'ordonner que sur la dénonciation déjà £dte, le procès sera instruit et jugé contre MM. Champion, Latour-du-Pin et Guignard; 40 de prendre toutes les mesures nécessaires afin qu'aucun ministre ne puisse sortir du royaume ni de la capitale, jusqu'à ce (|u'il ait été déclaré légalement quitte et déchargé du compte de son administration (1). »

Voilà comment Danton servait la Cour, et à quel point Mirabeau Favait saisi.

On trouve encore à la même date (H novembre i790), dans le tome II de la correspondance avec le comte de La Marck (quatrième note pour la Cour), un passage qui prouve combien ces hommes étaient opposés l'un à Tautre.

C'est à propos de madame de Lamotte, condamnée dans raffaire du collier, et que Ton croyait revenue secrètement à Paris pour demander à TAssemblée la revision de son procès.

Jugeant cette éventualité très fâcheuse pour la reine, Mirabeau l'attribue à tous ses rivaux politiques : «Voilà, dit-il à son ami, de terribles obscurités sur de cruelles incertitudes. Quelle que soit la vérité, le duc d'Orléans n'est pas seul, fûtil en première ligne. Lafayette n'y a probablement pas paru, mais les Sémonville et les Talon ont paru. C'est là leur faire, le doigt de l'ouvrier y est. De même, les Lameth n'y ont pas paru, mais ils auront laissé échapper des demi-mots, peutêtre mis en avant un d'Aiguillon, un Muguet (de Nantes)^ un Danton^ etc. »

Celui-ci, de l'aveu de Mirabeau lui-même, n'était donc ni pour la Cour, ni avec lui, mais contre eux. Cela est décisif.

Enfin, en décembre de cette même année, le député d'Aix, perdu dans l'opinion au point que sa trahison so criait par les rues, voulut s'en aller en Provence.... pour essayer, peut-

(1) Moniteur, n» 316, 1790.

être, d'y fomenter la révolte qu'il conseillait depuis si longtemps à la Cour d'exciter dans les départements.

Avant son départ, il voulut dire adieu aux Jacobins.

Malgré son ancien ascendant et Témotion inévitable produite sur rassemblée par la magie de sa parole, ses projets et sa conduite y furent dénoncés avec tant d'énergie par Danton, qu'il fut forcé de demeurer à Paris, son séjour dans le Midi devenant inutile du moment que ses intentions et sa situation réelles étaient mises à jour (1).

Est-il donc possible d'admettre, avec Robespierre, que c'est grâce à l'influence de Mirabeau, à sa sollicitation, que Danton fut nommé, au mois de janvier 1791, membre du Directoire du département? Et n'est-il pas plus juste de penser que, dans l'état de division où se trouvait alors la population électorale de Paris, Mirabeau et Danton se présentant concurremment, furent nommés chacun par ses parti' sans : le premier, par ceux qui, en plus grand nombre, voulaient encore une royauté forte; le second, par ceux qui optaient ouvertement pour une monarchie de plus en plus réduite ?

C'est ce qui résulte de la réponse de Danton au Tribuned révolutionnaire, et de l'impossibilité où fut l'accusation de lui opposer un témoignage contradictoire.

Ce n'est pas que Fouquier-Tinville n'ait fait effort pour cela; car nous lisons dans ses notes de parquet, pièces à rechercher pour établir l'accusation : « Extraits des délibérations de l'assemblée électorale du Département de Paris, qui nomma Danton administrateur du Département.

a Ce que dirent les journaux à la même époque (2). »

Le résultat ne répondit pas au désir du juge, sans doute, puisque Fouquier ne produisit rien au procès. — M. Bougeart a comblé cette lacune en rapportant, dans son histoire

(1) Voir !*« partie, Notes de Topino-Lebrun,

(2) Archives nationales.

de Danton^ des extraits des journaux du temps qui expli* quent le silence du magistrat; en voici un entre autres :

c< Quarante-quatre sections, dit Y Orateur du peuple, grâce aux manœuvres de Bailly et de Mottié(Lafayette), avaient éloigné M.Danton des fonctions municipales et même du Conseil général de la Commune ; qu'ont-ils gagné à cela ? Voilà M. Danton nommé aujourd'hui administrateur du Département de Paris, et devenu leur juge, ce choix honore infiniment le corps électoral, et est un triomphe pour le patriotisme. Aussi^ tandis que cette nouvelle excitait, comme de raison, les murmures et les doléances de la municipalité, les nombreux appkmdissements de la société des Jacobins scellaient, pour ainsi dire, une nomination dont les citoyens se promettent les plus heureux effets pour réprimer Tessor despotique des municipaux (1). »

Mais à mesure que la Révolution marchait, le prestige et la popularité de Mirabeau allaient en déclinant. Étant venu le 28 février 1794 aux Jacobins, dont il s'était tenu depuis quelque temps éloigné, deux de ses collègues, Duport et Lameth, ne craignirent pas de lui reprocher publiquement sa défection.

Robespierre se tut, croyons-nous, dans cette circonstance importante ; mais Camille Desmoulins, seul de tous les journalistes de Paris, osa rendre compte, dans ses Révolutions de France et de Brabant^ de cette exécution, et le fit en termes assez vigoureux pour aggraver encore le jugement des Jacobins. Or, Mirabeau, dans une lettre au comte de La Marck (2), attribua cet article à Danton, en signalant celuici conmie un ennemi ! Aurait-il agi de la sorte s'il Tavait tenu sous son influence, ou si le tribun eût été son agent?....

On ne peut méconncdtre Timportance du séjour du roi dans la capitale, et le danger qu'il y aurait eu à ce qu'on le

(i) Danton, Documents pour servir à l'histoire de la Révolution. — Lacroix, éditeur ; Paris, 1861.

(2) Voir notre Mémoire sur la vie privée de Danton, p. 77 à 82, et la Correspondance La Marck, U III, p. 82.

laissât libre d'aller se mettre à la tête de la coalition. La résidence du monarque à Paris était donc une question de vie ou de mort pour la Révolution. Les gens les plus modérés de la Constituante le comprirent, lorsqu*ils proposèrent le décret sur la résidence des fonctionnaires, y compris le rot\ et la loi contre les émigrés.

Rien de plus opposé encore que le parti de Danton et de Mirabeau en cette occurrence. Tandis que le dernier combattait avec acharnement, on peut le dire, pour la liberté de la famille royale (i), s'élevant avec violence contre les factieux de tous les partis qui oseraient attenter aux principes de la monarchie, factieux parmi lesquels il comptait sans doute les Cordeliers autant que les Jacobins, Danton, à quelque temps de là (18 avril 1791), s'opposait par la force^ à la tête de son bataillon, au départ du roi pour Saint-Cloud, et obtenait du Directoire du département, dont il était membre, après une discussion violente, que ce corps refusât à Railly et à Lafayette de proclamer la loi martiale que tous deux réclamaient pour réprimer le mouvement qui s'opposait au voyage de la Cour.

L* Histoire parlementaire (t. X, p. 145) mentionne à ce propos un arrêté du club des Cordeliers et de la section du Théâtre- Français, du 28 avril, qui donne acte à Dsuiton d'une dénonciation par lui faite à ces deux assemblées, contre le maire et contre le général, comme ayant réuni et employé tous leurs efforts pour exciter le Département à donner Tordre de tirer sur le peuple, qui s'opposait au départ du roi. Cet arrêté est signé : Boucher de Saint-Sauveur, président; Leclère, Saint- Aubin et Momoro, secrétaires.

Aux Archives nationales, on peut voir encore la note suivante, écrite de la main de Danton, fixée par une épingle à la chemise de parchemin qui enveloppe son contrat de mariage : «Je déclare que le dix-huit avril, étant réuni dans une

(!) V. le Moniteur, février 1791.

salle de l'Assemblée nationale avec plusieurs membres du Département, dans les conférences qui eurent lieu tant avec M. le maire que monsieur le commandant général, ils m'ont paru, Tun et l'autre, par leurs discours, être constamment d'avis que le départ du roy devait être protégé par la force armée : — à Paris ce 8 may 1791. — Danton. »

Comme on ne saurait douter, encore une fois, que le séjour à Saint-Cloud, annulant les conséquences des journées d'octobre, aurait été le premier terme d'une tentative de fuite, et le premier acte de la contre-révolution depuis si longtemps ourdie, on peut savoir quelque gré au patriote courageux et prévoyant qui sut y mettre obstacle, et l'on doit reconnaître, au moins, qu'en agissant ainsi, il n'obéissait ni à la Cour, ni à Mirabeau, ni à Bailly, ni à Lafayette, contre la Révolution.

Du reste, Mirabeau mort, et quand Robespierre le proclamait digne des honneurs publics, Danton était du petit nombre de ceux qui, avec Desmoulins et Pétion, refusaient de partager ce deuil. ^

Donc, aucune connivence, avouée ni secrète, entre ces deux hommes : certainement, ici déjà, le député d'Arras a menti.

Et il n'est pas plus vrai que le Tribunal ait pu convaincre Danton sur ce point, ni qu'il l'ait convaincu. On ne put produire à sa charge, quant à ses relations quelconques avec Mirabeau, aucun indice, aucun témoignage, aucune preuve orale ni écrite, tandis qu'il en existait tant et de si décisifs à sa décharge.

Le crime n'existant point, la condamnation fut donc inique.

La mort de Mirabeau (2 avril 4794) termine et commence une période de la Révolution.

Jusque-là on avait pu croire à la monarchia constitution-

nelle ; à partir de ce moment, on dut songer à la République.

Quels sont les crimes politiques, les actes contre-révolutionnaires de Danton ayant pu motiver sa condamnation à la peine de mort, depuis le mois d'avril 1791 jusqu'au mois d'août 1792? Quelles sont ses menées avec Bailly, Liafayette, Bamave, les Lameth et le duc d'Orléans, pour empêcher la République et consolider la monarchie?

La lutte entre la mairie de Paris, ayant à sa tète Bailly» et les Cordeliers (district et club), présidés par Danton, date de la fondation même de la municipalité parisienne. Nous n'en rappellerons que quelques incidents.

Le premier ressort d'articles de Loustalot, dans les Bévoluttons de Paris, relatant les efforts des Cordeliers et de Danton personnellement, au mois de novembre 1789, pour imposer aux membres du corps municipal (les Troù-Cents), d'être révocables au gré de leurs commettants, et, à la mairie elle-même, de reconnaître le contrôle souverain des districts pour la validation de ses arrêtés.

Au mois de mars suivant (1790), c'est encore Danton que Ton voit, dans la réunion des commissaires des districts à l'Evêché pour examiner le projet de loi municipale que la mairie devait présenter à l'Assemblée constituante, soutenir avec fermeté et succès, contre les conclusions de Bailly, le principe de la permanence des districts, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur autonomie.

Dans le même mois, rappelons la résistance des Cordeliers, et surtout de Danton, à Mirabeau, Lafayette et Bailly, à propos de l'affaire Marat, et l'ordre d'arrestation lancé par le Châtelet contre le premier (1).

Enfm en juin et juillet de la même année, lorsque Bailly, en conséquence de la loi municipale édictée par l'Assemblée, se hâta de faire coïncider les nouvelles élections pour la

(1) Voir page 196, et le livre de M. AUred Bougeart intitulé : Marat, Vatni du peuple, 2 yol. in-8, Lacroix, Paris, 1865.

mairie et le conseil municipal avec la transformation des districts en sections, celui des Gordeliers afficha une protestation dont nous extrayons les passages suivants :

« Quoi , c'est dans cette agitation des préparatifs et de l'attente de

ce grand jour, que le maire s'occupe de dépecer, disons le raot, de tuer, d'anéantir les districts ; fruits du moment et de la nécessité, comme sa mairie provisoire, comme la municipalité provisoire, mais fruits bien plus heureux, et qui ont été jusqu'ici l'aliment du patriotisme; fruits auxquels cette capitale doit son salut, l'Assemblée nationale son indépendance, la France entière sa régénération. Une prétendue proclamation du maire et consorts, sans avoir été notifiée aux districts, est affichée dans les rues, la nuit, avec la précipitation et la timidité du crime.

a De quelle surprise, de quel effroi n'ont pas dû être frappés les bons citoyens, d'apprendre d^une part, et tout à la fois, que le 27 juin, ce travail réputé incomplet avait été présenté à la sanction royale; que le même jour il l'avait reçue; que le môme jour la municipalité actuelle avait été instruite de la sanction; que le même jour elle avait arrêté d'en précipiter Texécution ; que le même jour on avait rédigé une ordonnance de par le maire et consorts pour forcer les citoyens, absorbés par tant d'autres détails, à s'assembler à trois jours de là, le 1*' juillet, aujourd'hui, non pas dans les lieux accoutumés, dans les lieux consacrés par leur assiduité, par les preuves de leur civisme, avec les camarades qui, depuis un an, les partageaient, et aidaient à les multiplier; mais dans ces centres nouveaux, déterminés par le compas géométrique des arpenteurs, choisis au gré du rapporteur, organe complaisant de la municipalité ; que ce jour, i^' juillet, marqué pour la sépulture des anciens districts, serait celui de Vintronisation des nouvelles sections, de leur entrée en activité ; qu'arriver, s'entrevoir, élire ou plutôt confirmer la municipalité actuelle, serait le devoir prescrit aux citoyens appelés actifs, mais que l'on devrait bien plutôt appeler des automates aveugles et insensibles, s'ils pouvaient se prêter à des injonctions aussi suspectes.

« On ne peut guère douter, si le plan consigné dans la proclamation a lieu, que la première idée qui frappera tous les citoyens éclairés ne soit celle de la nécessité de cette continuation. Serait-ce donc là le but secret des titulaires actuels qui ne dissimulent d'ailleurs ni leurs prétentions, ni leurs espérances ? Préféreraient-ils de surprendre, d'arracher ainsi les suffrages de leurs concitoyens, par

la vue du danger qa*il y aurait à leur donner des successeùrS| plutôt que de les devoir à un choix volontaire, à une élection reliéchie, et non commandée par les circonstances (1) ? »

D'autre part, aux Jacobins, le i9 juin 1791, Danton avait combattu avec une grande énergie et par des raisons qui n'étaient en faveur ni des Constitutionnels ni de la Cour, ni pour Faristocratie ni pour la royauté, une proposition de Sieyès, concertée avec Lafayette, tendant à séparer en deux Chambres le Corps législatif, à peu près comme en Angleterre (2) :

« Le prêtre Sieyès qui a défendu la dîme ; le prêtre Sieyès qui ne voulait pas que les biens du clergé fussent déclarés nationaux ; le prêtre Sieyès qui a fait une loi pour modérer la liberté de la presse, n'est pas le seul auteur de la déclaration qu'on vous a fait connaître. Il y a un an qu'un homme sur lequel je m'expliquerai aussi hardiment, M. de Lafayette, établit des conférences avec ceux qu'il regardait comme les plus exaltés du parti populaire. Je fus admis à ces conseils, et là M. de Lafayette déploya la même opinion qui est répandue dans cet écrit. 11 me faisait observer que moi, qui avais alors déployé toute mon ardeur pour la cause de la liberté, j'étais banni des places, par une espèce d'ostracisme des sections, tandis que M. Bailly avait été réélu. Il pensait encore qn'il lasserait bientôt les amis de la constitution. Je lui répondis que le peuple, d'un seul mouvement, balayerait ses ennemis quand il le voudrait.

« Dans une de ces conférences où l'on croyait attiédir les patriotes, on me disait : ne serait-il pas possible qu'avant la lin de la constitution (sic), sans rappeler le système de M. Mounier, on représentât quelque chose d'équivalent. On a bien cherché cet équivalent, on l'a bien fait mûrir, on a décrié les sociétés amies de la constitution, et on a reproduit enfin cet équivalent sous les auspices d'une réputation factice, et à l'aide de quelques hommes qui ont eu l'infamie expresse de se servir de fausses signatures.

<r Et c'est ce même homme tant prôné qui, déserteur de cette société, est l'auteur de ce projet, dans un temps de régénération où tout homme qui cherche à morceler un établissement utile à

(1) Révolutions de France et de Brabant^ n© 32.

(2) Journal des Débats de la Société des Amis de la Constitution, séant aux Jacobins de Paris, n^ 13.

la liberté est un traître I Ils espèrent rester nobles en dépit de l'horreur que la noblesse inspire à toute la France. Ils veulent les deux Chambres.

c< Mais il y aura toujours unité de lieu, de temps et d'action, et la pièce restera. Mais quoique votre ennemi soit presqu'à demi battu, puisque sa trame est découverte, ne vous endormez pas dans une fausse sécurité; songez que vous avez affaire au prêtre Sieyès (1). »

Deux jours après, la fuite du roi étant à peine connue, Lafayette s'était présenté aux Jacobins avec les ministres; Danton, du haut de la tribune, lui jeta, à propos de cet événement, la plus formelle accusation.

Le Journal des Débats de la Société, dans son n® 14, fît un compte-rendu très détaillé de cette séance, que Camille Desmoulins rapporta aussi dans le n® 82 des Révolutions de France et de Brabant, mais avec beaucoup plus d'énergie.

« En ce moment même, dit-il, entraient les Desmeuniers, Chapelier, La Fayette, Beaumetz, d'André, et toute la léproserie de 89, qui entendirent la fin du discours de Robespierre, et en faveur de qui il reprit les principales vérités qu'il venait de dire, et dont il demandait acte.

a Après lui Danton monte à la tribune. A la nouvelle annoncée par le président, que le maire, le commandant général, 89, et les ministres allaient arriver, il avait dit : Monsieur le président, si les traîtres se présentent, je demande à parler, je consens qu'on dresse deux échafauds; je consens de périr sur l'un, si je ne leur prouve en face que leur tête doit rouler aux pieds de la nation, contre laquelle elle n'a cessé de conspirer. L'arrivée de M. Lafayette lui donnait la parole. Il se tourne vers lui.

« J'ai eu des conférences secrètes avec M. Lafayette, et l'écrit

signé Sieyès et Lafayette, qui vient de paraître ces jours derniers, cette torche de discorde, qui semble ne pas avoir été jetée par hasard, dans ces circonstances, au milieu des 83 départements, m'oblige de rappeler ces conférences. Que M. Lafayette nie que, dans une de ces conférences, après avoir cherché à attiédir mon patriotisme, en m'observant que moi, qui avais montré tant d'ardeur pour la

(1) Joutmal des Débais de la Société des Amis de la Constitution^ séant aux Jacobins de Paris, n* 13.

liberté, je n'avais eu qae 45 yoiz> et que j'avais été banni ensuite de la Commune par 43 sections, tandis que M. Bailly réunissait i2 mille suffrages. Que M. Lafajette nie qu'après m'avoir préparé par cette réflexion à entrer dans ses vues, il ne me les ait laissé entrevoir clairement en ajoutant : a Sans reproduire le système de Mounier, dont le nom est trop décrié pour employer les mêmes termes de deux Cbambres, ne serait-t-il pas possible d'amener quelque chose d'équivalent ? » Vous voyez, Messieurs, que cela s'accorde merveilleusement avec le système que vient de produire le prêtre Sieyès et avec la transaction en projet, et les mezzo termine, que vient de vous dénoncer M. Robespierre.

« Que M. Lafayette m'explique, pourquoi, le 28 février, il faisait traîner, enchaîner 60 citoyens, uniquement coupables d'avoir regardé Vincennes comme une seconde Bastille, d'avoir détaché quelques moellons de cette prison royale et anti-nationale, et lorsqu'il chargeait de fers ces 60 patriotes, pourquoi le même jour, dans le même moment, il court aux Tuileries protéger des conjurés armés de poignards , et venus pour enlever le roi ? D'oh vient cette conduite si différente? ïl jette en prison les patriotes, et il délivre dans le même moment les criminels de lèse-nation; vous êtes ici présent, monsieur Lafayette, répondez un seul mot à cette accusation ?

a Je vous demanderai encore, comment se fait-il que la compagnie ci-devant des grenadiers de l'Oratoire, qui était de garde cette nuit du 21 juin où le roi s'est enfui, soit la même qui était de garde le i8 avril, où le roi devait aller à Saint-Cloud, mais d'où depuis vous avez chassé si arbitrairement, si indignement, si tyranniquement quatoi^e grenadiers, qui s'étaient opposés au départ du roi ?

« Je ne parlerai point de ces six mille hommes dont vous vouliez composer la maison militaire du roi. Les moments sont précieux. Si vous répondez à ces trois chefs d'acx^usation, toute cette Assemblée, tous les citoyens vous accorderont un délai pour vous recueillir et répondre à la longue série de griefs accumulés contre vous. Je ne vous ferai plus qu'une interpellation. Vous aviez répondu de la

personne du roi sur votre tête. Croyez-vous que vous présenter

ici, ce soit avoir payé votre dette ? quel moment attendez-vous pour

vous réconcilier? celui où le peuple a acquis le droit de vous

exterminer Et vous venez vous réfugier ici, dans cet asile que

tous vos amis, tous les journalistes, les écrivains vos confidents, vos flagorneurs, n'ont cessé de représenter comme le repaire de fac-

tieuz, de calomniateurs, de brigands et de régicides! Ces factienx, ces assassins seront plus généreux. Ils vous donnent un asile. Mais répondez? Voas avez juré que le roi ne partirait pas, vous vous êtes fait sa caution. De deux choses Fane : ou vous êtes un traître qui avez livré votre patrie, ou vous êtes stupide d'avoir répondu d'une personne dont vous ne pouviez pas répondre. Dans le cas le plus favorable, vous êtes déclaré incapable de nous commander. Je descends de la tribune, j'en ai dit assez pour montrer que si je méprise les traîtres, je ne crains pas les assassins (i). »

En même temps, l'adresse suivante, où éclate tout le génie politique de Danton, était rédigée aux Gordeliers, pour être présentée à l'Assemblée nationale :

« Nous étions esclaves en 1789 ; nous nous étions crus libres en i790; nous le sommes àlafin de juin 479i. Législateurs, vous aviez distribué les pouvoirs de la nation que vous représentez ; vous aviez investi Louis XVi d'une autorité démesurée ; vous aviez consacré la tjrannie en l'instituant roi inamovible, inviolable et héréditaire; vous aviez consacré l'esclavage des Français en déclarant que la France était une monarchie.

« Les bons citoyens ont gémi ; les opinions se sont choquées avec véhémence ; mais la loi existait, et nous lui avons obéi : nous attendions notre salut du progrès des lumières et de la philosophie.

« Ce prétendu contrat entre une nation qui donne tout, et un individu qui ne fournit rien, semblait devoir être maintenu ; et jusqu'à ce que Louis XVI eût été traître et ingrat, nous croyions ne pouvoir imputer qu'à nous-mêmes d'avoir gâté notre propre ouvrage.

c< Mais les temps sont changés. Elle n'existe plus cette prétendue convention d'un peuple avec son roi ; Louis a abdiqué la royauté ; désormais Louis n'est plus rien pour nous^ à moins qu'il ne devienne notre ennemi.

(1) On sait par quelle gasconnade Lafayette se tira de ce mauvais pas dans ses Mémoires (t. III et IV)7 En insinuant que c*étaitpour sei'vir la Cour que Danton avait demandé sa tête aux Jacobins, le 21 juin, et en affirmant, en même temps que son monarchisme, sa vénalité.

M. Bougeart, dans son livre sur Danton, et nous-môme, dans notre mémoire justificatif (C. i, p. 5-9, et G. m, p. 69-74), avons réfuté eu détail ce mensonge impudent ; nous y renvoyons le lecteur. — B.

« Nous voilà donc au même état oh nous étions après la prise delà Bastille : libres et sans roi. Reste à savoir s'il est avantageux d'en nommer un autre.

« La Société des Amis des droits de THomme (club des Cordeliers) pense qu'une nation doit tout faire ou par elle ou par des officiers amovibles et de son choix ; elle pense qu'aucun individu dans FËtat ne doit raisonnablement posséder assez de ricbesses, assez de prérogatives pour pouvoir corrompre les agents de Tadministration politique ; elle pense qu'il ne doit exister aucun emploi dans l'Etat qui ne soit accessible à tous les membres de l'Etat ; elle pense enfin que plus un emploi est important, plus sa durée doit être courte et passagère. Pénétrée de la vérité et de la grandeur de ces principes, elle ne peut donc plus se dissimuler que la royauté, que la royauté héréditaire surtout, est incompatible avec la liberté. Telle est son opinion : elle en est comptable à tous les Français.

« Elle prévoit qu'une telle proposition va faire lever une légion de contradicteurs ; mais la déclaration des droits elle-même n*a-telle pas éprouvé des contradictions ? Quoi qu'il en soit, cette question est assez importante pour mériter une discussion sérieuse de la part des législateurs. Déjà ils ont manqué une fois la Révolution par un reste de condescendance pour le fantôme de la royauté; il a disparu ce fantôme : agissons donc sans crainte et sans terreur, et tâchons de ne pas le faire revivre.

« La Société des Amis des droits de l'homme et du citoyen n'aurait peut-être pas de sitôt demandé la suppression de la royauté, si le roi, fidèle à ses serments, s'en fût fait un devoir; si les peuples, toujours dupes de cette institution funeste au genre humain, n'eussent enfin ouvert leurs yeux à la lumière ; mais aujourd'hui que le roi, libre de garder la couronne, l'a volontairement abdiquée ; aujourd'hui que la voix publique s'est fait entendre, aujourd'hui que tous les citoyens sont désabusés, nous nous faisons un devoir de servir d'organe à leur intention, en demandant instamment et à jamais la destruction de ce fléau de la liberté.

<r Législateurs, vous avez une grande leçon devant les yeux; songez qu'après ce qui vient de se passer, il est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun' degré de confiance dans un fonctionnaire appelé roi ; et d'après cela, nous vous conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France n'est plus une monarchie, quelle est une république; ou au moins, d'attendre que tous les départements, que toutes les assemblées primaires aient émis leur vœu sur cette question importante, avant de

penser à replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et dans les entraves du monarchisme (i). i>

Celte adresse fut portée à toutes les sociétés fraternelles, qui Tacclamèrent avec enthousiasme^ mais elle rencontra une opposition violente aux Jacobins, à la séance du 22 juin, où elle fut même traitée de scélératesse par Gorguereau.

Le 23, comme on y délibérait sur la conduite que FAssemblée nationale aurait à tenir au retour du roi, que Ton ramenait de Yarennes^ Danton monta à la tribune et dit:

« L'individu déclaré roi des Français, après avoir juré de maintenir la Constitution, s'est enfui, et j'entends dire qu'il n*est pas déchu de sa couronne! Mais cet individu, déclaré roi des Français, a signé un écrit par lequel il déclare qu'il va chercher les moyens de détruire la Constitution. L'Assemblée nationale doit déployer toute la force publique pour pourvoir à sa sûreté. 11 faut ensuite qu'elle présente son écrit, s'il l'avoue, certes il est criminel, à moins qu'on ne le répute imbécile. Ce serait un spectacle horrible à présenter à l'univers, si, ayant la faculté de trouver ou un roi criminel, ou un roi imbécile, nous ne choisissions pas ce dernier parti.

L'individu royal ne peut plus être roi dès qu'il est imbécile, et ce n'est pas un régent quHl faut, c'est un conseil à Vinterdiction, Ce conseil ne peut être pris dans le Corps législatif. Il faut que les départements s'assemblent, que chacun d'eux nomme un électeur, qu'ils nomment ensuite les dix ou douze membres qui devront composer ce conseil, et qui seront changés, comme les membres de la Législature, tous les deux ans (2). »

Il est donc évident que Danton et les Cordeliers essayaient, à ce moment, contre la monarchie, tout ce qui était possible ; que Danton ne voulait ni de la royauté absolue, .ni de la monarchie constitutionnelle, ni de la régence, et qu'il n'était pas plus pour d'Orléans que pour Capet, pas plus pour l'aris-

(1) VOrateur du Peuple, par Martel (Stanislas Fréron), t. IV, n<» 47.

(2) Journal des Débats de la Société des Amis de la Constitution^ no 15.

tocratie que pour la haute bourgeoisie qui s'efiforçait d'introniser en France le régime anglais. Il est certain qu'en stipulant avec autant d'audace pour la République, il ne pouvait être l'agent ni de la Cour, ni du duc, ni de Lafayette et Bailly, ni de Sieyès et Mirabeau, ni de Barnave etLameth, ni de Duport, qui le combattaient avec un tel acharnement, que ces deux derniers^ au dire de Danton, auraient poussé la fureur jusqu'à vouloir le faire assassiner (1). Il est hors de doute enfin, qu'alors, le président des Gordeliers marchait efifectivementet pouvait marcher à la tête du parti de la Révolution sans peur et sans reproche ^ et que son attitude, en ces jours difficiles, donne un démenti absolu à tous ses calomniateurs (2).

Mais que faisait donc lui-même, au mois de juin 1791, ce (( patriote rigide » qui reprochait, en 1794, à Danton, d'avoir vécu avec Lafayette, et d'avoir suivi Barnave et les Lameth lorsqu'ils commençaient à s'éloigner des principes populaires ? Ne sachant encore quel parti il serait le plus avantageux de prendre, il louvoyait, et on l'entendait balbutier, soit aux Jacobins, soit dans les cercles qu'il fréquentait, que le nom ne faisait rien à la chose, qu'on pouvait être libre et heureux avec un monarque, esclave et malheureux sous une République.

tt II répondait avec un sourire sardonique à ceux qui l'interrogeaient, qu'il ne savait pas ce que c'était qu'une Répu-

(1) Voir iw partie^ Notes de Topino-Lebrun,

(2) V. Danton, par Alfred Bougeart, et !'« partie du procès. — Quant à rimputation d'orléanisme, on en trouvera le démenti le plus formel aux tomes XXIII et XXIV de V Histoire parlementaire, h propos des débats suscités par le décret de bannissement des Bourbons, dans lequel E^lité se trouvait compris. La popularité dont le duc et sa femille jouissaient alors parmi le peuple de Paris et des départements, et à la Montagne même, les services qu'il avait rendu à la cause de la Révolution, que reconnaissait Robespierre, prouvent jusqu'à Tévidence combien ce dernier fut indigne en reprochant, en 1794| à Danton, ses relations purement politiques avec celui que défendirent, en 93^ tous les patriotes, tous les clubs et toutes les sections. — Il est à remarquer, en outre, que Danton, alors en Belgique, ne parut point dans cette longue discussion, et n'y prononça pas un seul mot.

bliqae; qa'en Taocusant d'être républicain, on lui avait fait trop d'honneur, et qu'il ne Vêtait pas; mais que si on l'eût accusé d'être monarchiste, on l'eût déshonoré, et qu'il ne l'était pas non plus (1). »

Il écrivait même dans une Adresse aux Français (1791) : a On savait bien que nous n'avions jamais combattu ni l'existence, ni même l'hérédité de la royauté. On n'était pas assez stupide pour ignorer que ces mots république et monarchie n'étaient que des termes vagues et insignifiants propres seulement à devenir des noms de sectes et des semences de division, mais qui ne caractérisent pas une nature particulière de gouvernement; que tout Etat libre où la nation est quelque chose, est une république, et qu'une nation peut être libre avec un monarque; qu'ainsi, république et monarchie ne sont pas deux choses incompatibles. »

Il prit parti le lendemain du 10 août!...

En attendant, à propos de la responsabilité encourue par la fuite de Yarennes, il faisait remarquer h l'Assemblée constituante que, puisqu'il existait un décret national qui déclarait le roi inviolable, Louis XYI ne pouvait être mis en cause, et il suppliait les Jacobins de repousser toute proposition tendant à tinstitution d'une république, et de respecter les décrets qui seraient rendus par l'Assemblée nationale relativement à la fuite du roi.

A quoi Danton répliquait : a Gomment donc l'Assemblée peut-elle prendre sur elle de prononcer, lorsque peut-être son jugement sera réformé par celui de la nation? » — Et Legendre : « Si les comités (de l'Assemblée) voyaient l'opinion des masses, ils reviendraient à la raison ; ils conviendraient que si je parle contre leur infâme projet de décret, c'est pour leur propre salut (2) ! »

Mais il y eut plus ; l'Assemblée, le Département, la Muni-

(1) WWieMmé, Histoire de la Révolution française.

(2) Villiaumé, Ibidem.

cipalité, la majorité de la garde nationale et de la société des Jacobins résistant aux républicains, c'est-à-dire aux Gordeliers et à la minorité des Jacobins, et tous ensemble poursuivant, survint le coup d*Etat rétrograde qui a nom dans l'histoire : massacre du Champ-de-Mars.

Le 15 juillet, Laclos venait demander à la Société des Amis de la Constitution (les Jacobins) qu'elle prit Tinitiative d'une pétition demandant à TAssemblée nationale de décider sur le sort de la royauté.

Bîauzat, s'appuyant sur Robespierre, fit opposition en rappelant que le roi était inviolable.

Alors Danton :

« .... Je suis bien éloigné d'inculper les intentions du préopinant, mais il doit penser, ce me semble, qu'il est possible d'allier Tamonr de la paix avec la faculté d'émettre son opinion. Qu'est-ce que le droit de pétition, sinon le droit d'émettre son opinion ? Que devons-nous aux décrets? L'obéissance et le respect ; mais rien ne peut ôter le droit de montrer, dans des pétitions, les sentiments qu'on a pour tels et tels décrets. Je passe au fait que nous assure M. Biauzat, que l'Assemblée a déclaré le roi inviolable. Mais elle l'a fait en ces termes obscurs et entortillés qui décèlent toujours la turpitude de ceux qui s'en servent. Or, si l'intention est manifeste et la lettre obscure, n'est-ce pas le cas de faire une pétition ? Car je déclare que si l'intention est manifeste pour nous qui avons vu les manœuvres, elle ne l'est pas également pour les citoyens des départements qui n'ont pas vu le jeu des ressorts. Si nous avons de l'énergie, montronsla. Les aristocrates de l'Assemblée nationale ont déclaré positivement qu'ils ne voulaient pas de la Constitution, puisqu'ils ont protesté contre elle. L'Assemblée nationale, il est vrai, a conspué cet acte ridicule ; mais elle n'a pas sévi contre ses auteurs ; elle ne les a pas trouvés coupables pour avoir exprimé leur pensée; elle ne les a pas expulsés de son sein. Pourquoi serait-on tenté de nous trouver coupables pour oser exprimer notre opinion d'une manière francbe et énergique ? Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le front de l'bomme libre, se dispensent de signer notre pétition. N'avons-nous pas besoin d'un scrutin épuratoire ? le voilà tout trouvé (1)1 »

(1) Journal des Débats de In Société des Amis de la Constitution, n» 27.

Et le i7 juillet 1791, tandis qa*une foule paisible et sans armes signait, sur Tautel de la Patrie, la pétition demandant à l'Assemblée la déchéance du roi, le maire de Paris, Bailly, le commandant de la garde nationale, Lafayette^ arrivèrent à la tête de la force armée, et dissipèrent à coups de fusils ce rassemblement d'hommes, de femmes et d'enfants, dont un certain nombre fut exterminé (1).

Aussitôt, des mandats d'arrêt furent décernés contre les Gordeliers, qui étaient désignés comme les instigateurs du mouvement et comme les auteurs de la pétition. Rotondo fut assommé en pleine rue par les agents de la police municipale ; Desmoulins, Robert^ Sergent, Legendre, Fréron, Marat, Santerre, et tant d'autres, échappèrent en se cachant ; quant à Danton, décrété de prise de corps, il se rendit à Troyes, chez un ami, le procureur général Milliard, qui consentit à lui donner asile (2). Mais Tordre étant venu de l'y rechercher et un huissier s*étant présenté pour faire Farrestation, il fallut fuir.

Des perquisitions ayant pour but de s'emparer de sa personne furent également faites à Rosny-sous-Bois, chez son beau-père, où les agents de la police parisienne maltraitèrent son beau-frère, en le prenant pour lui (3). Enfin, dans le tumulte qui suivit l'affaire^ des assassins furent envoyés à sa poursuite^ et Fun d'eux, reconnu et arrêté à Arcis-sur-Aube, faillit être mis à mort par la population indignée (4). C'est alors que Danton se décida à passer en Angleterre (5).

(i) La pétition qui fut signée au Champ-de-Mars n'était point celle de Laclos, appuyée aux Jacobins par Danton, et destinée par ses auteurs à être proposée à la discussion des clubs seulement; mais une autre, rédigée an moment même, sur Tan tel de la Patrie, par les Cor-' deliers, Robert, Momoro, etc.

(2) Mémoires du comte Beugnot.

(3) Voir ir« partie, réponses de Danton au Tribunal {Notes de Jopino^Lebrun).

(4) Ibidem,

{S) Ibidem. — Le BtUletin du Tribunal révolutionnaire ^ par une altération dont le but est aisé à saisir, et pour corroborer le mensonge de Robespierre, rapporte au il juiWei dix-sept cent quatre-vingt-neuf le voyage de

Voilà « la tranquillité, la paisible retraite dont il jouit dans sa ville natale, » après le massacre du Ghamp-de- Mars.

Pendant ce temps, Robespierre, dans une adresse rédigée et présentée par lui à TÂssemblée nationale, au nom des Jacobins, protestait de sa soumission au décret du 16, qui reconnaissait ïmnocence et V inviolabilité du roi, et se faisait un mérite d'avoir désavoué la pétition pour la déchéance aussitôt que ce décret avait été rendu (1).

11 n'a donc pas fallu une mince audace à ce prescripteur, ni une confiance ordinaire dans l'aveuglement et Tinfirmité des masses, pour intervertir aussi impudemment les rôles au mois de germinal an II; pour mentir à ce point à la notoriété publique, et pour se disculper lui-même de son royalisme en écrivant dans ses notes à Saint- Just : « On n'entend plus parler de Danton jusqu'à l'époque des massacres du Gbampde-Mars; il avait beaucoup appuyé aux Jacobins la motion de Laclos qui fut le prétexte de ce désastre, et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur de la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent assassinés par les satellites de Lafayette. D'autres furent jetés dans les fers. Danton se retira à Àrcis-sur-Aube, son pays, où il resta plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué

Danton en Angleterre, et lui fait balbatier à ce sujet des explications inadmissibles ; mais les notes de Topino-Lebrun rectifient absolument ce faux. Elles ne donnent pas un démenti moins formel aux venimeux auteurs de V Histoire parlementaire.

Page 72, t. XI de leur compilation, Bûchez et Roux établissent que l'accusation de Saint-Just contre Danton^ bien qu'elle soit ici fausse de tous points, nVn reste pas moins dans toute sa force. Ils regrettent naïvement, du reste, et avec une insistance comique, que Danton et Camille aient eu la lâcheté de se soustraire aux assassins de Bailly et de Lafayette. Ils accusent ces patriotes, après avoir poussé le peuple à se rendre au Ghamp-de-Mars, d'être eux-mêmes allés à la campagne pour éviter tout inconvénient. Or, de nombreux témoignages indiquent qu'ils haranguèrent la foule sur l'autel de la Patrie, et les rigueurs exercées aussitôt contre eux témoignent que la première version a'a été mise en circulation que pour les couvrir.

(1) Villiaumé, Histoire de la Révolution française.

comme un indice de la complicité de Brissot, que, depuis la journée du Ghamp-de-Mars, il avait continué à se promener ostensiblement dans Paris ; mais la tranquillité dont Danton jouissait à Arcis-sur-Aube était-elle moins étonnante ? Etait-il plus difficile de l'atteindre là qu'à Paris, s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine et de terreur? ù

Quoi qu'il en soit, en 1791, le triomphe de la réaction ne pouvait être durable. La révolution était dans les cœurs et ne pouvait reculer ; aussi, les républicains surent-ils reprendre bientôt leur influence.

Danton revint d'Angleterre dès que Garran-Coulon, sur qui il pouvait compter, fut nommé président du Tribunal de cassation (1).

Ce qui n'empêcha pas qu'aussitôt son retour (en septembre), tandis qu'il se trouvait, en qualité d'électeur, dans une des réunions qui se tenaient pour la nomination des députés à l'Assemblée législative, pour laquelle il était lui-même candidat, un huissier se présenta pour mettre à exécution le mandat d'arrêt dont il avait été frappé le 18 juillet précédent.

L'assemblée des électeurs, blessée de ce procédé, fit arrê-

(1) Garran-Coalon, membre du Comité des recherches de la Commune de Paris en 1789, président du Tribunal de cassation en 1791, et député de Paris à l'Assemblée législative la même année.

C'est lui qui, en 1789, comme membre du Comité des recherches, incrimina le garde-des-sceauz Barentin, le comte de Puységur, ministre de la guerre, le maréchal de Broglie, le baron de Bezenyal et rintendant Berthier dans les conspirations du 12 juillet et des 5 et 6 octobre, ourdies par la Cour contre Paris, et qui produisit les faits les plus graves à la charge de Berthier, relativement à l'arrôt des subsistances destinées à la capitale.

C*est lui qui encore, dans le conseil général de la Commune, protesta énergiquement, après la tuerie du Champ-de-Mars, contre les applaudissements que certains membres s'étaient permis à la lecture du procès-verbal qui rendait compte de ce massacre. — « Il est bien étrange, avait-il dit, que Ton fasse éclater une Joie barbare à Taspect du drapeau de la mort et lorsque la patrie et la liberté sont couvertes d'un crêpe funèbre l » — Un membre s'étant écrié que cette réflexion était d'un séditieux : — « Je demande, reprit Garran-Coulon, que Ton me fasse mon procès. »

ter rhuissier lui-même, et de là surgit un conflît entre elle et le Ghâtelet, qui fut déféré à la juridiction de l'Assemblée nationale.

Celle-ci improuva la conduite du Comité électoral et autorisa rhuissier à se pourvoir devant les tribunaux compétents; mais elle n'osa prendre aucune mesure vis-à-vis de Danton, que Tamnîstie proclamée à la fin de sa session débarrassa de cette poursuite.

Pour le procès de germinal, Fouquier-Tinville fit aussi rechercher « les journaux qui annoncèrent la retraite de Danton à Arcis-sur-Aube en diverses circonstances, et particulièrement après l'affaire du Champ-de-Mars (1). » Mais il ne put rien découvrir dans le sens de Robespierre et de l'accusation, et ne produisit à l'audience ni preuves^ ni semipreuves, ni indices de sa prétendue connivence avec les Constituants.

Force est donc aussi d'écarter cette imputation, et de regarder la condamnation comme encore parfaitement inique sur ce point.

Ceci ne veut pas dire, bien entendu, que Danton n'ait eu de relations ni avec Mirabeau, ni avec Barnave et les Lameth, ni avec d'Orléans, ni avec Lafayette, ce qui était impossible pour un homme politique, mais qu'il n'eût avec ces différents personnages que des rapports d'intérêt général, qui cessèrent à partir de la fuite à Yarennes, et qui furent toujours à l'avantage de son honneur et de la chose publique.

Le passage suivant de Camille Desmoulins, malgré l'hyperbole de certaines expressions, montre suffisamment le caractère de ces relations.

« Vous étiez donc aussi vous-même de la faction d'Orléans, me répète ici Barbaroux au sujet de ces dîners (chez Sillery, où Camille fut quelquefois invité) ? Mais je lui observe que dans ces premiers

(1) Archives nationales.

temps de la Révolution, cette coalition se confondait tellement avec celle des amis de la liberté et de la République, qu'il y aurait eu de la stupidité de nous joindre à Maury et à BoQcber d'Argis pour tirer sur nos troupes. Nous n'étions peut-être pas à Paris dix républicains le a juillet 4789. (Ces républicains étaient la plupart des jeunes gens, qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s'y étaient passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les écoles de Rome et d'Athènes, et dans la fierté de la République, pour vivre dans l'abjection de la monarchie, et sons le règne des Claude et des Vitellius. Gouvernement insensé qui croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les pères de la patrie, du Gapitole, sans prendre en horreur les mangeurs d'hommes, de Versailles, et admirer le passé sans condamner le présent, uîteriora mirari, presentia seeur turos)] et voilà ce qui couvre de gloire les Vieux-Cordeliers, d'avoir commencé l'entreprise de laRépublique avec si peu de fonds ! Quand on se souvient que c'est un Chapelier qui a posé la première pierre du club des Jacobins, on sent que dans l'abâtardissement de la génération, cette statue de la Liberté, notre idole, il nous a fallu la construire, comme le curé de Saint-Sulpice sa Vierge d'argent avec des pots de chambre. Ce qui nous a servi merveilleusement, c'est que tous les intrigants ayant besoin de la faveur populaire pour se faire remarquer de l'intendant Laporte, et de gagner d'abord la confiance du peuple pour gagner ensuite un plus fort dividende dans la liste civile, commençaient par attaquer la Cour avec d'autant plus de chaleur, qu'ils voulaient s'en faire acheter plus cher; en sorte que les nouvelles recrues d'intrigants qui nous arrivaient aux Jacobins, nous servaient à livrer bataille aux vétérans, à mesure que ceux-ci en émigraient.

« C'est ainsi que les Chapelier, les Baumetz, les Desmeûnier étaient chassés des Jacobins parles Duport et les Barnave, et ceuxci par les Brissot et les Roland. C'est ainsi qu'il nous a fallu terrasser le despotisme pur et simple de Calonne par les deux chambres de Necker, et les deux chambres de Necker par les deux sections de Brissot, Pétion et Bnzot, et les citoyens actifs de Sieyès et Condorcet, jusqu'à ce qu'enfin soient venus les sans-culottes. C'est ainsi que tour à tour vaincus, Maury le royaliste, par Mou nier les deux chambres; Mounier les deux chambres, par Mirabeau le veto absolu; Mirabeau le veto absolu, par Barnave le veto suspensif; Barnave le veto suspensif par Brissot qui ne voulut d'autre veto que le sien et celui de ses amis ; tous ces fripons balayés des Jacobins les uns par les autres, ont enfin fait place à Danton, à Robespierre, à Lindet, à

ces députés de tous les départements, Montagnards de la Convention, le rocher de la République, et dont toutes les pensées n*ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution digne de Solon et de Lycurgue, la République, une et indivisible, la splendeur et la prospérité de la France, et non Tégalité impossible des biens, mais une égalité de droits et de bonheur. C'est ainsi;que Necker, Orléans, Lafayette, Chapelier, Mirabeau, Bailly, Desmeûnier, Duport, Lameth, Pastoret, Cérutti, Brissot, Ramond, Pétion, Guadet, Gensonné, ont été les vases im>purs d'Amasis, avec lesquels a été fondue dans la matrice des Jacobins la statue d'or delà République (1) »

Quant à la question de Ténalité elle-même , soulevée par Mirabeau^ Montmorin, Lafayette et tant d'autres, nous l'avons traitée avec tant de détails dans notre Mémoire sur la vie privée du conventionnel, que nous devons nous contenter d'énumérer ici les résultats principaux de cette analyse, en renvoyant pour tous les développements à notre premier travail (2).

Un traité d'office d'avocat aux conseils du roi, passé le 29 mars 1787,* entre maître Huet de Paisy, vendeur, et maître Danton, acquéreur, moyennant la somme de 78,781 livres 4 sous, dont 56,000 payées comptant et le reste le 12 juin suivant, établit d'une manière décisive la position de Danton avant la Révolution, et dément de la manière la plus formelle les dires de M""^ Roland et de Robespierre ou Saint-Just à ce sujet.

Sa quittance à l'Etat, du 8 octobre 1791, prouve qu'il lui fut ren[iboursé,lors de la suppression des offices de judicature

(1) Histoire des Brissotins, ou fragment de Vhistoire secrète de la RévO' tution et des six premiers mois de la République, par Camille Desmoulind, député de Paris à la Convention ; brochure ia-8, 1793.

(2) Danton, mémoire sur sa vie privée, appuyé de pièces justificatives.

et de sa charge en particulier, aux termes des décrets de TÂssemblée constituante, 69,031 livres 4 sols, c'est-à-dire le prix qu'il avait acheté, moins la retenue légale du huitième pour les remboursements présumés; et qu'à cette date il n'avait aucune dette, puisque ce prix lui était affecté sans aucune opposition.

Enfin, un mémoire justificatif écrit en 1846 par les fils du Conventionnel établit que l'héritage de leur père s'éleva à la somme qu'il possédait en 1791, convertie en immeubles (biens nationaux).

En même temps, une enquête minutieuse faite par l'administration des Domaines, sous Robespierre , constate que ces biens constituaient réellement la fortune du Conventionnel, sans qu'aucune partie en ait été dissimulée.

Il est donc certain qu'il ne laissa, à sa mort, que ce qu'il possédait avant d'entrer dans la vie politique, sans l'avoir accru, tout au contraire, et qu'il y a là, déjà, une présomption bien forte qu'il ne lui vint par corruption ou concussion, par vénalité ou dilapidation, aucune des sommes considérables (plusieurs millions) dont ses ennemis ont parlé.

D'autre part, parmi les accusateurs de Danton, ceux de la première heure, Bertrand-Molleville, Lafayette, Brissot, M"" Roland, Saint-Just et Robespierre, comme ceux qui ont suiviy Bnonarotti, Bûchez et Roux, Mortimer-Ternaux, et MM. Louis Blanc, Hamel, Victor Hugo, n'ont jamais donné aucune preuve quelconque de leurs imputations, et tous se sont présentés en contradiction flagrante quant au détail des faits, sur le chiffre, le moment, les circonstances et les motifs d'une vénalité à laquelle le caractère de Danton, les actes les plus authentiques de sa vie politique, et le silence absolu de certains dépôts, comme l'armoire de fer et les papiers de l'intendant de la liste civile, donnent encore une invraisemblance complète.

Enfin, l'on a dû reconnaître que ceux qui avaient indiqué la construction de TOpéra et l'entreprise du Théâtre de la

Montansier, ainsi que le restaurant de la Grange-Batelière, comme les lieux où Danton aurait pu faire disparaître tout ou partie de ses prétendues rapines, s'étaient encore volontairement abusés (1).

Les charges articulées par l'acte d'accusation (rapport de Saint-Just), du 17 juillet 1791 au 10 août 1792, ont trait à ses relations et à son entente avec le parti girondin, qui n'était encore, dans ce temps, que la minorité républicaine du club des Jacobins et de la gauche de l'Assemblée législative, et un élément très actif et très influent du parti de la Révolution.

Nous laisserons donc de côté, dans cette période, les faits qui prouvent la croissante opposition du conventionnel à la Cour et au parti constitutionnel, comme quand, aux Jacobins, le 4 juin 1792, à propos du renvoi, par le Roi, des ministres patriotes (Roland, Servan, Clavières), il s'écria : « Je propose que la discussion soit continuée demain à neuf heures. Je prends l'engagement de porter la terreur dans une Cour perverse. Le pouvoir exécutif n'a déployé ?on audace que parce qu'on a été trop faible (2) ; » comme quand le lendemain, devant la même assemblée, il proposa, pour arracher la France aux entreprises de la contre-révolution, un répartiment plus équitable de l'impôt, le bannissement de la Reine et l'établissement de la loi de Valérius Publicola édictée à Rome après l'expulsion des Tarquins, qui permettait à tout citoyen de tuer un homme convaincu d'avoir manifesté une opinion contraire à la loi de l'État, sauf à prouver le crime (3) ; comme quand, au commencement de juin 1792, aux Jacobins,

(1) Voir Danton et Victor Hugo^ par un Vieux- Ck)rdelier. In- 12, Paris,

(2) Journal des débats de la Sociétéy etc., n» 213.

(3) Ibidem, n» 214, et Danton, par A. Bougeart.

encore il proposait que Lafayette fût mandé à la barre de l'Assemblée législative pour s'y expliquer sur sa lettre de remontrance, et qu'il prédisait la défection du général (1); comme quand, enfin, le 30 juillet, il faisait prendre aux Cordeliers l'arrêté suivant : « La section du Théâtre-Français déclare que la patrie étant en danger, tous les hommes français sont, de fait, appelés à la défendre; qu'il n'existe plus ce que les aristocrates appelaient des citoyens passifs; que ceux qui portaient cette injuste dénomination sont appelés tant dans Je service de la garde nationale que dans les sections et dan% les assemblées primaires, pour y délibérer. » Nous laisserons de côté également ce témoignage du comte de LaMarck, écrivant à l'ambassadeur d'Autriche, le 16 septembre 1791 : « La prochaine Législature est décidément mal composée : on sait déjà que les trois quarts des nouveaux députés sont des hommes nuls, et que les^ autres ne seront remarquables que par des opinions incendiaires. Le corps électoral de Paris vient dénommer Brissot. Un nommé Danton le sera peut-être aussi; l'abbé Fauchet le sera certainement. Voilà plus d'éléments républicains que n'en renfermait l'Assemblée actuelle, indépendamment des auxiliaires en ce genre qui viennent en foule des provinces (2). » Nous laisserons tous ces témoignages et tant d'autres et nous ne considérerons la conduite de l'accusé que relativement au renvoi^ sèment de la monarchie et à la défense nationale.

EfiTectivement, il conspira avec les Girondins et tous les patriotes pour renverser le trône et défendre la République 1 Le fait est avéré, constant.

Si les premiers rendirent un service politique à la Révolution , ce fut, assurément , en prévoyant la nécessité de la guerre et en préparant militairement la nation à la résistance de 92, que la Cour s'efforçait de paralyser. Or, Danton fut

(i) W(few, n<»2i7.

(2) Con'espondance, t. III, p. 233.

aveo eux, 3ur ce point» alors et toujours, sans se laisser un seul instant détourner par les vues de ceux qui, dans le parti populaire, prêchaient la paix au moment où la conjuration féodale armait de toutes parts contre la Révolution t On put voir^ à la côte de Biesme et à Yalmy qui avait eu raison de Brissot ou de Robespierre, et Ton reste confondu de Taudace que ce dernier montra en 94, lorsqu*il vint imputer à crime à Danton, comme il Tavait déjà fait pour les Girondins, d'avoir alors tenu le parti de la guerre, comme, en d'autrea occasions, d'avoir poussé à de continuelles levées d'hommes!

Seulement Danton voulait que Ton fît tout avec maturité, en exerçant à Tégard du pouvoir exécutif^ qui proposait la guerre, la méflance la plus rigoureuse, et en mettant du côté de la nation le plus de chances de succès possible (1),

Quant au Dix-Âoût, qui fît la République, des faits authentiques établissent la part prépondérante qu'y eut Danton et que lui ont reconnue tous ses contemporains, depuis Garât jusqu'à Billaud-Varennes, Robespierre excepté. — « Après le 20 juin, dit le premier, tout le monde faisait de petites tracasseries au château, dont la puissance croissait à vue d'œil : Danton arrangea k 10 août, et le château fut foudroyé. C'est là la véritable motion et le véritable décret qui ont créé la République (â). » — « Danton, dit le second, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et 1793; tl avait fait le 10 août; il n'avait pas voulu nominalement le pouvoir (3). » *

Quelques développements sont ici nécessaires (4).

(1) Journal des débats, 9tc„ n* 212. Voyez aussi Danton^ par A. Bougeart^ e( VHistoire parlementaire, tomes XII et XIII.

(2) Mémoires sur la Révolution, par D.-J. Garai; Paris, an III, p. 189.

(3) Nouvelle Minerve, article nécrologique sur Billaud-Varenues, Paris, 1835.

(4) Consulter aussi notre brochure : Le DiX'Août et la symbolique positiviste, réponse au journal La République française; Paris, E. Leroux, 1873; et notre article : Le Dix-Août, dans La Tribune du 11 août 1876.

Les volontaires des départements qui s'étaient rendus à Paris pour former le camp de 20,000 hommes décrété par le ministre de la guerre Servan, le 8 juin 4792, et qui devaient assister, avant de quitter la capitale, à la fête de la Fédération, le 14 juillet, avaient établi dans la salle de correspondance du club des Jacobins, rue Saint-Honoré, un comité central chargé de traiter leurs intérêts. Ce comité était formé de quarante-trois membres, qui s'assemblaient journellement aux Jacobins, et qui, sous la pression des événements, nommèrent, à la fin de juillet, un Directoire secret (finsurrection composé de cinq des leurs seulement : Yaugeois, du département de Loir-et-Cher, grand vicaire de Tévêque de Blois; Debesse, du département de la Drôme; Guillaume, professeur à Gaen ; Simond, de Strasbourg, journaliste, et Galissot, de Langres.

Carra, publiciste et bientôt député à la Convention, y fut aussitôt adjoint, et de suite après : Fournier, dit VAméricain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre, commandant du bataillon des Enfants-Trouvés (faubourg Saint- Antoine), Alexandre, commandant du bataillon de Saint- Marcel, Lazowsky, capitaine des canonniers de Saint-Marcel, Anthoine, de Metz, ex-constituant, Lagrey et Garin, électeurs de 1789, enfin Camille Desmoulins (1).

Le «patriote Gorsas», le cordelier Legendre et Danton lui-même y parurent quelquefois (2).

Depuis sa formation jusqu'au 10 août, le Directoire secret d'insurrection, qui était en rapport continu avec la force armée qui gagna militairement la journée (Fédérés, bataillons de Saint-Marcel, des Enfants-Trouvés et des Cordeliers),

(1) Carra, Précis historique et très-exact sur t origine et les véritables auteurs de la célèbre conspiration du 10 août, qui a sauvé la République;— daD8 les Annales patriotiques et littéraires de Mercier et Carra, n« ccxxv, 30 novembre 1792. — Ce récit n*a point été démenti par les contemporaios, que noas sachions.

(2) Carra, t^. — Villiaamé, Histoire de la Révolution française, — Tbiers, ibid.

et, d'autre part, avec la Mairie de Paris, non point le Conseil général de la Commune, en majorité royaliste, mais les ofHciers municipaux républicains, Pétion, Manuel, Danton, Osselin, Boucher-Saint-Sauveur, Sergent, Panis, etc., maire, procureurs et administrateurs, le Directoire eut trois séances actives : le 26 juillet d'abord, le 4 août ensuite, enfin le 9.

Les prises d'armes qu'il avait décidées dans les deux premières réunions n'eurent pas lieu, soit par le fait de la Mairie, soit par celui des commandants des Cordeliers, des Enfants- Trouvés et de Saint-Marcel, jugeant ensemble que le moment n'était pas encore venu, et voulant attendre la discus^ sion qui devait avoir lieu dans l'Assemblée législative sur la demande de déchéance du roi.

Dans la nuit du 9, l'attaque du Château ayant été décidée par la Mairie et par les chefs de la force armée, pour le lendemain 10, le Directoire secret partagea ses membres en trois groupes, qui se répartirent comme suit dans les sections du Théâtre-Français (Cordeliers), des Quinze-Vingts et des Gobelins, pour enlever les combattants et donner de l'unité à leurs mouvements : Carra, Garin, Simond, etc., aux Cordeliers; Westermann et Santerre, au faubourg Saint-Antoine ; Alexandre, FournierrAméricain,Lazowsky,etc,,au faubourg Saint-Marcel (1).

Si l'on tient compte des intelligences décisives que Danton avait dans le Directoire insurrectionnel par Santerre, Alexandre, Westermann, Desmoulins et Legendre tout au moins, et si l'on accepte, d'après les historiens que nous avons cités, qu'il se rendit dans ses conciliabules; si l'on se rappelle qu'il avadt un grade supérieur dans le bataillon des Cordeliers, qui fit si bonne contenance aux Tuileries sous le feu des Suisses^ et où étaient tant de ses amis ; si Ton songe surtout que, dès avant le 14 juillet, aux Jacobins, il avait provoqué les Fédérés présents à Paris, au nombre de 4 ou

(i) Carra, loco citato.

5y000 déjà, à faire serment de ne quitter la capitale qu'après que la liberté serait établie et le vœu de tous le! départements exprimé sur le sort du Pouvoir exécutif {i)^ et que les Fédérés, en conséquence, avaient, dès le 17, demandé à l'Assemblée législative la suspension du roi et la mise en accusation de La Fayette, dans une pétition rédigée par Anthoine (de Metz), alors président des Jacobins, et par Robespierre : il devient difficile de nier qu*il ait eu part (et une part des plus considérables selon nous) à la formation et à la direction de la force armée qui fit le 10 août.

La Mairie de Paris, dont il était membre, ne s'était point bornée, du reste, aux soins préliminaires que nous venons de rapporter, pour la préparation de ce grand acte national.

D'abord, outre la suppression des compagnies d'élite dans tous les bataillons de la garde nationale (31 juillet), elle avait pris un arrêté modifiant la garde du Château et de tous les postes importants de la capitale, de manière à empêcher le choix exclusif des bataillons royalistes pour le service des Tuileries. Ensuite, elle avait donné ordre aux administrateurs de police de délivrer 5,000 cartouches aux Fédérés marseillais et de refuser toute demande du même genre venant du commandant général de la garde nationale de Paris, dont on savait l'attachement à la Cour; enfin, le 8 août, elle avait décidé, à l'insu de cet officier, que le bataillon des Marseillais serait transféré de la caserne de la rue Blanche où il logeait depuis son arrivée à Paris, aux Cordeliers (section de Danton) ! Et cela, malgré Tordre donné par le ministre de la guerre, sur une motion de Yaublanc à l'Assemblée législative, de diriger immédiatement tous les Fédérés sur le camp de Soissons.

L'importance de pareilles mesures n'échappera à per-

(1) Voir les n»* ccxxxi et ccxziii du Journal des Jacobins, séaDce dn du 13 juillet 4793. Ici, comme pour la permanence des sections^ Danton indique à son parti la marche qu'il devra suivre et qui fut effectivement suivie.

sonne sans doute. Mais qui voudrait les attribuer, ainsi que tant d'autres, à Pétion ou Manuel exclusivement? On conncdt rirrésolutiofl llu premier, dont Carra, dans sa Notice, a caractérisé l'action comme il suit : « Il n'eut pas la moindre part au succès, mais il s'est trouvé en place dans cette occasion (il était maire de Paris), comme une véritable providence pour les patriotes. » — C'est-à-dire qu'avec certaines précautions dont nous parlerons ultérieurement, on put l'amener à laisser faire.

Quant à Manuel, qui fut beaucoup plus décidé, et qui coopéra certainement dans la mesure de ses forces, il n'avait ni la hauteur d'esprit, ni la fermeté de caractère, ni l'ascendant personnel nécessaires à cette grande initiative.

C'est donc à Danton qu'on doit rapporter, selon nous, l'ensemble des mesures prises par la Mairie en £ette occasion, à l'exclusion du Conseil général de la Commune, nous le répétons, et avec l'assistance d'un certain nombre d'officiers municipaux que nous avons déjà nommés.

Toutefois, les dispositions militaires n'étaient que le moyen final d'exécution ; avant et au-dessus, il y avait les conditions politiques.

Le renversement de la monarchie était dans la situation. Tout ce qui pensait, en France, en reconnaissait la nécessité; et les événements extérieurs ou intérieurs ea donnaient aux moins clairvoyants un sentiment très énergique. Danton le comprenait autant que personne, lorsqu'il déclara, d'après les dispositions générales, que le complément de la Révolution était devenu de toute urgence.

Le 6 août donc, après que le rejet, par l'Assemblée, de la demande de mise en accusation de La Fayette, la publication du manifeste de Brunswick, au nom des armées allemandes marchant sur Paris, la proclamation de la patrie en danger et le bruit très fondé d'un nouveau projet d'évasion de la famille royale, eurent porté au comble l'exaltation publique, la Mairie promulgua, par arrêté, la permanence des sec-

tions^ indiquée comme nécessaire par Danton dès les premiers jours du mois de juin précédent au club des Jacobins (1), votée en principe le 23 juillet suivant par l'Assemblée législative, sur la motion de Thnriot, et elle se présenta à la barre du Corps législatif, stipulant en leur nom et au sien la déchéance du roi.

Voici comment cette démarche si grave avait été amenée. Le 17 juillet, un autre arrêté municipal avait établi à THôtelde-Ville un bureau central de correspondance entre les quarante-huit sections de Paris (2). 11 avait pour mission de les mettre en communication constante et rapide les unes avec les autres, et se trouvait placé sous la direction et la surveillance du procureur de la Commune. Quarante-huit commissaires (un par section) y devaient chaque jour communiquer les arrêtés de leurs sections respectives et prendre connaissance de ceux adoptés dans toutes les autres.

Le premier acte de ce bureau de correspondance fut de presser la nomination des délégués que, dès le 6 juillet, la eection du Marché-des-lnnocents avait proposé d'envoyer à ITIÔtel-de-Ville pour rédiger une adresse exprimant à l'armée les sentiments fraternels de la population parisienne.

Trente-deux sections sur quarante-huit adhérèrent à l'arrêté de la section du Marché-des-Innocents, et, en conséquence d'une lettre-circulaire signée d'un des substituts du procureur de la Commune, leurs délégués s'assemblèrent le 23 juillet à i'Hôtel-de-Ville, oîi ils choisirent trois d'entre eux pour rédiger l'adresse en question. Le travail ne fut terminé que le 26. L'assemblée des délégués adopta la rédaction de Collot-d'Herbois(3).

En outre, le 24, la Mairie, sur la demande de la section de

{{) Journal des débats, etc.^ n» 217; séance des Jacobins, présidence d'Hérault de Séchelles, motion de Fabre d'Eglantine.

(3) Voir la circulaire de Manuel, Histoire parlementaire, tome XVI^ page 251.

(3) Histoire parlementaire^ tome XVI, page 241.

la Fontaine-de-Grenelle, prenait de nouveau Tinitiative de convoquer à l'Hôtel-de-Ville les délégués des sections, pour rédiger une adresse de Paris aux départements, sur les dangers de la patrie, et une autre à TAssemblée législative, pour demander la déchéance du roi.

Cette fois, quarante-sept sections sur quarante-huit se firent représenter, et ce fut leur vœu, dont la rédaction, confiée à Marie-Joseph Ghénier, fut adoptée le 6 août suivant, que les commissaires des sections, ayant à leur tête le maire de Paris, Jérôme Pétion, présentèrent au Corps législatif, comme nous Tavons précédemment rappelé (4).

Danton était-il dans tout ceci?

Le bureau de correspondance des sections se tenait à l'HÔtel-de-Ville, sous la direction du procureur de la Commune et de ses substituts; ceux-ci convoquèrent les délégués extraordinaires des sections les 20 et 24 juillet; et ils seraient restés étrangers à leurs travaux?... Mais dans ce cas même, si Danton n'assistait pas en personne aux délibérations, ce qui nous parait difficile, son second y était, Fabre d'Ëglantine, le vice-président des Cordeliers, sans parler de Legendre, Pache, Robert Jourdeuil, et tant d'autres (2).

Quoi qu'il en soit, dès le 31 juillet, la section de Mauconseil avait pris un arrêté par lequel elle déclarait ne plus reconnaître Louis XVI pour roi, sommait TAssemblée de se conformer à cette résolution, et lui faisait savoir, qu'en cas de refus, elle aviserait aux mesures à prendre, fixant comme terme extrême de sa neutralité le 5 août suivant (et non pas le 9).

Le Corps législatif annula cette décision audacieuse, qui fut maintenue par Mauconseil, acceptée par quatorze autres

(1) Procès- verbaux des Ck)mrai8saire8 nommés par les sections pour procéder au recensement des vœux relatifs à un projet d'adresse à TÂssemblée nationale et aux départements, sur les dangers de la patrie et sur les moyens d'y remédier (Archives de THôtel-de- Ville).

(2) Procès- verbaux manuscrits (Archives de l'Hôtel-de-Ville).

sections (dont celle daThéfttre-Français, anciens Gordeliers), et rejetée par seize, les dix-sept dernières restant indécises.

Le 4 août, la section des Gravilliers venait aussi à la barre du Corps législatif déclarer que ses 3,300 citoyens actifs avaient voté la déchéance à trois reprises différentes et à l'unanimité, annonçant en outre, en cas d'hésitation de TAssemblée, le parti pris de se sauver elle-même.

Le 6, déjà, la section des Quinze-Vingts essayait de provoquer une prise d'armes pour chasser des Tuileries les Suisses qui venaient d'y prendre garnison. Mais sur les représentations de la Mairie, transmises par l'administrateur Osselin, elle déclarait aussitôt qu'elle attendrait patiemment, paisiblement, jusqu'au jeudi suivant, 9 août, onze heures du soir, qtie F Assemblée nationale eût prononcé sur la déchéance; mais que si justice et droit n'étaient pas faits au peuple par le Corps législatif, le même jour, à minuit, le tocsin sonnerait, la générale battrait, et tous se lèveraient à la fois(l).

Et le 9 au soir, l'Assemblée n'ayant pas pris en considération la demande de déchéance faite par la Mairie, les Quinze-Vingts, fidèles à leur engagement, décidaient que Paris nommerait aussitôt trois commissaires par section, lesquels se réuniraient à l'Hôtel-de- Ville afin d'aviser aux moyens les plus prompts de sauver la chose publique, et que F on n'obéirait plus désormais quaux ordres donnés par la majorité des membres de oe nouveau pouvoir.

Cette mesure fut aussitôt adoptée et appliquée par vingthuit sections (dont encore celle du Théâtre-Français), qui envoyèrent à l'Hôtel-de-Ville les quatre-vingts commissaires environ qui, dans la matinée du 10, siégèrent comme Conseil général de la Commune. Les autres quartiers de Paris ne nommèrent leurs délégués que le lendemain ou le surlen-

(1) Registre manuscrit des procès-verbaux de la section des Quinze* Vingts.

demain, après que le renversement de la monarchie fut devenu un fait accompli (1).

Mais il n'est pas tant question, dans tout ceci, de la section du Théâtre- Français (celle de Danton)? — En effet, son président essentiel ne cherchait point à TaJCficher; il agissait sans bruit; ce qui a permis à ses détracteurs de faire système de Toublier, et d'ailleurs les archives du grand district n ont-elles pas été détruites?.,. Il est des gens qui écrivent l'histoire du 10 août sans même parler des Gordeliers l — Cependant, un fait sauve tout : ce n'est ni le bataillon de Mauconseil, ni celui des Innocents, ni celui des Piques, ni celui de la Fontaine-de-Grenelle qui marcha avec Saint- Marcel, les Enfants-Trouvés et les Marseillais pour prendre les Tuileries, mais celui de Danton, où Fabre d'Églantine et Desmoulins se comportèrent avec honneur et fidélité (2).

Quant à ridée de choisir trois comimissaires par section, soit de nommer un nouveau Conseil général de la Commune, la nuit du 9, pour remplacer immédiatement celui qui était en fonctions et dont Tesprit était opposé au mouvement, cette mesure essentielle, Tune des bases du plan d'insurrection^ n'avait ce'rtainement pu naître à la fois et au même moment dans toutes les têtes parisiennes, par cette intuition soudaine que la métaphysique révolutionnaire attribue au peuple, ni même surgir à heure fixe dans plusieurs sections à la fois. Il faut donc admettre que, comme la fixation du jour et du moment de l'attaque des Tuileries, cette détermination si importante fut le résultat d'un mot d'ordre parti du centre de l'action, de la Mairie^ et transmis par les manicipaux et par les hommes des clubs et districts principalement engagés dans l'affaire, comme ceux des Cordeliers et des

(<) Archives de rflôtel-de- Ville de Paris.

(2) Récit de Rœderer, — Notes de Topino- Lebrun, — Diumal de Lucile. — Récit de Pétion. — Rapport de Jourdeuil au conseil général de la Commune (manuscrit). — Bulletin du Tribunal révolutionnaire, — RévoltUions de PariSj tome XIII, etc.

QaiQze-Yingts, par exemple, qai, étroitement unis depuis longtemps, faisaient Topinion en pareille matière.

La convocation par lettre-circulaire du substitut du procureur de la Commune^ les 20 et 24 Juillet précédents, de trois commissaires par section^ pour rédiger Tadresse aux années et celle de la déchéance, dont nous avons parlé, nous paraît une preuve suffisante à cet égard.

Ce qui subsiste des procès-verbaux manuscrits des sections et de la Commune dissiperait les doutes, s'il pouvait en rester. On y voit partout Tinitiative et la direction de la Mairie, excitant Tapathie de certains quartiers, surmontant les oppositions, apaisant les rivalités et coordonnant Taction. — Combien de projets n*y eut-il pas pour le renversement de la monarchie, depuis celui de Barbaroux, Rebecqui et Fournier TAméricain, le jour de rentrée des Marseillais à Paris, jusqu'à la levée en masse proposée par la section des Quinze- Vingts pour la nuit du 9 août ? un seul reçut exécution, celui de la Mairie I — de la Mairie qui, encore, conçut et effectua le renouvellement du Conseil général de la Commune et pourvut à son installation. Car, sauf Pétion, retenu aux Tuileries, l'élément exécutif de la municipalité parisienne (procureur de la Commune, substituts et administrateurs) était en fonction avec l'ancien Conseil lorsque les nouveaux élus se présentèrent, et il ne resta pas plus indifférent à la retraite de la première Assemblée qu'à l'entrée de la seconde. Aussi, l'acte initial de la Commune révolutionnaire fut-il, en suspendant toutes les autorités de la capitale, de conserver la Mairie danionienne.

Ce point est fondamental et jette un jour très précis sur la formation de la Commune du 10 août.

D'autre part, le président des Cordeliers, dans la nuit du 9, demeura à sa section jusqu'à une heure du matin, paraissant par intervalles dans la salle de réunion (il y occupa même quelques instants le fauteuil), ou recevant chez lui, passage du Commerce, les rapports des patrouilles et des citoyens qui

venaient Tavertir de la marche des choses et auxquels il distribuait des ordres. — «Ce Danton (s'écrie madame Robert, présente à ces allées et venues), lui, fe point de ralliement/ si mon mari périt, je suis femme à le poignarder (1). »

Aux Cordeliers, où s'organisait définitivement l'attaque, et où il restait, « quoique substitut du procureur de la Commune », Danton répondait à Glavières, qui venait le chercher de la p%|rt du Conseil, que ses amis et lui allaient donner le signal de l'insurrection ! Et après avoir tout réglé avec Alexandre^ Westermanny Santerre et le commandant du bataillon de Marseille, Granier, il rentra dans son domicile et se mit sur le lit, « comme un soldât », avec ordre aux siens de l'avertir (2).

Alors, à une heure de nuit, il se rendit à rHôtel-de-Ville, où il prit part, tout au moins (s'il ne les provoqua), aux ordres de suspension immédiate de l'état-major de la garde nationale et du Conseil général de la Commune, ainsi qu'à la nomination de Santerre au poste de commandant général de la force armée parisienne ; à Tordre de marcher, envoyé aux colonnes insurgentes par le nouveau conseil municipal, et à celui transmis par Manuel au bataillon de Henri IV de retirer ses canons du Pont-Neuf; enfin à l'arrestation et au jugement de Mandat.

Après lecture de l'ordre suivant, écrit et signé par cet officier : « Le conmiandant général ordonne au commandant de bataillon de service à la Ville de dissiper la colonne d'attroupement qui marcheradt pour se porter au Château, tant avec la garde nationale qu'avec la gendarmerie, soit à pied, soit à cheval, en l'attaquant par derrière. » — Le Conseil décida, sur la proposition de Manuel, de l'envoyer à TAbbaye.

(1) Rapport de Saint- Just. — Diumal de Lucile Desmoulins. — Notes de Topino-Lebrun. — Robert était à sa sectioD, et fut Dommé cette nuit même commissaire à THôteU de- Ville, où il alla siéger immédiatement.

(2) Notes de Topino-Lebrun, l'« partie du procès.

Mais Danton, présent, comme substitut du procureur de la Commune, requit la mort, et fit « l'arrêt », qui fut mis à exécution (1).

Nous devons ajouter sur ce point des détails que les historiens ont par trop négligés.

Dans une brochure importante à plus d'un titre, et qui nous parait ici d'une valeur décisive, Villain-Daubigny a consigné un fait qui exige d'être relevé : c'est la communication qu'il reçut de FHÔtel-de-Ville, vers deux heures du matin, dans la nuit du 9 au iO août^ en qualité de commissaire républicain de la section des Tuileries.

La voici telle qu'il l'a rapportée (2) :

« Je descends dans la cour (de la section), j'y trouve le citoyen DafressBi qui me tire à Técart et me dit : « Je viens de la part de Danton, qui, dans ce moment-ci, est à la Commune, pour t'instroire qu'on vient de découvrir une conspiration infernale contre le peuple, en faveur de la Cour ; que cette conspiration est au moment d'éclater ; que Mandat, commandant général de la garde nationale, est à la tête de cette conjuration ; qu'il est vendu à la Cour; que toutTétatmsgor général est du complot, que Ton craint que plusieurs commandants, o£iiciei*s et autres, connus sous le nom de Fayettistes, ne soient leurs complices; que les ordres sont donnés pour faire massacrer le peuple dans sa marche en le prenant en flanc et en queue, avec de rartillerie chargée à mitraille; fue cette trahison épouvantable a été découverte par un offlcier de gendarmerie auquel Carie, colonel de ce corps, avait donné l'ordre, signé Mandat, de s'emparer, avec le détachement de sa troupe, étant sous ses ordres, des pièces de la réserve, de les faire charger à mitraille, et de les faire tirer sur le peuple armé du faubourg Antoine, au moment où, après avoir passé la place de Grève, il se trouverait sur le quai Pelktier, ce qui en aurait fait un carnage affreux ; que cet ofQcier s'étant trouvé heureusement être patriote, avait fait part de cet

(1) Notes de Topino-Lebrun.

(2) Principaux événements pour et contre la Révolution, dont les détails ont été ignorés jusqu'à présent, et prédiction de Danton au Tribunal ré' vohitionnaire accomplie; brochure in-8, à Paris, chez les marchands de nouYeautés, Ille aunée républicaine. De l'imprimerie de Marchant, rue des Fossës-Saint-Yictor, n» 32.

ordre atroce à nn membre de la Commune, au citoyen Rossignol, commissaire de la section des Quinze-Vingts; que celui-ci ayant surle-champ informé le Conseil général de ce que venait de lui apprendre cet officier de gendarmerie, y avait été mandé et interrogé à Theure même ; qu'ayant répété ce qu'il avait dit à Rossignol sur le projet d'assassiner le peuple, il avait déposé Tordre qu*il lui en avait été donné par Carie et signé Mandat, entre les mains du président du Conseil général (\); que pendant l'agitation et le trouble qu'une pareille découverte avait nécessairement jetés dans le Conseil, Danton craignant tout pour le peuple, dans des circonstances aussi terribles, s'était empressé de se transporter avec plusieurs membres de la Commune, notamment Rossignol, à l'état-major général où était Mandat (2) ; qu'il l'avait sommé, au nom dn peuple, de le suivre à l'instant même au Conseil général, pour y rendre compte de sa conduite ; que ce traître se croyant certain de la réussite de ses projets affreux, et ignorant encore que sa trahison était découverte, avait eu l'audace de lui répondre qu'il ne reconnaissait pas cette prétendue Commune, composée de factieux et de révoltés ; qu'il n'avait point d'ordres à recevoir d'elle et qu'il ne devait compte de sa conduite qu'à celle composée d'honnêtes gens; que Danton, en lui sautant à la gorge et le saisissant par le collet au milieu de son état-major, lui ayant dit : Traître, elle te forcera bien à lui obéir, cette Commune, qui sauvera le peuple^ que tu trahis, et contre lequel tu conspires avec le tyran Trembles! ton crime est découvert et bientôt

tes infâmes complices et toi en recevrez le prix !

« Danton et Rossignol l'entraînent au Conseil général ; on l'interroge ; on lui montre l'ordre signé et remis par lui à Carie, pour faire massacrer le peuple... il pâlit 1... il est forcé de le reconnaître, de l'avouer... on le questionne sur ses liaisons avec le tyran et sa Cour,

sur leurs projets, sur le nombre des conjurés Il déclare que le

château des Tuileries est rempli de Suisses et de tous les partisans de la Cour, que tous sont armés, ainsi que tous les amis de Lafayette ; que le château renferme en outre une quantité considérable de munitions de tout genre; que d'après ses aveux. Mandat avait été mis sous la garde de Rossignol et de plusieurs autres membres de la Commune (3) ; mais que Danton, qui ne perdait pas un seul ins-

(1) « C'est le citoyen Huguenin qui présidait alors. »

(2) L*état-major de la garde nationale parisienne avait à cette époque 868 bureaux à l'Hôtel-de- Ville même, non loin de la salle du conseil général. — R.

(3) « Westermann ayant été rendre compte à la Commune, sur les

tant de vqo le saint du peuple et la liberté de sa patrie, avait à l'instant même fait donner des ordres sur tons les points où devait se trouver le peuple armé et insurgé pour l'informer de la trahison ourdie contre lui, et l'inviter à y rester calme jusqu'au jour, aCn d'éviter de tomber dans les pièges qui lui étaient tendus de toutes parts (4).

« Que Danton, connaissant également combien il était important, pour assurer le triomphe du peuple, de conserver et assurer le poste où j'étais (la section des Tuileries), qui, par sa localité, devait nécessairement être le théâtre des principaux événements qui se préparaient, le quartier général de l'insurrection, il l'avait chargé (Dufresse), de venir me faire part de tous les détails de la trahison de Mandat, aûn que je puisse prendre toutes les précautions nécessaires pour en empêcher les suites funestes, et éviter les dangers dont les patriotes qui s'y trouvaient, ainsi que moi, devaient être environnés, comme étant, pour ainsi dire, dans le lieu même où s'étaient forgés et où se tramaient encore tous les crimes qui venaient d'être découverts. »

Peut-on dire que celui qui prit sur lui l'initiative, et, en face de la mort, la responsabilité de pareils actes, dont Tinfluence sur le succès de la grande journée ne saurait être mise en doute, soit resté étranger au Dix- Août, ou qu'il s'y soit tenu prudemment à l'écart, comme l'ont prétendu ses ennemis?

Mais Danton fut-il à Tattaque même du Château?

dix heures et demie (du matin], des succès remportés par les amis de la liberté sur les satellites du despote (la prise des Tuileries), le peuple, qui avait été informé de la trahison de Mandat, demanda que celui-ci fât puni sur-le-champ. Il fat conduit à rinstaut sur le perron de la maison commune, et arrivé au bas du grand escalier, Rossignol lui donna un coup de pistolet dans la poitrine et le peuple Tacheva de mille coups. Ainsi périt ce traître, qui eût inondé cette cité du sang de ses habitants, ai son infâme trahison n'eût pas été découverte. »

(1) a C'est cet ordre qui empêcha que cinquante mille habitants et plus de cette cité, ne fussent égorgés dans cette nuit terrible, que le perfide Saint-Just, avec ea véracité et sa logique ordinaires, transforma en trahison, dans son infâme roman-rapport du 11 germinal, en disant que Danton, pour favoriser le projet de la Cour, s'était efforcé d'arrêter Télan sublime du peuple, en s'opposant aux premiers mouvements de rinsurrection de cette journée immortelle !.... »

D'abord, sa place n'y était nullement, quoi qu'en aient dit ses détracteurs ; son devoir ne Vy appelait pas.

Ensuite, le Conseil général de la Commune ayant consigné chez lui le maire de Paris après qu'il fat sorti des Tuileries, le substitut lui tint compagnie quelque temps, « suivant Tavis des patriotes (1) », pour éviter que Pétion ne compromît les choses par ses hésitations et ses contre-ordres.

Cependant, Daubigny affirme que le 10 au matin, lorsque la première attaque des Tuileries eut été repoussée, Danton, instruit du fait, quitta t HôteUde-Ville et ramena les colonnes dispersées sur k lieu du combat (2).

Et le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, outre qu'il lui fait mentionner le courage avec lequel Fabre d'Eglantîne essuya le feu de file des royalistes à l'attaque du Château, lui attribue la réponse suivante : « Je sais qu'à la journée du 10 août Westermann sortit des Tuilerie» tout couvert du sang des royalistes; et moi, je disais qu'avec 17,000 hommes disposés comme j'en avais donné le plan on aurait pu sauver la patrie. »

Enfin on lit dans la très intéressante étude de M. G. Lennox, que : « Yallard, dans sa biographie de Danton {Encyclopédie des gens du mondé), assure avoir entre les mains une lettre autographe de C. DesmouUns à son père, qui établit que Danton et l'illustre pamphlétaire firent ensemble le coup de feu sur la place du Carrousel (3). »

Il ne serait donc pas impossible que Danton eût paru au Château.

Quoi qu'il en soit, l'histoire montre partout ici sa prépondérance d'autant plus évidente que l'on pénètre plus avant dans le détail de l'événement et qu'on l'étudié plus minutieusement.

(1) Notes de TopiruhUbrun.

(2) Principaux événements, etc,

(3) Danton, par G. Lennox; 1 vol. in-8, chez Sandoz et Fischbacher, Paris, 1678.

Outre la direction effective, son action y est surtout caractérisée par le choix du motif de Finsurrection, qui devait être suffisant pour provoquer un soulèvement décisif, à savoir : le refus par TAssemblée de prononcer la déchéance du roi; ainsi que par Fappropriation et Thabileté des moyens : formation du corps insurrectionnel, renouvellement du Conseil général de la Commune et du commandement de la garde nationale ; enfin, par la convenance du but politique : prise des Tuileries et détention de la famille royale (ou abolition, en fait, de la monarchie), l'Assemblée étant respectée, et contrainte, néanmoins, de prononcer la suspension du Roi (tâche bien lourde déjà pour son énergie politique), et de laisser à la France, par la convocation à bref délai d'une Convention nationale, le soin et l'honneur de ratifier officiellement initiative de Paris, en proclamant la République. Un ndnistëre patriote où entrerait en première ligne le substitut du procureur de la Commune, devait administrer l'interrègne, ainsi qu'il arriva.

Or ce plan (car c'en est un, et des meilleurs), ce dessein si complexe, malgré son unité nécessaire, formé de tant de conditions vsuriées, et exigeant tant de concours divers, ne pouvait être conçu à la fois par tous les sectionnaîres. Il ne pouvait arriver que chez un seul à ce degré de lumière, de force et de maturité qu'exigent la pratique et surtout le succès; et celui-là ne fut ni Yergniaud, ni Marat, ni Robespierre, ni Hébert, ni Pache, ni Carra, ni Pétion, ni Manuel, ni même Xavier Audouin, comme on Ta prétendu I mais Danton, lequel eut à la fois le génie politique, l'énergie d'exécution et l'ascendant social indispensables à une pareille opération,

Yoilà comment le substitut du procureur de la Commune de Paris, qui, de 1789 à 1792, avait, par des services publics aussi nombreux que faciles à reconnaître, conquis l'influence nécessaire pour commander au 10 août, devint, immédiatement après la victoire, ministre de la justice, président

du Conseil exécutif et député de la capitale de la France à la Convention, c'est-à-dire, comme Ta reconnu Billaud-Varennes, maître de la situation politique, bien qu'il n'ait pas voulu nominalement le pouvoir I — Voilà comment, au Tribunal, et sans qu*aucun de ses juges (pas même Dix-Aoùt)^ ni aucun des assistants, n'ait osé contredire ou relever ses paroles, il put s'écrier : « J'avais préparé le 10 août et je fus à Arcis, parce que Danton est bon fils, passer trois jours, faire mes adieux à ma mère et régler mes affaires : il y a des témoins (1). — On m'a revu solidement ! — Je ne me suis point couché. J'étais aux Cordeliers, quoique substitut de la Commune. Je dis au ministre Clavières, qui venait de la part de la Commune, que nous allions sonner l'insurrection. Après avoir réglé toutes les opérations et le moment de tattaquey je me mis sur le lit, comme un soldat, avec ordre de m'avertir, je sortis à une heure et je fus à la Commune devenue révolutionnaire. Je fis Varrêt de mort contre Mandat, qui avait ordre de tirer sur le peuple. On mit le maire en arrestation et j'y restai, suivant l'avis des patriotes. Mon discours à l'Assemblée législative (2). »

Tel est le repos criminel, tels le sommeil honteux et le lâche abandon auxquels Danton se livra pendant la grande nuit

Et Robespierre?

On ne le vit point au Château pendant la matinée du 10, ni à la Commune pendant la nuit du 9 ; mais à ce moment, son hôtesse étant venue représenter aux insurgents qui habitaient sa maison, qu'ils allaient compromettre ce respectueux ami de la Constitution, il lui fut répondu par Anthoine (de Metz) : « Dites à Robespierre d'aller se cacher. »

C'est ce qu'il fit.

(t) Il y a aussi des preuves. Voir, dans le livre de M. Bongeart et dans notre travail aur la vie privée de Danton, le Mémoire justificatif des fils du conventionnel, déjà cité, indiquant les donations notariées imites par lui, en cette circonstance, à sa mère et À sa nourrice. — E.

(2) Notes de Topino-Lebrun.

Force est donc, en ce qui concerne sa victime, d'écarter encore une accusation véritablement bouffonne, impudente, et de reconnaître à cet égard aussi la prévarication des bourreaux.

Ici se termine pour nous la première partie de la vie politique de Danton ,caractériséepar le renversement de la royauté.

Dans la seconde, que nous étendons du 10 août 1792 à son abdication, en août 1793, lorsqu'il refusa de faire partie du comité de Salut public érigé par ses soins en gouvernement, il présida à l'installation de la République, à son organisation intérieure et à sa défense extérieure.

Les imputations produites à sa charge pendant ce temps, par Saint-Just et Robespierre, acceptées par le Tribunal et la Convention, sont relatives à des concussions qu'il aurait commises étant ministre delà justice, menibre du Conseil exécutif, et commissaire dans la Belgique ; à des intrigues contre-révolutionnaires avec les Girondins, ainsi qu'à des trahisons en Champagne et dans les Pays-Bas avec Dumouriez; à une entente secrète contre la France avec les gouvernements d'AngleterrCi d'Autriche et de Prusse, aune prétendue opposition au coup d'Etat du 31 mai, à son opposition non moins prouvée au jugement du Roi, enfin à une conspiration avec la Reine^ au Temple, pour enlever le Dauphin et le proclamer roi.

Pour les faits de concussion, comme pour ceux de vénalité, nous devons renvoyer le lecteur à notre Mémoire sur la vie privée de Danton, qui n'est en réalité qu'un chapitre détaché de la défense générale que nous présentons en ce moment^ nous bornant à des conclusions dont il trouvera tous les cons sidérants dans l'ouvrage indiqué.

1^ Ceux qui ont accusé le conventionnel d'infidélité. Royalistes, Girondins, Hébertistes et Robespierristes, noni jamais pu fournir de preuves.

2^ L'examen le plus sévère de la fortune de Danton ne décèle aucune trace d'augmentation pendant qu'il exerça le. fonctions publiques, et son genre de vie^ établi par des documents d'une précision et d'une valeur incontestables, exclut toute possibilité d'un gaspillage de sommes ainsi acquises ou détournées.

3^ Comme ministre^ comme membre du Conseil exécutif, et comme commissaire de la Convention dans la Belgique, Danton rendit ses comptes à qui de droit; et aucune des autorités compétentes ne les attaqua comme inexacts, aucune ne produisit, à l'encontre, d'observations ni de contestations, ainsi qu'il serait advenu s'il y avait eu erreur ou dol (1).

4° Des accusations produites relativement à la Belgique, pas une ne supporte vérification.

Comment Danton, si même il en eût été moralement capable, aurait-il pu s'attribuer, se faire apporter en France et y dissimuler les dépouilles de ce pays, quand tous les produits des séquestrations et des confiscations quelconques étaient inventoriés et scellés par une administration soupçonneuse, tous les transports rigoureusement vérifiés, et que la surveillance la plus ombrageuse pesait sur la conduite des Représentants en mission?

Cependant, on crut, un jour, l'avoir convaincu de rapine ; c'était le soir de sa mort, aux Jacobins, quand il n'était plus là pour se défendre!.... Mais ce fut encore par le plus lâche des crimes que les Robespierristes (ses meurtriers) parvinrent à le souiller en cette circonstance : en falsifiant le sens inéludable de pièces officielles, notamment d'un procès-verbal dressé par les municipaux de Béthune, qu'ils détenaient et cachèrent, alors et toujours, et qui contenait la preuve de son intégrité {^).

(1) Voir, outre notre Mémoire^ la brochure intitulée : Danton et Victor Hugo, par un Vieux-Ck>rdelier, p. 21-28.

(2) Voir première partie du Procès, et notre Mémoire sur la vie privée de Danton, cbap. IV.

Les Girondins aussi prétendirent qu'il avait détourné à son profit des fonds du ministère des affaires étrangères. — Men~ songe ! Lebrun, sommé, dut répondre que non(l).

Nous avons même établi que Danton, au lieu des dépouilles de la Belgique, n'en avait rapporté que ses chausses^ « un corset de molleton et ses chiffons» , et que, loin de vivre en ce pays du produit de ses concussions, il fut obligé d'y subvenir à ses dépenses personnelles par ses propres deniers (2).

Sur ce point si grave, si essentiel, sa condamnation fut donc encore prononcée sans que l'accusation ait fait la preuve (au contraire, elle supprima les pièces à décharge qui étaient au dossier), et sans que le Tribunal ait osé affronter la discussion, puisqu'il éluda l'appel des témoins assignés par les accusés, notamment de Gossuin et Merlin de Douai, députés et commissaires avec Danton dans la Belgique, de Deforgues, ministre des affaires étrangères après le 31 mai, de Guyton-de-Morveau, président de la Convention au moment de la retraite de Belgique et auquel il fut écrit par les municipaux de Béthune, de Rosse chez qui se serait dévorée la dépouille des Pays-Bas, etc.

Pas plus ne prendrons-nous la peine et ne perdrons-nous le temps à discuter les charges relatives à une prétendue complicité de sa part avec les Girondins.

Ce que nous avons dit dans notre Introduction historique, entièrement conforme aux faits, montre combien la conception et l'action politiques de Danton différèrent de prime abord et toujours de celle de ses adversaires, quel qu'ait pu être leur concours dans les circonstances précédemment rappelées.

Du reste, l'opposition de ceux-ci, Rolland, Lasource, Brissot, Barbaroux, Gensonné et Lebrun, notamment, et leur inimitié, qui ne cessèrent de s'accroître depuis le 10 août jus- Ci) Ibid., ibid.

(2) Ibid,

qu^au 31 mai, et qui se manifestèrent par des témoignages si éclatants, la fureur avec laquelle les survivants du parti, Louvet, Buzot, etc., ne cessèrent de poursuivre la mémoire même du grand Montagnard, prouvent surabondamment qu*aucune entente politique proprement dite, d*ailleurs licite ou criminelle^ ne put jamais s'établir entre eux.

Nous nous contenterons donc, à ce sujet, de rappeler les réponses de Danton au Tribunal et d'y renvoyer le lecteur. On ne démontre pas ce qui est évident.

Il devrait en être de même de sa conspiration avec Dumouriez pour livrer la France à la coalition, qu'il nous faut discuter, malgré le respect que nous portons à sa mémoire^ à cause de la faveur que d'aucuns affectent de reprendre pour une telle accusation.

Depuis le 10 août 1792 jusqu'au même mois de l'année suivante, Danton fut à tout et partout : au ministère de la justice, pour y briser et refondre, au profit de la Révolution, l'instrument le plus dangereux du despotisme, la magistrature. Cent-vingt décrets en dix jours témoignent de son ardeur pour cet affranchissement (1) ; — à la Commune, pour lancer dans les provinces ces commissaires de la République, déirayés sur ses fonds secrets et sur le budget de son ministère^ animés de son souffle et de son patriotisme ; — au ministère de la guerre, pour aider Servan des fonds de la justice, de ses démarches personnelles, de son ascendant révolutionnaire, de ses vues politiques et de son impulsion, ce qui lui permit de dire à la Convention le 10 octobre 1792 : « En mon particulier, je déclare que j'ai été autant Vadjoint du ministre de la guerre, que ministre de la justice (2) ; »

(1) Danton, par A. Bougeart, loc, cit..

(2) Moniteur, no 285, 1793.

— à Tannée, où il parut souvent lui-même, et où il était représenté par ses amis^ surveillant, échauffant de leur brûlant patriotisme et ralliant entre eux^ ou à la République, les généraux divisés et encore indécis; — au Conseil exécutif, pour y combattre les suggestions du découragement et de la peur, pour y mettre ^n veto à l'abandon de Paris et y faire accepter le combat à outrance^ le vaincre ou mourir (1) ; — au club et dans les foules, pour y sonner la charge contre Tiovasion et pour embraser toutes les âmes de ce feu civique qui fait les peuples libres; — à la Convention, pour y faire édicter les mesures de salut que son patriotisme et son génie politique lui suggéraient dans cette lutte suprême, et qui assurèrent l'intégrité de la France, le triomphe de la Révolution!...

L'écrasement des royalistes et Tacceptation de la République dans tout le royaume, la résistance victorieuse à l'invasion, tels sont les fruits certains, inniables, de cette conjuration.

De même, en Belgique, Danton fut, contre Dumouriez» le plus énergique soutien du décret du 15 décembre 1792, qui soumettait les pays affranchis par nos armes au régime politique, administratif et financier de la France elle-même (2) ; il y consacra toute son activité et tous ses moyens à l'organisation de la conquête, et accomplit, avec les patriotes Bataves, l'incorporation, éphémère, il est vrai, des Pays-Bas autrichiens à la République française (3).

(1) Déclaration de Fabre d'Eglantine aux Jacobins» séance do 5 novembre 1792 (HisU parlem.f tome XX, page 238).

(2) Déposition de Cambon au Tribunal révolutionnaire. Voyez première partie.

(3) Rapport des commissaires nommés par la Convention nationale prés t armée de Belgique, sur Vétat de cette aimée; brochure in-8, imprimée par ordre de la Convention ; 1793.

Rapport des citoyens Lacroix, Crossuin, Danton, Merlin {de Douait, Treiihard, Robert, membres de la Convention et nommés par elle commissaires près Varmée et dans les pays de Belgique et de Liège, etc. ; 1 vol. \\X'%, de l'imprimerie nationale; Paris, 1793.

YoUà le traître I

Voilà, en gros, sa connivence avec l'étranger ; passons an détail.

Dumouriez, selon l'accusation, aurait commencé en Champagne la défection qu'il consomma en Belgique; de Valmy à Nerwinden, il n'aurait cessé de trahir et d'avoir Danton pour complice?

Quel mobile pouvait guider ce militaire, auquel on ne saurait ôter une certaine intelligence, tout en lui refusant le civisme et la portée politique? L'ambition sans doute? Que lui offrait la République? le commandement en chef des principales forces de la France, dans une situation incomparable, unique. — Que pouvait lui donner la coalition? de l'or?... Mais la France aussi aurait pu l'acheter! Un brevet de capitaine, d'officier de fortune, sous quelque cadet de famille, ou la misérable existence qu'il eut depuis sa trahison ? Le parti n'était pas fructueux, et la perspective d'un grand rôle militaire en France, voire la restauration du trône constitutionnel, ou le protectorat de la République, devait autrement exciter sa convoitise et le décider pour la Révolution. Il fut donc pour elle jusqu'au temps où l'intention de faire prévaloir le pouvoir civil sur le pouvoir militaire fut nettement accusé par la Convention et par le Conseil exécutif, — Qui oserait dire que Danton ait été étranger à cette politique ?

De là, autant au moins que du manque de renforts et de subsistances qui lut avaient été promis pour sa conquête, les premiers mécontentements de Dumouriez; de là son hostilité.

Des revers inévitables, qu'il avait dû craindre et qu'il avait prévus, mais qu'il n*avait sans doute pas provoqués, puisque d'éclatants succès pouvaient seuls favoriser son ambition et en assurer le triomphe, le firent incliner peu à peu à la rébellion.

En Champagne, comme nous le montrerons plus loin^ il

fit avec Kellermann une résistance devant laquelle un ennemi supérieur finit par se retirer, mais en conservant une contenance, une force (encore aij moins 70,000 hommes) qui ne permettent ^ère d'admettre que nos troupes aient pu Fanéantîr (1).

En Belgique, le général rejeta la coalition au-delà de la Meuse et du Moêr-Dyck avec une incontestable vigueur et poussa la conquête avec ardeur et succès jusqu'au jour où son extension même amena son affaiblissement, les renforts promis ne lui étant pas envoyés. Là, comme dans TArgonne, il mit donc tous ses moyens au service de la République. Car on ne peut admettre qu'il ait su vaincre en trahissant, et il faut au moins reconnaître, que s'il l'eût voulu, rien ne l'eût empêché de livrer Paris.

Tout porte à croire, au contraire, que ce ne fut qu'après la défaite d'Âix-la-Chapelie et de Nerwinden, que, voyant son prestige et sa prépondérance compromis, ses moyens diminués, il songea à négocier avec Tennemi pour relever sa fortune et consommer différemment ses premiers projets. Une lettre du prince de Gobourg aux commissaires de la Convention nationale pour la frontière du Nord établit assez clairement l'époque de sa défection, le caractère de ses desseins, la nature de son erreur, l'intensité de sa folie et l'énormité de son crime, mais^ toutefois, sans impliquer, de sa part, une préméditation très-éloignée et la volonté bien ancienne de livrer sa patrie à l'étranger.

Voici cette lettre :

« Aa quartier général de Boussu^ ce i2« avril 1793.

« Messieurs, Je n'ai point regardé le général Damouriez comme un traître! Il n'a jamais parlé, chez nous, que du bonheur de sa patrie. G^est sur cette base respectable qu'a reposé son entreprise ; c'est d'après

(1) Voir la pièce n« 14 »«'.

ce vœu que je Tai reçu et que vous devriez le juger. Vous différez d'opinions, voilà tout son crime. Ses principes le rappelaient à cette Constitution qui fut votre idole. Il y voyait le bonheur de la France et le repos de TEurope. 11 n*y a pas là de quoi le livrer à l'infamie et à la mort des scélérats. Il n'a jamais été entendu avec nous {sic) et nous nous sommes battus de manière à prouver que nous n'étions pas d'intelligence. Vous l'accusez, dans vos proclamations, d'avoir voulu livrer sa patrie : la première condition, dès qu'on s'est rapproché, que lui et les généraux qui l'ont suivi ont solennellement posée, c*est qu'ils ne consentiraient jamais que d'autres puissances se mêlassent de l'organisation intérieure de votre gouvernement, ou qu'on entamât l'intégrité de la France. Ils n'ont pas varié depuis.

ce Quant aux quatre commissaires de la Convention nationale, leur sort est entre vos mains. J'en appelle sur tous ces objets, des résolutions violentes, tyranniques et passionnées de quelques-uns des membres de votre Assemblée, à ceux qui, parmi vous, aiment véritablement leur patrie. Puissent-ils trouver le moyen de faire cesser les convulsions qui déchirent la France et bouleversent le reste de l'Europe I C'est là mon vœu autant que le vôtre.

« Le Maréchal commandant en chef les armées de Sa Majesté l'Empereur et de l'Empire.

« Pr. COBURG (1). »

Vers la fin de mars 1793, Dumouriez voulait donc obtenir des coalisés une paix qui reconnaîtrait Tindépendance et Tintégrité de la France, à charge par lui de renverser la République et de restaurer par la force une monarchie constitutionnelle dans laquelle il conserverait nécessairement une influence au moins égale à celle que Lafayette avait précédemment exercée.

Qu'en résulte-t-il pour Danton?

Il avait eu des relations avec le général en 1792, comme membre influent et connu du parti de la Révolution, et il avait refusé d'entrer alors au ministère, déclarant qu'il n'accepterait un pareil poste qu'autant que la royauté n'existe-

(1) Archives nationales. Correspondance des Représentants en mission; A. F, 232. — Voir, en outre, Histoire parlementaire, tome XXVI, la proclamatiou de Cobourg aux Français, du 5 avril 4193. — R.

rait plus (1). Depuis, ils n'avaient plus eu que des rapports très-éloignés et très-indirects, Dumouriez étant Vhommt des Girondins. Seulement, Danton le considérait, avec les patriotes les plus dévoués et les plus compétents, avec l'Assemblée législative et la Convention, avec Tarmée et la France tout entière, comme un des militaires les plus habiles que Ton eût sous la main à ce moment, et les mieux capables de commander en chef, jusqu'au jour où des faits positifs vinrent faire douter de sa sincérité.

Toutefois, au temps même où l'on avait bonne opinion du général, Danton n'avait pas négligé de prendre ses sûretés. Il avait envoyé près de lui en Champagne, comme commissaires du Pouvoir exécutif, Fabre d'Eglantine et Billaud- Varennes.

Le premier était plus spécialement chargé d'assurer les généraux à la République et d'amortir leurs rivalités; il réussit (2).

Quanta Billaud, qui ne fut jamais l'homme de Danton, quoique celui-ci lui ait fait éprouver sa bienfaisance, mais qui avait été néanmoins envoyé par lui et sur ses fonds secrets près du général, il ne signala point, pendant son séjour en Champagne, de trahisons de ce dernier; rien ne transpire de cette opinion dans ses lettres à la Commune de Paris, ni dans ses comptes-rendus à la Convention ou aux Jacobins (3).

D'autre part, le conventionnel avait-il une action spéciale et directe sur la guerre, pour qu'on l'ait ainsi rendu responsable des actes militaires du général? On a établi une confusion singulière à cet égard, et nous renvoyons aux éléments de l'histoire, ainsi qu'aux réponses de Danton au Tribunal, pour rétablir la vérité. Chaque général, selon son grade, et le conmiandant en chef surtout, était mdtre de prendre tel ou

(1) V. première partie.

(2) V. la pièce d» 14 ^'. Lettre de Kelkrmann à Fabre d'Eglantine.

(3) Voir le Moniteur.

tel parti, en campagne, et le Conseil exécutif n'avait pas^ sur les chefs de corps, l'omnipotence que Ton a reprochée au cabinet de Versailles. Danton n^était pas dictateur; au Conseil, ïl n'avait que sa voix; et s'il y soutint le plan de Dumouriez contre celui de Kellermann, c'est que son intelligence élevée lui avait fait saisir la supériorité du premier.

Quant à prétendre, comme Saint-Just et Robespierre, que la tentative insurrectionnelle des 9 et 10 mars 1793, résultée de la fermentation qui régnait alors dans Paris contre les Girondins, était une manœuvre concertée par Danton et Dumouriez pour fournir à ce dernier une occasion de marcher sur la capitale afin d'y rétablir la monarchie, avec le duc d'Orléans ou le Dauphin, au choiXy il faut une rare impudence, pour émettre et feindre de croire une fable en opposition aussi flagrante avec les faits.

Dumouriez, à ce moment, était au plus fort de son engagement en Belgique, et, loin de pouvoir distraire quelque fraction que ce fût des forces de plus en plus insuffisantes doDt il disposait, il ne cessait de presser le ministère et le Conseil de lui envoyer des renforts; loin de pouvoir s'absenter un seul instant pour venir tenter un coup à Paris, il était retenu dans les Pays-Bas par les inextricables liens du commandement en chef, partagé entre la Hollande et la Belgique, et entièrement absorbé par la direction de quatre corps d'armée qui avaient devant eux presque toutes les forces de l'Allemagne.

De son côté, Danton, qui n'avait cdors et n'eut jamais la main dans aucune des caisses de la Belgique (1) ; qui, dès 1787, avait fait retentir devant son ordre assemblé l'annonce prophétique de la Révolution; qui, dès 1788, sous la monarchie absolue, avait refusé d'être secrétaire du sceau, et, sous la royauté constitutionnelle, en 1792, avait encore repoussé le ministère, aurait-il voulu, après le 10 août, après

(1) V. noire Mémoire, chap. iv.

Jemmapes et Yalmy, après le 2i Janvier, au moment du premier triomphe de la République, auquel il avait eu tant de part et qui le plaçait à un rang si élevé dans TBtat, auraitil pu, le jour même où il faisait décréter le Tribunal révolutionnaire et une nouvelle réquisition destinée à renforcer Farmée de la Belgique, conspirer avec l'étranger pour donner à la France un autre mcdtre, dans Tespoir de mendier auprès de lui, avec la certitude de n'être pas entendu, des fonctions relativement infimes et qu*il avait si longtemps dédaignées?

D'ailleurs, en Belgique, il ne communiquait point avec Dumouriez, et, à Paris, commençait sa lutte avec le parti qui, dans la Convention, s'appuyait sur ce dernier.

Le fait est donc faux, impossible! Et si une telle accusation ne peut atteindre celui à qui elle était destinée, elle n'honore pas plus ceux qui l'ont inventée que ceux qui, de nos jours, et quand la justice et la raison auraient dû reprendre leur empire, continuent à s'en faire les propagateurs obstinés.

Mais Danton fit l'éloge de Dumouriez au moment même où celui-ci préparait sa défection 1 Là est la preuve de leur entente criminelle. Jugeons :

— « Danton. Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de Paris^ convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et les engageront au nom de la liberté, et de leurs serments, à voler à la défense de la Belgique» La France entière sentira le contre-coup de cette impulsion salutaire. Nos armées recevront de prompts renforts; et, il faut le dire ici, les généraux ne sont pas aussi répréhensibles que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis qu'au !•' février Parmée de la Belgique recevrait un renfort de trente mille hommes. Bien ne leur est arrivé,

« Il y a trois mois qu'à notre premier voyage dans la Belgique, ils nous dirent que leur position militaire était détestable, et que sans un renfort considérable, s'ils étaient attaqués au printemps, ils seraient peut-être forcés d'évacuer la Belgique entière. Hâtons-

nous de réparer nos fautes ; que ce premier avantage de nos ennemis soit, comme^celui de l'année dernière, le signal du réveil de la nation ; qu'une armée conservant TEscaut, donne la main à Dumouriez, et les ennemis seront dispersés. Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des magasins immenses qui nous appartiennent.

c( Dumouriez réunit au génie du général, Part d'échauflfer et d'encourager le soldat. Nous avons entendu Tarmée battue le demander à grands cris ; Vhistoire jugera ses talentSj ses passions et ses vices : mais ce qvi est certain, c'est qu*U est intéressé à la splendeur de la République. S*il est secondé, si une armée lui prête la main^ il saura faire repentir nos ennemis de leurs premiers succès.

« Je demande que des commissaires soient nommés k l'instant (1). »

Et quelques jours plus tard :

« Les considérations générales qui vous ont été présentées sont vraies; mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des événements désastreux qui peuvent vous frapper, que d'y appliquer rapidement le remède. Quand l'édifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons qui enlèvent des meubles, j'éteins l'incendie. Je dis que vous devez être convaincus plus que jamais, par la lecture des dépêches de Dumouriez, que vous n'avez pas un instant à perdre pour sauver la République.

ff Dumouriez avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre même une justice bien plus éclatante que celle que je lui rendis dernièrement. Il y a trois mois qu'il a annoncé au Pouvoir exécutif, à votre Comité de défense générale, que, si nous n'avions pas assez d'audace pour envahir la Hollande au miUeu de l'hiver, pour déclarer sur-le-champ la guerre à l'Angleterre qui nous la faisait depuis longtemps, nous doublerions les difQcultés de la campagne, en laissant aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque l'on a méconnu ce trait de génie, il faut réparer nos fautes.

« Dumouriez ne s'est pas découragé, il est au milieu de la Hollande, il y trouvera des munitions pour renverser tous nos ennemis; il ne lui faut que des Français, et la France est remplie de citoyens. Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car nous l'avons tous juré ; si nous le voulons, marchons tous pour défendre notre indépendance. Vos ennemis font

(i) Moniteur, no 69, année 1793.

leurs derniers efforts; Piti sent bien qu'ayant tout à perdre, il ne doit rien épargner. Prenons la Hollande, et Garthagfène est détruite, et TÂngleterre ne peut plus vivre que pour la liberté. Que la Hollande soit conquise à la liberté, et Taristocratie commerciale elle* même, qai domine en ce moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aara entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Il renversera ce ministère stupide qui a cru que les talons de Tancieu régime pouvaient étouffer le génie de la Liberté qni plane sur la France. Ce ministère renversé par rintérôt du commerce, le parti de la liberté se montrera, car il n*est pas mort; et, si vous saisissez vos devoirs, si vos commissaires partent à l'instant, si vous donnez la main aux étrangers qui soupirent après la destruction de toute espèce de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre (1). »

Que pensaient et que disaient, dans cette circonstance, à la même heure^ sur Thomme et les choses de la Belgique, les autres chefs de la Montagne, et ceux-là même qui firent crime à Danton, en 1794^ des paroles que nous venons de citer?

Robespierre. — « Quant à Du mouriez, foi confiance m lui par cette raison qu'il y a trois mois il voulut entrer dans la Hollande, et que, s'il eût exécuté ce plan, la Révolution était faite en Angleterre, la nation serait sauvée et la liberté établie.

« Dumouriez n'a eu jusqu'ici que des succès brillants et qui ne sont pas, à moi, une caution suffisante pour prononcer sur lui. Mais j'ai confiance en lui^ parce que son intérêt personnel, l'intérêt de sa gloire même, est attaché au succès de nos armes (2). »

Harat. — « J'ai à vous dévoiler des complots horribles. Quelles qu'aient été les liaisons politiques de Dumouriez, quelles qu'aient été ses relations avec la Cour, je le crois lié au salut public depuis le 10 août et particulièrement depuis que la tête du tyran est tombée sous le glaive de la loi. Il y est lié par le succès de ses armes ; et c^est moi qui parais à cette tribune pour combattre la motion insensée, ou m'élever contre la proposition profondément perfide du décret d'accusation contre le général. Si cette proposition était adaptée, ce serait ouvrir aux ennemis les portes de la République (3). »

(1) Ibid., no 72, 1793.

(2) Ibid,, no 71.

(3) Ibid., no 74.

Bârâre. — « Certes, il ii*est pas étonnant de voir des hommes venir avec un tel drapeau (celui de la section Poissonnière, qui, par mégarde sans doute, portait encore la cravate blanche), dénoncer le vainqueur de Jemmapes et d'Argon ne, cet homme à qui les Anglais voudraient ôter la vie, cet homme, enfin, qui a sauvé la République. Je sais bien que dans une République il faut que le roc Tarpéien soit près du Gapitoie ; mais jusqu'à présent Dumouriez n'est encore monté qu'au Capitole, et quand des scélércUs viendront dire que la roche Tarpéienne est là, je leur répondrai que c'est pour eux. » [De vifs applaudissemerUs 8*élévent et se prolongent dans toutes les parties de la sàUe) (1).

Enfin Billaad-Yarennes lui-même, à la tribune des Jacobins, où il était monté pour combattre les motions des agitateurs des 9 et 10 mars, Varlet, Fournier, Lazousky, etc., qui demandaient^ entre autres, la mise en accusation de Dumouriez, s'opposa à cette mesure et justifia le général, tout en déclarant ne point Taimer, attendu qu'il faisait son devoir et qu*il avait prouvé qu'il voulait se battre vigoureusement (2).

Sur ces entrefaites, les premiers symptômes du changement de Dumouriez furent révélés à Danton par Lacroix^ demeuré en Belgique, dans deux lettres que nous donnons ici avec les documents qui s'y rapportent.

Ces pièces nous semblent réduire à néant tout ce que Ton a dit sur la connivence de Danton et de Lacroix « son alter ego », avec Dumouriez, et nous sommes surpris que tant d'écrivains qui se vantent d'impartialité, notamment les laborieux et savants auteurs de V Histoire parlementaire^ conmie tous ceux qui les ont copiés^ ne se soient pas crus obligés de porter de pareils témoignages à la connaissance du public.

(1) Moniteur, 1793, n© 74.

(2) Thiers, Histoire de la Révolution française.

Page 1